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Full text of "Atlas manuel de psychiatrie"

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Ij' 


ATLAS-MANUEL 


DE  PSYCHIATRIE 


LIBRAIRIE  J.-B.  BAILLIÈRE  et  FILS 


Deny  (G.)  et  Roy  (P.).  —  La  démence  précoce.  1903,  1  vol.  iri-16  de 
9G  p.,  avec  11  fig.,  cart .  1  fr.  30 

Ball  (B.).  —  La  folie  érotique.  1893,  in-16 .  2  fr. 

Calmeil.  —  Traité  des  maladies  inflammatoires  du  cerveau.  1859, 
2  vol.  in-8 .  17  fr. 

■  Cullerre  (A.).  —  Traité  pratique  des  maladies  mentales.  1889,  1  vol. 
in-18,  608  pages  et  fig . ’. .  6  fr. 

Falret  (J-.-P.j.  —  Des  maladies  mentales  et  des  asiles  d’aliénés.  1864, 
1  vol.  in-8,  800  pages  avec  1  planche . . .  U  fr. 

Faville  (A.).  —  La  législation  relative  aux  aliénés  en  Angleterre  et  en 
Écosse.  1883,  1  vol.  gr.  in-8  de  208  pages .  5  fr. 

Garnier  (Paul).  —  La  folie  à  Paris.  Étude  statistique,  clinique  et 
médico-légale.  1890'  1  vol.  in-16  de  424  pages .  3  fr.  50 

—  Les  fétichistes,  pervertis  et  invertis  sexuels.  1895,  1  vol.  in-16  de 

192  pages.  (Pet.  Bibltméd.) .  2  fr. 

Garnier  (Paul)  et  Cololian  (D.).  —  Traité  de  thérapeutique  des  maladies 
mentales  et  nerveuses.  1901,  1  vol.  in-8  de  496  pages .  7  fr. 

Gélineau.  —  Traité  des, épilepsies.  1900,  1  vol.  gr.  in-8  de  800  p.  15  fr. 

'  Guimbail.  —  Les  morphinomanes.  1892,  1  vol.  in-16  de  312  p . .  3  fr.  50 

Legrand  du  Saulle.  —  Les  hystériques,  état  physique,  état  mental, 
actés  insolites,  délictueux,  criminels.  1891,  1  vol.  in-8  de  625  p.  8  fr. 

Gilles  de  la  Tourette.  --  Le  traitement  pratique  de  l’épilepsie.  1901, 
1  vol.  in-16  de  96  pages,  cart .  1  fr.  50 

Marcé  (L.-V.).  —  Traité  de  la  folie  des  femmes  enceintes,  des  nouvelles 
accouchées  et  des  nounftces.  1858,  1  vol.- in-8  de  408  pages...  6  fr. 

Moreau  (de  Tours).  —  Fous  et  bouffons,  1888,  1  volume  in-16  de 
288  pages .  3  fr.  50 

Philippe.  —  Le  tabes  dorsalis.  1897,  1  vol.  gr.  in-8  de  173  pages,  avec 
43  figures  et  1  planche . .  5  fr. 

Riche  (André).  —  L’ataxie  des  tabétiqùesl  et  son  traitement.  1899,  in-8 
de  120  pages,  avec  9  planches  et-  5  figures .  4  fr. 

Roux  (G.).  Diagnostic  et  traitement,  des- maladies  nerveuses.  1901,  . 1  vol. 
in-J 6  de  560  pages  avec  66  figures,  cartonné .  5  fr. 

—  Psychologie  de  l’instinct  sexuel.  1 89tli*'f  vol.  in-16  de  96  pages, 

cart . ’ . ." .  1  fr.  50 

Simon  (P.  Max).  —  Le  monde  des  rêves,  le  rêve,  l'hallucination,  le  som¬ 
nambulisme,  l’hypnotisme,  l'illusion,  les  paradis  artificiels,  le  ragle, 
le  cerveau  et  le  rêve.  1888,  1  vol.  in-16  de  326  pages .  3  fr.  50 

—  Lesmaladies  de  l’esprit.  1892,  1  vol.  in-16  de  320  pages...  3  fr.  50, 

Voisin  (Aug.).  —  Leçons  cliniques  sur  les  maladies  mentales  et  sur  les 

maladies  nerveuses.  1883,  1  vol.  in-8  do  766  pages,  avec  fig. .  15  fr. 

—  Traité  de  la  paralysie  générale  des  aliénés.  1879,  1  vol.  gr.  in-8 

de  540  pages,  avec  15  planches  coloriées .  20  fr. 


6848-03.  —  Cohbkil. 


Imprimerie  Ée.  Chét4. 


ATLAS-MANUEL 


DE  PSYCHIATRIE 


G.  WEYGANDT 


Privat-Docent  de  Psychiatrie  à  l’Université  de  Wiirzbour" 


EDITION  FRANÇAISE 


Le  Docteur  J.  ROUBINOVITCH  ^ 


Médecin  adjoint  de  la  Salpêtrière, 

Ancien  chef  de  clinique  de  la  Faculté  de  Médecine  à  l’Asile  Sainte-Anne,. 
Médecin  expert  près  les  tribunaux. 


Avec  24  planches  en  couleur 

et  264  figures  intercalées  dans  le  texte. 


7  5  3  9  9  w 

PARIS 

LIBRAIRIE  J.-B.  BAILLIÈRE  et  FILS 


19,  rue  Hautefeuille,  près  du  boulevard  Saint-Germain. 


1904 

Tous  droits  réservés. 


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««îRiif 


Pour  le  placement  des  planches,  on  consultera  la  table, 
pages  638-639, 


PRÉFACE 


Composer  une  pathologie  mentale  illustrée,  tel  a  été 
le  but  de  M.  Weygandt,  privat-docent  de  l’Université  de 
Würzbourg. 

La  tentative  est  originale  et  très  utile,  puisque,  grâce 
au  choix  et  au  nombre  des  figures,  beaucoup  de  notions 
abstraites  de  la  psychiatrie  se  matérialisent  pour  ainsi 
dire  par  l’image  qui  les  anime  et  les  grave  dans  l’esprit 
du  lecteur. 

Le  livre  se  divise  en  deux  parties  :  l’une,  d’étude 
générale  ;  l’autre,  d’étude  particulière.  Dans  la  partie 
générale,  M.  Weygandt,  se  guidant  par  la  doctrine  de 
Wundt  fondée  sur  l’observation  directe  et  la  mensu¬ 
ration  des  phénomènes  psychiques,  étudie  l’étiologie  et 
la  pathogénie  des  affections  mentales,  les  troubles  élé¬ 
mentaires  caractérisant  la  folie,  l’évolution,  le  diagnostic, 
le  pronostic,  l’anatomie  pathologique,  le  traitement  et 
la  médecine  légale  des  psychoses.  Dans  la  partie  spé¬ 
ciale  se  trouvent  exposées,  conformément  aux  idées  du 
professeur  Kraepelin,  actuellement  prédominantes  en 
Allemagne,  les  diverses  variétés  cliniques  de  la  psy¬ 
chiatrie. 

Or,  l’abondance  des  documents  :  planches  coloriées, 
photographies,  graphiques,  discours  sténographiés, 
écrits  fidèlement  reproduits,  rend,  à  mon  sens,  ces  deux 


PRÉFACE. 


parties  didactiques  aussi  «  vécues  »  et  aussi  «  vivantes  » 
que  possible. 

Autre  originalité  :  les  considérations  trop  théoriques, 
trop  «  nuageuses  »  auxquelles  les  aliénistes  allemands 
ont  toujours  volontiers  consacré  des  pages  nombreuses, 
ont  été  à  peu  près  complètement  sacrifiées  par  M.  Wey- 
gandt. 

Par  contre,  l’auteur  de  ce  manuel  s’est  surtout  préoc¬ 
cupé  de  répondre  aux  besoins  pratiques  du  médecin 
appelé  à  donner  son  avis  à  propos  d’une  affection  men¬ 
tale.  C’est  ainsi  que  la  prophylaxie  et  la  thérapeutique 
des  psychoses,  inspirées  par  les  idées  modernes,  sont 
exposées  avec  le  plus  grand  soin,  aussi  bien  dans  la 
partie  générale  de  l’ouvrage  qu’à  propos  de  chaque 
variété  clinique  en  particulier.  En  pleine  communion 
d’idées  à  cet  égard  avec  mon  confrère  de  Würzbourg, 
j’ai  insisté,  par  mes  additions  personnelles,  sur  les 
méthodes  libérales  et  rationnelles  de  la  psychiatrie, 
notamment  le  no-restraint ,  l’alitement,  les  colonies 
familiales,  comme  aussi  sur  les  mesures  prophylac¬ 
tiques  contre  le  grand  pourvoyeur  de  la  folie,  l'alcoo¬ 
lisme  héréditaire  et  acquis. 

C’est  ainsi  encore  que  la  médecine  légale,  qui  occupe 
en  psychiatrie  pratique  une  place  si  importante,  a  été 
largement  traitée  par  M.  Weygandt.  De  mon  côté, 
préoccupé,  comme  tous  mes  collègues,  par  la  réforme 
imminente  de  notre  loi  de  1838,  j’ai  tenu  à  placer  le 
texte  de  cette  loi  à  côté  de  la  législation  étrangère  cor¬ 
respondante,  dans  l’espoir  que,  du  choc  des  idées,  jailli¬ 
rait  la  lumière....  D’autre  part,  pour  répondre  aux 
nécessités  pratiques  d’un  diagnostic  précoce  de  la  para¬ 
lysie  générale,  j’ai  ajouté  un  chapitre  sur  le  cyto- 
diagnostic  de  cette  grave  affection. 

Enfin,  les  faits  anatomo-pathologiques  qui  appar¬ 
tiennent  en  propre  à  la  psychiatrie  sont  décrits  et  figurés 


PRÉFACK. 


yii 

par  M.  Weygandt  avec  un  luxe  inaccoutumé  à  l’aide 
de  quinze  planches  en  couleurs  et  d’un  nombre  con¬ 
sidérable  de  figures  en  noir  représentant  des  coupes 
macroscopiques  et  histologiques  de  l’encéphale. 

Mes  travaux  antérieurs  (1)  m’ont  mis  à  même  de 
démontrer  combien  les  différences  entre  la  psychiatrie 
allemande  et  la  psychiatrie  française  sont  en  réalité  peu 
importantes  et  combien  elles  sont  appelées  à  s’aplanir 
à  mesure  que  la  pathologie  mentale  rentrera  dans  la 
pathologie  générale  en  s’assimilant  de  plus  en  plus  ses 
moyens  d’in vestiga Lion,  ses  procédés  d’analyse  et  de 
synthèse. 

Pour  le  moment,  nous  sommes  au  début  de  cette 
nouvelle  évolution  de  la  pathologie  mentale,  et,  pour 
rendre  intelligibles  au  lecteur  français  certaines  con¬ 
ceptions  psychiatriques  allemandes,  il  m’a  été  indispen¬ 
sable  d’ouvrir  de  temps  à  autre  une  parenthèse  £  J, 
pour  indiquer  les  opinions  correspondantes  de  l'École 
française.  Il  en  est  résulté  de  nombreuses  additions 
personnelles  dont  la  liste  se  trouve  plus  loin. 

En  résumé,  en  présentant  cet  «Atlas-Manuel»  de 
M.  Weygandt,  je  me  suis  efforcé  de  le  rendre  vraiment 
utile  au  lecteur  français,  tout  en  lui  conservant  son 
caractère  original. 

J.  Roubinovitch. 


Paris,  le  25  juin  1903. 


(1)  Roubinovitch,  Des  variétés  cliniques  de  la  folie  en  France  et 
en  Allemagne,  in-8,  262  pages.  Paris,  1896. 


PRINCIPALES  ADDITIONS 

DE  M.  ROUBINOVITCH 


I.  —  PSYCHIATRIE  GÉNÉRALE 

La  folie  pénitentiaire,  38.  —  Troubles  de  l’association  des  idées, 
55,  56.  —  Troubles  thermiques  dans  les  affections  mentales,  93. 

—  Étiologie  des  hématomes  auriculaires,  96.  —  Les  termes  :  «  dé¬ 
lire  »  et  «  démence  »,  99.  —  Le  diagnostic  de  la  folie,  103.  — 
Anatomie  pathologique  de  la  folie,  110.  —  Prophylaxie  et  trai¬ 
tement  delà  folie,  121.  —  Le  non-restreint,  138.  —  Les  traite¬ 
ments  médicamenteux,  146  à  152.  —  Le  traitement  moral,  154. — 
Le  traitement  familial,  156.  —  Les  sociétés  de  patronage  et 
l’œuvre  de  la  Salpêtrière  et  de  Bicêtre,  156. —  La  médecine  légale 
de  la  folie,  157,  158,  167,  172. 

II.  —  PSYCHIATRIE  SPÉCIALE 

Programme  d’études  des  affections  mentales,  188.  —  La  débilité 
mentale  congénitale,  190.  —  Les  «  wolfs-boys  »  de  Paris,  191.  — 
L’anatomie  pathologique  de  l’idiotie,  192,  197,  198,  199,  200.  — 
L’imbécillité,  211.  —  Le  pronostic  de  la  débilité  mentale,  216.  — 
La  médecine  légale  des  imbéciles,  222,  223.  —  La  dégénéres¬ 
cence  mentale,  225.  —  Les  obsessions  et  les  impulsions,  243, 
245.  —  Le  caractère  pathologique,  250.  —  L’hystérie  et  la  dégé¬ 
nérescence,  253.  —  Le  caractère  hystérique,  265.  —  La  médecine 
légale  de  l’hystérie,  272.  —  La  toxicité  urinaire,  dans  l’épilepsie, 
278.  —  L’automatisme  ambulatoire  des  épileptiques,  285.  —  La 
dipsomanie,  292.  —  L’anatomie  pathologique  de  l’épilepsie,  296. 

—  Les  causes  de  l’épilepsie,  298,  300.  —  Le  traitement  de  l’épi¬ 
lepsie,  300.  —  La  folie  intermittente,  305,  321,  322,  323,  325.  — 
La  paranoïa.,  358.  —  La  démence  précoce,  374,  393,  400.  —  La  ca¬ 
tatonie,  409,  422.  —  La  démence  paranoïque  hallucinatoire,  426. 

—  La  démence  paranoïde,  428,  429.  —  Diagnostic  de  la  démence 
précoce  avec  la  paralysie  générale,  440.  —  Myriachit,  446.  —  Pa¬ 
ralysie  générale,  446,  448,  459.  —  Cyto-diagnostic  de  la  paralysie 
générale,  484.  —  Anatomie  pathologique  de  la  paralysie  générale, 
491.  —  Médecine  légale  de  la  paralysie  générale,  497.  —  Cré¬ 
tinisme,  522,  527,  528.  —  Psychose  myxœdémateuse,  529.  —  Psy¬ 
choses  liées  aux  affections  nerveuses,  532.  —  Psychoses  liées  aux 
maladies  de  la  nutrition,  536.  —  Confusion  mentale  ou  amentia, 
543.  —  Psychoses  fébriles  et  infectieuses,  550.  —  Alcoolisme, 
555,  584.  —  Alcoolisme  infantile,  585.  —  Traitement  et  médecine 
légale  des  psychoses  alcooliques,  597, 609,  610.  —  Morphinisme,  611. 

—  Fumeurs  d’opium,  615.  —  Traitement  du  morphinisme,  616,. 
617,  618.  —  Cocaïnisme,  619. 


ATLAS-MANUEL 


PSYCHIATRIE 


PSYCHIATRIE  GÉNÉRALE 

I.  -  INTRODUCTION 


La  psychiatrie  est  la  science  des  phénomènes  anormaux 
de  la  vie  de  l’àme.  Elle  tend  à  résoudre  les  problèmes 
scientifiques  suivants  : 

1°  S’enquérir  des  causes  intimes  des  maladies  mentales, 
c’est-à-dire  rechercher  les  altérations  survenues  dansl’cn* 
céphale  ; 

2°  Établir  les  divers  modes  par  lesquels  se  manifestent 
les  déviations  psychiques,  en  ne  perdant  pas  de  vue  la 
difficulté  et  l’incertitude  qu’il,  y  a  à  conclure  des  mouve¬ 
ments  expressifs  et  du  langage  du  sujet  aux  phénomènes 
psychiques  réels  de  sa  conscience  ; 

3°  Tenir,  compte,  chez  l’aliéné  vivant,  de  toutes  les  ano¬ 
malies  physiques,  et,  chez  l’aliéné  mort,  de  toutes  les 
lésions  de  son  système  nerveux  central  [et  périphérique]. 

Pour  déterminer  l’état  d’un  aliéné,  le  psychiâtre  a,  d’une 
part,  pour  mission  d’examiner  le  malade  en  employant 
toutes  les  méthodes  de  la  médecine  somatique  et  plus 
particulièrement  celles  de  la  neurologie  ;  d’autre  part,  il 
doit  conclure  sur  l’état  mental  en  observant  et  en  étudiant 
systématiquement  tous  les  mouvements  expressifs  et,  en 
particulier,  les  manifestations  du  langage.  Enfin,  il  doit 
aussi,  à  l’appui  de  ses  constatations,  se  servir  des  méthodes 
de  mensuration  exacte  cpie  la  psychologie  moderne  cm- 
Weygandt.  —  Atlas-manuel  de  Psychiatrie.  1 


INTRODUCTION. 


ploie  pour  analyser  les  faits  psychiques  chez  l’homme 
normal.  Ces  dernières  méthodes  consistent  principalement 
à  soumettre  un  sujet  à  diverses  excitations  successives, 
objectivement  mesurables,  et  à  s’informer  près  de  lui  des 
changements  de  sensations  correspondant  à  ces  excita¬ 
tions  d’intensité  variable.  Ou  bien  on  fait  faire  à  une  per¬ 
sonne,  à  différents  ‘moments,  et  dans  des  conditions 
diverses  de  santé  ou  de  maladie,  les  mômes  opérations 
intellectuelles  dont  les  résultats  sont  quantitativement  ët 
qualitativement  mesurables.  Quant  aux  rapports  existant, 
pendant  la  vie,  entre  les  résultats  de  l’examen  de  l’encé¬ 
phale  et  ceux  de  l’analyse  de  l’état  mental,  il  faut  avouer 
que  nos  connaissances  pathologiques  sont  à  cet  égard 
aussi  insuffisantes  que  le  sont  nos  acquisitions  physiolo¬ 
giques.  Bien  qu’il  y  ait  encore  beaucoup  de  progrès  à 
espérer  dans  le  domaine  des  recherches  si  fructueuses  sur 
les  localisations  cérébrales  comme  dans  celui  de  l’histo¬ 
logie  de  l’encéphale,  il  faut  reconnaître  pourtant  que  la 
connaissance  la  plus  exacte  de  la  structure  et  des  varia¬ 
tions  des  parties  constituantes  du  système  nerveux  central 
ne  suffirait  pas  pour  expliquer  l’essence  môme  d’un  élément 
psychique  comme  une  sensation,  par  exemple  ;  cela,  pour 
la  raison  que  nous  avons  iudiquée  plus  haut,  à  savoir  que 
la  connaissance  objective  de  l’encéphale  etla  connaissance 
subjective  de  l’élément  psychique  appartiennent  préci¬ 
sément  à  des  sphères  absolument  distinctes  de  la  con¬ 
science. 

La  psychiatrie  moderne,  dont  le  présent  livre  s’efforce 
de  présenter  les  principes  essentiels,  doit  se  tenir  à  l’écart 
de  toute  spéculation  métaphysique.  En  appliquant  les  mé¬ 
thodes  appropriées  à  son  objet,  elle  doit  fournir  une 
description  aussi  exacte  que  possible  des  phénomènes 
psychiques  observés  chez  le  malade  atteint  de  troubles 
mentaux  ;  elle  doit  donner  en  môme  temps  une  descrip¬ 
tion  de  ses  altérations  somatiques  et  plus  particulièrement 
celles  de  son  encéphale. 

Dans  la  partie  générale  du  livre,  on  trouvera,  après  un 
résumé  historique  et  un  exposé  étiologique,  une  analyse 
des  symptômes  psychiques  et  des  phénomènes  somatiques 
qui  les  accompagnent  ;  plus  loin  sont  étudiés  les  rapports 
entre  les  symptômes,  les  syndromes  et  la  marche  des 


HISTOIRE  DE  LA  PSYCHIATRIE. 


affections  mentales;  sont  ensuite  exposées  les  méthodes 
de  diagnostic,  les  notions  les  plus  essentielles  de  l’anato¬ 
mie  pathologique  de  l’encéphale,  le  pronostic  dans  les 
psychoses,  les  méthodes  les  plus  importantes  de  leur 
traitement,  la  médecine  légale  concernant  les  maladies 
mentales. 

Dans  la  partie  spéciale,  on  essaiera  d’esquisser  une 
classification  fondée  .sur  les  nombreux  cas  observés  en 
clinique  ;  on  se  contentera  d’établir  des  groupes  et  des 
familles  nosologiques  en  se  guidant  sur  l’étiologie,  l’ana¬ 
lyse  psychologique,  les  données  anatomiques  (là  où  elles 
sont  connues),  l’évolution  et  la  terminaison  de  la  maladie. 


II.  —  APERÇU  RAPIDE  SUR  L’HISTOIRE 
DE  LA  PSYCHIATRIE 

La  tradition  et  la  poésie  des  temps  anciens  parlent  déjà 
de  malades  atteints  de  troubles  mentaux.  Hippocrate 
(460  avant  J.-C.)  considérait  l’altération  du  cerveau  comme 
étant  le  principe  des  maladies  mentales;  il  a  décrit  des 
exemples  évidents  de  ces  affections.  De  bonnes  descrip¬ 
tions  cliniques  ont  été  laissées  par  Arétée  (60  après  J.-C.). 
De  nouveaux  progrès  furent  réalisés  par  Galien  (160)  et 
Cœlius  Aurelianus  (210).  Par  contre,  le  moyen  âge  se 
signala  par  un  retour  aux  interprétations  surnaturelles. 
Des  fous  furieux  furent  enfermés  dans  des  cachots.  Des 
hallucinés  furent  considérés  comme  possédés  par  des 
esprits  malins  et  fréquemment  brûlés  comme  s’adonnant 
à  la  magie  et  à  la  sorcellerie.  Wier,  en  1515,  adressa  une 
pétition  à  l’empereur  pour  demander  qu'on  épargnât  les 
prétendues  sorcières,  qui  n’étaient  selon  lui  que  des 
malades  atteintes  do  mélancolie,  de  manie  ou  d’hystérie. 
Les  procès  contre  les  sorcières  continuèrent  jusque  dans 
le  xvme  siècle. 

Des  exorcismes  furent  recommandés  par  Luther  lui-même. 
Il  y  a  peu  d’années  encore,  on  essaya  d’exorciser  —  dans 
un  village  allemand  —  une  jeune  fille  atteinte  de  folie  ; 
ajoutons,  à  la  louange  du  corps  médical,  que  les  médecins 
n’étaient  pour  rien  dans  ce  mode  de  traitement. 

Vésale,  Paracelse,  Plater  répandirent  sur  les  troubles 
mentaux  des  notions  plus  justes.  Peu  à  peu,  on  commença 


ÉTIOLOGIE 


TROUBLES  NERVEUX. 


à  fonder  quelques  asiles  pour  maladies  mentales  où,  à  la 
vérité,  on  employa  comme  traitement  des  châtiments  bar¬ 
bares  et  des  moyens  curatifs  rappelant  plutôt  la  torture. 

Pinel,  en  1792,  rompit  avec  l’habitude  qu’on  avait  alors 
d’enchaîner  les  malades.  Bien  que  Kant  ait  voulu  qu'oii 
réservât  exclusivement  aux  philosophes  l’appréciation  des 
problèmes  de  la  psychiatrie  légale,  des  médecins,  tels  que 
Esquirol,  Calmeil,  en  France,  Reil,  Langermann  en  Alle¬ 
magne,  et  d’autres  encore,  réussirent  à  prendre  en  mains- 
le  traitement  des  aliénés  en  les  plaçant  dans  des  établisse¬ 
ments  appropriés. 

Dans  la  première  moitié  du  xix°  siècle,  Jakobi,  Nasse  et 
d’autres  «  somatistes  »  ont  représenté  la  folie  comme  étant 
sous  la  dépendance  des  troubles  organiques,  opinion  qui 
de  nos  jours  n’est  plus  contestée. 


III.  —  ÉTIOLOGIE  DES  TROUBLES  MENTAUX 

Les  personnes  non  initiées  à  la  psychiatrie  sont  dispo¬ 
sées  â  porter  des  jugements  téméraires  sur  la  cause  des 
troubles  mentaux. 

La  plupart  du  temps,  elles  incriminent  des  facteurs 
d’ordre  moral  tels  que  :  deuil,  angoisse,  amour  malheu¬ 
reux,  remords  (Lady  Macbeth,  Marguerite  de  Faust).  Pen¬ 
dant  longtemps,  certains  psychiâtres  penchaient  aussi  pour 
une  étiologie  morale  des  maladies  mentales.  Griesinger 
(1868)  considérait  les  causes  morales  comme  étant  les  plus 
fréquentes.  A  un  examen  plus  exact  des  cas,  on  constate 
souvent  que  le  raisonnement  du  post  hoc  ergo  propter  hoc 
conduit  fatalement  â  des  conceptions  erronées.  C’est  ainsi, 
par  exemple,  que  dans  le  cas  d’un  marchand  qui  a  fait 
faillite  et  qui  présente  ensuite  des  signes  de  ramollisse¬ 
ment  cérébral,  on  est  porté  à  admettre  comme  cause  de 
cette  •  maladie  le  chagrin  qu’il  a  ressenti  â  l’occasion  de 
son  malheur  commercial;  or,  la  vérité  est  que  la  faillite 
était  plutôt  une  conséquence  d’une  faiblesse  intellec¬ 
tuelle  commençante,  qui  l’avait  entraîné  à  des  spécu¬ 
lations  maladroites.  Telle  femme  qui,  après  un  pèle¬ 
rinage,  présente  des  signes  de  mélancolie,  avait  été 
déjà  poussée  à  ce  pèlerinage  par  un  mauvais  état  cçenes- 
thétique  antérieur  qui  n’a  fait  que  progresser.  Chez  les 
maniaques,  on  a  bien  des  fois  constaté  un  nouvel  accès 


ÉTIOLOGIE  DÉS  TROUBLES  NERVEUX^ 


d’excitation  survenant  après  une  série  de  débauches  dans 
les  auberges  et  les  maisons  publiques.  Or,  en  pareil  cas, 
l’accès  maniaque  n’est  pas  occasionné  par  les  débauches, 
mais,  le  plus  souvent,  ces  dernières  ne  sont  qu’une  mani¬ 
festation,  qu’une  conséquence  de  l’excitation  qui  com¬ 
mence.  Des  malades  déprimés,  ayant  des  idées- d’auto¬ 
accusation,  indiquent  souvent,  comme  causes  de  leur 
trouble  mental,  l’onanisme  qu’ils  avaient  pratiqué  pendant 
leur  première  jeunesse  ;  or,  à  l’examen,  il  est  facile  d’éta¬ 
blir  qu’il  n’existe  aucun  rapport  immédiat  entre  leur 
maladie  mentale  et  l’onanisme  très  ancien. 

En  réalité,  l’étiologie  des  maladies  mentales  est  beau¬ 
coup  plus  complexe. 

Le  cas  le  plus  simple  est  celui  où  nous  voyons  changer 
l’état  psychique  de  l’homme  qui  devient  inconscient,  par 
exemple,  sous  l'influence  du  chloroforme.  Ici,  le  rapport 
ehtre  la  cause  et  l’effet  est  incontestable  et  facile  à  éta¬ 
blir. 

En  dehors  de  cas  aussi  simples,  on  voit  des  gens  con¬ 
tracter  des  affections  mentales  sans  qu’on  puisse  en  indi¬ 
quer  la  moindre  cause.  Tout  ce  qu’on  en  sait  peüt-être, 
c’est  que,  dès  leur  jeunesse,  ces  malades  ontfait  preuve  d’un 
caractère  plus  ou  moins  bizarre,  sans  que  personne  parmi 
leurs  ascendants  ait  été  atteint  de  folie.  Dans  ce  cas,  nous 
sommes  obligés  d’admettre  une  disposition  innée,  une 
prédisposition  à  l’affection  mentale. 

On  ne  réussit  pas  toujours  à  distinguer  aussi  clairement 
que  dans  les  deux  exemples  cités  une  cause  extérieure, 
exogène ,  et  une  cause  intérieure,  endogène,  reposant  sur 
une  prédisposition.  Souvent  nous  trouvons  une  combinai¬ 
son  de  ces  deux  ordres  de  causes  :  par  exemple,  des 
hommes  prédisposés,  comme  des  épileptiques  ou  des 
dégénérés,  présentent  à  l’égard  de  l’alcool,  qui  peut  agir  sur 
tout  individu  comme  facteur  exogène,  une  sensibilité  toute 
particulière,  une  véritable  intolérance.  En  ce  qui  concerne 
la  paralysie  générale,  il  faut  admettre  qu’elle  n’atteint  que 
des  sujets  infectés  par  la  syphilis;  cependant,  nous  trou¬ 
vons,  parmi  les  paralytiques  syphilitiques,  un  nombre 
assez  considérable  de  malades  prédisposés  aux  troubles 
mentaux  par  une  hérédité  psychopathique  non  douteuse. 
Souvent  nous  constatons  qu’une  psychose  se  produit  à  la 
suite  d’une  maladie  organique,  ou  peut-être  fonctionnelle, 
sur  la  cause  de  laquelle  nos  connaissances  sont  encore 


ÉTIOLOGIE  DES  TROUBLES  NERVI 


très  restreintes,  comme,  par  exemple,  dans  les  troubles 
mentaux  liés  à  la  chorée  ou  à  la  sclérose  en  plaques. 

Parfois  aussi  il  importe  de  chercher,  derrière  les  causes 
prédisposantes,  les  facteurs  intermédiaires  plus  intimes, 
plus  directs. 

Ainsi,  dans  des  troubles  psychiques  qui  coïncident 
quelquefois  avec  une  maladie  cachectisante  comme  le 
cancer  ou  la  malaria,  le  facteur  intermédiaire  est  repré¬ 
senté  par  une  déviation  dans  le  travail  de  l’assimilation. 
D’autre  part,  il  faut  constater  qu’il  n’existe  aucun  rapport 
fixe  entre  les  facteurs  étiologiques  et  les  tableaux  cliniques 
correspondants.  Il  est  impossible  d’exclure  l’hypothèse 
de  telle  ou  telle  cause,  rien  que  d’après  l’existence  d’un 
syndrome  clinique  déterminé. 

Par  exemple,  les  troubles  mentaux  par  intoxication 
alcoolique  se  présentent  en  clinique  sous  les  aspects  les 
plus  variés;  de  même,  dans  la  paralysie  générale,  on  peut 
observer  des  syndromes  polymorphes.  Mais,  quand  nous 
voyons  se  produire  des  troubles  mentaux  semblables  sous 
l’influence  des  causes  les,  plus  différentes,  il  faut  bien 
admettre  qu’aucune  de  ces  causes  supposées,  n’a  une 
importance  exclusive. 

Ainsi,  dans  les  accès  de  la  folie  périodique  qui  suivent 
une  marche  tout  à  fait  régulière,  en  passant  d’une  phase 
d’excitation  à  une  phase  de  dépression  présentant  tou¬ 
jours  le  même  aspect  clinique,  on  voit,  par  exemple,  que 
l’un  de  ces  accès  se  présente  pendant  les  couches,  le  sui¬ 
vant  survient  après  un  deuil,  le  troisième  est  en  rapport 
avec  un  traumatisme,  et  le  quatrième  se  produit  sans 
motif  apparent.  Il  est  évident  que  les  divers  facteurs  énu¬ 
mérés  ne  sont  que  des  causes  occasionnelles,  tandis  qu’il 
faut  admettre  comme  cause  réelle  de  toute  la  maladie  une 
prédisposition  innée. 

On  est  en  présence  d’une  situation  analogue  à  celle  où 
l’on  se  trouve  dans  la  médecine  somatique  quand,  par 
exemple,  après  une  chute  sur  le  bassin,  survient  une 
arthrite  tuberculeuse  de  l’articulation  coxo-fémorale;  la 
chute,  en  pareil  cas,  représente  seulement  le  facteur  exté¬ 
rieur,  le  choc  venu  du  dehors  qui  a  fait  ressortir  l’in¬ 
fection  tuberculeuse  déjà  existante  dans  l’organisme. 


CAUSES  PHYSIQUES. 


A.  —  CAUSES  EXOGÈNES  DES  TROUBLES  MENTAUX 
a.  —  Causes_physlques. 

I.  —  Intoxications. 

Beaucoup  de  substances  chimiques  exercent  une  in¬ 
fluence  nuisible  sur  le  système  nerveux  central.  Leur  action 
toxique  est  démontrée  par  les  expériences  sur  des  animaux. 
Chez  l’homme,  ces  substances  déterminent  souvent  une 
altération  psychique.  Le  médecin  des  asiles  spéciaux  a 
plus  rarement  l’occasion  d’observer  les  psychoses  toxiques 
que  le  praticien  ordinaire._^ 

Parmi  ces  poisons,  le  plus  grand  rôle  est  joué  incontes¬ 
tablement  par  Y  alcool,  qui  altère  l’état  mental  de  diverses 
façons. 

Dans  les  établissements  spéciaux,  10  à  40  p.  100  des 
hospitalisés  présentent  des  troubles  mentaux  d’origine 
alcoolique. 

L’effet  de  ce  poison  est  d’autant  plus  fatal  que  les  des¬ 
cendants  de  l’alcoolique  sont  des  êtres  dégénérés,  ce  qui 
s’explique  par  la  théorie  de  Weissmann,  qui  admet  une 
intoxication  alcoolique  influant  sur  la  nutrition  du  plasma 
germinatif  apporté  par  les  ascendants.  Un  effet  particu¬ 
lièrement  désastreux  est  produit  par  l’absinthe  (Voy. 
chap.  xxvn). 

Morphine.  —  L’intoxication  aiguë  par  cette  substance 
détermine  les  accidents  suivants  :  coma,  cyanose,  sueurs, 
faiblesse  extrême  du  pouls  et  de  la  respiration,  suppres¬ 
sion  des  réflexes  rotuliens,  myosis.  Cette  forme  d’intoxi¬ 
cation  est,  en  pratique,  moins  fréquente  que  l’intoxication 
chronique,  c’est-à-dire  la  morphinomanie  ou  le  morphi¬ 
nisme  (Voy.  chap.  xxvii). 

Opium.  —  L’opium  est  consommé  couramment  en  Asie 
et  en  Amérique,  en  particulier  par  les  femmes.  Comme 
l'alcool  et  la  morphine,  il  détermine  également,  en  cas 
d’intoxication  chronique,  une  dégénérescence  psychique. 
L'intelligence  des  enfants  peut  être  compromise  par  un 
usage  thérapeutique  imprudent  de  cette  substance  toxique. 

La  cocaïne  est  à  signaler  à  cause  du  cocaïnisme  qui 
résulte  de  sa  consommation  prolongée  (Voy.  chap.  xxvii). 


ÉTIOLOGIE  DES  TROUBLES  NERVEUX. 


Le  hachisch,  préparation  provenant  du  chanvre  indien 
[Cannabis  indica ),  sert  en  Orient  à  provoquer  un  état 
d’ivresse  avec  rêves  particulièrement  intenses  et  agréables. 
L’intoxication  chronique  par  cette  substance  conduit  à  un 
affaiblissement  intellectuel. 

L’éther  est  consommé  dans  certains  pays  (Irlande, 
Prusse  orientale)  à  la  place  de  l’alcool,  et  cela  parfois  sous 
forme  des  «  gouttes  de  Hoffmann  ».  Cette  intoxication 
chronique  entraîne  une  dégénérescence  psychique  encore 
plus  profonde  que  celle  déterminée  par  l’alcool.  L’intoxi¬ 
cation  aiguë  par  l’éther  provoque  la  narcose  qui  est  tout 
aussi  connue  que  celle  produite  par  le  chloroforme. 

Le  tabac,  lorsqu’on  en  abuse,  produit  des  accidents, 
neurasthéniques  avec  tremblement,  angine  de  poitrine, 
amblyopie;  quelquefois,  il  donne  lieu  à  des  illusions  sen¬ 
sorielles,  à  de  l’excitation  ou  de  la  dépression,  pouvant 
aller  jusqu’à  la  stupeur. 

La  belladone  et  son  alcaloïde  l’atropine,  prises  à  une 
dose  élevée,  paralysent  les  fibres  cardiaques  du  pneumo¬ 
gastrique.  Le  pouls  s’accélère,  la  sécrétion  de  la  sueur  et 
de  la  salive  cesse,  et  la  paralysie  des  fibres  du  moteur 
oculaire  commun  détermine  la  mydriase.  Quelquefois,  on 
observe  en  même  temps  des  accès  violents  de  délire  senso¬ 
riel. 

Beaucoup  de  médicaments  nervins,  comme  l’antipyrine, 
la  phénacétine  et  d’autres  substances  analogues,  déter¬ 
minent,  à  la  suite  d’un  usage  prolongé  et  abusif,  une 
diminution  des  facultés  intellectuelles,  en  particulier  de 
la  mémoire. 

Les  bromures,  qui  sont  souvent  pris  pendant  longtemps 
et  à  des  doses  élevées,  notamment  par  les  épileptiques, 
produisent  à  la  longue  de  l’obtusion  intellectuelle,  de 
l’affaiblissement  de  la  mémoire,  de  l’affaiblissement  mus¬ 
culaire,  de  l’impuissance  génitale,  accidents  accompagnés 
souvent  d’acné,  de  troubles  digestifs  et  de  bronchite. 

L ’ acide salicylique  provoque  souvent,  même  à  des  doses 
moyennes,  des  bourdonnements  d’oreilles,  une  dureté  de 
l’ouïe,  des  vomissements,  de  l’urticaire,  des  céphalalgies, 
un  affaiblissement  du  pouls  et  de  la  respiration,  une  forte 
transpiration  ;  à  des  doses  plus  élevées,  il  peut  déterminer 
des  hallucinations  de  l’ouïe  et  de  la  vue,  une  surexcita¬ 
tion  avec  sèntiment  d’angoisse,  une  dépression  accom¬ 
pagnée  de  peurs,  plus  rarement  de  l’excitation  ;  la  parole 


CAUSES  PHYSIQUES. 


devient  embarrassée,  il  y  a  de  la  dyspnée  avec  affaiblisse¬ 
ment  du  cœur;  finalement,  il  peut  se  produire  une  perte 
de  connaissance.  Les  enfants  sont  particulièrement  sen¬ 
sibles  à  l’action  de  cette  substance. 

La  quinine,  prise  en  une  fois  à  la  dose  de  1  à  2  grammes, 
donne  lieu  à  des  étourdissements  avec  céphalalgie,  obs¬ 
curcissement  de  la  vue,  affaiblissement  musculaire,  trem¬ 
blements,  délire  et  convulsions.  Parfois  on  observe,  dans 
ces  conditions,  du  collapsus  qui  peut  être  suivi  de  mort. 

Les  médicaments  hypnotiques,  si  utiles  quand  il  s’agit 
de  déterminer  un  changement  dans  la  conscience  par  un 
sommeil  artificiel,  peuvent  déterminer  la  mort  lorsqu’ils 
sont  pris  à  des  doses  trop  élevées.  Même  employées  à 
doses  moyennes,  ces  substances  peuvent  produire  un  effet 
toxique  chez  certains  individus  prédisposés,  trop  sensibles 
à  leur  action. 

De  plus,  l’usage  prolongé  et  abusif  de  ces  médicaments 
peut  créer  une  intoxication  chronique, même  chez  les  sujets 
normaux  et  résistants. 

Le  sulfonal  à  dose  toxique  ralentit  le  travail  de  l’idéa¬ 
tion  et  de  l’association  des  idées,  qui  deviennent  confuses. 
L’intoxication  chronique  se  manifeste  par  des  vertiges,  de 
l’ataxie  motrice,  des  accès  épileptiformes,  des  paresthésies, 
des  nausées  et  des  troubles  digestifs. 

Le  trional  détermine,  à  dose  élevée,  des  troubles  intel¬ 
lectuels.  Absorbé  à  dose  toxique,  il  provoque  clés  états 
analogues  à  ceux  produits  par  le  sulfonal.  Chez  des  sujets 
âgés  dont  l’activité  cardiaque  est  affaiblie,  il  suffit  parfois 
de  1  à  2  grammes  de  ce  médicament  pour  déterminer  du 
collapsus.  Il  faut  se  méfier  surtout  d’un  usage  continu  du 
trional,  à  cause  de  son  accumulation  dans  l’organisme. 

Le  paraldéhyde  rappelle  par  son  action  toxique  l’alcool. 
Dans  plusieurs  cas,  ce  médicament  a  été  administré  d’une 
façon  continue,  en  allant  jusqu’à  plus  de  40  grammes  par 
jour.  L’intoxication  a  été  caractérisée  par  des  tremble¬ 
ments,  un  affaiblissement  du  cœur  et  un  état  analogue  à 
celui  du  delirium  Iremens. 

L'hydrate  de  chloral  pris  avec  excès  produit  le  chlora¬ 
lisme  aigu,  dont  les  principales  manifestations  sont  :  affai¬ 
blissement  de  la  mémoire,  hyperesthésie,  paralysies,  con¬ 
tractures,  catarrhe  de  l’estomac  et  acné,  sorte  de  cash 
cliloralique.  L’intoxication  chronique  se  caractérise  par  des 
bouffées  de  chaleur,  une  fréquence  du  pouls,  de  Texan- 


1.0 


ÉTIOLOGIE  DES  TROUBLES 


VEUX. 


thème,  de  l’œdème,  parfois  même  par  des  escarres;  du 
côté  de  l’intelligence,  par  une  tendance  à  la  stupeur.  Dans 
les  maladies  du  cœur  ou  des  vaisseaux,  5  grammes  de 
chloral  peuvent  suffire  pour  déterminer  la  mort. 

L  byoscine  est  absorbée  parfois  d’une  façon  régulière 
par  des  morphinistes  et  des  cocaïnistes,  sur  lesquels  la 
morphine  et  la  cocaïne  n’exercent  plus  d’action  suffisante. 
L’intoxication  chronique  par  l’hyoscine  aboutit  à  un  affai¬ 
blissement  des  fonctions  psychiques  avec  paralysie 
motrice  et  vaso-motrice;  on  observe  en  même  temps  une 
mydriase  fortement  accusée. 

.  Les  ptomaïnes,  poisons  contenus  dans  les  viandes,  les 
saucisses,  la  chair  des  poissons  et  le  fromage,  produisent 
non  seulement  des  troubles  intestinaux,  mais  encore  :  de 
la  stupeur  (pouvant  aller  jusqu’à  un  état  soporeux),  de 
l’affaiblissement  des  facultés  psychiques,  des  contractures 
spasmodiques  des  muscles,  des  paralysies  musculaires, 
souvent  du  trismus,  des  troubles  visuels,  de  l’affaiblisse¬ 
ment  du  cœur  et  des  organes  respiratoires. 

Le  sulfure  de  carbone  détermine  parfois  chez  les 
ouvriers  des  fabriques  de  caoutchouc  une  intoxication  se 
caractérisant  par  des  troubles  digestifs,  des  névrites,  des 
atrophies  musculaires,  des  céphalalgies  avec  insomnie,  de 
l'affaiblissement  de  la  mémoire  et  même  du  délire. 

L’intoxication  aiguë  par  1  oxyde  de  carbone  produit 
des  états  de  surexcitation  suivie  de  paralysie  avec  perte 
de  connaissance. 

L’intoxication  par  Y  acide  carbonique  se  manifeste  par 
la  paralysie  avec  perte  de  connaissance:  au  réveil,  on 
observe  parfois  des  troubles  de  la  mémoire,  et  plus  parti¬ 
culièrement  une  amnésie  rétrograde. 

Le  protoxyde  d’azote,  le  gaz  d’éclairage,  Yhydrogène 
sulfuré,  la  nitrobenzine  peuvent  provoquer  des  délires  de 
diverses  formes. 

L’intoxication  chronique  par  le  plomb  produit,  outre  le 
liséré  saturnin,  la  néphrite  et  la  colique  de  plomb,  le  trem¬ 
blement,  la  paralysie,  l’encéphalopathie  saturnine.  Ce 
dernier  syndrome  éclate  souvent  d’une  façon  soudaine, 
sous  forme  de  céphalalgie,  d’excitation,  d’hallucinations; 
du  coma,  des  contractures,  de  l’amaurose. 

L’intoxication  par  le  cuivre  peut  donner  des  cépha¬ 
lalgies,  des  vertiges,  des  anesthésies,  des  paralysies  et  du 
délire. 


CAUSES  PHYSIQUES. 


L’intoxication  chronique  par  le  mercure  peut  se  pro¬ 
duire  chez  les  ouvriers  des  mines,  des  fabriques  de 
miroirs,  et  quelquefois  chez  des  syphilitiques  soumis  au 
traitement  mercuriel.  Elle  se  traduit,  entre  autres  sym¬ 
ptômes,  par  du  tremblement  intentionnel,  de  l’éréthisme, 
de  l’irritabilité  psychique,  de  l’angoisse,  de  la  confusion 
dans  les  idées,  des  illusions  sensorielles,  de  l’insomnie; 
parfois  se  déclare  un  véritable  affaiblissement  intellectuel. 
Des  expériences  ont  démontré  que,  dans  beaucoup  d’in¬ 
toxications  par  les  métaux,  il  existe  des  altérations  très 
accusées  dans  les  cellules  de  l’appareil  ganglionnaire. 

Dans  l’intoxication  par  le  phosphore,  on  peut  observer 
du  délire  et  du  coma. 

La  consommation  habituelle  du  seigle  ergoté,  fréquente 
aux  époques  de  disette,  conduit  à  Yergolisme,  dit  encore 
la  raphanie.  Cette  intoxication  chronique  est  caractérisée 
par  de  violentes  paresthésies;  elle  peut  s’accompagner 
aussi  de  délire,  d’angoisse,  d’affaiblissement  intellectuel 
et  de  convulsions.  Dans  certains  cas  se  produit  la  gan¬ 
grène  des  extrémités. 

A  l’autopsie,  on  constate  une  dégénérescence  des  cor¬ 
dons  postérieurs  de  la  moelle  épinière  (Ergolin-tabes). 

La  consommation  du  maïs  pourri,  avarié,  à  laquelle 
sont  condamnés  encore  aujourd’hui  beaucoup  d’habitants 
de  la  plaine  de  Potief  et  de  la  Roumanie,  engendre  la 
pellagre,  maladie  toxique  dont  les  principaux  symptômes 
sont  :  troubles  intestinaux,  éruptions  cutanées.  Dans 
quelques  cas  (10  p.  100  environ),  il  existe  des  troubles 
mentaux  :  excitation  intellectuelle,  plus  souvent  profonde 
dépression  et,  finalement,  état  démentiel.  A  l’autopsie  de 
ces  cas,  on  trouve  souvent  une  dégénérescence  du  cordon 
latéral.; 

2.  —  infections. 

Dans  toutes  les  maladies  infectieuses  aiguës,  la  fièvre 
peut  s’accompagner  de  délire  (Voy.  chap.  xxvi). 

Les  malades  perdent  alors  leur  faculté  d’orientation  ;  ils 
ont  des  aberrations  de  la  vue  et  de  l’ouïe  ;  ils  manifestent 
une  légère  excitation  et,  dans  des  cas  plus  graves,  ils  peu¬ 
vent  tomber  dans  le  coma.  Les  enfants  sont  plus  particu¬ 
lièrement  sujets  aux  accidents  délirants,  môme  sous 
l’influence  d’une  légère  élévation  de  la  température.  De 
plus,  chez  des  individus  prédisposés,  la  fièvre  peut  provo- 


12 


ÉTIOLOGIE  DES  TROUBLES 


quer  un  véritable  accès  de  folie.  Les  alcooliques  ont  sou¬ 
vent  dans  ces  conditions,  et  surtout  à  l’occasion  d’une 
pneumonie,  un  accès  de  delirium  Iraniens. 

Des  troubles  mentaux  peuvent  se  déclarer  à  la  période 
prodromique,  encore  apyrétique,  des  maladies  infectieuses. 
Tel  est,  par  exemple,  le  délire  initial  apyrétique  de  la 
fièvre  typhoïde. 

Parmi  les  maladies  infectieuses  donnant  lieu  à  des 
troubles  mentaux,  il  faut  citer  surtout  :  la  fièvre  typhoïde, 
l’influenza,  l’érysipèle,  la  variole,  la  pneumonie,  le  rhuma¬ 
tisme  articulaire  aigu,  la  septicémie,  la  malaria,  le  choléra, 
la  peste.  Certaines  infections  se  caractérisent  par  des 
troubles  mentaux  qui  leur  sont  spéciaux.  Ainsi,  dans  la 
rage,  le  désordre  psychique  débute  par  de  l’angoisse  et  de 
la  dépression  ;  puis  survient  une  excitation  maniaque, 
violente,  avec  délire  et  hallucinations  ;  le  malade  tombe 
ensuite  dans  l’adynamie,  qui  se  termine  habituellement  par 
la  mort. 

La  tuberculose  peut  déterminer  divers  accidents  céré¬ 
braux  :  un  état  de  stupeur  avec  coma  sous  l’influence  d’une 
méningite  ;  un  affaiblissement  des  facultés  intellectuelles 
consécutif  à  la  compression  du  cerveau  par  un  foyer  tuber¬ 
culeux  ;  une  psychose  par  épuisement  due  à  l’action  débi¬ 
litante  de  cette  maladie  infectieuse. 

Notons  aussi  l’euphorie  des  phtisiques  avancés,  qui  peut 
parfois  prendre  les  proportions  d’un  délire  avec  état 
cœnesthétique  gai. 

La  blennorragie  produit  quelquefois  un  état  cœnestlic- 
lique  triste  avec  idées  et  tentatives  de  suicide. 

La  syphilis  a  une  importance  capitale. 

Elle  peut  s’attaquer  au  système  nerveux  central  en  y 
provoquant  une  méningite,  une  gomme  ou  une  artérite. 

D’autre  part,  la  statistique  démontre  la  présence  de  la 
syphilis  dans  lés  antécédents  de  la  plupart  des  paralytiques 
généraux. 

On  discute  encore  sur  la  question  de  savoir  si  la  syphilis 
ne  fait  que  rendre  le  terrain  plus  favorable  pour  l’éclosion 
de  la  paralysie  générale,  ou  bien  si  cette  infection  est 
capable  à  elle  seule  de  créer  cette  grave  affection.  Or,  la 
statistique  nè  peut  donner  à  ce  sujet  une  solution  complè¬ 
tement  exacte,  attendu  que,  même  dans  des  cas  d’une 
syphilis  certaine,  il  n’est  pas  toujours  possible  de  diagnos¬ 
tiquer  l’existence  de  cette  infection.  Les  hommes  paient  à 


CAUSES  PHYSIQUES.  13 

là  syphilis  et  à  la  paralysie  générale  un  tribut  plus  consi¬ 
dérable  que  les  femmes,  dans  la  proportion  de  5  à  1  envi¬ 
ron  ;  de  même,  les  habitants  des  villes  plus  que  les  habitants 
de  la  campagne,  et  les  artistes,  officiers  et  marchands, 
plus  que  les  ecclésiastiques  et  les  savants. 

11  faut  cependant  remarquer  que  l’infection  spécifique 
ne  détermine  la  paralysie  générale  que  chez  un  nombre 
relativement  minime  de  syphilitiques,  et  principalement 
chez  ceux  d’entre  eux  dont  la  syphilis  s'est  présentée  sous 
des  apparences  bénignes  et  a  été,  par  conséquent,  fort  mal 
soignée. 

En  outre,  un  grand  nombre  de  paralytiques  généraux 
présentent  une  hérédité  morbide,  et  chez  beaucoup 
d’entre  eux  on  signale,  parmi  les  causes  secondaires  ou 
occasionnelles,  du  surmenage  intellectuel,  des  excès  de 
toute  sorte. 

La  paralysie  générale  se  déclare  de  deux  à  trente  ans 
(en  moyenne  sept  ans)  après  le  premier  accident  spéci¬ 
fique.  Chez  les  -vieillards  atteints  de  cette  maladie,  l’infec¬ 
tion  syphilitique  préalable  a  été  contractée  plus  tardive¬ 
ment. 

•  Quant  aux  jeunes  paralytiques  généraux,  —  infantiles  ou 
juvéniles, —  il  s’agit  là,  ou  bien  de  syphilis  héréditaire,  ou 
d’une  infection  spécifique  communiquée  par  la  bouche 
ou  le  sein  d'un  sujet  syphilitique. 

C’est  ainsi  qu’on  connaît  le  cas  d’une  petite  fille  de  sept 
ans  qui,  ayant  été  embrassée  par  une  jeune  fille,  fut  atteinte 
d'un  chancre  à  la  lèvre  et  devint  paralytique  générale  à 
l’àge  de  onze  ans. 

D’après  certains  auteurs  modernes,  la  paralysie  géné¬ 
rale,  pas  plus  que  le  tabes,  ne  peut  être  eonsidéréé  comme 
un  accident  tardif  de  la  syphilis  :  elle  constitue  une 
affection  à  part,  consécutive  à  la  syphilis,  mélasyphilitique, 
comme  dit  Mobius,  maladie  qui  se  produit  à  la  faveur  et 
par  l’intermédiaire  d’un  trouble  profond  préalable  de  la 
nutrition  générale  de  l’organisme  [la  parasyphilis  de 
M.  le  professeur  Fournier], 

3.  —  Maladies  de  la  nutrition. 

Des  états  morbides  qui  se  caractérisent  par  une  cachexie 
générale  peuvent,  en  troublant  la  nutrition  du  cerveau, 
donner  lieu  à  des  accidents  mentaux.  Sont  dans  ce  cas  le 


ÉTIOLOGIE  DES  TROUBLES 


diabète ,  la  leucémie,  Y  anémie  pernicieuse,  le  carcinome,  le 
sarcome.  De  plus,  le  diabète  peut  être  cause  d'une  intoxi¬ 
cation  des  centres  nerveux  déterminant  le  coma  diabé¬ 
tique.  Au  cours  de  V urémie' peuvent  survenir  divers  délires, 
du  coma  et  des  convulsions.  La  cholémie  peut  provoquer 
de  l’excitation  maniaque,  du  coma  ;  elle  détermine  une 
dyspnée  persistante  qui  peut,  par  une  surcharge  du  sang 
en  acide  carbonique,  aboutir  à  un  état  de  profonde 
torpeur. 

La  suppression  fonctionnelle  de  la  glande  thyroïde  pro 
duit  de  l’obtusion,  de  l’affaiblissement  des  facultés  intel¬ 
lectuelles,  en  même  temps  qu’une  altération  particulière, 
myxœdémateuse  des  téguments;  parfois  aussi  des  acci¬ 
dents  convulsifs  et  tétaniques. 

Cette  suppression  de  la  fonction  thyroïdienne  peut  avoir 
pour  cause  :  un  arrêt  de  développement  congénital  de  la 
glande  thyroïde  ;  une  dégénérescence  de  cet  organe, 
comme  cela  arrive  dans  le  crétinisme  endémique  ;  une 
ablation  opératoire  de  la  glande  (la  cachexie  strumi- 
prive);  enfin  une  altération  profonde  de  la  glande  thyroïde 
par  une  lésion  inflammatoire,  un  abcès,  une  gomme  ou 
une  tumeur. 

La  maladie  deBasedow,  caractérisée  parl’existenee  d’un 
goitre,  de  la  tachycardie,  des  tremblements,  de  l’exoph- 
talmie  et  des  sueurs,  présente  un  certain  contraste  avec  le 
myxœdèmt,  et  pourrait  bien  provenir  d’une  hypersécré¬ 
tion  de  la  glande  thyroïde.  Au  cours  de  cette  affection,  il 
n’est  pas  rare  d’observer  des  troubles  psychiques  dont  les 
principaux  éléments  sont  :  l’irritabilité,  l’excitation,  l’hu¬ 
meur  inquiète,  la  lassitude  et  l’insomnie. 

Très  fréquemment,  on  cite  Y  épuisement  comme  cause  de 
maladies  mentales.  On  a  démontré  expérimentalement  que 
les  facteurs  dont  se  compose  l'épuisement  :  surmenage 
intellectuel  et  physique,  privation  de  sommeil,  alimenta¬ 
tion  insuffisante,  exercent  un  effet  nettement  défavorable 
siir  les  fonctions  psychiques,  et  cela  en  donnant  lieu  à 
une  véritable  auto-intoxication.  On  admet  que  la  fatigue 
intellectuelle  est  due  probablement  à  la  formation  dans 
l’encéphale  de  substances  épuisantes  qui  sont  éliminées 
par  le  repos  et  surtout  par  le  sommeil;  tandis  que  V épui¬ 
sement  intellectuel  aurait  pour  cause  un  appauvrissement 
de  l’encéphale  en  certains  de  ses  éléments  constitutifs, 
lesquels  ne  peuvent  être  récupérés  que  très  lentement. 


CAUSES  PHYSIQUES. 


15 


L’épuisement  provoqué  expérimentalement  par  le  manque 
de  sommeil  rappelle  par  ses  caractères  les  psychoses 
d’inanition  (Aschaffenburg). 

Or,  l’abstention  expérimentale  de  nourriture  pendant 
trois  jours  n’a  pas  déterminé  des  symptômes  du  môme 
genre  (Weygandt).  La  valeur  de  l’épuisement  comme  fac¬ 
teur  déterminant  des  psychoses  est  peut-être  moins  impor¬ 
tante  que  bien  des  aliénistes  ne  l’admettent  habituellement. 

Bien  souvent  on  observe  des  troubles  analogues  à  ceux 
qui  ont  été  décrits  dans  les  psychoses  d’épuisement,  et 
cela  chez  des  sujets  qui,  à  aucun  moment  de  leur  exis¬ 
tence,  n’avaient  subi  la  moindre  fatigue.  On  peut  admettre 
en  pareil  cas  l'existence,  chez  certains  sujets,  d’une  ten¬ 
dance  morbide  à  s’épuiser  pour  rien,  et  que,  par  consé¬ 
quent,  ces  sujets  sont  en  possession  d’un  cerveau  d’une 
constitution  anormale.  Du  reste,  il  n’existe,  selon  toute 
apparence,  que  quelques  maladies  s’accompagnant  d’une 
cachexie  somatique  généralisée,  comme,  par  exemple,  la 
tuberculose  lente  ou  la  fièvre  puerpérale,  qui  déterminent 
parfois  des  psychoses  d)épuisement,  le  délire  du  eollapsus 
et  la  confusion  mentale. 

4.  —  Lésions  cérébrales. 

Il  semble  qu’en  présence  d’une .  lésion  destructive  de 
l’écorce  cérébrale,  qui  est  considérée  comme  l’organe  de 
la  conscience,  on  puisse  conclure  à  l’existence  d’une  alté¬ 
ration  psychique. 

Ce  serait  là  une  conclusion  souvent  erronée. 

On  trouve  en  effet  fréquemment  des  lésions  de  la  sub¬ 
stance  cérébrale  qui  ne  sont  accompagnées  pendant  la  vie 
d’aucun  trouble  psychique  au  moins  apparent;  abstrac¬ 
tion  faite  toutefois  des  lésions  en  foyer  siégeant  au  niveau 
des  centres  moteurs  ou  des  centres  sensoriels  et  qui  pro¬ 
duisent  des  troubles  correspondants. 

Dans  certaines  lésions  circonscrites  de  l’écorce  céré¬ 
brale,  comme  les  tumeurs,  les  hémorragies,  les  abcès,  on 
peut  observer,  à  côté  des  symptômes  dus  à  la  destruction 
de  certaines  zones,  d’autres  symptômes  dits  de  voisinage, 
dont  les  uns  sont  de  nature  inhibitrice  et  les  autres  de 
nature  excitatrice. 

La  production  de  ces  symptômes  do  voisinage  est  due  à 
la  compression  du  cerveau,  à  l’altération  des  vaisseaux  de 


16 


ÉTIOLOGIE 


TROUBLES  NERVEUX. 


la  région  comprimée,  et,  finalement,  à  la  destruction  des 
fibres  nerveuses  adjacentes  au  foyer  lésé. 

On  peut  observer  en  pareil  cas  des  convulsions,  parfois 
des  hallucinations,  souvent  une  faiblesse  motrice  avec  de 
l’affaiblissement  intellectuel,  de  la  stupeur,  et,  par  mo¬ 
ments,  des  phrases  incohérentes  stéréotypées. 

Les  signes  de  démence  deviennent  plus  évidents  sous 
l’influence  de  foyers  multiples,  comme  dans  certaines 
formes  de  sclérose  cérébrale. 

Il  y  a  des  cas  où  la  coupe  du  cerveau  démontre  l’exis¬ 
tence  de  lacunes  excessivement  importantes,  comme  dans 
certaines  porencéphalies,  sans  cjue  pendant  la  vie  on  ait 
constaté  des  symptômes  psychopathiques  évidents. 

Des  phénomènes  psychiques  généraux  s’observent,  en 
outre,  dans  la  commotion  cérébrale  ou  l’ébranlement 
mécanique  du  cerveau  dans  sa  totalité.  Dans  les  formes 
graves  de  la  commotion  se  produit  le  coma;  dans  des 
cas  plus  légers,  on  observe  de  la  stupeur,  des  vertiges,  de 
l’anxiété,  quelquefois  des  hallucinations,  plus  rarement 
des  idées  délirantes. 

Souvent,  il  existe  en  même  temps  de  l’hyperesthésie  et 
quelquefois  de  l’hyperalgésie. 

Le  trouble  mental  peut  rester  stationnaire  ou  bien  subir 
pendant  quelque  temps  un  développement  progressif. 

Le  plus  souvent,  il  subsiste  une  sorte  de  disposition  à 
divers  troubles  psychiques  ou  nerveux,  parmi  lesquels 
sont  à  citer  surtout  l’hystérie  et  la  neurasthénie  trauma¬ 
tiques. 

Parmi  les  lésions  diffuses  qui  détruisent  de  grands  ter¬ 
ritoires  de  l’écorce  cérébrale,  il  faut  signaler  la  polioencé- 
phalite  de  l’enfance,  qui  est  fréquemment  suivie  d'hémi¬ 
plégie  spastique,  d’épilepsie  et.  d’idiotie.  Beaucoup  de  cas 
d’idiotie  congénitale  proviennent  vraisemblablement  de 
lésions  inflammatoires  de  l’écorce  cérébrale  survenues 
pendant  la  vie  intra-utérine. 

Les  phénomènes  psychiques  de  la  paralysie  générale 
coïncident  avec  des  altérations  de  l’écorcc  cérébrale 
(Voy.  chap.  xix);  la  môme  remarque  s'applique  aux 
diverses  formes  des  psychoses  dites  séniles.  En  outre,  la 
production  dans  le  cerveau  d’une  gliose  diffuse,  d’une 
sclérose  artérielle,  d’une  congestion  ou  d’une  anémie,  a 
pour  conséquence  fréquente  l’apparition  de  troubles 
psychiques. 


CAUSES  PHYSIQUES. 


17 


5.  —  Affections  nerveuses. 

Un  grand  nombre  de  troubles  mentaux  se  développent 
chez  le  même  sujet,  simultanément  avec  certaines  affec¬ 
tions  nerveuses. 

Ainsi,  très  souvent  le  même  malade  présente  des  phé¬ 
nomènes  de  tabes  associés  à  ceux  de  la  paralysie  géné¬ 
rale.  Le  début  se  fait  quelquefois,  en  pareil  cas,  par 
l’ataxie  locomotrice,  mais,  le  plus  souvent,  c’est  la  para¬ 
lysie  générale  qui  se  montre  la  première. 

[Les  travaux  de  Joffroy,  Raymond,  Gilbert  Ballet  ont, 
parmi  les  auteurs  français  contémporains,  contribué  lar¬ 
gement  à  l’étude  de  ces  rapports  entre  la  paralysie  géné¬ 
rale  et  le  tabes.] 

D’autre  part,  il  existe  des  cas  de  tabes  coïncidant  avec 
un  affaiblissement  intellectuel  sans  tendance  à  l’évolution 
progressive. 

La  polynévrite,  le  plus  souvent  d’origine  alcoolique,  va 
habituellement  de  pair  avec  un  syndrome  mental  connu 
sous  le  nom  de  psychose  de  Korsakow  (Voy.  chap.  xxm). 

Des  névralgies,  surtout  celle  du  trijumeau  [tic  douloureux 
de  la  face]  sont  quelquefois  accompagnées  de  délires 
mélancoliques  avec  idées  et  même  tentatives  de  suicide. 
La  migraine  peut  aller  jusqu’à  provoquer  des  altérations 
psychiques.  Dans  la  chorée,  il  n’est  pas  rare  d’observer  des 
troubles  mentaux  de  diverses  formes  [bien  étudiées  en 
France  par  Joffroy];  parmi  ces  troubles,  il  y  en  a  qui 
évoluent  sur  un  terrain  infectieux.  Il  en  est  de  même  du 
tétanos.  L’ épilepsie,  l'hystérie  et  les  formes  multiples  de 
la  neurasthénie  trouvent  leur  meilleure  explication  quand 
elles  sont  considérées  comme  ayant  une  origine  psycho¬ 
pathique. 


6.  —  Affections  organiques  diverses. 

Les  aveugles  ont  souvent  une  vie  psychique  particuliè¬ 
rement  bien  développée.  Cependant,  on  trouve,  parmi  les 
idiots,  7  à  8  p.  100  de  sujets  atteints  de  cécité.  Dans  les 
maladies  d’yeux,  après  l’opération  de  la  cataracte,  ou  après 
un  séjour  assez  long  dans  une  chambre  noire,  on  a  eu 
l’occasion  de  constater  quelquefois  des  délires  et  des 
hallucinations;' 

Weygandt.  —  Atlas-manuel  de  Psychiatrie.  2 


18  ÉTIOLOGIE  DES  TROUBLES  NERVEUX. 

Parmi  les  sourds-muets,  10  p.  100  au  moins  ont  une  intel¬ 
ligence  débile.  Il  existe  aujourd’hui  dés  écoles  spéciales 
pour  les  sourds-muets  arriérés.  De  plus,  les  sourds-muets 
ont  une  tendance  quatre  fois  plus  forte  à  contracter  des 
troubles  mentaux  que  ne  l’ont  les  personnes  en  possession 
de  tous  leurs  sens;  ils  sont  enclins  plus  particulièrement 
aux  idées  mélancoliques  et  de  persécution.  Il  n’est  plus 
question  d’idiotie  par  suite  d’une  absence  congénitale  des 
principaux  sens  [idiocy  by  deprivation). 

Dans  tous  les  pays  civilisés,  on  a  organisé  un  enseigne¬ 
ment  complet  des  aveugles  et  des  sourds-muets,  et  il  n’est 
plus  admissible  aujourd’hui  qu’on  laisse  des  enfants  devenir 
idiots  par  développement  insuffisant  ou  absence  de  quel¬ 
ques-uns  de  leurs  sens.  Laura  Bridgeman  (de  Boston),  qui 
perdit  l’ouïe  et  la  vue  à  l’âge  de  six  ans,  fut  instruite  par 
Howe,  qui  a  suffisamment  utilisé  chez  elle  le  sens  du  tou¬ 
cher  pour  lui  apprendre  à  écrire  correctement  des  lettres 
(Voy.  chap.  xn). 

Les  affections  cardiaques  peuvent  compromettre  les 
fonctions  psychiques  par  suite  d’un  apport  insuffisant  de 
sang  artériel  dans  l’écorce  cérébrale. 

Le  môme  résultat  peut  survenir  dans  les  affections  pul¬ 
monaires  qui  déterminent  un  appauvrissement  du  sang  en 
oxygène,  avec  excès  d’acide  carbonique.  Une  compression 
expérimentale  de  la  carotide  chez  les  animaux  produit 
une  insensibilité  immédiate,  avec  altération  anatomique, 
facile  à  démontrer,  des  cellules  de  l’écorce  cérébrale. 

L’agonie  lente  se  reflète  également  dans  l’état  des  cel¬ 
lules  de  l’écorce  cérébrale,  qui  présentent  des  altérations 
analogues  â  celles  qu’on  trouve  dans  les  infections  aiguës. 
Lés  affections  intestinales  étaient  autrefois,  souvent  à  tort; 
considérées  comme  causes  de  troubles  mentaux. 

Les  fonctions  et  les  affections  des  organes  sexuels  ont 
aussi  leur  importance  dans  l’étiologie  des  troubles  men¬ 
taux.  L’opinion  d’après  laquelle  la  perte  des  testicules  pro¬ 
duit  un  état  cœnesthétique  triste  est  contestée  par  Bieger. 
L 'onanisme  joue  un  rôle  moins  considérable  que  ne  le 
croient  certaines  personnes  peu  instruites;  parfois  il  n'est 
qu’un  symptôme  d’une  affection  cérébrale,  comme  la  dé¬ 
mence  précoce,  l’idiotie,  la  commotion  cérébrale.  L’ona¬ 
nisme  agit  par  épuisement  et  anémie,  surtout  quand,  par 
exemple,  on  le  pratique  très  souvent,  quatre  à  six  fois  par 
jour.  De  plus,  il  est  nuisible  en  déterminant  un  surmenage 


CAUSES  PHYSIf 


19 


de  l’imagination;  à  cet  égard,  l’onanisme  abortif  est  parti¬ 
culièrement  fatigant,  parce  qu’il  donne  lieu  à  un  grand 
nombre  d’idées  sexuelles  et  diminue  ainsi  la  faculté  de 
S’occuper  intellectuellement  de  choses  plus  sérieuses.  Un 
grand  nombre  d’états  neurasthéniques  en  sont  la  consé¬ 
quence  habituelle.  Enfin,  l’onaniste  est  souvent  déprimé 
par  la  lutte  inutile  qu’il  livre  à  la  tentation  trop  forte.  Le 
coït  fréquent  peut  parfois  provoquer  un  épuisement  intel¬ 
lectuel,  sans  parler  des  dangers  d’infèction.  Une  surexci¬ 
tation  génitale,  et  parfois  aussi  une  inertie  sexuelle, 
constituent  fréquemment  un  symptôme  d’une  affection  céré¬ 
brale,  comme  la  paralysie  générale,  la  manie,  l’hystérie. 

Une  continence  sexuelle  peut  amener  de  l’agitation,  des 
rêves  voluptueux  avec  pertes  séminales;  elle  peut  conduire 
à  l’onanisme,  mais  on  ne  constate  guère  à  sa  suite  des 
troubles  mentaux  graves. 

Les  maladies  des  femmes  ont  été  souvent  accusées  de 
provoquer  des  perturbations  psychiques.  Cependant  l’in¬ 
tervention  opératoire  suivie  de  succès  n’altère  générale¬ 
ment  en  aucune  façon  les  fonctions  intellectuelles,  ou, 
dans  tous  les  cas,  ne  paraît  exercer  qu’une  minime 
influence  sur  l’état  psychique  de  la  femme.  Dans  le  cancer 
de  l’utérus,  par  exemple,  l’état  mental  des  femmes  est  sou¬ 
vent,  pendant  longtemps,  absolument  normal.  L’ablation 
des  ovaires  a  parfois,  dit-on,  pour  conséquence  une  dépres¬ 
sion  mélancolique. 

La  menstruation  produit  chez  beaucoup  de  femmes, 
d’ailleurs  bien  portantes,  une  modification  d’humeur,  le 
plus  souvent  triste,  une  légère  excitation  avec  tendance 
aux  lipothymies.  Chez  des  femmes  hystériques  ou  épilep¬ 
tiques,  la  menstruation  peut  provoquer  des  accès  de  la 
névrose  correspondante.  Chez  d’autres,  prédisposées  ahx 
accidents  mentaux,  la  menstruation  peut  être  suivie  de 
courts  accès  de  folie  périodique,  d’excitation  ou  de  dé¬ 
pression.  Il  n’y  a  pas  lieu  d’admettre  une  «  folie  mens¬ 
truelle  »  proprement  dite. 

Au  cours  de  diverses  affections  mentales,  on  observe 
généralement  une  aggravation  au  moment  de  la  mens¬ 
truation  ;  dans  d’autres,  les  règles  s’accompagnent  d’une 
période  d’arrêt  dans  les  accidents  psychiques.  Il  existe  un 
rapport  important  entre  les  fonctions  puerpérales  (gros¬ 
sesse,  accouchement  et  allaitement),  d’une  part,  et  les 
troubles  mentaux,  de  l’autre. 


20  ÉTIOLOGIE  DES  TROUBLES  NERVEUX. 

La  statistique  démontre  que  14  p.  100  des  psychoses  de 
la  femme  se  rattachent  à  la  puerpéralité.  La  proportion 
réelle  est  probablement  plus  grande  encore,  car  les  cas 
qui  ne  sont  que  transitoires  ne  sont  pas  soumis  à  l’examen 
psychiatrique,  comme  certaines  formes  d’éclampsie,  les 
délires  éphémères  de  la  fièvre  puerpérale,  ou  même  les 
accès  de  délire  du  collapsus. 

Aschaffenburg  a  vu,  sur  96  femmes  atteintes  de  maladies 
mentales  en  rapport  avec  la  puerpéralité,  25  cas  de  manie 
dépressive,  46  cas  de  démence  précoce,  10  cas  de  récidive 
de  démence  précoce,  7  cas  de  paralysie  générale,  1  cas 
d’épilepsie  et  5  cas  de  psychoses  par  épuisement  ( amenlia 
et  collaps-delirium).  Ces  5  derniers  cas  rentrent  dans  la 
catégorie  de  ceux  que  Furstner  a  décrits  sous  le  nom  de 
«  folie  hallucinatoire  des  femmes  en  couches  ». 

Sur  les  96  cas,  les  trois  cinquièmes  se  rapportaient  au 
travail  de  Y  accouchement  avec  ses  suites,  un  peu  plus  de 
un  cinquième  se  rapportaient  à  la  grossesse,  le  reste  se  liait 
à  la  lactation.  Étant  donné  que  des  cas  tout  à  fait  sem¬ 
blables  de  psychoses  d’épuisement  se  présentent  sans 
aucun  rapport  avec  la  puerpéralité,  il  est  évident  que  ce 
dernier  facteur  étiologique  n’exerce  aucune  action  spéci¬ 
fique;  il  fait  éclater  seulement  une  disposition  à  délirer, 
restée  jusque-là  latente.  [C’est  l’opinion  professée  par  la 
plupart  des  manigraphes  français  contemporains  :  Magnan, 
Gilbert  Ballet,  Joffroy.]  Le  type  clinique  est  la  plupart  du 
temps  à  forme  dépressive  ;  souvent  il  prend  aussi  l’aspect 
de  la  stupeur.  Bien  que  les  formes  cliniques  les  plus  variées 
puissent  s’observer  au  cours  de  diverses  phases  de  la 
puerpéralité,  il  faut  cependant  remarquer  que  la  majorité 
des  cas  appartient  à  la  démence  précoce. 

La  ménopause  et  Y  âge  de  V  involulion  peuvent  également 
faire  éclater  une  série  de  troubles  intellectuels,  princi¬ 
palement  des  états  de  mélancolie,  ainsi  que  des  accès  de 
folie  intermittente;  parfois  aussi  de  l’affaiblissement  intel¬ 
lectuel,  avec  bu  sans  hallucinations. 

b.  —  Causes  morales. 

Indépendamment  des  altérations  parallèles  de  l’écorce 
cérébrale,  les  troubles  psychiques  s’accompagnent  d’une 
série  de  phénomènes  somatiques,  telsque  modifications  de 
l’activité  du  cœur  et  des  organes  respiratoires,  de  la  mo- 


CAUSES  MORALES. 


tilité  et  aussi  des  organes  de  la  digestion  et  de  diverses 
sécrétions.  Par  contre,  les  causes  morales  jouent  dans  la 
production  de  véritables  affections  mentales  un  rôle 
bien  moins  important  qu’on  ne  l’admettait  jadis.  En 
effet,  naguère  encore  on  considérait  comme  causes  de 
maladies  psychiques  •  certains  états  moraux,  tels  que  la 
nostalgie,  les  soucis,  le  remords,  l’amour  malheureux. 
A  un  examen  plus  attentif  des  cas  de  ce  genre,  on  retrouve 
le  plus  souvent  une  disposition  à  l’anomalie  intellectuelle, 
qui  existait  déjà  avant  la  cause  morale,  de  sorte  que 
celle-ci  n’a  plus  que  la  valeur  d’un  facteur  purement  oc¬ 
casionnel  déterminant.  [En  1862,  Marcé  enseignait  déjà 
que  les  troubles  mentaux  survenant  sous  l’influence  des 
causes  morales  s’associent  généralement  à  une  organisa¬ 
tion  intellectuelle  défectueuse.  Cette  thèse  est  adoptée  par 
la  majorité  des  psychiatres  français  actuels.]  Dans  la  folie 
périodique,  certains  accès  succèdent  à  une  émotion  mo¬ 
rale,  comme  le  deuil,  une  frayeur  ou  un  événement 
heureux. 

Les  psychoses  d’involution  sont  parfois  précédées 
d’impressions  morales  tristes.  Les  hystériques  voient  fré¬ 
quemment  s’aggraver  leur  état,  par  suite  d’une  émotion 
quelconque.  A  l’occasion  d’une  violente  émotion  qui 
s’empare  de  la  foule,  on  constate  çà  et  là  quelques  cas  de 
troubles  mentaux.  Ainsi,  par  exemple,  en  1896,  lors  du 
couronnement  de  l’empereur  de  Russie,  à  Moscou,  une 
panique  s’est  produite  parmi  dix  mille  personnes.  Or, 
trois  d’entre  elles  seulement  furent  atteintes  d’aliénation 
mentale.  Cette  proportion  si  minime  indique  que  le  choc 
psychique  en  lùi-même  n’a  qu’une  importance  tout  à  fait 
secondaire,  et  que,  pour  qu’on  en  puisse  tenir  quelque 
compte,  il  faut  faire  intervenir  avant  lui  l’indispensable 
anneau  intermédiaire,  c’est-à-dire  la  prédisposition. 
Baelz  dit  que,  pendant  un  violent  tremblement  de  terre  à 
Tokio,  lui-même  et  d’autres  personnes  ont  été  subitement 
frappés  d’une  paralysie  émotive  :  tout  d’un  coup  et  pen¬ 
dant  plusieurs  heures,  ils  ont  perdu  toute  sensibilité,  pen¬ 
dant  que  la  perception,  la  mémoire  et  le  jugement  conti¬ 
nuaient  à  fonctionner.  Plus  fréquemment,  des  émotions 
prolongées,  comme  le  chagrin,  une  grave  responsabilité, 
une  inquiétude  persistante  continuelle,  exercent  une  in¬ 
fluence  funeste  sur  les  fonctions  psychiques. 

Mais,  ici  encore,  il  faut  tenir  compte  d’autres  circons- 


22 


ÉTIOLOGIE  DES  TROUBLES  NERVEUX. 


tances  qui  viennent  s’ajouter  aux  causes  purement  mo¬ 
rales,  comme  les  privations  de  nourriture  et  de  sommeil, 
le  surmenage  intellectuel,  les  traumatismes,  les  émotions 
ayant  trait,  par  exemple,  aux  accidents  de  chemins  de 
fer. 

Henneberg  parle  de  troubles  mentaux  en  rapport  avec 
le  spiritisme.  Là,  il  faut  distinguer  deux  catégories  de 
faits.  D’une  part,  il  s’agit  de  débiles  intellectuels  qui, 
attirés  par  les  idées  spirites,  se  laissent  dominer  par  des 
auto-suggestions  et,  à  l’occasion,  versent  dans  la  folie,  en 
raison  de  leur  prédisposition  innée  aux  troubles  psychi¬ 
ques.  [Dans  ses  leçons  du  mardi  à  la  Salpêtrière,  en  1902, 
Raymond  a  présenté  plusieurs  exemples  de  débiles  in¬ 
tellectuels  versant  dans  le  délire,  sous  l’influence  des  pra¬ 
tiques  spirites.]  Un  deuxième  groupe  comprend  des  sujets, 
déjà  délirants  qui  espèrent  s’expliquer  leur  état  par  le 
spiritisme. 

Les  affections  mentales  déjà  constituées  subissent  moins 
qu’on  ne  l’admettait  autrefois  l'influence  des  émotions. 
Certes,  une  visite  des  parents  n’est  pas  indifférente  aux 
mélancoliques  ou  aux  maniaques.  Cette  émotion  accable 
davantage  les  uns  et  excite  plus  violemment  les  autres  ; 
de  même,  des  paralytiques  généraux  sont,  en  dehors  de 
l’asile,  souvent  plus  agités  que  pendant  leur  internement 
à  cause  des  émotions  multiples  auxquelles  ils  sont  expo¬ 
sés.  Mais  jusqu’à  quel  point  la  marche  des  diverses  affec¬ 
tions  mentales  se  trouve-t-elle  influencée  parles  émotions, 
soit  au  point  de  vue  de  leur  durée,  soit  au  point  de  vue  de 
leur  gravité,  c’est  là  une  question  qui  échappe  jusqu’à 
présent  à  toute  indication  précise. 

Contagion  psychique. 

Il  arrive  parfois  que  certaines  anomalies  mentales  se 
révèlent  chez  des  personnes  de  l’entourage  immédiat  d’un 
aliéné.  Déjà,  dans  le  domaine  psychologique,  nous  obser¬ 
vons  des  faits  analogues.  Ainsi,  les  enfants  présentent 
souvent  de  Yccholalie,  c’est-à-dire  la  tendance  à  répéter 
des  mots  qu’ils  ont  entendus,  ou  de  Yéchopraxie,  ou  la 
tendance  à  imiter  les  mouvements  qu’on  exécute  devant 

Le  rire,  les  bâillements  provoquent  chez  beaucoup  de 
personnes  une  imitation  involontaire  de  ces  actes.  Des 


CONTAGION  PSYCHIQUE.  23 

bizarreries  sont  souvent  adoptées  par  leur  entourage  ; 
c'est  ainsi  que  le  peintre  Diefenbach  trouva  des  disciples 
qui  portaient  son  costume  primitif  tout  à  fait  excentrique 
et  qui  imitaient  sa  manière  ascétique  de  vivre. 

Dans  les  écoles  de  filles,  on  a  observé  plu,s  d’une  ibis 
qu’une  enfant  atteinte  de  convulsions  hystériques  ou  de 
mouvements  choréiques  provoquait  chez  beaucoup  de  ses 
compagnes  une  tendance  aux  mêmes  troubles  moteurs, 
de  sorte  que,  pour  arrêter  la  propagation  de  ces  accidents, 
il  avait  fallu  licencier  les  écoles  pour  quelque  temps.  On 
sait,  d’autre  part,  qu’un  sujet  se  laisse  hypnotiser  avec 
d’autant  plus  de  facilité  et  de  succès  qu’il  avait  déjà  assisté 
à  l’hypnotisation  d’autres  personnes.  Parfois  l’imitation 
ou  la  suggestion  jouent  aussi  un  rôle  important  dans  les 
actes  des  foules  ;  l’histoire  contient  un  grand  nombre  de 
faits  dans  le  genre  des  cortèges  de  flagellants  ou  des  pro¬ 
cessions  dansantes. 

Nous  trouvons  aussi  un  exemple  de  contagion  psychique 
dans  la  folie  communiquée  ou  induite.  Des  personnes 
qui  vivent  dans  l’intimité  d’un  aliéné  peuvent  contracter 
une  affection  mentale  caractérisée  par  les  mêmes  idées 
délirantes,  et,  parfois,  les  mêmes  troubles  sensoriels;  c’est 
ce  qu’on  désigne  sous  le  nom  de  folie  à  deux  ou  de  folie 
par  induction. 

Si  les  sujets  contagionnés  sont  des  membres  de  la  fa¬ 
mille  de  l’aliéné  principal,  on  pourrait  supposer  que  l’alïec- 
tion  mentale  soit  éclose  sous  l’influence  d’une  cause 
commune.  Mais  souvent,  à  côté  des  parents,  on  voit  se 
laisser  entraîner  dans  le  délire  des  personnes  de  caractère 
très  faible,  et  des  femmes  la  plupart  du  temps. 

Dans  beaucoup  de  cas  de  folie  processive,  le  plaideur 
délirant  trouve  dans  son  entourage  des  partisans  ferme¬ 
ment  convaincus  qu’il  a  raison  dans  ses  revendications. 
Quand  le  sujet  psychiquement  contagionné  est  soustrait 
à  l’influence  du  malade  principal,  on  peut  espérer  sa  gué¬ 
rison.  On  a  décrit  sur  cette  variété  de  folie  de  véritables 
épidémies  psychiques.  Au  Brésil,  de  1880  à  1890,  on  vit  se 
livrer  à  une  propagande  active  le  réformateur  Antonia 
Maciel  Conseitreiro,  un  malade  atteint  de  délire  systé¬ 
matisé  ( paranoia )  avec  illusions  sensorielles,  idées  reli¬ 
gieuses  et  de  persécution.  S’intitulant  «envoyé  de  Dieu  », 
il  prêchait  un  ascétisme  très  sévère  et  la  lutte  contre  le 
luxe,  la  franc-maçonnerie  et  le  gouvernement.  II  réunit 


24  ÉTIOLOGIE  DES  TROUBLES  NERVEUX. 

autour  de  lui  douze  apôtres  et  gagna  enfin  de  si  nom¬ 
breux  et  si  fanatiques  adeptes  qu’il  fallut  employer  la 
force  armée  et  envoyer  des  troupes  pour  combattre  les 
effets  de  son  prosélytisme. 

En  Russie,  on  cite  des  cas  nombreux  où  des  aliénés 
atteints  d’hallucinations  mystiques  ont  pu  fonder  des 
sectes  religieuses. 

[On  trouvera  dans  un  ouvrage  français  peu  connu  de 
Jolly  des  aperçus  très  ingénieux  sur  cette  question  : 
De  l'imitation  considérée  dans  ses  rapports  avec  la 
philosophie,  la  morale  et  la  médecine  ( Mémoires  de  l'Aca¬ 
démie  de  médecine,  Paris,  1846,  t.  XII).  j 


B.  -  CAUSES  ENDOGÈNES  DES  TROUBLES  MENTAUX 
a.  —  Prédisposition  héréditaire  ou  acquise. 

Chez  la  plupart  des  aliénés,  une  étude  approfondie  des 
antécédents  révèle  que  dans  leur  famille,  et  principalement 
chez  les  ascendants,  il  y  a  eu  des  cas  de  perturbation 
psychique.  En  outre,  on  trouve  fréquemment,  parmi  les 
parents  des  aliénés,  des  personnes  atteintes  d'affections 
nerveuses,  d’alcoolisme,  de  diabète  sucré,  ou  bien  des 
sujets  ayant  soit  des  caractères  bizarres,  soit  une  organi¬ 
sation  exceptionnelle  de  l’intelligence  (talents  ou  génies), 
soit  des  aptitudes  criminelles,  soit  enfin  des  tendances  au 
suicide.  Les  statistiques  sont  peu  d’accord,  en  raison  de 
l’incertitude  des  données  fournies  par  l’histoire  des  anté¬ 
cédents.  Cependant,  on  peut  admettre  pour  ces  affections 
mentales  héréditaires  une  proportion  moyenne  d’au  moins 
60  à  70  p.  100. 

Parmi  les  maladies  héréditaires,  nous  pouvons  distin¬ 
guer  plusieurs  modes  de  transmission  : 

1°  Transmission  directe  d’une  maladie  avant  la  nais¬ 
sance.  Cela  s’observe  parfois  dans  la  syphilis  congénitale 
qui  peut  être  suivie  d’une  paralysie  générale  au  cours  de 
l’enfance  ; 

2°  Lésion  du  germe  par  des  éléments  toxiques.  C’est 
ainsi  que  très  fréquemment  des  parents  alcooliques  ont 
des  enfants  atteints  de  débilité  mentale. 

Il  est  démontré  actuellement  que  l'ivresse  au  moment 
de  la  conception  est  particulièrement  dangereuse  pour 
l’intelligence  de  l’enfant 


PRÉDISPOSITION  HÉRÉDITAIRE  OU  ACQUISE.  25 

3°  Transmission  héréditaire  d’une  constitution  cérébrale 
défectueuse  qui  présente  par  ce  fait  moins  de  résistance 
dans  la  lutte  contre  les  influences  nuisibles  comme  la  sy¬ 
philis,  l’alcoolisme,  l’infection  puerpérale  ;  c’est  encore  à 
cause  de  cette  constitution  anormale  d’origine  héréditaire 
que  le  cerveau  des  descendants  contracte  des  maladies 
analogues  à  celles  observées  dans  les  cerveaux  de  la  ligne 
ascendante. 

La  transmission  héréditaire  d’une  affection  par  l’un 
des  parents  (père  ou  mère)  constitue  l’hérédité  directe 
ou  immédiate.  Quand  la  maladie  .  est  transmise  par  les 
grands-parents,  il  s’agit  de  l’hérédité  atavique.  Si  la  trans¬ 
mission  provient  d'une  ligne  latérale  (cousins  germains, 
grand-oncle,  tante),  l’hérédité  est  dite  dans  ce  cas  colla¬ 
térale.  Si  les  deux  parents  (père  et  mère)  étaient  aliénés, 
on  dit  que  l’hérédité  est  accumulée.  Si  la  folie  des  parents 
existait  déjà  au  moment  de  la  conception,  on  a  affaire  à  la 
forme  la  plus  grave  de  l’hérédité  accumulée. 

Voici  un  exemple,  d’après  Ivurella,  d’un  cas  d’hérédité 
grave  qui  montre  en  môme  temps  les  rapports  pouvant 
exister  entre  les  psychoses  et  la  criminalité  : 


□ 


Michelle 


caraclêreviderf  denn-idiot  meurtrier  buveur  marié  à 

la  sœur  d'un  bandit. 

- 


Sous  le  nom  d'hérédité  progressive,  on  comprend  le 


26 


ÉTIOLOGIE 


TROUBLES  NERVEUX. 


cas  où  la  maladie  des  descendants  est  plus  fortement 
accusée  que  chez  les  ancêtres.  Ainsi,  une  mère  imbécile 
peut  avoir  un  enfant  idiot;  ou  bien  le  père  est  atteint  d’un 
trouble  mental  ne  nécessitant  pas  un  traitement  dans  un 
asile,  tandis  que  l’état  de  l’enfant  est  très  grave. 

Morel  a  établi,  pour  la  dégénérescence  progressive,  le 
schéma  suivant  : 

Première  génération  :  Dépravation  morale  et  débauche. 

Deuxième  génération  :  Tendance  à  l’apoplexie,  aux 
névroses,  à  l’alcoolisme,  à  la  paralysie  générale. 

Troisième  génération  :  Psychoses,  suicides,  impulsions 
criminelles. 

Quatrième  génération  :  Débilité  intellectuelle  d’origine 
congénitale,  idiotie,  anomalies  du  développement,  diffor¬ 
mités,  extinction  de  la  famille. 

Cette  prétendue  loi  se  confirme  très  rarement.  A  côté 
de  la  dégénérescence  progressive,  il  faut  compter  avec 
la  possibilité  d’une  amélioration  d’une  famille  par  l’en¬ 
trée  de  membres  sains.  On  considère  comme  favorisant 
la  dégénérescence  d’une  famille  :  l’inceste,  le  mariage 
entre  proches  parents,  comme  cela  se  voit  dans  les  mai¬ 
sons  princières  et  nobles,  les  familles  juives  et  certaines 
communes  rurales. 

L’arbre  généalogique  suivant  représente  l’histoire  de 
deux  familles  d’un  village,  alliées  entre  elles  dans  plusieurs 
générations  ;  malgré  l’accumulation  d’influences  nuisibles, 
on  y  trouve  encore  quelques  membres  sains. 

Il  faut,  en  outre,  distinguer  {'hérédité  similaire  et  Y  hé¬ 
rédité  dissemblable.  On  voit  parfois  (comme  chez  plusieurs 
membres  de  l’arbre  généalogique  précédent)  que  les 
psychoses  des  ascendants  et  des  descendants  peuvent  se 
ressembler  çà  et  là  avec  la  fidélité  d’une  copie  photo¬ 
graphique.  D’autre  part,  nous  pouvons  observer  le  cas 
d’un  père  paralytique  général  qui  engendre  un  fils  atteint 
de  folie  intermittente.  Il  est  parfois  difficile  de  fixer  l’hé¬ 
rédité  d’une  maladie  déterminée,  parce  que  cette  der¬ 
nière  peut  comprendre  dans  son  évolution  diverses 
étapes  qui  diffèrent  souvent  beaucoup  les  unes  des  au¬ 
tres.  Ainsi,  la  mère  peut  être  une  déprimée  et  la  fille 
une  maniaque,  et  pourtant  toutes  les  deux  sont  sous 
le  coup  d’une  seule  et  môme  affection  héréditaire  ;  les 
deux  états  présentés  par  elles,  différents  en  apparence, 
ne  sont  que  des  phases  d’une  môme  affection  qui  est  la 


PRÉDISPOSITION  HÉRÉDITAIRE 


tous  les  4  normaux  -g  £  morts  tous  les  cimj  à  la 

^  S  S  suite  d'une  dclampsic  infantile 

|!  Jjj 


folie  intermittente.  Avec  Sioli,  Vorster,  on  réunit  divers 
groupes  de  maladies  mentales  relevant  d'une  môme  héré¬ 
dité. 

En  première  ligne  vient  la  folie  intermittente,  qui  con¬ 
stitue  un  groupe  assez  bien  déterminé  ;  on  la  trouve 
souvent  chez  beaucoup  de  membres  de  la  même  famille. 
Leurs  troubles  mentaux  ont  parfois  entre  eux  une  grande 
ressemblance,  quoiqu’ils  puissent  aussi  présenter  les 
aspects  cliniques  les  plus  différents  ;  mais  la  nature  et 
l’évolution  de  ces  troubles  sont  pourtant  telles  qu’on  doit 
les  ranger  tous  dans  le  groupe  de  la  folie  intermittente 
ou  périodique. 

Environ  90  p.  100  des  malades  atteints  de  folie  inter¬ 
mittente  doivent  leur  trouble  psychique  à  l’hérédité.  On 
peut  trouver  dans  ces  familles  de  fous  circulaires  des 


28 


ÉTIOLOGIE  DES  TROUBLES  NERVEUX. 


cas  de  débilité  mentale,  d’hystérie  ou  d’épilepsie 
mais  il  est  rare,  au  contraire,  d’observer  dans  ces  mêmes 
l'anrilles  des  paranoïques,  des  déments  ou  des  idiots. 

Un  autre  groupe,  qu’il  faut  bien  sépqrer  du  premier, 
comprend  les  cas  d’idiotie  ou  de  démence  juvénile  ou 
sénile  ( démence  précoce,  démence  sénile)  qui  apparaissent 
assez  souvent  dans  une  seule  et  même  famille.  Sur  plu¬ 
sieurs  frères  et  sœurs,  les  uns  deviennent  déments  parfois 
dans  la  jeunesse,  les  autres  ne  le  deviennent  que  plus 
tard,  dans  la  vieillesse.  Ces  derniers  ont  déjà  dans  bien 
des  cas  manifesté  auparavant  leur  état  psychopathique  par 
un  caractère  entêté  ou  des  idées  bizarres.  D’autre  part,  il 
existe  au  point  de  vue  héréditaire  une  certaine  parenté 
entre  les  psychoses  d’involution  et  quelques  formes  de  la 
folie  sénile. 

Nous  pouvons  encore  former  un  autre  groupe  de  troubles 
mentaux  basé  sur  les  rapports  héréditaires  existant  entre 
les  diverses  formes  de  l’alcoolisme  et  de  l’épilepsie. 
C’est  à  ce  groupe  qu’appartient  l’arbre  généalogique 
suivant  : 


Buveur  tjmaeuunaccéi 
de  folie  .mort  dlune 


□  □ 


ALIÉNÉE 


EPILEPTIQUE 


FRÊREmorl  à 
'  ZOans  d’un 
délire  dLcooHque. 


□ 


Les  différentes  formes  de  la  neurasthénie  constitution¬ 
nelle  et  de  la  folie  dégénérative  se  groupent  dans  une 
seule  et  même  famille. 

Le  bégaiement  se  transmet  souvent  du  père  au  fils. 

La  paralysie  générale  est  très  rare  chez  plusieurs 
membres  d’une  môme  famille,  puisque  nous  admettons 
comme  facteur  le  plus  important  de  cette  maladie  la 
syphilis.  Néanmoins,  chez  environ  40  p.  100  des  para¬ 
lytiques  généraux,  on  trouve  une  hérédité  psychopa- 


STIGMATES  DE  DÉGÉNÉRESCENCE. 


29 


thique,  et  souvent  aussi  des  stigmates  de  dégénérescence. 

Il  est  à  noter  que  dans  certaines  familles  la  tendance  au 
suicide  est  habituelle,  sans  qu’on  puisse  signaler  l’exis¬ 
tence  de  véritables  psychoses. 

Tandis  que  l'idiotie  et  l’imbécillité  congénitales  sont, 
dans  la  proportion  d’environ  60  p.  100,  d’origine  hérédi¬ 
taire,  la  folie  dégénérative  est  héréditaire  dans  une  pro¬ 
portion  aussi  élevée  que  la  folie  intermittente  ou  à  double 
forme. 


Stigmates  de  dégénérescence. 

[Ce  sont  les  travaux  de  Morel  et  de  Magnan  qui  ont 
répandu  et  vulgarisé  la  connaissance  des  stigmates  phy¬ 
siques  et  psychiques  de  la  dégénérescence  mentale.] 

Chez  des  sujets  à  hérédité  pathologique,  chez  des 
aliénés  ou  des  criminels,  on  observe  fréquemment  des 
anomalies  congénitales  soitdansla  conformation  du  corps, 
soit  d’ordre  psychique,  appelées  stigmates  de  dégéné¬ 
rescence. 

On  a  beaucoup  exagéré  leur  importance.  Il  s’agit,  d’une 
part,  de  défauts  de  conformation  consistant  tantôt  en  un 
développement  excessif  d’organes  rudimentaires  forte¬ 
ment  indiqués,  soit  en  une  déformation  importante  d’au¬ 
tres  organes.  D'autre  part,  on  range  parmi  ces  stigmates 
de  dégénérescence  une  série  de  particularités  psychiques. 

Un  examen  attentif  permet  de  trouver  un  de  ces  signes 
à  l’état  isolé  chez  tout  individu.  Mais  il  faut  reconnaître 
que  leur  existence  par  groupes  s’observe  principalement 
chez  des  sujets  anormaux  au  point  de  vue  cérébral. 

Ces  stigmates  indiquent  une  déviation  dans  le  déve¬ 
loppement  d’un  'certain  nombre  d’organes  et  permettent, 
quand  ils  sont  vraiment  accumulés,  de  supposer  paf 
analogie  que  le  cerveau  lui-même  a  dù  subir  quelque 
anomalie  dans  son  développement.  Pourtant,  — ce  n’est  là 
qu’une  supposition ,  et  il  n’existe  à  cet  égard  rien  qui 
puisse  avoir  force  de  loi,  —  chez  des  malades  atteints 
de  formes  graves  de  la  folie,  les  stigmates  de  dégénéres¬ 
cence  se  trouvent  accumulés  en  grand  nombre  (dans  la 
proportion  de  80  p.  100).  Chez  des  sujets  sains  ou 
peu  atteints,  cette  accumulation  de  stigmates  est  infi¬ 
niment  plus  rare  et  ne  s’observe  que  dans  la  proportion 
de  10  p.  100  environ. 


30 


ÉTIOLOGIE  DES  TROUBLES  NERVI 


Flanche  I.  Fig.  1.  —  Oreille  en  pointe  de  Darwin-Woolner  chez 
une  femme  atteinte  de  paralysie  générale,  a,  tubercule  de  Darwin 
(vrai  tubercule  de  l’oreille)  ;  b,  extrémité  de  l’organe  déchirée  par 
une  boucle  d’oreille. 

Planche  I.  Fig.  2.  —  Oreille  de  cercopithèque  appartenant  à  un 
paralytique  général,  a,  sommet  de  l’oreille  en  pointe  ;  b,  tuber¬ 
cule  de  Darwin  ;  c,  fistule  congénitale. 

Planche  I,  Fig.  3.  —  Oreille  de  Wildermuth  observée,  chez  un 
alcoolique,  a,  l’anthélix  très  saillant  dépassant  dans  sa  partie 
supérieure  l’hélix;  en  outre,  b,  le  lobule  de  l'oreille  soudé,  etc, 
appendices  auriculaires. 

Planche  I.  Fig.  4.  —  Petitesse  et  atrésie  congénitales  des 
oreilles;  déformation  appelée  oreille  de  chat. 


Stigmates  somatiques  de  dégénérescence.  —  Taille.  — 
Nanisme  ou  gigantisme.  Visage  efféminé  chez  des  hommes, 
comme  la  figure  1  en  offre  un  exemple  frappant. 

Déformations  du  crâne.  —  Microcéphalie,  déterminée  par 
la  petitesse  du  cerveau  ;  crâne  d 'aztèques  (1),  au  froid 
fuyant;  crâne  en  forme  de  tour  ou  de  clocher;  scoliose  du 
crâne.  En  pareil  cas,  il  faut  se  demander  toujours,  et  avant 
tout,  si  l’on  n’est  pas  en  présence  d’une  anomalie  crânienne 
acquise  par  l’hydrocéphalie,  la  syphilis,  le  rachitisme  ou 
les  traumatismes  dus  au  forceps  au  moment  de  l’accou¬ 
chement. 

Œil.  —  Coloboma  [ou  division  congénitale  de  la  cho¬ 
roïde],  asymétrie  dans  la  coloration  des  iris  ;  taches  de 
l’iris  ;  pupilles  ovales  ou  excentriques  ;  absence  congéni¬ 
tale,  totale  ou  partielle  de  la  matière  colorante  du  pigment 
de  la  choroïde  ou  albinisme  ;  émergence  anormale  de  l’ar¬ 
tère  centrale  de  la  rétine;  cécité  congénitale. 
r  Oreille.  —  Tubercule  de  Darwin  (Voy.  PI.  I,  fig.  1  et  2); 
oreille  de  Morel  avec  l’hélix  enroulé  ;  oreille  de  Wilder¬ 
muth  avec  l’anthélix  saillant  (Voy.  PI.  1,  fig.  3),  oreilles 
en  anses  de  panier  (Voy.  fig.  2);  oreille  de  cercopithèque 
avec  le  sommet  en  pointe  (Voy.  PI.  1,  fig.  2);  lobule  de 
l’oreille  adhérent  (Vov.  PI.  I,  fig.  3);  oreilles  trop  petites 
(Voy.  PI.  I,  fig.  4). 

Bouche  et  dénis.  — Persistance  des  dents  de  lait;  implan¬ 
tation  irrégulière  des  dents  ;  absence  des  incisives  ;  bec- 

(1)  [Les  aztèques  sont  les  anciens  indigènes  du  Mexique.] 


Tab.  / 


'  fïff.,3. 


STIGMATES  DE  DÉGÉNÉRESCENCE.  31 


de-lièvre  ;  gueule  de  loup  ; 
voûte  palatine  en  ogive  ; 
luette  bifide. 

Exlrémilés.  —  Luxation 
habituelle  ;  polydactylie 
(Voy.  fig.  3);  syndactylie; 
pied  plat. 

Epiderme.  —  Polymas- 
tie  et  verrues  comme  le 
montre  la  figure  4  chez 
un  ca  ta  tonique  ;  le  lentigo 
persistant;  cheveux  et 
poils  anormalement 
épais;  barbe  chez  les 
femmes  ;  sourcils  irrégu¬ 
lièrement  plantés;  double 
toilrbillon  de  cheveux  sur 
le  sommet  du  crâne;  gri- 
sonnement  des  cheveux 
et  calvitie  précoces. 

Organes  génitaux.  — 
Épispadias  et  liypospa- 
dias,  cryptorchidie;  phi¬ 
mosis;  aspermie;  azoo¬ 
spermie;  utérus  infantile, 
bicorne;  bifidité  ou  atré¬ 
sie  du  canal  vaginal. 

Stigmates  somatiques 
profonds  de  dégénéres¬ 
cence  :  anomalies  dans  la 
conformation  du  cœur, 
des  poumons,  du  foie, 
des  reins,  de  la  rate  ; 
cæcum  pourvu  d’un  ap¬ 
pendice  vermiculaire  trop 
développé  ;  dixième  côté 
flottante. 

Stigmates  psychiques  et 
nerveux  de  dégénéres¬ 
cence  :  intolérance  pour 
l’alcool,  migraines,  ano¬ 
malies  de  l’articulation 
verbale,  crampes  et  cour- 


ig.  ï.  —  Jiamius  leminm  cliez  un 
épileptique  ;  fortes  pannicules  de 
graisse,  particulièrement  aux  deux 
mamelles  (gynécomastie)  ;  bassin 
trop  large. 


FiS-  3-  -  Polydactylie. 


STIGMATES  DE  DÉGÉNÉRESCENCE.  33 

batures,  rêvasseries  et  divagations  nocturnes,  habitudes 
vicieuses,  penchant  aux'mensong'ës,  aptitude  aux  illusions 
et  aux  hallucinations. 

[F  ont  également  partie  des  stigmates  psychiques  de  dégé- 


Fig.  4.  —  Polymastic  chez  un  catatoniqüe.  —  1,  petite  tache  pig¬ 
mentée,  un  peu  surélevée;  2,  mamelon  normal;  3, ‘petite  tâche 
pigmentée  ;  i,  tache  de  pigment  d’un  brun  foncé  ;  5,  petite' tache 
pigmentée;  6,  mamelon  normal  avec  un  petit  appendice;' 7,'  tache 
pigmentée;  8,  tache  de  pigment  brun  clair. 

nérescence,  d’après  Magnan,  les  obsessions  et  les  impul¬ 
sions,  toutes  les  manies  ei, phobies,  appelées  encore  par  cet 
auteur  les  syndromes  épisodiques  de  la  dégénérescence  men¬ 
tale .] 

Weygandt.  —  Atlas-manuel  de  Psychiatrie.  3 


34  ÉTIOLOGIE  DES  TROUBLES  NERVEUX. 


b.  —  Causes  prédisposantes. 

Sexe. 

Dans  l’ensemble,  les  asiles  d’aliénés  contiennent  autant  1 
d’hommes  que  de  femmes,  tandis  que  les  établissements  a 
pénitentiaires  contiennent  à  peu  près  huit  fois  plus  1 
.d’hommes  que  de  femmes.  Pourtant,  la  répartition  des  1 
*ormes  de  la  folie  prises  une  à  une  est  différente  :  les  i 
femfnes  sont  atteintes  plus  souvent  que  les  hommes  de  la  1 
psychose  intermittente,  de  l’hystérie  et  de  la  mélancolie  I 
d’involution  ;  de  plus,  elles  se  heurtent,  dans  les  diverses  ] 
phases  du  travail  de  la  parturition,  à  d’importantes  causes  J 
occasionnelles  de  maladies  mentales.  Par  contre,  les  j 
hommes  sont  particulièrement  exposés  à  l’alcoolisme,  et 
aussi,  par  suite  de  l’infection  syphilitique,  à  la  paralysie  ] 
générale  (autrefois,  7  paralytiques  hommes  pour  une 
femme;  actuellement,  la  proportion  est  de  5  à  3  pour  1). 

La-  folie  raisonnante,  en  particulier  le  délire  processif,  i 
s’observe  la  plupart  du  temps  dans  le  sexe  masculin,  de 
môme  que  la  neurasthénie  et  l’épilepsie. 


Assez  souvent,  dans  le  cours  de  la  vie  apparaît  un  mo¬ 
ment  de  prédilection  pour  les  affections  mentales,  une 
époque  de  moindre  résistance  cérébrale,  qui  varie  pour 
les  diverses  psychoses.  Les  nombreuses  formes  de  la 
démence  précoce,  et,  en  première  ligne,  l’hébéphrénie,  se 
présentent  de  préférence  dans  les  années  qui  suivent 
immédiatement  la  puberté  ;  elles- peuvent  pourtant  s’ob¬ 
server  encore  pendant  toute  la  période  comprise  entre 
trente  et  quarante  ans.  La  mélancolie,  dans  le  sens  le  plus 
strict  de  ce  terme,  appartient  à  l’âge  d’involution,  c’est- 
à-dire  entre  quarante  et  cinquante-cinq  ans,  période  à 
laquelle  commencent  habituellement  des  troubles  men¬ 
taux  dits  séniles.  La  paralysie  générale  préfère  l’âge  viril 
mûr,  entre  trente-cinq  et  quarante-cinq  ans,  d’abord  parce 
qu’elle  n’apparaît  qu’après  un  intervalle  de  plusieurs 
années  à  partir  de  l’infection  syphilitique,  et  puis  aussi, 
Sans  doute,  à  cause  du  surmenage  physique  et  intellectuel 
qui  coïncide  précisément  avec  cette  phase  de  la  vie.  La 


CAUSES  PRÉDISPOSANTES.  —  AGE.  35 

psychose  intermittente  (mélancolie,  manie)  surgit  ordi¬ 
nairement  vers  l’époque  de  la  puberté  ;  pourtant,  cette 
psychose  peut  ne  se  produire  la  première  lois  que  pendant 
l’Age  d’involution.  L’épilepsie, et  l’hystérie  se  manifestent 
d’ordinaire  au  moment  de  la  puberté  ;  souvent,  elles  appa¬ 
raissent  aussi  dès  l’enfance. 

Los  influences  de  la  race  se  déterminent  avec  peu  de  cer¬ 
titude.  Certaines  psychoses  se  manifestent  dans  ses  carac¬ 
tères  principaux  d’une  façon  assez  uniforme  chez  beau¬ 
coup  de  peuples  ;  on  a  vu,  par  exemple,  un  Abyssinien 
atteint  du  même  délire  de  négation  accompagné  de  la 
même  contracture  des  muscles  de  la  bouche  qu’on  observe 
chez  nos  catatoniques.  Chez  les  Germains,  l’alcoolisme 
joue  certainement  un  grand  rôle,  constaté  déjà  depuis 
Tacite  :  «  Adversus  sitim  non  temperanlia  (Pas  de  tempé¬ 
rance  en  ce  qui  concerne  la  soif)  ».  Les  buveurs  de  schnaps 
de  l’Allemagne  du  Nord  fournissent  un  plus  grand  con¬ 
tingent  d’aliénés  que  les  buveurs  de  bière  de  l’Allemagne 
du  Sud.  Les  peuples  latins  sont  bien  moins  buveurs  d’al¬ 
cool.  La  race  juive  parait  très  prédisposée  aux  troubles 
mentaux  en  général  (4  à  6  fois  plus  que  les  autres  races, 
d’après  Buschan),  en  particulier  à  la  psychose  intermit¬ 
tente,  et,  comme  beaucoup  d’Orientaux  (par  exemple 
Mahomet),  à  l’hystérie.  On  dit  que  les  maladies  mentales 
sont  rares  chez  les  Chinois.  La  paralysie  générale  est  rare 
en  Irlande,  en  Espagne,  en  Abyssinie  et  au  Japon,  bien 
que  la  syphilis  y  soit  fréquente.  De  même,  en  Allemagne, 
il  y  a  de  grandes  variations  quant  à  la  paralysie  générale  : 
dans  les  villes  industrielles,  on  la  constate  plus  souvent 
qu’ailleurs.  Les  états  d’excitation  semblent  sévir  davantage 
et  se  présenter  avec  plus  d’expansion  dans  certaines  con¬ 
trées  de  l’Allemagne  du  Sud.  Il  est  à  noter  à  ce  propos 
que  c’est  dans  l’ancienne  Bavière  que  la  statistique  crimi¬ 
nelle  relève  le  plus  de  blessures  corporelles.  A  remarquer 
encore  que  les  suicides  sont  bien  plus  fréquents  en  Saxe 
que  dans  l’Allemagne  du  Sud,  et  surtout  que  chez  les  na¬ 
tions  latines.  Aux  grandes  époques  historiques,  les  carac¬ 
tères  des  psychoses  ont  subi  certaines  modifications. 

L 'influence  de  l’éducation  est  moindre  que  celle  de  la 
prédisposition.  Des  frères  et  sœurs  qui  ont  été  élevés 
séparément  tombent  parfois  malades  d’une  façon  tout  à 
fait  identique.  Souvent  les  deux  influences  se  combinent  ; 
par  exemple,  l’enfant  d’une  mère  hystérique  peut  à  la 


36  ÉTIOLOGIE  DES  TROUBLES  NERVEUX. 

fois  être  atteint  héréditairement  et  aussi  être  soumis,  ce 
qui  arrive  presque  toujours,  à  une  éducation  maladroite, 
nullement  en  rapport  avec  sa  nature.  Ce  qui  est  encore 
pire  dans  cet  ordre  d’idées,  c’est  le  cas  extraordinaire¬ 
ment  fréquent  de  pères  ou  môme  de  mères  alcooliques, 
qui  ont  cette  habitude,  très  répandue,  aussi  néfaste  qu’im¬ 
morale,  de  faire  prendre  des  alcools  à  leurs  enfants.  Il 
n’est  pas  douteux  qu’une  éducation  trop  dure,  sans  joie, 
de  môme  qu’une  éducation  trop  douce,  pleine  de  gâteries, 
exerce  une  influence  défavorable.  Tout  aussi  absurde  est 
l'indifférence  des  éducateurs,  qui  bien  souvent  laissent 
pendant  des  années  les  enfants  s’adonner  à  l’onanisme  ou 
au  mensonge,  sans  y  prendre  garde.  Dans  les  établisse¬ 
ments  supérieurs  d’instruction,  on  néglige  trop  souvent 
le  développement  des  forces  physiques,  l’habileté  manuelle 
et  l'exercice  régulier  des  organes  des  sens.  En  se  préoc¬ 
cupant  exclusivement  de  la  culture  de  l’esprit,  on  nuit 
assez  souvent  à  la  vie  de  l’àme,  autant  qu’au  développe¬ 
ment  d’une  volonté  personnelle  et  d’un  caractère  viril. 
Pour  que,  de  toutes  ces  circonstances  défavorables, 
naisse  une  psychose,  cela  suppose  presque  toujours  qu’il 
y  ait,  en  outre,  une  prédisposition  particulière.  Mais, 
étant  donné  que  cette  dernière  est  justement  très  répan¬ 
due,  on  devrait  d’autant  plus  prendre  en  considération 
toute  spéciale  les  influences  nuisibles  que  nous  venons 
de  mentionner  et  qui  sont  autant  d’auxiliaires  de  la  pré¬ 
disposition. 

Professions. 

L’absence  de  profession  est  assez  souvent  le  symptôme 
d’une  anomalie  intellectuelle.  Les  vagabonds  se  recrutent 
en  grande  partie  parmi  les  imbéciles,  les  épileptiques, 
les  alcooliques  et  les  hébéphréniques.  Certaines  profes¬ 
sions  exposent  à  des  dangers  spéciaux  :  les  aubergistes, 
les  voyageurs  de  commerce  de  vins  et  spiritueux  sont 
menacés  de  l’alcoolisme  ;  les  artistes,  les  savants.,  les  spé¬ 
culateurs  sont  exposés  à  des  troubles  intellectuels  par 
surmenage;  bien  des  professions  qui  exigent  une  vie  mou¬ 
vementée  exposent  à  la  syphilis.  Mais  souvent  la  dis¬ 
position  à  subir  une  influence  nuisible  précède  le  choix 
d’une  profession.  Ainsi,  certains  individus  ont  une  prédi¬ 
lection  pour  le  métier  d’aubergiste,  parce  qu’ils  aiment  à 
boire. 


CAUSES  PRÉDISPOSANTES.  —  PROFESSIONS.  37 

Il  y  a  des  maladies  d’origine  industrielle,  qui  entraînent 
des  troubles  psychiques  ;  par  exemple,  l’empoisonnement 
par  le  sulfure  de  carbone  chez  les  ouvriers  du  caoutchouc, 
le  rayonnement  de  la  chaleur  sur  la  tête  dans  les  indus¬ 
tries  qui  emploient  des  hauts  fourneaux. 

État  civil.  —  Il  y  a  un  peu  moins  de  troubles  mentaux 
chez  les  gens  mariés  que  chez  les  célibataires,  ces  der¬ 
niers  ayant  souvent  renoncé  au  mariage  en  vertu  d’une 
disposition  psychopathique. 

Service  militaire.  —  Le  service  militaire  n’est  pas  une 
cause  directe  de  troubles  mentaux.  Pourtant,  des  états 
psychopathiques  qu’on  n’avait  point  constatés  auparavant 
se  révèlent  parfois  pendant  la  durée  du  service  militaire  ; 
par  exemple,  l’imbécillité,  l’épilepsie.  Les  troupes  en  cam¬ 
pagne  sont  exposées  à  l’éclosion  de  maladies  mentales  par 
suite  de  fatigues,  d’émotions,  de  traumatismes  généraux 
ou  cérébraux,  de  maladies  fébriles.  Il  faut  tenir  aussi 
compte  de  la  recrudescence  possible  de  l’influence  de  l'al¬ 
coolisme  et  de  la  syphilis. 

Régime  pénitentiaire.  —  Environ  4  p.  100  des  sujets 
internés  dans  les  maisons  de  correction  sont  mentalement 
malades. 

Autrefois,  on  parlait  de  la  «  folie  pénitentiaire  ».  En 
réalité,  il  s'agit  là  de  variétés  morbides  se  présentant  aussi 
bien  ailleurs  que  dans  les  prisons. 

Rudin  a  trouvé,  sur  94  aliénés  tombés  malades  en  pri¬ 
son,  50  cas  de  démence  précoce.  Sur  ce  nombre,  les 
uns  avaient  été  atteints  dans  leur  jeunesse  d’une  affection 
mentale  aiguë,  puis  s’étaient  lentement  abrutis  pendant 
une  vie  de  vagab.ondage  ;  d’autres,  des  criminels  habituels, 
ayant  commis  des  crimes  de  bonne  heure  et  ayant  été 
souvent  punis,  étaient  devenus  malades  en  prison;  d’au¬ 
tres  enfin,  criminels  d’occasion,  sont  tombés  malades  pen¬ 
dant  leur  détention. 

De  plus,  Rudin  trouve  huit  épileptiques,  neuf  alcooli¬ 
ques,  trois  hystériques,  deux  imbéciles  et  quatre  para- 
noïques.  Cet  auteur  a  constaté,  en  outre,  que  dans  28  cas, 
à  côté  de  la  maladie  fondamentale,  se  produisait  un  épi¬ 
sode  hallucinatoire,  avec  prédominance  des  hallucinations 
auditives;. cet  épisode  disparut  ensuite,  tandis  que  la  ma¬ 
ladie  fondamentale  persista.  C'est  avant  tout  la  détention 
cellulaire  qui  paraît  provoquer  cette  complication  épiso¬ 
dique. 


PSYCHOPATHOLOGIE 


Chez  les  épileptiques  se  produisent  parfois,  en  prison, 
des  accès  subits  d’agitation,  ce  qu’on  appelle  en  allemand 
le  Zuchlhausknall  ( accès  subits  observés  dans  les  maisons 
de  réclusion). 

[Marcé,  se  fondant  sur  les  travaux  de  Sauze,  de  Lélut  et 
de  Baillarger,  a  émis  dès  1862  cette  opinion  que  les  causes 
générales  de  la  folie  dite  pénitentiaire  sont  indépendantes 
de  l’emprisonnement  et  inhérentes  non  à  la  prison,  mais 
aux  prisonniers.  Les  faits  suivants  sont  actuellement  par¬ 
faitement  démontrés  :  1°  Parmi  les  inculpés  dont  la  folie 
est  constatée  dans  la  prison,  il  en  est  qui  étaient  malades 
au  moment  où  ils  ont  été  condamnés  à  la  détention;  2»  des 
crimes  et  des  délits  sont  trop  souvent  commis  par  des 
aliénés,  au  début  de  leur  affection  mentale  non  reconnue  ; 
3°  beaucoup  de  prisonniers  sont  des  aliénés  atteints  de 
débilité  mentale  ou  d’imbécillité.  De  là,  la  nécessité  de 
plus  en  plus  urgente  de  soumettre  tous  les  inculpés  à  un 
examen  spécial  au  point  de  vue  des  fonctions  psy¬ 
chiques.] 


IV.  -  PSYCHOPATHOLOGIE  GÉNÉRALE 

A.  —  LES  ÉLÉMENTS  PSYCHIQUES 

Le  fonds  de  la  conscience  se  compose  d’un  ensemble 
complexe,  par  l’analyse  duquel  nous  arrivons  à  distinguer 
deux  sortes  d’éléments  psychiques  :  l°les  éléments  du  con¬ 
tenu  objectif  fourni  par  l’observation,  c’est-à-dire  les  sen¬ 
sations,  puis  2°  les  éléments  subjectifs,  c’est-à-dire  les  sen¬ 
timents  simples. 

Toute  sensation  possède  deux  propriétés  essentielles  :1a 
quantité  et  l’intensité,  qui  nous  renseignent  sur  le  monde 
extérieur.  Un  son  dont  le  nombre  de  vibrations  égale  300 
provoque  en  nous  une  sensation  auditive  qualitative¬ 
ment  différente  de  celle  produite  par  un  son  d’un  nombre 
de  vibrations  égal  à  320.  Le  sel  de  Glauber  a,  au  point  de 
vue  de  la  qualité,  un  goût  différent  de  celui  du  sel  de  cui¬ 
sine.  A  la  couleur  marquée  par  la  raie  D  du  spectre  cor¬ 
respond  une  autre  sensation  visuelle  que  celle  produite 
par  la  raie  R.  L’intensité  de  la  sensation  aiguë  produite 
par  la  détonation  d’un  canon  est  autre  que  celle  que  pro¬ 
duit  la  décharge  d’un  fusil.  A  une  solution  de  chlorure  de 


ÉLÉMENTS  PSYCHIQUES.  39 

sodium  à  10  p.  100  correspond  une  sensation  cle  goût  plus 
intense  que  si  la  solution  est  à  2  p.  100.  A  mesure  que  la 
lumière  du  jour  diminue,  l’intensité  d’une  seule  et  même 
couleur  diminue  aussi. 

Quant  aux  rapports  existant  entre  les  excitations  senso¬ 
rielles  et  les  organes  périphériques  correspondants,  nous 
renvoyons  le  lecteur  aux  manuels  de  physiologie,  de  même 
que  pour  tout  ce  qui  concerne  la  loi  de  l’énergie  senso¬ 
rielle,  établie  par  les  travaux  de  Jean  Müller  et  de  Helm- 
holtz.  Cette  loi  enseigne  que,  quel  que  soit  le  mode  d’exci¬ 
tation  d’un  organe  sensoriel,  ce  dernier  ne  réagit  que  par 
les  sensations  qui  lui  sont  propres.  Par  exemple,  un  coup 
reçu  sur  l’œil  ou  un  courant  électrique  appliqué  sur  cet 
organe  provoquent  toujours  la  même  sensation  optique  : 
des  éclairs. 

L’excitation  doit  avoir  une  certaine  intensité  pour  pro¬ 
duire  une  sensation  appréciable,  correspondant  à  ce  que 
les  psychologues  appellent  le  seuil  de  l' excitation. 

Si  l’on  tire  un  coup  de  fusil  à  une  distance  de  3  kilomè¬ 
tres,  nous  pouvons  bien  voir  la  fumée  de  la  poudre  sans 
pouvoir,  la  plupart  du  temps,  entendre  le  moindre  bruit. 
A  mesure  que  s’approche  cette  source  d’excitation,  on  finit 
par  atteindre  le  point  (le  seuil  d’excitation)  à  partir  duquel 
se  dégage  une  sensation  déjà  appréciable.  A  mesure  que 
l’excitation  augmente,  l’intensité  delà  sensation  augmente 
aussi,  d’abord  vite,  ensuite  plus  lentement,  jusqu’à  ce  que, 
linalement,  le  point  culminant  de  l’excitation  soit  atteint, 
c’est-à-dire  un  degré  au  delà  duquel  l’intensité  de  la  sen¬ 
sation  cesse  d’augmenter,  alors  même  que  l’excitation 
deviendrait  plus  forte  encore. 

Par  exemple,  nous  ne  remarquons  plus  d’augmentation 
dans  l’intensité  du  son  quand  un  coup  de  feu  est  tiré 
d’abord  à  une  distance  de  6  mètres,  puis  à  une  distance  de 
3  mètres  de  nous. 

L’augmentation  de  l’intensité  de  la  sensation  n’est  nul¬ 
lement  en  raison  directe  de  l’augmentation  de  l’excitation. 
La  règle  approximative  qu’on  peut  établir  à  ce  sujet  est 
que  l’excitation  doit  augmenter  dans  une  proportion 
géométrique,  pour  que  l’intensité  de  la  sensation  puisse 
augmenter  dans  une  proportion  arithmétique  (loi  de 
Weber). 

Chaque  sensation  simple  a  comme  troisième  caractère 
subjectif  d’être  agréable  ou  pénible.  Cet  effet  subjectif,  ce 


40  PSYCHOPATHOLOGIE  GÉNÉRALE. 

sentiment,  présente  à  son  tour  une  intensité  et  une  qualité 
variables.  Au  point  de  vue  qualitatif,  on  divise  les  senti¬ 
ments  en  ceux  qui  font  plaisir  et  ceux  qui  déplaisent,  ou, 
comme  on  dit  encore,  en  sentiments  positifs  et  négatifs.  La 
qualité  du -sentiment,  que  ce  soit  plaisir  ou  déplaisir,  est 
en  rapport  avec  l’intensité  et  la  qualité  de  la  sensation  : 
des  sons  purs  ou  des  couleurs  pures,  d’intensité  la  plus 
minime,  n’éveillent  aucun  sentiment  précis.  Si  l’intensité 
de  la  sensation  augmente,  on  voit  se  produire  un  sen¬ 
timent  de  plaisir,  qui,  au  début,  augmente,  puis  décroît 
jusqu’à  ce  que,  finalement,  le  sentiment  de  plaisir  sè  trans¬ 
forme  en  déplaisir  en  passant  par  une  phase  d’indiffé¬ 
rence.  En  effet,  une  trop  forte  lumière  du  soleil  éblouit. 
Une  trompette  dont  on  joue  à  50  mètres  de  distance  peut 
être  agréable  à  entendre,  mais  tout  près  de  notre  oreille 
elle  procur'e  un  sentiment  pénible. 

Dans  le  cas  où  le  fond  de  la  conscience  se  trouve  altéré 
sous  une  influence  morbide,  il  s’agit  de  troubles  com¬ 
plexes,  et  la  constatation  d’un  trouble  isolé  des  sensations 
ou  du  sentiment  n’est  guère  possible. 

Les  troubles  élémentaires  des  sensations  et  du  sentiment 
dont  il  est  question  ici  dépendent,  en  grande  partie,  de  l’al¬ 
tération  des  appareils  nerveux  périphériques.  Telles  sont, 
par  exemple,  les  nombreuses  hypoesthésies  et  hyper¬ 
esthésies.  Ces  troubles  peuvent  être  déterminés  aussi  par 
la  voie  psychique,  par  des  idées  ou  des  images  mèntales. 
Les  troubles  hystériques  du  sentiment  et  des  sensations 
sont  dans  ce  cas.  Ils  seront  étudiés  plus  loin. 

Ce  qui  importe  davantage  pour  la  psychopathologie, 
c’est  l’analyse  des  images  psychiques,  qui  peuvent  se  diviser 
en  trois  classes  principales  :  1°  images  mentales  ou  idées  ; 
2°  sentiments  ou  émotions,  et  3°  volonté.  Les  idées  sont  des 
images  mentales  provenant  des  sensations.  Les  mouve¬ 
ments  d’âme,  dont  les  plus  importants  sont  les  manifesta¬ 
tions  affectives,  émotionnelles  et  volontaires,  constituent 
des  images  psychiques  provenant  également  et  avant  tout 
des  sensations.  Mais  les  propriétés  de  ces  dernières  images 
sont  toujours  plus  compliquées  que  la  somme  des  proprié¬ 
tés  des  éléments  sensitifs  qui  les  composent.  Par  exemple, 
l’image  mentale  provoquée  par  l’accord  do-mi-sol  de  la 
gamme  du  do  majeur  est  quelque  chose  d’autre  que  la 
simple  somme  des  sensations  qui  correspondent  aux  sons 
isolés  de  do,  de  mi  et  de  sol. 


ÉLÉMENTS  PSYCHIQUES.  41 

On  indiqué  assez  souvent  comme  schéma  du  processus 
psychique  relatif  à  une  simple  action  quelconque  la  série 
des  éléments  suivants  :  1»  excitation  ;  2°  sensation  ;  3°  re¬ 
présentation  ou  image  mentale  ;  4°  mouvement. 

Mais  ce  n’est  là  qu’une  énumération  bien  incomplète. 
C’est  ainsi  que  le  côté  émotionnel  ou  affectif  du  processus 
psychique  paraît  tout  à  fait  négligé.  De  plus,  régulière- 
\ment,  au  lieu  d'une  seule  représentation  mentale,  il  y  a  une 
foule  de  représentations  plus  ou  moins  complexes  qui 
entrent  en  cause.  On  a  souvent  coutume  d’expliquer  cette 
série  psychique  par  le  processus  matériel  suivant  :  le  sti¬ 
mulus  venu  du  dehors  influencerait  d’abord  un  neurone 
sensitif  dans  la  couche  corticale  du  cerveau  ;  puis  l'exci¬ 
tation  partant  de  ce  neurone  se  communiquerait,  au 
moyen  des  fibres  d’association  qui  se  trouvent  dans  l’écorce 
cérébrale,  à  un  ou  à  plusieurs  neurones  chargés  d’emma¬ 
gasiner  le  souvenir  des  sensations  analogues;  finalement, 
l’excitation  serait  de  nouveau  transmise  par  des  fibres 
d’association  à  un  neurone  moteur,  à  quoi  succéderait  le 
mouvement  musculaire. 

Le  chemin  parcouru  par  l’excitation  depuis  les  organes 
des  sens  jusqu’à  l’écorce  cérébrale  nous  est  certainement 
aussi  bien  connu,  dans  beaucoup  de  cas,  que  la  voie  suivie 
depuis  le  cerveau  jusqu’aux  différents  muscles.  Dans 
l’écorce  cérébrale  elle-même,  nous  connaissons  aussi  les 
portes  d’entrée  et  de  sortie  de  l’influx  nerveux.  Grâce  aux 
remarquables  travaux  de  Broca,  de  Fritsch,  de  Hitzig,  de 
Meynert,  de  Ferrier,  de  Munk,  de  Wernicke,  de  Horsley, 
de  Sherrington,  de  E.-H.  Hering  et  d’autres,  nous  savons 
qu’une  destruction  ou  une  perturbation  ayant  pour  siège 
le  lobe  occipital  du  cerveau  met  une  entrave  à  la  percep¬ 
tion  d’excitations  optiques.  De  même,  une  destruction  du 
lobe  temporal  du  cerveau  empêche  la  perception  des  exci¬ 
tations  acoustiques,  comme  la  destruction  de  la  circonvo¬ 
lution  de  l’hippocampe  supprime  la  perception  des  exci¬ 
tations  d’ordre  gustatif  ou  olfactif. 

Nous  savons  en  outre  que  la  destruction  de  certains 
segments  de  la  circonvolution  centrale  antérieure  entraîne 
la  paralysie  des  groupes  déterminés  de  muscles,  et  que  la 
destruction  du  segment  postérieur  de  la  troisième  circon¬ 
volution  frontale  gauche  produit  de  l’aphasie  motrice.  Le 
fait  que  les  cellules  pyramidales,  dites  cellules  motrices 
ou  cellules  de  Beelz  (Voy.  PI.  IV),  cellules  caractérisées 


42 


PSYCHOPATHOLOGIE  GÉNÉRA 


par  leurs  importantes  dimensions,  sont  cantonnées  exclu¬ 
sivement  aux  circonvolutions  centrales,  tendrait  à  prouver 
que  ces  circonvolutions  sont  chargées  d’une  fonction  spé¬ 
ciale,  à  laquelle  les  autres  parties  de  l’écorce  ne  parti¬ 
cipent  point. 

Quels  sont  les  phénomènes  anatomo-physiologiques  qui 
constituent  le  processus  matériel  parallèle  qu’il  faut 
admettre  à  partirde  l’excitation  survenantdans  les  centres 
sensoriaux  jusqu’au  moment  où  celle-ci  est  transmise  aux 
sphères  motrices  ?  C’est  là  un  problème  pour  la  solution 
duquel  nous  ne  possédons  encore  aucun  point  de  repère 
suffisamment  précis. 

D’ordinaire,  on  explique  que,  pour  la  formation  d’une 
idée,  d’une  image  mentale,  il  faut  que,  en  plus  de  l’excita¬ 
tion  du  centre  sensoriel  correspondant  à  l’image,  il  y  ait 
encore  excitation  d’un  grand  nombre  d’autres  régions  de 
l’écorce. 

Ainsi,  par  exemple,  pour  former,  à  l’aspect  d’une  rose, 
l’image  mentale  de  cette  fleur,  il  faut  avoir  non  seulement 
l’impression  optique  de  cet  objet,  mais  encore  le  souvenir 
d’impressions  tactiles  et  olfactives  correspondantes. 

Toutefois,  aucun  schéma  ne  peut  donner  une  idée  suffi¬ 
samment  claire  de  la  complexité  du  processus  psychique. 
A  cet  égard,  les  divers  essais  faits  pour  démontrer  par 
des  schémas  les  régions  de  l’écorce  cérébrale  chargées  de 
telle  ou  telle  fonction,  ainsi  que  les  fibres  destinées  à  ces 
régions,  ne  constituent  encore  qu’une  série  d’hypothèses. 
Constatons  aussi  que.  le  terme  de  «  fibre  d’association  », 
sous  lequel  Meynert  a  désigné  les  fibres  tangentielles 
reliant  les  diverses  régions  de  l’écorce  les  unes  avec  les 
autres,  ne  donne  nullement  droit  de  localiser  le  processus 
psychique  des  associations  d’idées  dans  ces  éléments  ana¬ 
tomiques.  D’ailleurs,  Bethe  et  d’autres  ayant  réussi  à 
démontrer  que  le  cylindraxe  de  ces  fibres  d’association 
est  composé  d’un  certain  nombre  de  fibrilles  primitives, 
on  peut  déduire  de  cette  structure  anatomique  que  la 
complexité  de  ces  fibres  au  point  de  vue  de  leurs  fonc¬ 
tions  est  beaucoup  plus  grande  qu’on  ne  le  croit  généra¬ 
lement  en  anatomie  cérébrale. 

Dans  l’étude  des  états  psychopathologiques,  nous  nous 
occuperons  principalement  de  divers  troubles  psychiques 
élémentaires.  Tout  d’abord,  nous  traiterons  la  question 
des  troubles  de  la  perception,  par  conséquent  les  troubles 


TROUBLES  DE  LA  PERCEPTION. 


43 


du  processus  psychique,  qui  va  depuis  le  moment  où  se  produit 
l’action  du  stimulus  extérieur  jusqu’au  moment  où  Vidée 
pénètre  dans  la  conscience.  Nous  étudierons  ensuite  les 
troubles  de  l'association  des  idées-,  les  troubles  de  la  sensibi¬ 
lité  et,  finalement,  les  troubles  de  la  volonté. 

B.  -  TROUBLES  DE  LA  PERCEPTION 

La  perception  est  la  représentation  mentale  d’un  objet 
qui  influence  présentement  nos  sens.  Si  l’objet  de  la 
représentation ,  au  lieu  d’ôtre  perçu,  n’est  que  pensé , 
nous  le  nommons  image  de  souvenir  ou  notion  de  l'imagi¬ 
nation. 

Les  notions  existantes  dans  la  conscience,  se  présentan 
et  disparaissant  continuellement,  ne  sont  pas  pour  nous  à 
tout  moment  également  claires,  mais  l’attention  se  porte 
tantôt  vers  l’une  de  ces  notions,  tantôt  vers  l’autre. 
Wundt  a  comparé  ce  rapport  entre  les  perceptions  et 
l’attention  au  champ  visuel  en  disant  que  :  «  entre  les 
notions  perçues  dans  le  champ  visuel  de  la  conscience,  il 
n’en  est  jamais  qu’une  seule,  ou  quelques-unes  seulement, 
qui  pénètrent  dans  le  point  lucide  de  la  conscience,  dans 
la  partie  la  plus  claire  de  la  conscience  ». 

11  désigne  cet  acte  de  l’attention  sous  le  nom  d ’apercep- 
tion. 

Chaque  notion  résultant  d’une  perception  est  également 
modifiée  par  des  éléments  du  souvenir.  Quand,  par 
exemple,  nous  lisons  un  mot,  nous  ne  le  concevons  point 
lettre  par  lettre.  Il  se  passe  en  réalité  ceci  :  quelques 
lettres  sont  vues  tout  à  fait  clairement;  d’autres  moins 
distinctement;  d’autres  encore  ne  sont  pas  vues  du  tout, 
mais  seulement  complétées  par  le  souvenir.  Comme  on  sait, 
à  l’endroit  où  le  nerf  optique  entre  dans  la  rétine,  corres¬ 
pond,  dans  notre  champ  visuel,  une  tache  noire  que  nous 
n’apercevons  pas  d’ordinaire,  mais  que  nous  comblons  avec 
les  éléments  environnants.  Ce  procédé  de  suppléance 
la  perception  par  des  éléments  reproduits  à  l’aide  du  sou¬ 
venir  est  désigné  sous  le  nom  d’ assimilation  (Voy.  p.  54). 

La  faculté  de  la  perception  dépend  avant  tout  du  carac¬ 
tère  particulier  et  de  l’état  de  la  personnalité  intellectuelle. 
La  rapidité  et  la  sûreté  de  la  conception  varient  chez 
chaque  individu;  par  l’exercice,  on  peut  accélérer  la  per¬ 
ception.  11  existe  une  série  desubstances,  telles  que  l’alcool, 


44  PSYCHOPATHOLOGIE  GÉNÉRALE. 

la  morphine,  le  trional  et  d’autres  narcotiques,  qui  nuisent 
au  travail  de  la  perception.  Par  contre,  d’autres  produits 
chimiques,  comme  les  bromures,  ne  l’influencent  pas.  Une 
fatigue  résultant  d’un  manque  de  sommeil  de  plusieurs 
heures  est  fortement  nuisible  à  la  faculté  de  la  perception, 
et,  par  contre,  un  manque  de  nourriture  pendant  plusieurs 
jours  ne  l’est  pas  du  tout. 

Une  diminution  quantitative  de  la  perception  se  cons¬ 
tate  assez  souvent  comme  suite  d’une  lésion  des  appareils 
sensoriels,  soit  récepteurs,  soit  conducteurs,  soit  centraux. 
C’est  ainsi,  par  exemple,  qu’on  constate  l’abaissement  et 
même  la  suppression  de  la  vue  par  suite  de  l’atrophie  du 
nerf  optique. 

La  surdité  d’origine  périphérique  comporte  souvent  une 
explication  analogue. 

Plus  fréquemment  se  produisent  des  altérations  quali¬ 
tatives  de  la  faculté  de  la  perception.  Rentrent  dans  cet 
ordre  de  phénomènes  les  illusions  de  perception  chez  les 
gens  parfaitement  normaux,  illusions  grâce  auxquelles 
une  impression  extérieure  est  faussement  interprétée. 
Ainsi,  par  exemple,  on  prend  un  léger  coup  frappé  à  la 
porte  pour,  un  coup  de  canon;  ou,  par  suite  de  l’irritation 
déterminée  par  la  vessie  trop  pleine,  on  se  croit  inondé. 
Toutes  ces  fausses  perceptions  constituent  autant  d’illu¬ 
sions.  Il  nous  arrive  aussi,  dans  la  vie  de  tous  les  jours,  de 
croire  reconnaître  une  personne,  alors  que  c’est  une 
simple  illusion.  La  certitude  subjective  peut,  en  pareil  cas, 
être  tellement  grande  qu’en  lisant  un  mot  nous  croyons 
souvent  avoir  vu  exactement  certaines  lettres  qui  n’y  sont 
pas  du  tout.  Celui  qui  dirige  son  attention  dans  une  seule 
direction  est  facilement  exposé  à  des  illusions.  Un  collec¬ 
tionneur  d’insectes,  par  exemple,  prendra  souvent  de 
petits  bouts  de  bois  pour  des  scarabées  qu’il  recherche. 
C’est  surtout  à  la  tombée  du  jour,  et  dans  le  courant  de  la 
nuit,  que  de  telles  illusions  se  conçoivent. 

Le  Iloi  des  aulnes,  de  Goethe,  présente  un  excellent 
exemple  d’illusions  dites  simultanées,  c’est-à-dire  éprou¬ 
vées  par  plusieurs  personnes  en  môme  temps.  C’est  ainsi 
que  sur  un  navire  dont  le  cuisinier  était  mort,  l’équipage 
tout  entier  crut  voir  ce  cuisinier  boiter  sur  les  vagues, 
jusqu’à  ce  qu’on  eut  reconnu  que  le  revenant  n’était  autre 
qu’une  épave. 

Certaines  superstitions,  comme  celles  qui  se  rattachent 


TROUBLES  DE  LA  PERCEPTION.  45 

aux  légendes, du  grand  serpent  de  mer,  ou  du  moine  de  la 
mer,  ont  pour  origine  des  aberrations  analogues. 

Chez  les  aliénés,  on  désigne  sous  le  nom  d 'illusions  sen¬ 
sorielles  élémentaires  les  troubles  qui  sont  localisés  dans 
l’organe  périphérique  des  sens.  C’est  ainsi  que  des  bour¬ 
donnements  et  des  tintements  d’oreille  produits  par  des 
battements  artériels  sont  pris  pour  de  l’eau  qui  coule, 
une  inondation,  le  déluge.  Des  phénomènes  endoptiques 
de  la  rétine  peuvent  conduire  à  des  illusions  visuelles 
comme  les  étoiles,  les  étincelles.  De  môme  aussi  une 
lésion  de  la  cornée  produit  la  sensation  visuelle  d’un  corps 
vitré,  terne,  ou  de  mouches  volantes. 

S’il  survient  un  trouble  dans  le  domaine  des  centres 
sensoriels,  le  malade  éprouve  des  illusions  qu’il  sent  lui- 
même  être  quelque  chose  d’étrange  ;  ce  sont  les  hallucina¬ 
tions  ou  les  fantômes  de  la  perception.  Il  voit  toujours  les 
mêmes  figures  et  les  mêmes  animaux,  perçoit  la  môme 
odeur,  entend  des  paroles  invariables,  surtout  des  expres¬ 
sions  qui  se  répètent  d’une  façon  rythmique  :  «  Viens  donc  ! 
viens  donc!  »  ou  «  Tue-le  !  tue-le  !  »  Ce  sont  fréquemment 
des  paroles  de  menace  ou  d’insulte  :  «  Voleur,  voleur, 
voleur  !  »  ou  «  Assassin,  assassin,  assassin  !  »  C’est  surtout 
dans  la  folie  alcoolique  que  se  produisent  ces  sortes  d’hal¬ 
lucinations. 

De  pures  illusions,  où  la  perception  est  faussée,  s’ob¬ 
servent  dans  beaucoup  de  psychoses.  Une  malade  atteinte 
de  catatonie  voyait  des  moustaches  sur  les  visages  des 
autres  malades.  Un  homme  atteint  de  délire  alcoolique, 
à  la  vue  des  pancartes  portant  les  noms  des  malades  avec 
les  vêtements  pendus  à  la  tête  des  lits  de  ses  compagnons, 
les  prenait  pour  des  corps  humains  et  fit  un  jour  une 
esquisse  dont  les  diverses  parties  étaient  dessinées  telles 
qu’il  croyait  les  voir.  Ces  illusions  reposent  sur  le  pro¬ 
cessus  psychologique  de  l’assimilation. 

Aux  hallucinations  dites  simples ,  dans  lesquelles  il 
s’agit  de  perceptions  très  élémentaires  (sons,  apparitions 
de  lumière,  etc.),  on  oppose  les  hallucinations  complexes, 
dans  lesquelles  il  s’agit  de  paroles,  de  figures,  souvent 
aussi  de  perceptions  venant  simultanément  de  divers  sens. 

Dans  les  hallucinations  simples,  il  s’agit  d’une  irritation 
d’origine  purement  centrale:  des  images  mentales  .de 
nature  plus  ou  moins  complexe  sont  reproduites  avec  la 
vivacité  d’une  image  réellement  perçue,  et  projetées  dans 


46 


PSYCHOPATHOLOGIE  GÉNÉRALE. 


le  monde  extérieur.  Certes,  la  distinction  entre  les  illu¬ 
sions  et  les  diverses  sortes  d’hallucinations  est  souvent 
embarrassante.  Dans  cette  appréciation,  il  arrive  plus 
d’une  fois  qu’on  néglige  certains  éléments  de  perception. 
[Esquirol  attribue  le  symptôme  d’hallucination  à  des  sujets 
qui  ont  l’intime  conviction  d’une  impression  réellement 
perçue,  alors  qu’il  n’existe  pas  d’objets  extérieurs  suscep¬ 
tibles  de  la  provoquer.]  Griesinger  désigne  les  hallucina¬ 
tions  sous  le  nom  d'images  d'origine  subjective,  qui  se  pro¬ 
jettent  à  l’extérieur  et  qui  acquièrent  une  objectivité  et 
une  réalité  apparentes;  tandis  que  les  illusions  sont,  pour 
lui,  le  résultat  de  l’altération  d’une  image  réellement 
perçue  par  des  éléments  subjectifs  qui  viennent  s’y  mêler. 
Grashey  admet  qu’une  erreur  du  jugement  entre  enjeu 
en  même  temps;  il  insiste  sur  l’augmentation  d’intensité 
des  images  dégagées  par  les  centres  sous  l’influence  des 
excitations  pathologiques. 

Zicken  admet  l’hypothèse  suivante  :  l’excitation  partie 
d’une  cellule  du  souvenir  parcourt  le  chemin  opposé  à  la 
règle  pour  parvenir  à  la  cellule  de  sensation.  En  confor¬ 
mité  avec  cette  théorie,  on  a  donné,  avec  Kahlbaum,  le 
nom  de  réperception  à  ces  phénomènes  psychiques. 

Tout  d’abord,  il  faut  bien  remarquer  que  des  halluci¬ 
nations  ne  constituent  pas  dans  toutes  les  circonstances 
un  symptôme  d’une  affection  mentale.  A.  Lehman  raconte 
que,  dans  une  promenade,  il  vit  une  vieille  femme  avec 
des  vêtements  rouges,  portant  un  enfant  sur  le  bras  et 
assise  sur  une  pierre  au  milieu  du  gazon  d’une  bruyère. 
A  plusieurs  reprises,  il  essaya  de  parvenir  jusqu’à  elle,  mais 
elle  disparaissait  toujours  avant  qu’il  eût  atteint  la  pierre  ; 
l’endroit  était  éloigné  de  toute  habitation  et  il  n’était  pas 
possible  que  quelqu’un  eût  pu  s’y  cacher. 

Artificiellement,  on  peut  provoquer  des  troubles  senso¬ 
riels,  illusions  ou  hallucinations  par  la  cocaïne,  la  santo- 
nine,  la  belladone.  De  plus,  Jolly  est  parvenu,  au  moyen 
d’un  courant  galvanique  appliqué  contre  l’oreille,  à  pro¬ 
voquer  des  hallucinations  :  tout  d’abord,  le  sujet  soumis 
à  l’expérience  entendit  un  son,  puis  une  prière,  et,  fina¬ 
lement,  il  vit  le  corps  de  celui  qui  disait  cette  prière.  Chez 
des  naufragés,  on  a  observé,  dès  le  deuxième  ou  troisième 
jour  passé  dans  une  chaloupe  errant  à  l’aventure,  des 
hallucinations  de  la  vue  et  de  l’ouïe.  Que  ces  hallucina¬ 
tions  eussent  pour  cause  l’inanition,  cela  est  peu  probable 


TROUBLES  DE  LA- PERCEPTION .  47 

après  les  résultats  des  expériences  de  Weygandt  dans 
lesquelles  une  abstention  de  nourriture,  même  pendant 
trois  jours,  n’a  produit  aucun  trouble  de  la  conception. 
Il  faut  plutôt  admettre,  dans  ces  cas,  comme  cause  pre¬ 
mière,  l’épuisement  par.  l’insomnie,  le  surmenage,  et  sans 
doute  aussi  l’anxiété  extrême  des  naufragés.  Des  illusions 
tout  à  fait  isolées  se  produisent  également  chez  des  sujets 
extrêmement  épuisés  ou  ayant  de  grandes  dispositions 
aux  troubles  nerveux  ;  aussi,  certains  enfants  y  semblent 
particulièrement  enclins. 

Dans  les  maladies  mentales,  les  hallucinations  consti¬ 
tuent  un  symptôme  extrêmement  fréquent.  C’est  presque 
uniquement  dans  les  formes  les  plus  graves  d’idiotie  et 
dans  certaines  variétés  de  paranoïa  à  évolution  systéma¬ 
tique,  en  particulier  dans  le  délire  processif,  que  les  hal¬ 
lucinations  sont  totalement  absentes.  Au  point  de  vue  du 
diagnostic  différentiel,  ces  troubles  sensoriels  offrent  un 
point  d’appui  aussi  peu  sûr  que  l’élévation  de  la  tempéra¬ 
ture  dans  un  grand  nombre  de  maladies  internes  o»  chi¬ 
rurgicales. 

Le  plus  souvent,  ce  sont  des  hallucinations  de  l’ouïe 
(phonisrrtes  ou  acoasmcs)  qui  constituent  le  symptôme 
initial.  On  voit  les  malades  se  tenir  debout,  très  atten¬ 
tifs,  prêtant  l’oreille  pour  guetter  les  impressions  illu¬ 
soires.  Parfois,  ce  sont  d’abord  des  bruits  vagues,  qui 
ultérieurement  deviennent  des  paroles.  Une  femme  alcoo¬ 
lique  n’entendait,  pendant  des  mois,  rien  du  tout,  sinon 
qu’on  l’appelait  clairement  par  son  nom.  Assez  souvent, 
c’est  non  seulement  le  sens  des  sons  qui  change,  mais 
encore  le  timbre  de  la  voix  qui  diffère.  Ce  sont,  par 
exemple,  des  voix  de  femmes  ou  d’hommes,  ou  les  habi¬ 
tants  du  pays  natal,  parfois  deux  ou  trois  personnes  qui 
parlent  simultanément.  «  C’est  comme  au  théâtre  »,  disent 
quelquefois  les  malades.  Généralement  les  hallucinés 
désignent  çes  troubles  sensoriels  comme  étant  des  voix 
qu’on  entend.  Parfois,  on  dirait  un  chant  ou  de  la  mu¬ 
sique,  ou  bien  les  voix  ont  un  «  son  céleste  ».  Dans  quelques 
cas,  une  seule  oreille  perçoit  ces  voix,  mais  le  plus  souvent 
ce  sont  les  deux  oreilles  qui  les  entendent.  Certains  ma¬ 
lades  y  prennent  un  plaisir  silencieux.  Ils  écoutent  leurs 
voix  en  souriant.  D’autres  en  sont  irrités,  s’imaginent 
qu’on  se  moque  d’eux,  ont  peur  et  veulent  fuir  devant 
l’hallucination.  On  voit  des  malades  se  plaindre  de  maux 


48  PSYCHOPATHOLOGIE  GÉNÉRALE. 

de  tête  que  leur  occasionnent  les  voix.  Ils  cherchent  alors 
à  se  boucher  les  oreilles.  Un  malade  catatonique,  pour  se 
débarrasser  des  voix,  se  frappait  la  tête  contre  le  mur.  Il 
essayait  aussi  d’éloigner  les  voix  en  faisant  des  culbutes. 
11  n’est  pas  rare  que  les  malades  atteints  d’hallucinations 
menacent  leur  entourage,  auquel  ils  attribuent  les  voix  qui 
les  tourmentent.  Quelquefois  aussi  les  malades  répondent 
aux  voix,  engagent  même  de  véritables  dialogues  avec 
elles.  Cette  particularité  a  été  remarquée  surtout  chez 
des  paralytiques  généraux. 

Il  arrive  que  le  malade,  projetant  ses  images  auditives 
dans  une  direction  tout  à  fait  déterminée,  attribue  à  ses 
voix  une  direction  fixe.  Il  croit,  par  exemple,  les  entendre 
venir  dés -coups  du  balancier  d’une  pendule,  du  bruit  d’un 
fourneau  chauffé,  du  son  de  la  sonnette  de  l’appartement  ; 
bien  plus,  il  les  perçoit  quelquefois  comme  venant  de  ses 
pieds  ou  des  pieds  d’autres  personnes. 

Assez  souvent  les  malades  s’imaginent  que  tout  ce 
qu’ils  pensent,  voient  ou  éprouvent,  on  le  leur  crie  à  l’o¬ 
reille.  C’est  ce  qui  constitue  le  symptôme  de  la  pensée 
répétée  à  haute  voix.  «  Les  voix  expriment  exactement, 
et  toute  la  journée  les  pensées  ou  les  histoires  intimes, 
successives  de  chaque  jour.  » 

Analogue  à  cela  est  le  phénomène  de  la  double  pensée. 
Le  malade,  à  côté  de  la  marche  ordinaire  de  sa  pensée, 
croit  entendre  une  seconde  fois,  sous  forme  de  perception 
de  l’ouïe  ou  d 'écho,  exactement  tout  ce  qu’il  pense.  Ainsi,  en 
lisant  ou  en  écrivant,  il  entend  les  paroles  correspondantes. 
Ce  n’est  qu’en  lisant  à  haute  voix  qu’il  fait  parfois  dispa¬ 
raître  ces  hallucinations.  En  d’autres  cas,  les  hallucinations 
semblent  faire  au  malade  une  première  lecture  à  haute 
voix. 

^  Les  troubles  sensoriels  de  la  vue  no  sont  pas  moins 
variés  que  ceux  de  l’ouïe.  Ce  sont  tantôt  des  percep¬ 
tions  plus  ou  moins  illusoires,  tantôt  de  véritables  hal¬ 
lucinations,  soit  élémentaires,  comme  les  lumières,  étin¬ 
celles,  étoiles,  brouillards,  soit  complexes,  comme  des 
figures,  de  grandes  scènes  dramatiques  avec  des  douzaines 
de  personnages  en  action.  Quelquefois,  une  figure  ne  se 
présente  que  comme  une  image  ou  un  tableau,  et,  dans 
quelques  cas,  l’image  est  transparente.  Dans  d’autres,  la 
vision  se  présente  comme  un  être  vivant  et  cache  même  les 
objets  réels  qui  se  trouvent  derrière  elle.  Certaines  visions 


TROUBLES  DE  LA  PERCEPTION. 


49 


suivent  les  mouvements  des  yeux  ;  d’autres,  par  contre,  se 
tiennent  immobiles.  D’ordinaire,  quand  on  ferme' les  yeux, 
les  hallucinations  visuelles  élémentaires  persistent,  mais 
les  hallucinations  plus  complexes  disparaissent.  Uhthoff 
cite  un  cas  où,  à  l’occasion  d’une  hémianopsie  homonyme 
du  côté  droit,  se  produisit  une  hallucination  optique  dans 
la  moitié  défectueuse  du  champ  visuel  droit;  cela,  évi¬ 
demment,  en  raison  d’une  lésion  ou  d’une  perturbation 
dans  le  lobe  occipital  gauche.  On  a  en  outre  recherché  si 
une  hallucination  optique  peut  être  redoublée  au  moyen 
d’un  prisme  placé  devant  les  yeux.  Dans  les  premiers 
essais,  l’expérience  ne  réussit  pas  ;  mais  le  malade,  après 
avoir  vu  des  objets  réels  redoublés  à  travers  le  prisme, 
aperçut  aussi  en  double  les  sensations  optiques  hallucina¬ 
toires. 

Parfois,  il  survient  pourtant  chez  le  malade  des  doutes 
sur  la  réalité  de  l’hallucination.  Ainsi,  une  femme  atteinte 
de  délire  alcoolique,  qui  croyait  voir  des  papillons  et 
cherchait  à  les  attraper,  déclarait,  aussitôt  qu’elle  avait 
serré  les  objets  imaginaires  dans  sa  main,  que  tout  cela 
n’était  pas  réel. 

La  plupart  du  temps,  les  hallucinations  produisent 
l’impression  d’une  complète  objectivité,  de  sorte  que  des 
sujets  instruits  assurent  dans  leur  convalescence  qu’ils 
ont  entendu  les  voix  provoquées  par  leur  affection  céré¬ 
brale,  aussi  nettement  qu’ils  entendent  actuellement  parler 
le  médecin.  Parfois,  les  malades  peuvent  fixer  leurs  hallu¬ 
cinations  visuelles  en  les  dessinant _ . _  .  _  . 

Il  faut  mentionner  aussi  les  hallucinations  du  goût  et 
de  l’odorat. 

Les  aliments,  disent  les  malades,  ont  un  goût  de  sang, 
de  poison.  Dans  la  chambre  il  y  a  une  odeur  de  roses,  de 
soufre,  de  sueur  ou  de  matières  fécales. 

Plus  fréquentes  sont  les  hallucinations  tactiles.  Le  ma¬ 
lade  sent  des  attouchements,  des  fourmillements,  des  cha¬ 
touillements,  des  picotements. 

Les  hallucinations  thermiques  ne  sont  pas  rares  non 
plus  ;  le  malade  trouve  qu’il  fait  une  chaleur  étouffante, 
ou  un  froid  glacial. 

Los  hallucinations  d’ordre  organique,  provenant  des 
troubles  sensitifs  des  organes,  jouent  aussi  un  grand  rôle.. 
Les  malades  croient  qu’ils  sont  devenus  plus  grands  ou. 
plus  petits,  que  les  os  leur  sortent  du  corps,  que  leurs 
Weygandt.  —  Atlas-manuel  de  Psychiatrie.  4 


50 


PSYCHOPATHOLOGIE  GÉNÉRALE. 


entrailles  sont  desséchées,  qu’il  y  a  comme  un  courant 
électrique  qui  parcourt  tout  leur  corps.  Ces  sortes  d’hallu¬ 
cinations  sont  souvent  extraordinairement  tenaces.  C’est 
surtout  pendant  la  nuit  qu’elles  troublent  les  malades  et 
qu’elles  les  mettent  souvent  dans  un  état  de  violente  exci¬ 
tation.  Les  hallucinations  génitales  tourmentent  aussi  les 
malades  d’une  façon  particulièrement  pénible.  Chez  quel¬ 
ques-uns,  les  hallucinations  de  ce  genre  sont  favorisées 
par  des  accidents  morbides  réels  ayant  pour  siège  les 
organes  génitaux. 

Une  variété  d’hallucinations,  celles  du  sens  musculaire, 
a  été  observée  récemment  plusieurs  fois.  C’est  sans  doute 
à  des  troubles  du  centre  moteur  de  la  musculature  des 
yeux  que  sont  dus  les  phénomènes  de  micropsie  et  de 
macropsie  grâce  auxquels  le  malade  voit  tous  les  objets 
ou  trop  grands  ou  trop  petits.  Plus  fréquemment,  ce  sont 
les  centres  moteurs  du  tronc  et  des  extrémités  qui  sont 
le  siège  d’hallucinations.  Le  malade  croit  alors  qu’il  plane 
dans  les  airs  ;  il  s’imagine  s’élever  ou  s’abaisser  dans 
l’espace  ;  il  sent  que  son  lit  marche  sur  des  roues  ou  qu’il 
estlui-môme  projeté  par  ici  ou  parla. 

On  observe  aussi  quelquefois  des  hallucinations  mo¬ 
trices  des  muscles  du  langage  :  il  semble  au  malade  qu’il 
dit,  malgré  lui,  telles  ou  telles  paroles.  [M.  Séglas  a  étudié 
en  France  les  hallucinations  verbales  psychomotrices.]  On 
a  contesté  l’existence  de  ces  hallucinations  en  objectant 
que,  dans  ce  cas,  ce  sont  des  hallucinations  de  l’ouïe  qui 
jouent  le  principal  rôle.  Mais  cette  objection  tombe  en 
présence  du  cas  rapporté  par  Cramer  :  un  sourd-muet  qui 
avait  appris  à  parler  par  signes  et  par  paroles  articulées 
présentait  des  hallucinations  verbales  motrices  :  il  lui 
semblait  qu’une  parole  était  dite  après  qu’il  l’avait  déjà 
pensée  lui-même.  N’étant  pas  capable  de  concevoir  l’image 
auditive  d’un  son,  il  devait  donc  nécessairement  éprouver 
des  hallucinations  se  rapportant  à  l’image  motrice  ver¬ 
bale. 

Assez  souvent,  il  s’agit  d’hallucinations  composées, 
comme  on  peut  déjà  le  conclure  de  quelques-uns  de  nos 
exemples  :  les  voix  entendues  paraissent  appartenir  à  une 
personne  aperçue  dans  une  hallucination  visuelle.  Parfois 
les  hallucinations  composées  ont  pour  origine  des  hallu¬ 
cinations  simples.  Ainsi,  une  excitation  génitale  persiste 
pendant  des  semaines;  finalement  le  malade  croit  voir  la 


TROUBLES  DE  LA  PERCEPTION.  51 

nuit  une  femme  errer  autour  de  lui  ;  simultanément,  il 
s’imagine  entendre  ses  paroles. 

En  outre,  les  diverses  hallucinations  alternent  très  sou¬ 
vent  chez  le  même  malade.  Tantôt,  il  entend  quelque 
chose  ;  puis  c’est  une  lumière  qu’il  aperçoit  ;  plus  tard,  il 
sent  une  odeur  de  sang  ou  éprouve  une  sensation  de 
chaleur. 

On  dit  encore  qu’une  hallucination  est  réflexe  quand,  à 
une  fausse  impression  dans  le  domaine  d’un  des  sens,  cor¬ 
respond  une  perception  illusoire  dans  le  domaine  d’un 
autre  sens.  Déjà  l’homme  normal  croit  lui-même  parfois 
ressentir  la  douleur,  en  voyant  un  autre  homme  se  couper 
avec  un  couteau. 

Certains  malades  se  sentent  remplis  de  la  soupe  qu’ils 
voient.  Une  femme  est  hors  d’elle  en  entendant  un  bruit 
violent,  par  exemple  une  porte  qu’on  ferme  bruyamment; 
cela  lui  donne  des  illusions  de  la  sensibilité  générale, 
qu’elle  exprime  quand  elle  se  plaint  «  qu’on  la  brise  ».  Des 
hallucinations  auditives  réflexes  proviennent  d’états 
d’irritation  du  centre  du  langage. 

Dans  nos  rêves,  nous  éprouvons  souvent  des  phéno¬ 
mènes  analogues.  Nous  voyons,  par  exemple,  sous  l’in¬ 
fluence  d’une  légère  douleur,  la  gueule  d’une  bête  sauvage 
devant  nous.  Il  m’est  arrivé  à  moi-même,  à  l’occasion 
d’une  douleur  causée  par  la  présence  d’un  grain  de  sable 
dans  la  conjonctive  de  l’œil,  de  voir,  en  songe,  au  milieu 
d’une  surface  rouge,  un  point  couleur  orange  d’un  vif 
éclat,  dont  la  lumière  éblouissante  provoquait  tout  à  fait 
la  même  douleur  que  celle  qui,  après  mon  réveil,  était 
encore  produite  par  l’excitation  tactile  de  la  conjonctive. 

Sous  le  nom  de  pseudo-hallucinations  (Hagen,  Stoer- 
ring),  ou  à' hallucinations  de  l' aperceplion  (Kahlbaum),  [ou 
encore  d'hallucinations  psychiques  (Baillarger)],  on 
désigne  des  perceptions  sans  objet,  variées  et  mobiles, 
remplacées  les  unes  après  les  autres  :  aux  visages  suc¬ 
cèdent  des  figures,  des  pages  imprimées,  des  fleurs,  des 
personnages  costumés.  Ces  images  semblent  se  tenir 
devant  les  yeux,  mais  ne  se  trouvent  nullement  en  rap¬ 
port  avec  le  champ  visuel.  Elles  ne  sont  pas  ordonnées 
dans  l’espace  et  n’ont,  en  aucune  façon,  un  caractère 
d’objectivité.  Les  malades  en  parlent  quelquefois  en  disant 
qu’ils  voient  ces  images  «  avec  des  yeux  intérieurs  »  [ou 
«  dans  leur  tête  »]. 


52 


PSYCHOPATHOLOGIE  GÉNÉRALE. 


Au  point  de  vue  du  diagnostic  différentiel,  l’iînportance 
des  troubles  sensoriels  n’a  pas  une  valeur  très  considé¬ 
rable.  Les  plus  caractéristiques  sont  encore  les  troubles 
sensoriels  observés  dans  le  délire  alcoolique,  où  ils  pré¬ 
sentent  ceci  de  particulier  :  ils  surviennent  ordinairement 
en  masse.  Il  y  a,  par  exemple,  à  la  fois  :  fourmillement, 
souris,  insectes,  papillons,  oiseaux.  De  plus,  ces  troubles 
se  laissent  modifier  par  la  suggestion,  et  ne  sont  pas  inac¬ 
cessibles  à  la  critique.  Assez  souvent,  il  est  vrai,  ce  sont 
des  scènes  dramatiques  auxquelles  les  malades  parti¬ 
cipent,  mais  où  ils  conservent  leur  présence  d’esprit,  et  où 
la  connexion  avec  le  monde  extérieur  sé  maintient.  Nous 
avons  déjà  remarqué  que  dans  la  folie  alcoolique  se  pro¬ 
duisent,  parfois  des  hallucinations  auditives  rythmiques, 
et  que  quelquefois,  dans  la  paralysie  générale,  s’engagent 
des  dialogues  avec  les  voix  imaginaires.  Les  diverses 
formes  de  la  «  démence  précoce  »  s’accompagnent  très 
fréquemment  d’hallucinations. 

Le  cocaïnisme  détermine  souvent  des  troubles  senso¬ 
riels.  Les  hallucinations  des  hystériques  ont  ordinaire¬ 
ment  un  caractère  romanesque  ;  les  cadavres  de  parents, 
l’image  de  la  personne  aimée,  des  policiers,  y  jouent  un 
grand  rôle.  Les  épileptiques,  au  contraire,  ont,  dans  leurs 
délires,  des  hallucinations  mystiques  :  ils  voient  des 
flammes  de  l’enfer,  des  anges,  des  diables  ;  le  tout  avec  une 
prédilection  pour  la  couleur  rouge. 

Il  faut  compter  parmi  les  troubles  de  perception  la  ten¬ 
dance  à  passer  vite  d’une  impression  à  une  autre,  ten¬ 
dance  qui  se  montre  dans  des  états  de  surexcitation,  et 
plus  particulièrement  dans  les  états  maniaques.  Le  terme 
(Yhi/perproséxie  employé  pour  désigner  cet  état  ne  se 
justifie  pas,  puisque  l’attention  n’est  nullement  augmentée, 
mais  au  contraire  diminuée,  et  que  cette  faculté  pousse  le 
malade,  d’une  manière  fugace,  vers,  chaque  impression 
nouvellement  perçue,  sans  qu’il  soit  capable  de  l’appro¬ 
fondir. 

La  faculté  de  perception  se  trouve  augmentée  dans  cer¬ 
tains  états  mentaux  anormaux.  D’autre  part,  il  arrive  que 
les  organes  périphériques  des  sens  sont  encore  capables 
de  fonctionner  et  que,  à  un  examen  attentif,  on  constate 
encore  la  capacité  de  percevoir  des  impressions  détaillées. 
Cependant,  le  plus  souvent  certains  malades  n’aperçoivent 
que  d’une  manière  extrêmement  défectueuse  les  notions 


TROUBLES  DE  L’ASSOCIATION  DES  IDÉES.  53 

qui  pénètrent  dans  le  champ  de  la  conscience.  Déjà  à  l’état 
normal,  sous  l'influence  de  la  fatigue  ordinaire,  nous  trou- 
vonssouventdifficile,  àuneheure  tardive  du  soir,  de  suivre 
le  développement  d’une  conférence  théorique,  que  nous 
eussions  sans  peine  compris  dans  l’après-midi.  Sous 
l’action  de  l’alcool,  de  divers  narcotiques  (paraldéhyde, 
trional),  et  aussi  du  morphinisme,  cette  faculté  de  per¬ 
ception  est  affaiblie. 

A  la  suite  d’une  forte  fatigue,  quelquefois  au  moment  de 
nous  réveiller  ou  bien  à  l’occasion  d’une  courte  frayeur  au 
moment  de  nous  endormir,  nous  pouvons  constater  un 
commencement  de  la  désorientation  mentale. 

Ce  trouble,  qui  consiste  en  une  incapacité  de  s’orienter 
dans  la  situation  présente  et  d’ordonner  lés  impressions 
dans  l’espace  et  dans  le  temps,  s’observe  avec  une  très 
grande  fréquence  chez  les  aliénés.  C’est  avant  tout  dans 
l’épilepsie  que  se  montrent  des  états  plus  ou  moins 
graves  d’obscurcissement  de  la  conscience  ;  mais  on  en 
observe  également  dans  les  intoxications,  les  délires  fé¬ 
briles,  l’hystérie,  les  états  de  stupeur,  la  folie  à  double 
forme,  les  psychoses  par  épuisement. 

Quelquefois  se  produisent  des  états  de  confusion  men¬ 
tale  dans  lesquels  les  troubles  de  la  perception  se  trou¬ 
vent  au  premier  plan  ;  on  en  constate  dans  la  psychose 
polynévritique,  la  paralysie  générale,  la  démence  sénile, 
les  délires  toxiques  et  fébriles.  Dans  la  stupeur  catato- 
nique,  de  môme  que  dans  la  surexcitation  maniaque,  la 
perception  des  idées  est  souvent  mieux  conservée  qu’on 
ne  pourrait  le  croire  au  premier  abord. 

Par  des  émotions  et  des  conceptions  correspondantes, 
l’attention  peut  être  dirigée  exclusivement  vers  un  seul 
ordre  d’idées,  par  exemple  vers  des  idées  mélancoliques. 

C.  -  TROUBLES  DE  L’ASSOCIATION  DES  IDÉES 

Sous  le  nom  d 'association  on  comprend  avant  toùt  la 
liaison  de  deux  idées  entre  elles.  Pourtant  la  formation  de 
l’idée  résulte  déjà  elle-môme  de  procédés  de  liaisons  de 
sensations  et  d’impressions  dans  l’acte  de  la  perception. 
Si  les  trois  sons  d’un  accord  résonnent  ensemble,  l'idée 
correspondante  présente  une  nouvelle  «impression,  qui  est 
autre  chose  que  la  simple  somme  de  ces  trois  sensations 
isolées  ;  en  pareil  cas,  il  est  survenu  ce  qu’on  appelle  une' 


54 


PSYCHOPATHOLOGIE  GÉNÉRALE. 


fusion.  Dans  l’idée,  comme  on  l’a  déjà  indiqué,  certains 
éléments  composants  sont  souvent  fournis  par  les  impres¬ 
sions  extérieures  des  sens,  tandis  que  d’autres  éléments 
qui  viennent  s’yjoindre  proviennent  d’idées  déjà  acquises 
antérieurement  par  nous. 

Cette  sorte  de  formation  d’idées  constitue  l’acte  de 
Y  assimilation.  Par  exemple,  quand  on  entend  prononcer  un 
mot,  on  ne  perçoit  clairement  d’ordinaire  que  quelques 
sons  isolés,  et  l’on  reconstitue  les  autres  d’après  les  acqui¬ 
sitions  mentales  antérieures.  Les  illusions  des  aliénés 
représentent  souvent  le  résultat  d’une  assimilation  dans 
laquelle  les  éléments  de  reproduction  sont  prépondé¬ 
rants. 

Wundt  désigne  sous  le  nom  de  complications  l’associa¬ 
tion  d’images  psychiques  d’espèce  inégale.  Par  exemple, 
en  parlant  on  sent  pour  ainsi  dire  vibrer,  à  l’unisson  avec 
les  vives  images  acoustiques  des  mots,  la  sensation  du 
mouvement  nécessaire  pour  l’expression  de  ces  mots,  et, 
s’il  s’agit  d’idées  concrètes,  on  a,  en  outre,  l’image 
optique  du  mot,  et  peut-être  encore  aussi  la  sensation 
du  mouvement  graphique  correspondant. 

La  théorie  des  complications  de  Wundt  s’appuie  sur 
les  constatations  anatomiques  dans  les  diverses  formes 
des  troubles  du  langage.  Le  relâchement  et  la  perte  de 
cet  étroit  enchaînement  des  images  associées  par  le  pro¬ 
cédé  de  «  complication  »  (troubles  qui  s’observent  dans  les 
cas  d 'aphasie  motrice,  d’ aphasie  sensorielle,  de  sénilité,  etc.) 
ont  été  parfois  désignés  sous  le  nom  de  dissociation. 

Les  associations  successives  correspondent  à  ce  que  les 
anciens  psychologues,  et  aussi  quelques  psychologues 
modernes  (entre  autres  Ziehen),  appellent  tout  court  les 
associations  d'idées.  Ici  se  produisent  successivement  les 
deux  idées  liées  entre  elles  par  association  :  d’abord  l’élé¬ 
ment  reproducteur,  ensuite  l’élément  reproduit.  Souvent 
la  première  idée  est  fournie  par  une  impression  sensorielle 
extérieure  :  on  voit  une  pomme  et  l’on  pense  à  Ève  ;  on 
entend  un  coup  de  feu  et  l'on  pense  à  la  guerre.  En  con¬ 
tinuant  d’appliquer  le  procédéà  un  troisième  et  quatrième 
élément,  il  peut  se  former  toute  une  série  d’associations. 

Dans  la  vie  normale,  nous  admettons  comme  tout  à  fait 
compréhensible  et  naturel  que  les  idées  se  rangent 
uniquement  d’après  leur  sens  logique.  A  la  vérité,  ce  n’est 
qu’en  partie  seulement  que  les  associations  se  succèdent 


TROUBLES  DE  L'ASSOCIATION  DES  IDEES.  55 

d’après  de  purs  rapports  de  sens,  de  coordination,  de 
subordination,  de  rapports  attributifs,  de  rapports  de 
cause  à  effet  et  autres  procédés  semblables,  comme  par 
exemple  dans  cette  série:  «maison,  — affaires,  — commerce, 
—  traité  de  commerce,  —  intérêt  personnel,  ou  géné¬ 
ral  ».  Le  plus  souvent,  c’est  l’habitude  ou  l’exercice  qui 
jouent  un  grand  rôle  dans  ce  travail  d’association.  On 
réunit  des  idées  parce  qu’on  les  a  souvent  trouvées  unies 
dans  l’espace  ou  le  temps,  comme  :  «  eau,  —  poissons  », 
«  Pâques,  —  printemps  ».  Ou  bien  on  réunit  des  idées 
parce  qu’on  les  a  souvent  exprimées  et  parce  qu’on  s’y 
est  exercé  au  point  de  vue  du  langage. 

|Un  Français  fera,  en  vertu  de  ce  procédé,  l’asso¬ 
ciation  suivante  :  «  vessie,  —  lanternes  »,  à  cause  de  ce 
proverbe  très  populaire  :  «  Prendre  des  vessies  pour  des 
lanternes  ».  Il  unira  aussi  souvent  ces  deux  mots  :  «  Tra¬ 
vailleurs,  mer  »  (Les  Travailleurs  de  la  mer).] 

Çà  et  là  on  trouve,  et  cela  même  chez  des  personnes 
normales,  une  indication  d’association  d’idées,  faite 
d'après  la  ressemblance  des  sons,  sans  qu’il  y  ai  t  le  moindre 
rapport  de  sens  entre  les  deux  mots,  [par  exemple  lorsque 
quelqu’un,  entendant  parler  de  la  ville  russe  Charkow, 
pense  au  savant  Charcot]. 

•  [Des  exemples  de  ce  genre  ne  manquent  point  dans  la 
conversation  des  Français,  et  souvent  on  peut  voir  figurer 
dans  une  série  de  phrases  un  groupe  de  mots  comme  : 
«  maison,  —  saison, —  raison,  —  la  Malmaison»;  ou 
bien  :  «  table,  —  fable,  —  sable,  —  affable  ».] 

La  tendance  à  ces  associations  par  assonance  se  mani¬ 
feste  plus  vivement  dans  les  états  de  fatigue  ou  de  lassi¬ 
tude,  et  aussi  d^ins  l’intoxication  par  l’alcool.  On  connaît 
le  penchant  que  l’on  a  dans  le  degré  initial  de  l’ivresse 
[et  l’on  peut  s’en  convaincre  dans  toute  réunion  animée  où 
l’on  boit]  à  faire  des  jeux  de  mots,  des  calembours  et 
des  rimes.  Il  s’agit  là  évidemment  d’un  relâchement  dans 
l’enchaînement  coordonné  des  pensées. 

Un  état  de  faim  violente  provoque  aussi  cet  affaiblisse¬ 
ment  dans  le  travail  de  la  pensée;  après  une  abstinence  de 
nourriture  pendant  soixante-quinze  heures,  j’ai  pu  établir 
48  p.  100  d’associations  par  assonance.  Çà  et  là  le  mot 
prédominant  produit  une  association  consonante,  en 
apparence  sans  aucun  lien,  et  amène  ensuite  un  autre  mot 
qui  ne  se  rattache  au  mot  premier  ni  par  le  sens,  ni  par  le 


56 


PSYCHOPATHOLOGIE  GÉNÉRALE. 


son.  Parfois  aussi  on  observe  le  phénomène  de  la  para- 
phasie,  quand  on  dit  un  autre  mot  que  celui  qu’on  voulait 
prononcer.  [C’est  ainsi  qu’à  propos  du  mot  initial  «  Répu¬ 
blique  »  j’associai  le  mot  «  Russie»,  au  lieu  de  «  France  » 
que  j’avais  sur  la  langue,  et  quoique  j’eusse  devant  les 
yeux  l’image  optique  de  l’empereur  de  Russie.]  Partout  ici 
il  s’agit  d’un  relâchement  de  l’enchaînement  associatif 
avec  production  des  images  motrices  du  langage  mal 
appropriées,  et  dégagement  trop  facile  des  impulsions 
motrices. 

Dans  un  groupe  d’états  morbides,  ce  relâchement  est 
particulièrement  accusé  ;  par  exemple,  dans  les  états 
maniaques.  Une  malade  à  qui  l’on  disait  :  «  Vous  suez, 
assurément  »  répliquait  :  «  Oui,  dans  la  sueur  de  ton  front, 
autrement  non  ». 

[C’est  comme  si,  en  français,  on  répondait  à  quelqu’un 
qui  parlerait  de  «  fourrage  »  :  «  C’est  vous  qui  êtes  fou  de 
rage.] 

On  parlait  devant  une  malade  d’ «  isolement  pour  la  nuit  ». 
Aussitôt,  elle  interrompit  :  «  Mariés  pendant  la  nuit,  nuit 
de  noces,  les  étoiles  brillent  aussi  la  nuit  ».  C’est  là  un 
exemple  d’enchaînement  d’idées  évoquées  uniquement 
par  un  mot  [nuit).  C’est  là-dessus  que  repose  le  trait  fonda¬ 
mental  de  la  fuite  des  idées  dans  les  états  maniaques.  Les 
malades  associent,  dans  leur  besoin  de  parler,  d’innom¬ 
brables  phrases  qui  n’ont  qu’une  relation  tout  à  fait  super¬ 
ficielle,  en  vertu  de  la  volubilité  du  langage  ou  de  la 
ressemblance  de  sons,  et  non  point  d’après  le  sens  des 
idées;  ils  n’obéissent  à  aucune  direction  vers  une  idée 
déterminée  comme  but. 

Dans  une  intense  fuite  d’idées  se  présentent,  outre  ces 
divagations  continuelles  [et  cette  «  conversation  par  em¬ 
branchement  »  (Joffroy)],  encore  plus  souvent  des  associa¬ 
tions  par  assonance  jusqu’à  ce  qu’enfln  les  paroles  soient 
enfilées  sans  le  moindre  lien,  sans  la  moindre  suite. 

En  voici  un  exemple  : 

Le  20  septembre,  jour  de  la  Septuagésime,  xx°  siècle,  voilà 
ce  que  c’est  quand  on  n’a  pas  les  dates  dans  la  tête  !  7  fois  8 
ça  fait  ?  parfait.  Préfet.  Buffet.  Restaurant. 

Aschaffenburg  a  trouvé,  chez  certains  maniaques,  jusqu’à 
100  p.  100  d’associations  par  assonance. 


TROUBLES  DE  L’ASSOCIATION  DES  IDÉES.  57 

Toutes  les  formes  de  ce  besoin  violent  de  parler  ne  se 
caractérisent  pas  exclusivément  par  ces  divagations  à 
l’infini.  Il  y  a  certains  malades,  en  particulier  les  déments 
précoces,  qui  profèrent  des  discours  dans  lesquels  on 
constate,  avant  tout,  un  retour  fréquent  de  certaines  idées 
et  de  certaines  tournures  de  phrases  ;  ce  qui  constitue  la 
stéréotypie  du  langage. 

Chez  d’autres,  on  trouve  une  suite  d’expressions  absolu¬ 
ment  décousues,  sans  liaison,  môme  sans  liaison  d’asso¬ 
ciation  par  assonance,  une  incohérence  complète.  De  ce 
verbiage  vide  de  sens,  que  Forel  appelle  salade  de  mots, 
avec  ses  mots  stéréotypés,  le  sténogramme  suivant  fournit 
un  exemple  observé  chez  une  démente  précoce  : 

Bonjour,  mon  bon  Jésus,  beaucoup  de  plaisir  pour  tes  très 
honorés  parents  et  merci  pour  ta  naissance...  Tu  sais  aussi 
bien  tenir  les  comptes,  bon  Jésus,  tu  me  pardonnes  mes 
péchés,  tu  es  aussi  l’instituteur  et  tu  t’appelles  Jésus-Christ; 
puis-je  te  demander  ton  saint  nom,  ou  dois-je  dire  :  «  Je  suis 
petit,  mon  cœur  estpur  »  (premier  vers  d’un  chant  d’enfant)?... 
Tu  es  Juif,  bon  Jésus,  et  la  fiancée  est  Juive,  tu  l’as  déjà  eue 
et  tu  l’as  embrassée  dans  ton  âme,  c’est  ce  que  montre  une 
colombe,  mais  le  montre  au  miroir  dans  la  chambre.  Là,  lu 
l’auras  déjà  embrassée,  un  verre  ou  un  miroir  montre  cela, 
tu  es  doré,  bon  Jésus,  et  tu  as  une  fiancée  en  or,  et  tu  as  un 
esprit  saint. 

L’incohérence  est  encore  plus  marquée  dans  l’exemple 
suivant,  où  les  phrases  stéréotypées  sont  également  frap¬ 
pantes  : 

Maintenant  il  faut  que  vous  m’épousiez  par  amour,  pour 
Dieu  il  faut  que  je  l’essaie  :  frapper  sur  les  joues  abc  d,  il 
n’a  qu’à  venir,  ce  sont  comme  un  doute,  et  en  voici  d’autres  ; 
maintenant  cela  dépend  du  bourreau,  là  où  il  a  fait  l’a  h  c  ; 
mais  il  ne  peut  rien  faire,  maintenant  je  vais  m’asseoir.  Où 
eét  le  petit  jardin?  Voici  la  haie  du  jardin,  voilà  le  cimetière, 
là  nous  sommes  allés  à  l’école  :  mais  avec  la  main  il  ne  doit 
pas  me  frapper,  je  veux  donc  admettre  que  vous  mon  Chariot, 
maintenant  retourne  à  l’école.  Maintenant  je  vais  te  mettre 
en  croix,  c’est  l’a  b  c,  maintenant  nous  voilà  dans  le  trèfle 
vert,  une  violette  au  matin  ai-je  comme  dit  à  ma  Mina, 
pourvu  que  nous  puissions  apporter  une  violette  à  notre 


58 


PSYCHOPATHOLOGIE  GÉNÉRALE, 
grande-duchesse,  nous  prendrons  plaisir  à  lui  balayer  sa 
chambre,  quoique  je  sois  la  petite  fille  au  pauvre  maître 
menuisier,  il  faut  lui  enlever  ses  lunettes... 

Quelquefois  ce  sont  des  discours  rythmés. 

Parfois,  les  mots  stéréotypés  dominent  tellement  que 
certaines  phrases  sont  répétées  pendant  longtemps.  On 
'  aura  une  idée  de  cette  verbigération  dans  ce  qui  suit  : 

Mon  père  a  dit,  il  faut,  il  faut,  il  faut  que  je  parte  au  loin, 
je  ne  pourrais  plus  jamais  revenir,  je  ne  pourrais  plus  jamais  ; 
il  faut,  il  faut,  il  faut,  il  faut,  ils  m ‘égorgent,  je  péris,  il  faut; 
il  faut,  il  faut,  vous  dis-je,  il  faut,  il  faut,  il  faut  que  je  parte 
de  la  maison,  là  dedans  il  faut  que  je  meure  ;  allons!  dehors! 
allons!  dehors!  allons!  dehors!  allons!  dehors!  allons! 
dehors!  je  veux  sortir,  voyons,  je  veux  sortir,  voyons!  je 
veux  sortir,  partir,  partir,  laissez-moi  donc  sortir! 

Assez  souvent,  les  mêmes  phrases  sont  répétées  pendant 
des  heures  et  pendant  des  jours;  c’est  alors  que  la  «  verbi¬ 
gération  »  est  complète.  Une  malade  répétait  sans  cesse  : 
«  Je  veux  qu’on  me  donne  mes  vêtements  »  ;  une  autre, 
pendant  des  semaines,  ne  disait  guère  autre  chose  que  : 
«  Dieu  !  oh  !  Dieu  !  »  Il  arrive  quelquefois  que  les  mots 
sont  si  altérés  qu’il  est  impossible  d’y  trouver  aucun  sens: 
«  Crucifié  Krex,  daiîs  une  maison  de  Krex  »  (Kraepelin). 
Dans  les  psychoses  par  épuisement  se  présentent  parfois 
des  associations  par  assonance  .  qui  n’ont  absolument 
aucune  signification. 

En  opposition  avec  ce  relâchement,  cette  fuite  automa¬ 
tique  des  impulsions  motrices  de  langage,  nous  trouvons 
dans  d’autres  états,  particulièrement  dans  la  stupeur 
dépressive  qui  alterne  souvent  avec  la  manie,  une  sorte  de 
paralysie  de  la  pensée  caractérisée  par  une  grande  diffi¬ 
culté  d’associer  et  de  lier  les  idées  entre  elles.  Cela  se 
manifeste  déjà  comme  indication  dans  des  états  de  fatigue 
intellectuelle  normale,  où  nous  trouvons  parfois  difficile  de 
rédiger  le  moindre  petit  mot,  qui,  d’ordinaire,  ne  nous  coû¬ 
terait  aucune  peine.  Dans  les  états  de  stupeur,  le  malade 
sent  lui-même  la  peine  qu’il  a  à  coordonner  ses  idées  et  l’in¬ 
suffisance  de  ses  efforts.  Souvent,  de  tels  malades  ne  se 
,  prêtent  pas  à  l’interrogatoire  du  médecin;  ils  cherchent, 
au  contraire,  à  s’y  soustraire  en  disant  :  «  Je  ne  sais  pas  ». 


TROUBLES  DE  L’ASSOCIATION  DES  IDÉES.  59 

Une  femme  à  qui  l’on  demandait  de  retrancher  le  nombre  3 
de  100 autant  de  fois  que  possible,  se  mit  à  dire  :  «  100  —  97  —  ; 
je  ne  puis  pas  y  arriver.  »  (Allons!  courage  !)  «  94.  »  (Allons! 
continuez!)  «  91.  »  (Continuez!  continuez!  que  vous  ai-je 
demandé?)  <c  Vous  m’avez  dit  de  compter  depuis  100  à  recu¬ 
lons  en  retranchant  3.  »  (Eh  bien!)  «-  Mon  intelligence  a 
beaucoup  baissé.  » 

D’autres  malades  montrent,  dans  l’enchaînement  de 
leurs  idées,  une  extraordinaire  prolixité  et  une  accumu¬ 
lation  de  détails.  Ce  sont  surtout  les  épileptiques  qui, 
souvent,  n’arrivent  au  bout  de  ce  qu’ils  ont  à  dire  qu’après 
force  digressions  et  bien  des  répétitions.  Chez  les  per¬ 
sonnes  illettrées  et  chez  des  peuplades  primitives,  on 
peut  constater  des  faits  semblables  et  la  même  impossi¬ 
bilité  de  distinguer  l’essentiel  de  l’accessoire. 

Un  certain  trouble  de  l’association  résulte  de  la  présence 
d’idées  obsédantes,  d’idées  qui  s’imposent  toujours  et  qui 
se  glissent,  parmi  tous  les  autres  enchaînements,  en  travers 
de  la  conscience  (Voy.  chap.  xrn)-  ' 

On  a  bien  des  fois  prétendu  que  dans  la  fuite  des  idées 
le  cours  des  images  mentales  est  accéléré  (Walitzkaja). 
Des  observations  d’Aschaffenburg,  il  résulte  que  ce  qu’on 
appelle  le  temps  brut  d'association,  représenté  par  le  temps 
qui  s’écoule  à  partir  du  mot  évocateur  jusqu'à  l’énoncia¬ 
tion  du  mot  associé,  et  qui,  chez  l’homme  normal,  dure  de 
une  à  deux  secondes,  n’est  pas  abrégé  dans  la  fuite  des  idées. 

11  semble  que,  chez  les  malades  atteints  de  stupeur 
en  môme  temps  que  d’arrêt  de  la  pensée,  il  se  produit  un 
ralentissement  dans  le  travail  de  l’association.  Ce  qui  est 
certain,  en  tout  cas,  c’est  que,  dans  la  sphère  des  fonctions 
motrices  du  langage,  il  y  a  accélération  chez  le  maniaque 
et  arrêt  chez  le  malade  déprimé.  On  se  tromperait  si  l’on  con¬ 
cluait  du  bavardage  et  de  la  tendance  à  faire  des  jeux  de 
mots  à  une  augmentation  dans  l’association  des  idées, 
augmentation  grâce  à  laquelle  on  deviendrait,  pour  ainsi 
dire,  plus  spirituel.  Le  vrai  résultat  de  la  «  fuite  d’idées  » 
est  :  plus  de  paroles  et  moins  de  fond. 

La  fonction  de  la  mémoire  est  en  rapport  étroit  avec  le 
processus  de  l’association  des  idées,  le  souvenir  étant  le 
renouvellement  d’une  idée  qui  avait  été  déjà  auparavant 
dans  la  conscience.  Plus  la  faculté  de  renouveler  des  idées 
antérieures  est  développée,  plus  la  vie  intellectuelle  est 


60 


PSYCHOPATHOLOGIE  GÉNÉRALE. 

riche.  Chez  l’enfant,  la  faculté  de  reproduction  est  moins 
grande  ;  il  oublie,  par  exemple,  assez  vite  sa  garde-malàdé, 
qu’il  n’a  pas  vue  pendant  unè  ou  deux  semaines. 

Dans  l’étude  de  la  mémoire,  il' faut  distinguer  : 

1°  La  faculté  de  retenir  autant  de  détails  que  possible, 
et  surtout  des  détails  essentiels  d’une  impression  —  ce  que 
Wernicke  a  dénommé  la  faculté  de  remarquer  ; 

2°  L’exactitude  de  la  reproduction,  ce  qu’on  appelle  la 
fidélité  de  la  mémoire  ; 

3°  La  durée  des  idées  de  souvenir,  c’est-à-dire  la  solidité 
de  la  mémoire. 

Le  moment  le  plus  favorable  pour  se  rappeler  une  impres¬ 
sion  simple,  par  exemple  un  son,  n’est  pas  immédiatement 
après  que  l’excitation  a  cessé  de  vibrer,  mais  ce  souvenir 
augmente  en  précision  si  l’on  attend  entre  l’excitation 
et  la  reproduction  un  intervalle  d’à  peu  près  deux  secondes. 
Si  l’on  prolonge  l’intervalle,  nous  retenons  toujours  de 
moins  en  moins  exactement  le  premier  son.  Si  une  exci¬ 
tation  quelque  peu  compliquée  (telle  qu’un  groupe  de 
nombres  ou  de  lettres)  sc  présente  à  nous  pendant  un  court 
moment,  Finzi  admet  qu’il  est  mieux  reproduit  trente 
secondes  après  la  perception  et  non  immédiatement  après. 
Cependant,  à  mesure  que  l’intervalle  se  prolonge,  la  repro¬ 
duction  devient  de  plus  en  plus  défectueuse.  L’alcool  nuit 
sensiblement  à  la  justesse  de  l’empreinte  des  impressions 
et  augmente  à  un  haut  degré  l’altération  du  souvenir. 
De  môme,  les  bromures,  la  morphine  affaiblissent  la 
faculté  de  remarquer  et  de  retenir  les  détails  essentiels 
d’une  impression.  On  remarque  pour  la  mémoire  des  diffé¬ 
rences  qui  varient  selon  les  individus.  Certains  s’orientent 
plus  facilement  d’après  le  temps,  d’autres  d’après  l’espace. 
C’est  surtout  le  souvenir  des  couleurs  et  des  tons  qui  dif¬ 
fère  extrêmement;  on  dit  qu’on  a  la  mémoire  des  mots,  de 
la  mélodie,  des  noms.  Rarement  la  faculté  de  se  souvenir 
des  odeurs  et  du  goût  est  très  développée. 

La  privation  de  nourriture  et  de  sommeil  abaisse  la 
faculté  de  remarquer  les  impressions  nouvelles  et  la  faculté 
de  les  reproduire  par  le  souvenir.  Dans  le  rêve,  la  reproduc¬ 
tion  des  impressions  est  particulièrement  inexacte  :  les  im¬ 
pressions  se  dissolvent  ou  se  décomposent  par  fragments;  ce 
qui  se  reproduit  encore  avec  le  plus  de  précision,  ce  sont 
des  états  émotifs  et  cœnesthétiques  ayant  un  caractère 
général. 


TROUBLES  DE  L’ASSOCIATION  DES  IDÉES.  61 

Chez  les  aliénés,  les  troubles  de  la  mémoire  sont  fréquents; 
mais  on  ne  les  observe  pas  toujours,  tant  s’en  faut.  Très 
souvent,  la  somme  d’idées  amassée  antérieurement  se  con¬ 
serve  avec  une  extrême  fermeté,  tandis  que  la  faculté  de 
remarquer  les  nouvelles  impressions  est  en  souffrance. 

Une  absence  complète  de  la  mémoire,  l'amnésie,  est 
souvent  le  seul  point  de  repère,  le  seul  symptOme  permet¬ 
tant  de  constater  l’état  d’inconscience,  et  il  faut  dire  que 
ce  n’est  pas  toujours  un  signe  tout  à  fait  sûr.  Bien  des  fois, 
un  sujet  qui  se  réveille  d’une  profonde  narcose  chlorofor¬ 
mique  s’imagine  qu’il  est  encore  au  moment  où  l’opération 
projetée  doit  être  entreprise.  L’idéation  semble  avoir  été 
interrompue  à  partir  du  moment  où  la  narcosea  commencé. 
Mais  il  ne  s’ensuit  pas  pourtant  que  tout  travail  cérébral  ait 
été  complètement  suspendu  pour  cela  ;  on  a,  en  effet,  observé 
que  certains  songes,  qui  semblent  entièrement  oubliés,  au 
point  qu’on  se  figure  avoir  dormi  sans  rêve,  reviennent  en 
mémoire  à  propos  d’une  occasion  quelconque,  ce  qui  prouve 
que,  pendant  toute  la  durée  du  sommeil,  nous  n’avons  pas 
été  complètement  inactifs  au  point  de  vue  psychique.  Il 
arrive  que,  dans  une  forte  intoxication  par  l’alcool,  l’indi¬ 
vidu  retrouve  encore  son  chemin  pour  rentrer  chez  lui, 
fait  un  scandale  quelconque  ou  prononce  devant  ses  cama¬ 
rades  un  discours  comique  ;  toutes  choses  dont  le  lendemain 
il  n’a  plus  le  moindre  souvenir. 

Danscertains  états  morbides,  il  n’estpas  rare  de  rencon¬ 
trer  une  amnésie  rétrograde,  dans  laquelle  l'absence  du 
souvenir  remonte  au  delà  de  la  période  de  l’état  indubita¬ 
blement  pathologique  jusque  dans  un  temps  où  le  malade 
possédait  encore  toute  sa  connaissance.  C’est  surtout  chez 
des  épileptiques  que  cette  absence  de  mémoire  rétrograde 
se  montre  en  correspondance  avec  des  attaques,  des 
crises  d’absence  et  les  états  crépusculaires  de  la  conscience  ; 
mais  on  la  trouve  aussi  après  des  ictus  de  la  paralysie 
générale,  les  crises  d’hystérie,  après  un  choc  psychique, 
une  tentative  de  suicide,  les  traumatismes  crâniens,  et 
souvent  aussi  à  la  suite  de  divers  empoisonnements.  Pré¬ 
cisément  ces  derniers  cas,  dans  lesquels  l’action  du  prin¬ 
cipe  nuisible  est  exactement  fixée,  prouvent  bien  que 
l'amnésie  n’est  pas  un  critérium  sûr  de  l’absence  de  la 
conscience,  puisque,  même  avant  le  moment  de  l’accident, 
il  existait  positivement  une  conscience  encore  normale. 
[Charcot  rapporte  un  cas  où  une  femme,  à  la  nouvelle, 


PSYCHOPATHOLOGIE  GÉNÉRALE. 


d’ailleurs  fausse,  de  la  mort  de  son  mari,  fut  atteinte  d’un 
délire  avec  hallucinations  qui  dura  trois  jours  et  à  la  suite 
duquel  persista  une  amnésie  pour  les  dernières  six  semaines 
qui  avaient  précédé  la  cause  de  la  maladie.]  Un  malade  de 
Alzheimer,  après  des  attaques  répétées  d’épilepsie,  perdit 
le  souvenir  pour  ce  qui  s’était  passé  un  an  et  demi  aupa¬ 
ravant. 

La  suspension  de  la  faculté  de  reproduire  des  idées  se 
trouve  très  nettement  délimitée  pour  la  durée  d’une 
période  morbide  chez  certains  malades,  en  particulier  chez 
les  épileptiques.  Chez  eux,  en  effet,  à  partir  d’une  certaine 
heure  bien  déterminée,  tout  souvenir  est  intercepté.  Mais 
fréquemment  on  observe,  par  intervalles,  des  fragments 
isolés  de  souvenir  exact.  C’est  ainsi  qu’un  épileptique  qui, 
dans  un  état  crépusculaire  de  la  conscience  consécutif  à 
une  attaque,  avait  tué  un  enfant,  racontait  qu’il  se  trouvait 
tout  à  fait  agenouillé  sur  un  cadavre  d’enfant. 

Chez  les  hystériques,  les  états  crépusculaires  de  la  cons¬ 
cience  peuvent  exister,  mais  avec  bien  moins  d’intensité. 
Pourtant,  après  de  graves  attaques  d’hystérie,  il  peut  se 
produire  une  amnésie  totale.  Weir  Mitchell  a  décrit  le  cas 
d’une  malade  qui,  après  une  attaque  d’hystérie,  tomba  dans 
un  sommeil  de  vingt  heures,  dont  elle  s’éveilla  avec  une 
amnésie  totale  :  toutes  les  impressions  lui  étaient  étran¬ 
gères  ;  elle  se  comportait  comme  si  elle  venait  de  naître.  Mais 
le  souvenir  lui  revint  cependant  très  peu  de  temps  après. 
Une  analyse  précise  des  états  épileptiques  et  hystériques 
permet  d’établir  différents  degrés  dans  les  altérations  de 
la  conscience. 

11  existe  des  états  plus  persistants  qui  durent  un  temps 
parfois  très  long.  Ainsi,  par  exemple,  un  malade  a  fait  un 
voyage  d’outre-mer  et,  à  son  réveil,  n’en  a  gardé  aucun 
souvenir,  bien  que,  pendant  toute  la  traversée,  il  se  fût 
comporté  tout  à  fait  correctement.  L’observation  de  pareils 
états  a  conduit  à  admettre  qu’il  existe  une  conscience 
double,  ce  qu’on  définissait  autrefois  par  les  termes,  vides 
de  sens,  de  conscience  supérieure  et  conscience  inférieure. 
On  se  sert  aujourd’hui  du  terme  de  dédoublement  de  la  cons¬ 
cience  ou  de  la  personnalité  pour  désigner  cet  état  mental. 

A  ce  trouble  de  la  mémoire  se  rattachent  des  cas  comme 
celui  qui  a  été  rapporté  par  Azam  (de  Bordeaux)  : 

Une  malade  présentait  une  humeur  maussade.  Elle  se 


TROUBLES  DE  L’ASSOCIATION  DES  IDÉES.  63 

plaignait  de  maux  de  tête,  était  taciturne  ;  presque  chaque 
jour,  après  une  crise  d’excitation,  elle  entrait  dans  un  état  où 
elle  laissait  tomber  sa  tête  et  ses  mains  et  semblait  dormir 
pendant  deux  ou  trois  minutes.  Après  quoi,  elle  ouvrait  les 
yeux,  saluait  gaiement  son  entourage,  chantait,  travaillai!, 
vaquait  à  toutes  sortes  de  soins  et  se  comportait  comme  une 
jeune  fille  de  quinze  ans,  gaie  et  insouciante.  Au  bout  de  trois 
ou  quatre  heures,  elle  retombait  dans  un  sommeil  de  plu¬ 
sieurs  minutes,  pour  revenir  à  son  état  mental  morbide;  plus 
tard,  la  condition  seconde  d’humeur  gaie  et  normale  persista 
pendant  des  mois,  et  elle  finit  par  prendre  le  dessus  sur  son 
trouble  cœnesthétique.  Ces  deux  phases  d’existence  doivent 
être  complètement  séparées. 

Pour  les  faits  de  ce  genre,  il  faudrait  plutôt  chercher  une 
explication  psychologique  et  admettre  une  suspension  de 
la  mémoire  pour  une  série  d’impressions  avec  la  reconsti¬ 
tution  prédominante,  exclusive  des  souvenirs  pour  une  série 
d’idées  d’un  sens  opposé.  Déjà,  à  l’état  normal,  nous  trou¬ 
vons  souvent  qu’une  personne  se  comporte  dans  l’exercice 
de  sa  profession  d’une  tout  autre  manière  que  dans  sa 
famille  ou  dans  la  vie  sociale.  S’il  arrive,  par  exemple,  qu’en 
société  on  lui  pose  une  question  qui  concerne  sa  profes¬ 
sion,  elle  éprouve  quelque  embarras,  elle  fait  un  effort  plus 
grand  de  mémoire,  pour  y  répondre,  que  pendant  les 
heures  de  ses  occupations  professionnelles.  Si  nous  reve¬ 
nons  après  une  absence  de  quelques  années  dans  un 
endroit  où  nous  avons  autrefois  séjourné,  il  nous  revient 
aussitôt  à  l’esprit,  sous  l’influence  du  milieu,  une  foule  de 
détails  de  l’ancien  temps  qui,  depuis,  avaient  entièrement 
disparu  de  notre  mémoire.  Dans  des  états  d’excitation  ou 
de  dépression,  les  groupes  d’idées  des  malades  sont  très 
différents. 

La  vie  pendant  le  rêve  présente  à  cet  égard  une  analogie 
particulièrement  nette  :  en  rêvant,  nous  nous  souvenons 
quelquefois  de  songes  antérieurs  que,  à  l’état  de  veille, 
nous  avions  oubliés;  bien  des  personnes  ont  pendant  le 
rêve  une  foule  d’idées  sexuelles  qui  leur  sont,  à  l’état  de 
veille,  tout  à  fait  étrangères.  La  comparaison  avec  les 
états  hypnotiques  est,  à  ce  point  de  vue,  encore  plus  frap¬ 
pante. 

Souvent  le  trouble  de  la  mémoire  se  manifeste  de  telle 
sorte  que  la  reproduction  des  souvenirs  se  trouve  non 


64 


PSYCHOPATHOLOGIE  GÉNÉRALE. 


seulement  plus  ou  moins  diminuée  ou  supprimée,  mais 
encore  modifiée  qualitativement.  Il  survient  une  falsifica¬ 
tion  du  souvenir,  une  pseudo-réminiscence.  A  ce  phéno¬ 
mène  se  rattachent  certains  troubles  de  la  perception, 
parmi  lesquels  il  faut  citer  surtout  la  non-reconnaissance 
par  le  malade  des  personnes  de  son  entourage  habituel.  Le 
malade  prétend  alors  que  tel  ou  tel  individu  n’est  pas  celui 
qu’il  se  dit  être,  qu’il  lui  ressemble  sans  doute,  mais  qu'il 
y  a  pourtant  une  différence,  que  le  vrai  personnage  avait 
autrefois  une  tout  autre  expression.  Une  malade  disait  que 
tout  le  monde  était  changé,  que  les  poulets  aussi  n’étaient 
plus  les  mêmes.  Parfois,  c’est  la  coordination  des  souvenirs 
d’ordre  chronologique  qui  est  particulièrement  troublée. 
Ainsi,  une  malade  se  souvenait  encore  bien  d’événements 
antérieurs,  mais  il  lui  était  impossible  de  dire  s’ils  s’étaient 
passés  la  veille  ou  trois  ans  auparavant.  C’est  surtout  dans 
la  psychose  polynévritique  de  Korsakow  que,  à  côté  du 
trouble  de  la  faculté  de  retenir  les  impressions  et  d’autres 
aberrations  du  souvenir,  s’observe  nettement  cette  altéra¬ 
tion  spéciale  de  la  coordination  chronologique  des  idées. 

Quelques  auteurs  citent  des  cas  d’hallucinalion  du  sou¬ 
venir  observés  dans  la  paralysie  générale,  la  démence 
paranoïde,  la  démence  sénile  ;  on  constate  alors  que  les 
malades  croient  avoir  vécu  des  événements  déterminés, 
sans  qu’il  y  ait  le  moindre  fait  qui  justifie  cette  croyance. 
Les  malades  racontent  souvent  les  histoires  les  plus  invrai¬ 
semblables  sur  leurs  prétendus  voyages  ou  aventures 
quelconques.  Ils  veulent  avoir  été  partout.,  avoir  assisté  à 
tout.  Chez  les  dégénérés,  les  hystériques,  on  observe  bien 
des  fois  et  très  nettement  cette  tendance  à  inventer  des 
fables  et  à  faire  des  récits  mensongers.  Les  épileptiques 
présentent  également  de  ces  pseudo-réminiscences.  On 
a  notamment  observé  chez  des  épileptiques  des  cas  d’auto¬ 
accusation  où  le  malade  déclarait  avoir  commis  un  crime 
imaginaire  quelconque. 

La  stabilité  de  la  mémoire  est  déjà  fort  variable  à  l’état 
normal.  Certaines  personnes  se  souviennent  encore  du 
temps  où  elles  avaient  quatre  ans  ;  d’autres  ont  à  peine  con¬ 
servé  le  souvenir  de  leur  dixième  année.  Des  événements 
déterminés  accompagnés  d’impressions  émotionnantes 
constituent  dans  la  mémoire  une  pierre  de  démarcation 
autour  de  laquelle  se  groupent  d’autres  souvenirs.  Déjà, 
le  vieillard  parfaitement  sain  d’esprit  est  un  apologiste 


TROUBLES  DE  L’ASSOCIATION  DES  IDÉES.  65 

du  vieux  temps.  Les  impressions  de  jeunesse  sont  encore 
profondément  enracinées  en  lui,  tandis  que  sa  faculté  de 
remarquer  et  de  retenir  de  nouvelles  idées  est  affaiblie. 
Les  déments  séniles  oublient  souvent  les  choses  les  plus 
simples  :  ils  ne  savent  pas,  par  exemple,  s’ils  ont  ou  non 
déjà  déjeuné.  Une  femme  atteinte  de  cette  démence  se  plai¬ 
gnait  à  un  médecin  qui  venait  de  lui  faire  une  injection 
que  quelqu’un  l’avait  piquée.  Les  noms  propres  s’oublient . 
relativement  de  bonne  heure,  de  même  que  les  substantifs, 
tandis  que  les  verbes  se  retiennent  plus  longtemps.  Fina¬ 
lement,  le  malade  ne  possède  plus  que  quelques  interjec¬ 
tions  pu  des  phrases  complètement  dépourvues  de  sens. 

On  a  désigné  sous  le  nom  de  paramnésie  le  trouble  de 
la  mémoire  grâce  auquel  le  malade  croit  qu’un  événement 
récent  a  déjà  été  vécu  par  lui  antérieurement  :  on  ne  peut 
lui  apprendre  rien  de  nouveau  et  tout  lui  paraît  déjà  vu 
et  connu.  On  constate  quelquefois  ce  trouble  chez  les 
neurasthéniques,  les  épileptiques.  Mais  l’individu  normal 
peut  observer  ce  phénomène  sur  lui-même  à  certains  mo¬ 
ments  de  lassitude  ou  de  fatigue.  Chez  des  aliénés,  ce  phé¬ 
nomène  se  constate  souvent  avec  une  grande  intensité; 
on  l’a  même  désigné,  en  Allemagne,  sous  le  nom  de 
delirium  palingnosticum. 

Un  catatonique  écrivait  par  exemple  :  «  J’ai  déjà  été  ici 
quand  j’étais  dans  l’autre  monde  ;  j’étais  déjà  près  de  toi  dans 
l’autre  monde  ;  comment  était-ce  déjà  dans  l’autre  monde? 
c’est  exactement  comme  dans  celui-ci  ;  et  c’est  ici,  comme 
c’est  aussi  ici.  J’ai  été  traité  ici  comme  un  animal.  » 

La  mémoire  est  encore  souvent  altérée  dans  toute  une 
série  d’autres  états  morbides.  La  direction  unilatérale 
des  idées  chez  le  paranoïque,  l’affaiblissement  des  facultés 
émotionnelle  et  d’aperception  des  malades  atteints  de 
démence  précoce  rétrécissent  le  champ  intellectuel  et 
empêchent  l’utilisation  d’un  grand  nombre  d’idées  ac¬ 
quises  antérieurement.  11  arrive  souvent,  en  pareil  cas, 
qu’à  un  examen  approfondi  on  puisse  encore  tirer  du 
malade  des  connaissances  parfois  très  vastes,  mais  qui  ne 
sont  pour  lui  d’aucune  utilité. 

Les  opérations  psychiques  les  plus  compliquées  sont  le 
jugement  et  l'induction.  Pour  ces  opérations  on  a  besoin 
non  seulement  d’une  perception,  d’une  reproduction  et 
Weygandt.  Atlas-manuel  de  Psychiatrie.  5 


66 


PSYCHOPATHOLOGIE  GÉNÉRALE. 


d’une  association  normales  des  idées,  mais  encore  d’un 
acte  de  l’attention,  c’est-à-dire  d’une  aperception.  Quand 
nous  établissons  une  relation  quelconque  entre  deux  élé¬ 
ments  psychiques,  comme  dans  cet  exemple  :  «  l’arbre 
est  vert  »,  nous  accomplissons  l’acte  le  plus  simple  du 
jugement.  La  comparaison  entre  deux  idées  est  un  acte 
d’aperception  plus  avancé  ;  vient  ensuite  la  concordance 
et  la  distinction,  et,  enfin,  les  formes  les  plus  compliquées 
du  jugement  :  la  synthèse  et  l’analyse.  En  tant  que  les 
idées  élaborées  de  cette  manière  sont  sorties  directement 
du  domaine  de  l’observation  et  peuvent  être  renouvelées 
en  tout  temps  par  des  actes  d 'aperception,  ou  bien  être 
confirmées  par  d’autres  hommes,  il  s’agit  de  ce  qu’on 
appelle  le  savoir.  Nos  idées  sont  d’autant  plus  incertaines 
et  d’autant  plus  exposées  à  l'erreur  qu’elles  reposent  moins 
sur  des  faits  constatés  par  l’observation  directe.  A  une 
grande  partie  de  nos  idées  manque,  la  base  expérimentale, 
et  pourtant  nous  croyons  à  leur  justesse,  tant  qu’elles  ne 
contredisent  pas  l’ensemble  de  notre  fonds  d’idées.  Moins 
un  homme  est  capable  de  comparer  chaque  idée  prise 
isolément  avec  beaucoup  d’autres,  plus  le  domaine  de  la 
foi  s’agrandit  pour  lui  :  de  là  vient  que  des  races  primi¬ 
tives  et  des  enfants  prennent  une  histoire  quelconque 
qu’ils  ont  entendue  raconter  et  qu’ils  se  sont  représentée 
pour  tout  aüssi  vràie  que  s’ils  l’avaient  vécue  personnel¬ 
lement.  Quand  les  erreurs  ne  sont  pas  complètement 
redressées  et  qu’elles  persistent,  malgré  leur  contradiction 
constatée  par  l’observation,  elles  constituent  des  préjugés. 
Beaucoup  d’opinions  erronées  résistent  à  tout  enseigne¬ 
ment,  parce  que  certaines  idées  fausses  reposent  sur  un 
sentiment  auquel  on  attache  une  valeur  plus  élevée,  et 
aussi  parce  que  la  paresse  intellectuelle  empêche  bien  des 
hommes  de  changer  l’ordonnance  de  leur  fonds  d’idées. 

Avant  tout,  la  puissance  de  l’exemple  d’autrui  agit  d’une 
manière  suggestive,  de  telle  sorte  que  les  hommes  sont 
influencés  et  rendus  rebelles  à  toute  critique  par  une  sorte 
d’inoculation  d’idées.  C’est  sur  cette  action  des  idées 
régnantes  que  repose  la  puissance  extraordinaire  de  la 
superstition  et  des  préjugés,  puissance  à  laquelle  sont  sou¬ 
mis,  dans  un  sens  ou  dans  un  autre,  la  majorité  des 
hommes  et  presque  toutes  les  femmes,  même  chez  les 
peuples  civilisés.  La  croyance  en  certains  remèdes  empi¬ 
riques  ou  agissant  par  sympathie,  la  peur  du  vendredi, 


TROUBLES  DE  L’ASSOCIATION  DES  IDÉES.  67 

du  nombre  13,  de  cadeaux  ayant  une  épingle,  la  croyance 
à  l’influence  d’un  regard  sur  les  femmes  enceintes,  sont 
des  exemples  de  ces  préjugés.  Le  pouvoir  qu’exercent  les 
idées  enracinées  explique  l’impossibilité  de  guérir  tant  de 
gens  de  leurs  opinions  politiques,  de  leurs  préjugés  de 
caste  ou  de  vanité,  de  leurs  prédilections  pour  des  choses 
inutiles,  de  leur  goût  pour  des  collections  bizarres.  Cer¬ 
taines  professions,  qui  sont  sous  la  dépendance  d’un 
grand  nombre  d’influences  extérieures,  telles  que  celles 
des  comédiens,  des  chasseurs,  des  marins,  prédisposent 
tout  particulièrement  à  la  superstition.  On  connaît  la  peur 
du  mauvais  œil,  du  malocchio  chez  les  Italiens,  de  môme 
que  la  croyance  à  certains  nombres  qui  portent  bonheur 
dans  les  loteries., 

La  vie  intellectuelle  des  peuples  primitifs  présente  un 
mélange  confus  d’idées  justes  et  d’idées  erronées.  Géné¬ 
ralement,  l’homme  civilisé  normal  reconnaît,  môme  dans 
ses  erreurs  et  ses  préjugés,  la  justesse  de  certaines  objec¬ 
tions  et,  tout  en  restant  fidèle  ù  ses  idées  mal  raisonnées, 
il  ne  pousse  pourtant  plus  l’erreur  jusqu’à  en  tirer  les 
conséquences  extrêmes. 

Mais  s’il  s’agit  d’idées  objectivement  fausses,  à  la  fois 
en  contradiction  avec  l’expérience  universelle  et  inacces¬ 
sibles  à  toute  rectification  par  des  arguments,  et  si  ces 
idées  finissent  par  régler  tous  les  actes  de  l’individu,  elles 
forment  ce  qu’on  désigne  sous  le  nom  d’idées  délirantes. 

Les  idées  délirantes  proviennent  d’états  pathologiques 
profonds.  «  Ça  me  vient  comme  ça  dans  la  tête  »,  disent 
souvent  les  malades  pour  toute  explication.  C’est  pour¬ 
quoi  les  idées  morbides  ont  en  môme  temps  une  grande 
force  de  résistance  à  toute  espèce  de  preuves  ;  les  raison¬ 
nements  sont,  vis-à-vis  d’elles,  tout  aussi  impuissants  que 
vis-à-vis  des  erreurs  sensorielles.  Le  moi  du  malade  repose 
sur  le  fonds  d’idées  délirantes. 

Il  nous  faut  rechercher  de  plus  près  la  base  des  idées 
délirantes,  leur  nature,  le  degré  de  leur  inexactitude  et 
de  leur  ténacité,  et  l’influence  qu’elles  exercent  sur  les 
actes  du  malade. 

Certaines  idées  délirantes  semblent  être  nées  sponta¬ 
nément,  absolument  comme  une  hallucination  ou  une 
erreur  de  la  mémoire  peut  se  produire  sans  aucun  autre 
antécédent.  Cependant,  à  un  examen  plus  attentif,  on 
découvre  ordinairement  chez  le  malade  un  trouble  anté- 


68  PSYCHOPATHOLOGIE  GÉNÉRALE. 

rieur  dans  son  état  cœnesthétique.  C’est  précisément  cet 
état  du  sentiment  du  moi  qui,  déjà  chez  l’homme  normal, 
règle  la  formation  des  idées  d’une  façon  prédominante. 
Une  seule  et  môme  impression,  par  exemple  la  visite 
d’un  ami,  est  accueillie  d’une  façon  différente  selon 
qu’on  se  trouve  fatigué,  énervé,  triste  ou  gai.  De  fortes 
émotions  produisent  souvent  de  nombreuses  idées  déli¬ 
rantes  d’une  nature  correspondante.  En  outre,  les  illu¬ 
sions  et  les  hallucinations,  les  troubles  de  la  conscience, 
favorisent  l’éclosion  des  conceptions- erronées.  Parfois, 
pourtant,  môme  des  impressions  exactes  (par  exemple  le 
fait  de  quelques  personnes  qui  chuchotent)  sont  inter¬ 
prétées  d’une  manière  délirante  ;  à  ces  interprétations  se 
joignent  ensuite  des  illusions  et  des  hallucinations;  le 
malade  s’imagine  alors  que  les  personnes  qui  ont  chu¬ 
choté  ont  parlé  sur  son  compte,  et  il  croit  même  com¬ 
prendre  ce  qu’elles  ont  dit.  Plus  le  délire  est  intense,  plus 
le  malade  croit  à  ses  erreurs  sensorielles,  tandis  que  dans 
le  cas  d’un  léger  trouble  de  la  conscience  il  y  a  encore 
place  pour  le  contrôle. 

Môme  dans  le  rêve,  il  nous  arrive  parfois  de  douter  de 
la  réalité  de  ce  que  nous  croyons  voir  et  de  déclarer  que 
tout  cela  n’est  qu’un  rêve.  Quelques  idées  délirantes  ont 
leur  base  d’origine  dans  des  impressions  de  rêve.  Un 
affaiblissement  intellectuel  constitue  également  un  terrain 
favorable  pour  les  idées  délirantes,  comme  cela  s’observe 
dans  la  paralysie  générale,  la  démence  sénile. 

De  temps  à  autre,  on  peut  constater  un  point  de  départ 
réel  de  l’idée  délirante,  ce  qui  n’exclut  point  l’existence 
d’un  véritable  état  morbide  à  cause  de  toutes  les  concep¬ 
tions  erronées  qui  viennent  se  greffer  sur  l’idée  première 
et  de  l’impossibilité  dans  laquelle  on  se  trouve  de  raison¬ 
ner  avec  le  malade.  Ainsi,  l’idée  d’un  préjudice  chez  un 
persécuté-processif  se  rattache  à  une  injustice  réellement 
éprouvée,  mais  les  conséquences  que  ce  malade  en  tire 
peuvent  pourtant  être  délirantes  ;  de  môme,  un  persécuté 
qui  a  des  maux  d’estomac  peut  interpréter  d’une  manière 
délirante  l’impression  exacte  qu’il  éprouve  en  croyant,  par 
exemple,  qu’il  y  a  un  homme  couché  dans  son  corps. 

Le  degré  de  l’écart  qui  existe  entre  l’idée  délirante  et 
l’idée  juste  est  très  varié.  Un  persécuté-processif  appuiera 
parfois  ses  assertions  sur  des  arguments  logiques  très 
difficiles  à  réfuter,  tandis  que  des  paralytiques  généraux 


TROUBLES  De  l’association  des  idées.  69 

raconteront  qu’ils  ont  avalé  des  rochers  en  or,  et  des  mé¬ 
lancoliques  affirmeront  que  la  fin  du  monde  est  arrivée. 

Le  degré  de  fixité  des  idées  délirantes  varie  également. 
Des  maniaques  émettent  souvent,  par  simple  plaisanterie, 
des  idées  délirantes  ;  ils  appelleront,  par  exemple,  le  mé¬ 
decin  :  «  Votre  Éminence  »,  l’infirmière  :  «  Madame  la  com¬ 
tesse  ».  Mais,  dès  qu’ils  sont  dans  leur  état  de  surexcita¬ 
tion,  ils  donnent  ordinairement  à  chacun  son  vrai  nom. 

Les  diverses  expressions  des  délirants  se  succèdent 
aussi  variées  que  les  illusions  ou  les  hallucinations  elles- 
mêmes  dont  elles  dépendent  souvent.  Les  idées  absurdes 
des  paralytiques  généraux  sont  susceptibles  d’être  provo¬ 
quées  très  facilement  ;  à  des  questions  qu’on  leur  pose, 
les  malades  font  parfois  un  vrai  déballage  d’idées  déli¬ 
rantes  toujours  inédites.  Le  même  fait  s’observe  dans  la 
démence  paranoïde. 

Dans  les  diverses  formes  de  la  folie  paranoïque,  les 
idées  sont  plus  tenaces  ;  elles  le  sont  tout  particulière¬ 
ment  dans  le  délire  chronique  à  évolution  systématique  et 
progressif  [Magnan],  délire  dans  lequel  nous  constatons 
l’existence  de  l’idée  fixe  indéracinable,  qui  se  développe 
lentement,  progressivement,  pour  aboutir  à  un  système 
de  folie  formant  un  véritable  cercle  vicieux  et  cuirassé 
contre  toute  objection. 

La  teneur  des  idées  délirantes  dépend  presque  toujours 
de  l’état  cœnesthétique  dans  lequel  se  trouve  le  malade. 
Au  début  de  l’affection,  le  sujet  commence  souvent  par 
surveiller  trop  attentivement  tout  ce  qui  se  passe  autour 
de  lui.  Il  a  le  sentiment  que  tout  le  monde  s’occupe  de 
lui.  Plus  il  observe  et  plus  il  croit  qu’on  fait  des  allusions 
à  sa  personne. 

Toute  conversation  entre  des  personnes,  tout  rassemble¬ 
ment  dans  la  rue,  les  notes  publiées  dans  les  journaux, 
tout  se  rapporte  à  lui.  A  l’état  cœnesthétique  déprimé 
correspondent  des  idées  d’humilité  ou  bien  des  idées  hypo¬ 
condriaques.  Le  malade  se  considère  comme  indigne  ;  il  ne 
veut  plus  qu’on  lui  dise  «  vous  »  ;  il  déclare  qu’il  est 
souffrant,  malheureux,  damné.  A  cela  se  rattachent  les 
idées  d’influence  nuisible,  de  préjudice  et  de  persécution,  le 
malade  attribuant  la  cause  de  ses  malheurs  à  son  entou¬ 
rage.  Il  est  tourmenté,  guetté,  persécuté  de  toutes  les 
façons.  Assez  souvent  on  observe  des  formes  assez  pures, 
de  délire  de  la  jalousie  ou  de  délire  processif. 


70  PSYCHOPATHOLOGIE  GÉNÉRALE. 

Parmi  les  idées  mélancoliques  se  trouve  fréquemment  la 
peur  de  s’appauvrir  ( idées  de  pauvreté)  ;  de  plus,  beaucoup 
de  malades  se  croient  eux-mêmes  la  cause  de  leur 
souffrance  et  de  tous  les  malheurs  possibles  {idées  de 
culpabilité );  ou  bien  encore  ils  croient,  dans  leur  complet 
dégoût  de  la  vie  et  leur  désespérance,  que  tout  est  fini 
et  que  rien  ne  subsiste  plus  ( idées  de  négalion). 

Aux  idées  expansives  correspondent  les  idées  de  grandeur 
pouvant  affecter  les  formes  les  plus  variées.  Certains  ma¬ 
lades  croient  à  la  possibilité  de  la  réalisation  de  leurs  idées 
ambitieuses  ;  l’un  se  figure,  par  exemple,  être  d’origine 
noble  ;  un  autre  qu’il  est  sur  le  point  de  faire  une  inven¬ 
tion.  Chez  d’autres,  les  idées  de  grandeur  dénotent  un 
affaiblissement  intellectuel  total  ;  il  s’agit  alors  d’idées 
tout  à  fait  absurdes  :  le  malade  se  croit  Dieu,  ou  proprié¬ 
taire  de  milliards  de  navires,  de  diamants. 

Il  n’est  pas  rare  que  le  môme  malade  ait  à  la  fois  des 
idées  dépressives  et  expansives.  11  explique  lui-même  par¬ 
fois  ces  dernières,  en  disant  qu’un  homme  qui  a  observé 
autant  que  lui,  et  qui  a  été  aussi  gravement  persécuté, 
doit  nécessairement  être  quelqu’un  de  particulièrement 
important.  On  a  essayé,  d’après  la  nature  des  idées  déli¬ 
rantes,  d’établir  des  formes  spéciales,  comme  le  délire  de 
la  transformation  en  animaux ,  le  délire  érotique,  le  délire 
religieux,  le  délire  de  persécution  purement  physique  et 
même,  selon  l’espèce  de  cette  dernière  persécution,  on  a 
voulu  distinguer  encore  le  délire  électrique.  Cette  différen¬ 
ciation  et  cette  nomenclature  sont  complètement  inutiles. 
Il  est  clair  que  de  nouvelles  impressions  s’amalgament 
très  facilement  avec  les  idées  délirantes  et  en  établissent 
le  fonds.  Ainsi,  les  journaux  avaient  à  peine  parlé  de  la 
découverte  des  rayons  X  que  déjà  bien  des  aliénés 
s’imaginaient  être  influencés  par  eux.  11  est  parfaitement 
vrai  que  les  idées  délirantes  sont,  dans  quelques  psy¬ 
choses,  au  premier  plan  du  tableau  clinique  ;  mais,  dans 
la  plupart  des  troubles  mentaux,  ces  idées  n’ont  pas  plus 
d’importance  pathognomonique  que  la  fièvre  n’en  a,  par 
exemple,  dans  une  affection  de  nature  tuberculeuse. 

Ce  qui  importe  avant  tout,  c’est  d’établir  jusqu’à  quel 
point  les  idées  délirantes  indiquent  un  affaiblissement  in¬ 
tellectuel,  et  aussi  de  constater  s’il  s’est  déjà  déve¬ 
loppé  un  système  délirant  irrémédiable. 

L’influence  des  idées  délirantes  sur  la  conduite  générale 


TROUBLES  DE  L’ASSOCIATION  DES  IDEES.  71 

du  malade  est  plus  ou  moins  grande.  Plus  ces  idées  sont 
en  rapport  étroit  avec  l’état  cœnesthétique,  plus  elles  sont 
enracinées  et  systématisées,  et  plus  aussi  est  intense  leur 
empire  sur  les  actes  du  malade. 

Les  diverses  formes  du  travail  intellectuel  (association, 
reproduction  et  aperception  d’idées)  peuvent  être  exami¬ 
nées  et,  pour  ainsi  dire,  scientifiquement  mesurées.  Dans 
ce  but,  on  l'ait  exécuter  au  malade  une  série  de  problèmes 
intellectuels  de  difficulté  progressivement  croissante.  Ces 
diverses  épreuves  permettent,  par  la  constatation  de  la 
quantité  de  travail  accompli  dans  l’unité  de  temps,  de  se 
former  facilement  une  idée  des  aptitudes  du  malade 
au  travail  intellectuel.  Nous  voyons  alors  qu’au  cours  du 
travail  la  faculté  de  la  production  s’accroît  d’abord,  ce 
qui  est  évidemment  Y  effet  de  l'exercice',  puis,  ordinaire¬ 
ment,  au  bout  d’une  demi-heure  ou  d’une  heure  le  point 
culminant  est  atteint  et  la  courbe  redescend,  par  suite  de 
fatigue  croissante.  Cette  dernière  est  compensée  surtout 
par  le  repos  de  la  nuit,  tandis  que  l’exercice  peut  encore 
avoir  un  effet  consécutif  pendant  plusieurs  jours.  Dans 
l’idiotie  congénitale,  l’aptitude  à  l’exercice  intellectuel  est 
nulle;  elle  disparaît  souvent  aussi  dans  certaines  psychoses 
accompagnées  de  gâtisme  ;  la  démence  sénile,  la  paralysie 
générale,  la  démence  juvénile  sont  causes  de  cette  dispa¬ 
rition. 

L’ensemble  d’idées  et  de  sentiments  qui  constitue  la 
notion  du  «  moi  »  se  développe  chez  l’enfant  seulement 
dans  le  cours  de  la  première  année.  Dans  la  plupart  des 
psychoses,  le  «  moi  »  subit  dès  le  début  un  trouble  pro¬ 
fond  :  le  malade  s’occupe  de  sa  propre  personne  beau¬ 
coup  plus  qu’à  l’état  normal.  En  môme  temps,  les  rapports 
entre  le  «  moi  »  et  le  monde  extérieur  sont  modifiés. 

Les  malades  atteints  de  démence  précoce  deviennent 
de  plus  en  plus  indifférents  à  leur  propre  situation.  Dans  la 
paralysie  générale  et  la  démence  sénile,  l’altération  de  la 
conscience  de  sa  propre  personnalité  est  particulièrement 
profonde.  Les  épileptiques,  en  dehors  des  accès,  ont  la 
plupart  du  temps  une  notion  bien  conservée  de  leur  per¬ 
sonnalité  ;  ils  ont  conscience  de  leur  affection  et  jusqu’à 
un  certain  point  portent  sur  elle  un  jugement  régulier. 


72 


PSYCHOPATHOLOGIE  GÉNÉRALE. 


D.  —  TROUBLES  DES  SENTIMENTS  AFFECTIFS 

Toute  sensation  est  accompagnée  d’une  note  cœnes- 
thétique  qui  peut  être  tantôt  un  sentiment  de  plaisir  ou 
bien  un  sentiment  de  déplaisir  ;  entre  ces  deux  états 
se  trouve  une  zone  d’indifférence. 

Wundt  signale,  en  outre,  dans  Tordre  affectif,  d’une 
part  les  sentiments  de,  tension  et  de  relâchement,  et 
d’autre  part  les  sentiments  d’excitation  et  d’inhibition. 
Ces  deux  dernières  manières  d’être  de  l’état  cœnesthétique 
présentent  plutôt,'  à  mou  avis,  une  modification  de  l’acte 
de  volonté  et  non  de  l’état  cœnesthétique.  Bien  que  nous 
ne  puissions  rien  affirmer  d’absolu  au  sujet  des  change¬ 
ments  physiologiques  qui  se  produisent  dans  l’écorce 
cérébrale  parallèlement  aux  modifications  de  l’humeur, 
nous  devons  constater  que  ces.  changements  se  manifes¬ 
tent  pourtant  de  la  manière  la  plus  claire  par  les  effets 
qu’ils  exercent  [probablement  par  l’entremise  du  pneu¬ 
mogastrique]  sur  l’innervation  du  cœur,  des  vaisseaux  et 
de  la  respiration.  Se  basant  sur  ces  effets,  on  a  même 
prétendu  (Lange)  que  la  disposition  d’humeur  et  l’état 
affectif  résultent  des  modifications  survenues  dans  l’in¬ 
nervation  de  ces  divers  organes.  Dans  le  sentiment  de 
plaisir,  le  pouls  est  ralenti,  mais  plus  ample  ;  dans  celui 
de  déplaisir,  il  est  accéléré  et  affaibli  ;  dans  l’état  d’exci¬ 
tation,  les  pulsations  sont  plus  fortes,  et  dans  l’état  d’in¬ 
hibition  elles  sont  plus  faibles.  Le  sentiment  de  tension 
est  accompagné  d’un  arrêt  dans  l’activité  respiratoire,  et 
celui  de  relâchement  d’une  accélération  de  la  même 
fonction. 

Nous  désignons  sous  le  nom  d 'émotions  des  phénomènes 
psychiques  qui  dérivent  et  se  composent  de  sentiments 
affectifs..  Un  état  durable  d’associations  de  sentiments  est 
ce  que  nous  appelons  disposition  d'humeur.  En  particulier 
le  sentiment  intérieur  de  soi-même,  ou  la  cceneslhésie, 
exprime  l’état  de  notre  humeur. 

On  nomme  sentiments  esthétiques  des  sentiments  com¬ 
posés  dans  le  domaine  des  sens  de  la  vue  et  de  Touïe. 

Sous  le  nom  d 'état  émotionnel  ou  affect ,  on  comprend  un 
ensemble  de  sentiments  qui  exerce  sur  nous  un  effet  plus 
ou  moins  intense.  Dans  la  normale,  l’état  émotionnel 
dépend  d’abord  de  la  disposition  générale  de  l’humeur.  Il 


SENTIMENTS  AFFECTIFS. 


TROUBLES  DES 


73 


est  subordonné  ensuite  à  l’ensémble  d’idées  remplissant 
actuellement  notre  conscience. 

Au  point  de  vue  pathologique,  l’état  émotionnel  peut 
subir  un  trouble  au  point  de  vue  de  son  intensité.  Dans  les 
cas  de  diminution  de  l’émotivité,  le  malade  devient  indiffé¬ 
rent  à  l’égard  de  sa  propre  situation,  envers  ses  proches, 
et,  en  général,  pour  tout  ce  qui  jusque-là  l’avait  intéressé. 
Quand  l’état  émotionnel  est  au  contraire  augmenté,  le 
malade  est  excité. 

Ainsi,  les  violents  accès  de  colère  chez  les  épileptiques 
sont  un  exemple  de  cette  augmentation  dans  l’intensité  de 
l’état  émotionnel.  Les  états  affectifs  avec  dépression  sont 
extrêmement  fréquents;  ils  alternent  parfois  soit  avec 
l’indifférence,  soit  avec  l’humeur  gaie.  Certains  malades 
demeurent  longtemps  sous  la  domination  de  la  sphère 
émotionnelle.  Tantôt  c’est  un  état  émotionnel  gai  qui 
accompagne  toutes  les  idées,  tantôt  c’est  une  combinaison 
de  sentiment  triste  avec  de  l’angoisse  ;  souvent  aussi,  il 
s’agit  d’une  dépression  combinée  avec  de  l’excitation, 
donnant  lieu  à  une  humeur  agressive.  Il  n’est  pas  rare  que 
l’intensité  de  la  dépression  aille  jusqu’au  dégoût  de  la  vie 
et  jusqu’au  suicide.  L’état  émotionnel  gai  est  caractéris¬ 
tique  pour  la  manie  ;  cette  note  gaie  est  tellement  forte 
que  les  malades  se  mettent  à  rire  en  apprenant  la  nouvelle 
de  la  mort  de  leurs  proches;  ils  rient  de  leurs  maux  de 
dents,  de  leurs  blessures.  Chez  les  épileptiques,  on  trouve 
fréquemment  un  état  de  douce  euphorie  ;  malgré  leur 
lamentable  position,  ces  malades  se  sentent  contents  et 
satisfaits. 

La  sensibilité  profonde  générale  est  très  fréquemment 
troublée.  Les  malades  perdent  le  sentiment  de  la  faim  et 
bien  des  fois  refusent  toute  nourriture.  D’autres  fois,  c’est 
le  sentiment  de  la  satiété  qui  fait  défaut  et  les  malades 
avalent  gloutonnement  tout  ce  qui  leur  tombe  sous  la  main. 

Le  sentiment  de  la  douleur  n’est  pas  toujours  accom¬ 
pagné  de  celui  de  déplaisir.  Des  fractures,  des  abcès,  des 
îjlessures  les  plus  graves  se  produisent  souvent  sans  que 
les  aliénés  manifestent  de  la  douleur.  Une  malade  mon¬ 
trait  en  riant  son  doigt  atteint  de  panaris  qu’elle  avait 
ouvert  elle-même.  Parfois,  il  est  vrai,  quelque  insensibles 
que  semblent  être  les  malades,  il  s'agit  exclusivement 
d’une  incapacité  d’exprimer  la  douleur.  Un  sujet  atteint 
de  stupeur,  qui,  depuis  des  mois,  n’avait  plus  parlé,  se  mit 


74 


PSYCHOPATHOLOGIE  GÉNÉRALE. 


pourtant  à  gémir  lorsqu’on  lui  enleva'  avec  la  cuillère 
tranchante  les  granulations  d’une  plaie  déterminée  par 
une  brûlure. 

Dans  le  domaine  sexuel,  on  constate  parfois  de  l’excita¬ 
tion  génitale  dans  l’idiotie,  la  démence  précoce,  au  début 
de  la  paralysie  générale,  dans  la  démence  sénile  et  dans 
les  états  maniaques.  Mais  souvent  le  sens  génital  est  dimi¬ 
nué  et  éteint  ;  notamment,  chez  les  hystériques,  les  besoins 
sexuels  sont  souvent  nuis  ;  chez  les  morphinistes  avancés 
et  les  paralytiques  généraux  survient  habituellement  l’im¬ 
puissance.  Nous  parlerons  plus  loin  des  impulsions 
sexuelles. 

On  constate  fréquemment  des  troubles  du  sentiment 
esthétique  tout  à  fait  au  début  de  la  paralysie  générale 
et  de  la  démence  sénile,  de  même  que  des  altérations  des 
sentiments  éthiques  et  religieux. 

E.  -  TROUBLES  DE  LA  VOLONTÉ 
'  Un  sentiment  violent  peut  donner  lieu  à  un  mouve¬ 
ment  instinctif.  La  faim  pousse  à  la  recherche  instinctive 
de  la  nourriture,  la  peur  conduit  à  des  mouvements  ins¬ 
tinctifs  de  fuite  ou  de  résistance.  Les  mouvements  provo¬ 
qués  par  l’activité  des  muscles  sont  tantôt  automatiques, 
tantôt  instinctifs,  tantôt  volontaires  ou  spontanés.  Les 
mouvements  automatiques  ne  sont  pas  accompagnés  de 
phénomènes  de  la  conscience.  Ce  sont,  ou  bien  des  mouve¬ 
ments  réflexes,  comme  dans  la  contraction  du  quadriceps, 
qui  se  produit  quand  on  frappe  sur  le  tendon  rotulien  ;  ou 
bien  des  mouvements  simultanés  ou  concomitants,  dans  les¬ 
quels  l’excitation  motrice  due  à  un  réflexe  ou  à  un  acte 
volontaire  s’étend  sur  d’autres  nerfs  moteurs.  Ainsi,  par 
exemple,  la  compression  de  la  mâchoire  accompagnant  un 
fort  serrement  de  main  est  un  mouvement  dit  simultanée 
Sont  également  des  phénomènes  moteurs  concomitants  ces 
légers  mouvements  des  muscles  de  la  face  ou  d’une  autre 
région  du  corps  qui,  même  chez  l’homme  normal,  accom¬ 
pagnent  certaines  idées.  Les  mouvements  instinctifs  sont 
des  actes  correspondant  à  un  sentiment  isolé,  tandis  que 
les  mouvements  volontaires  sont  le  résultat  d’un  conflit  de 
plusieurs  sentiments.  La  distinction  entre  ces  diverses 
sortes  de  mouvements  n’est  pas  toujours  réalisable  d’une 
manière  précise.  Par  exemple,  le  mouvement  respiratoire 


LA  VOLONTE. 


TROUBLES  DE 


75 


se  fait  généralement  d’une  façon  réflexe  ;  il  varie  sous 
l’influence  des  émotions,  mais  il  peut  être  accéléré  ou 
ralenti  par  la  volonté.  D’un  acte  d’abord  volontaire  peut 
sortir  un  mouvement  plus  ou  moins  réflexe,  par  suite  de 
l’exercice  continu.  Ainsi,  chez  un  pianiste  bien  entraîné, 
les  mouvements  des  doigts  s’accomplissent  d’une  façon 
inconsciente. 

La  volonté  subit  chez  les  aliénés  divers  troubles.  En 
premier  lieu,  il  faut  indiquer  l’ex citation  de  cette  faculté 
qui  est  un  symptôme  extrêmement  fréquent.  Cette  excita¬ 
tion  se  montre,  dans  bien  des  cas,  accompagnée  d’un 
trouble  correspondant  dans  l’association  des  idées.  Ainsi, 
dans  la  manié,  l’excitation  de  la  volonté  se  produit  en 
même  temps  que  la  fuite  des  idées.  Sous  l'influence  de 
cette  excitation,  le  malade  devient  irritable  et  très  versatile 
dans  ses  réactions.  Chaque  nouvelle  émotion  est  pour  lui 
une  occasion  d’excitation  plus  forte,  tandis  qu’en  écartant 
toute  impression  nouvelle  on  calme  plus  ou  moins  le 
sujet. 

Dans  cet  état  d’excitation  de  la  volonté,  les  malades 
ont  toujours  quelque  chose  à  faire  ;  ce  sont  des  actes  par 
lesquels  ils  arrivent  à  décharger  leur  besoin  de  mouve¬ 
ment.  Ce  qui  prouve  que  cette  surexcitation  n’est  nulle¬ 
ment  une  conséquence  de  la  fuite  des  idées  ou  d’une  mau¬ 
vaise  disposition  d’humeur,  c’est  qu’il  n’est  pas  rare  de  la 
trouver,  chez  ces  malades,  combinée  avec  un  ralentissement 
de  la  pensée  et  avec  de  la  dépression. 

Chez  un  autre  groupe  de  malades  nous  trouvons,  au 
lieu  de  ce  besoin  d'activité,  une  excitation  d’ordre  automa¬ 
tique  aboutissant  à  une  décharge  impulsive  des  fonctions 
motrices.  Les  malades  atteints  de  démence  précoce  à 
forme  catatonique  présentent  souvent  des  mouvements 
uniformes  :  ils  inclinent  la  tête,  remuent  les  bras,  courent 
en  tournant  en  cercle.  Il  en  est  qui  s’agitent  avec  fureur, 
qui,  tout  en  ne  quittant  pas  leur  lit,  sautent  en  l’air,  s’ar¬ 
rachent  la  chemise  et  se  blessent.  Chez  beaucoup  de  ma¬ 
lades,  l’excitation  va  de  pair  avec  des  illusions  et  des  hallu¬ 
cinations,  bien  qu’il  ne  soit  pas  facile  de  se  prononcer 
d’une  manière  précise  sur  l’action  réciproque  de  ces  deux 
phénomènes.  Chez  beaucoup  d’alcooliques,  ce  besoin 
d’agitation  est  certainement  tout  aussi  primitif  que  les 
troubles  sensoriels, "puisque  nous  constatons  déjà  assez 
souvent  cette  activité  maladive  chez  le  buveur  qui  n’a  pas 


ŸCHO  PATHOLOGIE  GÉNÉRALE. 


d’hallucinations.  Quoi  qu’il  en  soit,  les  troubles  sensoriels 
conduisent  fréquemment  à  des  actes  déterminés,  par 
exemple  à  fuir,  à  chercher  à  attraper  des  insectes  ou  des 
souris.  Ce  qu’on  peut  dire,  c’est  que  l'excitation  motrice 
peut  dépendre  d’une  émotion  violente,  comme  cela  se 
passe  parfois  dans  la  mélancolie.  Ainsi,  une  femme  forte¬ 
ment  déprimée  cria  sans  relâche  pendant  des  mois  si  vio¬ 
lemment  qu’on  l’entendait  au  loin,  dans  la  rue.  Les  états 
d’excitation  furibonde  des  épileptiques  paraissent  assez 
souvent  se  produire  automatiquement,  sans  aucune  parti¬ 
cipation  de  la  conscience.  En  tout  cas,  il  y  a  ordinaire¬ 
ment,  à  la  suite  de  l’excitation,  de  l’amnésie.  Une  légère 
excitation  s’observe  souvent  chez  les  déments  séniles. 
Chez  les  hystériques,  le  besoin  d’activité  et  d’entreprises 
diverses  dépend  souvent  de  leurs  conceptions  délirantes. 

Par  opposition  à  cette  excitation,  il  n’est  pas  rare  de 
trouver  une  diminution  plus  ou  moins  accusée  de  la psycho- 
molililé  ou  de  la  volonté.  Quand  ce  symptôme  est  très 
développé,  il  peut  se  produire  une  impossibilité  presque 
absolue  de  réagir,  bien  que  les  yeux  ouverts  du  malade 
ou  quelques  faibles  mouvements  qu’il  essaye  d’accom¬ 
plir  prouvent  qu’il  n’est  pas  inconscient.  Cette  impuissance 
de  mouvement,  cette  immobilité,  est  ce  qu’on  appelle  la 
stupeur.  Une  partie  de  ces  cas  s’explique  par  l’indifférence 
et  l’absence  d’intérêt  pour  les  impressions  du  monde 
extérieur  ;  par  conséquent,  on  peut  les  considérer  comme 
résultant  de  la  faiblesse  d’aperception.  Dans  d’autres  cas, 
toute  l’attention  du  malade  est  accaparée  par  les  troubles 
sensoriels,  par  exemple  par  les  voix,  ce  qui  fait  que 
d’autres  excitations  n’ont  aucune  influence  sur  lui.  En 
pareil  cas,  il  s’agit  de  ce  qu’on  nomme  la  pseudo-stupeur. 
Cependant,  la  plupart  du  temps,  il  s’agit  dans  ces  cas  d’un 
véritable  trouble  de  la  volonté. 

En  opposition  avec  le  besoin  d’activité  du  maniaque, 
nous  trouvons  l 'arrêt  psychomoteur  accompagné  d’ordi¬ 
naire  d’un  sentiment  de  profonde  dépression.  C’est  la 
stupeur  mélancolique.  Quelquefois,  cet  arrêt  psychomoteur 
coïncide  avec  un  état  affectif  gai,  ce  qui  constitue  la 
stupeur  maniaque.  Il  s’agit  en  pareils  cas  d’un  ralentisse¬ 
ment  de  tous  les  mouvements.  Les  malades  parlent  à  voix 
basse  et  lentement  ;  ils  hésitent  en  écrivant  ;  parfois  ils 
s’arrêtent  tout  court  dans  leur  marche,  puis  recommencent 
et  n’avancent  que  péniblement.  Leur  démarche  est  lourde, 


TROUBLES  DE  LA  VOLONTÉ. 


77 


les  pas  sont  petits;  ordinairement,  le  malade  refuse  de  se 
lever  et  reste  des  semaines  ou  des  mois  au  lit.  Il  faut  le 
forcer  à  parler,  à  manger,  souvent  môme  à  aller  à  la 
garde-robe. 

Chez  les  catatoniques,  on  constate  une  autre  forme  de 
stupeur.  Chez  eux,  l’absence  de  réactions  motrices  est 
souvent  encore  plus  grande.  Tandis  que  dans  la  forme 
d’arrôt  psychomoteur  on  peut  encore  constater  l’existence 
d’une  réaction,  quelque  lente  qu’elle  soit,  ici  elle  est 
quelquefois  complètement  absente  ou  bien  se  produit 
d’une  façon  mal  appropriée  au  but.  Souvent  les  malades  ne 
clignotent  même  pas  quand  on  approche  de  leur  œil  une 
pointe  d’aiguille.  Parfois  on  réussit,  à  force  d’insistances, 
d’encouragements,  de  sommations,  à  provoquer" une  réac¬ 
tion,  mais  elle  n’est  que  fugitive  et  se  dissipe  rapidement. 
Si  un  malade  à  l’état  de  stupeur  doit  compter  de  1  à  20, 
il  récite  les  nombres  lentement  et  en  hésitant.  Mais  un 
catatonique  en  stupeur  commence  par  ne  pas  réagir  du 
tout,  et  puis,  à  la  sixième  ou  huitième  invitation,  se  met 
à  réciter  rapidement  toute  la  série  des  nombres  demandés. 
Kraepelin  a  donné  le  nom  de  barrière  de  la  volonté  à  ce 
trouble,  dans  lequel  le  mouvement  initial  est  pénible, 
tandis  que  la  suite  de  l’acte  s’opère  facilement.  On  trouve 
dans  la  stupeur  calalonique  les  symptômes  du  négativisme 
et  de  l 'automatisme  passif,  dont  nous  allons  avoir  à  parler. 
Dans  la  stupeur  avec  négativisme,  les  muscles  sont  si 
fortement  tendus  que  les  bras  et  les  jambes  sont  raides 
comme  des  planches  et  qu’aucune  force  ne  peut  arriver 
à  les  ployer  ;  parfois  survient  dans  ces  cas  une  cyanose 
des  extrémités  et  du  visage.  La  distinction  entre  les  formes 
de  la  stupeur  avec  arrêt  de  la  volonté  et  celles  de  la 
stupeur  avec  interception  de  la  volonté  est  très  importante 
au  point  de  vue  du  pronostic  :  dans  le  premier  cas  on 
peut  espérer  la  guérison  de  l’accès,  tandis  que  chez  le 
catatonique  on  doit  craindre  la  chronicité,  l’incurabilité. 

Dans  la  paralysie  générale  et  la  démence  sénile,  on 
constate  parfois  des  états  de  stupeur  accompagnés  de 
troubles  de  la  conscience.  Dans  l’hystérie  ou  l’épilepsie, 
des  états  d’impuissance  de  réaction  ou  de  stupeur  ne  sont 
point  rares  également. 

L’excitation  et  la  stupeur  sont  des  états  qui  peuvent 
s’observer  chez  le  même  malade.  Ainsi,  dans  la  catatonie, 
par  exemple,  on  observe  fréquemment  aussi  bien  de  l’exçi- 


78 


PSYCHOPATHOLOGIE  GÉNÉRALE. 


tation  impulsive  que  de  l’interception  de  la  volonté.  De 
môme,  dans  les  états  d’excitation  alternant  avec  la  dépres¬ 
sion,  la  psychomotilité  du  malade  oscille  et  passe  du 
besoin  d’activité  à  l’arrêt  de  la  volonté.  Dans  l’intoxication 
par  l’alcool,  il  survient  d’abord  une  phase  d’excitation, 
puis  une  phase  de  pa¬ 
ralysie;  les  choses  se 
passent  de  même  dans 
l’intoxication  aiguë 
par  le  chloroforme, 
l’éther,  le  chloral.  Une 
intoxication  chronique 
par  l’alcool,  la  mor¬ 
phine  et  la  cocaïne  pro¬ 
duit  un  affaiblissement 
profond  de  la  volonté. 
Chez  certains  mala¬ 
des,  nous  trouvons  en 
môme  temps  une  aug¬ 
mentation  et  une  dimi¬ 
nution  de  la  psycho¬ 
motilité  :  diminution, 
par  -  exemple,  pour  la 
fonction  motrice  du 
langage  et  surexcita¬ 
tion  pour  toutes  les 
autres  fonctions  mo¬ 
trices. 

Une  autre  forme  de 
trouble  de  la  volonté 
consiste  dansla  sugges- 
Fig.  5.  —  Femme  neurasthénique,  tibilité  plus  ou  moins 
non  aliénée,  plongée  dans  le  som-  prononcée  qu’on  re- 
meil  hypnotique.  trouve  facilement  chez 

les  débiles,  les  alcoo¬ 
liques,  les  malades  sous  le  coup  d’états  émotionnels 
violents  ou  de  conceptions  délirantes  accompagnées  ou 
non  de  troubles  sensoriels. 

Une  augmentation  de  la  suggestibilité  existe  surtout 
dans  les  états  d'hypnose.  Chez  un  grand  nombre  de  sujets 
on  peut,  en  écartant  toute  excitation  extérieure  et  en 
insistant  auprès  d’eux,  à  l’aide  d’exhortations  pressantes, 
provoquer  l’idée  de  s’endormir.  La  figure  5  montre  une 


TROUBLES  DE  LA  VOLONTÉ.  79 

femme  plongée  de  cette  façon  dans  le  sommeil  hypnotique. 
Dans  ces  conditions,  la  volonté  se  relâche  et  il  n’entrc 
dans  la  conscience  du  sujet  en  expérience  que  les  idées 
éveillées  par  l’opérateur. 

Chez  quelques  hypnotisés,  la  période  de  somnolence, 
pendant  laquelle  le  sujet  peut,  par  sa  propre  volonté. 


Fig.  C  et  7.  —  Deux  jeunes  liiles,  non  aliénées,  mises  en  calaleps.e 
par  suggestion  hypnotique. 

se  soustraire  à  la  suggestion  et  refuser  de  s'endormir,  est 
suivie  d'une  phase  de  sommeil  plus  ou  moins  profond  pen¬ 
dant  lequel  on  peut  lui  suggérer  des  idées,  des  troubles 
de  la  sensibilité,  des  actes  même.  C’est  ce  qui  constitue 
Yalilomalisme  par  suggestion.  Le  sujet  hypnotisé  peut  être 
mis  il  l’état  de  catalepsie,  c’est-à-dire  que  ses  membres 
demeurent  dans  toute  position  où  ils  ontétémispar  l'expé¬ 
rimentateur,  ainsi  que  le  représentent  les  figures  6,  7  et  8. 
Il  accomplit,  en  outre,  par  ordre,  diversactes  et  mange,  par 
exemple,  des  pommes  de  terre,  persuadé  que  ce  sont  des 


PSYCHOPATHOLOGIE  GÉNÉRALE. 


pommes.  A  l’égard  des  ordres  qu’on  lui  donne,  il  se  com¬ 
porte  comme  un  enfant  ou  comme  un  soldat.  Il  va  môme 
jusqu’à  commettre  des  crimes  qu’on  lui  ordonne  de  faire 
pendant  son  sommeil  hypnotique.  Bien  plus,  on  peut 
suggérer  des  actes  qui  ne  sont  accomplis  par  le  sujet 
qu’après  le  réveil,  de  même  que  les  troubles  de  la  sen¬ 
sibilité  provoqués  pendant  le  sommeil  hypnotique  peuvent 
persister  au  réveil.  Ce  sont  là  des  phénomènes  de  suggestion 
post-hypnotique,  sur  laquelle  repose  l’application  [à  la  vérité 
peu  étendue]  del’hypnotisme  à  la  thérapeutique  (Voy.  ch.  x). 
On  peut  suggérer  aussi  la  cessation  d'actes  habituels, 
comme  l’abstention  de  boissons  alcooliques,  la  renon¬ 
ciation  à  des  sensations  et  à  des  idées.  On  fait  ainsi  ce 
qu’on  appelle  des  suggestions  négatives.  On  peut  même,  par 
suggestion  pendant  l’hypnose  très  profonde,  produire  une 
amnésie  postérieure,  c’est-à-dire  suggérer  l’oubli  d’im¬ 
pressions  postérieures  au  réveil.  L’analogie  de  l’hypnose 
avec  le  sommeil  et  le  rêve  est  assez  grande.  Chez  des  sujets 
névropathiques,  les  idées  puisées  dans  les  rêves  les  poussent 
aussi  parfois  à  commettre  des  actes  correspondants.  A  cet 
égard,  on  doit  citer  en  première  ligne  les  sujets  atteints 
de  somnambulisme.  La  seule  différence  c’est  que,  dans 
l’hypnotisme,  il  s’agit  d’une  influence  venant  du  dehors. 
Certaines  personnes  suggestibles  se  laissent  influencer 
même  sans  qu’il  soit  besoin  de  les  endormir.  Chez  elles,  on 
peut  pratiquer  la  suggestion  à  l'état  de  veille. 

L’ automatisme  par  suggestion  s’observe  à  l'état  de  veille 
chez  des  aliénés  et  même  d’une  façon  assez  appréciable 
chez  des  sujets  sains  d’esprit. 

Descatatoniques,  surtout  ceux  avec  stupeur,  manifestent, 
souvent-à  un  haut  degré,  le  phénomène  de  la  catalepsie  ou 
de  la  flexibilité  céréeuse ..  Ils  restent,  par  exemple,  long¬ 
temps  debout  sur  une  seule  jambe.  Ils  tiennent  le  bras 
horizontalement  pluslongtemps  qu’ils  nepourraient  jamais 
le  faire  par  leur  propre  volonté.  Un  malade  tenait  pendant 
une  demi-heure,  avec  le  bras  étendu,  un  poids  de  14  livres. 
Les  figures  9  et  10  sont  des  exemples  d’attitudes  catalep¬ 
tiques  chez  les  catatoniques. 

Ces  phénomènes  cataleptiformes  s’observent  parfois 
aussi  dans  la  stupeur  de  la  folie  intermittente,  dans 
l’épilepsie,  chez  les  idiots.  De  plus,  c’est  encore  à  cet 
automatisme  par  suggestion  qu’est  due  la  production  des 
phénomènes  dits  symptômes  d’écho.  Un  sujet  imite  auto- 


81 


TROUBLES  DE  LA  VOLONTÉ. 

matiquement  les  mouvements  qu’on  fait  devant  lui  :  con¬ 
torsions,  gestes,  paroles;  il  présente  ainsi  des  symptômes 
qu’on  peut  désigner  par  les  termes  d'échopraxie,  d’écho¬ 
mimie  et  d ’écholalie.  L’échomimie  s’observe  souvent  à  l’état 
normal  :  un  visage  riant  amène  le  rire  sur  d’autres  visages 
et  une  expression  sombre  produit  fréquemment  un  effet 
analogue.  Peut-être  l’effet  contagieux  bien  connu  du  bâille¬ 
ment  se  rattache-t-il  au  môme  ordre  de  phénomènes. 


Fig.  8.  —  Femme  hypnotisée,  en  état  de  catalepsie. 

L’écholalie  n’est  pas  rare  chez  les  enfants;  cette  tendance 
exerce  même  une  grande  influence  dans  l’étude  des  langues. 

Parmi  les  aliénés,  ce  sont  principalement  les  déments  pré¬ 
coces  sans  agitation  qui  présentent  ces  divers  phénomènes 
d’écho. 

On  retrouve  également  chez  les  catatoniques  et  les  hébé- 
phréniques  une  diminution  anormale  de  la  suggestibilité 
qui  se  manifeste  en  particulier  dans  le  symptôme  dit  nècja- 
Weygandt.  —  Atlas-manuel  de  Psychiatrie.  6 


82 


PSYCHOPATHOLOGIE  GÉNÉRALE. 


livisme.  Les  malades,  non  seulement  n’exécutent  pas  ce 
qu’on  les  invite  à  faire,  mais  encore  y  opposent  de  la  résis¬ 
tance,  ou  bien  font  tout  le  contraire  de  ce  qu’on  leur  de¬ 
mande.  Ils  retirent  la  main  au  lieu  de  la  donner,  ferment 


les  yeux  au  lieu  de  les  ouvrir,  sortent  du  lit  au  lieu  de  se 
coucher.  D’autres,  comme  les  malades  représentées  par  les 
figures  11  et  12,  se  cachent  fréquemment  en  se  couchant 
sous  la  couverture  ou  en  se  mettant  dans  un  coin  de  la 


-TROUBLES  DE' LA  VOLONTÉ.  83 

chambre  avec  la  tête  enveloppée.  Dans  un  certain  nombre 
de  cas  de  stupeur,  le  négativisme  est  très  marqué,  au  point 
que  les  malades  opposent  une  violente  résistance  à  toute 
tentative  de  ployer  leurs  membres,  qu’ils  raidissent  tant 
qu’ils  peuvent.  Dans  les  cas  les  plus  accentués,  il  y  a  néga¬ 
tivisme  actif,  un  véritable  effort  de  résistance  active. 

Précisément,  chez  ces  mômes  malades  qui  présentent 
une  altération  profonde  de  la  volonté,  avec- augmentation 
ou  diminution  de  la  suggestibilité,  les  actes  isolés  sont 
souvent  caractérisés,  soit  par  de  l’uniformité.  —  ou  la  sté- 


Fig.  11.  —  Femme  calatonique  avec  négativisme. 

réotypie,  —  soit  par  un  manque  d’adaptation  au  but  ou  par 
leur  inopportunité.  Ces  derniers  actes  se  caractérisent  par 
les parapraxies,  les  altitudes  bizarres  et  les  tics.  Les  malades 
adoptent  spontanément  une  attitude  quelconque,  qu’ilscon- 
servent  pendant  des  heures  et  même  pendant  des  journées 
entières  :  ils  s’agenouillent,  restent  penchés  hors  du  lit,  ou 
les  jambes  en  l’air,  comme  le  malade  représenté  par  la 
figure  13,  mordent  leur  chemise,  leurs  cheveux,  restent  éten¬ 
dus  avec  un  morceau  de  pain  dans  la  bouche,  allongent 
démesurément  les  lèvres,  se  livrent  à  des  mouvements 
bizarres,  comme  dans  la  valse,  faire  des  cabrioles,  tourner 


84  PSYCHOPATHOLOGIE  GÉNÉRALE. 

en  rond,  tambouriner,  remuer  la  tête,  grincerdes  dents.  Les 
différents  actes  delà  vie  ordinaire,  comme  manger,  marcher, 
saluer,  sont  exécutés  d’une  manière  étrange.  Ces  manifesta¬ 
tions  seront  décrites,  avec  plus  de  détails,  dans  la  partie  de 
l’ouvrage  qui  traitede  la  démence  précoce  (Voy.  chap.xvm). 

L’état  émotionnel  s’accompagne  de  phénomènes  physio¬ 
logiques  parallèles,  non  seulement  du  côté  du  cœur,  du 
pouls  et  de  la  respiration,  mais  encore  du  côté  des  muscles. 
A  cet  égard,  les  réactions  mimiques  et  pantomimiques 
sont  surtout  importantes  à  connaître.  Chez  beaucoup 
d’aliénés,  les  expressions  mimiques  correspondent  à  leur 


Fig.  12.  —  Femme  dans  une  attitude  catatonique  singulière. 

état  émotionnel,  absolument  comme  chez  des  individus 
sains  d’esprit;  la  seule  différence  est  que  chez  les  malades 
l’intensité  et  la  durée  de  l’émotion  sont  généralement  plus 
grandes.  Dans  l’état  émotionnel  gai  du  maniaque  ou  de 
l’alcoolique,  les  narines  sont  dilatées,  les  ailes  du  nez 
relevées,  les  paupières  démesurément  ouvertes  et  le  regard 
est  ordinairement  fixe.  Dans  l’état  émotionnel  triste  du 
mélancolique,  les  ailes  du  nez  sont  au  contraire  abaissées, 
les  narines  étroites,  les  paupières  généralement  demi- 
closes,  les  yeux  tirés  en  dedans;  en  outre,  il  se  produit, 
par  la  contraction  du  muscle  sourcilier,  des  rides  verti- 


TROUBLES  DE  LA  VOLONTÉ.  85 

cales  du  Iront,  au-dessus  du  nez;  à  l’état  de  calme,  le  front 
est  généralement  ridé  transversalement  par  la  contraction 
du  muscle  frontal.  Assez  souvent  on  voit  aussi,  à.  la 
partie  inférieure  et  médiane  du  front,  des  plis  verticaux 
portant  au-dessus  des  plis  transversaux,  de  manière  à 
former  un  T.  La  bouche,  dans  l’état  émotionnel  gai  ou 
triste,  est  légèrement  agitée  et  entr’ouverte.  Chez  les  sujets 
déprimés,  la  bouche  est  fermée.  Ses  coins  sont  abaissés 
et  la  lèvre  supérieure  est  légèrement  tendue.  Sous  l’in¬ 


fluence  d’une  vive  préoccupation  pénible  toute  prête  à 
passer  à  l’état  d 'angoisse,  les  divers  muscles  de  la  face  sont 
contractés,  les  dents  fortement  serrées,  le  front  se  ride, 
tandis  que  le  regard  reste  généralement  fixe. 

Chez  un  certain  nombre  de  malades,  l’expression  du 
visage  est  altérée  par  des  troubles  d’innervation,  comme 
une  hémiparésie  faciale  ou  une  paralysie  complète  de 
toute  la  musculature  de  la  face. 

Quelques  malades  ont  une  expression  du  visage  que 
nous  chercherions  en  vain  chez  des  sujets  normaux. 

C’est  ici  le  lieu  de  noter  l’expression  résultant  de  la 
tension  générale  des  muscles  du  visage  chez  les  malades 


PSYCHOPATHOLOGIE  GÉNÉI 


catatoniques  atteints  de  stupeur,  et  aussi  l’expression  créée 
chez  ces  malades  par  la  paramimie  et  les  tics  des  muscles 
de  la  face.  En  pareil  cas,  il  ne  saurait  plus  être  question  du 
principe  des  associations  musculaires  habituelles  que 
Darwin  établit  pour  une  série  de  formes  d’expressions  et 
que  Wundt  admet  aussi  jusqu’à  un  certain  point.  Au 
contraire,  les  expressions  du  visage  s’écartent  ici  qualita¬ 
tivement  de  toutes  les  conditions  normales  et  paraissent 
être  dénaturées  en  vertu  de  troubles  primordiaux  de  la 
volonté.  Ces  attitudes  des  muscles  du  visage  sont  compa¬ 
rables  aux  parapraxies,  aux  attitudes  bizarres  et  à  certains 
actes  de  ces  malades  qui  résultent  d’une  décharge  motrice 
spontanée  n’ayant  aucun  but. 

On  voit  alterner,  chez  ces  catatoniques,  une  grande 
variété  de  grimaces,  de  ricanements,  de  grincements,  de 
clignotements,  de  spasmes  de  la  bouche,  de  contorsions- 
d’une  partie  de  la  face.  Les  lignes  du  regard,  au  lieu 
d’être  convergentes,  sont  souvent  parallèles.  D’autres  fois, 
les  malades  ne  regardent  jamais  en  face. 

Certains  sujets,  fortement  hallucinés,  frappent  par 
l’expression  anxieuse  de  leur  visage. 

Chez  bien  des  sujets  les  gestes  expriment  nettement 
l’émotion  violente  qui  les  étreint.  Chez  d’autres,  on 
constate  des  tics,  des  gestes  et  des  attitudes  qui  n’ont 
aucun  sens. 

Mais,  bien  souvent  aussi,  on  ne  trouve  dans  la  mimique, 
les  gestes  et  les  attitudes  des  aliénés  aucun  signe  qui 
puisse  aider  au  diagnostic  de  l’état  mental. 

La  parole  est  l’acte  d’expression  le  plus  complexe.  Chez 
les  aliénés  on  trouve  : 

1°  Des  troubles  d’articulation,  par  exemple  des  défauts 
de  prononciation  chez  les  paralytiques  généraux,  comme 
l’achoppement  des  syllabes,  la  parole  scandée  ( dyslalie )  ; 

■  2°  Des  troubles  corticaux  de  la  parole,  se  manifestant 
par  les  diverses  formes  d’aphasie,  au  sujet  desquelles  nous 
renvoyons  aux  traités  de  neurologie  ( dysphasie )  ; 

3°  Des  troubles  de  la  parole,  survenant  à  la  suite  dé 
lacunes  exclusivement  psychiques,  et  portant  principale¬ 
ment  sur  le  sens  du  débit  (dyslogie). 

Beaucoup  d’idiots  présentent  du  mutisme  d’origine  psy 
chique. 

Les  propos  des  aliénés  dépendent  des  conditions  dans 
lesquelles  se  font  l’association  et  l’aperception  des  idées, 


TROUBLES  DE  LA  VOLONTÉ.  87 

question  que  nous  avons  déjà  traitée.  La  meilleure  indi¬ 
cation  de  ces  conditions  nous  est  fournie  par  les  expres¬ 
sions  parlées,  beaucoup  mieux  que  par  des  phrases 
écrites.  Les  malades  ne  s’expliquent  que  rarement  eux- 
mèmes  sur  la  façon  dont  leur  pensée  évolue.  Quelquefois, 
cependant,  ils  déclarent  que  les  pensées  leur  traversent 
la  tête  en  masse  et  au  galop.  Mais,  outre  la  teneur,  il 
faut  aussi  tenir  compte  de  la  forme  de  l’expression.  La 
fuite  des  idées  chez  le  maniaque  est  ordinairement  accom¬ 
pagnée  d’un  besoin  de  parler,  qui  à  son  tour  réagit 
souvent,  par  l’intermédiaire  de  sons  qui  se  succèdent 
rapidement,  sur  l’affaiblissement  de  l’association  dans 
le  phénomène  de  la  «  fuite  des  idées  ».  En  pareil  cas, 
c’est  le  son  qui  constitue  l’élément  causal  de  l’association. 
L’arrêt  psychomoteur  se  manifeste  avant  tout  dans  le 
domaine  de  la  parole,  soit  par  le  mutisme,  soit  par  la 
parole  chuchotée  ou  lente.  Le  mutisme  s’observe  très 
souvent  chez  les  malades  présentant  des  idées  de  néga¬ 
tion.  Il  subsiste  parfois  encore  longtemps  comme  une 
sorte  de  tic,  après  que  le  malade  est  revenu  à  l’état  nor¬ 
mal.  Le  désordre  du  langage,  que  Forel  a  désigné  sous  le 
nom  de  salade  de  mois,  est  dû,  pour  une  bonne  part,  à  une 
décharge  verbale  motrice  qui  s’accomplit  sans  associa¬ 
tion.  Les  attitudes  stéréotypées  et  les  actes  incohérents 
ont  une  étroite  parenté  avec  les  expressions  de  langage  où 
l’on  constate  aussi  soit  de  fréquentes  répétitions,  des  phrases 
ou  des  mots  stéréotypés,  soit  des  transitions  brusques,  inco¬ 
hérentes,  soit  enfin  des  néologismes  plus  ou  moins  longs  et 
absurdes.  [Un  malade  français  a  forgé,  d’après  Masse- 
Ion,  les  mots  suivants:  «  Coormenilmegehlation  »,  «  tradi- 
giejlaire  »,  «  endrametluables  ».  [  On  trouve  des  assem¬ 
blages  de  sons  inarticulés  ne  correspondant  à  aucun 
mot,  par  exemple  :  «  dbudine  de  guegaga  ».  On  entend 
même  des  phrases  entières  qui  semblent  prises  dans  des 
langues  de  création  nouvelle  sans  aucun  sens  :  «  ILe  gelo- 
dustuwaban  wogahen  alan  li  anlian,  ah  Dieu!  Kolangwi 
du  glung  wien  zùner  »,  etc.  La  stéréotypie  du  langage 
conduit  souvent  à  la  verbigération,  à  la  répétition  sans  fin 
d’un  même  mot  ou  d’une  même  phrase. 

Cette  variété  d’expressions  du  langage  correspond 
complètement  dans  son  essence  aux  autres  déviations 
d’ordre  moteur  observées  chez  les  malades  atteints  do 
démence  précoce.  C’est  bien  injustement  qu’on  avait 


PSYCHOPATHOLOGIE  GÉNÉRALE. 


considéré  ces  tics  et  ces  attitudes  bizarres  comme  la  con¬ 
séquence  d’ordres  transmis  par  des  troubles  sensoriels. 
Quand  on  examine  les  tics  analogues  du  langage,  cette 
explication  ne  peut  se  soutenir,  car  il  est  impossible  a  priori 
d’admettre  que,  dans  les  décharges  verbales  motrices  qui 
se  produisent  avec  une  grande  rapidité,  chaque  mot  et 
chaque  phrase  soient  dictés  par  une  «  voix  ». 

L 'écriture  présente  les  caractères  ataxiques  chez  les 
paralytiques  généraux.  Chez  ces  derniers,  l’écriture  est  en 
outre  tremblante  comme  dans  la  démence  sénile  et  le  dé¬ 
lire  alcoolique.  De  plus,  on  constate  souvent  par  l’écri¬ 
ture  des  lacunes  de  la  mémoire,  des  omissions  ou  des 
redoublements  de  mots  ou  de  lettres,  de  la  paragraphie. 
Les  maniaques  écrivent  avec  une  rapidité  toujours  crois¬ 
sante  et  avec  des  lettres  qui  acquièrent  rapidement  des 
dimensions  de  plus  en  plus  fortes. 

Les  malades  déprimés  écrivent  avec  hésitation,  recom¬ 
mencent  souvent  et  avancent  péniblement.  Chez  les  cata- 
toniques,  nous  observons  souvent  une  longue  hésitation  ; 
puis  ils  finissent  par  écrire  couramment.  On  trouve 
souvent  aussi  des  ratures,  des  barbouillages,  des  mots 
soulignés  ou  répétés  un  grand  nombre  de  fois,  des  signes 
bizarres.  Dans  le  dessin,  on  trouve  également  une  répéti¬ 
tion  des  mêmes  lignes.  Un  malade,  par  exemple,  dessinait 
des  douzaines  d’arcs  de  cercle  remplis  d’organes  géni¬ 
taux.  Les  épileptiques  écrivent  correctement,  avec  minu¬ 
tie  ;  leurs  dessins  sont  extrêmement  soignés,  mais  souvent 
banaux  et  sans  goût. 

Parfois  la  volonté  est  impuissante  à  réprimer  une  ten¬ 
dance  violente  à  un  acte.  L’émotion  dont  ce  dernier  dé¬ 
pend  est  si  puissante  que  les  idées  habituelles  du  sujet, 
qui  pourraient  l’entraver,  ne  peuvent  rien  contre  lui.  Déjà 
chez  l’enfant  et  chez  l’homme  primitif,  il  est  difficile 
d’opposer  par  des  raisonnements  une  résistance  à  des 
passions  violentes.  Chez  les  aliénés,  ce  raisonnement  est 
encore  plus  impuissant,  les  émotions  et  les  désirs  sont 
chez  eux  beaucoup  plus  intenses  ;  chez  eux  donc,  nous 
nous  trouvons  souvent  en  présence. de  véritables  impul¬ 
sions,  de  tendances  morbides  irrésistibles. 

Chez  les  épileptiques,  on  constate  l’impulsion  aveugle  à 
courir,  à  frapper,  à  détruire.  Les  hystériques  commettent 
d’une  manière  instinctive  et  impulsive  des  mensonges 
et  des  détournements.  Les  dégénérés  manifestent  parfois 


SYMPTÔMES  PHYSIQUES. 


l’impulsion  au  meurtre,  à  l'incendie,  à  d’autres  actes  crimi¬ 
nels.  Pour  satisfaire  l’instinct  de  la  faim,  le  malade  n’est 
arrêté  ni  par  le  dégoût  ni  par  le  raisonnement.  On  en  voit 
qui  avalent  parfois  des  cheveux,  des  cailloux  ou  des  excré¬ 
ments  ( coprophagie ). 

C’est  sur  le  terrain  sexuel  que  se  manifestent  particuliè¬ 
rement  souvent  des  troubles  de  cet  ordre.  Tandis  que  les 
besoins  sexuels  de  l’homme  normal  peuvent  être  plus  ou 
moins  facilement  réprimés  par  lui,  chez  certains  malades 
se  déclarent  des  tendances  à  l’onanisme  effréné,  à  des 
actes  sexuels  accomplis  sur  des  enfants^  des  cadavres, 
des  statues,  le  premier  objet  venu.  Il  s’agit  alors  d’une 
altération  morbide  de  l’instinct  génital,  de  véritables 
renversions  sexuelles,  comme  la  pédérastie  ou  la  tribadie,  la 
jouissance  voluptueuse  à  frapper  ou  à  se  laisser  frapper 
avant  ou  pendant  l’acte  génital,  le  sadisme  ou  le  maso¬ 
chisme,  la  concentration  du  penchant  sexuel  sur  un  objet 
ou  le  fétichisme.  Ces  anomalies  de  l’instinct  sexuel  se  pré¬ 
sentent  à  titre  symptômatique  dans  certaines  affections 
mentales,  et  plus  particulièrement  chez  les  dégénérés 
(Voy.  chap.  xm). 

Enfin,  signalons  encore  chez  certains  sujets  la  produc¬ 
tion  d’actes  qui  parviennent  à  être  exécutés  en  dépit  de  la 
conscience  que  leur  auteur  a  de  leur  caractère  morbide, 
et  malgré  les  efforts  souvent  considérables  qu’il  fait  pou 
y  résister.  Ce  sont  des  actes  forcés  ou  des  impulsions.  Se 
rattachent  à  ce  phénomène  le  besoin  de  proférer  des  pa¬ 
roles  inconvenantes  (la  coprolalie),  de  troubler  des  solen¬ 
nités,  de  mettre  le  feu  ( pyromanie ),  d’inscrire  tous  les  noms, 
de  tout  compter  ( arithmomanie ),  etc.,  faits  analogues  aux 
idées  obsédantes,  aux  phobies.  Ces  états  de  contrainte  de 
la  volonté  constituent  des  symptômes  qui  s’observent 
dans  diverses  psychoses.  Ils  se  manifestent  d'unè  façon 
particulièrement  remarquable  dans  le  délire  obsessif  et 
impulsif. 


V.  —  SYMPTÔMES  PHYSIQUES 


Les  signes  dits  de  dégénérescence  ont  été  décrits  aux 
pages  29  et  suivantes.  Les  malformations  du  crâne  seront 
traitées  au  chapitre  Diagnostic. 


90  SYMPTÔMES  PHYSIQUES. 

Planche  II.  Fig.  2.  —  Hématome  auriculaire  récent  chez  un 
paralytique  général. 

Planche  II.  Fig.  1,  3  et  4.  —  Hématomes  auriculaires  anciens, 
après  résorption  de  la  tumeur  sanguine  locale. 

Les  symptômes  physiques  du  côté  du  système  nerveux 
sont  particulièrement  importants  à  connaître. 

Des  paralysies  surviennent,  en  partie  en  raison  du  trouble 
psychique,  par  exemple  les  paralysies  hystériques.  D’au¬ 
tres  paralysies  se  produisent  à  la  suite  de  graves  lésions 
organiques  du  système  nerveux  central.  Telles  sont  les 
paralysies  corticales  chez  les  paralytiques  généraux,  les 
séniles,  les  porencéphales  ;  les  paralysies  consécutives 
aux  lésions  bulbaires  et  protubérantielles  ;  les  para¬ 
lysies  déterminées  par  une  lésion  de  la  moelle  épinière, 
comme  cela  s’observe  quelquefois  dans  la  paralysie  génê^- 
raie.  De  plus,  il  existe  des  paralysies  dues  à  des  lésions 
des  nerfs  périphériques,  notamment  dans  les  diverses 
névrites. 

Des  crises  convulsives  s’observent  dans  l’épilepsie,  l’hys¬ 
térie,  la  paralysie  générale  et  les  affections  organiques 
du  cerveau.  Dans  l’épilepsie,  les  absences  et  les  vertiges 
sont  communs;  mais  il  s’en  produit  également  dans  la 
démence  précoce,  la  paralysie  générale  et  beaucoup 
d’autres  affections  mentales.  Des  manifestations  telles  que: 
crises  convulsives,  «  arc  de  cercle  »,  mouvements  désor¬ 
donnés,  évanouissements,' se  rencontrent  non  seulement 
dans  l’hystérie,  mais  encore  isolément  dans  les  états  ma¬ 
niaques  et  au  début  de  la  démence  précoce. 

Des  symptômes  isolés  d’excitation,  comme  les  soaô/’esanfs, 
les  spasmes  de  certains  muscles  ou  des  membres,  peuvent 
s’observer  non  seulement  dans  des  psychoses  liées  à  des 
lésions  cérébrales  localisées,  mais  aussi  dans  la  paralysie 
générale  et  l’idiotie. 

Des  contractures  se  déclarent  soit  à  .la  suite  d’une 
lésion  organique  du  faisceau  pyramidal,  soit  sous  l’in¬ 
fluence  de  l’hystérie,  soit,  enfin,  par  inactivité,  comme  cela 
se  produit  chez  certains  idiots  et  chez  les  malades  atteints 
de  stupeur. 

On  observe  une  série  de  troubles  de  coordination  mo¬ 
trice  de  la  parole  ou  de  la  motilité  des  membres  dans  des 
affections  dues  à  des  lésions  organiques  localisées  du  cer¬ 
veau  et  dans  la  paralysie  générale.  On  observe  fréquem- 


SYMPTÔMES  PHYSIQUES.  91 

ment  dans  la  paralysie  générale  une  démarche  spasmo¬ 
dique  ou' tabétique. 

Le  tremblement  se  constate  très  nettement  à  la  langue 
et  aux  doigts  écartés.  Il  s’en  produit  souvent  chez  les 
hystériques.  Les  paralytiques  généraux  et  les  séniles  ont 
un  tremblement  à  forme  plus  lente.  Les  paralytiques  géné¬ 
raux  tirent  souvent  la  langue  par  saccades  et  lui  impriment 
des  mouvements  de  balancement.  [La  langue  tirée  au  dehors 
tremble  en  masse  et  exécute,  selon  l’expression  consacrée 
(Magnan),  des  «  mouvements  de  trombone  ».] 

Les  alcooliques  ont  d’abord  un  tremblement  à  oscilla¬ 
tions  légères,  latérales  ;  ce  tremblement  devient,  cepen¬ 
dant,  dans  des  cas  avancés,  d’une  extrême  violence,  comme 
dans  le  delirium  tremens,  par  exemple.  Un  tremblement 
à  l’occasion  des  mouvements  intentionnels  se  manifeste 
parfois  à  titre  isolé  dans  la  paralysie  générale  et  surtout 
dans  la  sclérose  en  plaques.  Les  épileptiques  présentent 
quelquefois  un  tremblement  violent  qui  rappelle  celui  des 
alcooliques.  Les  intoxications  saturnine,  mercurielle, 
morphinique,  tabagique,  s’accompagnent  également  de 
tremblement.  Des  symptômes  choréiques  et  athétosiques 
existent  parfois  chez  des  idiots.  Le  nyslagmus  est  fréquent 
chez  les  paralytiques  généraux. 

Quelquefois,  l’impulsion  pour  faire  un  mouvement 
intentionnel  se  transmet  à  d’autres  muscles,  de  sorte  qu’il 
se  produit  des  mouvements  associés  internes  qui  s’obser¬ 
vent  principalement  chez  les  paralytiques  généraux  et  les 
déments  séniles. 

L’état  [statique  et  dynamique]  des  pupilles  est  assez 
souvent  troublé.  La  différence  entre  le  diamètre  des 
pupilles  [leur  inégalité]  est  fréquente  dans  la  paralysie 
générale.  Quelquefois,  les  pupilles  sont  extrêmement  dila¬ 
tées  ou,  au  contraire,  trop  rétrécies.  La  réaction  des 
pupilles  à  la  lumière  [le  réflexe  lumineux]  est  bien  des 
fois  lente,  paresseuse  ou  .même,  chez  bien  des  paraly¬ 
tiques  généraux,  supprimée.  Chez  les  séniles  et  dans 
la  syphilis  cérébrale,  on  retrouve  la  même  immobilité  des 
pupilles,  qui  existe  également  chez  les  grands  buveurs, 
chez  des  sujets  à  l’état  de  profonde  ivresse,  fréquemment 
chez  les  épileptiques  à  l’état  de  mal  et  quelquefois  même 
chez  des  hystériques  en  attaque  (A.  Westphal).  Les  mor- 
phinistes  ont  ordinairement  du  myosis.  Dans  certains 
cas,  les  pupilles  se  rétrécissent  pour,  aussitôt,  se  redilater 


92  SYMPTÔMES  PHYSIQUES. 

Planche  III.  —  Escarres  graves  dans  la  région  fessière,  à  l’ischion 
et  au  scrotum  chez  un  épileptique  moribond  avec  incontinence 
des  matières  fécales. 

de  nouveau.  Parfois,  on  observe  des  oscillations  durables 
du  diamètre  des  pupilles.  Il  est  rare  que  le  réflexe  de  l’ac¬ 
commodation  soit  altéré. 

Une  diminution  du  réflexe  cornéen  et  conjonctival  s’ob¬ 
serve^  parfois  dans  l’hystérie.  Fréquemment  aussi,  on 
trouve  '  dans,  cette  dernière  affection  l’absence  du  réflexe 
pharyngé.  Les  réflexes  des  membres  supérieurs  ont  peu 
d’importance. 

Lés  réflexës  abdominal  et  crémastérien  sont  parfois 
affaiblis  ou  inégaux. 

Dans  un  grand  nombre  de  psychoses,  les  réflexes  rolu- 
liens  sont  plus  ou  moins  exagérés.  Chez  les  paralytiques 
généraux,  cette  exagération  est  la  plupart  du  temps  très 
prononcée.  Cependant,  il  y  a  beaucoup  de  cas  de  para¬ 
lysie  générale  où  ces  réflexes  sont  entièrement  abolis. 
Parfois,  le  réflexe  rotulien  est  supprimé  par  une  affec¬ 
tion  intercurrente  :  le  tabes,  une  polynévrite,  une  attaque 
de  colapsus.'  Ce  réflexe  est  parfois  affaibli  sous  l’influence 
d’une  forte  intoxication  alcoolique.  Il  n’est  pas  rare 
d’observer  le  phénomène  du  clonus  du  pied,  en  particu¬ 
lier  chez  les  paralytiques  généraux,  quoiqu’il  puisse  se 
rencontrer  aussi  chez  les  déments  séniles  et  chez  certains 
épileptiques,  hystériques  fet  neurasthéniques.  Les  réflexes 
plantaires  sont  souvent  affaiblis. 

La  diminution  de  la  sensibilité  à  la  douleur  est  un 
symptôme  fréquent  au  début  de  la  paralysie  générale  ; 
dans  les  périodes  ultérieures  de  cette  affection,  on  observe 
souvent  une  complète  analgésie.  Les  paresthésies  ne  sont 
pas  rares  dans  la  neurasthénie,  l’hystérie,  la  paralysie 
générale  et  les  polynévrites. 

La  céphalalgie  est  fréquente  dans  la  paralysie  générale, 
la  syphilis  cérébrale,  les  états  hallucinatoires  très  accusés, 
l’hystérie,  la  neurasthénie  et  l’épilepsie.  La  migraine  s'ob¬ 
serve  de  temps  à  autre  chez  les  épileptiques.  Les  paralyti¬ 
ques  généraux  présentent  parfois  la  migraine  ophtalmique. 

Les  sécrétions  salivaire  et  lacrymale  sont  ordinairement 
sous  la  dépendance  des  causes  psychiques. 

[Un  malade  de  Guislain  disait:  «  Je  ne  puis  plus  pleurer, 
mes  yeux  sont  aussi  secs  que  mon  cœur  ».] 


Tab.3. 


SYMPTÔMES  PHYSIQUES.  93 

Les  malades  qui  souffrent  d’un  arrêt  des  fonctions  men¬ 
tales  se  plaignent  parfois  d’une  sécheresse  de  la  bouche. 

La  tachycardie  s’observe  principalement  chez  les  agités. 
Dans  les  états  de  dépression,  on  constate,  plus  souvent, 
de  la  bradycardie.  On  trouve  une  augmentation  de  la 
tension  vasculaire  dans  la  dépression  mélancolique  et  la 
stupeur  et  une  diminution  considérable  de  cette  tension 
chez  les  paralytiques  généraux  avancés.  La  pression  san¬ 
guine  est  diminuée  dans  les  états  de  dépression,  et  aug¬ 
mentée  dans  la  manie. 

L 'artériosclérose  s’observe  très  fréquemment,  particu¬ 
lièrement  dans  la  paralysie  générale  et  dans  les  affections 
mentales  séniles  ou  préséniles. 

On  observe  parfois,  chez  les  aliénés,  des  troubles  de  la 
température.  La  fièvre  peut  être  constatée  chez  des  paraly¬ 
tiques  généraux  à  la  suite  de  complications,  particulière¬ 
ment  à  la  suite  de  troubles  vésicaux  ou  intestinaux,  des 
ictus,  des  accès  de  violente  agitation.  Une  température 
anormalement  basse,  pouvant  descendre  à  30°  et  même 
au-dessous,  s’observe  quelquefois  dans  la  stupeur,  l’agita¬ 
tion  avec  collapsus  consécutif,  la  paralysie  générale. 

[Esquirol  disait  que  la  folie  est  une  affection  sans 
fièvre.  Sous  cette  forme,  la  proposition  est  aujourd’hui 
inexacte.  Les  modifications  de  la  température,  en  plus  ou 
en  moins,  sont,  au  contraire,  très  fréquentes  dans  les 
diverses  formes  de  la  folie,  surtout  dans  celles  qui  sont 
dues  aux  intoxications,  aux  infections  et  aux  auto-intoxi¬ 
cations.  A  côté  des  modifications  de  la  température  cen¬ 
trale,  on  a  étudié  en  France  (Auguste  Voisin)  les  tempé¬ 
ratures  locales  chez  les  aliénés  :  chez  certains  excités 
maniaques,  par  exemple,  la  température  de  la  partie 
supérieure  du  corps  peut  être  d’un  degré  plus  élevée  que 
la  température  de  la  partie  inférieure.] 

Les  fondions  digestives  et  celles  de  la  nutrition  générale 
sont  souvent  troublées.  La  gloutonnerie,  de  même  que  le 
refus  de  nourriture,  sont  souvent  des  troubles  d’origine 
psychique.  Le  poids  du  corps  diminue  chez  beaucoup 
d’aliénés,  surtout  chez  les  agités  et  les  déprimés.  Les 
sujets  qui  s’acheminent  vers  la  démence,  les  paralytiques 
généraux  deviennent  parfois  obèses.  Souvent,  le  poids 
des  malades  diminue,  malgré  l’alimentation  la  plus  abon¬ 
dante,  et  tombe  quelquefois  de  plus  delks,500  par  jour.  La 
diarrhée  se  montre  quelquefois  après  une  période  de 


94 


SYMPTÔMES  PHYSIQUES. 


constipation  ;  parfois,  il  survient  de  l’atonie  des  muscles 
intestinaux  avec  un  météorisme  extrêmement  prononcé; 

Des  troubles  de  la  vessie  sont  fréquents  dans  la  paralysie 
générale  avancée;  La  rétention  d’urine  .est,  quelquefois, 
déterminée  par  une  modification  purement  psychique, 
comme  dans  les  états  de  stupeur  ou  d’hystérie. 

L’impuissance  survient  chez  les  paralytiques  généraux, 
certains  crétins,  les  morphinistes,  les  alcooliques  avancés 


Fig.  14.  -  Escarre  de  gravité  moyenne.  Grâce  à  un  bain  quotidien 
prolongé  de  cinq  heures,  la  petite  ulcération  disparut  en  quatorze 
jours  et  la  grande  se  réduisit  de  moitié. 


et  les  onanistes  dégénérés.  On  trouve  une  excitation  de 
1  instinct  sexuel  dans  la  débilité  mentale  congénitale  et 
au  début  de  certaines  psychoses,  comme  la  démence  pré¬ 
coce,  la  manie,  la  paralysie  générale,  la  démence  sénile. 

La  sécrétion  urinaire  est  souvent,  comme  toutes  les 
fonctions  d  ordre  végétatif,  plus  ou  moins  diminuée  chez 
lesmalades  atteints  de  stupeur.  On  constate  une  augmen¬ 
tation  de  la  sécrétion  urinaire  dans  les  affections  dues  à 
des  lésions  cerebrales  localisées.  Les  recherches  sur  la 
composition  chimique  des  urines  des  aliénés  en  sont 
encore  a  la  période  de  début. 

Dans  les  états  d’épuisement  et  d’agitation,  dans  le  délire 


SYMPTÔMES  PHYSIQUES.  95 

alcoolique,  et  quelquefois  dans  la  paralysie  générale,  on 
trouve  parfois  dans  les  urines  de  l'albumine  et  des 
propeptones.  On  a  établi  d’une  façon  isolée  la  présence 
de  sucre  dans  l’urine  des  sujets  atteints  de  lésions  céré¬ 
brales  localisées.  Des  malades  qui  refusent  la  nourriture, 
et  aussi  certains  paralytiques  généraux,  ont  de  l’acétone 
dans  leur  haleine  et  dans  l’urine. 

Des  troubles  de  la  menstruation  s’observent  fréquemment. 
Nous  avons  déjà  parlé  (p.  19  et  suiv.)  des  rapports  qui 


Fig.  15.  —  Escarre  très  grave. 

existent  entre  les  affections  des  organes  génitaux  de  la 
femme,  particulièrement  les  affections  puerpérales,  et  les 
troubles  mentaux.  On  trouve  de  l’aménorrhée  chez  des 
femmes  atteintes  d’alcoolisme,  de  morphinisme,  de  créti¬ 
nisme. 

La  peau  présente  souvent  des  altérations  pathologiques 
profondes.  Avant  tout,  notons  l’apparition  de  l’escarre, 
qui  se  produit  ordinairement  chez  des  malades  très  amai¬ 
gris,  à  la  suite  d’un  alitement  trop  prolongé  et  d’un 
manque  de  propreté.  L’escarre  siège,  généralement,  aux 
fesses  (Voy.  iîg.  14  et  15),  aux  talons,  aux  coudes,  à 


96'  SYMPTOMATOLOGIE  GÉNÉRALE  ET  MARCHE  DE  LA  FOLIE. 

l’ischion,  au  scrotum  (Voy.  pl.  III).  Cependant,  on  peut 
observer  l’apparition  d’escarres  chez  des  paralytiques 
généraux,  malgré  tous  les  soins  de  propreté,  et  cela  sur 
•des  régions  du  corps  qui  ne  sont  exposées  à  aucune  com¬ 
pression.  En  pareil  cas,  il  s’agit  avant  tout  d’une  modifi¬ 
cation  profonde  de  la  nutrition  de  la  peau. 

On  observe  souvent  des  tumeurs  sanguines  d’origine 
traumatique  se  produisant  entre  le  périchondre  et  le  carti¬ 
lage  :  au  niveau  de  l’oreille  (hématome  auriculaire),  du 
nez,  des  côtes.  Insuffisamment  traitées,  ces  tumeurs  san¬ 
guines  peuvent  donner  lieu  à  des  abcès.  Habituellement, 
elles  se  résorbent  lentement,  en  laissant  une  cicatrice 
plus  ou  moins  difforme  (Voy.  pl.  II,  fig.  2,  hématome  auric. 
récent,  et  fig.  1,  3  et  4,  hématomes  auric.  anciens). 

[On  admet  généralement  aujourd’hui,  avec  certains 
auteurs,  et  en  particulier  avec  M.  Magnan,  que  les  héma¬ 
tomes  auriculaires  sont  dus  le  plus  souvent  à  des  violences 
exercées  sur  la  personne  des  aliénés.  Loin  d’être  excep¬ 
tionnelle,  comme  l’enseignaient  encore  quelques  cliniciens 
il  y  a  dix  ou  quinze  ans,  cette  origine  traumatique  est 
commune.  Actuellement,  ces  tumeurs  sanguines  sont  très 
rares,  parce  que  le  traitement  des  aliénés  est  plus  humain.] 

Parmi  les  traumatismes,  il  faut  signaler  aussi  la  mor¬ 
sure  de  la  langue,  si  fréquente  dans  les  attaques  d’épi¬ 
lepsie  (Voy.  pl.  IX). 


VI.  -  SYMPTOMATOLOGIE  GÉNÉRALE  ET  MARCHE 
DE  LA  FOLIE 

Les  divers  symptômes  peuvent  se  ramener  à  des  tableaux 
cliniques  déterminés.  Dans  certains  cas,  un  seul  sym¬ 
ptôme  se  trouve  tellement  prédominant  qu’un  examen 
superficiel  pourrait  faire  croire  à  l’existence  d’un  trouble 
isolé  de  nature  émotionnelle  ou  hallucinatoire,  et  que 
toutes  les  autres  facultés  du  sujet  sont  normales.  Cette 
manière  de  voir  serait  erronée.  Assez  souvent,  il  est  facile 
d’établir  qu’un  trouble  existait  déjà  depuis  longtemps 
avant  de  se  manifester  comme  un  symptôme  très  accusé. 
Des  idées  délirantes  et  môme  des  troubles  sensoriels 
restent  souvent  cachés  pendant  des  mois.  Au  lieu  de  se 
contenter  de  la  constatation  d’un  symptôme  isolé,  il  faut 
s’appliquer  à  la  recherche  d’un  tableau  clinique  d’en- 


.SYMPTOMATOLOGIE  GÉNÉRALE  ET  MARCHE  DE  LA  FOLIE.  97 

semble,  tenant  compte  de  toutes  les  fonctions  psychiques 
du  malade.  Ici,  comme  dans  toutes  les  autres  branches 
de  la  médecine,  se  confirme  ce  fait  d’observation  que  le 
symptôme  le  plus  apparent  n’est  pas  forcément  et  toujours 
le  plus  essentiel  ou  le  plus  décisif  pour  le  diagnostic.  # 

Il  faut,  en  outre,  rechercher  la  cause  qui,  dans  la  plupart 
des  maladies  infectieuses,  est  constituée  par  un  agent  bac¬ 
térien. 

On  sait,  d’autre  part,  que  l’évolution  d’une  maladie  est 
d’ordinaire  assez  régulière  et  caractéristique.  La  nomen¬ 
clature  psychiatrique,  en  partie  déjà  surannée,  ne  permet 
guère  de  se  prononcer  sur  l’évolution  des  variétés  morbides 
qu’on  ne  peut  déterminer  qu’après  une  analyse  clinique 
très  approfondie.  Ainsi,  sous  le  nom  de  mélancolie,  par 
exemplè,  on  désignait  souvent  toute  affection  mentale 
dans  laquelle  un  état  cœnesthétique  triste  occupe  le  pre¬ 
mier  plan.  Or,  il  y  a  des  affections  psychiques  qui  sur¬ 
viennent  à  l’âge  d’involution  et  qui  présentent  cet  état  de 
tristesse  pendant  toute  leur  durée,  en  môme  temps  que 
des  signes  d’un  affaiblissement  des  facultés  intellectuelles. 
D'un  autre  côté,  il  existe  des  états  mentaux  qui  se  carac¬ 
térisent  en  apparence  par  une  mauvaise  disposition  d’hu¬ 
meur  semblable  à  celle  que  nous  venons  d’indiquer;  or,  à 
l’analyse  du  tableau  clinique  d’ensemble  de  ces  états,  on 
constate  que  la  tristesse  résulte  ici  d’un  arrêt  psychomo¬ 
teur  et  d’un  arrêt  de  l’idéation.  Dans  cette  dernière  forme 
clinique,  l’évolution  est  absolument  différente  :  les  troubles 
mentaux  surviennent  ordinairement  beaucoup  plus  tôt;  ils 
alternent  avec  d’autres  troubles,  et  guérissent  parfois  en 
laissant  une  tendance  à  de  nouveaux  accès. 

Chez  d’autres  sujets  déprimés  atteints  de  ce  qu’on  a 
appelé  la  mélancolie  avec  stupeur,  ce  qui  frappe  dès  le 
début  c’est,  d’une  part,  outre  une  forte  stupeur,  le  désac¬ 
cord  entre  l’expression  triste  du  visage  et  les  lamentations, 
et,  d’autre  part,  le  vide,  l’insignifiance  des  propos.  A  ces 
troubles  s’ajoutent  bientôt  des  illusions  et  des  hallucina¬ 
tions,  ainsi  que  des  idées  de  négation  et  des  tics.  Ces 
malades  passent  encore  par  d’autres  états,  jusqu’à  ce 
qu’ils  versent  dans  la  démence  définitive. 

Les  malades  excités  sont  souvent  désignés  sous  le  nom 
de  fous  furieux  ou  maniaques.  La  plupart  du  temps,  l’état 
cœnesthétique  de  ces  sujets  est  gai.  Or,  on  en  voit  qui  gué¬ 
rissent,  parfois  après  un  accès  de  dépression  passagère  avec 
Weygandt.  —  Atlas-manuel  de  Psychiatrie.  7 


98  SYMPTOMATOLOGIE  GÉNÉRALE  ET  MARCHE  DE  LA  FOLIE. 

arrêt  de  l’idéation,  et  qui  présentent  une  tendance  à  de 
nouveaux  accès.  On  en  observe  d’autres,  au  contraire,  qui 
s’acheminent  vers  Y  affaiblissement  des  facultés  intellec¬ 
tuelles.  Or,  les  premiers  présentent  le  phénomène  de  la 
fuite  des  idées  avec  désordre  de  la  pensée  ;  les  derniers,  au 
contraire,  répètent  les  mêmes  phrases  d’une  façon  stéréo¬ 
typée;  leur  langage  est  incohérent;  ils  ont  la  folie  d’oppo¬ 
sition  ou  du  négativisme  et  se  livrent  à  de  nombreux  tics 
ou  grimaces.  Il  est  tout  aussi  important  de  distinguer  ces 
deux  catégories  de  malades  de  la  façon  la  plus  précise, 
qu’il  importe,  par  exemple,  dans  un  cas  de  pneumonie, 
d’établir  s’il  s’agit  d’une  pneumonie  catarrhale,  diphté¬ 
rique,  tuberculeuse  ou  pesteuse.  Nous  avons  déjà  parlé 
des  différences  qui  séparent  la  stupeur. des  divers  états 
caractérisés  par  la  faiblesse  des  réactions  psychiques. 

Souvent,  on  établit  un  diagnostic  symptomatique,  comme 
celui  de  confusion  mentale  hallucinatoire,  pour  des  cas  dans 
lesquels  les  malades  présentent  des  troubles  sensoriels, 
de  l’insomnie  et  une  désorientation  apparente.  Cepen¬ 
dant,  le  diagnostic  des  illusions  et  des  hallucinations  n’est 
pas  toujours  facile  à  établir.  En  outre,  la  confusion  men¬ 
tale  est  souvent  moins  grande  qu’elle  ne  paraît  au  pre¬ 
mier  coup  d’œil.  Un  certain  nombre  de  malades  tombent 
dans  l’affaiblissement  intellectuel  incurable  après  que 
des  signes  toujours  de  plus  en  plus  typiques  de  la  démence 
précoce  ont  fait  leur  apparition.  Précisément,  chez  des 
sujets  de  cet  ordre,  il  y  a  souvent  moyen,  malgré  leur 
très  forte  agitation,  de  provoquer,  à  force  d’insistance, 
des  notions  exactes  d’orientation.  D’autres  malades,  dont 
la  confusion  mentale  est  beaucoup  plus  accusée,  sont 
sous  le  coup  d’un  facteur  épuisant,  et  peuvent  pourtant 
arriver  à  une  guérison  complète. 

Nous  avons  déjà  parlé  du  peu  d’importance  que  présente 
le  délire  au  point  de  vue  pathognomonique.  Ainsi,  une 
excitation  hallucinatoire  et  des  conceptions  délirantes 
variées  dominent  fréquemment  dans  le  tableau  clinique 
d’une  paralysie  générale.  Or,  ce  qui  permet  de  différencier 
cette  dernière  de  tous  les  autres  états  morbides  dans  les¬ 
quels  on  peut  observer  des  troubles  délirants  analogues, 
ce  sont  :  le  processus  progressif  de  son  évolution  et  la 
constatation  d’un  certain  nombre  de  signes  physiques. 

Le  terme  délire  indique  un  état  de  trouble  dans  la  per¬ 
ception,  avec  désorientation  accompagnée  d’inquiétude 


SYMPTOMATOLOGIE  GÉNÉRALE  ET  MARCHE  DE  LA  FOLIE.  99 

et  de  légère  excitation.  Dans  les  affections  les  plus  variées, 
cet  état  peut  se  produire  d’une  manière  intercurrente  :  dans 
la  manie,  la  paralysie  générale,  la  démence  sénile,  surtout 
dans  les  affections  fébriles  de  nature  infectieuse,  dans 
l’alcoolisme.  Le  terme  «  délire  »  a,  en  lui-même,  peu  de 
valeur,  s’il  n’est  pas  accompagné  d’une  indication  plus 
précise  et,  autant  que  possible,  étiologique.  [Pour  les 
aliénistes  français,  le  mot  délire  désigne  généralement  une 
perversion  de  l’entendement,  qui  fait  que  le  malade 
associe  des  idées  incompatibles,  qu’il  prend  pour  des 
vérités  réelles.] 

Sous  le  nom  d'affaiblissement  intellectuel  ou  de  démence, 
on  a  l’habitude  de  désigner  l’insuffisance  dans  le  domaine 
de  la  reproduction  des  idées.  [En  France,  le  mot  «  dé¬ 
mence  »  peut  être  entendu  au  sens  juridique  et  vulgaire - 
et  au  sens  psychiatrique.  Au  sens  vulgaire,  «  démence  » 
veut  dire  :  folie,  aliénation  mentale.  Pour  les  aliénistes, 
ce  terme  n’a  qu’une  signification  très  restreinte  :  affai¬ 
blissement  des  facultés  mentales.  Dans  ce  livre,  le  terme 
est  employé  exclusivement  au  sens  psychiatrique.]  L’ab¬ 
sence  de  notions  les  plus  élémentaires,  la  faiblesse  de  la 
mémoire,  constituent  certainement  des  signes  qui  frappent 
le  plus  et  qui  sont  le  plus  faciles  à  établir.  Cependant, 
on  trouve  assez  souvent  des  sujets  intellectuellement 
affaiblis  qui,  à  un  examen  plus  attentif,  font  encore  preuve 
de  bonnes  connaissances,  qu’ils  sont  cependant  inca¬ 
pables  d’utiliser.  Les  malades  sont  devenus  indifférents  et 
dépourvus  de  toute  initiative.  Ceux  d’entre  eux  qui  pré¬ 
sentent  un  arrêt  dans  le  domaine  des  associations  donnent 
aussi,  souvent,  l’impression  de  la  démence.  Pourtant,  on 
devrait,  en  ce  cas,  éviter  ce  dernier  terme,  puisqu’il  s’agit 
ici  d’un  trouble  dont  souvent  les  malades  ressentent 
eux-mêmes  le  caractère  morbide.  D’autre  part,  il  s’agit 
chez  ces  malades  d’une  insuffisance  mentale  passagère 
qui  peut  se  terminer  par  la  guérison.  Au  reste,  les  états 
d’affaiblissement  mental  se  présentent  dans  les  affections 
psychiques  les  plus  différentes  à  titre  de  symptômes.  Bien 
souvent  aussi,  cet  affaiblissement  caractérise  la  période 
finale.  Ce  n’est  que  par  une  analyse  précise  du  genre 
d’affaiblissement  intellectuel  qu’il  est  possible  de  conclure 
à  la  nature  de  l’affection  en  présence  de  laquelle  on  se 
trouve. 

La  plupart  des  troubles  mentaux  débutent  d’une  façon 


100  SYMPTOMATOLOGIE  GÉNÉRALE  ET  MARCHE  DE  LA  FOLIE. 

insidieuse,  par  une  altération  du  sentiment  intime  de  la 
sensibilité  générale.  Quelquefois,  ils  commencent  d’une 
manière  aiguë  ou  suraiguë. 

Un  certain  nombre  de  sujets  se  rétablissent  en  peu  de 
semaines,  môme  en  quelques  jours  ou  en  quelques  heures. 
Généralement,  cependant,  la  guérison  n’arrive  qu’au  bout 
d’un  temps  très  long.  Chez  quelques  malades,  la  forme  de 
l’affection  reste  longtemps  stationnaire;  chez  d’autres, 
l’état  mental  varie  et  évolue  lentement,  et,  parfois,  d’une 
façon  systématique.  Un  tiers  environ  de  tous  les  cas  qui 
sont  traités  dans  les  asiles  se  termine  par  la  guérison. 
Il  existe  des  malades  pour  lesquels  la  possibilité  de  la 
guérison  n’est  pas  encore  exclue,  môme  après  six  ou  sept 
.  années  de  durée  de  l’affection  mentale.  Pour  la  guérison, 
outre  la  disparition  des  symptômes  morbides  directs,  il 
faut  encore  qu’il,  survienne  une  conscience  durable -de 
l’état  morbide.  11  faut  remarquer  d’ailleurs  que,  parfois,  il 
peut  se  produire  de  bonne  heure  une  conscience  de  l’état 
r pathologique.  De  plus,  pour  que  la  guérison  soit  stable, 
Ail  faut  que  le  poids  du  corps  ait  atteint  de  nouveau  son 
d^aux  normal.  Certes,  il  reste  souvent  une  disposition  à  de 
.»  ou  voiles  rechutes.  Il  existe  des  affections  psychiques  qui 

^  .^surviennent  périodiquement,  avec  une  régularité  plus  ou 
jjbmoins  grande,  avec  des  intervalles  de  santé  d’une  durée 
y  indéterminée.  [Rentrent  dans  ce  groupe  toutes  les  va- 
riétés  de  la  «  folie  intermittente  »  :  périodique,  à  double 
forme,  alterne.]  Chez  d’autres  malades,  les  accès  délirants 
peuvent  se  renouveler  sous  l’influence  du  retour  des  mêmes 
causes  morbides,  comme  dans  les  intoxications,  par 
exemple.  En  pareil  cas,  la  rechute  est  quelquefois  favo¬ 
risée  par  une  disposition  acquise  à  l’intoxication  :  ainsi, 
un  buveur  peut  guérir  d’un  accès  de  délire  alcoolique, 
mais  il  reste  sous  le  coup  de  son  penchant  à  l’ivrognerie. 
Parfois,  le  malade  redevient  capable  de  retourner  dans  sa 
famille,  et  même  de  réprendre  sa  profession  ;  ses  proches 
le  regardent-  naturellement  comme  guéri,  tandis  que  le 
médecin  peut  encore  constater  chez  lui  l’existence  des 
signes  mentaux  morbides. 

Assez  souvent,  la  guérison  survient  en  laissant  un  affai¬ 
blissement  plus  ou  moins  profond  des  facultés  intellec¬ 
tuelles.  Fréquemment,  l’affection  mentale  se  termine  par 
la  démence  complète,  définitive.  On  parle  parfois  de  démence 
secondaire,  par  opposition  au  processus  qui  vient  d’être 


SYMPTOMATOLOGIE  GÉNÉRALE  ET  MARCHE  DE  LA  FOLIE.  101 

indiqué.  Cette  distinction  n’est  pas  fondée,  puisque,  môme 
au  cours  de  la  démence  dite  «  secondaire  »,  les  accidents 
mentaux  antérieurs  peuvent  se  reproduire  et  indiquer  ainsi 
la  persistance  de  troubles  cérébraux  anciens.  Môme  au 
cours  des  démences  acquises  ou  congénitales  qui  persistent 
toute  la  vie,  on  peut  observer,  assez  souvent,  des  oscilla¬ 
tions.  Les  malades  tombés  dans  la  démence  peuvent  arriver 
à  un  âge  avancé,  tout  aussi  bien  que  les  sujets  atteints 
d’affaiblissement  intellectuel  d’origine  congénitale. 

Pourtant,  la  mort  est  une  terminaison  fréquente  dans  les 
affections  mentales.  La  mortalité  des  aliénés  est  à  peu 
près  cinq  fois  plus  grande  que  chez  les  sujets  normaux. 
La  paralysie  générale  et  la  démence  sénile  sont  toujours 
mortelles;  elles  le  sont  fréquemment,  il  est  vrai,  sous  l’in¬ 
fluence  des  affections  intercurrentes,  telles  que  l’escarre, 
la  septicémie,  la  pneumonie,  les  ictus  divers. 

Le  suicide  peut  survenir  dans  la  plupart  des  affections 
psychiques.  Cependant,  toutes  les  variétés  de  la  mélan¬ 
colie  sont,  à  cet  égard,  particulièrement  dangereuses, 
[surtout  au  début  de  ce  syndrome]. 

Divers  traumatismes  peuvent  déterminer  la  mort,  sur¬ 
tout  quand  leur  traitement  est  rendu  difficile  par  l'excita¬ 
tion  du  malade.  Contre  le  refus  de  nourriture,  on  emploie 
avec  succès  l’alimentation  par  la  sonde,  mais  l’effet  de 
cette  intervention  est,  dans  certains  cas,  rendu  illusoire, 
quand  les  malades  revomissent  aussitôt  les  aliments  qui 
leur  ont  été  introduits.  Parfois,  l’excitation  persistante 
amène  une  déchéance  physique  et  la  mort.  Beaucoup 
d’épileptiques  meurent  au  cours  ou  à  la  suite  d’un  état  de 
mal  comitial. 

Dans  certaines  affections  mentales  (la  démence  précoce, 
même  la  paralysie  générale),  il'  se  produit  des  améliora¬ 
tions  très  notables,  mais  sans  stabilité,  et  qu’on  appelle 
des  rémissions. 

Les  aliénés  sont  enfin  exposés  à  contracter  une  série  de 
maladies  intercurrentes,  qui  surviennent  chez  eux  plus 
facilement  et  évoluent  plus  sévèrement  que  chez  les  sujets 
normaux.  Autrefois,  la  tuberculose  sévissait,  dans  les 
asiles  d’aliénés,  avec  une  fréquence  environ  cinq  fois  plus 
grande  que  chez  les  individus  sains  d’esprit.  Aujourd’hui, 
grâce  â  une  organisation  plus  hygiénique  des  asiles 
d’aliénés,  la  tuberculose  ne  s’y  produit  pas  beaucoup 
plus  souvent  que  chez  les  sujets  normaux.  En  Prusse,  la 


102  DIAGNOSTIC  DE  LA  FOLIE. 

tuberculose  est  pour  16,6  p.  100  dans  la  mortalité  des 

aliénés. 

Les  malades  en  état  de  stupeur  sont  menacés  de  pleu¬ 
résie  et  do  pneumonie  hypostatique.  Rappelons  aussi  les 
dangers  que  présentent  les  escarres  et  la  gangrène  pul¬ 
monaire,  qui  apparaît  parfois  par  suite  de  pénétration 
des  aliments  ou  d’autres  corps  étrangers  dans  les  voies 
respiratoires. 


VII.  —  DIAGNOSTIC  DÉ  LA  FOLIE 

Les  commémoratifs  sont  de  la  plus  haute  importance 
en  médecine  mentale.  Comme  le  malade  ne  peut  ordinai¬ 
rement  pas  les  fournir  lui-même,  il  faut  les  recueillir 
auprès  de  son  entourage.  Mais,  là  encore,  des  difficultés 
surgissent,  soit  parce  que  les  parents  eux-mêmes  sont 
des  anormaux,  soit  parce  qu’ils  cachent  certains  détails, 
soit,  enfin,  parce  qu’ils  ajoutent  à  leurs  renseignements 
des  appréciations  plus  ou  moins  fantaisistes  sur  la  cause 
du  trouble  mental. 

En  ce  qui  concerne  les  antécédents  héréditaires,  on  doit, 
autant  que  possible,  obtenir  des  renseignements  sur  les 
parents  (directs  et  collatéraux),  d’après  le  programme 
suivant  : 

t°  Père.  — ■  Age;  profession;  constitution  physique,  carac¬ 
tère,  intelligence  ;  maladies  constitutionnelles  (syphilis,  tuber¬ 
culose,  diabète)  ;  troubles  mentaux  ;  affections  nerveuses 
(épilepsie)  ;  alcoolisme;  âge  auquel  ces  accidents  sont  sur¬ 
venus  ;  leur  durée,  leur  terminaison  ;  tentatives  de  suicide 
avec  l’indication  de  l’âge  ;  mort  par  suicide  ;  délits  ou  crimes  ; 
condamnations  ;  peines. 

2°  Mère.  —  Mêmes  questions  que  pour  le  père  ;  en  plus  : 
grossesse  et  accouchement  relatifs  au  malade,  particularités 
de  leur  évolution. 

3°  Le  degré  de  parenté  entre  père  et  mère. 

4°  Enfants  de  l’aliéné.  —  Leur  nombre,  sexe,  âge,  état 
physique  et  mental. 

5°  Collatéraux  paternels  ou  maternels.  —  Cas  de  maladies 
mentales  ou  nerveuses,  d’alcoolisme,  de  suicide,  de  crime 
ou  bien,  des  caractères,  des  talents  remarquables. 


DIAGNOSTIC  DE  LA  FOLIE. 


103 


Il  est  ensuite  nécessaire  de  recueillir  des  renseigne¬ 
ments  sur  les  antécédents  personnels  du  malade  :  sa  nais¬ 
sance,  son  élevage  au  sein  ou  au  biberon,  son  enfance, 
sa  dentition,  ses  maladies  :  convulsions,  rachitisme...; 
époque  de  la  marche  et  de  la  parole  ;  aptitudes  scolaires; 
conduite  ;  sociabilité  ;  accidents  de  la  croissance  et,  chez 
les  femmes,  de  l’établissement  des  règles  ;  habitudes 
sexuelles  ;  onanisme  ;  conduite  au  service  militaire  ;  parti¬ 
cularités  de  la  vie  professionnelle.  On  doit  s’enquérir  tout 
particulièrement  des  maladies  infectieuses  et  toxiques, 
comme  la  syphilis,  la  blennorragie,  l’alcoolisme,  le  nico¬ 
tinisme.  [Il  importe  de  rechercher  aussi  si  le  sujet  a  déjà 
eu  antérieurement  des  accès  d’aliénation  mentale,  car, 
dans  l’histoire  des  affections  psychiques,  les  récidives  sont 
très  fréquentes.] 

On  recueillera  le  plus  de  renseignements  possibles  sur 
le  début  de  l’affection  actuelle.  [Dans  cet  ordre  d’idées,  il 
faudra  interroger  les  personnes  de  l’entourage  immédiat 
de  l’aliéné  sur  les  changements  survenus  dans  les  habi¬ 
tudes,  les  goûts  et  la  conduite  du  malade  au  début  du 
trouble  cérébral  actuel.] 

L'examen  de  l’état  actuel  doit,  avant  tout,  avoir  pour  but 
la  constatation  des  troubles  physiques.  On  procédera 
ensuite  à  l’examen  des  systèmes  osseux  et  musculaire,  de 
la  nutrition  générale,  de  la  peau.  11  y  a  lieu  de  tenir 
compte  aussi  des  signes  physiques  de  dégénérescence 
(Voy.  p.  29  et  suiv.). 

La  mensuration  du  crâne  au  moyen  du  mètre  à  ruban 
et  du  compas  d’épaisseur  doit  indiquer  :  1°  le  diamètre 
antéro-postérieur  maximum  allant  de  la  racine  du  nez  à 
la  protubérance  occipitale  externe  (en  moyenne,  183  mil¬ 
limètres  chez  l’homme  et  178  millimètres  chez  la  femme)  ; 
2°  la  circonférence  horizontale  maxima  (en  moyenne,  de 
486  à  569  millimètres  chez  l’homme  et  de  474  à  538  milli¬ 
mètres  chez  la  femme  ;  sur  le  squelette,  il  faut  compter 
2  centimètres  en  moins)  ;  3°  le  diamètre  transverse  maximum  ; 
4°  la  courbe  transversale  postérieure  allant  d’une  oreille  à 
l’autre;  5°  la  courbe  allant  de  la  protubérance. occipitale 
externe  au  vertex.  On  nomme  «  indice  céphalique  »  [étudié 
par  Broca  et  Topinard]  le  rapport  qui  existe  entre  le 
diamètre  transverse  maximum  multiplié  par  100  et  le 
diamètre  antéro-postérieur  maximum.  [L'indice  cépha¬ 
lique,  mesuré  d’après  ces  indications,  varie  entre  64  et  90. 


104 


DIAGNOSTIC  DE  LA  FOLIE. 


Les  têtes  dont  l’indice  céphalique  mesure  entre  64  et  75 
sont  longues  et  portent  le  nom  de  dolichocéphales  ;  celles 
qui  mesurent  entre  75  et  79  sont  dites  mésaticéphales  ; 
enfin,  les  têtes  dont  l’indice  céphalique  est  entre  80 
et  90  s’appellent  brachycéphales .]  La  mensuration  de  la 
face,  qui  se  fait  à  l’aide  du  compas-glissière  et  du  gonio¬ 
mètre  (instrument  composé  d’une  lame  transversale 
flexible  et  d’une  tige  verticale),  permet  d’établir  Y  angle 
facial,  c’est-à-dire  l’angle  formé  par  la  rencontre  de  deux 
lignes  :  auriculo-dentaire  et  ophryo-dentaire.  [Cet  angle 
mesure  chez  l’Européen  entre  80°  et  85°.]  Plus  cet  angle  est 
aigu,  plus  la  saillie  des  mâchoires  est  grande;  cette  saillie 
anormale  d’un  ou  de  deux  maxillaires  constitue  ce  qu’on 
appelle  le  prognatisme. 

11  est  plutôt  téméraire  de  conclure  du  volume  du  crâne 
au  développement  du  cerveau,  bien  que  Moebius  ait, 
depuis  quelque  temps,  repris  la  défense  des  idées  de  Gall, 
et  qu’il  admette,  par  exemple,  que  la  saillie  de  l’angle 
inférieur  gauche  du  front  est  un  signe  des  dispositions 
heureuses  pour  les  mathématiques. 

Tout  aliéné  doit  être  pesé  à  des  moments  déterminés, 
pour  qu’on  puisse  établir  une  courbe  de  son  poids.  Les 
malades  cachectiques  et  refusant  la  nourriture  doivent 
être  pesés  tous  les  jours.  La  température,  le  pouls,  seront 
journellement  notés. 

On  analysera  aussi  les  urines  et  le  sang.  On  n’oubliera 
pas  l’examen  des  vaisseaux  (artériosclérose). 

L’appareil  visuel  doit  être  minutieusement  examiné. 
Pour  la  recherche  du  réflexe  lumineux  ou  de  la  réaction 
des  pupilles  à  la  lumière,  il  faut  éviter  de  faire  fixer  un 
point  rapproché,  ce  qui  provoquera  la  réaction  d’accom¬ 
modation.  Le  meilleur  procédé  consiste  à  faire  fixer  au 
malade  un  nuage,  pendant  que,  avec  un  miroir  placé  de 
côté,  'on  projette  une  lumière  sur  la  pupille  à  examiner. 

Il  faut,  bien  entendu,  s’assurer  au  préalable  que  le  sujet 
n’a  pas  employé  auparavant  une  substance  susceptible  de 
provoquer  une  dilatation  ou  un  rétrécissement  artificiels 
des  pupilles  [atropine,  ésérine]. 

11  faut  ensuite  examiner  la  sensibilité  cutanée,  l’excita¬ 
bilité  mécanique  et  électrique  des  muscles  et  des  nerfs, 
le  dermographisme,  les  réflexes  cutanés,  musculaires  et 
tendineux. 

Les  expressions  du  visage  réclament  un  examen  prudent. 


DIAGNOSTIC 


FOLIE. 


105 


Dans  l’analyse  d’une  physionomie  au  point  de  vue  de  son 
expression,  il  faut  faire  abstraction  des  particularités 
physiques  purement  individuelles,  ainsi  que  de  certaines 
anomalies  dépendant  des  troubles  nerveux,  comme  l’hémi- 
parésie  faciale  ou  le  strabisme. 

Il  faut  se  rappeler  aussi  que  l’expression  du  visage  d’un 
aliéné  est  souvent  en  rapport  avec  l’émotion  qu’il  éprouve, 
absolument  comme  cela  se  passe  chez  l’homme  normal. 
Ainsi,  le  rire  ou  la  colère  du  maniaque,  les  traits  soucieux 
du  mélancolique  ne  se  distinguent  pas  de  ce  qu’un 
homme  normal  manifesterait  sous  le  coup  d’une  émotion 
correspondante.  L’expression  du  visage  devient  patholo¬ 
gique,  sous  l’influence  d’un  trouble  de  l’innervation  géné¬ 
rale  ou  d’un  profond  affaiblissement  intellectuel,  comme 
chez  les  paralytiques  généraux  et  les  idiots.  Ces  expres¬ 
sions  pathologiques  sonttrès  variables  :  le  visage  peut  être 
comme  figé,  semblable  à  un  masque,  insensible  à  toute 
impression;  il  peut  être,  au  contraire,  animé  de  contor¬ 
sions,  de  convulsions  des  lèvres,  de  grimaces,  de  cligne¬ 
ments  ;  il  peut  exprimer  encore  une  profonde  anxiété. 

Dans  V examen  de  l'étal  mental,  on  a  à  rechercher  si  le 
malade  réagit  à  une  excitation  quelconque  et  comment  il 
se  comporte  vis-à-vis  du  monde  extérieur.  Ici  l’expression 
du  visage  doit  être  prise  en  considération.  Qu’on  cherche 
tout  d’abord  à  s’assurer  de  la  manière  dont  les  excitations 
extérieures  sont  perçues,  à  constater  comment  le  malade 
se  comporte  avec  son  entourage,  dans  quel  ordre  il 
exprime  ses  pensées,  comment  il  s’oriente  dans  l’espace 
et  dans  le  temps. 

Un  premier  examen  de  la  perception  visuelle  se  fait 
rapidement,  en  présentant  au  sujet  un  certain  nombre  au 
moyen  des  doigts  écartés.  Dans  le  cas  de  diminution  des 
facultés  intellectuelles,  il  faut  employer  des  excitations 
acoustiques  et  optiques  plus  fortes.  Un  moyen  facile  à  cet 
égard  consiste  à  menacer  le  malade  avec  une  pointe  d’é¬ 
pingle;  cette  expérience  laisse  d’ordinaire  indifférents  les 
malades  cataloniques  en  état  de  stupeur,  tandis  que  d’autres 
réagissent  de  diverses  manières,  souvent  en  manifestant 
une  grande  inquiétude.  Pour  un  examen  plus  minutieux, 
on  se  sert  d’appareils  psychométriques;  Kraepelin  fait  lire 
dans  ce  but  des  syllabes  et  des  séries  de  mots  inscrits  sur 
un  tambour  qui  tourne  devant  les  yeux  du  malade. 

Un  autre  procédé  consiste  à  faire  reconnaître  des  mots, 


]06 


DIAGNOSTIC  DE  LA  FOLIE. 


ries  lettres,  des  couleurs  et  des  images  adaptés  derrière 
un  diaphragme  et  qu’on  expose  aux  yeux  du  sujet  pendant 
un  temps  déterminé. 

Dans  beaucoup  de  cas  il  n’est  pas  facile  de  faire  le  dia¬ 
gnostic  des  hallucinations  et  des  illusions.  Il  importe  d’in¬ 
terroger  le  malade  directement  et  longuement.  S’il  a  eu 
réellement  des  hallucinations  auditives,  ou  visuelles,  il  les 
désigne  d'ordinaire  sous  les  noms  de  «  voix  »  et  «  visions  ». 

Il  faut  rechercher  ensuite  chez  le  malade  la  série  de 
signes  psychiques  qu’on  Observe  habituellement  dans  la 
forme  catatonique  de  la  démence  précoce  et  qui  sont  :  la 
suggestibilité  [tendance  à  obéir  à  toute  sollicitation 
extérieure,  quelle  qu’en  soit  la  nature]  ;  le  négativisme 
[tendance  opposée  à  la  précédente,  sorte  de  folie  d'oppo¬ 
sition  s’étendant  sur  les  actes  les  plus  différents  :  marche, 
parole,  alimentation]  ;  la  catalepsie-,  l’ écholalie  [répétition 
automatique  des  derniers  mots  qui  frappent  les  oreilles 
du  malade]  ;  1  ’échopraxie  [reproduction  automatique  des 
gestes  exécutés  devant  le  sujet]. 

Pour  examiner  l’état  mental  d’un  sujet,  un  simple  inter¬ 
rogatoire  ne  suffit  point.  Il  est  souvent  utile  de  sténo¬ 
graphier  certaines  expressions.  Le  phonographe  présente 
l’avantage  de  reproduire  le  rythme  et  le  timbre  de  la 
parole  du  sujet. 

Il  est  indispensable  d’examiner  la  faculté  d’association 
d’idées  en  s’aidant  d’une  série  de  mots  préparés  d’avance. 

[Après  avoir  établi,  s’il  est  possible,  le  type  d’association 
que  le  malade  avait  à  l’état  normal  :  faible,  fort,  profond 
ou  vaste,  on  compare  cet  état  antérieur  à  celui  d’aujour¬ 
d’hui.  Certains  malades  (maniaques,  débiles,  paralytiques 
généraux)  changent,  plusieurs  fois  au  cours  d’une  conver¬ 
sation  de  quelques  minutes,  le  but  de  leurs  associations. 
On  assiste  alors  à  un  débit  en  forme  de  zigzag,  que 
Joffroy  qualifie  très  heureusement  de  conversation  par 
embranchement .] 

Pour  l’examen  de  Y  articulation  de  la  parole,  on  fait 
prononcer  au  malade  plusieurs  fois  de  suite  certains 
mots  un  peu  longs  :  immatriculisation,  architecturalement, 
anticonstitutionnellement,  artilleur  de  l’artillerie,  inamo¬ 
vibilité... 

11  est  souvent  assez  difficile  de  diagnostiquer  les  troubles 
du  jugement,  parce  qu’on  ne  connaît  pas  le  degré  de 
culture  ou  d’activité  intellectuelle  antérieures  du  malade. 


DIAGNOSTIC  DE  LA  FOLIE. 


107 


Certains  sujets  dissimulent  pendant  longtemps  des  idées 
délirantes  systématisées  jusqu’à  ce  qu’on  finisse  par  aborder 
une  question  qui  les  amène  à  dévoiler  leurs  conceptions 
morbides. 

L’examen  de  la  mémoire  et  des  connaissances  acquises 
se  fait  souvent  au  moyen  de  petits  problèmes  d’arithmé¬ 
tique  et  de  questions  se  rattachant  à  la  géographie  ou  à 
l’histoire.  Dans  le  calcul,  la  table  de  multiplication  servira 
comme  épreuve  de  mémoire,  tandis  que  les  opérations 
comme  les  soustractions,  les  divisions,  le  calcul  des 
intérêts  permettront  d’examiner  la  faculté  du  jugement. 
A  côté  de  cet  examen  rétrospectif  des  facultés,  il  faut 
déterminer  leur  état  relatif  aux  impressions  nouvelles  et 
analyser  tout  particulièrement  la  faculté  de  l 'attention. 

Pour  l’examen  de  la  volonté,  on  fait  des  expériences 
de  réaction.  Le  sujet  presse  un  bouton  de  contact  d’une 
machine  électrique.  Aussitôt  qu’il  entend  ou  voit  le  signal 
dont  l’apparition  coïncide  avec  la  fermeture  du  courant 
électrique ,  la  réaction  est  produite  ;  le  sujet  lâche 
immédiatement  le  bouton  de  contact,  et  le  courant  se 
rétablit.  On  note  ensuite  de  combien  de  degrés  les  aiguilles 
du  chronomètre  se  sont  avancées  dans  le  mouvement  de 
rotation  pendant  le  temps  où  le  courant  est  resté  fermé. 
Le  chronomètre  de  Hipp  permet  de  noter  ce  tetnps  de 
réaction,  à  un  millième  de  seconde  près  ;  mais  les  unités 
et  les  dizaines  du  résultat  sont  inexactes,  à  cause  des 
erreurs  inhérentes  au  mode  d’expérimentation.  Dans 
l’épreuve  de  la  réaction,  dans  laquelle  le  sujet  doit  faire 
un  choix  entre  deux  impressions,  il  appuie  sut1  deux 
boutons  de  contact,  et,  selon  que  la  réactioh  suit 
l’impression  a  ou  b,  il  lâche  l’un  ou  l’autre  bouton. 

Pour  se  faire  une  idée  des  écrits  d’un  malade,  il  faut  lui 
donner  à  rédiger,  chaque  fois  que  cela  est  possible,  l’his¬ 
toire  de  sa  vie. 

Le  document  ainsi  obtenu  permet  d’apprécier  à  la  fois 
l’état  mental  du  sujet  et  les  troubles  moteurs  dont  il  peut 
être  atteint. 

L’examen  de  l’état  du  malade  se  complète,  pendant  toute 
la  durée  de  l’affection  mentale,  par  une  observation  minu¬ 
tieuse  sur  la  manière  d'être  du  sujet  aussi  bien  pendant  le 
jour  que  pendant  la  nuit,  de  même  que  sur  les  résultats 
de  diverses  interventions  thérapeutiques. 

Il  est  particulièrement  difficile  de  faire  le  diagnostic  de 


108 


DIAGNOSTIC  DE  LA  FOLIE. 


la  guérison,  ou  môme  seulement  de  se  prononcer  sur  la 
possibilité  de  laisser  sortir  le  malade  de  l’asile. 

On  peut  déclarer  qu’un  malade  est  complètement  guéri 
quand  non  seulement  tous  les  symptômes  mentaux  et 
physiques  de  son  affection  psychique  ont  disparu,  mais 
quand  le  malade  a  acquis,  e'n  outre,  conscience  de  son  état 
morbide  et  quand  sa  nutrition  générale  se  trouve  ramenée 
à  la  normale.  Assez  souvent  il  persiste  quelques  sym¬ 
ptômes  isolés  d’ordre  psychique  ou  nerveux,  et  néanmoins 
le  malade  peut  être  renvoyé  chez  lui  et  reprendre  sa  place 
sociale  dans  des  conditions  normales.  Ce  cas  peut  se 
présenter  dansla  démence  précoce  etla  paralysie  générale  ; 
il  s’agit  alors  de  véritables  rémissions.  Naturellement,  les 
malades  susceptibles  de  devenir  dangereux  ou  suspects 
de  suicide  doivent  être  maintenus  à  l’asile.  Il  est  utile, 
môme  après  que  la  sortie  définitive  a  été  accordée,  de 
continuer  à  surveiller  l’ancien  malade,  en  l’engageant  soit 
à  se  présenter  de  temps  en  temps  à  l’asile,  soit  à  fournir 
régulièrement  des  renseignements  par  écrit. 

Simulation.  —  Fréquemment,  le  clinicien  est  obligé  de 
se  demander  s’il  est  en  présence  d’une  affection  mentale 
vraie,  ou  simulée.  Quand  un  sujet  a  commis  un  délit  et 
paraît  être  ensuite  aliéné,  le  vulgaire  est  porté  à  admettre 
qu’il  y  a  simulation.  La  plupart  du  temps  les  simulateurs 


font  semblant  d’être  des 
imbéciles.  Ils  ne  répon¬ 
dent  à  aucune  question 
ou  bien  font  des  ré¬ 
ponses  absurdes.  Quel¬ 
quefois  ils  simulent  l’ex¬ 
citation  maniaque  et 
jouent  la  «  folie  furieuse». 
Une  observation  prolon¬ 
gée  permet  générale¬ 
ment  de  démasquer  de 
pareilles  tendances. Dans 
le  cas  représenté  par  la 
figure  16,  un  sujet  pré- 


Fig.  16. 


tendait  ne  pas  sentir  des  piqûres  d’épingles,  fait  qui,  à  la 
rigueur,  pouvait  être  dû  à  une  analgésie.  Mais  il  affirmait 
en  même  temps  ne  pas  reconnaître,  dans  une  glace  qui  lui 
était  présentée,  les  aiguilles  plantées  dans  la  peau  de  sa 
face  ;  cette  affirmation  n’était  évidemment  qu’un  mensonge, 


DIAGNOSTIC 


109 


puisque  toute  sa  conduite  prouvait  qu’il  pouvait  voir;  il 
savait  notamment  lire.  Ce  qui  importe  le  plus  en  pareil  cas, 
c’est  d’établir  un  diagnostic  exact,  car,  quoique  certains 
symptômes  isolés  puissent  être  simulés,  il  n’est  guère  pos¬ 
sible  de  simuler  un  syndrome  clinique.  Avant  tout,  une 
observation  de  longue  durée  finit  par  décourager  les  simu¬ 
lateurs  qui  jouent  l’excitation  maniaque.  Car  il  n’est  aucun 
être  normal  qui  puisse  pendant  plusieurs  jours  consé¬ 
cutifs  s’agiter  sans  interruption  et  résister  pendant  plusieurs 
jours  au  besoin  naturel  de  dormir.  D’autre  part,  il  y  a  des 
simulateurs  qui,  entendant  faire  en  leur  présence  des 
remarques  relatives  à  leur  état,  entendant  dire,  par 
exemple,  qu’en  pareil  cas  le  malade  doit  présenter  des 
phénomènes  paralytiques  ou  convulsifs,  cherchent 
aussitôt  à  représenter  ces  mômes  symptômes.  En  réalité, 
la  simulation  est  beaucoup  plus  rare  qu’on  11e  le  croit 
généralement. 

Ce  qui  est  plus  fréquent,  c’est  la  simulation  sur  une  base 
morbide  par  des  hystériques,  des  neurasthéniques,  des 
débiles  intellectuels  et  des  paranoïques.  Dans  ce  cas,  il 
devient  très  difficile  d’établir  avec  précision  quel  sym¬ 
ptôme  est  vrai  et  lequel  est  simulé.  Le  malade  représenté 
sur  la  figure  16  était  un  simulateur  atteint  d’hystérie. 

Dissimulation.  —  Certains  malades  dissimulent  leur  état 
pathologique;  ainsi,  des  paranoïques  peuvent  imaginer 
un  délire  systématisé  pendant  des  années  sans  que 
personne  dans  leur  entourage  ne  s’en  aperçoive.  Des 
malades  qui  ont  des  hallucinations  dissimulent  quelquefois 
aussi  leurs  troubles  sensoriels  pour  ne  pas  être  traités 
comme  des  aliénés. 

Dans  les  asiles,  des  délirants  systématisés,  ou  même  des 
maniaques,  essaient  parfois  de  dissimuler  leur  état,  afin 
d’obtenir  leur  élargissement.  Mais  la  dissimulation  est 
particulièrement  grave  chezles  mélancoliques,  qui  cachent 
l’angoisse  qui  les  étreint  pour  faire  croire  à  leur  guérison 
et  à  leur  calme,  jusqu’au  jour  où,  ayant  donné  le  chànge 
à  leur  entourage  rassuré,  ils  saisissent  une  occasion  pour 
se  suicider. 

La  responsabilité  du  médecin  est  souvent  énorme  quand 
il  est  appelé  à  délivrer  un  certificat  sur  l’état  mental  d’un 
sujet.  A  cet  égard  sont  particulièrement  embarrassants 
les  individus  atteints  des  formes  atténuées  de  diverses 
variétés  de  la  folie,  et  surtout  les  sujets  qui  sont  sur  la 


110  ANATOMIE  PATHOLOGIQUE  DE  LA  FOLIE. 

frontière  de  l’aliénation  mentale,  comme  les  hystériques, 
les  neurasthéniques,  les  épileptiques,  les  dipsomanes,  les 
dégénérés  etles  nombreux  déséquilibrés.  Beaucoup  d’entre 
ces  malades  ne  peuvent  nullement  être  déclarés  aliénés 
dansle  sens  clinique  de  ce  terme,  et  cependant  il  est  impos¬ 
sible  de  les  considérer  comme  étant  absolument  normaux. 

[On  ne  saurait  recommander  trop  de  circonspection  au 
médecin  appelé  à  formuler  une  conclusion  dans  un  sens 
ou  dans  un  autre,  surtout  quand  on  lui  demande  de 
rédiger  un  certificat  de  maladie  ou  un  certificat  de  santé.] 


VIII.  —  ANATOMIE  PATHOLOGIQUE  DE  LA  FOLIE 

Dans  les  autopsies  d’aliénés,  l’attention  doit  se  porter 
tout  particulièrement  sur  l’encéphale. 

[P  our  faire  utilement  l’examen  macroscopique  et  micro¬ 
scopique  de  l’encéphale  de  l’aliéné,  il  faut  être  familiarisé 
avec  les  localisations  topographiques  des  lésions  céré¬ 
brales,  dont  l’exposé  se  trouve  dans  tous  les  traités  d’ana¬ 
tomie  normale  et  pathologique.] 

Rappelons  que  Flechsig,  se  fondant  sur  le  développe¬ 
ment  chronologique  des  fibres,  d’après  sa  méthode  em¬ 
bryologique,  a.  conçu  l’hypothèse  de  «  centres  d’associa¬ 
tion  »  du  cerveau  humain,  hypothèse  combattue  par 
Déjerine,  Monakow,  Sachs,  Siemcrling,  Nissl. 

Pour  procéder  à  un  examen  histologique  précis,  il 
importe  de  faire  l’autopsie  aussitôt  que  possible  après  la 
mort.  [La  loi  française  n’autorise  à  faire  l’autopsie  que 
vingt-quatre  heures  après  le  décès.] 

En  pratiquant  l’ablation  du  cerveau,  on  doit  faire  atten¬ 
tion  à  l’épaississement  des  parois  du  crâne,  ainsi  qu’aux 
adhérences  de  la  dure-mère.  [Quand  on  a  pu  constater  que 
la  dure-mère  adhère  aux  os  du  crâne,  ce  qui  est  normal 
chez  l’enfant,  fréquent  chez  le  vieillard,  pathologique 
chez  l’adulte,  on  incise  la  dure-mère  circulaireme'nt,  au 
niveau  même  du  trait  de  scie;  on  sectionne  en  avant  les 
attaches  de  la  faux  du  cerveau  à  l’ethmoïde,  et  l’on  pour¬ 
suit  sans  brusquerie  l’ablation  de  la  calotte  osseuse. 
11  faut  ensuite  noter  l’état  de  la  pie-mère  :  simple  con¬ 
gestion,  avec  ou  sans  exsudât  séro-fibrineux  plus  ou  moins 
abondant,  répandu  dans  les  espaces  sous-arachnoïdiens  ; 
épaississement  et  aspect  louche,  nacré  de  la  pie-mère 


ANATOMIE  PATHOLOGIQUE  DE  LA  FOLIE.  111 

indiquant  une  leptoméningite  inflammatoire  chronique, 
comme  dans  l’alcoolisme,  par  exemple.]  Les  circonvolu¬ 
tions  peuvent  être  atrophiées  et  les  sillons  qui  les  séparent 
être  trop  larges. 

[Après  cet  examen  de  la  surface  de  l’encéphale,  il  est 
nécessaire  d’explorer,  par  des  coupes  méthodiques,  les 
parties  profondes  des  centres  nerveux.] 

La  coupe  des  hémisphères,  d’après  la  méthode  de  Vir¬ 
chow,  est  souvent  employée  en  anatomie  normale.  Elle 
consiste  à  ouvrir  les  ventricules  latéraux  et  à  diviser 
chaque  hémisphère  par  des  coupes  longitudinales,  allant 
de  la  convexité  vers  la  base.  Cette  méthode  n’est  pas 
très  pratique  pour  l’anatomie  pathologique.  Pour  cette 
dernière,  on  emploie  de  préférence  la  méthode  française, 
qui  est  infiniment  plus  commode  pour  un  examen  micro¬ 
scopique  ultérieur.  [Les  coupes  de  Pilres  (de  Bordeaux), 
qui  sont  de  beaucoup  préférables  pour  l’examen  anatomo¬ 
pathologique,  ont  pour  but  principal  la  localisation  topo¬ 
graphique  précise  des  lésions.  Pour  les  pratiquer,  on 
commence  par  séparer  les  hémisphères  par  une  section 
antéro-postérieure  franche  pratiquée  au  niveau  de  la  par¬ 
tie  médiane  du  corps  calleux.  Ensuite,  on  détache  la  pie- 
mère  de  chaque  hémisphère.  Cette  opération  délicate  étant 
faite,  on  couche  chaque  hémisphère  sur  sa  face  interne 
et  l’on  recherche  le  sillon  de  Rolando  qui  sert  de  point  de 
repère  pour  toutes  les  coupes.  Ces  dernières,  au  nombre 
de  six,  sont  régulières,  parallèles  entre  elles  et  parallèles 
au  sillon  de  Rolando  ;  elles  portent  les  noms  suivants  : 
coupe  prèfronlale  (à  5  centimètres  en  avant  du  sillon  de 
Rolando);  coupe  pédiculo-frontale  (au  niveau  des  pieds 
des  circonvolutions  frontales)  ;  coupe  frontale  (au  niveau 
de  la  circonvolution  frontale  ascendante);  coupe  pariétale 
(au  niveau  de  la  circonvolution  pariétale  ascendante)  ; 
coupe  pédiculo-pariétale  (sur  le  pied  des  lobules  pariétaux)  ; 
coupe  occipitale  (à  1  centimètre  en  avant  de  la  scissure 
perpendiculaire  interne).  Ces  diverses  coupes  permettent 
de  constater  les  lésions  de  la  zone  motrice  corticale,  du 
corps  opto-strié,  de  la  capsule  interne,  des  divers  fais¬ 
ceaux  du  centre  ovale.  Bien  souvent,  pour  préciser  plus 
rigoureusement  les  limites  d’une  lésion,  on  fait  des  coupes 
plus  rapprochées  qu’on  pratique  entre  les  coupes  fixes 
habituelles  ;  ce  sont  ce  qu’on  a  appelé  des  coupes  intermé¬ 
diaires,  qui  peuvent  être  aussi  nombreuses  que  peuvent  le 


112  ANATOMIE  PATHOLOGIQUE  DE  LA  FOLIE. 

permettre  les  microtomes  actuels.  Mais  alors  on  réserve, 
les  coupes  fines  pour  plüs  tard,  après  macération  du  cer¬ 
veau  frais  et  friable  dans  un  des  nombreux  liquides  dur¬ 
cissants.] 

Avant  de  pratiquer  les  diverses  coupes,  il  est  indispen¬ 
sable  de  noter  le  poids  de  l’encéphale.  Le  cerveau  normal 
pèse  en  moyenne  :  chez  l’homme  1  360  grammes,  chez  la 
femme  1 230  grammes  et  chez  le  nouveau-né  447  grammes- 
Notons,  à  titre  exceptionnel,  que  le  cerveau  de  Gambetta 
pesait  1 100 grammes  et  celui  de  Tourguenieff  2012  grammes. 
[Une  altération  très  fréquente  dans  la  folie,  c’est  l’atrophie 
cérébrale,  qui  peut  porter  tantôt  sur  la  masse  totale  de 
l’encéphale,  tantôt,  exclusivement,  sur  les  circonvolutions 
qui  présentent  un  amincissement  de  la  substance  grise. 
En  pareil  cas,  les  connexions  de  la  pie-mère  avec  la  sur¬ 
face  cérébrale  sont  fortement  relâchées,  et  cette  membrane 
flotte  alors  sur  le  cerveau  comme  un  sac  insuffisamment 
rempli.] 

Pour  la  conservation  des  pièces  macroscopiques,  on 
dispose  de  diverses  méthodes. 

Une  des  meilleures  consiste  à  faire  une  injection,  par  les 
artères  basilaires,  du  liquide  de  Kaiserling  :  formol  750  gr.  ; 
eau  distillée  1000  gr.  ;  azotate  de  chaux  10  gr.  ;  acétate  de  chaux 
300  gr.  On  plonge  ensuite  le  cerveau  dans  le  même  liquide. 
C’est  de  cette  manière  qu’ont  été  traités  les  cerveaux  repré¬ 
sentés  en  couleurs  dans  ce  livre. 

Pour  l’examen  microscopique  de  l’écorce  cérébrale,  on 
doit  employer  divers  liquides  fixateurs,  parmi  lesquels 
la  solution  de  10  p.  100  de  formol  peut  rendre  de  très 
grands  services. 

Pour  la  coloration  élective  des  cellules  nerveuses,  on  se 
sert  de  la  méthode  de  Nissl,  qui  consiste  dans  la  série  de 
manipulations  suivantes  : 

1°  Durcir  la  matière  cérébrale,  aussi  fraîche  que  possible, 
dans  l’alcool  à  96°  ;  2°  coller  sur  du  liège  les  fragments  qui 
ont  surnagé  dans  ce  liquide  :  3°  couper  les  fragments  au 
microtome  ;  4°  colorer  les  coupes  fixes  en  les  plongeant  dans 
un  verre  de  montre  rempli  d’une  solution  du  bleu  de  méthy¬ 
lène  (bleu  de  méthylène  3sr,7b  ;  savon  de  Venise  lsr,7b  ;  eau 
distillée  1000  gr.)  ;  chauffer  la  solution  au-dessus  de  la  flamme 


ANATOMIE  PATHOLOGIQUE  DE  LA  FOLIE.  113 

d’une  lampe  à  alcool  jusqu’à  ce  que  des  vapeurs  apparaissent  ; 
5°  plonger  ensuite  les  coupes  dans  un  mélange  d’alcool  et 
d’huile  d’aniline  (huile  d’aniline  10  gr.,  alcool  à  96°,  90  gr.) 
jusqu’à  ce  qu’il  ne  s’échappe  plus  des  vapeurs  colorées  ;  6°  faire 
sécher  les  coupes  sur  la  lame  porte-objet  ;  éclaircir  avec  de 
l’huile  de  cajeput;  sécher  avec  du  papier  mousseline  ;  7°  arro¬ 
ser  les  coupes  de  benzine  et  les  plonger  dans  un  mélange  de 
colophane  et  de  benzine  ;  expulser  ensuite  les  vapeurs  de 
benzine  en  les  faisant  chauffer  légèrement  au-dessus  d’une 
flamme  d’alcool. 

Pour  la  préparation  de  la  névroglie,  on  se  sert  de  la 
méthode  de  coloration  de  Weigert. 

La  préparation  de  la  névroglie  d’après  la  méthode  de 
Weigert  servait  autrefois  pour  étudier  les  dégénérescences 
des  libres  nerveuses.  Mais  cette  méthode  détruit  les  cel¬ 
lules  ganglionnaires  et  donne  lieu  à  des  lacunes  péri- 
celiulaires  et  périvasculaires.  Voici  en  quoi  consiste  cette 
méthode  : 

Faire  durcir  dans  le  liquide  de  Muller  ou  dans  du  formol 
et  de  l’acide  chromique  ;  transférer  dans  de  l’alcool  ;  étendre 
par  couches  dans  de  la  celloïdine  ;  plonger  dans  une  solution 
d’acétate  de  cuivre  ;  couper  sous  l’alcool  ;  colorer  avec  :  hé- 
matoxyline  1  gr.  ;  alcool  absolu  10  gr.  ;  carbonate  de  lithine 
1  gr.  ;  eau  distillée  100  gr.  ;  laver,  puis  différencier  dans  : 
borax  20  gr.  ;  ferrocyanure  de  potassium  2k1', 50  ;  eau  distillée 
100  gr.  Laver,  débarrasser  de  l’eau  à  l’aide  de  l’alcool  et  du 
xylol  ;  étendre  dans  du  baume  de  Canada.  Pour  des  prépara¬ 
tions  diverses  du  système  nerveux  central,  cette  méthode  est 
encore  tout  aussi  utile  que  la  modification  qui  en  a  été  faite 
d’après  Pal  (planche  XVIII). 

Des  méthodes  plus  délicates  de  préparation  des  fibres 
nerveuses  sont  à  base  d’acide  osmique,  comme  celles  de 
Exner  et  de  Marchi.  Mentionnons  aussi  la  méthode  à  l’hé- 
matoxyline  et  fer  de  Heidenhain.  Les  cellules  nerveuses 
peuvent  encore  se  colorer  électivement  par  la  thionine 
et  le  bleu  de  toluidine.  Autrefois  on  employait  les  colo¬ 
rants  à  base  de  carmin  ou  d’hématoxyline,  et  aussi  la 
méthode  de  Van  Gieson  (hématoxyline,  acide  picrique, 
fuchsine  acide).  Les  méthodes  par  imprégnation  d’argent, 
d’après  Golgi,  ne  sont  pas  applicables  dans  les  recherches 
d’ordre  pathologique. 

Weygandt.  —  Atlas-manuel  de  Psychiatrie.  8 


114  ANATOMIE  PATHOLOGIQUE  DE  LA  FOLIE. 

Planche  IV.  Fig.  i.  —  Écorce  normale  de  la  circonvolution  cen¬ 
trale;  préparation  colorée  au  bleu  de  méthylène  par  la  méthode 
de  Nissl.  (Agrand.  50.) 

1»  Couche  corticale 'superficielle  pauvre  en  cellules;  2°  petites 
cellules  pyramidales  ;  3°  moyennes  et  grandes  cellules  pyramidales  ; 
4°  a)  couche  granulée,  cellules  polymorphes;  b)  couche  pauvre 
en  cellules  avec  cellules  de  Beetz  ;  5°  couche  de  cellules  fusiformes. 

Planche  IV.  Fig.  2.  —  Cellule  normale  de  Beetz;  préparation 
colorée  au  bleu  de  méthylène  d'après  la  méthode  de  Nissl. 
(Zeiss  1.  Obj.  à  immersion  1/12.  Oc.  1.  Agrand.  3S0.) 

Dans  l’écorce  cérébrale,  tous  les  élémentssans  exception, 
ainsi  que  leurs  rapports  réciproques,  doivent  être  exami¬ 
nés  d’après  les  méthodes  de  coloration  les  plus  appro¬ 
priées. 

On  étudiera  successivement  :  1°  les  cellules  nerveuses  ; 
2°  les  fibres  nerveuses  ;  3°  la  névroglie  ;  4°  la  substance 
fondamentale  ;  5°  les  vaisseaux. 

Les  cellules  nerveuses  sont  disposées  en  couches  paral¬ 
lèles  à  la  surface  du  cerveau. 

Meynert  a  décrit  le  premier  les  diverses  couches  cellu¬ 
laires,  disposées  dans  l’ordre  suivant  (Voy.  pl.  IV,  fig.  1)  : 

1.  Couche  corticale  superficielle  pauvre  en  cellules. 

2.  Couche  des  petites  cellules  pyramidales. 

3.  Couches  des  moyennes  et  grandes  cellules  pyrami¬ 
dales. 

4.  Couche  granulée  avec  des  cellules  polymorphes. 

5.  Couche  des  cellules  fusiformes. 

Dans  les  circonvolutions  centrales  on  trouve,  en  outre, 
entre  la  quatrième  et  la  cinquième  couches,  une  couche 
des  cellules  pyramidales  géantes  (4,  b),  dites  cellules  soli¬ 
taires  ou  cellules  de  Beetz.  Au  niveau  de  la  fissure  calca- 
rine  et  du  pôle  occipital,  on  peut  distinguer  huit  couches, 
car  entre  la  deuxième  et  la  troisième  couches  vient  s’insé¬ 
rer  une  couche  de  cellules  granulées  et  entre  la  quatrième 
et  la  cinquième  s’intercale  encore  une  couche  à  grandes 
cellules  et  une  couche  de  cellules  granulées. 

On  trouve  de  grandes  cellules  pyramidales  au  niveau  de 
la  corne  d’Ammon.  Les  cellules  nerveuses,  munies  ordi¬ 
nairement  de  prolongements  en  forme  de  rayons,  sont,  à 
l’état  normal,  rangées  par  groupes.  Les  cellules  pyrami¬ 
dales  sont  disposées  en  colonnes  et  les  corps  des  cellules 
correspondent  hux  intervalles  laissés  entre  les  rayons 


Tab.  4. 


ANATOMIE  PATHOLOGIQUE  DE  LA  FOLIE.  115 

cellulaires.  Les  prolongements  qui  partent  du  sommet 
des  cellules  ont  une  direction  parallèle. 

La  cellule  nerveuse  normale  (Voy.  pl.  IV,  flg.  1),  préparée 
d’après  la  méthode  de  Nissl,  présente  un  fond  bleu  pâle 
sur  lequel  se  détachent  de  petites  masses  d’un  bleu 
intense  appelées  encore  grains  chromalophiles,  corpus¬ 
cules  de  Nissl,  ligroïdes.  Le  noyau  est  incolore,  tandis 
que  le  nucléole  est  d’un  bleu  foncé.  Au  centre  de  ce 
nucléole,  on  aperçoit  encore  parfois  un  élément  trian¬ 
gulaire,  cristalloïde.  Sur  le  noyau,  dans  la  direction  du 
sommet  de  la  cellule,  se  trouve  une  formation  colorée, 
la  calotte  du  noyau.  Les  corpuscules  de  Nissl  se  con¬ 
tinuent  encore  plus  loin  jusque  dans  les  prolongements 
de  la  cellule,  les  dendrites  ;  aux  points  de  bifurcation  des 
prolongements,  on  voit  souvent  une  petite  masse  de  sub¬ 
stance  présentant  une  coloration  particulièrement  intense. 
Le  cylindraxe  n’est  pas  visible.  A  la  base  du  prolonge¬ 
ment  et  même  quelquefois  au  point  de  sa  bifurcation,  on 
voit  quelques  cellules  de  névroglie,  qu’on  appelle  les 
cellules  satellites. 

11  n’est  pas  facile  de  produire  une  préparation  de  cellule 
nerveuse  tout  à  fait  normale.  L’alcoolisme,  l’anémie,  une 
longue  agonie  déterminent  des  altérations- dans  la  struc¬ 
ture  de  la  cellule,  lin  outre,  par  suite  du  décubitus  hori¬ 
zontal  prolongé  du  corps  après  la  mort,  il  se  produit  sou¬ 
vent,  déjà  douze  heures  après,  des  transformations  d’ordre 
cadavérique.  Aussi,  la  technique  de  la  fixation  des  prépa¬ 
rations  et  de  leur  coloration  exige-t-elle  une  grande  pré¬ 
cision.  Seuls  les  tableaux  microscopiques  d’une  espèce 
déterminée  de  cellules,  préparées  à  l’aide  d’une  méthode 
déterminée,  peuvent  se  comparer  entre  eux  et  être  consi¬ 
dérés,  selon  l’expression  de  Nissl,  comme  «  équivalents  ». 

Dans  les  affections  mentales,  les  altérations  cellulaires 
sont  très  variables,  selon  la  nature  de  la  cellule  et  selon 
sa  localisation  cérébrale.  Il  n’existe  pas  de  lésions  cellu¬ 
laires  spécifiques  qui  puissent  être  considérées  comme 
caractéristiques  pour  telle  ou  telle  psychose. 

Nissl  cite  les  altérations  cellulaires  suivantes  comme 
étant  particulièrement  importantes  : 

1.  Altération  cellulaire  chronique.  —  La  cellule  devient  plus 
petite  ;  la  substance  non  colorable  à  l’état  normal  se  colore, 
tout  en  conservant  quelques  espaces  clairs  ;  le  noyau  devient 


116  ANATOMIE  PATHOLOGIQUE  DE  LA  FOLIE. 

plus  petit,  s’allonge  et  prend  de  la  couleur  ;  le  cylindraxe 

fait  saillie  (Voy.  pl.  XIX,  fig.  2). 

2.  A  un  degré  plus  avancé,  la  sclérose  apparaît  :  toute  la  cel¬ 
lule  est  fortement  colorée  ;  la  structure  antérieure  ne  se 
reconnaît  plus  ;  le  noyau  est  trouble,  ratatiné,  anguleux  et  ne 
se  détache  pas  clairement  ;  les  dendrites  ont  une  forme  en¬ 
tortillée.  Ces  altérations  surviennent  dans  la  paralysie  géné¬ 
rale,  l’épilepsie  (Voy.  pl.  XIX,  fig.  3). 

3.  Altération  cellulaire  aigue.  —  La  substance  normalement 
non  colorable  se  colore;  les  dendrites  sont  à  peine  visibles  ; 
la  cellule  est  distendue,  ainsi  que  le  noyau  ;  ce  dernier  reste 
incolore  et  tend  à  se  rapprocher  de  la  paroi  de  la  cellule.  La 
substance  chromatophile  devient  plus  pâle  et  granuleuse  ;  le 
cylindraxe  est  très  net.  En  cas  de  lésions  plus  graves,  on 
constate  dans  le  corps  des  cellules  des  lacunes  ;  les  dendrites 
se  désagrègent;  la  cellule  devient  pâle  (liquéfaction  de  la 
cellule).  Ces  lésions  s’observent  dans  le  typhus,  l’urémie,  les 
brûlures  étendues,  les  délires  suraigus. 

4.  Chromatolyse.  —  Décoloration  et  fonte  des  éléments 
chromatophiles  ;  cette  lésion  est  fréquente. 

5.  Atrophie  des  noyaux.  —  Lésion  assez  rare.  La  paroi  du 

corps  cellulaire,  très  amincie,  se  déchire  ;  la  substance  non  co¬ 
lorable  se  colore  légèrement  ;  le  noyau  devient  plus  petit, 
s'allonge  et  tend  à  prendre  la  forme  d’un  triangle  à  angles 
obtus.  La  substance  chromatophile  du  corps  de  la  cellule  se 
transforme  en  granulations  très  petites,  divisées  les  unes  des 
autres  par  des  vides.  Les  dendrites  sont  peu  visibles.  Des 
lésions  de  cet  ordre  s’observent  dans  la  paralysie  générale, 
quelquefois  aussi  dans  le  delirium  tremens  (Voy.  pl.  XIX, 
«g-  *)•  * 

6.  Altération  cellulaire  grave  par  suppression  de  l’oxy¬ 
gène  (asphyxie)  et  par  l’action  d’autres  facteurs  qui  détruisent 
ces  cellules  nerveuses.  Le  noyau  s’atrophie;  il  s’allonge  et 
s’arrondit  ;  sa  membrane  devient  très  nette  ;  le  corpuscule  du 
noyau  se  rapproche  de  la  périphérie  de  la  cellule,  devient 
excentrique.  Le  corps  cellulaire  se  divise  en  nombreuses  gra¬ 
nulations  arrondies. 

Sous  le  nom  de  mort  de  la  cellule,  Nissl  désigne  la 
liquéfaction,  la  décomposition  de  ses  grains  chromato¬ 
philes,  leur  résorption,  leur  destruction  par  des  vacuoles 
confluentes,  leur  absorption  par  les  cellules  névrogliques. 
Ces  dernières  pénètrent  dans  le  corps  de  la  cellule  ner- 


117 


ANATOMIE  PATHOLOGIQUE  DE  LA  FOLIE. 

veuse  et  absorbent  toute  la  substance  protoplasmique 
(Voy.  pl.  XIX,  fig.5  et  6).  Pendant  longtemps  on  peut  encore 
observer  les  dendrites  et  les  noyaux  cellulaires  reculés 
vers  la  périphérie  de  la  cellule  ;  finalement,  la  cellule  dis¬ 
paraît  complètement. 

Il  faut,  en  outre,  noter  la  disposition  des  couches  cellu¬ 
laires,  qui,  dans  maintes  psychoses,  notamment  dans  la 
paralysie  générale,  se  trouve  modifiée.  Dans  un  certain 
nombre  d’affections  mentales,  on  constate  des  lacunes  à  la 
place  d’une  couche  cellulaire  déterminée. 

Les  fibres  nerveuses  sont  souvent  détruites  ;  dans  la 
paralysie  générale,  notamment,  les  fibres  tangentielles  de 
la  couche  superficielle  de  l’écorce  disparaissent,  ainsi 
qu’un  nombre  plus  ou  moins  considérable  de  fibres  de 
projection. 

Les  cellules  de  la  névroglie  sont  déjà  à  l’état  normal 
très  différentes  les  unes  des  autres;  sous  l’influence  de 
troubles  corticaux  quelconques,  elles  subissent  des  altéra¬ 
tions  rapides.  La  cellule  névroglique  munie  de  ses  pro¬ 
longements  très  courts  devient  beaucoup  plus  nette;  de 
plus,  le  nombre  des  fibres  névrogliques  qui  partent  de  cette 
cellule  augmente  considérablement  dans  certaines  affec¬ 
tions,  notamment  dans  la  paralysie  générale  (Voy.  pl.  XVI, 
fig.  2).  Ces  filaments  névrogliques  se  retrouvent  aussi  dans 
les  couches  corticales  plus  profondes.  Les  noyaux  névro¬ 
gliques  eux-mêmes  se  multiplient  parfois  par  mitose,  plus 
souvent  par  division  amitosique.  Les  noyaux  satellites 
des  cellules  nerveuses  deviennent  plus  abondants  et  font 
parfois  irruption  dans  le  corps  du  neurone.  Dans  les 
diverses  couches  corticales  se  trouvent  quelquefois  des 
noyaux  névrogliques  alignés  par  files.  Les  lacunes  résul¬ 
tant  de  la  destruction  delà  cellule  nerveuse  se  remplissent 
bientôt  d’éléments  névrogliques.  Déjà  à  l’état  normal,  la 
couche  corticale  superficielle  contient  des  cellules  névro¬ 
gliques.  Aussi,  cette  couche  se  transforme-t-elle,  dans  la 
paralysie  générale,  en  une  épaisse  calotte  de  névroglie. 
Sous  le  nom  de  cellules-araignées,  on  a  désigné  (L.  Meyer) 
des  cellules  névrogliques  munies  de  prolongements 
ressemblant  à  des  pattes  d’araignée.  On  en  trouve  déjà  à 
l’état  normal,  mais  elles  sont  particulièrement  nettes  dans 
la  paralysie  générale.  Préparées  par  la  méthode  de 
Weigert  et  celle  de  Heidenhain,  elles  se  présentent  comme 
de  véritables  astrocytes.  Les  «  pattes  d’araignée  »,  qui,  en 


118 


ANATOMIE  PATHOLOGIQUE  DE  LA 

s’élargissant,  envahissent  parfois  des  parois  des  vaisseaux, 
sont  des  filaments  do  la  névroglie  de  WeigertfVoy. pl.XVI, 
fîg.  1).  Souvent  on  trouve  incrustés  dans  la  névroglie  des 
corpuscules  amylacés  (pl.  XV,  fîg.  1,  n°  5). 

La  substance  fondamentale  (dite  encore  le  gris  cor¬ 
tical)  ne  constitue  nullement  une  masse  uniforme.  Les 
recherches  de  Apathy,  de  Bethe  et  d’autres  tendent  à  dé¬ 
montrer  que  cette  substance  forme  un  réseau  extrêmement 
fin  de  filaments.  Dans  les  cylindres  d’axe  se  trouvent  des 
fibrilles  primitives  qui  pénètrent  ensuite  dans  les  cellules 
ganglionnaires.  Dans  les  cellules  elles-mêmes  on  peut 
reconnaître  la  présence  des  fibrilles  dans  les  régions  de 
ces  cellules  restées  incolores  par  la  méthpde  de  Nissl  et 
dans  les  dendrites  qui  se  détachent  de  ces  cellules.  La 
cellule  nerveuse  elle-même  est  étroitement  entourée  d'un 
feutre  fibreux  qu’on  appelle  gaine  cellulaire.  On  n’a  encore 
aucune  notion  précise  sur  les  altérations  pathologiques  de 
ces  fibrilles  primitives.  Par  la  méthode  de  Nissl,  la  gaine 
péricellulaire  devient,  comme  nous  l’avons  mentionné, 
visible  dans  l’altération  cellulaire  décrite  plus  haut  sous 
le  nom  de  chromalolyse  (Voy.  pl.  XIX,  fig.  4). 

Les  vaisseaux  présentent  des  altérations  très  fréquentes. 
Dans  beaucoup  d’affections  mentales,  leur  nombre  est 
augmenté  ;  ils  présentent  de  la  prolifération  vasculaire  et . 
sont  souvent  turgescents.  On  trouve  fréquemment  un 
épaississement  des  parois  vasculaires,  des  formations 
anévrysmatiques,  des  extravasations  sanguines, des  hémor¬ 
ragies  miliaires,  des  endartérites  avec  rétrécissement  et 
parfois  oblitération  complète  de  la  lumière  des  vaisseaux. 

î  On  observe  très  souvent  des  altérations  moins  grossières 
dans  les  vaisseaux  capillaires  :  dégénérescence  graisseuse, 
état  variqueux,  tortuosités  tlexueuses,  hypertrophie  de  la 
tunique  moyenne.] 

Dans  la  paralysie  générale,  Nissl  et  Vogt,  se  fondant  sur 
trois  cents  cas,  insistent  sur  l’existence  des  cellules  plasma¬ 
tiques  de  Marschalko  (Voy.  pl.  XIX,  fig.  1).  Ce  sont  des  for¬ 
mations  épithélioïdes  de  protoplasma  friable,  granuleux, 
munies  d’une  auréole  claire  au  fond  du  noyau;  formations 
qu’on  trouve  aussi  dans  d’autres  affections  somatiques.  De 
plus,  on  peut  observer  des  cellules  graisseuses  de  Ehrlich. 

Autour  des  vaisseaux  sclérosés  sc  trouvent  souvent  de 
petits  foyers  de  dégénérescence  des  cellules  nerveuses  et 
de  prolifération  de  la  névroglie. 


PRONOSTIC  DE  LA  FOLIE. 


119 


Jusqu’à  présent,  on  n'a  pu  obtenir  des  constatations  ana¬ 
tomo-pathologiques  quelque  peu  précises  que  dans  la  para¬ 
lysie  générale,  la  démence  par  sénilité  et  artériosclérose 
cérébrale,  ainsi  que  dans  l’idiotie.  En  outre,  on  commence 
à  connaître  les  lésions  de  l’épilepsie  et  du  delirium  tremens- 

On  ne  peut  plus  admettre  aujourd’hui  l’existence  des 
psychoses  fonctionnelles, c’est-à-dire  désaffections  mentales 
sans  lésions  anatomiques  correspondantes;  il  faut  ajouter, 
d’ailleurs,  qu’il  n’est  pas  encore  possible,  à  l’heure  actuelle, 
d’expliquer  anatomiquement  les  faits  observés  dans  ces 
psychoses  dites  fonctionnelles ,  comme,  par  exemple,  dans 
la  mélancolie. 

A  côté  de  cette  anatomie  pathologique  des  circonvolu¬ 
tions  cérébrales,  il  y  a  à  considérer  aussi  de  nombreuses 
altérations  des  régions  profondes  du  cerveau,  notamment 
dans  la  paralysie  générale,  la  démence  sénile,  l’idiotie,  les 
lésions  cérébrales  localisées,  telles  que  les  tumeurs,  les 
plaques  de  sclérose. 

Naturellement,  à  propos  de  la  paralysie  générale,  on 
trouvera  la  description  des  lésions  médullaires  concomi¬ 
tantes,  de  même  que  les  altérations  des  nerfs  périphériques 
se  trouveront  indiquées  dans  le  chapitre  relatif  à  la 
psychose  polynévritique. 

L’examen  nécroscopique  des  autres  organes  se  fait 
comme  pour  n’importe  quelle  autre  affection.  Néanmoins, 
les  lésions  vasculaires  méritent,  dansles  autopsies  d’aliénés, 
une  attention  toute  particulière. 

[Les  affections  mentales  tendent  de  plus  en  plus  à  sortir 
du  domaine  de  la  psychologie  vague  et  stérile,  pour  ren¬ 
trer,  sous  les  auspices  de  la  pathologie  générale,  dans  le 
groupe  des  syndromes  organiques  des  centres  nerveux. 
Certes,  il  est  encore  impossible,  à  l’heure  actuelle,  de 
donner  la  preuve  complète  de  cette  manière  somatique 
d’envisager  la  folie.  Mais  l’avenir  de  la  pathologie  mentale 
est  là,  et  c’est  en  travaillant  dans  ce  sens  qu’on  trouvera 
la  solution  de  la  plupart  des  problèmes  théoriques  et  pra¬ 
tiques  que  soulève  à  notre  époque  la  psychiatrie.] 


IX.  —  PRONOSTIC  DE  LA  FOLIE 

Dès  que  nous  sommes  en  présence  des  formes  cliniques 
bien  établies,  nous  pouvons,  en  tenant  compte  de  l’iudivi- 


120  PROPHYLAXIE  ET  TRAITEMENT  DE  LA  FOLIE. 

dualité  du  malade,  tirer  du  diagnostic  un  pronostic.  Dans 
les  descriptions  ultérieures,  les  diverses  affections  men¬ 
tales  sont,  selon  la  division  de  Kraepelin,  groupées  d’après 
leur  pronostic  :  la  paralysie  générale  avec  son  pronostic 
absolument  fatal  ;  la  folie  intermittente  avec  la  guérison 
de  l’accès,  laissant  derrière  elle  une  disposition  à  de  nou¬ 
veaux  accès;  les  diverses  formes  de  la  démence  précoce 
déterminant  généralement  une  déchéance  intellectuelle, 
sans  que  pour  cela  la  vie  soit  menacée. 

Il  existe  un  pronostic  plus  difficile  à  faire  :  c'est  celui  du 
moment  plus  ou  moins  rapproché  de  la  guérison  de  l’accès 
et  aussi  du  moment  du  retour  du  nouvel  accès. 

De  même,  il  est  fort  difficile  de  faire  le  pronostic  du 
degré  de  déchéance  intellectuelle  que  pourra  entraîner  la 
démence  précoce.  Quoi  qu’il  en  soit,  ces  divers  pronostics 
seront  examinés  dans  les  chapitres  correspondants  aux 
affections  auxquelles  ils  se  rattachent. 

Le  pronostic  se  trouve  aggravé  par  un  état  général 
faible,  ainsi  que  par  une  application  trop  tardive  d’un 
traitement  approprié.  En  outre,  les  chances  de  guérison 
diminuent  en  raison  de  la  durée  prolongée  de  la  maladie. 
D’une  façon  générale,  les  cas  qui  débutent  d’une  façon 
brusque  ont  un  pronostic  plus  favorable  que  ceux  dont  le 
début  est  insidieux  et  lent.  [Béhicr  a  trouvé  que,  sur 
17000  aliénés,  12  p.  100  mouraient  dans  le  premier  mois, 
7  p.  100  dans  le  second  mois,  6  p.  100  dans  le  troisième 
mois  et  46,5  p.  100  dans  la  première  année.]  Certains 
déments  juvéniles,  des  crétins,  des  imbéciles,  des  intermit¬ 
tents  ont  vécu  jusqu’à  plus  de  quatre-vingts  ans.  Parmi  les 
malades  renvoyés  comme  guéris,  un  quart  au  moins 
retourne  à  l’asile. 

En  somme,  les  diverses  formes  de  la  folie  comptent 
parmi  les  affections  les  plus  graves  et  les  plus  longues. 


X.  —  PROPHYLAXIE  ET  TRAITEMENT  DE  LA  FOLIE 

L’étiologie,  qui  est  la  base  de  toute  prophylaxie  scienti¬ 
fiquement  établie,  enseigne  que  le  facteur  le  plus  impor¬ 
tant  des  affections  mentales  est  représenté  par  l’hérédité 
pathologique.  Il  semble  donc  que  le  moyen  le  plus  radical 
contre  la  folie  consisterait  à  empêcher  les  individus 
mentalement  anormaux  ou  atteints  d’une  maladie  grave 


*  PROPHYLAXIE  ET  TRAITEMENT  DE  LA  FOLIE.  121 
quelconque  de  «  multiplier  ».  Mais  il  faut  ajouter  immé¬ 
diatement  que  cette  solution  est  extraordinairement  diffi¬ 
cile  à  réaliser  en  pratique.  11  n’y  a  môme  pas  lieu  de 
discuter  la  proposition  tout  à  fait  extravagante  tendant 
à  la  castration  de  ces  sujets  tarés. 

D’autre  part,  une  loi  interdisant  le  mariage  aux  aliénés 
est  encore  loin  de  pouvoir  se  réaliser.  11  est  intéressant 
de  mentionner  à  cet  égard  un  projet  de  loi  présenté  à 
Minnesota,  le  23  mars  1901,  exigeant  des  candidats  au 
mariage  un  certificat  de  santé,  et  rendant  le  mariage 
avec  un  sujet  aliéné,  épileptique  ou  imbécile  passible 
d’une  forte  amende  pouvant  atteindre  1  000  dollars  et  d’un 
emprisonnement  de  un  à  cinq  ans.  Actuellement,  le  seul 
progrès  possible  à  réaliser  serait  d’éclairer  le  peuple  sur  le 
danger  des  unions  contractées  entre  parents,  et  du  mariage 
avec  un  sujet  mentalement  anormal,  atteint  d’une  maladie 
grave  quelconque,  ou  alcoolique.  [Calmeil  fait  justement 
remarquer,  à  propos  du  mariage  des  descendants  d’alié¬ 
nés,  que  ce  que  nos  lois  actuelles  sont  encore  impuis¬ 
santes  à  réaliser,  les  médecins  pourront  parfois  l’obtenir, 
lorsque  les  familles  auront  l’heureuse  inspiration  de  re¬ 
courir  à  leurs  conseils.  Quant  au  mariage  des  aliénés 
guéris,  Morel  était  d'avis  de  ne  pas  le  leur  interdire,  à 
deux  conditions  toutefois  :  1°  que  l’accès  d’aliénation 
fût  isolé  et  déjà  lointain,  et  2°  qu’il  n’eût  pas  de  folie  dans 
l’ascendance.  Paul  Garnier  estime  aussi  que  si  la  folie  a 
été  un  accident  passager,  dû  à  une  cause  connue  et  désor¬ 
mais  évitable,  le  mariage  peut  être  permis.] 

L’hygiène  de  la  conception  et  de  la  grossesse  joue  un 
rôle  important  dans  cette  prophylaxie.  Avant  tout,  il  faut 
signaler  que  des  excès  alcooliques  d’un  des  parents  (du 
père  ou  de  la  mère)  sont  nuisibles.  Il  va  sans  dire  qu’il  est 
aussi  nécessaire  de  se  mettre  en  garde  contre  la  syphilis 
et  la  tuberculose. 

Les  femmes  qui  ont  déjà  mis  au  monde  des  enfants 
frappés  d’idiotie  ou  qui  ont  perdu  des  enfants  ayant  suc¬ 
combé  à  des  affections  cérébrales  ou  à  des  convulsions 
doivent  prendre  des  précautions  particulièrement  grandes 
pendant  leur  grossesse.  Berckhan  recommande  en  pareil 
cas,  outre  un  régime  alimentaire  fortifiant,  mais  non 
excitant,  de  prendre  alternativement,  pendant  la  durée  de 
la  grossesse  :  une  première  semaine,  une  pincée  de  carbo¬ 
nate  ou  de  citrate  de  1er,  et  la  semaine  suivante,  une 


122  PROPHYLAXIE  ET  TRAITEMENT  DK  LA  FOLIE, 
cuillerée  à  café  d’eau  de  chaux.  De  plus,  il  conseille  :  le 
repos  après  les  repas,  deux  promenades  chaque  jour,  et, 
enfin,  en  ce  qui  concerne  l’hygiène  génitale,  de  rares 
rapports  sexuels  au  commencement  de  la  grossesse  et, 
dans  les  derniers  mois,  suppression  complète  de  ces  rap¬ 
ports. 

Au  moment  de  l’accouchement,  il  faut  manier  le  crâne 
de  l’enfant  avec  tous  les  ménagements  possibles. 

Quand  les  mères  sont  psychopathiques,  il  est  préférable 
de  faire  allaiter  l’enfant  par  une  nourrice. 

L’éclampsie  infantile  réclame  de  grandes  précautions 
pour  l’avenir  intellectuel  de  l’enfant.  Fürstner  recom¬ 
mande,  en  ce  cas,  l’usage  précoce  et  prolongé  des  bro- 

L’enfant  dont  l’hérédité  est  menaçante  doit  éviter  avec 
le  plus  grand  soin  tout  ce  qui  est  nuisible  :  l’usage  de 
l’alcool  et  d’autres  excitants,  les  distractions  bruyantes, 
les  jeux  violents,  les  bals,  les  théâtres,  les  grands  voyages. 

Il  faut  l’habituer  de  bonne  heure  à  des  exercices  pro¬ 
pres  à  le  rendre  plus  résistant.  Son  éducation  doit  être 
laite  d’une  façon  particulièrement  régulière  et  patiente, 
avec  la  conscience  du  but  qu’on  se  propose  ;  elle  sera  dé¬ 
pourvue  de  bienveillance  exagérée  comme  de  sévérité  . 
sans  affection.  D’ailleurs,  chaque  cas  a  besoin  d’être 
individualisé  :  les  enfants  très  éveillés  doivent  être  tenus 
à  l’écart  de  jeux  excitants  et  de  lectures  énervantes  ;  chez 
les  enfants  timides,  on  doit,  au  contraire,  réveiller  le 
sentiment  de  leur  propre  valeur  et  la  confiance  en  eux- 
mêmes  par  des  conseils  amicaux,  des  éloges,  des  encou¬ 
ragements,  et  aussi  par  des  exercices  physiques,  tels  que 
la  natation,  la  gymnastique.  Les  exercices  physiques  doi¬ 
vent  être  cultivés  de  bonne  heure,  mais  sans  en  faire  une 
occupation  exclusive,  un  sport  qui  surexcite  l’ambition.  Il 
faut  être  prudent  dans  le  choix  des  camarades  de  jeux 
que  fait  l’enfant.  S’il  existe  des  conditions  héréditaires 
fâcheuses,  si,  par  exemple,  la  mère  est  atteinte  d’hystérie 
grave,  il  est  préférable,  dans  l’intérêt  de  l’enfant,  de  con¬ 
fier  ce  dernier  aux  soins  d’une  famille  étrangère  bien 
choisie.  Les  enfants  de  santé  délicate  ne  doivent  pas  être 
envoyés  à  l’école  avant  l’âge  de  sept  ans. 

Le  surmenage  scolaire  est  nuisible  surtout  pour  les  en¬ 
fants  déjà  anormaux.  Il  faut  avouer  qu’on  en  a  souvent 
exagéré  l’influence  et  que  bien  des  plaintes  proviennent 


PROPHYLAXIE  ET  TRAITEMENT  DE  LA  FOLIE.  123 
de  familles  où  l’éducation  des  enfants  pèche  par  un  dé¬ 
faut  en  sens  contraire.  Néanmoins,  il  est  vrai  qu’on  im¬ 
pose  aux  enfants  une  immobilité  trop  prolongée  sur  les 
bancs;  une  assimilation  trop  copieuse  pour  eux  de  ma¬ 
tières  d’études  nouvelles  ;  des  efforts  exclusifs  de  la  mé¬ 
moire  souvent  trop  grands.  D’autre  part,  le  repos  leur 
est  mesuré  avec  trop  de  parcimonie.  Il  est  parfaitement 
prouvé  que  beaucoup  d’enfants  retournent  à  l’école  sans 
être  complètement  reposés  du  travail  de  la  veille.  Il  est 
à  noter  principalement  que  les  études  de  l’après-midi  ne 
valent  souvent  rien,  parce  que  l’épuisement  résultant  du 
travail  de  la  matinée  n’est  pas  réparé. 

Les  éducateurs  doivent  se  préoccuper  de  bonne  heure 
de  la  vie  sexuelle  des  enfants.  L’onanisme  se  manifeste 
souvent  déjà  dès  la  troisième  année  de  la  vie,  provoqué 
parfois  par  des  excitations  extérieures,  telles  que  vers 
intestinaux,  phimosis,  prurit.  A  l’époque  de  la  puberté,  il 
est  beaucoup  plus  fréquent  qu’on  ne  le  croit  ordinaire¬ 
ment,  dans  la  proportion  de  80  p.  100  ;  il  se  pratique  sou¬ 
vent  d’une  manière  très  intense,  plusieurs  fois  par  jour. 
L’onanisme  psychique  est,  lui  aussi,  tout  aussi  répandu, 
sous  l'influence  d’idées  érotiques.  L’éducation  doit  lutter 
contre  cet  état  de  choses,  en  empêchant  les  enfants  de 
rester  souvent  seuls  et  surtout  en  ne  les  laissant  pas  long¬ 
temps  éveillés  au  lit  le  matin.  Il  faut  soigneusement  écar¬ 
ter  toutes  les  occasions  d’excitation  sexuelle,  par  exemple 
la  vue  de  ballets  ou  d’images  pornographiques.  On  doit 
également  veiller  à  ce  que  le  régime  alimentaire  ne  soit 
pas  excitant,  et  défendre  l’usage  de  l’alcool,  de  viandes 
en  trop  grande  abondance.  Il  est  utile  de  procurer  une 
fatigue  physique  normale^  par  des  bains,  des  promenades 
à  pied,  des  exercices  d.e  gymnastique.  Une  mission  obli¬ 
gatoire  incombe  ensuite  à  l’éducateur  :  c’est  d’éclairer 
l’adolescent  au  moment  opportun,  et  d’une  manière  con¬ 
venable,  sur  les  questions  d’ordre  sexuel.  L’onanisme  ne 
provoque  pas  directement  une  affection  mentale  ou  ner¬ 
veuse,  mais  il  constitué  un  facteur  avant-coureur  qui 
prépare  à  des  états  neurasthéniques. 

Les  sujets  prédisposés  aux  accidents  psychiques  doi¬ 
vent  choisir  une  profession  qui,  à  côté  d’une  activité 
intellectuelle  modérée,  nécessite  avant  tout  un  certain 
exercice  physique  ;  il  leur  faut  une  profession  calme,  qui 
n’engage  pas  trop  leur  responsabilité.  L’agronomie,  le 


124  PROPHYLAXIE  ET  TRAITEMENT  DE  LA  FOLIE. 

jardinage,  le  commerce  au  détail,  voilà  les  occupations 
qui  doivent  surtout  leur  être  recommahdées.  Il  faut,  au 
contraire,  leur  déconseiller  les  carrières  de  médecin,  de 
militaire,  de  boursier,  de  voyageur  de  commerce,  de  mar¬ 
chand  de  vin. 

A  la  plupart  des  prédisposés  à  la  folie,  il  n’y  a  pas  lieu 
de  conseiller  le  mariage. 

Cependant,  le  mariage  d'un  prédisposé  avec  une  per¬ 
sonne  absolument  normale,  et  cela  dans  les  conditions 
favorables  au  point  de  vue  de  la  fortune,  est  parfois  pré¬ 
férable  à  l’existence  souvent  irrégulière  du  célibataire. 
Les  sujets  ayant  subi  déjà  une  fois  un  accès  de  folie  ne 
doivent,  en  aucun  cas,  se  marier. 

La  prophylaxie  spéciale  doit  avoir  pour  objectif  prin¬ 
cipal  V alcoolisme,  qui  remplit,  à  lui  seul,  presque  la 
moitié  de  tous  les  asiles  d’aliénés  de  grandes  villes 
(Voy.  chap.  xxvii)  ;  en  second  lieu,  il  faut  lutter  contre 
la  syphilis.  A  cet  égard,  le  contrôle  des  filles  publiques 
pourrait  être  rendu  encore  plus  sévère  qu’il  ne  l’est  ac¬ 
tuellement,  contrôle  qui  est  surtout  facile  à  faire  dans  les 
maisons  affectées  à  la  prostitution.  Dans  le  même  ordre 
d’idées,  tout  médecin  doit  déconseiller  le  mariage  aux 
sujets  contaminés  par  la  syphilis,  au  moins  pendant  un 
nombre  d’années  déterminé,  en  rapport  avec  la  date  de 
l’infection.  Il  est  vrai  que  Le  secret  professionnel  s’oppose 
à  la  réalisation  d’une  pareille  mesure,  malgré  son  carac¬ 
tère  absolument  urgent.  Il  faudrait,  en  outre,  éclairer 
soigneusement  la  jeunesse  sur  les  dangers  des  rapports 
sexuels  imprudents. 

Traitement  à  l’asile. 

Le  moyen  le  plus  important  de  traitement  et  de  guéri¬ 
son  des  aliénés  est  l’asile.  Toutes  les  autres  maladies  peu¬ 
vent  être  traitées  à  domicile,  excepté,  cependant,  les  ma¬ 
ladies  nécessitant  des  opérations  chirurgicales,  dans 
lesquelles,  à  cause  des  dangers  de  septicémie,  l’organisa¬ 
tion  hospitalière  est  naturellement  préférable,  et  aussi  les 
maladies  infectieuses  graves,  comme  le  choléra,  la  peste, 
la  variole,  où  l’isolement,  permettant  de  prévenir^  une 
épidémie,  est  même  prescrit  administrativement.  Quant 
aux  aliénés,  il  faut  reconnaître  que  la  plupart  d’entre  eux 
sont  exposés,  en  dehors  de  l’asile,  aux  plus  grands  dan- 


TRAITEMENT  A  L 


125 


gers.  Les  cas  où  l’asile  ne  procurerait  pas  de  grands 
avantages  sont  en  général  rares. 

Le  traitement  à  l’asile  s’impose  donc  dans  presque 
toutes  les  psychoses. 

C’est  On  fait  démontré  que  beaucoup  d’aliénés  sont 
traités  en  dehors  de  l’asile,  et  je  ne  parle  pas  des  aliénés 
guéris,  sortis  avec  un  affaiblissement  plus  ou  moins  con¬ 
sidérable  de  leurs  facultés  intellectuelles,  mais  de  ces 
nombreux  malades  dont  l’affection  est  au  début,  et  à 
l’évidence  de  laquelle  la  famille  ne  peut  pas  encore  se 
rendre.  Cette  attitude  réfractaire  du  public  à  l’égard  de 
l’asile  est  fort  préjudiciable  au  malade  ;  elle  tient  en  grande 
partie  aux  causes  suivantes  : 

1°  Aux  préjugés  qu’on  retrouve  encore  môme  chez  les 
gens  cultivés,  d’après  lesquels  l’aliéné,  à  cause  de  son 
affection  mentale,  est  un  individu  taré; 

2°  A  la  crainte  d’une  séquestration  arbitraire. 

Mais  il  semble  démontré  aujourd’hui  qu’il  ne  s’est  pas 
produit  un  seul  cas  où  un  homme  intellectuellement  nor¬ 
mal  ait  été  retenu  dans  un  asile  d’aliénés.  Il  y  a  des  garan¬ 
ties  légales  pour  qu’un  malade  soit  admis  à  l’asile  ;  la 
plupart  du  temps,  il  faut  :  une  demande  de  la  famille, 
deux  certificats  médicaux,  dont  un  du  médecin  de  l’asile, 
et  enfin  le  consentement  de  l’administration. 

Il  faut  cependant  reconnaître  que,  par  suite  d’une  erreur 
des  médecins,  un  homme  normal  puisse  être  parfois 
considéré  comme  aliéné.  Pourtant,  Kraepelin,  entre  autres, 
constate  que,  dans  l’espace  de  vingt-deux  ans,  un  cas  pareil 
ne  s’est  produit,  à  sa  connaissance,  que  deux  fois. 

Certains  juristes  réclament  une  complication  plus  grande 
de  cette  procédure  d’admission;  ils  voudraient  en  faire 
un  véritable  procès,  avec  le  droit  d’y  mêler  des  gens  qui 
n’entendent  pas  grand’chose  au  point  de  vue  de  la  patho¬ 
logie  mentale.  11  faut  cependant  ne  pas  oublier  ce  fait 
d’importance  primordiale  que  plus  l’admission  subit  de 
lenteurs  et  de  complications,  plus  le  malade  risque  l’incu¬ 
rabilité.  D’après  une  de  nos  statistiques,  voici  dans  quelle 
proportion  les  malades  admis  à  l’asile  semblent  sortir 
guéris  : 


126  PROPHYLAXIE  ET  TRAITEMENT  DE 


Guérison 


Admis  au  cours  du  premier  mois  de  l'affection  mentale..  41,4 


—  des  deuxième  et  troisième  mois .  32,9 

—  du  quatrième  au  sixième  mois .  15,3 

—  du  deuxième  semestre . *. . .  5,5 

—  de  la  deuxième  année .  2,9 

Après  la  deuxième  année .  2,2 


Dans  l’intérêt  des  malades,  il  serait  donc  pratique  de 
simplifier  les  formalités,  en  considérant,  par  exemple, 
comme  document  fondamental,  à  côté  de  la  demande  de  la 
famille,  le  certificat  du  médecin  de  l’asile,  dont  l’opinion 
fait  autorité.  La  garantie  contre  une  séquestratioli  arbi¬ 
traire  s’obtiendra  par  une  surveillance  aussi  minutieuse 
que  possible  des  asiles,  mais  surtout  des  maisons  de  santé 
privées,  et  cela  par  des  inspecteurs  spéciaux,  d’une  com¬ 
pétence  et  d’une  indépendance  absolues.  De  même,  on  ren¬ 
dra  plus  difficile  le  maintien  du  sujet  dans  l’établissement 
en  facilitant  ses  relations  avec  la  famille,  soit  par  corres¬ 
pondance,  soit  par  des  visites. 

3°  L’attitude  d’opposition  aux  asiles  est  encore  motivée 
par  ce  fait  que  la  famille  du  malade  méconnaît  l’existence 
de  son  affection  mentale.  Elle  se  laisse  toucher  par  les 
arguments  du  malade,  qui  se  révolte  contre  l’asile  et  qui 
n’admet  pas  qu’on  puisse  douter  un  instant  de  l’intégrité 
de  son  intelligence.  Une  femme  habituellement  très  douce 
peut,  sous  l’influence  du  trouble  psychique,  devenir  dan¬ 
gereuse  pour  tous  et  commettre  un  meurtre.  Un  sujet  for¬ 
tement  mélancolique  peut  feindre  une  disposition  d’humour 
gaie,  jusqu’à  ce  qu’il  trouve  une  occasion  de  se  suicider. 

4°  Enfin,  le  grand  public  a  des  idées  fausses,  défavo¬ 
rables,  sur  les  maisons  de  santé  et  sur  leur  organisation. 
Toutes  ces  erreurs  sont  nuisibles  au  malade  et  doivent 
être  toujours  combattues  par  les  médecins  ordinaires,  les 
spécialistes  et  les  autorités  administratives. 

Indications  pour  l’internement  à  l’asile  d’aliénés. 

1°  h' internement  est  formellement  indiqué  quand  le 
malade  constitue  un  danger  pour  l'entourage.  Le  nombre 
de  cas  dans  lesquels  un  aliéné  blesse  ou  tue  est  toujours 
très  grand;  ne  sont  pas  rares  non  plus  les  aliénés  incen¬ 
diaires.  Souvent,  au  début  de  l’affection  mentale,  les 


INDICATIONS  POUR  L’iNTERNEMENT  A  L’ASILE.  127 

malades  se  livrent  à  des  outrages,  à  des  calomnies,  à  des 
attentats  à  la  pudeur. 

Parmi  les  délits  prévus  par  le  Code  pénal,  c’est  à  peine 
s’il  en  existe  un  qu’un  aliéné  n’ait  pas  commis.  Le  médecin 
ne  doit  pas  attendre  que  l’acte  criminel  ou  délictueux  soit 
un  «  fait  accompli  »;  il  doit  prévoir  le  péril  et  agir  en 
conséquence. 

Sont  dangereux  pour  la  tranquillité  publique  tous  les 
aliénés  atteints  de  troubles  hallucinatoires,  d’états  émotifs 
avec  inquiétude,  d’épilepsie  avec  troubles  mentaux,  d’ex¬ 


citation  maniaque,  d’idées  de  persécution,  d’idées  de 
jalousie,  de  mélancolie,  de  paralysie  générale  au  début. 

2°  Les  tendances  au  suicide  constituent  aussi  une  impor¬ 
tante  indication  pour  provoquer  le  placement  du  malade 
dans  un  asile.  En  effet,  ces  tendances  ne  peuvent  être  com¬ 
battues  dans  la  famille;  même  un  garde-malade  engagé 
exprès  pour  surveiller  l’aliéné  ne  suffit  pas.  Beaucoup  de 
malades  dissimulent  leur  tristesse  morbide.  On  cite  l’his¬ 
toire  d’une  mélancolique  qui  chantait  toutesor  te  d’airs 
pour  endormir  la  prudence  de  sa  famille,  et  qui,  après  y 
avoir  réussi,  se  suicida.  Souvent  l’aliéné  se  sert  dans  ce  but 
des  moyens  les  moins  apparents,  comme  le  montre,  par 
exemple,  la  figure  17,  eteela  avec  un  raffinement  parfois  inouï 
de  cruauté  envers  soi-même  (Voy.  fig.  20  à  36[hors  texte]  : 


128  PROPHYLAXIE  ET  TRAITEMENT  DE  LA  FOLIE. 

armes,  instruments  de  suicide  et  d’évasion  fabriqués  secrè¬ 
tement,  à  l’asile,  par  des  aliénés).  Tous  les  mélancoliques 
sont  suspects  au  point  de  vue  des  idées  de  suicide  ;  la  stupeur 
mélancolique  est  même  souvent  particulièrement  dange¬ 
reuse  à  cet  égard.  Des  malades  atteints  d’excitation  ma¬ 
niaque  peuvent  aussi  attenter  à  leur  vie,  sous  l’influence 
d'une  brusque  transformation  de  leur  humeur  gaie  en 
dépression.  Tout  aliéné  ayant  des  idées  de  suicide  consti¬ 
tue  un  danger,  poim  son  entourage,  puisque,  pour  se 
détruire  lui-même,  il  peut,,  soit  mettre  le  feu  à  la  maison, 
soit  égorger  ses  enfants  avec  lui. 

3°  L’internement  est  également  indiqué  pour  les  aliénés 
qui  ont  des  tendances  à  Vautomulilation.  11  ne  s’agit  pas 
ici  des  malades  qui  veulent  se  suicider,  mais  qui  cherchent 
à  se  châtier  eux-mêmes  en  se  frappant,  à  dessein,  la  tête 
contre  le  mur,  en  se  blessant  avec  des  morceaux  de  verre, 
en  s’arrachant  les  pansements  de-  leurs  blessures.  On  voit 
aussi  de  nombreux  malades  qui,  n’étant  pas  encore  mis 
dans  l’impossibilité  de  se  livrer  â  leurs  occupations  pro¬ 
fessionnelles,  se  nuisent  à  eux-mêmes  par  des  achats  ou 
des  ventes  absurdes,  par  des  spéculations  insensées,  au 
point  de  causer  des  faillites,  ou  d’entraîner  avec  eux  toute 
leur  famille  dans  la  ruine. 

4°  Le  refus  de  nourriture  nécessite  souvent  aussi  le  pla¬ 
cement  à  l’asile.  Une  alimentation  artificielle  n’est  prati¬ 
quement  réalisable  avec  toutes  les  précautions  voulues  que 
lorsqu’elle  est  faite  par  le  médecin  assisté  d’un  nombreux 
personnel  dressé  à  cet  effet  ;  c’est  donc  une  opération  impos¬ 
sible  à  faire  dans  la  famille,  où  l’on  ne  saurait  faire  venir 
trois  fois  par  jour  le  médecin  avec  quatre,  cinq  ou  six  aides. 

Pour  toute  psychose  curable,  l’asile  semble  préférable, 
surtout  si  l’on  se  reporte  aux  données  de  la  statistique  qui 
tend  â: prouver  que  les  soins  donnés  à  domicile  ne  font 
qu’aggraver  le  pronostic.  L’asile  est  indiqué  encore,  même 
pour  les  affections  mentales  incurables,  comme  l’idiotie, 
l'imbécillité  etla  démence  précoce,  parce  que  c’est  à  l’asile 
seulement  qu’il  est  possible  d’organiser,  pour  les  victimes 
de  ces  troubles  mentaux,  un  enseignement  et  une  éducation 
appropriés.  L’asile  est  également  utile  dans  la  plupart  des 
cas  arrivés  à  la  période  chronique,  pendant  laquelle  le 
malade  se  trouve  de  temps  en  temps  excité  ou  incapable  de 
travailler,  tout  en  ayant  besoin  de  soins;  ou  bien  pendant 
laquelle  le  malade  ne  peut  trouver  chez  lui  une  occupation 


Wkygandt.  —  Atlas-manuel  de  Psychiatrie,  p.  128. 


Fig.  18.  —  Salle  des  malades  traités  par  l’alitement. 


Fig.  19.  —  Cabanon,  encore  quelquefois  employé,  avec  barreaux  en  fer 
et  fauteuil  auquel  on  attachait  les  malades. 


ÉTABLISSEMENTS  FRANÇAIS  POUR  LES  ALIÉNÉS.  129 

appropriée  à  ses  besoins.  Son  utilité  est  encore  évidente 
chez  les  malades  devenus  impotents,  surtout  chez  ceux 
d'entre  eux  qui  sont  atteints  d’escarres,  pour  le  traite¬ 
ment  desquelles  on  est  mieux  outillé  à  l’asile. 

Enfin,  l’internement  est  indiqué  dans  le  traitement  des 
morphinistes,  dont  la  surveillance  est  plus  sûre  et  plus 
facile  dans  un  asile  fermé. 

On  ne  peut  renoncer  à  l’internement  que  dans  peu  de 
cas  :  les  formes  très  paisibles  de  paranoïa,  certaines  va¬ 
riétés  d’idiotie,  de  démence  ou  de  la  paralysie  générale, 
quelques  psychoses  dégénératives,  accompagnées  d’obses¬ 
sions  ou  d’impulsions  non  dangereuses.  La  plupart  des 
délires  fébriles  et  infectieux  peuvent  être  traités  dans  un 
hôpital  général.  L’internement  à  l’asile  est  contre-indiqué 
chez  quelques  paranoïques,  atteints  soit  du  délire  processif, 
soit  de  mégalomanie  :  les  malades  de  cet  ordre,  laissés 
libres,  construisent  tranquillement  leur  système  délirant, 
tandis  que,  placés  à  l’asile;  ils  s'agitent-  et  se  surexcitent 
très  facilement.  On  peut  aussi  renoncer  à  l’internement 
chez  quelques  malades  atteints  d’idées  obsédantes  inof¬ 
fensives  et  chez  certains  hystériques. 


[Établissements  français  pour  les  aliénés. 

En  France,  ces  établissements  sont  de  quatre  ordres  : 

1°  Les  asiles  publics  départementaux  ; 

2°  Les  quartiers  d'hospice; 

3°  Les  asiles  privés  faisant  fonctions  d’asiles  publics  ; 

4°  Les  maisons  de  santé  particulières.  —  Destinées  aux 
aliénés  ayant  de  la  fortune,  elles  sont  la  propriété  de  par¬ 
ticuliers,  le  plus  souvent  de  médecins. 

Maison  nationale  de  Charenton ;  à  Saint-Maurice,  [Seine). 
—  La  Maison  nationale  de  Charenton,  dont  la  création 
remonte  à  1645,  est  un  pensionnat;  les  aliénés  des  deux 
sexes  y  sont  reçus  comme  boursiers.  Le  placement  est 
volontaire  ou  d’office,  comme  dans  tous  les  établissements 
d’aliénés. 

Asile-Prison  de  Gaillon  [Eure).  —  C’est  un  établissement 
tout  à  fait  spécial  annexé  à  la  Maison  centrale  de  Gaillom 
On  y  place  les  détenus  des  maisons  centrales  (c’est-à-dire 
les  individus  condamnés  à  plus  d’un  an  et  un  jour  de 
prison)  qui  deviennent  aliénés.  Les  détenus  des  autres 
Weygandt.  —  Atlas-manuel  de  Psychiatrie.  9 


1 30  ÉTABLISSEMENTS  FRANÇAIS  POUR  LES  ALIÉNÉS. 

jprisons,  c’est-à-dire  condamnés  à  moins  d’un  an  et  un 
our,  quand  ils  deviennent  aliénés,  ne  sont  pas  envoyés  à 
Gaillon,  mais  dans  un  asile  ordinaire. 

Colonies  familiales  de  Dun-sur-Auron  (Cher)  el  d'Ainay- 
le-Château  (Allier).  —  Le  département  de  la  Seine  a  créé, 
à  Dun-sur-Auron,  une  colonie  familiale  pour  les  déments 
et  aliénés  chroniques  calmes.  Cinq  cents  femmes  environ 
et  quelques  hommes  sont  placés  chez  les  habitants.  Il  y  a 
à  Dun  une  infirmerie  centrale  pour  les  maladies  intercur¬ 
rentes.  Quand  l’état  mental  des  colons  s’aggrave  et  rend 
impossible  leur  séjour  chez  l’habitant,  on  les  dirige  sur 
l’asile  le  plus  voisin,  celui  de  Beauregard,  à  Bourges. 

En  1900,  une  nouvelle  colonie  familiale  a  été  fondée  à 
Ainay-le-Château  (Allier),  non  loin  de  Dun.  Cette  colonie  est 
-destinée  aux  hommes,  Dun  restant  consacré  aux  femmes. 


1°  Asiles  publics  départementaux  (54). 


Noms  Noms  des  établissements 

des  départements.  et  localités  où  ils  sont  situés. 

Aisne .  Prémontré . 

(  Sainte-Catherine,  près  Moulins. 

Allier . <  Colonie  familiale  d’Ainay-le- 

(  Château  (1) . 

Ariège . . .  Saint-Lizier . . 

Aveyron .  Rodez . 

Bouches-dn-Rhéne ...  g  Saint-Pierre,  à  Marseille . 

Charente .  Breuty-la-Couronne,  près  An- 

goulême . 

Charente-Inférieure. . .  Lafond,  près  La  Rochelle . 

(  Beauregard  (Bourges) . 

Cher . j  Colonie  familiale  de  Dun-sur- 

(  Auron  (2) . 

Côte-d’Or .  Dijon . 

Eure .  Navarre,  près  Évreux . 

Eure-et-Loir. . .  Bonneval . 

Finistère. .. . . .  Saint-Athanase,  près  Quimper. 

Hte-Garonne  . .  Braqueville,  près  Toulouse. . . . 

Gers .  Auch . . 


H. 

475 

336 


227 

240 

522 

439 

335 

214 

231 


322 

522 

211 

620 

447 

236 


580 

345 


235 

239 

679 

325 

273 

221 

266 


338 

584 

351 

459 

269 


(1)  et  (2)  Ces  colonies  familiales  dépendent  administrativement  et 
médicalement  du  service  des  aliénés  du  département  de  la  Seine. 


ÉTABLISSEMENTS  FRANÇAIS  POUR  LES  ALIÉNÉS. 


des  départements. 

Gironde . 

Ille-et-Vilaine . 

Loir-et-Cher . . 

Maine-et-Loire. 

Marne . 

Haute-Marne . . 

Mayenne . 

Uenrlhe-el-Hoselle . . . 

Morbihan . 

Nièvre . 

Nord  . .  ; . 

Oise . 

Orne . 

Pas-de-Calais. . 
Pyrénées  (Basses-) . .  . 

Rhône . 

Sarthe . 

Savoie . 


Seine-lnférienre . 

Somme . 

Var . 

Vaucluse . 

Vendée . 

Vienne(  Haute-) 


Noms  des  établissements 
et  localités  où  ils  sont  situés. 

Bordeaux  . 

Cadillac . 

Saint-Méen,  près  Rennes . 

Saint-Robert,  près  Grenoble . . . 

Saint-Ylie,  près  Dôle . 

Blois  . 

Saint- Alban . 

Sainte-Gemmes,  près  Angers! . 

Châlons . . 

Saint-Dizier . 

La  Roche-Gandon . 

Maréville,  près  Nancy . 

Pains  (Bar-le-Duc) . 

Lesvellec-près-Vannes . 

La  Charité . . 

;  Armentières . 

Bailleul . 

Clermont . 

Alençon . 

Saint- Venant . 

Saint-Luc,  Pau . 

Bron,  près  Lyon . 

Le  Mans . 

Bassens . . . 

'  Sainte-Anne  (Paris) . 

Ville-Evrard,  à  Neuilly-s. -Marne 

I  (S.-et-O.).... . 

Vaucluse,  à  Épinay-sur-Orge 

I  (S.-et-O.) . 

Villejuif . . 

y  Maison- Blanche  . . 

'  Quatre-Mares  (Sotteville-lès- 

j  Rouen) . 

.  St-Yon  (Sotteville-lès-Rouen) . . 

Dury-les-Amiens  . . 

Pierrefeu . 

Montdevergues,  près  Avignon. . 

La  Roche-sur-Yon . 

Naugeat,  Limoges . 

Auxerre . 


H. 

S  44 
443 
46S 
453 
201 
190 
489 
226 
360 


1288 


369 

714 

307 

396 

567 

714 

643 

622 


806 


276 

797 

334 

518 

322 


131 


489 

540 

408 

277 

285 

577 

345 

397 

327 


414 

430 

1315 

758 

257 

'885 

367 

960 

451 

300 

519 


663 

459 

773 

800 


1218 

354 

723 

230 

516 

318 


132  ÉTABLISSEMENTS  FRANÇAIS  POUR  LES  ALIÉNÉS. 


î°  Quartiers  d’hospice  (15). 


des  départements. 

Cantal . 

Côtes-du-Nord. 
Deux-Sèvres. . . 

Doubs . 

Finistère . 

Hérault . 

Indre-et-Loire. 
Loire-lnlérieure . 

Lot-et-Garonne 

Tarn— et-Garo  n  ne  .... 

Vienne . 

Vosges . 


Noms  des  établissements 
et  localités-  où  ils  sont  situés. 

Aurillac . 

Saint-Brieuc . 

Niort . 

Besançon . . . . 

Morlaix . 

Montpellier . 

Tours. . . 

Nantes . 

Orléans . . . 

Agen . 

j  Paris,  Salpêtrière . 

j  Bicêtre. . 

Montauban . 

Poitiers . 

Épinal,  Quartier  d’observation . 


H.  F. 
142  111 

»  370 

364  379 

»  423 

363  .  306 
232  352 

287  389 

245  318 

138  154 

»  718 

1001  « 
134  272 

41  120 


3°  Asil  es  privés  faisant  fonctions  d’asile  publics  (14). 

A!ri  (  Sainte-Madeleine,  à  Bourg .  »  » 

I  Saint-Georges,  près  Bourg  ....  »  » 


Alpes-Maritimes .  Saint-Pons-Nice .  »  >> 

Ardèche .  Privas .  »  » 

Aude .  Limoux .  »  » 

Calvados......  Bon-Sauveur,  à  Caen .  »  » 

Corrèze .  La  Cellette .  >>  -  '  »  . 

Côtes-du-Nord,  j  féfrd  " 

(  Lebon,  près  Oman .  »  » 

Haute-Loire ...  Le  Puy .  »  » 

Lot .  Leyme .  »  » 

(  Pont-l’Abbé-Picauville .  »  » 

Manche . <  Pontorson .  193  166 

(  Saint-Lô .  »  » 

Nord  . .  Lommelet,  près  Lille .  »  >> 

Puy-de-Dôme..  Clermont-Ferrand . . .  »  » 

Bhône .  Saint-Jean-de-Dieu  (Lyon) .  »  » 

Tarn .  Albi .  »  » 


ÉTABLISSEMENTS  FRANÇAIS  POUR  LES  ALIÉNÉS.  133 


4°  Maisons  de  santé  particulières. 

Maisons  pour  les  aliénés. 
f  Sainte-Marthe,  à  Marseille. 

Bouches-du-Rhône .  )  Saint-Paul,  à  Saint-Rémy,  près  Marseille. 
(  Le  Canet,  à  Marseille. 

Haute-Garonne. . . .  Maison  Censier,  à  Toulouse. 

Gironde .  Le  Castel  d’Andorte,  au  Bouscat. 

Hérault .  Maison  Rech,  à  Pont-Saint-Côme,  ban¬ 

lieue  de  Montpellier. 

Jura .  Les  Capucins,  à  Dôle. 

Loire-Inférieure. . .  Maison  Francheteau,  à  Nantes. 

Lot .  Maison  de  santé  de  Leyme. 

Meurthe-et-Moselle.  j 

r  Maison  Champ  vert,  à  Lyon,  chemin  des 
i  Grandes-Terres,  35. 

Rhône  <  Saint-Joseph,  à  Vaugneray,  près  Lyon. 

J  Maison  de  Saint-Jean-de-Dieu,  à  Lyon, 
I  route  de  Vienne,  206. 

V  Maison  du  Verbe-Incarné,  à  Villeurbanne. 
r  Maison  de  Picpus,  Paris,  rue  de  Picpus,  10 
(Dr  Pottier). 

Maison  du  Dr  Goujon,  Paris,  rue  de  Pic- 


e  de  Cha- 


Maison  du  Dr  Motet,  Pari 
ronne,  161. 

Maison  Meuriot,  à  Passy,  rue  Berton,  17. 

(Maison  du  DrTarrius,à  Épinay-sur-Seine. 
Maison  Saint-James,  à  Neuilly-sur-Seine. 
Château  de  Suresnes,  à  Suresnes  (Dr  Re- 
vertegat). 

Maison  Esquirol,  à  Ivry  (Dr  Moreau,  de 
Tours). 

Maison  du  Dr  Marfaing,  à  Saint-Mandé. 
Maison  du  Château  de  Fontenay-s. -Bois. 
Villa  Penthièvre,  à  Sceaux  (D1'  Reddon). 
Maison  Falret,  à  Vanves. 

Vosges .  Pensionnat  de  Mattaincourt,  près  Mire- 

court. 


134  ÉTABLISSEMENTS  FRANÇAIS  POUR  LES  ALIÉNÉS. 

Maisons  pour  les  maladies  nerveuses  (1)  et  la  morphinomanie. 
Établissement  d’hydrothérapie  et  d’électrothérapie,  6,  boule¬ 
vard  du  Château,  à  Neuilly  (Seine). 

Établissement  hydrothérapiqued’Auteuil,  12,  rue  Boileau, Paris. 
Institut  d’hydrothérapie  des  Champs-Élysées,  Paris,  15,  rue 
Chateaubriand. 

Sanatorium  de  Boulogne-sur-Seine,  route  de  Versailles,  145. 
Villa  Montsouris,  Paris,  rue  de  la  Glacière,  130. 

Maisons  pour  les  enfants  anormaux. 

Institut  médico-pédagogique,  à  Vitry  (Seine),  rue  St-Aubin,  22. 
Institution  des  enfants  arriérés,  à  Eaubonne  (S.-et-O.). 

HOSPICE  DE  LA  SALPÊTRIÈRE, 

47,  boulevard  de  l’Hôpital. 

Un  édit  royal  du  27  avril  1656  portait  établissement  de 
l’Hôpital  général  pour  le  renfermement  des  pauvres  mendiants 
de  la  ville  et  des  faubourgs  de  Paris.  Des  lettres  patentes 
faisaient  don  au  nouvel  établissement  des  bâtiments  du  Petit 
Arsenal,  autrement  dit  la  Salpêtrière,  déjà  affectés  depuis  le 
lor  juillet  1653  à  cette  destination.  Dès  son  origine,  la  Salpê¬ 
trière  fut  spécialement  destinée  au  renfermement  des  femmes 
pauvres. 

Les  lettres  patentes  du  23  juillet  1780  ayant  interdit  l’ad¬ 
mission  à  l’Hôtel-Dieu  des  malades  de  l’Hôpital  général,  on 
construisit  les  Infirmeries  de  la  Salpêtrière.  Lorsque  fut  dressé 
le  plan  de  constructions  nouvelles,  on  édifia  seulement  la 
façade  septentrionale,  qui  prit  le  nom  de  bâtiment  Mazarin,  et 
la  façade  méridionale,  qui  s’appela  longtemps  le  bâtiment  Sainte- 
Claire  et  porte  aujourd’hui  le  nom  de  Montyon.  Un  des  pavillons 
du  bâtiment  Mazarin  reçut  le  nom  de  pavillon  Bellièvre,  en 
mémoire  delà  coopération  de  ce  magistrat  à  l’Hôpital  général. 
L’église  rappelle  par  sa  forme  les  anciennes  basiliques  et  se 
compose  de  quatre  nefs  rayonnant  autour  d’un  dôme  central  ; 
à  sa  droite  se  trouve  le  bâtiment  Mazarin  ;  à  sa  gauche,  le 
bâtiment  Lassay. 

(1)  Les  maisons  de  santé  Falret,  Moreau  (de  Tours),  Pottier, 
Reddon,  Revertégat  et  Tarrius  sont  mixtes,  c’est-à-dire  possèdent, 
en  dehors  des  quartiers  d’aliénés,  un  ou  plusieurs  pavillons  indé¬ 
pendants  où  peuvent  être  placés  des  ihalades  non  aliénés  (sans 
certificat). 


ÉTABLISSEMENTS  FRANÇAIS  POUR  LES  ALIÉNÉS.  135’ 

L’hospice  de  la  Salpêtrière  contient  3812  lits  réglementaires 
se  répartissant  entre  les  malades,  les  vieillards  et  infirmes, 
les  enfants  et  les  aliénées. 

Les  salles  d’administrées,  de  malades  et  d’aliénées  sont  : 
réparties  entre  six  chefs  de  service  :  cinq  médecins  et  un  ' 
chirurgien.  Un  des  services  de  médecine  est  un  service  de  : 
clinique  des  maladies  nerveuses.  A  la  clinique  est  annexé  un  ' 
service  d’électrothérapie  ,  ouvert  à  la  fois  aux  malades  internes 
et  externes. 

Sur  cinq  services  de  médecine,  trois  sont  exclusivement 
réservés  au  traitement  des  aliénées.  Le  médecin  adjoint  est 
attaché  à  ces  trois  services. 

HOSPICE  DE  BICÊTRE, 

Au  Kremlin-Bicêtre  (Seine). 

Le  quartier  d’hospice  contient  1  803  vieillards  ou  infirmes 
indigents  et  le  quartier  d’asile  contient  657  aliénés  adultes  et 
459  enfants  arriérés. 

Cinq  médecins  sont  affectés  au  traitement  des  aliénés. 

ASILE  CLINIQUE 
Rue  Cabanis,  1,  à  Paris. 

L’Asile  clinique  (Sainte-Anne)  est  situé  dans  le  quartier  de 
la  Santé  (XIVe  arrondissement)  ;  il  a  été  ouvert  en  mai  1867. 
Il  comprend  trois  grandes  sections  :  le  bureau  d’admission,  la 
clinique  des  maladies  mentales  et  l’asile  proprement  dit. 

C’est  au  bureau  d’admission  que  sont  conduits  les  aliénés, 
placés  d’office  par  arrêté  du  Préfet  de  police  ;  ils  ont  été  l’objet 
d’un  premier  examen  à  l’Infirmerie  spéciale  et,  après  un  nouvel, 
examen,  le  médecin  en  chef  de  l’admission  les  répartit  dans 
les  autres  services  de  l’asile  ou  les  désigne  pour  être  envoyés; 
dans  les  asiles  suburbains  :  Vaucluse,  Ville-Evrard,  Villejuif 
et  Maison-Blanche,  ou  dans  les  quartiers  d’hospice  de  Bicêtre 
(hommes)  et  de  la  Salpêtrière  (femmes). 

La  clinique  des  maladies  mentales  installée  à  l’Asile  Sainte- 
Anne  renfermait,  en  1900,  191  malades,  soit  121  hommes  et 
70  femmes.  Le  pavillon  Leuret  est  affecté  aux  hommes,  le 
pavillon  Ferrus  aux  femmes.  Le  nombre  des  malades  en  trai¬ 
tement  à  l’Asile  proprement  dit  s’élevait  au  1er  janvier  1900  à 
737  :  369  hommes  et  368  femmes. 


Les  pavillons  des  malades  dirigés  de  l’est  à  l’ouest,  attenant  à 
chaque  extrémité  du  bâtiment  de  l’administration,  sont  réservés 
à  l’infirmerie  de  chaque  division.  Viennent  ensuite,  de  chaque 
côté,  quatre  quartiers  du  nord  au  sud  parallèles  entre  eux  et 
séparés  les  uns  des  autres  par  une  galerie  centrale  située 
entre  les  deuxième  et  troisième  quartiers  de  chaque  division. 

Cette  galerie  met  en  communication  tous  les  pavillons  et  le 
service  des  bains  avec  le  bâtiment  des  services  généraux, 
placés  au  centre  de  l’asile. 

Les  premier  et  deuxième  quartiers  sont  réservés  aux 
malades  tranquilles,  les  troisièmes  aux  agités,  les  quatrièmes 
aux  semi-tranquilles,  et  les  cinquièmes,  dirigés  de  l’est  à 
l’ouest  comme  les  infirmeries  auxquelles  ils  font  pendant  b 
l’autre  extrémité  dé  chaque  division,  sont  destinés  aux 
gâteux  et  aux  paralytiques. 

A  l’arrière  et  au  centre  de  chaque  division  se  trouve  un 
bâtiment  demi-circulaire  contenant  18  cellules  d’isolement  dans 
la  division  des  hommes  et  12  dans  la  division  des  femmes. 


ÉTABLISSEMENTS  FRANÇAIS  POUR  LES  ALIÉNÉS.  137 


ASILE  DE  VILLE-ÉVRARD, 


I 


Deux  quartiers  de  travailleurs  (quartiers  Pinel  et  Esquirol), 
construits  sur  les  plans  de  M.  Henri  Maréchal,  architecte,  ont 
été  édifiés  en  1879.  Ils  sont  actuellement  affectés  au  service 
des  alcooliques  hommes. 

L’asile  proprement  dit  contient  une  division  pour  les 
hommes,  une  division  pour  les  femmes  et  un  service  spécial 
pour  les  hommes  alcooliques  qui  sont  isolés  dans  les  quartiers 
Pinel  et  Esquirol. 

Au  1er  janvier  1900,  les  malades  en  traitement  étaient  au 
nombre  de  .l  167,  savoir  :  hommes,  673  ;  femmes,  494. 


138  PROPHYLAXIE  ET  TRAITEMENT  DE  LA  FOLIE. 

ASILE  DE  VAUCLUSE, 

A  Épinay-sur-Orge  (Seine-et-Oise). 

L’asile  proprement  dit  contient  une  division  pour  les 
hommes  et  une  division  pour  les  femmes;  à  l’asile  est 
annexée  une  colonie  pour  jeunes  garçons  idiots  et  arriérés. 

Au  1er  janvier  1900,  les  malades  en  traitement  étaient  au 
nombre  de  1157,  savoir  :  hommes,  623;  femmes,  494,  et 
colons,  40. 

ASILE  DE  VILLEJUIF, 

Arrondissement  de  Sceaux  (Seine). 

Les  premiers  quartiers  terminés  reçurent  des  malades 
(femmes)- pour  lesquels  320  lits  avaient  été  installés. 

Au  1er  janvier  1900,  les  malades  en  traitement  étaient  au 
nombre  de  1  540,  savoir  :  hommes,  683  ;  femmes,  857.] 

Traitement  avant  l’internement. 

Avant  tout,  il  s’agit  d’établir  si  l’on  est  en  présence  d’une 
véritable  psychose  et  de  formuler,  autant  que  possible, 
un  diagnostic.  Ensuite,  s’il  y  a  lieu,  il  faut  se  décider 
rapidement  pour  l’internement  dans  un  asile.  En  atten¬ 
dant  le  transfert  du  malade,  il  faut  empêcher  tout  ce  qui 
peut  lui  nuire  :  distractions  inopportunes,  fatigue  profes- 
sionnelle,  usage  de  l’alcool.  Le  mieux  dans  ce  cas  est  de 
recommander,  jusqu’au  moment  du  départ  pour  l’asile,  le 
repos  au  lit, T  abstention  de  tous  les  excitants  et  de  toutes 
les  visites,  une  nourriture  légère,  quelques  laxatifs,  et, 
éventuellement,  dès  médicaments  contre  l’agitation,  la 
dépression  ou  l’insomnie.  Il  n’est  pas  bon  de  dissimuler 
au  malade  son  transfert  dans  une  maison  de  santé.  A  des 
sujets  trop  récalcitrants  on  peut,  pour  faciliter  leur  trans¬ 
port,  administrer  un  calmant  (une  injection  d’hyoscine, 
par  exemple).  Dans  des  cas  où  le  transport  est  tout  à  fait 
difficile  par  manque  de  personnel  suffisant,  quelques 
médecins  concèdent  encore  l’emploi  de  la  camisole  de 
force,  ce  qui  devrait  être  absolument  défendu  :  cet  instru¬ 
ment  de  contention  doit  être  complètement  banni  de  la 
thérapeutique  des  affections  mentales.  La  figure  39  repré¬ 
sente  un  homme  normal  portant  là  camisole  de  force,  qui 
gêne  les  fonctions  des  organes  thoraciques.  [Le  non-restreint 
dans  le  traitement  des  aliénés  est  pratiqué  depuis  long- 


temps.  Ce  système  a  été  employé  déjà  en  1839  par  Conolly, 
à  l’asile  Hanwell,  comté  de  Middlesex.  Morel,  qui  a  pu 
étudier  ce  système  de  près, 
le  préconisa  très  chaudement 
dans  untràvail  spécial  publié 
en  1860.  A  son  tour,  Magnan 
se  montra,  dès  1867,  un  parti¬ 
san  convaincu  du  non-res¬ 
treint  dans  toute  sa  rigueur. 

Dans  son  service  de  l’Asile 
clinique,  il  l’appliqua  dès 
1877.  Ce  service,  dit  d’admis¬ 
sion,  comprend  des  malades 
dont  l’affection  mentale  est 
toute  récente  et  dont  le  dé¬ 
lire  est  extrêmement  actif. 

Malgré  ces  difficultés,  Ma¬ 
gnan  n’emploie  jamais  la  ca¬ 
misole  de  force,  et,  fait  très 
remarquable, l’excitation  ma¬ 
niaque  furieuse,  si  fréquente 
dans  les  services  où  l’usage 
de  la  camisole  est  admis, 
constitue  dans  les  salles  de 
l’admission  de  l’Asile  clini¬ 
que  un  phénomène  excep¬ 
tionnel,  observé  parfois  chez 
des  épileptiques  délirants. 

En  somme,  il  est  démontré 
aujourd’hui  que  la  camisole 
de  force,  comme,  d’ailleurs,  Fig.  39.  —  Camisole  de  force, 
tous  les  autres  moyens  vio-  mise  à  un  homme  normal, 
lents  de  contention,  doit 

être  supprimée  de  l’arsenal  thérapeutique  des  aliénés.] 


Traitement  à  l’asile. 

L’alitement.  —  Le  malade,  une  fois  entré,  est  mis  au 
lit,  après  avoir  pris  toutefois  un  bain  de  propreté.  Le 
repos  au  lit,  par  lui-même,  est  déjà  un  facteur  thérapeu¬ 
tique  précieux.  Tout  malade  nouveau  reste  au  lit  pendant 
quelques  jours,  dans  un  but  d’observation.  Un  repos 
prolongé  au  lit  est  nécessaire  :  aux  agités,  aux  dépri- 


140  PROPHYLAXIE  ET  TRAITEMENT  DÈ 


FOLIE. 


més,  aux  sujets  qui  veulent  s’évader,  aux  malades 
affaiblis  ,  ou  atteints  de  quelque  affection  somatique.  La 
surveillance  des  aliénés  alités  doit  être  de  jour  et  de  nuit; 
il  est  donc  nécessaire  de  placer  près  d’eux  des  gardes 
spéciaux  pour  la  nuit.  [D’après  Falk,  Cælius  Àurelianus 
aurait  déjà  employé  l’alitement  dans  le  traitement  de 
l’excitation  maniaque.  On  trouvera  des  indications  intéres¬ 
santes  sur  ce  mode  de  traitement  dans  l’ouvrage  publié 
en  1901  par  MM.  Paul  Garnier  et  Cololian  sur  la  théra¬ 
peutique  des  maladies  mentales  et  nerveuses.  Notons 
seulement  que  presque  tous  les  aliénistes  français  mo¬ 
dernes  pratiquent  aujourd’hui  l’alitement  ;  ils  recon¬ 
naissent,  avec  les  auteurs  étrangers,  Guislain,  Hagen, 
Fürstner,  Korsakoff,  Batty-Take,  Weir-Mitchell,  que  «  la 
pratique  de  l’alitement,  comme  le  déclare  Magnan,  modère, 
d’une  part,  les  manifesta¬ 
tions  furieuses,  et  calme, 
d’autre  part,  la  douleur 
morale  ».  Les  avantages 
de  l’alitement  des  aliénés 
peuventse  résumerainsi  : 
amélioration  physique, 
diminution  de  l’excita¬ 
tion  psychique,  sommeil 
plus  régulier,  surveil¬ 
lance  plus  commode,  exa¬ 
men  somatique  plus  fa¬ 
cile.  Ces  raisons  nous 
paraissent  largement  suf¬ 
fisantes  pour  reconnaître 
la  supériorité  de  l’alite¬ 
ment  sur  les  quartiers  des 
cellules  et  les  sections 
d’agités,  où  les  aliénés  se 
démènent  comme  des 
bêtes  fauves.]  (Comparer 
les  figures  18  et  19  [hors 
Fig.  40.  —  Malade  avec  tendances  à  t^xte]  représentant,  la 
tout  déchirer,  vêtue  d'une  robe  de  première,  le  traitement 
toile  forte.  des  aliénés  par  l’alite¬ 

ment  et,  la  seconde,  la 
cellule  d’autrefois  avec  les  barres  de  fer  et  les  fauteuils  de 
force.)  Pour  les  malades  les  plus  excités,  on  emploie  d’a- 


TRAITEMENT 


Basile. 


141 


bord  le  lit  dont  les  parois  sont  fortement  capitonnées.  Dans 
certains  asiles,  il  est  d’usage  de  donner  aux  malades  qui 
déchirent  tout  ce  qu’ils  portent  sur  eux  des  vêtements  en 
toile  très  solide.  La  figure  40  en  est  un  exemple. 

En  cas  d’agitation  extrême,  il  y  a  lieu,  outre  le  bain, 
d’isoler  complètement  le  malade.  On  évitera  un  isolement 
cellulaire  individuel,  ainsi  qu’un  isolement  dans  une  sec¬ 
tion  trop  nombreuse.  Une  salle  d’isolement  pouvant  conte¬ 
nir  dix  sujets  est  largement  suffisante.  Tout  isolement  doit 
être  prescrit  par  le  médecin  lui-même  ;  cette  mesure  doit 
être  employée  dans  un  but  thérapeutique  et  non  pas 
comme  moyen  de  se  débarrasser,  pour  un  temps  plus  ou 
moins  long,  d’un  malade  gênant.  On  peut  distinguer  : 

1°  "L'isolement  au  moyen  d'un  paravent  placé  devant  le 
lit  ou  l’alitement  dans  une  chambre  ayant  la  porte  ouverte  ; 

2°  L'isolement  dans  une  chambre  séparée,  dont  la  porte 
est  fermée,  mais  non  à  clef  ; 

3°  L'isolement  dans  une  pièce  séparée,  fermée  à  clef,  avec 
la  lumière  venant  d’en  haut,  et  ne  contenant  que  les  objets 
suivants  :  un  matelas,  une  couverture  et  un  vase  de  nuit  en 
celluloïd.  Ce  dernier  mode  d’isolement  ne  doit  être  employé 
que  pour  des  malades  agités  cherchant  à  s’évader,  et  encore 
ne  faut-il  s’en  servir  que  pendant  quelques  heures,  tout  en 
faisant  exercer  une  surveillance  permanente  sur  le  sujet; 

4°  L 'isolement  dans  une  cellule  capitonnée,  c’est-à-dire  une 
pièce  garnie  de  coussins  enveloppés  de  toile  peinte  très 
résistante.  Cet  isolement  convient  à  des  sujets  dont  l’agi¬ 
tation  est  furieuse,  comme  on  en  voit  quelquefois  dans 
l’épilepsie^ Cette  installation  manque  complètement  dans 
un  grand  nombre  d’établissements.  L’isolement  trop  pro¬ 
longé,  pendant  des  semaines,  par  exemple,  est  un  moyen 
nuisible  qui  abrutit  les  malades.  En  revanche,  il  est  avanta¬ 
geux  d’aliterlemalade,pendantlanuit, dans  une  pièce  isolée. 

Un  des  plus  importants  facteurs  du  traitement  à  l’asile 
est  un  personnel  d'infirmiers  et  d'infirmières  bien  dressé.  Il 
faut  un  gardien  pour  quatre  à  six  malades  agités,  ou  pour 
dix  à  quinze  tranquilles,  capables  de  s’occuper.  Il  est  diffi¬ 
cile  de  trouver,  pour  ce  service  fatigant,  plein  de  respon¬ 
sabilité  et  souvent  répugnant,  un  personnel  à  la  fois  con¬ 
venable,  méticuleusement  propre,  zélé,  énergique,  prudent, 
plein  de  patience  et  de  douceur.  Son  instruction  doit 
être  poursuivie,  sous  la  direction  des  médecins,  Sans  des 
cours  d’infirmiers  et  dans  les  exercices  pratiques  à  l’asile 


142  PROPHYLAXIE  ET  TRAITEMENT  DE  LA  FOLIE. 

même.  Il  est  très  désirable  qu’une  partie  de  ces  employés, 
au  moins  les  gardiens-chefs,  soient  à  l’asile  à  demeure. 

Traitement  par  les  agents  physiques. 

Balnéothérapie  et  hydrothérapie.  —  Les  bains  prolongés 
tièdes  sont  particulièrement  précieux  dans  le  traitement 
des  états  d’agitation.  Parfois,  les  malades  ne  s’y  habituent 
qu’au  bout  de  quelques  jours,  et  finissent  par  se  sentir  très 
à  leur  aise  dans  l’eau.  Sont  dans  ce  cas,  d’abord  les 
maniaques,  ensuite  les'  catatoniques,  les  paralytiques 
généraux,  les  délirants.  Le  bain  doit  être  à  35°  centigrades 
(Celsius)  et  durer  dix  à  douze  heures;  les  malades  peuvent 
y  rester  même  pendant  les  repas.  On  soutient  les  patients 
très  affaiblis  à  l’aide  d’une  toile  tendue  dans  la  baignoire. 

On  évitera  l’usage  des  baignoires  à  couvercle. 

La  menstruation  n’étant  en  aucune  façon  troublée  par 
les  bains,  ces  derniers  seront  conseillés  même  pendant  les 
règles.  De  plus,  les  bains  prolongés  se  recommandent 
dans  les  cas  d’escarres,  qui  s’y  guérissent  d’une  manière 
parfois  surprenante.  En  outre,  on  peut  plonger  dans  un 
bain  les  malades  atteints  de  plaies  et  qui  ne  gardent  pas 
leur  pansement  en  place.  On  peut  faire  dans  le  bain  de 
petites  opérations,  telles  que  l’ouverture  d’un  abcès.  Il 
n’est  pas  prudent  d’ajouter  au  bain  des  antiseptiques  actifs, 
car  le  malade  pourrait  se  mettre  à  boire  l’eau  de  son  bain. 
Les  bains  prolongés  sont  également  indiqués  pour  les 
gâteux;  il  faut  seulemènt  prendre  garde  que  le  sujet  ne 
boive  pas  de  l’eau  de  son  bain  et  ne  se  donne  ainsi  une 
diarrhée  qui  rendrait  le  gâtisme  plus  actif.  Il  est  plus  pra¬ 
tiqué,  en  tout,  cas,  de  prévenir  le  gâtisme  par  des  lave¬ 
ments  qui  régularisent  les- selles.  Parfois,  chez  les  malades 
profondément  cachectiques,  l’appétit  s’améliore  extraor¬ 
dinairement  par  le  bain  prolongé.  Pour  éviter  les  poussées 
congéstives  vers  l’encéphale,  on  peut  mettre  sur  la  tête  un 
linge  ’ trempé  dans  de  l’èâu  froidé  ou  un  bonnet  de 
caoutchouc' rempli  d’eau  glacée.  Les  douches  froides  ne 
doivent  pas  être  employées.  Contre  l’excitation  sexuelle, 
des  bains  de  siège  froids  peuvent  être  ordonnés  utilement. 

Contre  l’agitation  d’intensité  moyenne  se  recommande 
l’enveloppement  dans  un  drap  mouillé  (Voy.  fig.  41). 

Le  malade  est  enveloppé  dans  un  drap  de  toile  mouillé 
et  roulé  ensuite  dans  une  épaisse  couverture  de  laine.  Cette 


TRAITEMENT  'PAR  LES  AGENTS  PHYSIQUES.  143 

méthode  de  traitement  est  surtout  utile  chez  certains  cata- 
toniques  ;  elle  leur  procure  une  agréable  excitation 


Fig.  41.  —  Une  malade  traitée  par  l’enveloppement 
dans  un  drap  mouillé. 


cutanée,  mais  elle  réclame  une  surveillance  attentive  et, 
dès  que  le  malade  s’àgite  (Voy.  fîg.  42),  il  faut  le  démail- 


Fig.  42.  —  Une  malade  s’agite  dans  son  drap  mouillé. 
Indication  pour  la  démailloter. 


loter.  La  durée  de  l’enveloppement  ne  doit  pas]  dépasser 
trois  à  quatre  heures. 


144  PROPHYLAXIE  ET  TRAITEMENT  DE  LA  FOLIE. 

L 'électricité  est  peu  employée.  Parfois  les  malades  ont 
déjà,  sous  l’influence  de  leurs  hallucinations,  des  idées 
délirantes  relatives  à  l’électricité.  Chez  les  hystériques  et 
les  neurasthéniques,  l’électricité  se  recommande  à  l’occa¬ 
sion,  surtout  comme  moyen  de  suggestion  déguisée. 
Quoi  qu’il  en  soit,  la  faradisation  semble  pourtant  exciter, 
chez  des  individus  affaiblis,  les  fonctions  végétatives.  Le 
massage  peut  à  son  tour  être  employé  chez  des  malades 
très  affaiblis,  principalement  chez  ceux  qui  sont  atteints 
de  stupeur. 

V alimentation  est  un  facteur  de  traitement  d’une 
grande  valeur.  Dans  les  affections  mentales  chroniques, 
il  ne  s’agit  évidemment  que  d’éviter  les  aliments  nuisibles. 
L’àlcool  devrait  être  banni  de  tout  asile  ;  comme  la 
moitié  au  moins  des  malades  d’un  asile  comprend  des 
alcooliques,  des  épileptiques,  des  paralytiques  généraux, 
des  excités  maniaques,  c’est-à-dire  des  sujets  auxquels 
môme  de  petites  quantités  d’alcool  sont  extrêmement  nui¬ 
sibles,  l’abstinence  absolue  devrait  être  la  règle  pour  tout 
établissement  consacré  au  traitement  des  aliénés. 

Dans  des  cas  récents  qui  s’accompagnent  d’agitation,  un 
régime  alimentaire  fortifiant  peut  être  très  utile.  Des 
malades  atteints  de  psychoses  d’épuisement  et  physique¬ 
ment  affaiblis  ont  besoin  d’une  nourriture  aussi  abon¬ 
dante  que  possible  ;  quelquefois  il  faut  leur  faire  suivre  un 
véritable  régime  destiné  à  les  faire  engraisser  rapide¬ 
ment.  En  plus  du  menu  alimentaire  ordinaire,  il  faut 
accorder  souvent  des  suppléments  de  lait,  d’œufs,  de 
beurre  ou  de  sucre.  On  évitera  cependant  des  indiges¬ 
tions. 

Outre  le  kêfir,  on  peut  prescrire  des  préparations  nutri¬ 
tives  comme  la  somatose  ou  le  plasmon.  Dans  les  cas 
d’absence  d’appétit  et  de  dégoût  des  aliments,  on  peut 
exciter  le  besoin  de  manger  par  des  injections  de  sérum 
physiologique. 

Quand  le  malade  accepte  difficilement  la  nourriture, 
on  doit  essayer  patiemment  d’introduire  des  aliments 
avec  ûne  cuiller  ou  un  biberon.  S’il  survient  un  refus 
complet  de  nourriture,  on  peut  d’abord  attendre  trois  à 
quatre  jours  chez  des  sujets  dont  la  nutrition  générale 
est  bonne,  avant  de  recourir  à  l’alimentation  artificielle. 
La  présence  ou  l’odeur  d’acétone  dans  l’urinè  est  une  indi¬ 
cation  pour  l’alimentation  immédiate  par  la  sonde.  Mais 


TRAITEMENT  PAR  LES  AGENTS  PHYSIQUES.  145 

alors  ce  mode  d’alimentation  doit  se  faire  régulièrement 
jusqu’à  ce  que  le  malade  accepte  à  manger  de  lui-même  la 
nourriture  qui  doit  lui  être  toujours  présentée  auparavant. 
L’important  est  que  le  sujet  ne  rende  pas  l’opération 
plus  difficile  et  que  les  aliments  soient  administrés  avec 
précaution.  Le  malade  est  maintenu  par  un  personnel 
suffisant  (quatre  à  six  infirmiers)  ;  puis  on  introduit  len¬ 
tement,  à  travers  l’orifice  nasal,  une  sonde  d’une  grosseur 
moyenne,  molle  et  enduite  d’huile.  On  s’assure  bien,  par 
l’auscultation  de  la  région  stomacale,  de  la  position  exacte 
de  la  sonde  dans  l’œsophage  ;  en  effet,  en  faisant  insuffler 
de  l’air  dans  la  sonde,  on  doit  entendre  par  cette  auscul¬ 
tation  un  bruit  de  clapotage.  Parfois,  la  sonde  reste  pelo¬ 
tonnée  dans  la  cavité  buccale.  Le  cas  le  plus  dangereux 
consiste  dans  la  pénétration  de  la  sonde  dans  la  trachée; 
cet  accident  est  des  plus  graves  chez  les  sujets 
cachectiques,  particulièrement  les  paralytiques  généraux, 
car,  chez  eux,  le  passage  de  la  sonde  dans  les  voies 
aériennes  ne  provoque  pas  le  réflexe  de  la  toux  et  ne  peut, 
par  conséquent,  nullement  se  reconnaître  par  une  réaction 
immédiate  du  sujet.  Si  la  cavité  nasale  est  trop  étroite,  il 
faut,  au  moyen  du  spéculum  buccal,  tenir  les  dents  desser¬ 
rées  et  faire  glisser  la  sonde  entre  deux  doigts  avancés 
jusqu’au  pharynx;  cette  manœuvre  permet  de  s’assurer 
par  la  palpation  que  la  sonde  est  parvenue  derrière  les 
cartilages  arythénoïdes  dans  l’œsophage.  Ensuite,  on  intro¬ 
duit  la  nourriture  lentement  à  l’état  liquide  au  moyen 
d’un  entonnoir  ajusté  à  l’extrémité  libre  de  la  sonde.  Quand 
l’opération  est  terminée,  on  enlève  la  sonde  rapidement 
pour  éviter  la  pénétration  dans  les  voies  respiratoires  de 
quelques  gouttes  restées  dans  le  tube,  pénétration  qui 
peut  parfois  donner  lieu  à  des  accidents  graves,  à  une 
pneumonie,  par  exemple.  Comme  aliment  pouvant  être 
administré  artificiellement,  on  recommande  le  mélange 
suivant  donné  une  ou  deux  fois  par  jour  :  30  grammes  de 
cacao,  1  litre  de  lait,  un  jaune  d’œuf,  50  à  100  grammes 
de  sucre,  une  cuillerée  à  café  de  sel  de  cuisine  ;  ou 
bien  encore,  pour  varier  le  menu,  le  mélange  que  voici  : 
50  grammes  de  fécule  de  petits  pois  ou  de  haricots  bien 
bouillis  dans  trois  quarts  de  litre  d’eau,  deux  jaunes 
d’œuf  et  une  cuillerée  à  café  de  sel  de  cuisine.  On  a  déjà 
observé  qu’une  alimentation  trop  uniforme  détermine  le 
scorbut.  Aussi,  est-il  utile  de  varier  les  aliments  en  ajou- 
Weygandt.  —  Atlas-manuel  de  Psychiatrie.  iO 


146  PROPHYLAXIE  ET  “TRAITEMENT  DE  LA  FOLIE. 

tant  un  peu  de  viande  finement  hachée  ou  une  préparation 
nutritive  [comme  le  carnigène  ou  la  somatose],  des 
légumes  verts  bouillis  réduits  en  purée,  du  jus  de  citron. 
Le  soir,  on  peut  facilement  ajouter  aux  aliments  un  médi¬ 
cament  hypnotique.  Après  le  repas  artificiellement  pris, 
il  est  indispensable  que  le  sujet  reste  étendu  pour  éviter 
des  vomissements. 

Chez  les  malades  cachectiques,  des  injections  de  sérum 
physiologique  artificiel  sont  souvent  très  utiles. 

Les  escarres  peuvent  presque  toujours  être  évitées  par 
un  traitement  préventif.  Dans  ce  but,  il  faut  changer 
souvent  la  position  des  malades  dans  leur  lit;  parfois 
même,  il  est  bon  de  les  faire  s’asseoir  pour  un  moment 
sur  une  chaise  ;  en  outre,  il  importe  de  veiller  strictement 
à  ce  qu’ils  aient  une  couche  sans  plis  et  à  ce  que,  dansje 
cas  d’incontinence  d’urine  et  des  matières  fécales,  ils 
soient  immédiatement  bien  nettoyés.  Les  régions  mena¬ 
cées  d’escarre  doivent  être  enduites  de  glycérine.  Il  est 
pratique  aussi  de  faire  coucher  les  sujets  de  façon  que 
la  région  fessière  repose  nue  sur  une  sorte  de  mousse 
hydrophile  ( sphagnum  cuspidatum)  ;  quand  cette  couche  est 
souillée,  il  est  facile  d’en  enlever  les  parties  humides  et  de 
les  remplacer  par  de  la  mousse  sèche.  En  cas  d’escarres 
graves,  il  est  avantageux  de  maintenir  le  malade  au  bain 
toute  la  journée;  pour  la  nuit,  on  le  couche  sur  un  lit 
abondamment  garni  de  mousse. 

Traitement  médicamenteux. 

Les  médicaments  ne  jouent  pas  un  grand  rôle  dans  le 
traitement  des  affections  mentales.  L’indication  sympto¬ 
matique  la  plus  importante  pour  l’emploi  des  médicaments 
est  fournie  par  l’insomnie.  Or,  si  l’on  dispose  d’un  espace 
suffisant,  et  si  l’on  répartit  avec  soin  les  malades,  on  peut 
souvent  parvenir  à  se  passer  pendant  longtemps  de  toute 
sorte  de  narcotiques.  En  cas  d’insomnie,  on  commencera 
par  mettre  le  malade  dans  un  dortoir  tranquille;  on  lui 
donnera  au  besoin  une  chambre  à  part  ;  si  cela  ne  suffit 
pas,  on  essaiera  des  bains  de  siège  ou  des  bains  de  pieds 
chauds,  des  compresses  de  Priessnitz  appliquées  sur  le 
bas-ventre,  ou  des  «  bas  humides  ».  Il  faut  remarquer  que 
la  galvanisation  de  la  tête  ou  le  massage  vibratoire  du 
crâne  ne  sont  d’aucune  utilité. 


TRAITEMÉNT  MÉDICAMENTEUX.  147 

Cependant,  dans  les  établissements  possédant  de  très 
nombreux  pensionnaires  et  dans  la  clientèle  privée,  il  est 
souvent  impossible  de  ne  pas  recourir  aux  médicaments 
narcotiques . 

1°  L’un  des  hypnotiques  les  plus  inoffensifs  est  le 
paraldéhyde  (à  la  dose  de  5  grammes  à  10  grammes  par 
jour).  Si  l’on  en  prend,  en  se  couchant,  4  à  6  grammes 
dans  un  peu  d’eau  sucrée,  on  s’endort  rapidement.  Le  goût 
en  est  détestable  et  pendant  plusieurs  jours  l’odeur  en 
reste  dans  l’air  que  l’on  expire.  Cette  substance  répugne 
souvent  au  malade,  mais,  pour  en  masquer  le  goût,  on 
peut  soit  l’administrer  dans  des  capsules  de  gélatine,  soit 
l’introduire  au  moyen  de  la  sonde  œsophagienne  pendant 
l’alimentation  artificielle.  11  n’y  a  aucun  danger  à  doubler 
même  la  dose,  et  il  n’en  résulte  pas  d’effet  consécutif  mau¬ 
vais.  Donné  à  des  doses  plus  petites  et  souvent  répétées, 
par  exemple  1  ou  2  grammes  toutes  les  deux  heures,  le 
paraldéhyde  agit  comme  sédatif  dans  les  états  d’anxiété 
ou  d’inquiétude.  On  observe,  à  la  longue,  de  l’accoutu¬ 
mance.  L’abus  de  ce  médicament  (20  à  40  grammes  par 
jour)  peut  donner  lieu  à  un  délire  spécial.  [Le  paraldéhyde 
est  peu  employé  dans  la  thérapeutique  française  actuelle. 
Il  a  fait  cependant  l’objet  d’un  nombre  considérable  de 
recherches  cliniques  et  expérimentales  par  des  auteurs 
comme  Dujardin-Beaumetz,  Hayem,  Desnos,  Quinquaud, 
qui  ont  tous  vanté  ses  qualités  hypnotiques,  à  la  dose  de 
2  à  3  grammes.  En  médecine  mentale,  ses  succès  ont  été 
médiocres  ;  son  action  est  inférieure  à  celle  du  chloral.] 

2 a  Hydrate  d'amylène  (4  à  8  grammes  par  jour),  agit  d’une 
façon  analogue  au  paraldéhyde,  mais  avec  plus  d’intensité  ; 
son  goût  est  aussi  mauvais.  Il  s’emploie  à  petites  doses 
comme  sédatif. 

3 0  Hydrate  de  chloral  (3  à  6  grammes  par  jour),  peut  être 
administré  à  la  dose  de  2  à  3  grammes,  soit  par  la  bouche, 
soit  en  lavement  dans  un  véhicule  mucilagineux,  soit  aussi 
en  injection  sous-cutanée.  Ces  trois  modes  d’adminis¬ 
tration  agissent  très  sûrement.  11  faut  seulement  noter 
qu’avec  la  méthode  hypodermique  on  a  observé  quelque¬ 
fois  des  accidents  toxiques  sous  forme  de  «  rash  chlo- 
ralique  »,  des  bouffées  de  chaleur,  d’œdème,  d’acné;  de 
plus,  il  y  a  danger  de  collapsus  chez  les  sujets  dont  le 
cœur  ouïes  vaisseaux  sont  en  mauvais  état.  Sont  à  signaler 
comme  peu  sûrs  et  souvent  toxiques  :  le  chloral-uréthane 


148  PROPHYLAXIE  ET  TRAITEMENT  DE  LA  FOLIE. 

(dose  :  2  grammes  à  3  grammes)  et  le  chloratose  (dose  : 
0&r,10à  0er,50).  [Le  chloralose,  qui  se  prépare  en  chauffant 
un  mélange,  à  parties  égales,  de  chloral  et  de  glycose 
anhydres,  a  été  découvert  en  1889  par  Heffter  et  étudié  au 
point  de  vue  thérapeutique  par  Hanriot  et  Ch.  Richet. 
D’après  ces  auteurs,  le  chloralose,  à  la  dose  de  0&r,25  à 
0sp,50,  serait  un  bon  hypnotique.] 

Le  dormiol  (mélange  d’hydrate  de  chlorate  et  d’amylène) 
agit  mieux  (dose:  lsp,5  à  2sr,5  par  jour).  Le  chloralamide 
(dose  :  4  grammes  à  8  grammes  par  jour)  est  signalé  par 
Bradbury  comme  n’étant  pas  nuisible  pour  les  fonctions 
cardiaques.  [Bosc  (de  Montpellier)  a  étudié  dans  le  service 
du  professeur  Mairet  le  chloralamide,  dont  l’action  est 
moins  sûre,  à  dose  égale,  que  celle  du  chloral.  Il  conclut 
au  rejet  de  ce  médicament  de  l’arsenal  thérapeutique.] 

.  4°  L 'alcool  pris  à  la  dose  de  50  grammes  est  un  narco¬ 
tique  bénin  ;  pourtant  il  vaut  mieux  ne  pas  s’en  servir  dans 
les  asiles  et  les  maisons  de  santé,  où  l’abstinence  alcoo¬ 
lique  doit  être  la  règle  absolue. 

5°  Le  trional  (2  grammes  à  4  grammes  par  jour  donné  à 
des  doses  variant  de  1  à  2  grammes)  agit  lentement,  mais 
agréablement  et  sûrement.  Il  se  dissout  difficilement  dans 
l’eau  froide  et  peut  être  pris  le  soir  dans  la  soupe  ou  dans 
un  demi-litre  de  lait.  Son  action  persiste  encore  le  lende¬ 
main.  Ce  médicament  convient  moins  bien  aux  sujets 
cachectiques  et  très  âgés.  Il  faut  éviter  de  le  donner 
longtemps  d’une  façon  suivie  pour  ne  pas  exposer  le 
malade  à  son  action  accumulative.  [Le  trional  a  été  expé¬ 
rimenté  en  France  par  un  grand  nombre  d’aliénistes 
et  neurologistes.  Il  semble  surtout  indiqué  dans  les  états 
d’excitation  de  diverses  démences,  y  compris  la  paralysie 
générale  ;  il  combat  assez  bien  l’insomnie  des  morphino¬ 
manes  et  des  sujets  atteints  des  psychoses  chroniques.] 

6°  Le  sulfonal  (2  grammes  à  4  grammes  par  jour), 
donné  ordinairement  de  1  à  2  grammes,  agit  un  peu  plus 
faiblement,  mais  d’une  manière  semblable  au  trional.  11 
est  tout  aussi  difficilement  soluble  dans  les  liquides 
froids.  [Le  sulfonal  a  été  découvert  par  Baumann  et 
expérimenté  comme  hypnotique  par  Rabbas,  Kast,  Mairet, 
C.  Paul,  Mabon.  Dans  une  étude  personnelle  sur  le  sulfo¬ 
nal  chez  les  aliénés  (Paris,  1891,  chez  Lecrosnier  et  Babé), 
je  suis  arrivé  aux  conclusions  suivantes,  que  l’expérience 
ultérieure  n’a  fait  que  confirmer  :  1°  le  sulfonal,  pris  à  la 


TRAITEMENT  MÉDICAMENTEUX.  149 

dose  de  0sr,75  à  3  grammes,  détermine  le  plus  souvent, 
deux  à  quatre  heures  après  l’ingestion,  de  quatre  à  neuf 
heures  de  sommeil  ;  2°  le  sommeil  sulfonalique  est  généra¬ 
lement  continu,  calme  et  profond;  3°  le  sulfonal  agit  mal 
quand  il  existe  une  douleur  organique  qui  empêche  le 
sommeil;  en  pareil  cas,  il  ne  devient  soporifique  que 
lorsqu’on  l’associe  à  la  morphine;  4°  les  doses  fraction¬ 
nées  de  sulfonal  données  dans  le  courant  de  la  journée 
calment  rarement  l’agitation  des  maniaques  ;  5°  le  sulfonal 
s’accumule  facilement  dans  l’organisme  et  manifeste  son 
action  pendant  plusieurs  jours  qui  suivent  l’administra¬ 
tion  d’une  dose  massive;  6° le  sulfonal  peut  être  supprimé 
au  gré  de  l’expérimentateur  ;  il  n’existe  pas  d’accoutu¬ 
mance  très  prononcée  pour  ce  médicament;  7°  le  sulfonal 
méthodiquement  administré  peut  concourir  au  rétablisse¬ 
ment  de  la  fonction  du  sommeil  normal;  8°  le  meilleur 
mode  d’administration  du  sulfonal  consiste  à  le  donner  au 
commencement  du  second  repas  dans  un  verre  de  bouillon 
ou  de  tisane  chauds.] 

7°  Le  bromhydrale  d'hyoscine  ou  de  scopolamine  (0sr,001- 
0sr,003  par  jour)  appartient  aux  plus  forts  narcotiques  et 
calmants.  [On  l’appelle  quelquefois  «  la  camisole  de  force 
chimique  ».]  Son  avantage  est  de  pouvoir  être  administré 
facilement  sous  forme  d’injections  sous-cutanées. 

Ce  médicament  est  souvent  utile  dans  les  asiles  trop 
encombrés,  quand  il  s’agit  de  calmer  des  maladês  en  état 
d’agitation  furibonde,  surtout  nocturne.  Il  suffit  d’injecter 
0mer,5  à  2  milligrammes  de  cette  substance  pour  produire 
au  bout  de  quelques  minutes  une  paralysie  motrice, 
suivie  rapidement  d’un  profond  sommeil  durant  cinq 
ou  six  heures.  Avant  la  narcose,  le  malade  se  plaint  d’une 
sécheresse  de  la  bouche  ;  sa  voix  devient  enrouée  et 
ses  pupilles  présentent  une  mydriase  très  accusée.  Je 
n’ai  jamais  constaté  que  son  emploi,  même  fréquent,  ait 
eu  d’autres  effets  inquiétants  que  quelques  rares  vomis¬ 
sements. 

Le  sulfate  de  duboïsine  agit  d’une  façon  analogue 
(dose:  0sr,005-0si-,001  par  jour).  L’hyoscyamine  cristallisée 
(dose  :  0t’r,001-0sr,003  par  jour)  agit  moins  sûrement  et 
est  moins  exempte  d’effets  secondaires  inquiétants. 

8°  Parmi  quelques  préparations  modernes,  qui  parfois 
manquent  de  sûreté  dans  leurs  effets  narcotiques,  citons 
encore  :  l 'urèthane  en  solution  (dose  :  de  1  à  4  grammes  par 


150  PROPHYLAXIE  ET  TRAITEMENT  DE  LA  FOLIE. 

jour)  ;  analogue,  à  ce  dernier,  Yhédonal  (2  à  3  grammes). 

[En  1901,  j’ai  fait,  avec  M.  Philippet,  une  série  de  re¬ 
cherches  expérimentales  et  cliniques  sur  ce  nouveau  nar¬ 
cotique. 

De  diverses  expériences  et  observations  cliniques  nous 
avons  été  amenés  à  formuler  les  conclusions  suivantes, 
présentées  au  Congrès  des  aliénistes  et  neurologistes,  à 
Limoges  : 

1°  En  ce  qui  concerne  son  action  physiologique  : 

a.  L’hédonal  détermine,  aussitôt  après  l’absorption,  une 
hyperthermie  de  deux  à  cinq  dixièmes  de  degré;  puis, 
après  une  période  stationnaire,  il  produit,  au  contraire, 
une  hypothermie  de  deux  à  trois  dixièmes  de  degré,  tou¬ 
jours  par  rapport  à  la  température  primitive.  Nous 
croyons  que  ce  fait  n’a  pas  été  signalé  jusqu’à  présent.  Il 
mérite  d’autant  plus  d’attirer  l’attention  que  l’hydrate  de 
chloral,  auquel  on  le  compare,  abaisse  toujours  la  tempé¬ 
rature,  soit  immédiatement  après  l’absorption,  soit  au 
réveil. 

b.  L’hédonal  a,  relativement  au  chloral,  très  peu  d’action 
sur  la  respiration  et  la  pression  sanguine  ;  pour  ralentir 
la  première  et  diminuer  la  seconde,  il  faut  employer  des 
doses  environ  dix  fois  plus  fortes  du  nouvel  hypnotique 
que  si  l’on  se  servait  du  chloral. 

c.  La  toxicité  mortelle  de  l’hédonal  semble  être  de 

1  gramme  par  kilogramme  d’animal  ;  mais  il  faut  tenir 
grand  compte  du  mode  d’introduction  du  médicament 
dans  l’organisme  ;  c’est  ainsi  que  nous  avons  pu,  sans 
déterminer  la  mort,  faire,  à  un  chien  dé  9  kilogrammes, 
une  injection  intramusculaire  de  2Br,66  par  kilogramme, 
soit  24  grammes  d’hédonal  en  solution  huileuse. 

d.  L’hédonal  augmente  le  taux  de  l’urée. 

2°  En  ce  qui  concerne  son  action  hypnotique  : 

a.  L’hédonal,  quand  il  endort,  le  fait  assez  rapidement, 
en  moyenne  une  heure  et  demie  ou  deux  heures  après 
l’absorption,  sans  phase  préalable  d’agitation.  Le  sommeil 
produit  est  calme  ;  il  n’est  pas  de  très  longue  durée,  au 
maximum  quatre  heures,  du  moins  à  la  dose  de  1  ou 

2  grammes  ;  le  réveil  ne  s’accompagne  d’aucun  malaise. 

b.  L’action  de  l’hédonal  est  plus  sûre  contre  l’insomnie 
des  affections  dans  lesquelles  n’entrent  pas  d’éléments 
mentaux;  ainsi,  un  rhumatisant  aigu,  un  tuberculeux,  un 
choréique,  un  tabétique  ont  profité  de  l’action  hypnotique 


TRAITEMENT  MÉDICAMENTEUX. 


151 


de  ce  médicament,  tandis  que,  de  tous  les  aliénés  soumis 
à  son  action  (délirant  chronique,  hypocondriaque,  mélan¬ 
colique,  circulaire),  un  seul  (persécuté  hystérique)  a  eu, 
grâce  à  l’hédonal,  quelques  nuits  de  sommeil. 

En  somme,  nous  avons  dans  l’hédonal  un  hypnotique 
inoffensif. 

A  dose  égale,  il  paraît  moins  actif  que  le  chloral  et  le 
sulfonal . 

Mais,  à  cause  même  de  sa  très  faible  toxicité,  la  compa¬ 
raison  ne  devrait  pas  se  faire  à  dose  égale,  et  des  expé¬ 
riences  ultérieures  plus  hardies  donneraient,  sans  doute, 
des  résultats  plus  probants.] 

Vient  ensuite  la  série  des  narcotiques  moins  usités:  Yural 
(dose  :  2-3  grammes  par  jour),  le  somnal  (4-6  grammes  par 
jour),  le  mélhylal  (1-3  grammes  par  jour),  le  chlorhydrate 
de  pelloline  (0Br,Ô5-0sr,08  par  jour)  administré  aussi  en 
injections  sous-cutanées;  Y hy priai  (0sr;50-l  gramme  par 
jour)  en  solution  ;  le  lêlronal  (1-2  grammes),  analogue  au 
sulfonal  ;  le  tannate  de  cannabine  (0»r,25-l  gramme  par 
jour)  donné  en  poudre  ou  en  pilules;  le  cannabinon  ad¬ 
ministré  en  pilules  (0sr,10-0sr,20  par  jour);  le  laclophène 
(1-3  grammes  par  jour).  Comme  narcotique  à  l’usage  des 
alcooliques,  on  a  recommandé  le  chlorhydrate  d'apomor- 
phine  i(0sr)02-0?r,06  par  jour).  Parmi  les  médicaments  sé¬ 
datifs,  nouspossédons,  outre  quelques-uns  déjà  cités  avec 
les  substances  narcotiques,  encore  les  suivants  : 

1°  Les  bromures,  utiles  aux  neurasthéniques,  aux  ma¬ 
niaques  légèrement  agités  et  surtout  aux  épileptiques 
(Voy.  chap.  xv).  On  peut  donner  les  bromures  à  des  doses 
variant  entre  1  et  6gramme&par  jour,  soit  sous  forme1 de 
bromure  de  sodium,  soit  sous  celle  d’un  mélange  des 
trois  bromures  :  de  sodium,  de  potassium,  d'ammonium,  soit 
encore  sous  forme  de  bromures  effervescents. 

L’usage  prolongé  des  bromures  détermine  une  intoxica¬ 
tion,  du  bromisme,  qui  se  caractérise  par  les  accidents  sui¬ 
vants  :  hébétude,  affaiblissement  de  la  mémoire,  acné, 
troubles  digestifs,  troubles  moteurs,  amaigrissement.  On 
peut  remplacer  les  bromures  purs  par  des  préparations 
avec  lesquelles  le  bromisme  serait  moins  à  redouter  ;  ce 
sont  la  bromaline  et,  surtout,  la  bromipine,  mélange  de 
bromure  avec  de  l’huile  de  sésame. 

2°  L’ opium,  indiqué  dans  le  traitement  des  états  de  dé¬ 
pression  et  d’angoisse,  en  particulier  de  la  mélancolie 


152  PROPHYLAXIE  ET  TRAITEMENT  DE  LA  FOLIE. 

sénile.  Pour  être  efficace,  on  doit  l’appliquer  d’une  façon 
méthodique  et  systématique  (Yoy.  chap.  xx).  Dans  le 
traitement  de  l’épilepsie,  on  peut  combiner  les  bromures 
avec  l’opium  (Voy.  chap.  xv).  L’opium  est  dangereux  chez 
les  enfants  et  chez  des  sujets  atteints  d’affections  cardia¬ 
ques.  La  dose  quotidienne  (15  à  30  gouttes  de  teinture 
d’opium)  doit  augmenter  et  diminuer  successivement. 

Pendant  la  cure  d’opium,  il  faut  veiller  à  la  régularité 
de  l’appétit  et  des  selles.  [En  France,  l’opium  a  été  em¬ 
ployé  avec  succès  dans  la  thérapeutique  des  affections 
mentales  par  Moreau  (de  Tours),  Michéa,  Baillarger, 
Marcé,  Legrand  du  Saulle,  Morel  et  tous  les  aliénistes 
modernes.] 

Le  chlorhydrate  de  morphine  (dose  :  0t’1',03-0sr,10  par 
jour),  qui  est  contre-indiqué  chez  les  sujets  anémiques, 
a  été  recommandé  dans  le  traitement  des  états  d’anxiété  ; 
il  est  pourtant  préférable  d’éviter  l’usage  de  ce  médica¬ 
ment,  à  cause  du  danger  du  morphinisme  et  de  la  mor¬ 
phinomanie.  [C’est  Auguste  Voisin  qui  a  vulgarisé  en 
France  le  traitement  des  troubles  mentaux  par  le  chlor¬ 
hydrate  de  morphine  (1874).  Après  avoir  essayé  d’abord 
ce  médicament  dans  la  mélancolie,  il  l’employa  bientôt 
dans  les  diverses  psychoses  accompagnées  d’idées  déli¬ 
rantes,  d’agitation  et  d’hallucinations.  Cette  méthode  thé¬ 
rapeutique  lui  a  permis  d’obtenir  un  certain  nombre  de 
guérisons.  On  trouvera  tous  les  détails  sur  les  indications 
et  les  contre-indications  de  cette  méthode  dans  son  travail 
publié  en  1874  dans  le  Bulletin  général  de  thérapeutique .] 

Moins  dangereux  sont  la  codéine  et  le  phosphate  de 
codéine  (dose  :  0sr ,  1 0-0*r , 30) .  On  a  aussi  recommandé  la 
dionine  et  l’ héroïne. 

3°  Dans  les  états  d’agitation  particulièrement  intense,  il 
peut  être  nécessaire  de  recourir  à  une  narcose  prudente 
par  le  chloroforme,  l’éther  ou  le  bromure  d’éthyle.  [Dans 
une  série  de  recherches  que  j’ai  poursuivies,  en  collabo¬ 
ration- avec  MM.  Malherbe  et  Laval,  en  1902,  sur  l’anes¬ 
thésie  générale  au  chlorure  d'éthyle,  nous  avons  démontré 
que  cette  substance  permet  d’obtenir  une  narcose  rapide 
saris  exercer  une  action  irritative  sur  aucun  système  de 
l’organisme.] 

4°  Parmi  les  sédatifs  d’invention  moderne,  il  faut 
citer:  la  pïscidia  erythrina,  soit  en  poudre  (dose  :  0«r,50  à 
gramme),  soit  en  solution  (dose  :  0sr,50-l  gramme  d’ex- 


Traitement  médicamenteux.  153 

trait).  Ce  médicament,  destiné  à  remplacer  l’opium,  est 
d’une  action  peu  sûre. 

Bodoni  a  recommandé  le  bleu  de  méthylène  contre  l’agi¬ 
tation  maniaque  (dose  :  0er,10-0sr,50  par  jour). 

On  a  proposé  aussi  comme  calmants  dans  les  formes 
d’excitation  légère  :  l 'antipyrine,  la  salypirine,  la  phénacé- 
line,  Y  antifibrine,  le  citrophène,  Y  aspirine,  Yanalyène,  Yexal- 
gène,  la  quinine. 

Les  médicaments  toniques  sont  parfois  indiqués,  tels 
que  les  préparations  de  quinquina,  de  fer  et  d 'arsenic. 

On  est  souvent  obligé  de  régulariser  les  fonctions  du 
cœur  et  des  vaisseaux. 

Dans  l’hyperémie  cérébrale,  outre  les  stimulants  froids 
appliqués  sur  la  tête,  les  bains  tièdes  et  les  frictions,  on 
emploie  les  excitants  agissant  sur  la  peau,  comme  les 
sinapismes;  on  pratique  aussi  la  dérivation  par  la  voie 
intestinale  à  l’aide  de  purgatifs  appropriés.  Le  nitrite 
d'amyle,  qui  dilate  les  vaisseaux,  est  d’un  effet  peu  sûr  et 
d’un  maniement  dangereux.  On  peut  encore  recourir  à 
des  médicaments  qui  rétrécissent  les  vaisseaux,  comme  la 
belladone,  Y  atropine,  la  quinine,  la  caféine,  le  seigle  ergoté, 
Yergotine.  Dans  la  faiblesse  du  cœur,  on  utilisera  avec 
précaution  la  digitale  et  le  slrophantus,  le  camphre,  le  bro¬ 
mure  de  camphre,  Y  éther,  Yalcool  et  surtout  le  café,  très 
important  dans  les  états  d’agitation  compliqués  d’affai¬ 
blissement  de  l’activité  cardiaque. 

Comme  moyens  destinés  à  calmer  l’excitation  sexuelle, 
on  emploie, outre  l’éloignementde  toutesles  causes  d’ordre 
extérieur,  des  bains  de  siège  froids  ;  on  conseille  d’éviter 
une  nourriture  excitante  ;  on  administre  surtout  des  bro¬ 
mures,  en  particulier  le  bromure  de  camphre,  la  lupuline,  la 
teinture  de  véralrine,  Yacide  salicylique. 

Viodure  de  potassium  est  recommandé  contre  la  syphilis 
cérébrale,  ainsi  que  contre  l’artériosclérose  du  système 
nerveux.  Dans  la  paralysie  générale,  ce  médicament  n’a 
aucune  valeur  ;  quant  au  mercure,  il  serait,  en  pareil  cas, 
plutôt  nuisible.  [Le  traitement  mercuriel  intense,  bien  con¬ 
duit,  appliqué  au  moment  opportun,  peut  rendre,  à  notre 
avis,  de  très  grands  services,  à  la  période  préparalytique 
de  la  méningo-encéphalite  diffuse,  d’origine  syphilitique 
ou  non.  Il  est  donc  indispensable  de  le  tenter  chaque  fois 
qu’il  est  rationnel  de  le  faire.] 

Dans  le  traitement  du  myxœdème,  on  emploie  la  thyroï- 


154  PROPHYLAXIE  ET  TRAITEMENT  DE  LA  FOLIE. 

dine,  ainsi  que  les  autres  préparations  de  la  glande  thy¬ 
roïde.  Cette  opothérapie  devrait  être  expérimentée  aussi 
chez  les  déments  juvéniles.  Notons  seulement  qu’elle 
exige  une  grande  prudence,  en  raison  de  son  action  sur  le 
cœur. 

*  Il  faut  mentionner  aussi  la  méthode  de  traitement 
essayée  jusqu’ici  sans  succès  et  qui  consiste  à  provoquer 
chez  les  sujets  excités  une  fièvre  artificielle,  soit  en  leur 
transmettant  l’érysipèle,  soit  en  provoquant  un  abcès  par 
l’injection  de  toxines  ou,  plus  simplement,  de  térében¬ 
thine. 


Traitement  moral. 

Dans  la  thérapeutique  morale  ancienne  (Reil)  [Leuret, 
en  France],  on  espérait  obtenir  des  résultats  favorables 
en  provoquant  chez  les  aliénés  des  émotions,  en  les 
effrayant,  ou  bien  en  leur  faisant  entendre  de  la  musique 
appropriée  à  leur  état  mental. 

Aujourd’hui,  l’asile  d’aliénés  doit  avoir  pour  objectil 
d’aller  au-devant  de  tous  les  besoins  physiques  et  moraux 
des  malades.  Avant  tout,  l’influence  morale  résulte  des  rap¬ 
ports  qui  s’établissent  entre  ces  derniers  et  le  médecin 
appelé  à  les  traiter.  C’est  pourquoi  Griesinger  exige  du 
psychiâtre  des  qualités  nombreuses  et  rares,  en  particu¬ 
lier  de  la  bienveillance,  de  la  patience,  de  l’absence  de 
préjugés,  de  la  souplesse  du  caractère  et  de  l’intelligence, 
et,  surtout,  une  vocation  à  s’occuper  des  aliénés.  Le  méde¬ 
cin  doit  aborder  le  malade  avec  sympathie,  franchise  et 
fermeté.  Tout  subterfuge,  comme  souvent  on  en  emploie 
avant  le  transport  du  malade  à  l’asile,  doit  être  évité.  La 
menace,  la  discipline  sévère  doivent  être  laissées  de  côté. 
On  obtient  beaucoup  plus  par  la  persuasion,  la  patience 
et  la  persévérance.  Quelquefois,  des  nouvelles,  reçues  de 
la  maison,  ou  des  visites,  produisent  sur  les  mélancoliques 
un  effet  défavorable.  Les  paranoïques  et  les  obsédés 
deviennent  parfois  excités,  quand  on  -les  entretient  de 
leurs  idées  délirantes.  Les  hypocondriaques  et  les  neuras¬ 
théniques  éprouvent,  dans  les  mêmes  conditions,  le  besoin 
de  S’épancher.  Chez  les  maniaques,  toute  impression  nou¬ 
velle  produit  de  l’excitation. 

Lorsque,  après  le  traitement  par  l’alitement,  le  malade 
est  calmé  et  fortifié,  il  faut  profiter  de  ces  bonnes  dispo-1 


TRAITEMENT  MORAL.  155 

sitions  pour  commencer  à  l’occuper  [à  quelque  travail 
manuel]. 

Au  début  de  l’histoire  de  l’hypnotisme,  on  espérait  de  lui  de 
grands  résultats  thérapeutiques.  Or,  les  aliénés  accessibles 
à  la  suggestion  hypnotique  sont  en  très  petit  nombre,  de 
sorte  que  l’effet  curatif  de  l’hypnotisme  est  des  plus  rares.' 
Cette  méthode  de  traitement  semblerait  plutôt  indiquée 
dans  les  états  mentaux  qui  sont  sur  la  frontière  de  la  folie  : 
les  obsessions,  les  perversions  du  sens  génital,  la  neuras¬ 
thénie.  Les  hystériques  sont  à  la  vérité  faciles  à  hypnotiser, 
mais  leur  affection  mentale  n’en  guérit  pas  mieux  pour  cela. 
Souvent,  grâce  à  la  suggestion  hypnotique,  un  symptôme 
est  éliminé,  mais  il  en  survient  un  autre  plus  incommode 
encore  à  la  place  du  premier.  On  peut  cependant  utiliser 
l’hypnotisme  contre  certains  symptômes  hystériques, 
comme  l’aphasie  ou  l’abasie.  Dans  le  traitement  des  alcoo¬ 
liques  et  des  morphinistes  chroniques,  on  aurait  obtenu 
plusieurs  résultats  satisfaisants. 

Le  moyen  qui  paraît  être  le  plus  pratique  pour  obtenir 
l’hypnose  est  celui  qui  a  été  indiqué  par  Bernheim.  On  fait 
asseoir  le  patient  sur  un  fauteuil,  dans  une  chambre  à  demi 
obscure  ;  on  le  fixe  dans  les  yeux  pendant  quelques 
secondes  ou  quelques  minutes  et  on  lui  affirme  qu’il 
commence  maintenant  à  dormir,  que  ses  paupières  vont 
se  fermer,  que  ses  membres  sont  alourdis.  L’hypnotiseur 
tient  fixé  son  doigt  au-dessus  des  paupières  du  sujet,  qu’il 
laisse  tomber  lentement,  de  manière  que  les  yeux  du 
malade  le  suivent  jusqu’à  ce  qu’ils  se  ferment  entièrement. 
On  peut  appuyer  le  bras  du  sujet  contre  le  mur  et  on  lui 
affirme  que  le  bras  est  raide.  Aussitôt  que  le  sujet 
devient  suggestible,  on  en  profite  pour  faire  disparaître 
successivement  les  différents  symptômes  morbides.  On 
touche,  par  exemple,  la  région  douloureuse,  on  déclare  que 
les  douleurs  disparaissent  et  l’on  demande  au  malade  hyp¬ 
notisé  de  confirmer  cette  disparition.  Ensuite,  on  lui  donne 
une  suggestion  post-hypnotique  portant,  par  exemple, 
sur  ses  habitudes  alcooliques  :  «  Vous  serez  dégoûté  de 
l’absinthe  et  vous  ne  prendrez  plus  aucune  liqueur  conte¬ 
nant  de  l’eau-de-vie.  »  Finalement,  on  réveille  le  sujet  en 
l’appelant  par  son  nom.  Liébault  combinait  avec  la  mé¬ 
thode  verbale  une  fixation  beaucoup  plus  prolongée,  ce 
que  Forel  considère  comme  inutile. 

Pour  que  la  suggestion  puisse  s’accomplir,  il  faut  que 


156  PROPHYLAXIE  ET  TRAITEMENT  DE  LA  FOLIE. 

le  sujet  concentre  toute  son  attention  sur  les  paroles  du 
médecin  et  qu’il  les  comprenne,  car  il  n’y  a  que  ce  qui  est 
devenu  pour  lui  une  image  mentale  personnelle  qui  puisse 
exercer  une  influence  réelle  sur  sa  volonté.  Le  médecin, 
de  son  côté,  doit  procéder  avec  habileté  et  souplesse  ;  son 
attitude  doit  être  sûre  d’elle-même  et  sa  foi  en  l’efficacité 
de  la  suggestion  doit  être  aussi  affirmative  que  possible. 
Souvent  on  peut  déjà  atteindre  un  résultat  par  une  simple 
affirmation  à  l’état  de  veille,  sans  recourir  à  la  suggestion 
hypnotique. 

Le  travail  est  une  ressource  thérapeutique  indispen¬ 
sable,  surtout  dans  les  psychoses  de  longue  durée.  Après 
que  l’alitement  a  donné  le  résultat  attendu,  les  malades 
se  lèvent  d’abord  quelques  heures,  puis  pour  toute  la 
journée,  et  on  les  habitue  peu  à  peu  à  s’occuper.  Les 
femmes  peuvent  tricoter,  et  les  hommes  copier,  aider  à 
l’entretien  de  la  propreté  du  service.  On  veillera  à  ce  que 
ni  les  uns  ni  les  autres  n’aient  à  leur  disposition  des  ciseaux, 
des  couteaux  ou  d’autres  instruments  plus  ou  moins  dan¬ 
gereux.  Plus  tard,  on  essaie  d’employer  les  femmes  aux 
travaux  de  cuisine,  de  blanchissage  ou  de  jardinage  et 
les  hommes  aux  travaux  se  rattachant  à  leur  métier,  ou  à 
l’agriculture,  à  la  vannerie...  Les  malades  cultivés  peuvent 
s’adonner  au  dessin,  au  modelage,  à  la  photographie,  au 
découpage,  à  la  lecture,  à  la  musique.  Il  n’est  pas  mau¬ 
vais  de  les  habituer,  peu  à  peu,  à  des  travaux  des  champs. 

La  mise  en  liberté  doit  n’être  d’abord  que  provisoire,  et 
cela,  même  pour  des  sujets  en  apparence  guéris.  Les 
aliénés  chroniques,  sujets  à  des  accès  d’excitation,  doi¬ 
vent  être  maintenus  d’une  façon  permanente  dans  la 
colonie  agricole  d’où,  en  cas  de  rechute,  ils  peuvent  être 
facilement  transférés  à  l’asile  central.  Pour  les  malades 
guéris,  mais  frappés  d’un  affaiblissement  plus  ou  moins 
accusé  des  facultés  intellectuelles,  il  est  souvent  avanta¬ 
geux  d’utiliser  le  «  placement  familial  »  avant  leur  envoi 
définitif  dans  leurs  familles. 

Depuis  de  longues  années,  on  traite  à  Gheel  (Belgique) 
des  aliénés  placés  dans  des  familles  locales,  sous  le  con¬ 
trôle  médical  d’un  asile  central.  En  Écosse,  on  retrouve 
cette  méthode  familiale  dans  l’assistance  des  aliénés,  mais 
sans  qu’il  existe  des  liens  entre  les  familles  nourricières  et 
sans  connexion  de  celles-ci  avec  l’asile.  En  Allemagne, 
Wahrendorff,  à  Ilten,  près  de  Hanovre,  a  fait  avec  succès  un 


TRAITEMENT  MORAL. 


157 


essai  d’assistance  familiale,  qui  a  été  répété  récemment  en 
collaboration  avec  plusieurs  asiles  d’aliénés.  La  difficulté 
de  ce  mode  d’assistance  est  de  trouver  des  familles  bien 
préparées  à  cet  effet.  Il  semble  que  les  familles  les  mieux 
indiquées  seraient  celles  d’anciens  ou  d’anciennes  gardes- 
malades  qu’on  devrait  encourager  à  s’établir  dans  ce  but. 
En  1900,  il  ne  se  trouvait  en  Allemagne  que  671  aliénés 
confiés  à  des  familles,  chiffre  trop  faible  eu  égard  à  celui 
des  malades  traités  dans  les  asiles  (Môli). 

[L’essai  du  traitement  familial  des  aliénés  est  fait  depuis 
quelques  années  avec  grand  succès  en  France,  notam¬ 
ment  à  Dun-sur-Auron  et  à  Ainay-le-Château.  Dans  ces 
deux  colonies,  les  malades  ne  sont  pas  admis  directement. 
Ils  n’y  sont  envoyés  qu’après  avoir  suivi  un  traitement 
plus  ou  moins  prolongé  dans  les  asiles  de  la  Seine.  Il  faut 
remarquer  que  ces  deux  colonies  ont  été  fondées  primi¬ 
tivement  dans  le  but  d’y  envoyer  surtout  des  déments. 
Cependant,  certains  persécutés  inoffensifs,  des  mélanco¬ 
liques,  des  convalescents  d’autres  affections  mentales 
profitent  du  séjour  dans  ces  colonies  qui,  selon  l’expres¬ 
sion  de  Lwoff,  offre  les  avantages  d’une  «  vie  libre  avec 
surveillance  médicale  active  et  continue  ».] 

Les  malades,  rendus  à  la  liberté  complète,  ont  toujours 
besoin  de  conseils  et  d’une  certaine  surveillance.  Il  existe 
des  sociétés  de  patronage  des  aliénés  guéris  et  sortis  des 
asiles.  Ces  sociétés  se  donnent  surtout  pour  mission  de 
procurer  une  occupation  à  leurs  protégés  qui  ont  perdu 
leur  place  ;  la  chose  n’est  pas  toujours  facile,  étant  don¬ 
nés  les  préjugés  du  public. 

[Vers  1848,  Falret  père,  Baillarger,  Mitivié  et  l’abbé 
Christophe,  aumônier  de  la  Salpétrière,  ont  fondé,  sous 
le  nom  de  1’  «  OEuvre  de  la  Salpêtrière  et  de  Bicôtre  »,  une 
société  de  patronage  pour  les  aliénés  guéris.  Cette  œuvre 
possède  un  asile  dit  «  Ouvroir  Sainte-Marie  »,  situé  à 
Grenelle,  52,  rue  du  Théâtre  ;  son  patronage  s’étend, 
aujourd’hui,  à  tous  les  aliénés  indigents  sortis  guéris  ou 
convalescents  des  asiles  de  la  Seine.  L’œuvre  offre  à  ces 
malheureux  un  refuge  temporaire  ;  elle  les  réunit  les 
dimanches  à  l’asile  ;  elle  leur  apporte  aussi  des  secours  à 
domicile.  Des  sociétés  analogues  existent  en  province. 
Leur  utilité  est  incontestable  et  tout  asile  d’aliénés  devrait 
être  solidement  affilié  à  une  œuvre  de  jpatronage  de  ce 
genre.] 


158 


L’ALIÉNÉ  DEVANT  LA  LOI. 


XI.  —  L’ALIÉNÉ  DEVANT  LA  LOI 

Les  aliénés  se  trouvent  très  fréquemment  en  conflit  avec 
la  loi.  Souvent,  les  troubles  mentaux  ne  sont  constatés 
qu’après  que  le  malade  a  contrevenu  à  l’ordre  public. 
Bien  des  malades  se  font  un  tort  considérable  en  essayant 
de  gérer  eux-mêmes  leurs  affaires  ;  c’est  ainsi,  par  exemple, 
que  certains  d’entre  eux  sont  déclarés  en  faillite,  ce  qui 
aurait  pu  leur  être  épargné  s’ils  avaient  reçu  à  temps  une 
tutelle.  Déjà,  la  loi  romaine  des  Douze  Tables  avait  prévu 
la  cura  furiosi  (la  curatelle  de  l’aliéné). 

A.  -  CODE  PÉNAL. 

L’article  51  du  Code  pénal  de  l’Empire  allemand  est 
ainsi  conçu  : 

Il  n’y  a  ni  crime  ni  délit  lorsque  le  prévenu  était,  au  mo¬ 
ment  de  l’action,  en  état  d'inconscience  ou  de  désordre  mor¬ 
bide  de  l’activité  intellectuelle  excluant  chez  lui  tout  libre 
arbitre. 

[C’est  l’analogue  de  l’article  64  du  Code  pénal  français  : 

Il  n’y  a  ni  crime  ni  délit  lorsque  le  prévenu  était  en  état  de 
démence  au  moment  de  l’action. 

L’état  mental  que  notre  loi  désigne  sous  le  nom  de 
«  démence  »  équivaut  à  la  «  folie  ><  en  général.] 

Le  juge  d’instruction  et  le  défenseur  doivent  se  deman¬ 
der  toujours  si  le  prévenu  est  un  homme  mentalement  sain 
ou  anormal.  Tout  crime  ayant  un  caractère  particulière¬ 
ment  bizarre,  commis  sans  motif,  par  exemple  un  meurtre 
par  plaisir,  doit  éveiller  des  soupçons  de  cet  ordre.  La 
mission  de  l’expert  exige  une  connaissance  exacte  de  la 
psychiatrie  clinique.  [Tous  les  problèmes  de  la  psychia¬ 
trie  légale  ne  peuvent  et  ne  doivent  viser  qu’une  chose  : 
un  diagnostic  d’un  syndrome  ou,  si  possible,  d’une  maladie 
mentale.  Par  conséquent,  pour  résoudre  ces  problèmes, 
il  n’est  point  besoin  de  se  livrer  à  des  considérations  psy¬ 
chologiques  sur  le  libre  arbitre,  où  la  controverse  est 


CODE  PÉNAL. 


159 


trop  facile  et  toujours  stérile  ;  mais  il  suffit  de  posséder 
une  connaissance  solide  de  la  pathologie  mentale  et  de 
se  maintenir  sur  le  terrain  de  l’appréciation  des  sym¬ 
ptômes  positifs  susceptibles  d’une  démonstration  réelle. 
Dans  ces  conditions,  l’expert  aura  rempli  sa  mission 
quand  il  aura  démontré  chez  le  prévenu,  supposé  aliéné, 
la  nature  normale  ou  morbide  des  motifs  de  l’acte  com¬ 
mis,  ou  bien  lorsqu’il  aura  établi  chez  lui  l’intégrité  ou 
l’affaiblissement  des  facultés  intellectuelles.  Or,  toute  cette 
enquête  se  résume,  en  réalité,  en  un  diagnostic  clinique.] 
Parmi  les  difficultés  de  cette  mission,  citons-en  trois  : 
1°  il  s’agit  fréquemment  d’affections  mentales  à  leur  pre¬ 
mière  période,  n’ayant  encore  que  peu  de  symptômes 
prononcés;  2°  il  s’agit  souvent  d’états  morbides  limitro¬ 
phes,  qui  sont  sur  la  frontière  de  la  folie  ;  3°  il  s’agit 
parfois  d’une  simulation  d’une  affection  mentale.  [En 
cas  de  soupçon  de  simulation  de  la  folie,  le  premier  soin 
de  l’expert  doit  être  de  rechercher  les  divers  motifs 
qui  pourraient  pousser  le  prévenu  à  la  simulation. 
Pour  un  individu  sain  d’esprit,  rien  n’est  plus  embarras¬ 
sant  et  fatigant  à  bien  simuler  que  la  folie.  Aussi,  les 
bons  simulateurs  se  recrutent-ils  le  plus  souvent  parmi 
les  sujets  déjà  plus  ou  moins  déséquilibrés.  Mais,  même 
ces  derniers,  quand  ils  ne  sont  pas  particulièrement  ins¬ 
truits  en  pathologie  mentale,  jouent  mal  leur  rôle  et  se 
trahissent  à  chaque  instant,  aux  yeux  d’un  aliéniste  expé¬ 
rimenté,  par  des  exagérations,  des  extravagances,  des 
inconséquences  qui  sont  autant  d’erreurs  cliniques  per¬ 
mettant  de  dépister  la  simulation.  D’ailleurs, la  bonne  simu¬ 
lation  tenace  et  prolongée  conduit  très  souvent  à  la  vraie 
folie;  Marcé  cite  le  cas  de  deux  marins  français  qui,  pri¬ 
sonniers  sur  les  pontons,  ayant  simulé  la  folie  pour  échap¬ 
per  à  la  captivité,  finirent  à  la  longue  par  devenir  aliénés.] 
L’expert  est  souvent  obligé  de  se  prononcer  sur  l’état 
mental  du  prévenu  au  moment  de  la  perpétration  de 
l’acte,  et  ce  moment  remonte  quelquefois  bien  loin  dans 
le  passé.  Cette  mission  est  particulièrement  difficile  pour 
les.  affections  mentales  dont  le  début  est  insidieux  ou 
dont  les  accidents  morbides  alternent  avec  des  intervalles 
de  santé  relative  (épilepsie,  psychose  périodique  ou  inter¬ 
mittente). 

Un  examen  personnel  du  prévenu  est  indispensable;  en 
outre,  l’expert  doit  pouvoir  apprécier  lui-même  toutes 


160 


l’aliéné  devant  la  loi. 


les  conditions  au  milieu  desquelles  l’acte  incriminé  a  été 
commis,  ainsi  que  les  dépositions  des  témoins. 

Le  «  libre  arbitre  »  est  une  conception  purement  juri¬ 
dique.  On  n’admet  pas  encore  en  droit  ce  que  les  sciences 
naturelles  modernes,  ainsi  que  la  philosophie,  semblent 
avoir  démontré,  à  savoir  que  l’acte  de  volonté  est  un  phé¬ 
nomène  psychologique  en  rapport  direct  avec  les  fonc¬ 
tions  de  l’écorce  cérébrale.  Liszt  définit  ainsi  le  libre 
arbitre  :  «  la  possibilité  pour  la  volonté  de  se  déterminer 
régulièrement  par  les  idées  ».  Stoos,  dans  le  projet  suisse 
du  Code  pénal,  a  formulé  l’article  suivant,  d’une  grande 
simplicité  pratique  : 

Le  prévenu  qui,  au  moment  de  l’action,  était  aliéné,  idiot  ou 
inconscient,  est  irresponsable. 

Rentrent  dans  le  groupe  d’ «  états  inconscients  »  :  les 
ivresses  ;  les  évanouissements  ;  les  états  soporeux  causés 
par  un  épuisement:  ou  , Une  fatigue  excessifs  ;  les  troubles 
de  la  conscience  liés: soit  à  une  fièvre  intense,  soit  à  des 
attaques  convulsives, -soit  à  un  traumatisme  crânien  ;  les 
états  de  confusion  mentale  provoquée  par  des  émotions 
trop  violentes,  comme  une  vive  angoisse  ou  un  grand 
effroi  ;  parfois  aussi  les  états  mentaux  anormaux  observés 
chez  les  femmes  en  couches. 

Sous  le  nom  de  «  désordre  morbide  de  l’activité  intel¬ 
lectuelle  »  dont  il  est  question  dans  l’article  51  cité  plus 
haut,  il  faut  comprendre  tous  les  troubles  mentaux  clini¬ 
quement  classés  :  paralysie  générale,  excitation  maniaque, 
mélancolie,  psychose  liée  à  l’épilepsie,  démence  précoce, 
idiotie. 

Jadis,  on  admettait  qu’un  sujet  atteint  d’un  trouble  psy¬ 
chique  en  apparence  isolé  devait  être  considéré  comme 
responsable  pour  toutes  les  autres  manifestations  de  sa 
vie  intellectuelle.  Ainsi,  un  mélancolique  qui  a  volé  ou  un 
persécuté  qui  a  commis  un  attentat  aux  mœurs  étaient 
déclarés  responsables  de  ces  actes.  On  admettait  la  faculté 
de  discernement  pour  une  partie  de  la  vie  psychique  et  on 
la  supprimait  pour  une  autre  partie  ;  c’était,  en  un  mot,  la 
doctrine  de  la  responsabilité  partielle.  De  nos  jours,  cette 
manière  de  voir  n’est  plus  guère  admise.  Dès  qu’un  sujet 
est  atteint  d’une  affection  mentale,  nous  ne  pouvons  con¬ 
cevoir  qu’une  partie  quelconque  de  ses  fonctions  psy- 


CODE  PÉNAL. 


161 


chiques  reste  saine,  indépendante  et  séparée  de  cette 
affection,  et  cela  même  lorsque  les  symptômes  exté¬ 
rieurs  semblent  altérés  seulement  dans  un  certain 

L’application  de  l’article  51  est  particulièrement  difficile 
dans  les  cas  où  l’on  ne  se  trouve  en  présence  ni  d’une 
affection  mentale  bien  caractérisée,  ni  d’un  état  psychique 
complètement  normal.  Ces  formes  intermédiaires  situées 
sur  la  frontière  de  la  folie  s’observent  fréquemment  chez 
les  alcooliques,  les  hystériques,  les  épileptiques  en  dehors 
des  accès,  les  neurasthéniques,  les  obsédés  et  les  impul¬ 
sifs,  les  déséquilibrés,  les  débiles  intellectuels,  les  perver¬ 
tis  sexuels,  les  exhibitionnistes. 

Dans  certains  codes  (italien,  ancien  bavarois)  on  admet, 
pour  ces  états  intermédiaires,  la  doctrine  de  la  «  respon¬ 
sabilité  atténuée  ».  En  Allemagne,  dont  le  Code  pénal  ne 
reconnaît  pas  cette  doctrine,  on  tourne  la  plupart  du 
temps  la  difficulté  en  admettant  pour  des  cas  de  ce  genre 
des  circonstances  atténuantes.  Certains  délits  pour  lesquels 
il  est  impossible  d’admettre  des  circonstances  atténuantes 
peuvent  néanmoins  n’être  frappés  que  du  minimum  de  la 
peine,  moyennant  l’adjonction  d’une  épithète  quelconque: 
«  par  imprudence,  par  entraînement  »,  qui  atténue  la  gra¬ 
vité  de  l’acte.  On  ne  peut  guère  recourir  à  ce  moyen  quand 
il  y  a  eu  mort  d’homme  ou  blessure  grave,  bien  que  juste¬ 
ment  de  pareils  crimes  soient  souvent  commis  par  des  in¬ 
dividus  dont  l’état  psychiqup  n’est  pas  complètement  nor¬ 
mal.  L’admission  des  circonstances  atténuantes  dans  ces 
cas  intermédiaires  entre  la  raison  et  la  folie  a  souvent 
pour  conséquence  qu’un  individu  dont  l’état  mental  est 
douteux  est  interné  pour  très  peu  de  temps  et  que, 
rendu  trop  tôt  à  la  liberté,  il  se  retrouve  vite  en  nouveau 
conllit  avec  la  loi.  Par  conséquent,  l’article  55  du  Code  pé¬ 
nal  allemand  concernant  les  mineurs  n’a  pas  son  analogue 
pour  les  mineurs  intellectuels.  Cet  article  55  s’occupe  des 
enfants  au-dessous  de  douze  ans  ayant  commis  un  délit  et 
ordonne  de  les  envoyer  soit  dans  une  maison  de  correc¬ 
tion,  soit  dans  une  famille  ou  dans  une  maison  d’édu¬ 
cation. 

Il  appartient  au  juge  de  trouver  le  moyen  d’atténuer  la 
peine,  mais  l’expert  a  le  devoir,  en  pareil  cas,  de  signaler  en 
quoi  le  prévenu  s’écarte  de  l’état  normal. 

L’article  52  du  Code  pénal  allemand  dit  : 

Weygandt.  —  Atlas-manuel  de  Psychiatrie.  11 


162 


'aliéné  devant  la 


Il  n’y  a  ni  criiüe  ni  délit  lorsque  le  prévenu  a  été  poussé 
par  une  force  à  laquelle  il  n’a  pu  résister,  ou  par  une  menace 
d’un  danger  inévitable  et  imminent,  soit  pour  sa  propre  vie, 
soit  pour  la  vie  d’un  proche. 

C’est  l’article  qu’on  pourra  invoquer  quand  un  sujet  aura 
été  poussé,  par  une  suggestion  hypnotique,  à  commetlre 
un  délit. 

En  pareil  cas,  il  s’agit  ordinairement  d’individus  inca¬ 
pables  de  résistance,  comme  le  sont  principalement  les 
hystériques,  alors  que  les  sujets  normaux  savent  générale¬ 
ment  résister  aux  suggestions  qui  les  poussent  à  mal  faire. 

L’article  55  du  Code  pénal  allemand  est  ainsi  formulé  : 

Celui  qui,  au  moment  de  la  perpétration  du  crime  ou  du 
délit,  est  âgé  de  moins  de  douze  ans,  doit  être  considéré 
comme  irresponsable. 

Il  peut  cependant,  conformément  aux  prescriptions 
légales,  être  l’objet  de  mesures  spéciales,  telles  que  le  place¬ 
ment  dans  une  famille  ou  dans  un  établissement  d’éduca¬ 
tion,  ou  l’envoi  dans  une  maison  de  correction.  Ces  diverses 
mesures  ne  peuvent  être  appliquées  qu’après  que  la  per¬ 
pétration  de  l’acte  a  été  établie  par  le  tribunal  et  que 
l’envoi  à  tel  ou  tel  endroit  a  été  autorisé  par  une  décision 
de  ce  dernier. 

L’article  56  du  Code  pénal  allemand  dit  : 

Un  prévenu  âgé  de  douze  à  dix-huit  ans  doit  être  considéré 
comme  irresponsable  de  l’acte  commis  par  lui  si,  au  moment  de 
l’exécution,  il  ne  possédait  pas  l’intelligence  nécessaire  pour 
comprendre  la  nature  délictueuse  de  ce  dernier. 

Cet  article  s’applique  aux  adolescents  atteints  d’idiotie, 
d’imbécillité,  de  débilité  mentale,  d’épilepsie,  d’hystérie. 

L’article  58  du  même  Code  pénal  déclare: 

.  Un  sourd-muet  incapable  de  comprendre  la  nature  criminelle 
de  l’acte  commis  parlui  doit  être  considéré  commeirresponsable. 

Une  expertise  psychiatrique  peut  encore  être  ordonnée  à 
propos  de  l’application  des  articles  suivants  du  Code 
allemand  : 


EXPERTISE  PSYCHIATRIQUE.  163 

Art.  1762.  - Sera  puni  des  travaux  forcés  d’une  durée  de 

un  à  dix  ans  quiconque  aura  abusé,  hors  du  mariage,  d’une 
femme  privée  de  son  libre  arbitre  ou  se  trouvant  dans  un  état 
d’inconscience  ou  atteinte  d’une  affection  mentale. 

Art.  225.  —  Si,  par  suite  de  coups  et  blessures  reçus  d’au¬ 
trui,  la  victime  perd  un  membre  important  du  corps,  un  œil 
ouïes  deux  yeux,  l’ouïe,  la  parole  ou  la  faculté  d’engendrer, 
ou  si  elle  est  gravement  défigurée  pour  un  temps  prolongé, 
ou  si,  à  la  suite  de  ces  blessures,  elle  contracte  une  maladie 
épuisante,  une  paralysie  ou  une  affection  mentale,  le  coupable 
sera  condamné  aux  travaux  forcés  ou  à  la  réclusion  pour  une 
durée  variant  de  un  à  cinq  ans. 

Art.  226.  —  Si  l’une  des  blessures  désignées  à  l’article 
précédent  était  préméditée  par  le  coupable  et  si  elle  était  déjà 
provoquée  par  lui  antérieurement,  la  peine  des  travaux  forcés 
sera  d’une  durée  de  deux  à  dix  ans. 


B.  —  EXPERTISE  PSYCHIATRIQUE. 

Le  juge  choisit  les  experts.  En  première  ligne  viennent 
les  médecins  attachés  en  qualité  d’experts  près  les  tri¬ 
bunaux.  Cependant,  tout  médecin  dûment  spécialisé  dans 
l’étude  des  affections  mentales  peut  être  appelé  aux  fonc¬ 
tions  d’expert.  Ce  dernier  a  le  droit  de  réclamer  l’au¬ 
dition  des  témoins  et  la  communication  des  dossiers. 
Son  premier  devoir  est  de  se  livrer  à  un  examen  per¬ 
sonnel  de  celui  qui  est  l’objet  de  l’expertise.  Sur  la  pro¬ 
position  d’un  expert,  le  prévenu  peut,  après  l’audition  du 
défenseur,  être  mis  en  observation,  pour  une  durée  de  six 
semaines  au  maximum,  dans  Un  asile  d’aliénés  public. 
Dans  les  cas  difficiles,  il  est  préférable  de  remettre  un 
rapport  écrit  de  l’expertise;  mais,  là  où  l’affaire  est  tout. à 
fait  claire  et  simple,  l’expert  allemand  peut  se  contenter 
d’exprimer  son  opinion  oralement  pendant  les  débats.  Il 
est  utile  de  commencer  l’exposé  de  l’expertise  par  un  résumé 
historique  de  tous  les  points  essentiels  du  fait  motivant 
l’expertise  ;  ensuite,  on  entrera  dans  les  détails  du  cas, 
d’après  les  renseignements  sur  le  passé  de  l’inculpé  ;  on 
exposera  le  résultat  de  l’observation  sur  l’état  actuel,  et 
l’on  formulera  autant  que  possible  un  diagnostic.  Ceci  fait, 
on  discutera  le  problème  posé  par  le  juge  sur  l’état  de 
l’inculpé  au  moment  de  l’exécution  de  Pacte  incriminé. 
Pour  conclure,  on  résumera  l’opinion  développée  jusque- 


164 


l’aliéné  devant  la  loi. 


là,  dans  une  phrase  s’appuyant  autant  que  possible  sur  le 
texte  même  de  la  loi.  On  dira,  par  exemple,  en  utilisant 
les  termes  de  l’article  51,  que  X...  se  trouvait,  au  moment 
de  l’action,  dans  un  état  de  trouble  morbide  de  son  acti¬ 
vité  intellectuelle  qui  excluait  la  libre  détermination  de 
sa  volonté. 

Si  lp  prévenu  devient  aliéné  après  l’accomplissement  de 
l’acte  incriminé,  les  poursuites  peuvent  être  provisoirement 
suspendues. 

L’expertise  psychiatrique  peut  encore  être  demandée  à 
l’occasion  de  V exécution  de  la  peine,  conformément  aux 
dispositions  légales  suivantes  du  Code  allemand  : 

Art.  485.  —  On  ne  peut  prononcer  la  peine  de  mort  contre 
des  femmes. enceintes  ou  contre  des  sujets  atteints  d’une  affec¬ 
tion  mentale. 

Art.  487.  —  L’exécution  d’une  peine  doit  être  ajournée 
quand  le  condamné  contracte  une  affection  mentale. 

Si  le  condamné  contracte  une  affection  mentale  pendant 
l’accomplissement  de  la  peine,  il  est  presque  toujours  placé 
à  l’infirmerie  annexée  à  l’établissement  où  la  peine  s’ac¬ 
complit.  L’article  493  déclare  que  l’exécution  de  la  peine 
est  suspendue  pendant  le  séjour  du  condamné  dans  un 
asile  d’aliénés. 

Expertise  psychiatrique  dans  les  affaires  civiles. 

Mise  en  Melle  d’après  l’article  6  du  Code  civil  allemand  : 

Peut  être  mis  en  tutelle  : 

1°  Celui  qui,  par  suite  d’une  affection  mentale  ou  d’affaiblis¬ 
sement  des  facultés  intellectuelles,  n’est  pas  en  état  de  gérer 
sa  fortune  ; 

2°  Celui  qui,  par  sa  prodigalité,  s’expose  ou  expose  sa  famille 
à  la  ruine  ; 

3°  Celui  qui,  par  ivrognerie  habituelle,  ne  pouvant  gérer  sa 
fortune,  s’expose  ou  expose  sa  famille  à  la  ruine  ou  compro¬ 
met  la  sécurité  d’autrui. 

Quand  le  motif  de  la  mise  en  tutelle  disparaît,  le  sujet  doit 
être  émancipé. 

Art.  104.  —  Est  incapable  de  gérer  sa  fortune  : 

1°  Celui  qui  est  âgé  de  moins  de  sept  ans  révolus  ; 

2°  Celui  qui  se  trouve  dans  un  état  de  trouble  morbide  per- 


165 


EXPERTISE  PSYCHIATRIQUE. 

manent  de  l’activité  intellectuelle,  excluant  chez  lui  tout  libre 
arbitre  ; 

3°  Celui  qui  est  mis  en  tutelle  légale  à  cause  d’une  affection 
mentale. 

Art.  105.  —  Toute  volonté  exprimée  par  un  sujet  frappé 
d’incapacité  civile  est  nulle  et  non  avenue. 

Nulle  et  non  avenue  est  également  toute  volonté  exprimée 
dans  un  état  d’inconscience  ou  de  trouble  passager  de  l’acti¬ 
vité  intellectuelle. 

Art.  114. —  Celui  qui,  par  suite  d’affaiblissement  des  facul¬ 
tés  intellectuelles,  de  prodigalité  ou  d’ivrognerie  habituelle, 
est  déchu  de  ses  droits  civils,  ou  celui  qui,  conformément  à 
l’article  1906,  se  trouve  pourvu  d’une  tutelle  provisoire,  est, 
au  point  de  vue  de  la  capacité  civile,  assimilé  à  un  mineur 
âgé  de  moins  de  sept  ans  révolus. 

C’est  leur  tuteur  qui  se  présente  pour  toutes  les  affaires  de 
droit  concernant  les  sujets  frappés  d’incapacité  civile,  à  cause 
de  leur  affection  mentale.  Les  individus  déchus  par  suite  de 
faiblesse  intellectuelle,  de  prodigalité  ou  d’ivrognerie,  ont 
des  droits  civils  un  peu  plus  étendus.  Ils  peuvent,  avec  le 
consentement  de  leur  tuteur,  contracter  mariage,  disposer  de 
leurs  ressources  pécuniaires  dans  un  but  déterminé  ;  ils  peu¬ 
vent  aussi  acquérir,  ou  prendre  une  place  de  serviteur  ou 
d’employé. 

L’affection  mentale  rendant  l’individu  incapable  de  s’oc¬ 
cuper  des  affaires  et  l’assimilant,  d’après  la  loi,  à  l’enfant 
au-dessous  de  sept  ans,  la  plupart  des  aliénés  et  beaucoup 
d’imbéciles  peuvent  être  déchus  de  leurs  droits  civils  et 
mis  en  tutelle. 

La  mise  en  tutelle,  limitée  seulement  à  l’incapacité  de 
gérer  sa  fortune,  et  qui  assimile  le  sujet  à  un  mineur  de 
sept  à  vingt  et  un  ans,  n’est  applicable  qu’à  des  sujets 
légèrement  débiles,  à  des  hystériques  gravement  atteints,  à 
des  neurasthéniques  constitutionnels,  quelquefois  aussi  à 
des  paranoïques  ayant  le  délire  de  persécution  ou  le 
délire  processif,  ou  n’importe  quel  autre  délire  systématisé. 

Art.  1910.  —  Un  sujet  majeur  qui  n’est  pas  en  tutelle  peut 
être  pourvu  d’un  tuteur  pour  sa  personne  et  ses  biens  quand, 
par  suite  d’infirmités  physiques  ou  de  vices  constitutionnels 
(comme  lasurdité,  la  cécité  ou  la  mutité),  il  est  mis  dans  l’im¬ 
possibilité  de  gérer  sa  fortune. 


166 


'aliéné  devant 


En  pareil  cas,  il  s’agit  d’unè  tutelle  partielle,  volon¬ 
taire,  dont  l’abrogation  est,  à  tout  moment,  entre  les 
mains  du  pupille  lui-même.  Ce  genre  de  tutelle  peut  s’ap¬ 
pliquer  aux  cas  où  le  déficit  intellectuel  est  extrêmement 
faible,  comme,  par  exemple,  chez  certains  apoplectiques, 
un  grand  nombre  de  neurasthéniques. 

Les  articles  1304,  1325,  1566,  1568,  1567  du  Code  civil 
allemand,  concernant  le  mariage  et  le  divorce,  intéressent 
également  l’aliéniste. 

Un  époux  peut  demander  le  divorce  quand  l’autre  époux  a 
contracté  une  affection  mentale  dont  la  durée  pendant  le  ma¬ 
riage  a  dépassé  trois  ans  et  qui  a  atteint  un  degré  tel  que 
toute  entente  avec  l’époux  malade  est  supprimée  et  que  toute 
espérance  du  retour  de  cette  entente  est  exclue. 

Cette  loi  peut  soulever  de  grandes  difficultés,  lorsque  la 
guérison  tardive  survient,  comme,  par  exemple,  dans  la 
folie  intermittente  dont  le  sujet  peut  guérir  au  bout  de 
sept  à  huit  années  de  durée.  Dans  la  pratique,  cet  article 
n’est  pas  souvent  appliqué. 

Art.  1583.  —  Lorsque  le  divorce  a  été  prononcé  par  suite 
d’une  affection  mentale,  l’époux  bien  portant  doit  pourvoir  à 
l’entretien  de  l’époux  malade. 

Art.  827.  —  Celui  qui,  sous  l’influence  d’un  état  d’incons¬ 
cience  ou  de  trouble  morbide  excluant  la  libre  détermination 
de  sa  volonté,  porte  un  préjudice  à  autrui,  n’est  pas  respon¬ 
sable  du  dommage  occasionné  par  lui.  Si,  au  moyen  des  bois¬ 
sons  spiritueuses  ou  d’autres  substances  analogues,  il  s’est  mis 
volontairement  dans  un  des  états  ci-dessus  indiqués,  il  est 
responsable  du  dommage  occasionné  par  lui  ;  sa  responsabi¬ 
lité  est  nulle  s’il  est  tombé  dans  un  de  ces  états  indépendam¬ 
ment  de  sa  volonté. 

[Rappelons  qu’en  1536  une  ordonnance  de  François  Ier, 
qui  punissait  sévèrement  l’ivrognerie,  comprenait,  quant 
aux  délits  commis  dans  l’ivresse,  l’article  suivant  : 

S’il  advient  que  par  ébriété  ou  chaleur  de  vin  les  ivrognes 
commettent  aucun  mauvais  cas,  ne  leur  sera  pour  cette  occa¬ 
sion  pardonné,  mais  seront  punis  de  la  peine  due  audit  délit 
et  davantage  pour  ladite  ébriété,  à  l’arbitrage  du  juge.] 


EXPERTISE  PSYCHIATRIQUE. 


167 


Quoi  qu’il  en  soit,  l’individu  possédant  des  ressources 
suffisantes  est  tenu  par  l’article  289  de  réparer  le  dommage 
occasionné  par  lui. 

Les  articles  2229  et  2230  du  Code  civil  allemand  traitent 
de  la  capacité  de  tester. 

[Rappelons  l’article  901  du  Code  civil  français: 

Pour  faire  une  donation  entre-vifs  ou  un  testament,  il  faut 
être  sain  d’esprit.] 

L’article  645  règle  la  question  de  la  déchéance  des 
aliénés. 

La  déchéance  par  suite  d’une  affection  mentale  ou 
d’affaiblissement  des  facultés  intellectuelles  est  décidée 
par  une  décision  du  tribunal  civil. 

Cette  décision  n’est  rendue  que  sur  demande  de  qui  de 
droit. 

Art.  646.  —  La  demande  en  déchéance  civile  peut  être  faite 
soit  par  l’époux  de  l’aliéné,  soit  par  un  de  ses  parents,  soit 
par  celui  de  ses  représentants  à  qui  incombent  les  soins  à 
donner  à  la  personne  malade.  La  demande  ne  peut  être  faite 
par  un  seul  parent  quand  il  s’agit  d’un  aliéné  ayant  un  époux 
ou  plusieurs  parents.  Quand  il  s’agit  d’une  femme  mariée,  la 
demande  en  déchéance  ne  peut  être  faite  par  un  parent  que 
lorsque  la  cessation  de  la  vie  commune  a  été  reconnue,  ou 
lorsque  le  mari  a  abandonné  sa  femme,  ou  lorsque  le  mari  est 
depuis  longtemps  hors  d’état  de  faire  la  demande,  ou,  enfin, 
lorsque  la  demeure  du  mari  est  restée  inconnue  depuis  long¬ 
temps. 

Dans  tous  les  cas,  le  procureur  général  près  du  tribunal 
du  canton  a  le  droit  de  faire  la  demande  en  déchéance 
d’un  aliéné  de  son  ressort. 

Art.  647,  648,  649.  —  Le  tribunal  peut  ordonner  la  produc¬ 
tion  d’un  certificat  médical  avant  de  commencer  le  procès. 

Exemple  d’un  certificat  produit  en  pareil  cas  : 

X...  est  atteint  de  paralysie  générale  progressive  avec 
affaiblissement  très  accentué  de  ses  facultés  intellectuelles  ;  il 
est  hors  d’état  de  gérer  ses  affaires. 

[Lieu  et  date.) 


[Signature.) 


l’aliéné  devant  la  loi. 


Art.  6S0, 653, 654.  —  L’aliéné  dont  on  demande  la  déchéance 
civile  doit  être  personnellement  entendu  par  un  ou  plusieurs 
experts.  Dans  ce  but,  la  comparution  de  la  personne  malade 
peut  être  ordonnée. 

L’interrogatoire  de  l’aliéné  peut  aussi  se  faire  par  un  juge. 

L’interrogatoire  de  l’aliéné  peut  être  supprimé,  soit  lorsqu’il 
est  entouré  de  difficultés  insurmontables,  soit  lorsqu’il  pré¬ 
sente  un  danger  pour  la  santé  du  malade. 

Art.  655.  —  La  déchéance  ne  peut  être  prononcée  avant  que 
le  tribunal  ait  entendu  un  ou  plusieurs  experts  sur  l’état  men¬ 
tal  de  la  personne  contre  laquelle  on  demande  cette  mesure. 

L’expert  peut  donner  verbalement  une  explication  dont 
on  dresse  procès-verbal.  Mais  il  est  généralement  plus 
prudent  de  présenter  un  rapport  écrit  contenant,  avec  le 
diagnostic,  un  résumé  détaillé  sur  l’état  actuel  et  la  marche 
de  l’affection  mentale  nécessitant  la  déchéance  civile,  me¬ 
sure  dont  on  développe  les  motifs  essentiels. 

L’article  656  autorise  une  observation  de  six  semaines 
dans  une  maison  de  santé  (analogue  à  l’article  81  du  Code 
pénal). 

Art.  660-666,  671,  672,  675.  —  L’abrogation  de  la  déchéance 
s’obtient  sur  la  demande  du  déchu  ou  sur  celle  de  son  repré¬ 
sentant  légal  chargé  de  sa  personne,  ou  sur  celle,  du  procu¬ 
reur  général  du  tribunal. 

Les  articles  676,  678,  679  du  Code  civil  allemand  règlent 
la  question  de  la  déchéance  pour  ivrognerie. 

Art.  680.  —  La  déchéance  pour  prodigalité  ou  ivrognerie 
s’obtient  par  jugement  du  tribunal. 

Ce  jugement  ne  peut  être  prononcé  que  sur  demande  de 
qui  de  droit. 

Les  prescriptions  des  articles  646,  647,  648,  653,  657  et 
663  trouvent  ici  leur  application  appropriée. 

Restent  en  vigueur  les  lois  et  règlements  d’après  les¬ 
quels  une  communauté  ou  une  association  assimilée  à  une 
communauté  ou  une  association  charitable  sont  autorisées 
à  demander  la  déchéance  pour  cause  de  prodigalité  ou 
d’ivrognerie. 


DROIT  ADMINISTRATIF. 


169 


Art.  681.  —  Lorsque  la  déchéance  est  demandée  pour  cause 
d’ivrognerie,  le  tribunal  peut  ajourner  le  jugement  de 
déchéance,  s’il  y  a  lieu  de  croire  que  l’ivrogne  se  corrigera. 

En  vertu  de  cet  article,  un  buveur  d’habitude  peut  être 
engagé  à  se  faire  traiter  dans  une  maison  de  santé  pour 
alcooliques. 

La  déchéance  des  ivrognes,  qui,  en  théorie,  constitue  un 
progrès  important  dans  la  lutte  contre  l’alcoolisme,  ren¬ 
contre  en  pratique  de  grandes  difficultés,  parmi  lesquelles 
la  plus  importante  est  le  manque  d’asiles  publics  spéciaux 
pour  le  traitement  des  buveurs. 

Les  articles  56  du  Code  pénal  et  393  du  Code  civil  alle¬ 
mands  indiquent  la  valeur  du  témoignage  d’un  aliéné. 

Peuvent  témoigner  sans  prêter  serment  : 

1°  Les  personnes  qui,  au  moment  de  leur  déposition,  n’ont 
pas  encore  seize  ans  accomplis  ; 

2°  Les  personnes  qui,  soit  par  insuffisance  de  leur  maturité 
d’esprit,  soit  par  affaiblissement  de  leur  intelligence,  n’ont 
point  une  idée  suffisante  de  l’importance  et  de  la  signification 
d’un  témoignage  fait  sous  la  foi  du  serment. 

C.  —  DROIT  ADMINISTRATIF. 

En  Prusse,  la  loi  du  11  juillet  1891  impose  aux  bureaux  de 
bienfaisance  des  villes  et  villages  l’obligation  d’hospitaliser 
et  de  soigner  dans  des  asiles  spéciaux  les  aliénés,  les  idiots, 
les  épileptiques,  les  sourds-muets  et  les  aveugles  sans  res¬ 
sources.  Les  bureaux  de  bienfaisance  des  villes  et  villages, 
financièrement  indépendants,  dépendent  de  l’administra¬ 
tion  provinciale.  Dans  chaque  préfecture,  la  surveillance 
des  asiles  est  exercée  par  une  commission  qui  les  visite 
régulièrement. 

L’admission  dans  un  asile  d’aliénés  est  réglée  en  Alle¬ 
magne  par  la  loi  du  30  septembre  1895. 

Pour  y  placer  un  malade,  il  est  nécessaire  d’obtenir  un 
certificat  du  médecin  préfectoral.  Ce  document  doit  indi¬ 
quer  le  but  recherché,  la  date  et  le  lieu  où  il  a  été  délivré, 
le  résultat  de  l’examen  médical,  la  forme  du  trouble  men¬ 
tal  et  les  motifs  qui  rendent  nécessaire  le  placement  à 
l’asile.  Lorsqu’un  certificat  de  ce  genre  a  été  déjà  délivré 
par  un  autre  médecin,  il  suffit  que  le  médecin  de  la  préfec- 


170 


l’aliéné  devant 


LOI. 


ture  approuve  la  teneur  du  document  signé  de  son  confrère, 
en  se  fondant  sur  son  enquête  personnelle. En  cas  d’urgence, 
le  certificat  de  tout  médecin  autorisé  suffit  pour  provoquer 
un  internement  provisoire  d’une  durée  de  quarante-huit 
heures. 

Des  règlements  analogues  sur  l’admission  dans  les  asiles 
d’aliénés  existent  dans  les  autres  États  allemands. 

La  sortie  de  l’asile  a  lieu  : 

1°  Quand  le  malade  est  guéri; 

2°  Quand  son  représentant  légal  réclame  la  sortie  du 
malade. 

Si  l’aliéné  a  été  admis  avec  le  concours  de  la  préfecture 
de  police,  celle-ci  doit  donner  son  approbation  pour  la 
mise  en  liberté  du  malade.  Un  congé  ne  dépassant  pas 
quinze  jours  peut  aussi  être  accordé,  après  avis  favorable 
de  la  préfecture  de  police. 

Placement  volontaire.  —  Certains  asiles  privés  peuvent 
recevoir,  à  des  conditions  déterminées,  des  pensionnaires 
à  titre  volontaire,  c’est-'à-dire  des  malades  qui  y  entrent 
spontanément.  Dans  chaque  cas  particulier,  il  est  néces¬ 
saire  de  produire  : 

1°  Un  certificat  médical  constatant  l’utilité  de  l’entrée  du 
malade  à  l’asile; 

2°  Un  certificat  par  lequel  le  pensionnaire  ou  son  repré¬ 
sentant  légal  donnent  leur  consentement  à  ce  placement. 

SUPPLÉMENT 

Voici  quelques  dispositions  pénales  les  plus  importantes 
concernant  les  aliénés  dans  les  divers  Codes  (d’après  Aschaffen¬ 
burg)  : 

Autriche  (1852).  —  Art.  2.  —  L’acte  ou  l’omission  de  l’acte 
n’est  pas  imputé  à  crime  :  a)  quand  son  auteur  est  depuis  long¬ 
temps  privé  de  l’usage  de  la  raison  ;  h)  quand  le  fait  a  été 
commis  à  l’occasion  d’un  trouble  mental  au  moment  où  ce 
trouble  continuait,  ou  c)  quand  le  fait  a  été  commis  dans  un 
état  d’ivresse  impulsive  ou  au  cours  d’un  autre  trouble  des 
sens  qui  a  empêché  le  prévenu  d’avoir  conscience  de  son  acte. 

Art.  46.  —  Des  circonstances  atténuantes  se  rapportant  à  la 
personne  de  l’inculpé  sont  admises  :  a)  quand  l’inculpé  a  moins 
de  vingt  ans;  b)  quand  il  est  atteint  de  faiblesse  intellectuelle, 
ou  c)  lorsque  son  éducation  a  été  très  négligée. 

Hongrie  (1878).  — Art.  76.  —  Un  acte  ne  doit  pas  être  imputé 


DROIT  ADMINISTRATIF. 


171 


à  celui  qui  le  commet  dans  l'état  d’inconscience  ou  de  trouble 
tel  de  l’activité  intellectuelle  que  la  faculté  de  détermination 
de  sa  volonté  se  trouve  exclue. 

Suisse,  avant-projet  (1896).  —  Art.  10.  —  Celui  qui,  au  mo¬ 
ment  de  l’acte,  était  aliéné  ou  idiot,  ou  inconscient,  est  irres¬ 
ponsable.  Si  l’état  mental  de  l’inculpé  n’était  que  légèrement 
altéré  ou  si  l’inculpé  présentait  un  développement  intellec¬ 
tuel  insuffisant,  le  juge  est  libre  de  diminuer  la  peine. 

Art.  12.  —  Si  l’état  mental  de  l’inculpé  donne  lieu  à  des 
doutes,  le  fonctionnaire  qui  en  est  informé  le  fait  examiner 
par  des  experts.  Cette  disposition  s’applique,  en  particulier, 
aux  sourds-muets  et  aux  épileptiques. 

Art.  13.  —  Si  la  sécurité  publique  nécessite  qu’un  individu 
dont  la  responsabilité  est  nulle  ou  limitée  soit  interné  dans  un 
asile  public  ou  dans  une  maison  de  santé  privée,  le  place¬ 
ment  ne  peut  être  opéré  que  par  décision  du  tribunal.  De 
même,  le  tribunal  peut  ordonner  la  sortie  d’un  malade,  quand 
le  motif  de  son  internement  a  disparu.  Si  . les  intérêts  d’un  in¬ 
dividu  dont  la  responsabilité  est  nulle  ou  limitée  exigent  qu’il 
soit  traité  dans  une  maison  de  santé,  le  tribunal  peut  ordon¬ 
ner  ce  placement  par  voie  administrative.  Si  un  individu  dont 
la  responsabilité  est  limitée  a  été  condamné  à  l’emprisonne¬ 
ment  et  si  le  temps  de  sa  peine  n’est  pas  encore  accompli  au 
jour  de  sa  sortie  de  la  maison  de  santé,  il  doit  subir  le  reste 
de  sa  peine. 

Pays-Bas  (1886).  —  Quiconque  commet  un  acte  ne  pouvant 
lui  être  imputé,  par  suite  d’un  développement  intellectuel 
défectueux  ou  d’un  trouble  morbide  de  son  activité  mentale, 
doit  être  considéré  comme  irresponsable.  Si  l’acte  délictueux 
ne  lui  est  pas  compté  par  suite  d’un  développement  mental 
insuffisant  ou  d’un  trouble  morbide  de  son  activité  intellec¬ 
tuelle,  le  juge  peut  décider  qu’il  sera  interné  dans  un  asile 
d’aliénés  pendant  un  temps  d’observation  qui  ne  doit  pas 
dépasser  la  durée  d’une  année. 

Danemark  (1863). — Art.  38.  —  Ne  sont  pas  punis  les  actes 
commis  par  des  aliénés  ou  par  des  individus  inconscients  dont 
l’intelligence  est  si  mal  développée  ou  si  affaiblie  et  troublée 
qu’il  est  impossible  d’admettre  que  ces  personnes  ont  compris 
la  valeur  immorale  de  ces  actes.  En  pareil  cas,  le  juge  peut 
décider  toutes  les  mesures  de  sûreté  devant  être  prises  contre 
l’auteur  des  actes  délictueux.  Pourtant,  ces  mesures  pourront 
être  supprimées  par  l’autorité  compétente  quand  elles  ne 
seront  plus  jugées  nécessaires,  après  certificat  médical. 


172 


l’aliéné  devant  la  loi. 


Abt.  39.  —  La  peine  désignée  par  la  loi  doit  être  moindre 
quand  il  s’agit  de  faibles  d’esprit  ou  d’autres  individus  qui, 
sans  être  complètement  privés  de  leur  conscience,  peuvent 
cependant  être  considérés,  par  suite  d’un  état  mental  particu¬ 
lier  exerçant  une  influence  sur  leur  libre  arbitre,  comme  ne 
possédant  pas,  au  moment  de  l’acte,  la  même  responsabilité 
pénale  que  les  hommes  adultes  intellectuellement  normaux. 

Suède  (1864).  —  Airr.  8.  —  1°  Ne  sont  pas  punis  les  actes 
d’aliénés  et  de  ceux  qui,  par  maladie  ou  vieillesse,  sont  privés  de 
l’usage  de  la  raison.  2°  Ne  sont  pas  punis  également  les  actes 
de  ceux  qui  sont  tombés  involontairement  dans  un  trouble 
mental  qui  exclue  toute  conscience. 

Celui  qui,  par  maladie  physique  ou  mentale,  par  faiblesse 
sénile  ou  par  d’autres  troubles  indépendants  de  sa  volonté,  a 
commis  un  acte  criminel,  sans  être  complètement  privé  de 
'usage  de  la  raison,  bien  qu’il  ne  doive  pas  être  considéré  comme 
entièrement  irresponsable,  est  passible  d’une  peine  moindre. 

Norvège,  projet  (1896).  —  Abt.  44.  —  Il  n’y  a  ni  crime  ni  délit 
lorsque  le  prévenu,  au  moment  de  l’action,  ne  pouvait  com¬ 
prendre  le  caractère  illégal  de  son  acte,  en  raison  d’un  déve¬ 
loppement  arriéré  ou  d’un  affaiblissement  ou  d’un  trouble  mor¬ 
bide  de  ses  facultés  mentales.  De  même,  il  n’y  a  ni  crime  ni  délit 
lorsque,  pour  un  des  motifs  indiqués  ci-dessus  ou  par  suite  d’üne 
contrainte  ou  d’un  danger  pressant,  ou  d’un  état  psychique  spé¬ 
cial,  le  prévenu  ne  se  trouvait  pas  en  possession  de  lui-même. 

Abt.  86.  —  Le  tribunal  peut  appliquer  le  minimum  de  la 
peine  lorsque  le  prévenu,  se  trouvant  en  état  de  légitime  dé¬ 
fense  ou  de  colère  justifiée,  a  commis  un  acte  délictueux  ou 
lorsque,  en  le  commettant,  il  se  trouvait  dans  un  état  analogue 
à  ceux  mentionnés  à  l’article  44,  mais  moins  prononcé  et 
n’excluant  pas  la  responsabilité. 

[Les  articles  302,  304,  309,  310,  311  du  Code  pénal  fran¬ 
çais  déclarent  que  : 

Les  crimes  commis  sans  préméditation  et  dans  un  mouve¬ 
ment  de  colère  ne  sont  pas  punis  avec  la  même  sévérité  que 
ceux  qui  ont  été  exécutés  après  mûre  réflexion. 

L’article  324  du  Code  pénal  français  dit  que  : 

Dans  le  cas  d’adultère  la  loi  excuse  le  meurtre  commis  par 
l’époux  sur  son  épouse,  ainsi  que  sur  le  complice,  à  l’instant 
où  il  les  surprend  en  flagrant  délit  dans  la  maison  conjugale. 


EXTRAITS  DE  LA  LOI  SUR  LES  ALIÉNÉS  EN  FRANCE.  173 

EXTRAITS  DE  LA  LOI  SUR  LES  ALIÉNÉS  EN  FRANCE 

—  3ojuin  i838  (1).  — 

TITRE  Ier.  —  Des  établissements  d’aliénés. 

Abt.  5.  —  Nul  ne  pourra  diriger  ni  former  un  établissement 
privé  consacré  aux  aliénés  sans  l’autorisation  du  Gouverne- 

Les  établissements  privés  consacrés  au  traitement  d’autres 
maladies  ne  pourront  recevoir  les  personnes  atteintes  d’alié¬ 
nation  mentale,  à  moins  qu’elles  ne  soient  placées  dans  un 
local  entièrement  séparé. 

Ces  établissements  devront  être,  à  cet  effet,  spécialement 
autorisés  par  le  Gouvernement,  et  seront  soumis,  en  ce  qui 
concerne  les  aliénés,  à  toutes  les  obligations  prescrites  par  la 
présente  loi. 

Art.  6.  —  Des  règlements  d’administration  publique  déter¬ 
mineront  les  conditions  auxquelles  seront  accordées  les  auto¬ 
risations  énoncées  en  l'article  précédent,  les  cas  où  elles 
pourront  être  retirées  et  les  obligations  auxquelles  seront 
soumis  les  établissements  autorisés. 

Art.  7.  —  Les  règlements  intérieurs  des  établissements 
publics  consacrés  en  tout  ou  en  partie  au  service  des  aliénés 
seront,  dans  les  dispositions  relatives  à  ce  service,  soumis 
à  l’approbation  du  ministre  de  l’Intérieur. 

TITRE  II.  —  Des  placements  faits  dans  les  établissements 
d’aliénés. 

Section  I.  —  Des  placements  volontaires. 

Art.  1er.  —  Chaque  département  est  tenu  d’avoir  un  éta¬ 
blissement  publie,  spécialement  destiné  à  recevoir  et  à  soigner 
les  aliénés,  ou  de  traiter,  à  cet  effet,  avec  un  établissement 
public  ou  privé,  soit  de  ce  département,  soit  d’un  autre  dépar¬ 
tement. 

Les  traités  passés  avec  les  établissements  publics  ou  privés 
devront  être  approuvés  par  le  ministre  de  l’Intérieur. 

Art.  2.  —  Les  établissements  publics  consacrés  aux  aliénés 
sont  placés  sous  la  direction  de  l’autorité  publique. 

(1)  Le  Sénat  a  volé  en  1887  un  nouveau  projet  de  loi  surla  matière, 
mais  ce  projet  n’est  pas  encore  venu  en  discussion  à  la  Chambre 
des  députés. 


174 


'ALIÉNÉ 


Art.  3.  —  Les  établissements  privés  consacrés  aux  aliénés 
sont  placés  sous  la  surveillance  de  l’autorité  publique. 

Art.  4.  —  Le  préfet  et  les  personnes  spécialement  délé¬ 
guées  à  cet  effet  par  lui  ou  par  le  ministre  de  l’Intérieur,  le 
président  du  tribunal,  le  procureur  du  roi,  le  juge  de  paix,  le 
maire  de  la  commune,  sont  chargés  de  visiter  les  établisse¬ 
ments  publics  ou  privés  consacrés  aux  aliénés. 

Ils  recevront  les  réclamations  des  personnes  qui  y  seront 
placées,  et  prendront  à  leur  égard  tous  renseignements 
propres  à  faire  connaître  leur  position. 

Les  établissements  privés  seront  visités  à  des  jours  indé¬ 
terminés,  une  fois  au  moins  chaque  trimestre,  par  le  procu¬ 
reur  du  roi  de  l’arrondissement.  Les  établissements  publics  le 
seront  de  la  même  manière,  une  fois  au  moins  par  semestre. 

Art.  8.  —  Les  chefs  ou  préposés  responsables  des  établis¬ 
sements  publics  et  les  directeurs  des  établissements  privés  et 
consacrés  aux  aliénés  ne  pourront  recevoir  une  personne 
atteinte  d’aliénation  mentale  s’il  ne  leur  est  remis  : 

1°  Une  demande  d’admission  contenant  les  noms,  profes¬ 
sions,  âges  et  domiciles,  tant  de  la  personne  qui  la  formera 
que  de  celle  dont  le  placement  sera  réclamé,  et  l’indication 
du  degré  de  parenté,  ou,  à  défaut,  de  la  nature  des  relations 
qui  existent  entre  elles. 

La  demande  sera  écrite  et  signée  par  celui  qui  la  formera, 
et,  s’il  ne  sait  pas  écrire,  elle  sera  reçue  par  le  maire  ou  le 
commissaire  de  police,  qui  en  donnera  acte. 

Les  chefs,  préposés  ou  directeurs  devront  s’assurer,  sous 
leur  responsabilité,  de  l’individualité  de  la  personne  qui  aura 
formé  la  demande  lorsque  cette  demande  n’aura  pas  été  reçue 
par  le  maire  ou  le  commissaire  de  police. 

Si  la  demande  d’admission  est  formée  par  le  tuteur  d’un  in¬ 
terdit,  il  devra  fournir,  à  l’appui,  un  extrait  du  jugement  d’in¬ 
terdiction  ; 

2°  Un  certificat  de  médecin  constatant  l’état  mental  de  la 
personne  à  placer,  et  indiquant  les  particularités  de  sa  ma¬ 
ladie  et  la  nécessité  de  faire  traiter  la  personne  désignée  dans 
un  établissement  d’aliénés,  et  de  l’y  tenir  renfermée. 

Ce  certificat  ne  pourra  être  admis,  s’il  a  été  délivré  plus  de 
quinze  jours  avant  sa  remise  au  chef  ou  directeur;  s’il  est  signé 
d’un  médecin  attaché  à  l’établissement,  ou  si  le  médecin 
signataire  est  parent  ou  allié,  au  second  degré  inclusivement, 
des  chefs  ou  propriétaires  de  l’établissement,  ou  de  la  per¬ 
sonne  qui  fera  effectuer  le  placement. 


EXTRAITS  DE  LA  LOI  SUR  LES  ALIÉNÉS  EN  FRANCE.  175 

En  cas  d’urgence,  les  chefs  dés  établissements  publics 
pourront  se  dispenser  d’exiger  le  certificat  du  médecin  ; 

3°  Le  passeport  ou  toute  autre  pièce  propre  à  constater  l’in¬ 
dividualité  de  la  personne  à  placer. 

Il  sera  fait  mention  de  toutes  les  pièces  produites  dans  un 
bulletin  d’entrée,  qui  sera  renvoyé,  dans  les  vingt-quatre 
heures,  avec  un  certificat  du  médecin  de  l’établissement,  et  la 
copie  de  celui  ci-dessus  mentionné,  au  préfet  de  police  à  Paris, 
au  préfet  ou  au  sous-préfet  dans  les  communes,  chefs-lieux 
de  département  ou  d’arrondissement,  et  aux  maires  dans  les 
autres  communes.  Le  sous-préfet  ou  le  maire  en  fera  immé¬ 
diatement  l’envoi  au  préfet. 

Art.  9.  —  Si  le  placement  est  fait  dans  un  établissement 
privé,  le  préfet,  dans  les  trois  jours  de  la  réception  du  bulle¬ 
tin,  chargera  un  ou  plusieurs  hommes  de  l’art  de  visiter  la 
personne  désignée  dans  ce  bulletin,  à  l'effet  de  constater  son 
état  mental  et  d’en  faire  rapport  sur-le-champ.  Il  pourra  leur 
adjoindre  telle  autre  personne  qu’il  désignera. 

Art.  10.  —  Dans  le  même  délai,  le  préfet  notifiera  adminis¬ 
trativement  les  noms,  professions  et  domiciles,  tant  de  la  per¬ 
sonne  placée  que  de  celle  qui  aura  demandé  le  placement,  et 
les  causes  du  placement  :  1°  au  procureur  du  roi  de  l’arron¬ 
dissement  du  domicile  de  la  personne  placée  ;  2°  au  procureur 
du  roi  de  l’arrondissement  de  la  situation  de  l’établissement  ; 
ces  dispositions  seront  communes  aux  établissements  publics 
ou  privés. 

Art;  11.  —  Quinze  jours  après  le  placement  d’une  personne 
dans  un  établissement  public  ou  privé,  il' sera  adressé  au  pré¬ 
fet,  conformément  au  dernier  paragraphe  de  l’article  8,  un 
nouveau  certificat  du  médecin  de  l’établissement;  ce  cer¬ 
tificat  confirmera  ou  rectifiera,  s’il  y  a  lieu,  les  observa¬ 
tions  contenues  dans  le  premier  certificat  en  indiquant  le 
retour  plus  ou  moins  fréquent  des  accès  ou  des  actes  de 
démence. 

Art.  12.  —  Il  y  aura,  dans  chaque  établissement,  un  registre 
coté  et  paraphé  par  le  maire,  surllequel  seront  immédiate¬ 
ment  inscrits  les  noms,  professions,  âges  et  domiciles  des  per¬ 
sonnes  placées  dans  les  établissements;  la  mention  du  juge¬ 
ment  d’interdiction,  si  elle  a  été  prononcée,  et  le  nom  de  leur 
tuteur;  la  date  de  leur  placement;  les  noms;  profession  et 
demeure  de  la  personne  parente  eu  non  parente  qui  l’aura 
demandé.  Seront  également  transcrits  siir  .ce  registre  :  1°  le 
certificat  du  médecin,  joint  à  la  demande  d’admission  ;  2°  ceux 


176 


l’aliéné  devant  la  loi. 


que  le  médecin  de  l’établissement  devra  adresser  à  l'autorité, 
conformément  aux  articles  8  et  11. 

Le  médecin  sera  tenu  de  consigner  sur  ce  registre,  au 
moins  tous  les  mois,  les  changements  survenus  dans  l’état 
mental  de  chaque  malade.  Ce  registre  constatera  également 
les  sorties  et  les  décès. 

Ce  registre  sera  soumis  aux  personnes  qui,  d’après  l’ar¬ 
ticle  4,  auront  le  droit  de  visiter  l’établissement,  lorsqu’elles 
se  présenteront  pour  en  faire  la  visite  ;  après  l’avoir  terminée, 
elles  apposeront  sur  le  registre  leur  visa,  leur  signature  et 
leurs  observations,  s’il  y  a  lieu. 

Art.  13.  —  Toute  personne  placée  dans  un  établissement 
d’aliénés  cessera  d’y  être  retenue  aussitôt  que  les  médecins 
de  l’établissement  auront  déclaré,  sur  le  registre  énoncé  en 
l’article  précédent,  que  la  guérison  est  obtenue. 

S’il  s’agit  d’un  mineur  ou  d’un  interdit,  il  sera  donné 
immédiatement  avis  de  la  déclaration  des  médecins  aux 
personnes  auxquelles  il  devra  être  remis,  et  au  procureur 
du  roi. 

Art.  14.  —  Avant  même  que  les  médecins  aient  déclaré  la 
guérison,  toute  personne  placée  dans  un  établissement  d’alié¬ 
nés  cessera  également  d’y  être  retenue,  dès  que  la  sortie  sera 
requise  par  l’une  des  personnes  ci-après  désignées,  savoir  : 

1 0  Le  curateur  nommé  en  exécution  de  l’article  38  de  la  pré¬ 
sente  loi  ; 

2°  L’époux  ou  l’épouse  ; 

3°  S’il  n’y  a  pas  d’époux  ou  d’épouse,  les  ascendants; 

4°  S’il  n’y  a  pas  d’ascendants,  les  descendants; 

5°  La  personne  qui  aura  signé  la  demande  d’admission,  à 
moins  qu’un  parent  n’ait  déclaré  s’opposer  à  ce  qu’elle  use 
de  cette  faculté  sans  l’assentiment  du  conseil  de  famille  ; 

6°  Toute  personne  à  ce  autorisée  par  le  conseil  de  fa- 

S’il  résulte  d’une  opposition  notifiée  au  chef  de  l’établisse¬ 
ment  par  un  ayant  droit  qu’il  y  a  dissentiment,  soit  entre 
les  ascendants,  soit  entre  les  descendants,  le  conseil  de  famille 
prononcera. 

Néanmoins,  si  le  médecin  de  l’établissement  est  d’avis  que 
l’état  mental  du  malade  pourrait  compromettre  l’ordre  public 
ou  la  sûreté  des  personnes,  il  en  sera  donné  préalablement 
connaissance  au  maire,  qui  pourra  ordonner  immédiatement 
un  sursis  provisoire  à  la  sortie,  à  la  charge  d’en  référer,  dans 
les  vingt-quatre  heures,  au  préfet  ;  le  sursis  provisoire  cessera 


EXTRAITS  DE  LA  LOI  SUR  LES  ALIÉNÉS  EN  FRANCE.  177 

de  plein  droit  à  l’expiration  de  la  quinzaine,  si  le  préfet  n’a 
pas,  dans  ce  délai,  donné  d’ordres  contraires  conformément  à 
l’article  21  ci-après.  L'ordre  du  maire  sera  transcrit  sur  le 
registre  tenu  en  exécution  de  l’article  12. 

En  cas  de  minorité  ou  d’interdiction,  le  tuteur  pourra  seul 
requérir  la  sortie. 

Art.  1S.  —  Dans  les  vingt-quatre  heures  de  la  sortie,  les 
chefs  préposés  ou  directeurs  en  donneront  avis  aux  fonction¬ 
naires  désignés  dans  le  dernier  paragraphe  8,  et  leur  feront 
connaître  le  nom  et  la  résidence  des  personnes  qui  auront 
retiré  le  malade,  son  état  mental  au  moment  de  sa  sortie, 
et,  autant  que  possible,  l’indication  du  lieu  où  il  aura  été 
conduit. 

Art.  16.  —  Le  préfet  pourra  toujours  ordonner  la  sortie 
immédiate  des  personnes  placées  volontairement  dans  les  éta¬ 
blissements  d’aliénés. 

Art.  17.  —  En  aucun  cas,  l’interdit  ne  pourra  être  remis 
qu’à  son  tuteur,  et  le  mineur  qu’à  ceux  sous  l’autorité  des¬ 
quels  il  est  placé  par  la  loi. 

Section  II.  —  Des  placements  ordonnés  par  l’autorité 
publique. 

Art.  18.  —  A  Paris  le  préfet  de  police,  et  dans  les  départe¬ 
ments  les  préfets,  ordonneront  d’office  le  placement,  dans  un 
établissement  d’aliénés,  de  toute  personne  interdite,  ou  non 
interdite,  dont  l’état  d’aliénation  compromettrait  l’ordre  public 
ou  la  sûreté  des  personnes. 

Les  ordres  des  préfets  seront  motivés  et  devront  énoncer 
les  circonstances  qui  les  auront  rendus  nécessaires.  Ces 
ordres,  ainsi  que  ceux  qui  seront  donnés  conformément  aux 
articles  19,  20,  21  et  23,  seront  inscrits  sur  un  registre  sem¬ 
blable  à  celui  qui  est  prescrit  par  l’article  12  ci-dessus,  dont 
toutes  les  dispositions  seront  applicables  aux  individus  placés 
d’office. 

Art.  19.  —  En  cas  de  danger  imminent,  attesté  par  le  certi¬ 
ficat  d’un  médecin  ou  par  notoriété  publique,  les  commissaires 
de  police  à  Paris,  et  les  maires  dans  les  autres  communes, 
ordonneront,  à  l’égard  des  personnes  atteintes  d’aliénation 
mentale,  toutes  les  mesures  provisoires  nécessaires,  à  la 
charge  d’en  référer  dans  les  vingt-quatre  heures  au  préfet,  qui 
statuera  sans  délai. 

Art.  20.  —  Les  chefs,  directeurs  ou  préposés  responsables 
des  établissements  seront  tenus  d’adresser  aux  préfets,  dan» 
Weyoandt.  —  Atlas-manuel  de  Psychiatrie.  12 


178  l’aliéné  devant  la  loi. 

le  premier  mois  de  chaque  semestre,  un  rapport  rédigé  par  le 
médecin  de  l’établissement  sur  l’état  de  chaque  personne  qui 
y  sera  retenue,  sur  la  nature  de  sa  maladie  et  les  résultats  du 
traitement. 

Le  préfet  prononcera  sur  chacune  individuellement,  ordon¬ 
nera  sa  maintenue  dans  l’établissement  ou  sa  sortie. 

Art.  21.  ■ —  A  l’égard  des  personnes  dont  le  placement  aura 
été  volontaire,  et  dans  le  cas  où  leur  état  mental  pourrait 
compromettre  l’ordre  public  ou  la  sûreté  des  personnes,  le 
préfet  pourra,  dans  les  formes  tracées  par  le  deuxième  para¬ 
graphe  de  l’article  18,  décerner  un  ordre  spécial,  à  l’effet  d’em¬ 
pêcher  qu’elles  ne  sortent  de  l’établissement  sans  son 
autorisation,  si  ce  n’est  pour  être  placées  dans  un  autre  éta¬ 
blissement. 

Les  chefs,  directeurs  ou  préposés  responsables  seront  tenus 
de  se  conformer  à  cet  ordre. 

Art.  22.  —  Les  procureurs  du  roi  seront  informés  de  tous 
les  ordres  donnés  en  vertu  des  articles  18,  19,  20  et  21. 

Ces  ordres  seront  notifiés  au  maire  du  domicile  des  per¬ 
sonnes  soumises  au  placement,  qui  en  donnera  immédiatement 
avis  aux  familles. 

Il  en  sera  rendu  compte  au  ministre  de  l’Intérieur. 

Les  diverses  notifications  prescrites  par  le  présent  article 
seront  faites  dans  les  formes  et  délais  énoncés  en  l’ar¬ 
ticle  10. 

Art.  28.  —  Si,  dans  l’intervalle  qui  s’écoulera  entre  les  rap¬ 
ports  ordonnés  par  l’article  20,  les  médecins  déclarent,  sur  le 
registre  tenu  en  exécution  de  l’article  12,  que  la  sortie  peut 
être  ordonnée,  les  chefs,  directeurs  ou  préposés  responsables 
des  établissements  seront  tenus,  sous  peine  d’être  poursuivis 
conformément  à  l’article  30  ci-après,  d’en  référer  aussitôt  au 
préfet,  qui  statuera  sans  délai. 

Art.  24.  —  Les  hospices  et  hôpitaux  civils  seront  tenus  de 
recevoir  provisoirement  les  personnes  qui  leur  seront  adres¬ 
sées  en  vertu  des  articles  18  et  19  jusqu’à  ce  qu’elles  soient 
dirigées  sur  l’établissement  spécial  destiné  à  les  recevoir,  aux 
termes  de  l’article  1er,  ou  pendant  le  trajet  qu’elles  feront  pour 
s’y  rendre. 

Dans  toutes  les  communes  où  il  existe  des  hospices  ou  hôpi¬ 
taux,  les  aliénés  ne  pourront  être  déposés  ailleurs  que  dans 
ces  hospices  ou  ces  hôpitaux.  Dans  les  lieux  où  il  n’en 
existe  pas,  les  maires  devront  pourvoir  à  leur  logement,  soit 
dans  une  hôtellerie,  soit  dans  un  local  loué  à  cet  effet. 


EXTRAITS  DE  LA  LOI  SUR  LES  ALIÉNÉS  EN  FRANCE.  179 

Dans  aucun  cas  les  aliénés  ne  pourront  être  conduits  avec 
les  condamnés  ou  les  prévenus,  ni  déposés  dans  une  prison. 

Ces  dispositions  sont  applicables  à  tous  les  aliénés  dirigés 
par  l’administration  sur  un  établissement  spécial  destiné  à  les 
recevoir,  aux  termes  de  l’article  Ie1',  ou  pendant  le  trajet 
qu’ils  feront  pour  s’y  rendre. 

Section  III.  —  Dépenses  du  service  des  aliénés. 

Section  IV.  —  Dispositions  communes  à  toutes  pei’sonnes 
placées  dans  les  établissements  d’aliénés. 

Art.  29.  —  Toute  personne  placée  ou  retenue  dans  un  éta¬ 
blissement  d’aliénés,  son  tuteur  si  elle  est  mineure,  son  cura¬ 
teur,  tout  parent  ou  ami,  pourront,  à  quelque  époque  que  ce 
soit,  se  pourvoir  devant  le  tribunal  du  lieu  de  la  situation  de 
l’établissement,  qui,  après  les  vérifications  nécessaires,  ordon¬ 
nera,  s’il  y  a  lieu,  la  sortie  immédiate. 

Les  personnes  qui  auront  demandé  le  placement,  et  le  pro¬ 
cureur  du  roi,  d’office,  pourront  se  pourvoir  aux  mêmes  fins. 

Dans  le  cas  d’interdiction,  cette  demande  ne  pourra  être 
formée  que  par  le  tuteur  de  l’interdit. 

La  décision  sera  rendue  sur  simple  requête,  en  chambre  du 
conseil  et  sans  délai  ;  elle  ne  sera  point  motivée. 

La  requête,  le  jugement  et  les  autres  actes  auxquels  la 
réclamation  pourrait  donner  lieu,  seront  visés  pour  timbre  et 
enregistrés  en  débet. 

Aucunes  requêtes,  aucunes  réclamations  adressées  soit  à 
l’autorité  judiciaire,  soit  à  l’autorité  administrative,  ne  pour¬ 
ront  être  supprimées  ou  retenues  par  les  chefs  d’établisse¬ 
ments,  sous  les  peines  portées  au  titre  III  ci-après. 

Art.  30.  —  Les  chefs,  directeurs  ou  préposés  responsables 
ne  pourront,  sous  les  peines  portées  par  l’article  1  20  du  Code 
pénal,  retenir  une  personne  placée  dans  un  établissement 
d’aliénés,  dès  que  sa  sortie  aura  été  ordonnée  par  le  préfet, 
aux  termes  des  articles  16,  20  et  23,  ou  par  le  tribunal,  aux 
termes  de  l’article  29,  ni  lorsque  cette  personne  se  trouvera 
dans  les  cas  énoncés  aux  articles  13  et  14. 

TITRE  III.  —  Dispositions  générales. 

Art.  41.  —  Les  contraventions  aux  dispositions  des  arti¬ 
cles  5,  8, 11,  12,  du  second  paragraphe  (je  l’article  13,  des  arti¬ 
cles  15,  17,  20,  21,  et  du  dernier  paragraphe  de  l’article  29  de 
la  présente  loi  et  aux  règlements  rendus  en  vertu  de  l’article  6, 


180  L’aliéné  devant  la  loi. 

qui  seront  commises  par  les  chefs,  directeurs  ou  préposés 
responsables  des  établissements  publics  ou  privés  d’aliénés 
et  par  les  médecins  employés  dans  ces  établissements,  seront 
punies  d’un  emprisonnement  de  cinq  jours  à  un  an,  et  d’une 
amende  de  50  francs  à  3  000  francs,  ou  de  l’une  ou  l’autre  de 
ces  peines. 

Il  pourra  être  fait  application  de  l’article  463  du  Code 
pénal. 


ORDONNANCE  DU  ROI  PORTANT  RÈGLEMENT 
SUR  LES  ÉTABLISSEMENTS  PUBLICS  ET  PRIVÉS 
CONSACRÉS  AUX  ALIÉNÉS 
—  18  décembre  i83g.  — 

TITRE  Ier.  —  Des  établissements  publics  consacrés 

AUX  ALIÉNÉS. 

Article  premier.  —  Les  établissements  publics  consacrés  au 
service  des  aliénés  seront  administrés,  sous  l’autorité  de  notre 
ministre  secrétaire  d’État  au  département  de  l’Intérieur  et  des 
préfets  des  départements,  et  sous  la  surveillance  de  commis¬ 
sions  gratuites,  par  un  directeur  responsable,  dont  les  attribu¬ 
tions  seront  ci-après  déterminées. 

Art.  2.  —  Les  commissions  de  surveillance  seront  compo¬ 
sées  de  cinq  membres,  nommés  par  les  préfets,  et  renouvelés 
chaque  année  par  cinquième. 

Les  membres  des  commissions  de  surveillance  ne  pourront 
être  révoqués  que  par  notre  ministre  de  l’Intérieur,  sur  le  rap¬ 
port  du  préfet. 

Chaque  année,  après  le  renouvellement,  les  commissions 
nommeront  leur  président  et  leur  secrétaire. 

Art.  3.  —  Les  directeurs  et  les  médecins  en  chef  et  adjoints 
seront  nommés  par  notre  ministre  secrétaire  d’État  au  dépar¬ 
tement  de  l’Intérieur,  directement  pour  la  première  fois,  et, 
pour  les  vacances  suivantes,  sur  une  liste  de  trois  candidats 
présentés  par  les  préfets. 

Pourront  aussi  être  appelés  aux  places  vacantes,  concurrem¬ 
ment  avec  les  candidats  présentés  par  les  préfets,  les 
directeurs  et  les  médecins  en  chef  ou  adjoints  qui  auront 
exercé  leurs  fonctions  pendant  trois  ans  dans  d’autres  établis¬ 
sements  d’aliénés. 

Les  élèves  attachés  aux  établissements  d’aliénés  seront 
nommés  pour  un  temps  limité,  selon  le  mode  déterminé  par  le 
règlement  sur  le  service  intérieur  de  chaque  établissement. 


RÈGLEMENT  SUR  LES  ÉTABLISSEMENTS  EN  FRANCE.  181 

Les  directeurs,  les  médecins  en  chef  et  les  médecins  adjoints 
ne  pourront  être  révoqués  que  par  notre  ministre  de  l’Inté¬ 
rieur,  sur  le  rapport  des  préfets. 

Art.  4.  —  Les  commissions  instituées  par  l’article  1er, 
chargées  de  la  surveillance  générale  de  toutes  les  parties  du 
service  des  établissements,  sont  appelées  à  donner  leurs  avis 
sur  le  régime  intérieur,  sur  les  budgets  et  les  comptes,  sur 
les  actes  relatifs  à  l’administration,  tels  que  le  mode  de  ges¬ 
tion  des  biens,  les  projets  de  travaux,  les  procès  à  intenter  ou 
à  soutenir,  les  transactions,  les  emplois  de  capitaux,  les  acqui¬ 
sitions,  les  emprunts,  les  ventes  ou  échanges  d’immeubles,  les 
acceptations  de  legs  ou  donations,  les  pensions  à  accorder,  s’il 
y  a  lieu,  les  traités  à  conclure  pour  le  service  des  malades. 

Art.  5.  —  Les  commissions  de  surveillance  se  réuniront 
tous  les  mois.  Elles  seront,  en  outre,  convoquées  par  les  pré¬ 
fets  ou  les  sous-préfets  toutes  les  fois  que  les  besoins  du  ser¬ 
vice  l’exigeront. 

Le  directeur  de  l’établissement  et  le  médecin  chargé  en  chef 
du  service  médical  assisteront  aux  séances  de  la  commission  : 
leur  voix  sera  seulement  consultative. 

Néanmoins,  le  directeur  et  le  médecin  en  chef  devront  se 
retirer  de  la  séance  au  moment  où  la  commission  délibérera 
sur  les  comptes  d’administration  et  sur  les  rapports  qu’elle 
pourrait  avoir  à  adresser  directement  au  préfet. 

Art.  6.  —  Le  directeur  est  chargé  de  l’administration 

intérieure  de  l’établissement  et  de  la  gestion  de  ses  biens  et 
revenus. 

Il  pourvoit,  sous  les  conditions  prescrites  par  la  loi,  à  l’ad¬ 
mission  et  à  la  sortie  des  personnes  placées  dans  l’établis¬ 
sement.  • 

Il  nomme  les  préposés  de  tous  les  services  de  l’établisse¬ 
ment;  il  les  révoque,  s’il  y  a  lieu.  Toutefois,  les  surveillants, 
les  infirmiers  et  les  gardiens  devront  être  agréés  par  le  méde¬ 
cin  en  chef;  celui-ci  pourra  demander  leur  révocation  au  direc¬ 
teur.  En  cas  de  dissentiment,  le  préfet  prononcera. 

Art.  7.  —  Le  directeur  est  exclusivement  chargé  de  pour¬ 
voir  à  tout  ce  qui  concerne  le  bon  ordre  et  la  police  de  l’éta¬ 
blissement,  dans  les  limites  du  règlement  du  service  intérieur, 
qui  sera  arrêté  en  exécution  de  l’article  7  de  la  loi  du 
30  juin  1838,  par  notre  ministre  de  l’Intérieur.  Il  résidera  dans 
l’établissement. 

Art.  8.  —  Le  service  médical,  en  tout  ce  qui  concerne  le 
régime  physique  et  meral,  ainsi  que  la  police  médicale  et  per-* 


182 


l’aliéné  devant  la  loi 


sonnelle  des  aliénés,  est  placé  sous  l’autorité  du  médecin,  dans 
les  limites  du  réglement  du  service  intérieur  mentionné  à  l’ar¬ 
ticle  précédent. 

Les  médecins  adjoints,  dans  les  maisons  où  le  règlement 
intérieur  en  établira,  les  élèves,  les  surveillants,  les  infirmiers 
et  les  gardiens  sont,  pour  le  service  médical,  sous  l’autorité 
du  médecin  en  chef. 

Art.  9.  —  Le  médecin  en  chef  remplira  les  obligations 
imposées  aux  médecins  par  la  loi  du  30  juin  1838,  et  délivrera 
tous  certificats  relatifs  à  ses  fonctions. 

Ces  certificats  ne  pourront  être  délivrés  par  le  médecin 
adjoint  qu’en  cas  d’empêchement  constaté  du  médecin  en 
chef. 

En  cas  d’empêchement  constaté  du  médecin  en  chef  et  du 
médecin  adjoint,  le  préfet  est  autorisé  à  pourvoir  provisoire¬ 
ment  à  leur  remplacement. 

Art.  10.  —  Le  médecin  en  chef  est  tenu  de  résider  dans 
l’établissement. 

Il  pourra  toutefois  être  dispensé  de  cette  obligation  par  une 
décision  spéciale  de  notre  ministre  de  l’Intérieur,  pourvu  qu’il 
fasse  chaque  jour,  au  moins,  une  visite  générale  des  aliénés 
confiés  à  ses  soins,  et  qu’en  cas  d’empêchement  il  puisse  être 
suppléé  par  un  médecin  résidant. 

Art.  11.  —  Les  commissions  administratives  des  hospices 
civils  qui  ont  formé  ou  qui  formeront  à  l’avenir  dans  ces  éta¬ 
blissements  des  quartiers  affectés  aux  aliénés  seront  tenues 
de  faire  agréer  par  le  préfet  un  préposé  responsable,  qui 
sera  soumis  à  toutes  les  obligations  imposées  par  la  loi  du 
30  juin  1838. 

Dans  ce  cas  il  ne  sera  pas  créé  de  commission  de  surveillance. 

Le  règlement  intérieur  des  quartiers  consacrés  au  service 
des  aliénés  sera  soumis  à  l’approbation  de  notre  ministre  de 
l’Intérieur,  conformément  à  l’article  7  de  cette  loi. 

Art.  12.  —  Il  ne  pourra  être  créé  dans  les  hospices  civils 
des  quartiers  affectés  aux  aliénés,  qu’autant  qu’il  sera  justifié 
que  l’organisation  de  ces  quartiers  permet  de  recevoir  et  de 
traiter  cinquante  aliénés  au  moins. 

Quant  aux  quartiers  actuellement  existants,  où  il  ne  pour¬ 
rait  être  traité  qu’un  nombre  moindre  d’aliénés,  il  sera  statué 
sur  leur  maintien  par  notre  ministre  de  l’Intérieur. 

Art.  13.  —  Notre  ministre  de  l’Intérieur  pourra  toujours 
autoriser,  ou  même  ordonner  d’office  la  réunion  des  fonctions 
de  directeur  et  de  médecin. 


RÈGLEMENT  SUR  LES  ÉTABLISSEMENTS  EN  FRANCE.  183 

Art.  14.  —  Le  traitement  du  directeur  et  du  médecin  sera 
déterminé  par  un  arrêté  de  notre  ministre  de  l’Intérieur. 

Art.  15.  —  Dans  tous  les  établissements  publics  où  le  tra¬ 
vail  des  aliénés  sera  introduit  comme  moyen  curatif,  l’emploi 
du  produit  de  ce  travail  sera  déterminé  par  le  règlement  inté¬ 
rieur  de  ces  établissements. 

Art.  16.  —  Les  lois  et  règlements  relatifs  à  l’administration 
générale  des  hospices  et  établissements  de  bienfaisance,  no¬ 
tamment  en  ce  qui  concerne  l’ordre  de  leurs  services  finan¬ 
ciers,  la  surveillance  de  la  gestion  du  receveur,  les  formes  de 
la  comptabilité,  sont  applicables  aux  établissements  publics 
d’aliénés  en  tout  ce  qui  n’est  pas  contraire  aux  dispositions 
qui  précèdent. 

TITRE  II.  —  Des  établissements  privés  consacrés 
aux  aliénés. 

Art.  17.  —  Quiconque  voudra  former  ou  diriger  un  établis¬ 
sement  privé  destiné  au  traitement  des  aliénés  devra  en  adres¬ 
ser  la  demande  au  préfet  du  département  où  l’établissement 
devra  être  situé. 

Art.  18.  —  Il  justifiera  :  1°  qu’il  est  majeur  et  exerçant  ses 
droits  civils  ;  2°  qu’il  est  de  bonne  vie  et  mœurs  ;  il  produira, 
à  cet  effet,  un  certificat  délivré  par  le  maire  de  la  commune 
ou  de  chacune  des  communes  où  il  aura  résidé  depuis  trois 
ans  ;  3°  qu’il  est  docteur  en  médecine. 

Art.  19.  —  Si  le  requérant  n’est  pas  docteur  en  médecine, 
il  produira  l’engagement  d’un  médecin  qui  se  chargera  du  ser¬ 
vice  médical  de  la  maison,  et  déclarera  se  soumettre  aux  obli¬ 
gations  spécialement  imposées,  sous  ce  rapport,  par  les  lois  et 
règlements. 

Ce  médecin  devra  être  agréé  par  le  préfet,  qui  pourra  tou¬ 
jours  le  révoquer.  Toutefois  cette  révocation  ne  sera  définitive 
qu’autant  qu’elle  aura  été  approuvée  par  notre  ministre  de 
l’Intérieur. 

Art.  20.  —  Le  requérant  indiquera  dans  sa  demande  le 
nombre  et  le  sexe  des  pensionnaires  que  l’établissement 
pourra  contenir  ;  il  en  sera  fait  mention  dans  l’autorisation. 

Art.  21.  —  Il  déclarera  si  l’établissement  doit  être  unique¬ 
ment  affecté  aux  aliénés,  ou  s’il  recevra  d’autres  malades. 
Dans  ce  dernier  cas,  il  justifiera,  par  la  production  du  plan 
de  l’établissement,  que  le  local  consacré  aux  aliénés  est  entiè¬ 
rement  séparé  de  celui  qui  est  affecté  au  traitement  des  autres 
malades. 


184 


l’aliéné  devant  la  loi. 


Art.  22.  —  Il  justifiera  :  1°  que  l’établissement  n’offre  aucune 
cause  d’insalubrité,  tant  au  dedans  qu’au  dehors,  et  qu’il  est 
situé  de  manière  que  les  aliénés  ne  soient  pas  incommo¬ 
dés  par  un  voisinage  bruyant  ou  capable  de  les  agiter;  2°  qu’il 
peut  être  alimenté,  en  tout  temps,  d’eau  de  bonne  qualité  et 
en  quantité  suffisante;  3°  que,  par  la  disposition  des  localités, 
il  permet  de  séparer  complètement  les  sexes,  l’enfance  et 
l’âge  mûr;  d’établir  un  classement  régulier  entre  les  convales¬ 
cents,  les  malades  paisibles  et  ceux  qui  sont  agités;  de  sépa¬ 
rer  également  les  aliénés  épileptiques  ;  4°  que  l’établissement 
contient  des  locaux  particuliers  pour  les  aliénés  atteints  de 
maladies  accidentelles,  et  pour  ceux  qui  ont  des  habitudes  de 
malpropreté  ;  5°  que  toutes  les  précautions  ont  été  prises,  soit 
dans  les  constructions,  soit  dans  la  fixation  du  nombre  des 
gardiens,  pour  assurer  le  service  et  la  surveillance  de  l’éta¬ 
blissement. 

Art.  23.  —  Il  justifiera  également,  par  la  production  du 
règlement  intérieur  de  la  maison,  que  le  régime  de  l’établis¬ 
sement  offrira  toutes  les  garanties  convenables  sous  le  rapport 
des  bonnes  mœurs  et  de  la  sûreté  des  personnes. 

Art.  24.  — Tout  directeur  d’un  établissement  privé  consacré 
au  traitement  des  aliénés  devra,  avant  d’entrer  en  fonctions, 
fournir  un  cautionnement  dont  le  montant  sera  déterminé  par 
l’ordonnance  royale  d’autorisation. 

Art.  25.  —  Le  cautionnement  sera  versé  en  espèces  à  la 
Caisse  des  dépôts  et  consignations,  et  sera  exclusivement  des¬ 
tiné  à  pourvoir,  dans  les  formes  et  pour  les  cas  déterminés  dans 
l’article  suivant,  aux  besoins  des  aliénés  pensionnaires. 

Art.  26.  —  Dans  tous  les  cas  où,  par  une  cause  quelconque, 
le  service  d’un  établissement  privé  consacré  aux  aliénés  se 
trouverait  suspendu,  le  préfet  pourra  constituer,  à  l’effet  de 
remplir  les  fonctions .  de  directeur  responsable,  un  régisseur 
provisoire,  entre  les  mains  duquel  la  Caisse  des  dépôts  et  con¬ 
signations,  sur  les  mandats  du  préfet,  versera  ce  cautionne¬ 
ment,  en  tout  ou  partie,  pour  l’appliquer  au  service  des 
aliénés. 

Art.  27.  —  Tout  directeur  d’un  établissement  privé  consa¬ 
cré  aux  aliénés  pourra,  à  l’avance,  faire  agréer  par  l’adminis¬ 
tration  une  personne  qui  se  chargera  de  le  remplacer  dans  le 
cas  où  il  viendrait  à  cesser  ses  fonctions  par  suite  de  suspen¬ 
sion,  d’interdiction  judiciaire,  d’absence,  de  faillite,  de  décès 
ou  par  toute  autre  cause. 

La  personne  ainsi  agréée  sera  de  droit,  dans  ces  divers  cas, 


RÈGLEMENT  SUR  LES  ÉTABLISSEMENTS  EN  FRANCE.  185 
investie  de  la  gestion  provisoire  de  l’établissement,  et  sou¬ 
mise,  à  ce  titre,  à  toutes  les  obligations  du  directeur  lui- 
même.  Cette  gestion  provisoire  ne  pourra  jamais  se  prolonger 
au  delà  d’un  mois  sans  une  autorisation  spéciale  du  préfet. 

Art.  28.  —  Dans  le  cas  où  le  directeur  cesserait  ses  fonc¬ 
tions  par  une  cause  quelconque,  sans  avoir  usé  de  la  faculté 
ci-dessus,  ses  héritiers  ou  ayants  cause  seront  tenus  de  dési¬ 
gner,  dans  les  vingt-quatre  heures,  la  personne  qui  sera  char¬ 
gée  de  la  régie  provisoire  de  l’établissement,  et  soumise,  à  ce 
titre,  à  toutes  les  obligations  du  directeur. 

A  défaut,  le  préfet  fera  lui-même  cette  désignation. 

Les  héritiers  ou  ayants  cause  du  directeur  devront,  en 
outre,  dans  le  délai  d’un  mois,  présenter  un  nouveau  direc¬ 
teur,  pour  en  remplir  définitivement  les  fonctions. 

Si  la  présentation  n’est  pas  faite  dans  ce  délai,  l’ordonnance 
royale  d’autorisation  sera  réputée  rapportée  de  plein  droit,  et 
l’établissement  sera  fermé. 

Art.  29.  —  Lorsque  le  directeur  d’un  établissement  privé 
consacré  aux  aliénés  voudra  augmenter  le  nombre  des  pension¬ 
naires  qu’il  aura  été  autorisé  à  recevoir  dans  cet  établissement, 
il  devra  former  une  demande  en  autorisation  à  cet  effet,  et  jus¬ 
tifier  que  les  bâtiments  primitifs  ou  ceux  additionnels  qu’il 
aura  fait  construire  sont,  ainsi  que  leurs  dépendances,  conve¬ 
nables  et  suffisants  pour  recevoir  le  nombre  déterminé  de 
nouveaux  pensionnaires. 

L’ordonnance  royale  qui  statuera  sur  cette  demande  déter¬ 
minera  l’augmentation  proportionnelle  que  l’établissement 
pourra  recevoir. 

Art.  30.  —  Le  directeur  de  tout  établissement  privé  con¬ 
sacré  aux  aliénés  devra  résider  dans  l’établissement. 

Le  médecin  attaché  à  l’établissement,  dans  le  cas  prévu  à 
l’article  19  de  la  présente  ordonnance,  sera  soumis  à  la  même 
obligation. 

Art.  31.  —  Le  retrait  de  l’autorisation  pourra  être  prononcé, 
suivant  la  gravité  des  circonstances,  dans  tous  les  cas  d’in¬ 
fraction  aux  lois  et  règlements  sur  la  matière,  et  notamment 
dans  les  cas  ci-après  :  1°  si  le  directeur  est  privé  de  l’exercice 
des  droits  civils  ;  2°  s’il  reçoit  un  nombre  de  pensionnaires 
supérieur  à  celui  fixé  par  l’ordonnance  d’autorisation  ;  3°  s’il 
reçoit  des  aliénés  d’un  autre  sexe  que  celui  indiqué  par  cette 
ordonnance  ;  4°  s’il  reçoit  des  personnes  atteintes  de  maladies 
autres  que  celles  qu’il  a  déclaré  vouloir  traiter  dans  l’établis¬ 
sement  ;  5°  si  les  dispositions  des  lieux  sont  changées  ou 


l’aliéné  devant  la  loi. 


modifiées,  de  manière  qu’ils  cessent  d’être  propres  à  leur 
destination,  ou  si  les  précautions  prescrites  pour  la  sûreté  des 
personnes  ne  sont  pas  constamment  observées  ;  6°  s’il  est 
commis  quelque  infraction  aux  dispositions  du  règlement  du 
service  intérieur  en  ce  qui  concerne  les  mœurs  ;  7°  s’il  a  été 
employé  à  l’égard  des  aliénés  des  traitements  contraires  à 
l’humanité;  8°  si  le  médecin  agréé  par  l’administration  est 
remplacé  par  un  autre  médecin,  sans  qu’elle  en  ait  approuvé 
le  choix  ;  9°  si  le  directeur  contrevient  aux  dispositions  de 
l’article  8  de  la  loi  du  30  juin  1838;  10°  s’il  est  frappé  d’une 
condamnation  prononcée  en  exécution  de  l’article  41  de  la 
même  loi. 

Art.  32.  —  Pendant  l’instruction  relative  au  retrait  de  l’or¬ 
donnance  royale  d’autorisation,  le  préfet  pourra  prononcer  la 
suspension  provisoire  du  directeur,  et  instituer  un  régisseur 
provisoire  conformément  à  l’article  26. 

Dispositions  générales. 

Art.  33.  —  Il  sera  statué,  pour  le  retrait  des  autorisations, 
par  une  ordonnance  royale. 

Art.  34.  —  Les  établissements  publics  ou  privés  consacrés 
aux  aliénés  du  sexe  masculin  ne  pourront  employer  que  des 
hommes  pour  le  service  personnel  des  aliénés. 

Des  femmes  seules  sont  chargées  du  service  personnel  des 
aliénés  dans  les  établissements  destinés  aux  individus  du  sexe 
féminin.] 


PSYCHIATRIE  SPÉCIALE 


CLASSIFICATION  DES  AFFECTIONS  MENTALES 


Il  n’y  a  point,  à  l’heure  actuelle,  de  classification  défi¬ 
nitive  des  affections  mentales.  La  classification  étiolo¬ 
gique  est  encore  impraticable  parce  que  les  causes  de  la 
plupart  des  psychoses  nous  sont  inconnues.  La  division 
de  ces  affections  en  endogènes  et  exogènes  ne  saurait  être 
toujours  satisfaisante.  En  effet,  chez  bien  des  malades, 
entre  autres  les  épileptiques  ou  les  aliénés  intermittents, 
dont  l’affection  est  le  plus  souvent  d’origine  endogène, 
les  troubles  psychiques  peuvent  se  produire  sous  l’influence 
de  causes  extérieures  telles  qu’un  traumatisme  ;  et  cepen¬ 
dant,  le  type  clinique  reste  le  même.  D’autre  part,  des 
facteurs  exogènes,  comme  l’alcool,  peuvent  s’associer  aux 
causes  endogènes  et  agir  d’une  manière  particulièrement 
intense,  comme  cela  arrive  chez  des  sujets  prédisposés. 
L 'anatomie  pathologique  ne  peut,  elle  non  plus,  servir  de 
base  à  une  classification.  La  division  souvent  employée 
à  ce  point  de  vue  :  psychoses  organiques  avec  altérations 
cérébrales  connues,  et  psychoses  fonctionnelles  sans  lésions 
connues,  est  une  classification  très  défectueuse,  puisque, 
même  dans  les  affections  qu’on  appelait  autrefois  fonction¬ 
nelles,  comme  l’épilepsie  et  la  catatonie,  on  trouve  aujour¬ 
d’hui  des  altérations  microscopiques  de  l’écorce  cérébrale. 
La  division  des  psychoses  en  deux  groupes,  selon  qu’elles 
s’accompagnent  ou  non  d 'affaiblissement  de  l'intelligence, 
est  également  artificielle.  La  division,  adoptée  pour  les 
besoins  de  la  statistique,  en  psychoses  toxiques,  hysté¬ 
riques,  épileptiques,  paralytiques,  simples  et  congénitales  est 
une  classification  purement  administrative,  attendu  que, 
à  cause  des  opinions  divergentes  des  divers  aliénistes,  tout 
ce  qui  n’entre  pas  dans  une  de  ces  catégories  est  classé 
sous  la  rubrique  des  «  psychoses  simples  ». 


188  CLASSIFICATION  DES  MALADIES  MENTALES. 

[En  comparant  avec  un  peu  d’attention  la  pathologie 
mentale  des  divers  peuples  européens,  on  parvient  dès 
maintenant  à  en  tirer  des  éléments  pathogéniques  qui 
permettent  d’aboutir  à  l’élaboration  d’un  programme 
d'études  qui  pourrait  être  celui  de  tous  les  aliénistes  et 
que  j’ai  longuement  exposé  ailleurs  (1).  Il  ne  s’agit  là, 
d’ailleurs,  encore  une  fois,  que  d’un  programme  d’études. 
Une  classification  des  maladies  mentales  est  impossible 
à  l’heure  actuelle,  par  cette  raison  que  nous  ne  faisons 
que  commencer  à  entrevoir  les  vraies  causes  de  la  folie. 
Si  nous  connaissons  quelques-unes  d’entre  elles,  nous  en 
sommes  encore  réduits,  pour  beaucoup  d’autres,  à  de 
simples  hypothèses.  Les  éléments  étiologiques  et  patho¬ 
géniques  étant  encore  très  obscurs  dans  leur  mode  de 
production  des  accidents  mentaux,  il  faut  se  garder  de 
toute  synthèse  prématurée  et,  par  conséquent,  de  toute 
classification.  Comme  le  déclarait  fort  judicieusement 
Paul  Garnier,  au  nom  d’une  commission  nommée  en  1888 
par  la  Société  médico-psychologique  de  Paris,  à  l’effet  de 
rechercher  les  bases  d’une  bonne  statistique  internationale 
des  aliénés  :  «  toute  tentative  de  classification  des  maladies 
mentales  ne  saurait  s’appuyer  que  sur  des  données  ou  trop 
incomplètes  ou  trop  contestées  encore  ».  La  psychiatrie, 
en  effet,  n’est  pas  encore  à  l’âge  d’une  classification,  qui 
est  plutôt  l’apanage  d’une  science  faite.] 

Dans  la  division  qui  suit,  les  divers  groupes  d’affections 
sont  classés  d’après  la  cause  en  même  temps  que  d’après 
l’évolution  du  syndrome  mental,  sans  se  préoccuper  d’un 
système  de  classification  quelconque. 

Voici  l’ordre  dans  lequel  sont  étudiés  plus  loin  les 
divers  troubles  mentaux  :  psychoses  dues  à  un  arrêt  de 
développement-,  affections  mentales  produites  par  un  déve¬ 
loppement  cérébral  complet,  mais  troublé  ou  perverli  ; 
psychoses  liées  à  l'hystérie  et  à  l'épilepsie,  dans  lesquelles 
le  cerveau  paraît  être  souvent  pathologiquement  altéré  ; 
affections  d'origine  indubitablement  endogène,  comme  la 
folie  intermittente  et  la  paranoia  ;  démence  précoce-,  troubles 
psychiques  déterminés  par  les  maladies  de  la  nutrition 
générale-,  affections  mentales  par  lésions  cérébrales  loca¬ 
lisées  ;  psychoses  toxiques. 

(1)  Voy.  Bulletin  médical,  1902,  n°  83,  p.  865-868. 


DÉBILITÉS  MENTALES  CONGÉNITALES. 


189 


DÉBILITÉS  MENTALES  CONGÉNITALES 

Il  existe  un  grand  contraste  entre  les  affections  men¬ 
tales  qui  apparaissent  dans  le  cours  de  l’existence  et 
celles  dans  lesquelles,  dès  la  naissance,  l’intelligence  n’a 
pas  été  susceptible  de  développement,  ou  dans  lesquelles 
le  développement  intellectuel  s’est  arrêté  dès  les  pre¬ 
mières  années  de  la  vie. 

Dans  le  premier  cas,  nous  pouvons,  malgré  tous  les 
troubles,  reconnaître  encore  les  traces  d’une  intelligence 
antérieure,  à  peu  près  comme  on  peut  reconnaître,  au 
milieu  . des  ravages  d’un  jardin  détruit  par  un  cyclone, 
des  traces  de  l’ancienne  culture.  Au  contraire,  dans  les 
affections  congénitales,  on  n’a  sous  les  yeux  qu’une  sorte 
de  désert  ou  de  marécage  qui  n’a  jamais  été  cultivé.  Dans 
l’idiotie  innée,  les  traits  fondamentaux  d’une  personnalité 
intellectuelle  font  en  effet  complètement  défaut. 

On  peut  prendre  l’idiotie  complète  comme  point  de 
départ,  pour  établir  une  sorte  de  classification  en  distin¬ 
guant  trois  degrés,  selon  l’intensité  de  la  faiblesse  mentale 
ou  d’après  le  point  où  le  développement  intellectuel  est 
resté  stationnaire  : 

1°  L 'idiotie,  dans  laquelle  le  développement  intellectuel 
reste  à  l’état  embryonnaire  et  qui  s’accompagne  souvent 
de  stigmates  physiques  graves  de  dégénérescence  ; 

2°  L 'imbécillité,  dans  laquelle  l’affaiblissement  intellec¬ 
tuel,  un  peu  moins  accusé,  se  caractérise  par  une  pertur¬ 
bation  moins  brutale  de  la  sensibilité,  de  la  motilité  et 
de  la  parole  ; 

3°  Débilité  mentale,  degré  le  plus  léger  de  l’infériorité 
intellectuelle;  elle  ne  se  distingue  pas  beaucoup  de  ce 
qu’on  appelle  dans  le  langage  familier  :  «  faiblesse  d’es¬ 
prit  »  ou  «  bêtise  ». 

Une  classification  étiologique,  anatomique  ou  morpho¬ 
logique  des  débilités  mentales  congénitales  étant  encore 
impossible,  on  doit  se  contenter  de  la  division  clinique 
qui  vient  d’être  indiquée  et  qui  est  fondée  uniquement 
sur  l’intensité  de  la  débilité. 

Étiologie.  —  L’influence  héréditaire  est  nettement  in¬ 
diquée  dans  70  p.  100  des  cas  d’idiotie. 

A  cet  égard,  l’alcoolisme  des  parents  joue  un  rôle 
immense.  Demme  a  trouvé  que  dix  familles  sobres  engen- 


190  DÉBILITÉS  MENTALES  CONGÉNITALES. 

drent  81,9  p.  100  d’enfants  intellectuellement  normaux, 
tandis  que  dix  familles  de  buveurs  engendrent  seulement 
17,5  p.  100  d’enfants  normaux.  [Bourneville  a  établi,  dans 
l’histoire  des  antécédents  héréditaires  de  1  000  idiots, 
471  fois  l’ivrognerie  du  père,  84  fois  l’ivrognerie  de  la 
mère,  65  fois  l’ivrognerie  des  deux  parents  à  la  fois.]  La 
syphilis  héréditaire  est  notée  dans  quelques  cas.  La 
tuberculose  des  parents  (Piper)  agit  surtout  par  un  affai¬ 
blissement  général  de  la  vitalité  de  l’embryon.  Assez  sou¬ 
vent  on  indique  comme  cause  d’idiotie  des  phénomènes 
morbides  qui  se  produisent  chez  la  mère  pendant  la 
grossesse.  Des  traumatismes  du  crâne  pendant  l’accou¬ 
chement  sont  également  incriminés. 

Dans  un  tiers  des  cas,  il  faut  chercher  la  cause  de  l’idiotie 
dans  les  maladies  de  la  première  période  de  la  vie  de  l’en¬ 
fant.  Toutes  les  affections  infantiles  fébriles  peuvent  être 
dangereuses;  même  quand  elles  sont  ou  semblent  être 
légères,  elles  sont  souvent  accompagnées  en  pareil  cas  de 
délire  et  de  convulsions.  La  fièvre  typhoïde,  la  variole,  la 
scarlatine,  plus  rarement  la  diphtérie,  l’influenza,  la  rou¬ 
geole,  l’érysipèle  peuvent  être  suivis  de  troubles  dans  le 
développement  du  cerveau.  Le  rachitisme  y  a  une  part 
relativement  rare.  Sont  particulièrement  graves  :  l’encé¬ 
phalite,  l’hydrocéphalie  et  l’éclampsie  infantile.  Beaucoup 
de  cas  ne  peuvent  encore  s’expliquer  par  ces  causes  ;  ils 
doivent  plutôt  être  attribués,  soit  à  des  affections  inflam¬ 
matoires  de  l’encéphale  survenues  pendant  la  période 
embryonnaire,  soit  à  des  arrêts  de  développement  céré¬ 
bral  analogues  à  toutes  les  autres  malformations  soma¬ 
tiques  et  à  certains  stigmates  de  dégénérescence. 

Autrefois,  on  attribuait  encore,  dans  certains  cas,  l’idio¬ 
tie  à  la  privation  d’un  des  cinq  sens,  comme  l’a  soutenu 
Ircland  dans  son  ouvrage  sur  Idiocy  by  deprivalion.  On 
croyait  qu’un  enfant  privé  d’un  important  organe  senso¬ 
riel  ne  pouvait  généralement  pas  parvenir  à  un  dévelop¬ 
pement  notable  de  l’intelligence.  Cela  n’est  pas  exact.  S’il 
est  vrai  que,  parmi  les  idiots,  il  se  trouve  beaucoup  d’en¬ 
fants  aveugles  ou  sourds,  il  faut  reconnaître  que  le  déve¬ 
loppement  intellectuel  des  enfants  privés  de  la  vue  ou  de 
l’ouïe  n’est  pas  toujours  entravé.  Un  exemple  classique 
est  celui  de  Laura  Bridegeman  (de  Boston)  : 

A  l’âge  de  six  ans,  elle  fut  atteinte  d’une  grave  scarlatine  et 


DÉBILITÉS  MENTALES  CONGENITALES.  191 

perdit  la  vue  ainsi  que  l’ouïe.  Le  professeur  des  sourds-muets, 
Howe,  l’instruisit  par  la  méthode  du  toucher.  11  lui  mettait 
entre  les  mains  une  épingle  (en  anglais  :  pin)  et  une  plume  (en 
anglais  :  pen)  jusqu’à  ce  qu’elle  eût  clairement  remarqué  la 
différence  au  toucher.  Puis,  il  essaya  de  l’accoutumer  à  deux  si¬ 
gnes  différents  de  la  main  correspondant  aux  sons  pin  et  pen, 
jusqu’à  ce  qu’elle  eût  fermement  associé  dans  sa  mémoire  un 
mouvement  déterminé  de  la  main  avec  chacune  des  deux  sen¬ 
sations  tactiles.  Finalement,  il  indiqua  à  l’enfant,  sur  l’écriture 
tactile  des  aveugles,  les  touches  ou  les  types  correspondants 
aux  mots  pin  et  pen,  de  manière  que  désormais  il  y  eût  trois 
impressions  différentes  associées  avec  l’idée  d’un  seul  objet. 
Il  lui  fut  très  facile  d’inculquer  à  l’enfant  les  notions  de  goût, 
à  l’aide  desquelles  il  passa  ensuite  aux  idées  abstraites.  Ainsi, 
pour  exprimer  le  contact  avec  des  gens  aimables,  il  donnait 
à  l’enfant  à  mordre  dans  des  fruits  sucrés,  tandis  que,  pour 
lui  donner  l’idée  qu’on  se  trouve  en  présence  de  personnes 
désagréables,  il  la  faisait  goûter  à  un  fruit  aigre.  A  force  de  saga¬ 
cité  et  de  patience,  il  réussit  à  faire  que  la  jeune  fille  pût  s’oc¬ 
cuper  utilement  et  même  écrire  des  lettres  très  correctement. 

Autrefois,  on  admettait  encore  une  catégorie  d’idiots 
qu’on  appelait  les  enfants  loups,  les  wolfs  boys  ;  c’était  de 
petits  êtres  qui  grandissaient  dans  la  sauvagerie  la  plus 
complète,  de  sorte  qu’ils  restaient  au  degré  intellectuel  de 
l’idiot.  Il  s’agissait. là  probablement  d’imbéciles  incultes, 
mais  sans  doute  adultes,  car  des  petits  enfants  placés  dans 
de  telles  conditions  auraient  bientôt  péri.  Étant  donnée 
la  civilisation  actuelle,  il  ne  peut  plus  être  question  de 
cette  forme  de  débilité  mentale.  [11  faut,  malheureusement, 
constater  que,  malgré  la  civilisation  actuelle,  les  wolfs  boys 
s’observent  encore  de  temps  à  autre,  et  cela,  chose  invrai¬ 
semblable,  en  plein  Paris.  En  qualité  de  médecin  de  Y  Asile 
du  Sauvetage  de  l’Enfance,  j’ai  eu  l’occasion  d’en  observer 
un  certain  nombre  qui,  par  suite  de  toutes  sortes  de 
sévices,  de  manque  de  nourriture,  d’abandon  complet  au 
point  de  vue  moral  et  intellectuel,  ont  été  abrutis  au  der¬ 
nier  degré.  A  première  vue,  ces  enfants  produisaient 
l’impression  d’idiots  complets.  Mais  au  bout  de  quelques 
semaines  de  soins  normaux,  ils  quittaient  leur  masque  de 
wolfs  boys  et,  s’accommodant  aux  conditions  de  leur  nou¬ 
veau  milieu,  leur  intelligence  s’ouvrait  et  se  développait 
comme  celle  des  enfants  de  leur  âge.] 


192.  DÉBILITÉS  MENTALES  CONGÉNITALES. 

L’anatomie  pathologique  est  ici  encore  à  ses  débuts. 
Les  stigmates  d’ordre  dégénératif  sont  extrêmement  fré¬ 
quents.  Souvent  on  peut  déjà,  d’après  la  déformation  du 
crâne,  reconnaître  que  le  cerveau  ne  peut  avoir  suivi  un 
développement  normal.  Quelques  groupes  peuvent  se 
classer  anatomo-pathologiquement,  mais  sans  que  chacun 
de  ces  groupes  puisse  toujours  former  un  tout  absolument 
homogène.  Cliniquement,  ces  groupes  anatomo-patholo¬ 
giques  n’ont  qu’une  importance  minime,  surtout  lorsqu’on 
les  compare  à  l’intensité  du  trouble  embryologique  qui  à 
présidé  à  là  formation  de  ces  cerveaux. 

I.  Anencéphalie.  —  Dans  certains  cas,  des  enfants 
vivent  quelques  jours,  voire  môme  plusieurs  semaines  ou 
plus,  tout  en  étant  complètement  privés  des  plus  grandes 
parties  de  l’encéphale. 

[Durante  a  décrit  un  anencéphale  dont  le  système  ner¬ 
veux  central  se  composait  du  bulbe  et  de  la  moelle  épi¬ 
nière,  et  qui  a  pourtant  vécu  vingt  jours.] 

Murait  a  signalé  un  hémicéphale  qui  a  vécu  deux  jours. 
On  a  vu  des  cas  où  des  enfants  privés  du  corps  calleux  et 
même  du  cervelet  ont  pourtant  vécu  plusieurs  années. 

II.  Microcéphalie,  micrencéphalie  (Voy.  fîg.  43-46).  — 
Ace  groupe  se  rattachent  les  cas  danslesquels  le  développe¬ 
ment  du  cerveau  s’est  arrêté,  comme  cela  se  voit  à  la 
figure  44,  soit  par  suite  d’un  défaut  de  place(?),  soit  à  cause 
d’une  inflammation  diffuse  ou  partielle  qui  a  frappé  l’en¬ 
céphale  pendant  son  évolution.  La  voûte  crânienne  est 
quelquefois  aussi,  secondairement,  retardée  dans  son 
développement.  Rieger  cite  le  cas  d’un  microcéphale 
adulte  dont  le  crâne,  représenté  par  la  figure  43,  avait  un 
diamètre  antéro-postérieur  maximum  de  II™, 8  et  un  dia¬ 
mètre  transversal  maximum  de  80ln,6;  le  poids  de  l’encé¬ 
phale  était  de  450  grammes. 

Le  cerveau  présente  dans  certains  cas  une  diminution 
générale,  également  marquée  dans  toutes  les  dimensions, 
et  cela  sans  autre  anomalie  macroscopique.  Souvent  on 
constate  aussi  que  les  hémisphères  cérébraux,  à  cause  de 
leur  faible  développement,  ne  recouvrent  plus  le  cervelet, 
ce  dernier  étant  de  volume  normal,  ainsi  que  la  figure  51 
en  offre  un  bel  exemple.  Souvent  on  remarque  l’insuffisance 
des  circonvolutions,  qui,  tout  en  présentant  les  principaux 
sillons,  n’ont  guère,  comme  le  cerveau  représenté  par  la 
figure  50,  de  bifurcations  secondaires  [des  plis  de  pas- 


Fig.  43.  —  Crâne  d’un  microcéphale.  Front  fuyant. 
Weygandt.  —  Atlas-manuel  de  Psychiatrie.  43 


194  DÉBILITÉS  MENTALES  CONGÉNITALES. 

sage].  Fréquemment,  la  cause  fondamentale  de  la  micro¬ 
céphalie  est  dans  une  aplasie  partielle  ou  une  hypoplasie 
de  régions  de  l’écorce,  dont  les  circonvolutions  trop 
minces  apparaissent  quelquefois  sous  la  forme  de  choux- 
fleur  (Voy.  fig.  44  et  51).  Cependant,  il  faut  admettre  que 
certains;  processus  inflammatoires  peuvent  également  pro¬ 
duire  une  microgyrie  de  cette  sorte.  Bresler  classe  aussi 


Fig.  44 .  —  Microgyrie  des  lobes  cérébraux  pariétaux 
et  occipitaux,  d'après  Bresler. 


dans  le  groupe  de  microcéphalie  les  cas  caractérisés  par 
une  hypertrophie  cicatricielle  de  la  névroglie  et  du  tissu 
conjonctif;  il  désigne  cette  variété  sous  le  nom  de  ulegyrie. 

III.  Porencéphalie.  —  Ici  le  cerveau  présente  des  lacunes, 
par  suite  d’arrêts  partiels  de  développement,  ce  qui  se 
manifeste  dans  bien  des  cas  par  un  affaissement  de  la 
voûte  du  crâne.  Quelquefois,  les  lacunes  cérébrales  résul¬ 
tent  d’inflammation  et  de  ramollissement  de  la  substance 
nerveuse,  ce  qui  s’observe  en  particulier  dans  la  polioencé- 


DÉBILITÉS  MENTALES  CONGÉNITALES.  195 

phalite,  affection  qui  survient , généralement  dans  la  pre- 


Fig.  45  a.  Microcéphalie.  Fig.  45  h. 


mière  année  de  la  vie.  Si  la  lacune  siège  au  niveau  d’un 
centre  important  des  mouvements  musculaires,  on  constate 


Fig.  46.  —  Microcéphalie. 


avant  tout  une  paralysie  spastique  avec  des  contractures 
et  une  atrophie  des  muscles  intéressés  (Voy.  fig.  47). 


196 


DÉBILITÉS  MENTALES  CONGÉNITALES. 


Fig.  47.  —  Porencéphalie.  —  Fils  de  paysan,  24  ans  ;  ses  père  et  mère 
étaient  consanguins  ;  à  l’âge  de  deux  ans,  il  a  eu  des  convulsions 
et,  depuis,  une  hémiplégie  gauche  ;  il  présente  un  léger  strabisme. 
A  peu  appris  à  l’école  ;  il  est  sujet  à  des  attaques  épileptiques; 
il  est  très  irritable  et  violent.  La  musculature  est  athlétique; 
seulement,  le  bras  et  la  jambe  gauches  sont  moins  développés 
que  les  membres  du  côté  droit  ;  en  outre,  sa  démarche  est 
spastique. 


DÉBILITÉS  MENTALES  CONGÉNITALES. 


197 


On  observe  souvent  la  localisation  de  la  porencépbalie 
au  niveau  de  la  circonvolution  centrale  interne  (Voy. 
fig.  50  :  au  niveau  de  la  fosse  sylvienne  et  au-dessus  d’elle 
on  trouve  une  baie  de  la  grosseur  d’un  œuf  d’oie,  remplie 
d’un  liquide  séreux  sanguinolent).  Sur  un  terrain  pareil, 
les  accidents  épileptiques,  et  en  particulier  les  convulsions, 
ont  une  tendance 
très  marquée  à  se 
développer  plus  tard. 

Il  existe  cependant 
des  cas  de  porencé- 
phalie  dans  lesquels 
on  ne  constate  point 
de  troubles  mentaux. 

[A  titre  exception¬ 
nel,  Baillarger  et, 
plus  tard,  Cullerre  ont 
noté  des  cas  d 'hyper¬ 
trophie  cérébrale  chez 
les  idiots.] 

IV  .Hydrocéphalie. 

—  Sous  l’influence  de 
lésions  inflammatoi¬ 
res  de  l’écorce,  des 
méninges  et  de  l’é— 
pendyme  ventricu¬ 
laire,  il  peut  se  pro¬ 
duire  une  augmenta¬ 
tion  considérable  du 
liquide  céphalo-ra¬ 
chidien;  ce  liquide 
s’amasse  de  préfé¬ 
rence  soit  dans  les  es-  Fig.  48.  —  Hydrocéphalie, 

paces  arachnoïdiens, 

ce  qui  donne  lieu  à  l’hydrocéphalie  externe,  soit  dans  les 
ventricules,  ce  qui  constitue  l’hydrocéphalie  interne.  Ainsi 
accumulé,  il  comprime  les  régions  cérébrales  adjacentes, 
après  avoir  déterminé  une  dilatation  plus  ou  moins  consi¬ 
dérable  des  ventricules  (Voy.  pl.  V  et  fig.  1  de  la  plan¬ 
che  XXIII).  Sous  cette  pression,  l’écorce  s’aplatit  et  le  crâne 
de  l’enfant,  avec  les  sutures  non  encore  solidement  formées, 
cède  sous  la  pression,  de  sorte  que  l’axe  transversal,  et 
surtout  l’axe  longitudinal,  augmentent,  et  que  le  front  de- 


198 


DÉBILITÉS  MENTALES  CONGÉNITALES. 


vient  fortement  proéminent.  [Dansràî/drocépàa//e,leliquide 
céphalo-rachidien  peut  s’accumuler  tantôt  dans  les  espaces  * 
arachnoïdiens  ( hydrocéphalie  externe),  tantôt  dans  les  ven¬ 
tricules  ( hydrocéphalie  interne ).  La  conséquence  de  cette 
accumulation  liquide  est  la  compression  des  régions  envi¬ 
ronnantes,  soit  par  dilatation  excessive  des  ventricules, 
soit  par  aplatissement  des  cir¬ 
convolutions  cérébrales.  Sous  la 
pression  intracrânienne,  les  su¬ 
tures  cèdent;  de  là,  augmentation 
de  deux  axes  du  crâne,  de  l’axe 
transversal,  mais  surtout  de  l’axe 
longitudinal.  On  conçoit  que 
cette  hydropisie  cérébrale  déter¬ 
mine  une  atrophie  de  diverses 
parties  constitutives  de  l’encé¬ 
phale  :  hémisphères,  ganglions 
centraux,  cervelet.  La  lésion  his¬ 
tologique  dominante  est  ici  l’ar- 
térite  chronique,  caractérisée  par 
l’épaississement  des  tuniques  ex¬ 
terne  et  interne.  Le  nombre  de 
vaisseaux  est  augmenté.] 

La  face  est  petite,  les  yeux  sont 
■'  dirigés  en  bas  (Voy.  fîg.  48).  Si 
an  garçon  de  ]e  processus  inflammatoire  ne 
s’arrête  pas,  la  vie  de  l’enfant 


Fig.  49.  —  Hydrocépliali 
légère  chez  un  garçon  d 
douze  ans  ;  taille  lm,95 
léger  strabisme;  dentition 


ieger  siramsmey  aenu  non  danger, 

mal  développée  ;  voûte  1  ,  .  s  , 

nnlatine  anlatie  •  éeHnla-  Vent,  dans  1  hydrOCép 


Assez  s 


lie  ;  semble  imperfectible  et  moyenne,  le  développement 
au  point  de  vue  moral  et  intellectuel  n’est  nullement  trou- 
intellectuel.  blé  ;  chez  les  enfants  dont  l’hydro¬ 

céphalie  est  fortement  accusée, 
ce  développement  ne  se  fait  guère. 

Parfois,  on  observe  aussi  chez  les  hydrocéphales  des 
accidents  épileptiformes,  des  paralysies  spastiques  et  du 
clonus  de  certains  muscles  ;  ces  troubles  moteurs  peuvent 
s’accompagner  d’une  intelligence  intacte. 

V.  Idiotie  familiale  amaurotique.  —  Cette  idiotie  forme, 
d’après  Sachs,  une  variété  spéciale  qui,  indépendamment 
des  constatations  d’ordre  anatomique,  se  caractérise  clini¬ 
quement  d’une  manière  plus  précise  que  les  variétés  citées 
plus  haut.  Des  enfants,  la  plupart  appartenant  à  des 


DÉBILITÉS  MENTALES  CONGÉNITALES.  199 

familles  Israélites  de  la  Pologne,  deviennent  malades  entre 
le  troisième  et  le  cinquième  mois  de  la  vie  :  leurs  muscles 
deviennent  flasques  et  leur  développement  intellectuel 
s’arrête  ;  puis  ces  enfants  sont  frappés  de  cécité  et  meu¬ 
rent  après  quelques  mois.  Anatomiquement,  on  trouve 
une  chromatolyse  de  toutes  les  cellules  ganglionnaires 
avec  un  gonflement  du  corps  de  la  cellule  et  un  déplace¬ 
ment  du  noyau  vers  la  périphérie  ;  de  plus,  on  constate 
des  altérations  des  cellules  de  la  rétine,  une  dégéné'res- 


Fig.  50.  —  Cerveau  présentant  une  forte  lacune  porencéphalique 
au  niveau  du  lobe  pariétal  droit. 

cence  du  nerf  optique  et  du  faisceau  pyramidal.  Macro¬ 
scopiquement,  on  note  quelquefois  de  l’œdème  et  de 
l’hyperémie,  de  même  qu’une  hypoplasie  partielle  du  grand 
cerveau  :  les  hémisphères  sont  asymétriques,  les  circonvo¬ 
lutions  sont  disposées  en  îles  isolées,  quelques-unes  sont 
atrophiées.  On  trouvera  une  section  d’un  cerveau  hydrocé¬ 
phale  avec  des  ventricules  dilatés  à  la  figure  1  de  la 
planche  XXIII. 

[  VI.  Des  travaux  publiés  en  France  par  Bourneville  (1880), 
Jules  Simon  (1883),  Richardière  (1885),  Thibal  (1888)  ont 


200  ■  DÉBILITÉS  MENTALES  CONGÉNITALES. 

mis  en  lumière  une  variété  anatomo-pathologique  de 
l’idiotie  dite  sclérose  cérébrale  tubéreuse  ou  hypertro¬ 
phique.  Ce  qui  caractérise  cette  lésion,  c’est  la  présence 
sur  les  diverses  circonvolutions  de  masses  scléreuses  hyper¬ 
trophiées  qui  déforment  complètement  la  surface  des 
hémisphères  cérébraux.  Ces  masses  sont  lisses,  blanchâtres 
et  dures  ;  elles  tranchent  très  nettement  sur  la  substance 
grise  voisine.  Au  point  de  vue  histologique,  la  sclérose 
tubéreuse  est  remarquable  par  l’absence  d’éléments  ner¬ 
veux  dans  toutes  les  parties  sclérosées  du  cerveau.  La 
trame  névroglique  est  très  dense,  riche  en  cellules  arai¬ 
gnées.  Les  masses  scléreuses  sont  pauvres  en  vaisseaux  ; 
ceux  qui  restent  sont,  entourés  de  nodules  scléreux  enva¬ 
hissants.] 

[VIL  À  côté  de  la  sclérose  hypertrophique,  il  faut  signaler 
la  sclérose  atrophique,  dans  laquelle  on  constate  une  mé¬ 
ningite  plus  ou  moins  dense  avec  nodules  scléreux  enva¬ 
hissants  disséminés  autour  des  vaisseaux.] 

[VIII.  Chez  un  certain  nombre  d’idiots,  on  constate  à 
l’autopsie  des  lésions  de  méningo-encéphalite  en  tout  com¬ 
parables  à  celles  qu’on  trouve  dans  la  paralysie  générale  : 
mêmes  adhérences  de  la  pie-mère  à  la  substance  corticale, 
même  décortication  difficile  s’accompagnant  d’arrache¬ 
ment  de  la  substance  grise.] 

Chez  beaucoup  d’idiots,  on  observe,  en  outre,  d’autres 
altérations  anatomiques,  qui  ont  conduit  à  admettre  une 
série  de  types  crâniens,  indépendamment  de  ceux  que  nous 
avons  déjà  cités  plus  haut  :  type  d'aztèque,  caractérisé  par 
un  crâne  au  front  fuyant,  la  plupart  du  temps  microcé¬ 
phale  ;  type  ornithqïde  ou  d’oiseau ,  qui  consiste  en  un 
petit  crâne  allongé  avec  un  squelette  de  la  face  proémi¬ 
nent,  dit  encore  type  simiesque.  Viennent  ensuite  le  crâne 
de  Mongol,  étroit  et  rond,  avec  une  face  aplatie,  et  les 
angles  des  yeux  obliques;  le  crâne  oblique  ou  plagiocé¬ 
phale)  la  scoliose  du  crâne ;  ces  divers  types  se  rencon¬ 
trent  aussi  chez  des  gens  normaux;  le  crâne  en  forme  de 
tour.  Assez  souvent  on  trouve  une  lacune  dans  1’ossifîca- 
tion  des  sutures;  quelquefois,  on  est  en  présence  d’une 
synostose  prématurée  de  la  base  du  crâne,  particulière¬ 
ment  de  la  synostose  tribasilaire. 

Des  altérations  squelettiques  dans  le  genre  de  celles 
que  représentent  les  figures  55,  56  et  la  planche  VII 
peuvent  s’observer  chez  les  idiots  plus  ou  moins  profonds. 


DÉBILITÉS  MENTALES  CONGÉNITALES. 


201 


Au  microscope,  on  constate  fréquemment  des  anomalies 
vasculaires  (Hammarberg).  En  ce  qui  concerne  l’écorce,  on 
trouve  deux  groupes  importants  d’altérations  (Nissl).  D’un 
côté,  il  peut  s’agir  d’un  développement  trop  insuffisant  de 
l’écorce  cérébrale,  d’un  arrêt  de  développement  cellulaire 
survenu  pendant  la  vie  fœtale  ;  là,  les  cellules  sont  arron¬ 
dies,  clairsemées  et  souvent  encore  embryonnaires;  les 


Fig.  51.  —  Cerveau  d’un  idiot  avec  microgyrie  au  niveau  des 
lobes  occipitaux  et  de  quelques  régions  du  lobe  pariétal.  Le 
cervelet,  d’un  volume  normal,  n’est  pas  ici  recouvert  par  le 
cerveau  arrêté  dans  son  développement.  Diamètre  antéro-pos¬ 
térieur  maximum  du  cerveau  :  10cm,6. 

fibres  nerveuses  et  la  substance  grise  de  l’écorce  ne  se  sont 
pas  encore  développées.  D’autre  part,  il  se  trouve  des  cas 
avec  des  cellules  complètement  formées,  et  dans  les  ran¬ 
gées  desquelles  on  observe  de  grandes  lacunes  à  côté  d’hy¬ 
pertrophie  de  la  névroglie,  ainsi  que  des  cellules  adipeuses 
de  Ehrlich,  ce  qui  indique  la  dernière  étape  du  processus 
morbide. 


202 


DÉBILITÉS  MENTALES  CONGÉNITALES. 


Flanche  V.  —  Hydrocéphalie  congénitale  interne.  Les  ventri¬ 
cules  latéraux  sont  remplis  d’un  liquide  séreux  transparent; 
on  aperçoit  le  plexus  choroïde  de  couleur  rougeâtre.  L’épendyme 
est  un  peu  trouble  et  épaissi  (il  est  rendu  trop  foncé  sur  la  figure). 
La  substance  blanche  des  hémisphères  cérébraux  est  très  amincie. 

Idiotie. 

Les  idiots  complets,  profonds,  entièrement  imperfec¬ 
tibles,  comme  celui,  par  exemple,  qui  est  représenté  par  la 
figure  53,  sont  souvent  inférieurs  aux  animaux  au  point  de 
vue  des  fonctions  psychiques  élémentaires.  Quelquefois 
môme,  il  est  difficile  de  faire  teter  l’idiot  nouveau-né.  Beau¬ 
coup  d’idiots,  déjà  avancés 
en  âge,  sont  incapables  d’ap¬ 
prendre  à  manger  seuls  ;  on 
est  obligé  de  les  nourrir  en 
leur  introduisant  pénible¬ 
ment  les  aliments  jusque 
dans  le  pharynx,  avec  le 
danger  perpétuel  qu’ils  dé¬ 
glutissent  de  travers. 

Parmi  les  idiots,  7  à  8  p.  100 
sont  frappés  de  cécité,  soit 
congénitale,  soit  acquise  au 
cours  des  premiers  mois  de 
la  vie.  Il  en  est,  à  la  vérité, 
qui  possèdent  un  bon  organe 
visuel,  mais  qui  ne  sont  pas 
en  état  de  reconnaître  la 
chose  vue  :  ils  se  heurtent 
contre  tout,  parce  qu’ils  ne 
rig.  02.  —  miot,  avec  la  langue  comprennent  pas  la  signifi- 
constamment  tirée  hors  de  la  cation  des  obstacles.  La  Sur- 
bouche.  dité  est  un  peu  plus  rare  ;  son 

diagnostic  est  très  difficile  à 
établir.  Le  goût  et  l’odorat  sont  parfois  troublés.  La  sensi¬ 
bilité  tactile  est  troublée  moins  souvent.  Fréquemment, 
on  observe  chez  ces  malades  de  l’analgésie  ou  de  l’hypal- 
gésie.  Quelques-uns  sont  atteints  de  carie  dentaire,  et  ne 
manifestent  jamais  de  la  douleur.  Les  besoins  de  la  défé¬ 
cation  et  de  la  miction  sont  rarement  ressentis  :  les  paré¬ 
sies  de  l’anus  et  de  la  vessie  expliquent  la  fréquence  du 
gâtisme. 


Tab.ô. 


IDIOTIE. 


Au  point  de  vue  intellectuel,  la  conception  et  l’aper- 
ceplion  sont  nulles  ou  très  faibles.  Certains  idiots  ne  sont 
réveillés  de  leur  obtusion  mentale  que  par  très  peu  de 
sensations,  par  exemple  par  celle  de  la  faim. 

L’ association  des  idées  et  la  mémoire  jouent  dans  leur 
vie  psychique  un  rôle  minime  ;  l’ensemble  de  leurs  idées 
se  rapporte  exclusivement  au  manger.  Il  ne  saurait  être 


Fig.  53.  —  Idiot  complet,  imperfectible. 

question  chez  eux  de  formation  de  jugements,  de  conclu¬ 
sions,  encore  moins  de  conscience  de  leur  personnalité. 

Il  est  également  impossible  de  songer  à  leur  apprendre 
à  parler.  Souvent  ils  sont  frappés  d’une  mutité  complète. 
Quelquefois  ils  profèrent  un  vague  balbutiement  ou  des 
cris.  — -  Beaucoup  d’entre  eux  répètent  des  mots  comme 
des  perroquets,  sans  les  comprendre.  Une  idiote  disait 
continuellement  :  «  Ah  !  oh!  et  bonjour,  bonsoir  ».  Le  vo¬ 
cabulaire  d’une  autre  s’élevait  à  six  mots  :  «  Muik  (musique), 
pain,  donner,  hommes,  cray  (crayon),  lait  ».  L’ articulation 
est,  en  outre,  presque  toujours  défectueuse. 

Parfois  on  observe  des  dispositions  pour  la  musique  : 


204  DÉBILITÉS  MENTALES  CONGÉNITALES. 

Planche  VI.  —  Idiot  atteint  de  porencéphalie.  A  droite,  parésie 
spastique  ;  main  cyanotique  ;  le  sujet  bave.  Pendant  les  attaques 
d’épilepsie,  il  s’est  donné  des  hématomes  des  oreilles. 


les  enfants  marmottent  une  mélodie  ou  bien  balbutient  sur 
un  ton  rythmé. 

Les  mouvements  des  idiots  sont  souvent  tout  à  fait  dé¬ 
sordonnés.  Quelques-uns 
d’entre  eux  ne  peuvent 
môme  pas  apprendre  à  s’as¬ 
seoit;  ils  restent  comme 
des.  poupées  affalés  dans 
tous  les  coins  ;  d’autres 
sontcontinuollomentagités 
et  manifestent  sans  cesse  un 
besoin  de.  remuer  sans  pou¬ 
voir  exécuter  le  mouve¬ 
ment  déterminé  le  plus 
simple,  beaucoup  restent 
la  bouche  ouverte  et  lirent 
la  langue  en  bavant,  comme 
c’est  le  cas  de  l'idiot  repré¬ 
senté  parla  figure  .r>2.  Quel¬ 
ques-uns  oublient  très  ra¬ 
pidement  ce  qu’on  leur  a 
très  péniblement  appris; 
ainsi,  par  exemple,  un  idiot 
cessa  de  marcher  et  ne  put 
plus  que  ramper. 

Les  attitudes  et  les  mou¬ 
vements  désordonnés,  ainsi 
que  les  tics,  sont  très  fré¬ 
quents  chez  les  idiots  (Yoy. 
Fig.  54.  —  Idiotie  avec  tic  fïg.  54).  On  observe  chez 

des  mains.  eux,  en  effet,  des  mouve¬ 

ments  uniformes,  rythmi¬ 
ques  des  membres  du  tronc  ou  de  la  face  :  ils  tapent 
avec  les  pieds,  frappent  avec  les  mains,  balancent  leur 
corps,  font  des  grimaces,  poussent  des  cris  inarticulés. 
Peut-être  faut-il  rattacher  aussi  à  la  catégorie  des  tics 
leurs  mouvements  de  masturbation  instinctive.  Quelques 
idiots  se  donnent  des  coups  et  souvent  se  blessent  gra¬ 
vement  (Voy.  fig.  62).  En  outre,  il  n’est  pas  rare  de  cons- 


Tab.6. 


IDIOTIE. 


205 


tater  chez  eux  des  accidents  nerveux  :  des  crises  épilepti¬ 
formes,  des  paralysies  flasques  ou  accompagnées  de 
contractures,  des  parésies,  des  mouvements  choréiques,  de 
Yalhélose,  du  nystagmus,  du  strabisme.  Toutes  ces  mani¬ 
festations  peuvent  être  bilatérales  ou  unilatérales.  Les 


Fig.  55.  —  Idiotie  profonde  avec  altérations  du  squelette.  Scoliose 
totale.  Le  même  idiot  est  représenté  de  face  à  la  planche  Vil. 

contractures  peuvent  survenir  soit  à  la  suite  des  para¬ 
lysies  spastiques,  soit  par  inactivité  des  muscles  corres¬ 
pondants. 

Les  traits  du  visage  sont  dépourvus  d’expression,  sou¬ 
vent  contractés  par  un  rire  stupide  ou  par  des  grimaces. 
Quelquefois,  cependant,  le  faciès  peut  exprimer  la  peur  ou 


206  DÉBILITÉS  MENTALES  CONGÉNITALES. 

la  colère.  Si  la  grande  majorité  des  idiots  sont  remar¬ 
quables  par  leur  laideur  plastique,  il  arrive  parfois  de 
rencontrer  parmi  eux  des  enfants  qui  ont  une  figure  assez 
jolie  (Voy.  fig.  57). 


sente  par  la  figure  55  et  la  planche  VII. 

Envisagés  au  point  de  vue  de  leurs  manifestations  psy¬ 
chiques  extérieures,  on  peut  dire  que  les  idiots  micro¬ 
céphales  sont  plutôt  excités,  tandis  que  les  hydrocéphales 
sont  généralement  déprimés,  placides. 

Idiots  perfectibles. 

Il  y  a  des  idiots  d’un  degré  un  peu  moins  profond  qui 
parviennent  à  apprendre  à  parler  d’une  façon  plus  ou 


Ta  b.  7 


IDIOTS  PERFECTIBLES. 


207 


moins  rudimentaire,  ce  qui  permet  jusqu’à  un  certain 
point  de  les  comprendre  et  de  se  faire  comprendre  d’eux. 
A  cet  égard,  on  peut  distinguer  deux  formes:  l’une  torpide, 
apathique;  l’autre  versatile,  excitée.  Les  idiots  de  ces 
groupes  perçoivent  et  retiennent  dans  leur  mémoire  un 
plus  grand  nombre  d’impressions,  mais  ils  sont  complè¬ 
tement  incapables  de  transformer  ces  dernières  en  idées. 
Ce  sont  les  instincts  de  la  vie  végétative  qui  prédominent 


Fig.  57.  —  Idiotie.  Petite  fille  aux  traits  relativement  réguliers. 

Strabisme. 

surtout  chez  eux  :  manger,  boire,  et  cela  souvent  sans 
limite.  L’ onanisme  instinctif  est  également  fréquent  chez 
eux.  Des  sentiments  plus  compliqués,  tels  que  la  reconnais¬ 
sance,  la  tristesse,  leur  sont  le  plus  souvent  inconnus. 
Pourtant,  les  idiots  de  cette  catégorie  rient  souvent  quand 
ils  mangent  ou  quand  ils  regardent  des  couleurs  vives,  ou 
quand  ils  entendent  des  sons  forts  ;  de  même,  ils  crient 
quand  on  les  lave.  Ils  sont  capables  d’apprendre  à  se  tenir 
debout,  à  marcher,  parfois  même  à  s’habiller  plus  ou  moins 
seuls.  On  en  voit  même  qui  apprennent  quelques  travaux 


208  DÉBILITÉS  MENTALES  CONGÉNITALES. 

très  simples,  comme  de  tresser  de  la  paille  ou  garder  les 
oies.  La  faculté  de  la  parole  se  manifeste  généralement- 
très  tard,  rarement  avant  la  cinquième  année,  quelque¬ 
fois  vers  l’âge  de  huit .  ans  seulement.  Quelques-uns 
d’entre  ces  idiots  acquièrent  un  petit  vocabulaire,  mais 
déforment  tel  ou  tel  mot  ;  d’autres  articulent  d’une  ma- 


Fig.  58.  —  Idiotie  perfectible. 

nière  défectueuse,  en  prononçant  les  consonnes  à  faux,  ou 
en  omettant  des  syllabes?  Le  bégaiement  est  très  fréquent 
chez  eux.  La  construction  de  la  phrase  est  la  plupart  du 
temps  rudimentaire.  Le  sens  des  paroles  prononcées  n’est 
pas  toujours  compris.  Les  réponses  ne  s’accordent  pas 
souvent  avec  les  questions  posées  et  se  rapportent  plutôt 
à  une  question  qui  a  été  posée  bien  auparavant.  Beau¬ 
coup  d’idiots,  comme  c’est  le  cas  de  la  jeune  fille  que 
représente  la  figure  58,  apprennent  facilement  par  cœur  et 


IMBÉCILLITÉ.  209 

retiennent  souvent  dans  leur  mémoire  de  grandes  poésies, 
ainsi  que  de  longues  séries 'de  nombres;  tout  cela  sans 
comprendre  le  sens  de  ce  qu’ils  récitent.  Fréquemment,  le 
développement  intellectuel  s’arrête  dès  la  huitième  ou  la 
dixième  année  de  la  vie,  alors  que  le  développement  des 
sentiments  affectifs  continue  à  se  faire  pendant  quelque 
temps,  pour  ne  s’arrêter  que  plus  tard.  Un  revirement  ra¬ 
dical  se  produit  dans  certains  cas  au  moment  de  la 
puberté. 

Les  idiols  apathiques  restent  assis  toute  la  journée  avec 
un  air  hébété,  absorbé.  C’est  à  grand’peine  qu’on  peut 
éveiller  leur  attention  ;  ils  sont  comme  figés,  incapables 
d’émettre  qnë  autre  idée  que  celle  qu’ils  ont  par  hasard 
perçue.  Leurs  gestes  sont  uniformes  et  l’humeur  est 
presque  toujours  indifférente,  à  moins  qu’elle  ne  respire  le 
bien-être,  la  béatitude  stupide. 

Les  idiots  excités  manifestent  une  attention  plus  rapide, 
mais  impossible  d’ordinaire  à  être  fixée  ( aprosexie ).  Ils 
divaguent  et  oublient  d’un  instant  à  l’autre  ce  qu’ils  vien¬ 
nent  de  dire.  Leur  humeur  varie  souvent  et  va  sans  rime 
ni  raison  de  la  gaieté  à  l’irritation  et  aux  larmes.  Ils  sont 
toujours  à  l’état  d’agitation  :  courent  çà  et  là,  applau¬ 
dissent,  rient,  grimacent.  Ce  sont  ce  qu’on  appelle 
d’«  éternels  bavards  ».  Ils  se  fourrent  toutes  sortes  de 
choses  dans  la  bouche.  Ils  montrent  une  tendance  à  Limi¬ 
tation.  Assez  souvent  ils  deviennent  un  danger  public  par 
des  incendies  ou  des  viols  qu’ils  commettent  sans  savoir 
pourquoi.  Il  se  produit  parfois  dans  leur  état  cœnesthé- 
tique  des  oscillations  périodiques.  Les  hallucinations  et 
les  idées  délirantes  sont  très  rares  chez  eux. 

Imbécillité. 

Dès  qu’il  n’existe  pas  de  troubles  trop  importants  du 
côté  des  organes  des  sens,  des  fonctions  motrices  et  de 
la  faculté  du  langage,  dès  qu’il  devient  possible  de  tenter 
un  enseignement  ou  une  éducation,  nous  désignons  la 
faiblesse  congénitale  de  l’intelligence  sous  le  nom 
d'imbécillité.  En  pareil  cas,  la  perception  d’impressions 
extérieures  est  très  souvent  bonne.  Ce  qui  est  surtout  mé¬ 
diocre,  c’est  l’attention  active  et  l’élaboration  d’idées.  La 
mensuration  psychologique  montre,  d’après  Wrescliner, 
que  la  marche  de  l’association  des  idées  est  ralentie  déplus 
WEYGANnT.  —  Atlas-manuel  de  Psychiatrie.  14 


2i0  débilités  Mentales  congénitales. 

du  double  par  rapport  à  l’état  normal.  La  mémoire  des  im¬ 
béciles  représente  comme  force  la  moitié  de  ce  qu’elle  est 
chez  les  enfants  normaux.  Cependant,  chez  certains 
imbéciles  on  constate  un  développement  exclusif  de  la  -  . 
mémoire  tantôt  pour  le  calcul,  tantôt  pour  l’étude  de 
langues  étrangères,  tantôt  pour  la  musique.  Là  où  la 
lacune  se  montre  chez  eux  très  grande,  c’est  dans  la  fa¬ 
culté  de  raisonnement,  dans  la  recherche  d’une  conclusion. 
Aussi,  cette  lacune  de  leur  intelligence  se  manifeste-t-elle  :•$ 
d’une  manière  particulièrement  nette  dans  le  calcul. 

Il  est  rare  qu’ils  puissent  compter  au  delà  de  100.  Quelques-  '"S 
uns  peuvent  additionner  sur  leurs  doigts  ou  sur  des  objets 
concrets,  mais  non  pas  de  tété.  La  table  des  multiplica¬ 
tions  peut  encore  se  fixer  par  un  exercice  de  la  mémoire,  Æ 
mais  les  soustractions  et  les  divisions  sont  toujours  ii 
beaucoup  plus  défectueuses.  Quand  un  imbécile  a  répondu  9 
que  34-4  font  7,  il  est  souvent  incapable  de.  dire  combien 
font  4  4-3. 

Comme  pour  les  idiots,  on  peut  diviser  les'  imbéciles>  .9 
d’après  le  développement  de  leur  volonté  et  de  leur  acti- .  ® 
vité  mentale,  en  deux  groupes  les  passifs  ou  apathiques 
et  les  actifs  ou  excités. 

Les  imbéciles  passifs  sont  indifférents,  le  plus  souvent  9 
d’une  humeur  niaisement  gaie.  Ils  deviennent  rarement  dp' 
gênants;  ils  se  laissent  diriger  pour  toutes  sortes  d’occu-.^B 
pations,  mais  ne  peuvent  travailler  d’une  manière  indé-:^H 
pendante.  Beaucoup  d’entre  eux  sont  paresseux,  aiment 
à  rester  au  lit,  promettent  toujours  de  commencer  leur 
tâche  le  lendemain,  ou  bien  laissent  de  côté  le  travail  ■*’ 
commencé.  Les  troubles  sensoriels  et  les  idées  délirantes  .fl 
sont,  chez  eux,  assez'rares. 

Les  imbéciles  actifs  sont  attentifs,  mais  leur  attention  9 
se  lasse  vite.  Des  éléments  mal  ou  point  coordonnés  com-  8 
posent  leur  intelligence,  et  leurs  idées  sont  très  confuses.  Il 
Il  serait  inutile  de  leur  demander  des  notions  abstraites. 
Leur  mémoire  est  souvent  infidèle  ;  des  faits  imaginaires  & 
se  mêlent  aux  souvenirs  exacts.  Souvent  ils  ont  des  idées  '  f 
baroques,  très  tenaces.  Un  imbécile,  par  exemple,  portait 
toujours  sur  lui  trois  livres  :  le  premier  traitait  des  songes,  H 
un  autre  était  un  volume  de  contes,  le  troisième  contenait 
le  code  pénal.  Ils  sont  capables  d’apprendre  un  peu  de  cal-  S 
cul,  quelques  dates  d’histoire,  quelques  faits  de  géogra-  -fl 
phie,  quelques  bribes  de  langues  étrangères.  Souvent  ils 


MORAL  INSAMTY. 


211 


parlent  avec  facilité,  mais  radotent  et  le  fond  de  leurs 
conversations  est  très  pauvre.  Au  point  de  vue  de  leur 
état  cœnesthétique,  ils  sont  généralement  gais,  mais  sou¬ 
vent  changeants.  Leurs  sentiments  affectifs  sont  instables. 
Ils  sont  incapables  d’une  sympathie  basée  sur  la  réflexion, 
ni  d’amitié,  ni  d’amour  pour  leurs  parents,  ni  de  recon¬ 
naissance,  ni  de  repentir.  Ils  suivent  toujours  leurs  ins¬ 
tincts,  avec  un  égoïsme  absolu,  sans  égards  pour  personne. 


Fig.  59.  —  Imbécillité.  Face  asymétrique. 

[Ces  malades  sont  donc,  comme  le  dit  Sollier,  des  êtres 
antisociaux,  tandis  que  les  idiots  et  les  imbéciles  à  forme 
apathique  sont  des  êtres  asociaux .] 


Moral  insanity. 

En  1819,  Grohmann  a  soulevé  le  problème  de  l’idiotie  et 
de  la  folie  morales.  Puis  en  1835,  Prichard  a  décrit  comme 
une  entité  morbide  la  «  moral  insanity  ».  Aujourd’hui, 
on  a  abandonné  cette  manière  d’envisager  ce  syndrome. 
Dans  beaucoup  de  psychoses,  l’intelligence  et  la  mémoire 
peuvent  se  maintenir  en  très  bon  état,  tandis  que  les  émo¬ 
tions  et  les  instincts  sont  particulièrement  anormaux.  De 
là,  des  conflits  avec  la  loi  et  les  mœurs,  comme  cela 
s’observe,  par  exemple,  dans  l’alcoolisme,  dans  certaines 


212  DÉBILITÉS  MENTALES  CONGÉNITALES. 

formes  d’excitation  maniaque,  dans  la  démence  précoce. 
En  outre,  on  trouve  des  enfants  dont  les  sensations  n’évo¬ 
quent  pas  chez  eux  de  sentiments  affectifs  et  émotifs 
normaux.  Déjà  à  l’état  normal,  le  développement  intellec¬ 
tuel  et  affectif  de  la  vie  psychique  présente  souvent  de 
grandes  différences,  ce  qui  fait  qu’on  dit  d’un  tel  que  c’est 
un  homme  «  de  tête  »  et  d’un  tel  autre  que  c’est  un  homme 
«  de  cœur  » .  Chez  l’un  prédomine  le  raisonnement  ;  l’autre  se 
guide  plutôt  par  les  sentiments.  Il  y  a  des  enfants  qui,  par 
insuffisance  de  développement  de  leurs  sentiments  affectifs, 
tourmentent  les  animaux,  commettent  des  tours  d’une  ruse 
ou  d’une  cruauté  raffinées,  mentent,  sont  entêtés.  Si  plus 
tard  ces  enfants  sont  livrés  à  eux-mêmes,  s’ils  sont  exposés 
à  l’alcoolisme  et  à  tous  les  dangers  d’une  vie  irrégulière,  ils 
ne  tardent  pas  à  entrer  en  conflit  avec  les  lois  :  les  uns 
deviennent  des  vagabonds;  les  autres,  les  jeunes  filles,  se 
livrent  à  la  prostitution;  les  plus  agités  d’entre  eux  com¬ 
mettent  de  grands  crimes.  Autrefois,  on  voulait,  d’après 
ces  diverses  tendances  anormales  de  la  vie  émotive  et  ins¬ 
tinctive,  édifier  autant  de  «  maladies  »  spéciales  et  l’on 
décrivait  :  la  kleptomanie,  la  pyromanie,  la  manie  de  la 
diffamation,  du  meurtre,  en  un  mot,  toutes  les  soi-disant 
«  monomanies  ».  Aujourd’hui,  nous  rangeons  de  pareilles 
manifestations  parmi  les  symptômes  d’un  état  morbide 
qui  peut  s’observer  dans  diverses  psychoses,  mais  plus 
spécialement  dans  l’imbécillité.  II  faut  noter  que  les  délits 
d’ordre  sexuel  sont  fréquemment  des  signes  d’imbécillité 
ou  d’une  autre  anomalie  intellectuelle.  Nous  ne  pouvons 
guère  examiner  ici,  à  ce  propos,  la  question  du  criminel 
héréditaire,  car  cela  nous  entraînerait  trop  loin.  Remar¬ 
quons  seulement  que  l’opinion  d’après  laquelle  le  prin¬ 
cipe  absolu  de  la  psychiatrie  est  de  considérer  la  plupart 
des  graves  délits  comme  des  symptômes  d’une  affection 
mentale,  est  complètement  erronée.  La  psychiatrie  exige, 
au  contraire,  que  chaque  cas  soit  examiné  individuel¬ 
lement.  Ce  n’est  qu’après  cet  examen  qu’elle  permet  de 
décider  si  un  délit  est  en  môme  temps  le  symptôme  d’une 
psychose.  Et  alors  cette  dernière  est  démontrée  à  l’aide 
d’autres  symptômes  qui  l’établissent  avec  certitude,  avec 
toutes  les  garanties  possibles  d’un  diagnostic  scientifique. 
(Voy.  à  ce  sujet  le  chapitre  xi). 


DÉBILITÉ  mentale. 


213 


Débilité  mentale. 

Les  enfants  atteints  de  la  forme  la  plus  légère  de  la 
débilité  mentale  congénitale  peuvent  bien  atteindre  un 
certain  degré  d’instruction.  Seulement  cette  instruction  ne 
peut  être  poursuivie  en  commun  avec  les  enfants  nor¬ 
maux  ;  aussi  a-t-elle  besoin  d’être  faite  dans  des  classes 
spéciales. 

Les  cas  les  plus  marqués  sont  ceux  où  la  faiblesse  intel¬ 
lectuelle  porte  surtout  sur  le  calcul. 


Fig.  60.  —  Type  de  débile  intellectuel  qui  a  eu,  en  prison, 
un  accès  léger  de  délire  hallucinatoire. 

D’autres  débiles  calculent  bien,  mais  leur  jugement  est 
faible  ou  bien  ils  n’ont  aucune  imagination,  ne  peuvent 
former  le  moindre  projet,  ni  écrire  une  lettre.  Quelquefois, 
on  constate  chez  ces  débiles  des  troubles  de  la  pronon¬ 
ciation. 

Pour  quelques-uns  d’entre  eux,  la  débilité  mentale  se 
manifeste  surtout  dans  les  domaines  affectif  et  psychomo¬ 
teur.  Comme  enfants,  ils  ne  comprennent  aucun  jeu, 
ou  bien  sont  violents  ;  d’autres,  au  contraire,  sont  apa¬ 
thiques  au  plus  haut  degré  ;  quelques-uns  présentent  des 
goûts  bizarres,  ou  forment  des  projets  fantastiques  sans 
jamais  les  exécuter.  On  remarque  surtout  chez  eux  un 
manque  d’équilibre  et  une  malformation  du  caractère. 


214  DÉBILITÉS  MENTALES  CONGÉNITALES. 

Ces  divers  symptômes,  auxquels  l’hystérie  s’associe  très 
souvent,  sont  parfois  les  avant-coureurs  d’une  psychose 
ultérieure  et  ne  se  distinguent  guère  clairement  des  états 
mentaux  observés  chez  les  dégénérés  (Voy.  chap.  xm). 

Le  développement  intellectuel  d’un  certain  nombre  d’en¬ 
fants  débiles  et  psychopathiques  est  souvent  compromis 
ou  entravé  par  un  état  morbide  somatique,  comme  la  scro¬ 
fule,  l’anémie,  les  troubles  respiratoires  dus  à  l’asthme, 
au  gonflement  des  amygdales,  aux  végétations  adénoïdes; 
parfois  aussi,  par  des  vers  intestinaux. 

Diagnostic.  —  Tout  d’abord  la  débilité  mentale  hérédi¬ 
taire  ou  congénitale  doit  être  établie  par  un  diagnostic 
différentiel  très  sévère.  On  peut  observer  au  cours  de  la 
première  enfance  d’autres  psychoses  (Emminghaus)  liées, 
par  exemple,  à  la  paralysie  infantile,  comme  cela  se  voit 
principalement  dans  la  syphilis  héréditaire.  II  peut  par¬ 
fois  se  produire  aussi  une  agitation  maniaque  et  de  véri¬ 
tables  psychoses  à  l’occasion  de  l’épilepsie  ou  de  l’hysté¬ 
rie  et  môme  (par  la  faute  d’éducateurs  ignorants)  des  accès 
de  delirium  tremens.  Au  cours  des  névroses  telles  que  la 
chorée,  la  maladie  de  Basedow,  l’état  mental  de  l’enfant 
peut  également  s’altérer.  Les  délires  fébriles  ne  sont  pas 
rares  non  plus,  et  cela  au  cours  des  plus  légères  affections 
des  premières  années  de  la  vie.  A  partir  de  la  douzième 
année,  on  peut  observer  la  démence  précoce,  principale¬ 
ment  sous  ses  formes  héboïde  et  hébéphrénique,  avec  des 
tics,  la  suggestibilité,  et.  surtout  le  négativisme.  C’est 
surtout  dans  les  premières  années  de  la  vie  que  le  dia- 
gnostic  est  difficile.  Comme  points  de  repère,  importants, 
il  faut  signaler  la  mobilité  désordonnée  de  la  langue  ou 
l’habitude  de  laisser  celle-ci  pendre  hors  de  la  bouche,  et 
aussi  la  difficulté  d’apprendre  à  parler  (Voy.  fig.  61). 

•  Une  fois  que  le  diagnostic  de  la  débilité  mentale  hérédi¬ 
taire  ou  congénitale  est  établi  d’une  manière  certaine,  il 
faut  rechercher  ensuite  :  1°  les  conditions  anatomiques  de 
cette  débilité  :  encéphalite  de  la  première  enfance,  poren- 
céphalie,  hydrocéphalie,  bien  que  souvent,  pourtant,  la 
lésion  anatomique  seule  ne  suffise  point  pour  constituer 
sûrement  la  cause  première  du  trouble  mental  ;  2°  le  degré 
de  l’idiotie,  de  l’imbécillité  ou  de  la  débilité  mentale,  ce 
qui  permet  de  déterminer  jusqu’à  quel  point  une  amélio¬ 
ration  est  possible. 

Le  questionnaire  adopté  doit  permettre  un  examen 


215 


DÉBILITÉ  MENTALK. 

rapide  du  sujet  sur  ses  connaissances  acquises  et  ses  idées 
personnelles.  L’interrogatoire  doit  porter  sur  les  per¬ 
sonnes  de  l’entourage,  les  dates,  les  adresses,  les  petits 
problèmes  de  calcul,  les  événements  courants  de  la  vie,  les 


langue  continuelleinent  hors  de  la  bouche. 

notions  les  plus  élémentaires  sur  l’espace,  le  temps,  la 
religion,  l’histoire,  la  géographie,  la  vie  sociale,  la  mon¬ 
naie,  le  commerce,  l’art,  la  morale.  Un  livre  d’images  offre 
aussi  un  excellent  moyen  d’examen  :  le  sujet  doit  en  nom¬ 
mer  et  expliquer  les  illustrations.  Sur  97  images  pré¬ 
sentées  à  trois  frères  atteints  de  débilité  mentale,  l’un  en 


216  DÉBILITÉS  MENTALES  CONGÉNITALES. 

a  reconnu  29,  un  autre  32,  le  troisième  n’en  a  reconnu 
que  9.  Parmi  les  réponses  fausses,  il  s’en  trouvait  qui  pré¬ 
sentaient  des  traces  de  justesse  ;  ainsi  l’un  nommait 
purement  et  simplement  vautour  toute  espèce  d’oiseaux, 
sans  se  préoccuper  si  c’était  un  canard,  une  cigogne, 
un  aigle  ou  un  perroquet.  Lorsque  la  débilité  mentale 
est  très  faiblement  accusée,  une  longue  observation  ainsi 
qu’une  grande  sagacité  pédagogique  sont  nécessaires 
pour  arriver  à  formuler  un  diagnostic  exact. 

Pronostic.  —  Il  est  rare  que  les  idiots  arrivent  à  un 
âge  avancé,  quoique,  d’autre  part,  la  mort  par  une  lésion, 
cérébrale  analogue  à  celle  qu’on  observe  dans  l’idiotie 
amaurotique  familiale  de  Sachs  soit  également  un  fait 
rare.  On  admet  généralement  que  48,6  p.  100  des  idiots 
meurent  dans  les  asiles  de  tuberculose  pulmonaire. 
Sur  385  enfants  idiots  et  débiles  traités  à  Stetten,  il  en  est 
mort  11p.  100  dans  l’espace  de  huit  ans,  20  p.  100  durent 
rester  à  l’asile,  18  p.  100  furent  mis  en  liberté  sans 
amélioration,  31  p.  100  furent  renvoyés  améliorés,  au 
point  de  pouvoir,  sans  danger,  être  traités  au  dehors; 
20  p.  100  furent  très  améliorés  :  ils  purent  étudier  avec  suc¬ 
cès  dans  une  école  destinée  à  des  enfants  normaux  et 
apprendre  un  métier  leur  permettant  jusqu’à  un  certain 
point  de  pourvoir  à  leur  entretien.  [Les  conditions  qui 
influent  d’une  façon  défavorable  sur  l’éducabilité  des 
idiots  sont  :  l’extrême  émotivité  (Jules  Voisin),  le  gâtisme 
incurable  et  les  attaques  comitiales  fréquentes.  L’éduca¬ 
tion  faite  avec  soin  profite  aux  catégories  suivantes  : 
idiots  par  lésion  acquise,  débiles;  arriérés  dociles,  en¬ 
fants  abrutis  par  défaut  d’éducation  (les  wolfs-boys ).] 

Traitement.  —  Sur  les  moyens  préventifs,  voyez  le 
chapitre  x. 

Le  traitement  pathogénique  ou  étiologique,  d’ailleurs 
rarement  applicable,  est  dirigé  principalement  contre  la 
syphilis  héréditaire,  la  tuberculose  et  le  rachitisme. 

Lannelongue  proposa,  contre  la  microcéphalie,  une 
opération  tendant  à  écarter  quelques  sutures  osseuses  du 
crâne,  pour  donner  plus  d’espace  au  cerveau  et  lui  per¬ 
mettre  un  développement  plus  actif.  L’opération  a  été 
exécutée  plus  de  200  fois,  avec  17,24  p.  100  de  termi¬ 
naison  léthale.  On  n’a  pas  signalé  un  seul  cas  de  gué¬ 
rison. 

L’amélioration  constatée  dans  38,42  p.  100  des  cas  doit 


DÉBILITÉ  MENTALE. 


plutôt  être  attribuée  aux  soins  médico- pédagogiques  in¬ 
tensifs  prodigués  aux  enfants  opérés. 


Fig.  62.  —  Idiotie.  —  Enfant  de  quatre  ans,  après  la  craniectomie 
de  Lannelongue.  La  section  d’os  du  crâne  a  été  faite  dans  le  sens 
de  la  raie  visible  sur  la  tête  de  l’enfant.  État  resté  le  même  ; 
le  malade  a  des  tics  et  se  frappe  la  tête  comme  avant  l’opération. 
Il  bave.  Lanugo  persistant  sur  la  région  dorsale. 


L’hypothèse  en  vertu  de  laquelle  ces  opérations  ont  été 
pratiquées  est  malheureusement  erronée  ;  car  la  petitesse 
du  cerveau  est  non  pas  une  conséquence,  mais  une  cause 
de  la  petitesse  du  crâne.  L’ossification  prématurée  des 


218  DÉBILITÉS  MENTALES  CONGÉNITALES. 

sutures  chez  les  idiots  juvéniles  est  un  fait  extraordinai¬ 
rement  rare.  [Sur  350  crânes  d’idiots,  Bourneville  ne  l’a 
pas  observée  une  seule  fois.] 

Dans  l’hydrocéphalie  aiguë,  on  a  essayé  défaire  la  ponc¬ 
tion  des  ventricules  cérébraux.  On  n’a  obtenu  qu’un  résul¬ 
tat  momentané,  purement  symptomatique  ;  la  pression  du 
cerveau  diminuait  pour  augmenter  ensuite  en  même  temps 
que  continuait  le  processus  exsudatif. 

Aü  point  de  vue  somatique,  on  peut  intervenir  avec  suc¬ 
cès  contre  les  vices  de  conformation  comme  les  becs-de- 
lièvre,  contre  les  végétations  adénoïdes,  les  troubles  diges¬ 
tifs,  le  gâtisme,  les  escarres.  Les  sujets  qui  urinent  au  lit  ne 
doivent  recevoir  le  soir  que  des  aliments  secs.  En  cas  d’ona¬ 
nisme,  il  faut  songer  au  traitement  des  vers  intestinaux, 
du  phimosis  et  d’autres  causes  morbides  locales;  il  faut 
essayer  ensuite  les  bains  froids,  les  bromures,  la  lupuline. 
Contre  l’agitation,  on  a  recommandé  les  bromures,  la 
scopolamine.  Les  convulsions  sont  traitées  comme  dans 
l’épilepsie. 

Le  traitement  des  organes  des  sens  des  idiots  et  débiles 
constitue  un  autre  problème  important  à  résoudre. 

Le  rôle  essentiel  de  la  thérapeutique  appartient  ici  à  la 
pédagogie,  et  ce  rôle  est  d’autant  plus  grand  que  le  degré 
mental  de  l’enfant  est  plus  élevé.  Avant  tout,  il  faut  arriver 
à  développer  l’attention  de  l’enfant  en  éveillant  chez  lui 
de  vives  impressions  sensorielles.  Souvent,  l’éducateur  doit 
consacrer  une  heure  par  jour  pour  apprendre  à  l’enfant  à 
manger.  On  développe  la  motilité  du  sujet  en  l’exerçant  à 
marcher,  à  se  tenir'  debout,  à  monter  des  escaliers.  Pour 
exercer  les  mains,  on  se  sert  d’un  appareil  dans  lequel  les 
doigts  s’habituent  à  boutonner  et  à  nouer.  L’exercice  le 
plus  important  est  celui  de  la  parole.  De  bonne  heure 
chaque  objet  doit  être  associé  avec  une  image  acoustique 
et  une  image  verbale  motrice.  Par  exemple,  aux  repas  on 
montrera  etl’on  nommera  lafoürchetté,  et  l’enfant  répétera 
ce  mot  plusieurs  fois;  au  lavabo,  on  lui  montrera  et  nom¬ 
mera  l’éponge,  et  il  s’exercera  à  dire  le  même  mot.  Les 
habitudes  vicieuses  demandent,  pour  être  corrigées,  énor¬ 
mément  de  patience.  L’enseignement  proprement  dit  — 
abstraction  faite  des  exercices  du  langage  —  doit  procé¬ 
der  parla  méthode  de  l’intuition  que  l’on  pratique  le  plus 
possible  sur  des  objets  usuels  en  nature  ;  on  présente  à 
l’enfant  des  ustensiles  réels  de  ménage,  des  vrais  aliments. 


DÉBILITÉ  MENTALE. 


219 


Il  est  nécessaire  aussi  de  se  servir  pour  la  démonstration 
d’une  collection  d’objets  :  modèles,  images.  L’enfant 
doit  parvenir  à  la  compréhension  d’un  objet  par  un 


Fig.  63.  —  Un  jeu  d’épicerie  pour  enfants  atteints  d’idiotie. 

effort  personnel;  cela  est  facile,  par  exemple,  au  cours 
des  promenades  au  jardin  ou  dans  les  champs.  En  même 
temps,  on  essaie  de  développer  chez  lui  des  notions  abs¬ 
traites,  comme  :  la  cause,  l’effet,  le  but.  Ainsi,  lorsque  l’en¬ 
fant  a  faim,  on  l’envoie  chercher  du  pain;  on  lui  fait  en- 


220  DÉBILITÉS  MENTALES  CONGÉNITALES. 

suite  comprendre  qu’il  faut  aller  chercher  le  pain  chez  le 
boulanger  ;  que  le  pain  se  fait  avec  de  la  farine  provenant 
du  blé  ;  qu’il  faut  donner  de  l’argent  en  échange  du  pain, 
et  que  l’argent' est  gagné  par  le  travail.  Le  directeur 
Herberich  a  imaginé  un  moyen  pratique  d’instruction  en 
organisant  dans  son  établissement  une  «  épicerie  enfan¬ 
tine  »,  où  l’enfant,  tout  en  jouant,  peut  acquérir  les  notions 
de  marchandises,  de  monnaies,  de  mesures  et  de  poids 
(Voy.  fig.  63).  On  exerce  le  sens  des  formes  au  moyen  de 
modèles,  de  bâtonnets,  d’anneaux,  de  tablettes.  . 

C’est  à  peine  si  un  dixième  des  imbéciles  apprend  à  lire 
passablement;  la  plupart  ne  parviennent  qu’à  épeler,  tout 
ait  plus  à  lire  les  syllabes.  Les  uns  apprennent  plus  facile¬ 
ment  à  comprendre  le  sens  d’un  mot,  les  autres  à  le  pro¬ 
noncer.  Le  calcul  est  ce  qui  présente  le  plus  de  difficultés. 
Pour  l’enseigner,  on  se  sert  d’objets  concrets,  tels  que.de 
petites  boules;  on  imagine  des  achats  ou  des  échanges. 

Le  chant  et  la  gymnastique  s’apprennent  assez  facilement. 

Le  plus  difficile  est  d’agir  sur  la  sphère  de  la  volonté  et 
des  sentiments  affectifs.  La  plupart  du  temps  on  n’obtient 
des  enfants  qu’un  attachement  très  médiocre. 

On  les  habitue  peu  à  peu  à  la  propreté  et  à  la  discipline, 
et  pour  cela  il  faut  éviter  toute  punition  corporelle  qui  ne 
sert  à  rien. 

De  très  bonne  heure  on  doit  exercer  l’habileté  des 
doigts  par  des  travaux  de  cuisine  ou  d’aiguille  pour  les 
filles  et  toutes  sortes  de  métiers  manuels  pour  les  garçons. 
La  vannerie,  par  exemple,  s’apprend  facilement  et  a  déjà 
servi  de  gagne-pain  à  beaucoup  de  ces  enfants  sortis  de 
l’établissement.  La  figure  64  présente  deux  idiots  considé¬ 
rablement  améliorés  parla  méthode  médico-pédagogique. 

La  grande  majorité  des  idiots  et  des  imbéciles  ne  peut 
être  efficacement  traitée  dans  la  famille.  Il  est  diffi¬ 
cile  de  trouver  une  personne  capable  de  leur  donner  des 
soins  et  une  éducation  appropriés.  De  plus,  l’impression 
qu’ils  produisent  sur  leur  entourage,  en  particulier  sur 
leurs  frères  et  sœurs  normaux,  est  très  mauvaise.  Il  existe 
en  Allemagne  environ  quatre-vingts  établissements  pour 
idiots  et  imbéciles,  dont  douze  à  peine  sont  publics  ;  les 
autres  sont  des  fondations  privées  appartenant  à  des 
sociétés  philanthropiques,  à  des  maisons  religieuses  ou  à 
des  particuliers,  médecins  ou  pédagogues.  Certaines  de 
ces  maisons  reçoivent  des  centaines  d’enfants;  d’autres 


DÉBILITÉ  MENTALE.  221 

ne  forment  qu’un  petit  cercle  sur  le  mode  familial.  Il 
serait  utile  que  l’État  organisât  de  son  côté,  pour  les  en- 


Fig.  64.  —  Élèves  d'une  école  pour  idiots  et  imbéciles.  Les  deux 
portraits  isolés  marqués  d’un  *  sont  ceux  d’enfants  considéra¬ 
blement  améliorés  au  point  de  vue  intellectuel.  (Figure  d’après 
Schmid-Monnard.) 

l'ants  de  ce  genre,  un  plus  grand  nombre  d’asiles  placés 
sous  la  direction  des  médecins. 

Idiotie  et  imbécillité  au  point  de  vue  médico-légal. 

La  criminalité  des  idiots  et  surtout  des  imbéciles  est 
considérable,  ainsi  que  nous  l’avons  indiqué  en  étudiant 


222  DÉBILITÉS  MENTALES  CONGÉNITALES. 

la«  moral  insanity».  Les  expertises  relatives  à  des  idiots 
sont  généralement  faciles;  les  imbéciles  présentent  à  ce 
point  de  vue  plus  de  difficultés,  à  ..cause  des  troubles 
d’ordre  affectif  qui  sont  souvent  prédominants.  Cependant, 
on  aura  des  données  plus  certaines  en  reconstituant  tout 
le  passé,  héréditaire  et  personnel,  du  sujet,  etl’on  trouvera, 
en  particulier  dans  les  divers  certificats  d’écoles,  de  pré- 


Fig.  65.  —  Temps  passé  par  un  imbécile  alternativement  dans  les 
maisons  de  correction,  les  hôpitaux  et  les  asiles  d’aliénés  pendant 
vingt-neuf  mois,  à  différentes  dates,  de  mars  1897  à  juillet  1899. 
Les  espaces  en  noir  indiquent  le  temps  passé  dans  les  prisons  ; 
les  places  rayées  H®  marquent  le  temps  passé  dans  les  hôpitaux 
généraux  et  les  places  marquées  en  lignes  croisées!!®  montrent 
le  temps  passé  dans  les  asiles  d’aliénés. 

cieuses  indications.  Parmi  les  nombreux  délits  commis  par 
des  imbéciles,  citons  surtout  celui  de  l’insubordination 
pendant  le  service  militaire,  qui  constitue  souvent  la  pre¬ 
mière  indication  mettant  en  doute  la  santé  intellectuelle 
du  sujet.  La  biographie  de  nombreux  imbéciles  n’est 
qu’une  suite  d’internements  où  la  prison  alterne  avec 
l’asile  d’aliénés  (Voy.  fig.  65). 

[Les  contestations  médico-légales  se  produisent  le  plus 


DÉGÉNÉRÉS. 


223 


souvent  à  l’occasion  des  crimes  et  des  délits  commis  par 
des  individus  atteints  d’imbécillité  à  un  faible  degré.  Nom¬ 
breux  sont  en  effçt.ies  imbéciles  de  cette  catégorie  qui 
sont  arrêtés  pour  vagabondage,  outrage  ou  rébellion  aux 
agents  de  la  force  publique,  attentats  à  la  pudeur,  vol, 
incendié,  viol.  Ces  individus  sont  poursuivis  judiciaire¬ 
ment  et  très  fréquemment  condamnés  comme  des  sujets 
d’intelligence  normale.  Leur  état  d’infériorité  mentale 
passe  inaperçu,  faute  d’examen  spécial  qui  n’aurait  pas 
manqué  de  démontrer  tout  ce  que  leur  esprit  présente 
d’insuffisant  et  tout  ce  que  leur  corps  offre  en  fait  de  mal¬ 
formations  ou  d’arrêts  de  développement  indiquant  indi¬ 
rectement  une  mauvaise  organisation  de  leur  système 
nerveux.  Plus  complexes  encore  au  point  de  vue  médico- 
légal  sont  les  cas  d’imbécillité  à  laquelle  vient  s’ajouter 
une  intoxication  transitoire  ou  permanente,  un  délire 
plus  ou  moins  confus  ou  systématisé,  avec  ou  sans  hallu¬ 
cinations.  L’expert  est  obligé  en  pareil  cas  d’examiner  à 
part  chacun  des  états  pathologiques,  pourchercher  ensuite 
l’influence  qu’ils  ont  pu  exercer  mutuellement  l’un  sur 
l’autre,  ainsi  que  lesi  conséquences  de  leur  action  combi¬ 
née  pour  la  responsabilité  pénale  du  sujet.]  ■ 


XIII.  -  FOLIE  DES  DÉGÉNÉRÉS 

La  débilité  mentale  congénitale  intercepte  dès  le  début 
de  laviepsychiquele  développement  intégral  d’une  person¬ 
nalité.  L’homme  qui  en  est  atteint  doit  être  classé  dès  son 
enfance  parmi  les  êtres  intellectuellement  invalides,  et  d’or¬ 
dinaire  même  il  passe  toute  sa  jeunesse  dans  un  asile 
d’idiots.  Nous  avons  maintenant  à  parler  d’un  autre  groupe 
d’individus  psychiquement  anormaux  dont  le  développe¬ 
ment  physique  et  intellectuel  s’est  fait  d’une  façon  satisfai¬ 
sante,  mais  dont  la  personnalité  psychique  s’écarte  de  1  a 
normale  dès  les  premières  années  de  la  vie,  et  cela  dans 
un  sens  plutôt  défavorable.  Ce  sont,  en  un  mot,  des  êtres 
déviés,  au  point  de  vue  psychique,  du  type  moyen  nor¬ 
mal  des  hommes,  des  êtres  dits  «  dégénérés  »  qui,  géné¬ 
ralement,  n’ont  pas  besoin  d’être  internés,  à  moins  qu’on 
ne  soit  obligé  de  les  traiter  dans  un  asile  à  l’occasion  d’un 
trouble  mental  plus  étendu.  Un  examen  attentif  permet 
ordinairement  de  retrouver  l’origine  de  ces  caractères  ori- 


224 


FOLIE  DES  DÉGÉNÉRÉS. 


ginaux  en  remontant  jusque  dans  l’enfance.  En  môme 
temps,  par  l’étude  des  antécédents  familiaux,  on  peut 
relever  d’une  façon  précise  une  série  de  circonstances 
d’ordre  héréditaire  :  des  troubles  mentaux  ou  nerveux 
des  ascendants  ou  d’autres  faits  qui,  le  plus  souvent,  indi¬ 
quent  une  déviation  du  type  normal.  Dans  les  deux  cin¬ 
quièmes  des  cas  au  moins,  on'  constate  une  hérédité 
similaire.  Dans  certaines  familles,  tous  les  membres,  sans 
exception,  manifestent  des  tendances  psychopathiques, 
sans  qu’il  survienne  une  grave  psychose.  Moebius  donne 
cette  définition  :  «  Tout  être  qui  présente  une  déviation, 
transmissible  par  hérédité,  du  type  anthropologique  nor¬ 
mal,  est  un  dégénéré  ».  A  la  vérité,  nous  sommes  encore 
bien  loin  de  posséder  un  «  code  intellectuel  »  scientifique¬ 
ment  établi,  contrôlable  et  sans  lacunes,  permettant  de 
classer  avec  sûreté  tel  homme  parmi  les  normaux  et  tel 
autre  parmi  les  dégénérés. 

Ce  sont  avant  tout  des  aliénistes  français,  Magnan  et 
ses  élèves,  qui  ont  cherché  à  grouper  les  diverses  formes 
de  la  folie  des  dégénérés,  domaine  principal  des  états  men¬ 
taux  limitrophes,  intermédiaires  entre  la  folie  et  la  raison. 
Chez  beaucoup  d’individus,  ces  états  limitrophes  représen¬ 
tent  la  base  sur  laquelle  une  affection  mentale  se  déve¬ 
loppera  plus  tard.  Aussi,  n’est-il  pas  toujours  facile  de 
faire  la  distinction  entre  ces  troubles  intermédiaires  et 
certaines  affections  mentales  héréditaires,  comme  la  débi¬ 
lité  ou  l’hystérie.  De  même,  une  division  des  dégénérés  en 
groupes  est  à  l’heure  actuelle  difficilement  réalisable. 

Nous  allons  décrire  d’abord  les  états  de  dégénérescence 
légère,  dans  lesquels  la  déviation  consiste  en  ce  fait  que 
le  développement  psychique  n’a  pu  atteindre  le  niveau 
normal.  Nous  étudierons  ensuite  :  le  groupe,  plus  net¬ 
tement  établi,  des  dégénérés  avec  perversions  sexuelles-, 
les  neurasthéniques  constitutionnels  qui,  tout  en  possédant 
une  conscience  claire  de  leur  trouble  psychique,  sont  pen¬ 
dant  toute  leur  vie  des  abouliques  manquant  de  persévé¬ 
rance  et  de  ténacité  et  accomplissant  cependant  leur 
besogne  grâce  à  des  efforts  parfois  énormes;  le  groupe  se 
rattachant  au  précédent,  mais  cliniquement  bien  carac¬ 
térisé,  des  obsédés  et  impulsifs  ;  les  mélancoliques  consti¬ 
tutionnels,  malades  chez  lesquels  tous  les  événements  de 
la  vie  sont  constamment  accompagnés  d’un  sentiment 
intense  de  déplaisir,  de  sorte  qu’ils  sont  continuellement 


DÉGÉNÉRÉS. 


225 


déprimés;  et,  en  dernier  lieu,  les  dégénérés  à  caractère 
pathologique,  sujets  chez  lesquels  l’empreinte  caractéris¬ 
tique  de  leur  individualité  psychique  s’est  développée 
d’une  façon  si  exclusive  qu’ils  diffèrent  d’une  manière 
frappante  de  la  moyenne  des  gens  et  qu’ils  s’exposent,  par 
ce  fait,  à  bien  des  conflits  avec  la  société  au  milieu  de 
laquelle  ils  vivent. 

[Que  faut-il  comprendre  par  la  dégénérescence  mentale 
de  Morel  et  de  Magnan?  Une  déviation  du  typé  mental 
sain,  déviation  qui  est  le  plus  souvent  d’origine  hérédi¬ 
taire  et  toxi-infectieuse.  Aussi,  n’y  a-t-il  aucune  exagéra¬ 
tion  à  dire  que  tous  les  aliénés  sont  des  individus  menta¬ 
lement  dégénérés.  D’ailleurs,  de  tout  temps,  les  aliénistes 
ont  constaté  le  fait  de  la  fréquence  extrême  des  troubles 
mentaux  chez  les  parents  (ascendants  ou  collatéraux)  des 
aliénés.  Ils  ont  recueilli  et  publié  de  nombreuses  obser¬ 
vations  dans  lesquelles  on  voit  que  des  sujets  atteints  d’un 
trouble  psychique  quelconque  avaient  un  père  ou  une  mère, 
un  oncle  ou  une  tante,  un  grand-père  ou  une  grand’mère 
frappés  d’une  affection  mentale  similaire  ou  dissemblable. 
Ces  faits  indiquaient  nettement  l’existence  d’une  trans¬ 
mission  des  dispositions  des  troubles  psychiques  des 
ascendants  aux  descendants  par  la  voie  de  la  génération. 
Mais  en  étendant  le  champ  d’observation,  en  recherchant, 
notamment  chez  les  ascendants  des  aliénés,  non  seule¬ 
ment  les  accidents  d’ordre  psychique,  mais  toutes  les  ma¬ 
nifestations  pathologiques  de  n’importe  quel  ordre,  et 
cela  sans  aucune  idée  préconçue,  on  a  facilement  cons¬ 
taté  qu’on  retrouve  dans  les  familles  des  aliénés,  à  côté 
des  syndromes  mentaux,  des  syndromes  neuro-patholo¬ 
giques  des  plus  variés,  allant  depuis  l’hystérie  et  l’épilep¬ 
sie  jusqu’au  tabes  et  la  sclérose  en  plaques.  Mieux  encore, 
en  scrutant  de  plus  près  l’histoire  des  ascendants,  on  finit 
par  trouver  chez  eux  des  affections  telles  que,  d’une  part, 
la  goutte,  le  diabète,  l’obésité,  la  gravelle,  le  cancer, 
l’eczéma,  l’asthme,  le  rhumatisme,  et,  d’autre  part,  la 
chlorose,  l’anémie,  la  tuberculose,  les  tumeurs  blanches, 
c’est-à-dire,  tantôt  les  manifestations  de  l’arthritisme  ou 
de  l’herpétisme  sur  lequel  les  travaux  de  Lancereaux 
ont  jeté  une  si  vive  lumière  (1),  tantôt  celles  de  la  scrofule, 
les  unes  et  les  autres  constituant,  d’après  Bouchard,  les 

(J)  Lancereaux,  Traité  de  l’herpétisme.  Paris,  1883. 

Weygahdt.  —  Atlas-manuel  de  Psychiatrie.  lb 


DÉGÉNÉRÉS. 


affections  qui  caractérisent  le  ralentissement  de  la  nu¬ 
trition  (1).  Il  est  donc  évident  qu’en  dernière  analyse,  si 
les  ascendants  des  aliénés  leur  transmettent  vraiment 
quelque  chose  par  la  voie  de  la  génération,  c’est  avant 
tout  une  nutrition  altérée  qui  fait  le  terrain  ou  le  milieu 
de  culture.  En  pareil  cas,  la  transmission  héréditaire  est 
incontestable  :  des  parents  arthritiques,  souffrant  de  mi¬ 
graines,  d’hémorroïdes,  de  la  gravelle  ou  de  la  goutte, 
transmettent  à  leurs  rejetons  un  trouble  dans  les 
échanges  nutritifs  grâce  auquel  ils  sont  aptes,  depuis  leur 
conception  jusqu’à  leur  mort,  à  subir  tous  les  syndromes, 
somatiques  ou  psychiques,  dépendant  del’herpétisme.  La 
dégénérescence  est  en  somme  ici  déterminée  par  la  trans¬ 
mission  d’une  diathèse  herpétique,  comme  elle  est  pro¬ 
duite  dans  d’autres  cas  par  la  diathèse  scrofuleuse.  Les 
autres  facteurs  de  la  dégénérescence  sont  constitués  en 
grande  partie,  pour  ne  pas  dire  en  totalité,  par  les  intoxi¬ 
cations  et  les  infections,  chroniques  ou  aiguës,  transmises 
par  les  ascendants  ou  acquises  par  les  descendants. 

A  cet  égard,  le  cas  le  plus  démonstratif,  le  plus  pro¬ 
bant  est  celui  qui  s’observe,  malheureusement,  surtout 
en  France  et  sur  lequel  les  travaux  de  tous  nos  cliniciens 
insistent  avec  infiniment  de  raison,  le  cas  des  enfants 
provenant  de  l’union  d’alcooliques  chroniques.  L’observa¬ 
tion  démontre  la  fréquence  extrême,  parmi  ces  rejetons, 
de  toute  sorte  de  syndromes  mentaux  et  nerveux  de  la 
dégénérescence  (Morel,  Magnan)  :  mélancolie,  délire 
de  persécution,  hystérie,  épilepsie,  imbécillité,  idiotie. 
En  pareil  cas,  il  est  permis  d’admettre  que  le  germe 
d’un  alcoolique  chronique,  tout  en  ne  portant  pas  en  lui 
le  poison  en  nature,  est  très  affaibli,  diminué  dans  sa  vita¬ 
lité,  et  ne  peut,  par  conséquent,  engendrer  qu’un  fœtus 
dont  l’évolution  sera  troublée,  retardée  ou  arrêtée  en 
totalité  ou  partiellement.  En  somme,  l’intoxication  chro¬ 
nique  des  ascendants,  comme  leur  infection  chronique, 
modifie  leur  organisme  et  .altère  plus  particulièrement 
leurs  organes  de  la  reproduction.  Aussi,  les  enfants  qui 
naissent  dans  ces  conditions  s’éloignent  forcément  du 
type  sain  par  leur  faiblesse  et  leurs  anomalies  de  dévelop¬ 
pement,  et  présentent  ainsi  toute  sorte  de  stigmates  de 

(1)  Ch.  Bouchard,  Maladies  par  ralentissement  de  la  nutrition  • 
Paris,  1880. 


227 


DÉSÉQUILIBRÉS. 

dégénérescence  qui  n’existaient  pas  chez  les  ascendants. 
C’est  encore  par  la  voie  congénitale  que  se  prépare  la 
dégénérescence  mentale  ainsi  comprise,  dans  le  cas  des 
intoxications  ou  des  infections  aiguës  que  peuvent  présen¬ 
ter  les  parents  au  moment  de  la  conception  et  la  mère 
au  cours  de  la  gestation.  Si  les  cellules  génératives  du 
père  ou  de  la  mère,  ou  des  deux  à  la  fois,  sont  impré¬ 
gnées,  au  moment  de  la  conception,  d’un  poison  comme 
l’alcool  ou  d’une  toxine  d’une  maladie  infectieuse  quel¬ 
conque,  le  spermatozoïde  et  l’ovule  étant  altérés,  le  pro¬ 
duit  de  la  conception  ne  pourra  être  que  pathologique. 
Par  exemple,  on  sait  que  les  enfants  conçus  en  état 
d’ivresse  sont  ceux  qui  sont  le  plus  sujets  aux  affections 
nerveuses  et  njentales  et  qui  sont  le  plus  souvent  porteurs 
de  divers  stigmates  physiques  et  psychiques  de  la  dégé¬ 
nérescence  de  Morel  et  de  Magnan.  Donc,  cette  «  dégé¬ 
nérescence  »  peut  se  concevoir  aujourd’hui,  au  moins  en 
partie,  comme  le  résultat  d’une  transmission  d’un  ralen¬ 
tissement  de  la  nutrition,  dû  tantôt  à  l’herpétisme,  tantôt 
à  la  scrofule  ;  comme  une  dystrophie  du  germe  par  une 
toxi-infection,  tantôt  chronique,  tantôt  aiguë,  des  ascen¬ 
dants  ;  comme  une  dystrophie  acquise  sous  l’influence  de 
mêmes  facteurs  diathésiques  ou  toxi-infectieux.  Ce  sont 
ces  éléments  pathogéniques  qui  donnent  à  l’enfant  un 
organisme  tel  qu’il  devient  facilement  apte  à  contracter 
des  troubles  psychiques  plus  ou  moins  graves,  en  raison, 
d’une  part,  de  l’accumulation  des  facteurs  diathésiques 
ou  toxi-infectieux  congénitaux,  et,  d’autre  part,  de  l’accu¬ 
mulation  de  toutes  les  causes  fâcheuses  qui  peuvent  sur¬ 
venir  depuis  la  naissance  de  l’individu  jusqu’à  sa  mort. 
Cette  aptitude  aux  troubles  psychiques  étant  l’expression 
d’une  profonde  modification  dans  la  nutrition  de  l’orga¬ 
nisme  du  sujet,  on  doit  s’attendre  à  trouver  chez  lui  des 
caractères  physiques,  fonctionnels  et  psychiques  de  cette 
modification  ;  ces  caractères  constituent  ce  que  Morel  et 
Magnan  appellent  les  stigmates  de  la  dégénérescence] 

A.  —  DÉSÉQUILIBRÉS 

Le  premier  groupe  des  «  déséquilibrés  »  se  compose  de 
ces  individus  qui  se  distinguent  pathologiquement,  sur  un 
point  quelconque,  de  la  manière  d’être  d’un  sujet  sain. 
Les  proportions  de  leur  personnalité  psychique  s’éloignent 


228 


FOLIE  DES  DÉGÉNÉRÉS. 


plus  ou  moins  de  la  symétrie  qui  se  constate  dans  la 
moyenne  des  personnes  de  la  même  race  et  de  la  même 
condition  sociale.  Ces  proportions  s’écartent  en  un  point 
quelconque  de  leurs  fonctions  psychiques,  et  cela  dans  un 
sens  défavorable  à  leur  équilibre.  Il  est  vrai  aussi  que 
parfois,  à  côté  de  l’insuffisance  sur  un  point  de  l’intelli¬ 
gence,  on  observe  sur  d’autres  points  des  capacités  très 
brillantes.  D’ailleurs,  ni  le  malade,  ni  son  entourage  ne 
considèrent  ce  manque  d’équilibre  comme  un  trouble  mor¬ 
bide.  Pour  caractériser  l’état  du  déséquilibré,  Mœbius 
emploie  le  terme  d 'instabilité  ou  de  disharmonie  mentale. 
«  Quand  les  parties  constituantes  d’un  système,  dit  cet 
auteur,  sont  réparties  de  telle  sorte  que,  après  une  série 
de  chocs,,  elles  reviennent  à  leur  situation  primitive,  on 
peut  dire  que  leur  équilibre  est  stable.  »  C’est  dans  ce  sens 
que  le  dégénéré  est  un  être  instable  dont  l’équilibre  intel¬ 
lectuel  disparaît  au  moindre  choc  et  qui,  à  cause  de  cela, 
mérite  bien  le  nom  de  «  déséquilibré  ». 

La  question  d’hérédité  mise  à  part,  c’est  vainement 
qu’on  cherche  la  plupart  du  temps  une  cause  acquise 
susceptible  d’expliquer  la  genèse  de  cet  état  mental.  Déjà 
tout  jeune  encore  le  déséquilibré  n’est  pas  «  comme  les 
autres  enfants»;  il  évite  les  jeux  en  commun;  il  est 
insupportable,  indiscipliné,  menteur.  Cependant,  d’ordi¬ 
naire,  il  peut  terminer  ses  études  à  l’école  et  parvenir  à 
apprendre  un  métier  ou  une  profession  libérale.  C’est  sou¬ 
vent  plus  tard  qu’il  se  produit  dans  la  vie  du  déséquilibré 
toutes  sortes  de  difficultés,  lorsqu’il  s’agit,  à  force  de 
persévérance  et  d’initiative  personnelle,  de  se  faire  une 
situation.  Il  arrive  aussi  que,  tout  en  remplissant  complè¬ 
tement  les  devoirs  de  sa  profession,  le  malade  manifeste 
des  symptômes  qui  révèlent  son  déséquilibre  psychique  : 
une  vanité  sans  bornes,  une  inquiétude  nullement  justifiée, 
un  manque  grave  de  scrupules,  de  prévoyance,  d’exacti¬ 
tude  ou  de  bonne  volonté.  «  Quand,  sur  un  point  quel¬ 
conque  des  fonctions  psychiques,  on  constate  un  moins 
ou  un  plus  trop  accusé,  c’est  alors  qu’on  dit  que  l’homme 
est  un  déséquilibré  »  (Moebius). 

Nous  avons  déjà  abordé  la  question  des  instincts  cri¬ 
minels  morbides.  Beaucoup  de  dégénérés  ont  aussi  maille 
à  partir  avec  la  justice,  soit  à  cause  de  leurs  penchants 
défendus  par  les  lois,  soit  aussi  parce  que  les  lacunes  de 
leur  intelligence  les  laissent  tomber  dans  toute  sorte  de 


DÉSÉQUILIBRÉS.  229 

situations  difficiles  et  échoir  souvent  dans  un  milieu  cri¬ 
minel.  D’autre  part,  il  est  vrai,  on  voit  assez  souven 
des  dégénérés  dont  la  conduite  est  irréprochable. 

Les  signes  physiques  de  la  dégénérescence  mentale  sont 
d’habitude  assez  nombreux  chez  les  déséquilibrés.  Ce  sont 
surtout  des  malformations  légères  qui,  en  général,  ne  sont 
pas  considérées  comme  pathologiques  et  qui,  cependant, 
révèlent  une  déviation  du  type  normal  :  myopie,  cheveux 
clairsemés,  développement  incomplet  dè  certains  attributs 
du  sexe,  comme  la  barbe.  Souvent  aussi  on  signale  le 
rachitisme. 

[On  constate  souvent  chez  les  déséquilibrés,  outre  les 
malformations  physiques  dont  il  a  été  question  plus  haut, 
des  troubles  fonctionnels  parmi  lesquels  il  faut  citer  : 
marche  tardive  due  très  vraisemblablement  au  développe¬ 
ment  retardé  des  faisceaux  pyramidaux,  le  gâtisme  pro¬ 
longé  au  delà  des  limites  ordinaires,  l’apprentissage 
tardif  de  la  parole,  puberté  trop  précoce  ou  trop  tardive, 
troubles  de  la  parole  comme  le  zézaiement,  le  bégaiement, 
la  blésité,  les  migraines  apparaissant  pendant  l’enfance 
(Joffroy).] 

C’est  sur  un  état  mental  et  physique  de  ce  genre  que 
peuvent,  d’après  l’enseignement  de  Magnan,  se  développer 
des  troubles  psychiques  secondaires,  appelés  par  lui  les 
syndromes  épisodiques  de  la  dégénérescence  mentale.  Dans 
beaucoup  de  cas,  ces  syndromes  épisodiques  se  présentent 
longtemps  avant  l’éclosion  d’une  affection  mentale,  comme 
la  folie  intermittente,  la  paranoia,  les  processus  démentiels, 
les  folies  d’involution. 

Quelquefois  ces  accidents  épisodiques  de  la  dégénéres¬ 
cence  mettent  en  évidence  certains  troubles  mentaux,  qui 
d’ordinaire  ne  nécessitent  pas  l’internement,  comme,  les 
obsessions  et  les  impulsions,  la  neurasthénie  et  la  dépres¬ 
sion  constitutionnelles,  les  anomalies  sexuelles,  les  carac¬ 
tères  pathologiques. 

D’ailleurs,  les  divers  troubles  psychiques  des  déséqui¬ 
librés  n’évoluent  pas  toujours,  il  s’en  faut,  sans  graves 
incidents.  Très  souvent  les  graves  écarts  de  leur  conduite, 
les  oscillations  brusques  de  leur  humeur  changeante, 
montrent  leur  incapacité  de  se  diriger  dans  la  vie  sai¬ 
nement. 

Dans  certains  cas,  le  déséquilibré  est,  en  môme  temps, 
un  débile  intellectuel  présentant  des  lacunes  considérables 


230 


FOLIE  DES  DÉGÉNÉRÉS. 


dans  le  domaine  des  sentiments  affectifs,  par  exemple. 
Des  dégénérés  de  cette  sorte  rentrent  dans  le  groupe 
décrit  par  Koch  sous  le  nom  d’  «  arriérés  psychopa¬ 
thiques  ». 

A  côté  de  la  débilité  mentale  congénitale,  il  y  a  encore 
à  considérer,  au  point  de  vue  du  diagnostic  différentiel , 
les  périodes  initiales  de  la  démence  précoce,  qui  cepen¬ 
dant  d’ordinaire  est  significative,  en  révélant  de  très 
bonne  heure  des  signes  isolés,  comme  le  négativisme,  les 
tics.  De  plus,  des  accidents  mentaux  analogues  peuvent 
survenir  spontanément  chez  les  épileptiques;  néanmoins, 
c’est  la  périodicité  de  ces  accidents,  de  même  que 
l’obscurcissement  de  la  conscience  qui  les  accompagne 
souvent,  qui  permettront  de  juger  l’existence  de  l’épi¬ 
lepsie. 

Le  meilleur  traitement  du  déséquilibre  intellectuel  serait 
une  mesure  prophylactique  empêchant  les'  dégénérés  de 
se  propager.  [Mais  ce  n’est  là  qu’un  vœu  stérile.]  Une  édu¬ 
cation  très  soignée  est  nécessaire  dès  les  premières 
années  de  la  vie,  comme  on  l’a  démontré  au  chapitre  x. 
Chez  les  adultes,  le  moyen  le  plus  efficace  consiste  dans 
un  travail  régulier  exécuté  sous  une  surveillance  cons¬ 
tante.  Ce  qui  est  surtout  funeste  en  pareil  cas,  c’est  une 
occupation  plus  ou  moins  vague  et  l’oisiveté.  Des  conseils 
intelligents  sont  ici  d’un  excellent  effet  pour  calmer  les 
mauvaises  tendances  et  pour  encourager  les  bonnes. 

Au  point  de  vue  médico-légal,  les  déséquilibrés  rendent 
assez  souvent  difficile  la  tâche  de  l’expert,  car  leur  res¬ 
ponsabilité  pénale  ne  peut  pas  être  considérée  toujours 
comme  entière  et  absolue. 


B.  -  DÉGÉNÉRÉS  AVEC  PERVERSIONS  SEXUELLES 

L’intégrité  de  l’instinct  sexuel  fait  partie  du  développe¬ 
ment  complet,  physique  et  psychique  de  l’être  humain. 
Cet  instinct  se  développe  normalement  à  l’âge  de  la 
puberté,  entre  quatorze  et  vingt  ans,  et  dure,  chez  la 
femme,  jusqu’à  la  ménopause  (entre  quarante  et  quarante- 
cinq  ans)  et  chez  l’homme  jusqu’à  l’âge  de  soixante  ans 
environ.  Un  individu  normal  parvient  facilement  à  rester 
continent  pendant  un  certain  temps,  surtout  lorsque  cette 
continence  se  trouve  commandée  par  les  circonstances 
au  milieu  desquelles  il  vit.  Au  contraire,  les  sujets ’flus  ou 


DÉGÉNÉRÉS  AVEC  PERVERSIONS  SEXUELLES.  231 
moins  psychopathiques  se  laissent  facilement  aller,  en  pa¬ 
reil  cas,  à  toute  sorte  d’écarts  de  conduite  et  d’anomalies 
dans  le  but  de  se  procurer  des  satisfactions  sexuelles.  Les 
perversions  du  sens  génital  indiquant  une  dégénérescence 
mentale  sont  très  nombreuses. 

L’ onanisme,  qui  est  extraordinairement  répandu,  ne  sau¬ 
rait  être  considéré,  d’une  façon  générale,  comme  un  signe 
d’une  anomalie  psychique  grave.  Toutefois,  c’est  sur  le 
terrain  de  la  dégénérescence  mentale  que  se  développe 
très  souvent  l’onanisme  grave,  celui  qui  est  pratiqué,  par 
exemple,  plusieurs  fois  par  jour.  D’autre  part,  cette  habi¬ 
tude  vicieuse  favorise  singulièrement  l’éclosion  des  mani¬ 
festations  neurasthéniques,  par  l’épuisement  qu’elle  cause 
à  tout  l’organisme,  la  concentration  exclusive  de  la  pensée 
sur  les  sensations  sexuelles,  la  dépression  qu’elle  provoque 
à  la  suite  de  la  lutte  que  la  volonté  engage  en  pure  perte 
contre  ce  besoin  morbide  de  la  masturbation. 

La  déviation  dans  l'intensité  de  l’instinct  sexuel  n’est  pas 
chose  rare.  Il  n’est  pas  facile  de  fixer  à  cet  égard  une 
échelle  de  gradation,  parce  que  les  opinions  au  sujet  dés 
relations  sexuelles  normales  diffèrent  extrêmement  d’un 
physiologiste  à  l’autre.  A  la  vérité,  on  pourra  dire  qu’il  y 
a  excitation  sexuelle  quand  les  idées  relatives  à  ce  pen¬ 
chant  assiègent  l’esprit  continuellement,  pendant  des 
journées  entières.  Chez  certains  aliénés,  il  n’est  pas  rare, 
surtout  au  début  de  leur  affection,  de  trouver  une  aug¬ 
mentation  d’excitabilité  sexuelle,  en  particulier  dans  la 
manie,  la  paralysie  générale,  la  démence  sénile,  la  neuras¬ 
thénie.  Chez  beaucoup  d’hystériques,  la  plupart  de  leurs 
idées  se  rapportent  au  domaine  génital,  sans  que  pourtant 
il  y  ait  chez  eux  un  besoin  sexuel  plus  intense  qu’à  l’état 
normal.  Les  sujets  atteints  de  phtisie  pulmonaire  sont 
également  assez  souvent  génitalement  excitables.  D’un 
autre  côté,  on  observe  souvent  un  affaiblissement  de  la 
puissance  sexuelle  dans  les  affections  fébriles,  la  néphrite, 
le  diabète,  le  tabes,  l’alcoolisme  chronique,  le  morphi¬ 
nisme,  l’intoxication  par  la  nicotine,  dans  certaines  formes 
de  la  paralysie  générale.  D’ailleurs,  beaucoup  de  dégéné¬ 
rés  présentent  aussi  une  puissance  génitale  anormalement 
affaiblie.  Parfois,  c’est  l’érection  qui  est  trop  faible  ou 
trop  courte;  souvent,  c’est  l’éjaculation  qui  se  produit 
trop  tôt. 

Une  autre  (6rme  de  perversion  du  sens  génital  est  la 


232 


FOLIE  DES  DÉGÉNÉRÉS. 


mise  à  nu,  dans  un  endroit  public,  des  organes  sexuels,: 
ou  Yexhibitionisme.  Cette  perversion,  qui  se  produit  sous 
l’influence  de  la  surexcitation  génitale,  par  exemple  à  la 
vue  d’une  personne  de  l’autre  sexe,  s’observe  fréquem-' 
ment  chez  les  dégénérés  ;  elle  a  été  signalée  aussi  chez 
des  épileptiques,  des  imbéciles,  des  déments,  des  paraly¬ 
tiques  généraux. 

Plus  singulière  est  la  perversion  se  définissant  assez  clai¬ 
rement  par  le  terme  homosexualité.  Un  homme  reste 
complètement  insensible  aux  charmes  de  la  femme,  tandis 
qu’en  présence  de  jeunes  gens  ou  de  petits  garçons  il 
éprouve  des  désirs  sexuels.  Dans  les  cas  très  marqués  de 
ce  penchant  contraire  à  la  nature,  le  dégénéré  se  livre  sur 
ces  hommes  au  coitus  per  anum,  à  la  pédérastie.  De  même, 
une  femme  reste  froide  au  contact  des  hommes  et  se  sent 
attirée  plutôt  vers  des  femmes,  sur  lesquelles  elle  se  livre 
à  des  actes  voluptueux  rappelant  le  coït  ou.  en  donnant 
l'illusion  (amour  lesbien,  tribadie). 

Il  faut  cependant  reconnaître  que  tous  les  cas  de  ces 
perversions  ne  sont  pas  déterminés  par  une  prédisposi¬ 
tion  spéciale,  morbide,  et,  au  sujet  de  ces  anomalies, 
l’opinion  publique  a  souvent  varié.  Dans  l’antiquité  sur¬ 
tout,  pendant  la  période  florissante  de  la  civilisation 
grecque,  la  pédérastie  était  extrêmement  fréquente.  Elle 
l’est  encore  aujourd’hui  en  Orient,  ainsi  qu’au  sud  de 
l’Europe.  Dans  les  grandes  villes,  elle  est  aussi  beaucoup 
plus  répandue  que  dans. les  campagnes. 

La  pédérastie  s’observe  : 

1°  Par  suite  de  manque  d’occasions  de  coït  normal,  par¬ 
ticulièrement  dans  les  conditions  d’existence  qui  obligent 
des  individus  mâles  à  habiter  ensemble;  ainsi,  par 
exemple,  elle  est  pratiquée  par  certains  marins  pendant 
une  longue  traversée; 

2°  Chez  des  sujets  qui  ont  abusé  des  rapports  sexuels 
normaux  et  qui  recherchent  des  excitations  nouvelles  iné¬ 
dites;  la  plupart  des  pédérastes  rentrent  dans  cette 
catégorie  ; 

3°  Chez  certains  aliénés,  et  particulièrement  chez  les  im¬ 
béciles,  à  titre  symptomatique;  la  figure  66  en  est  un 
exemple  ; 

4“  Enfin,  chez  les  divers  représentants  de  la  dégénéres¬ 
cence  mentale.  Tandis  que  Krafft-Ebing  et  Moll  consi¬ 
dèrent  la  pédérastie  comme  une  manifestation  d’origine 


DÉGÉNÉRÉS  AVEC  PERVERSIONS  SEXUELLES. 


233 


héréditaire,  d’autres  auteurs,  comme  Schrenk-Motzing, 
prétendent  que  c’est  seulement  la  disposition  psychopa¬ 
thique  générale  qui  est  congénitale,  tandis  que  le  penchant 
sexuel  se  trouve  dévié,  perverti  par  des  causes  d’ordre 
extérieur:  Ulrichs  prétend  que  0,5  p.  100  de  tous  les 
hommes  sont  des  homosexuels. 

On  rencontre  de  temps  à  autre  des  individus  mâles  ayant 
un  habitus  extérieur  féminin  :  figure  imberbe,  formes  ar- 


Fig.  66.  —  Pédéraste  passif  ;  imbécile.  Traits  féminins  ; 
pas  de  barbe  ;  cheveux  frisés  ;  grosses  lèvres. 

rondies,  voix  de  fausset.  Ce  sont  des androgynes  1). 

D’autre  part,  on  voit  quelquefois  des  femmes  ayant  un 
squelette  fortement  développé  comme  chez  un  homme, 
une  grosse  voix,  une  barbe  ;  il  s’agit  là  de  gynandres.  Par¬ 
fois,  mais  pas  toujours,  on  observe  chez  ces  individus  la 
perversion  du  sens  génital  sous  la  forme  de  l’homo¬ 
sexualité. 

Mais  souvent  l’habitus  extérieur  des  pervertis  sexuels  ne 
présente  absolument  rien  de  spécial.  Quelques-uns  d’entre 
eux  cherchent  à  se  donner  artificiellement  l’apparence 
d’une  personne  de  l’autre  sexe.  Les  hommes  de  cette  ca- 


234  FOLIE  DES  DÉGÉNÉRÉS. 

tégorie  se  rasent  toute  la  face,  s’habillent  avec  une  coquet¬ 
terie  ridicule,  portent  des  bracelets,  des  corséts,  de 
fausses  hanches  ;  manifestent  une  prédilection  pour  des 
occupations  féminines,  comme  des  travaux  à  l’aiguille, la 
cuisine;  aiment  les  friandises.  Les  femmes  du  môme  genre 
imitent  les  hommes  dans  la  forme  de  leurs  vêtements, 
portent  les  cheveux  courts,  fument,  boivent,  jurent, 
montent  à  cheval,  font  de  l’escrime,  font  des  farces  de 
jeune  homme  et  prennent  de  l’intérêt  à  des  occupations 
masculines. 

Souvent  les  tendances  à  la  perversion  sexuelle  se  mani¬ 
festent  dès  la  première  enfance.  On  voit  alors  le  petit 
garçon  jouer  trop  longtemps  à  la  poupée,  la  petite  fille  avec 
des  soldats.  Presque  toujours  l’instinct  sexuel  s’éveille  dans 
ces  cas  d’une  façon  prématurée,  d’abord  avec  un  caractère 
hétérdsexuel,  puis  homosexuel.  11  arrive  aussi  parfois  que, 
pendant  la  puberté,  l’instinct  génital  se  manifeste  d’abord 
sur  le  mode  homosexuel  et  ne  devient  normal  que  plus 
tard.  Les  pédérastes  deviennent  des  amis  inséparables  ;  ils 
échangent  des  baisers  et  ne  se  lassent  point  d’admirer 
mutuellement  leurs  vertus  et  qualités.  11  n’est  pas  rare 
qu’ils  se  fassent  des  scènes  de  jalousie.  Les  pédérastes 
actifs  semblent  être  plus  fréquents  que  les  passifs.  Les 
pervertis  homosexuels  pratiquent  plutôt  l’onanisme  mu¬ 
tuel,  s’embrassent  et  simulent  le  coït  anal  bien  plus 
qu’ils  ne  le  réalisent.  Dans  toutes  les  grandes  villes  existe 
une  véritable  prostitution  masculine  :  des  hommes  se 
donnent  des  rendez-vous  et  organisent  même  des  bals 
pour  leur  débauche  homosexuelle.  Quelques  pédérastes  se 
sont  mariés  et  ont  même  eu  des  enfants.  Or,  pendant  le  coït 
avec  leur  femme,  et  pour  jouir  de  cet  acte,  ils  étaient  obli¬ 
gés  de  s’imaginer  qu’ils  étaient  dans  les  bras  de  leur  ami 
en  pédérastie.  Les  pédérastes  sont  particulièrement  nom¬ 
breux  parmi  les  coiffeurs  pour  dames,  les  garçons  d’hô¬ 
tels,  les  artistes  dramatiques,  en  particulier  ceux  qui 
jouent  des  rôles  de  femmes. 

L’homosexualité  féminine  conduit  également  à  des 
amitiés  suspectes,  ainsi  qu’à  des  actes  analogues  au  coït, 
qui  est  pratiqué  parfois  à  l’aide  d’un  pénis  artificiel. 

On  observe  assez  souvent  V hermaphrodisme  psychique, 
qui  consiste  en  ce  fait  qu’une  personne  entretient  des 
relations  génitales  avec  les  deux  sexes.  Ce  sont,  avant 
tout,  des  individus  débauchés  qui  recherchent  dans  la 


DÉGÉNÉRÉS  AVEC  PERVERSIONS  SEXUELLES.  235 

pédérastie  une  excitation  leur  permettant  de  coïter  ensuite 
avec  une  femme.  Sont  dans  le  même  cas  certaines  filles 
publiques,  qui  souvent  se  livrent  aux  hommes  pour  leur 
gagne-pain,  mais  qui,  pour  leur  plaisir  personnel,  recher¬ 
chent  de  préférence  des  femmes. 

Le  penchant  sexuel  des  hommes  pour  des  j  eunes  garçons, 
qui  sévissait,  entre  autres  temps,  pendant  la  période  des 
empereurs  romains,  résulte  surtout  fréquemment  du  be¬ 
soin  de  surexciter  l’instinct  génital;  il  vient  aussi  de  cette 
circonstance  qu’un  individu,  généralement  un  vieillard, 
à  tendances  homosexuelles,  ne  trouve  pas  d’adulte  com¬ 
plaisant  et  s’adresse,  par  suite,  aux  enfants  sans  défense. 

La  jouissance  génitale  accompagnée  d’actes  de  cruauté 
constitue  une  perversion  appelée  algolagnie.  Elle  se 
compose  de  deux  variétés  :  le  masochisme  (nom  donné 
d’après  le  romancier  Sacher-Masoch),  dans  lequel  l’exci¬ 
tation  sexuelle  ne  se  réalise  que  lorsque  le  sujet  a  enduré 
quelques  coups  plus  ou  moins  cruels,  et  le  sadisme  (en 
souvenir  du  marquis  de  Sade),  dans  lequel  la  jouissance 
n’est  possible  que  lorsque  le  sujet  administre  des  coups  à 
son  partenaire. 

La  première  de  ces  variétés  est  extrêmement  répandue, 
au  point  que  beaucoup  de  filles  publiques  tiennent  en 
provision  des  verges  et  des  cordes  pour  frapper  ou  ligoter, 
à  volonté,  leurs  clients  atteints  de  masochisme.  Il  y  a  ce 
qu’on  appelle  les  «  amoureux  d’épingles  »,  qui  se  font 
enfoncer  par  une  femme  des  aiguilles  dans  les  fesses  ou 
dans  le  scrotum.  Dans  les  grandes  villes,  certaines  prosti¬ 
tuées  s’en  font  une  spécialité.  Là  où  la  perversion  se  mani¬ 
feste  avec  le  plus  d’excès,  c’est  dans  la  coprolagnie,  qui 
consiste  à  trouver  plaisir  aux  actes  les  plus  repoussants 
de  la  part  de  la  femme,  comme  de  recevoir  l’urine  de 
celle-ci  dans  la  bouche,  lécher  ses  pieds,  goûter  à  ses 
excréments.  Il  n’est  pas  rare  aussi  d’observer  le  maso¬ 
chisme  féminin,  où  la  femme  prend  plaisir  à  se  faire 
l’esclave  de  son  amant. 

Dans  le  sadisme,  le  perverti  trouve  une  excitation  géni¬ 
tale  en  frappant  la  femme,  en  la  foulant  aux  pieds,  en  la 
mordant,  en  la  blessant  ;  l’individu  sadique  aime  aussi  à 
voir  abattre  des  animaux.  Les  sadiques  à  un  degré  ex¬ 
trême  sont  souvent  des  assassins  par  plaisir  et  des  tueurs 
de  filles.  Les  femmes  sadiques  sont  tout  aussi  fréquentes. 
Parfois,  le  sadisme  se  combine  chez  elles  avec  l’homo- 


236 


FOLIE  DES  DÉGÉNÉRÉS. 


sexualité  :  une  femme  s’excite  et  jouit  en  voyant  une  autre 
lemme  tuer  un  animal. 

Chez  certains  dégénérés,  l’excitation  voluptueuse  s’est 
spécialisée,  non  pas  sur  une  personne,  mais  seulement 
sur  certaines  parties  de  cette  personne  ou  sur  des  objets 
quelconques  qui  lui  appartiennent  et  qui  sont  dès  lors 
vénérés  comme  un  fétiche.  Krafft-Ebing  distingue  trois 
variétés  de  cette  perversion  dite  fétichisme  :  1°  l’excitation 
génitale  s’éveille  en  regardant  ou  en  touchant  une  partie  du 
corps  féminin,  ses  yeux,  ses  oreilles,  ses  mains,  ses  pieds, 
ses  cheveux  ;  la  manie  des  coupeurs  de  nattes  est  fondée  sur 
la  jouissance  que  procure  la  vue  ou  le  contact  des  cheveux 
féminins;  2°  l’excitation  sexuelle  par  un  objet  de  vête¬ 
ment,  un  mouchoir,  un  jupon,  une  chemise,  les  bottines. 
Les  fétichistes  qui  jouissent  par  ce  dernier  objet  se  rap¬ 
prochent  des  masochistes,  en  ce  sens  que  beaucoup  d’entre 
eux  adorent,  par  exemple,  à 
se  faire  marcher  sur  le  pied 
par  des  femmes  élégamment 
chaussées  ;  3°  l’excitation 

voluptueuse  par  certaines 
étoffes,  particulièrement  les 
fourrures,  le  velours,  la  soie, 
le  cuir.  Certains  fétichistes 
font  des  collections  en¬ 
tières  de  boucles  de  che¬ 
veux,  de  mouchoirs,  de  bas 
de  femme... 

Entre  autres  perversions, 
citons  encore  la  bestialité  ou 
la  sodomie,  qui  consiste  dans 
des  rapports  sexuels  avec 
des  animaux.  Cette  déviation 
du  sens  génital  s’observe  le 
plus  souvent  chez  des  sujets 
intellectuellement  ;  débiles 
Fig.  67.  —  Nécrophile  atteint  qui  vivent  avec  des  animaux, 

d’imbécillité.  en  qualité  de  pâtres,  par 

exemple.  Cependant  la  sodo¬ 
mie  s’observe  quelquefois  dans  le  Midi  et  en  Orient, 
comme  moyen  d’augmenter  l’excitation  génitale. 

N’oublions  pas  la  nécrophilie  ou  la  profanation  sexuelle  des 
cadavres,  perversion  due  sans  doute  toujours  à  une  débilité 


NEURASTHÉNIE  CONSTITUTIOÎWELLE.  237 

mentale  héréditaire.  La  figure  674nontre  wtn  nécrophile  im¬ 
bécile,  qui,  pendant  la  nuit, s’était  introduit  dans  le  Cimetière 
de  sa  •  commune,  et  avait  fait  sur  des  cadavres  des  .ten¬ 
tatives  de  coït.  On  a  observé  aussi  des  sujets  qui  ont  fait 
des  tentatives  analogues  sur  des  statues. 

Les  points  essentiels  du  diagnostic  différentiel  de  ces 
diverses  perversions  sexuelles  ont  déjà  été  mentionnés  au 
commencement  de  ce  chapitre. 

Le  traitement  est  guidé  par  le  diagnostic  et  l’étiologie. 
Chez  les  pervertis  dégénérés,  le  pronostic  est  peu  favo¬ 
rable.  Le  traitement  par  la  suggestion  peut  cependant  leur 
rendre  quelques  services.  Dans  les  premières  séances,  ily 
a  lieu  d’employer  la  suggestion  contre  la  masturbation  et 
les  autres  excitations  artificielles;  plus  tard,  on  suggère 
l’insensibilité  pour  toute  sorte  d’excitations  morbides  jus¬ 
qu’alors  existantes,  l’oubli  des  images  mentales  de  nature 
lubrique,  et,  finalement,  le  goût  normal  pour  le  sexe  op¬ 
posé.  Des  préparations  bromurées  peuvent  servir  à  dimi¬ 
nuer  l’excitation  sexuelle,  de  même  que  le  travail  physique 
et  les  bains  de  siège  froids.  Plus  efficace  serai t  évidemment 
la  prophylaxie,  consistant  avant  tout  dans  une  surveillance 
attentive  au  moment  où  l’instinct  sexuel  s’éveille  chez  les 
enfants,  surtout  chez  ceux  d’entre  eux  qui  vivent  dans  les 
pensionnats  et  les  internats. 

C.  -  NEURASTHÉNIE  CONSTITUTIONNELLE 

11  y  a  vingt  ans,  Beard  a  décrit  la  neurasthénie  et  lui  a 
donné  comme  cause  principale  la  vie  déréglée  de  ses  com¬ 
patriotes  américains.  L’incapacité  pour  un  travail  intel¬ 
lectuel,  le  manque  de  persévérance,  le  besoin  d’agitation, 
l’inquiétude  physique,  les  accès  d’angoisse,  les  états  hy¬ 
pocondriaques,  les  vertiges,  les  douleurs  sourdes  de  la 
tête,  le  trouble  du  sommeil,  les  paresthésies,  les  douleurs 
dorsales,  l’abattement  dans  les  membres,  l’excitabilité  du 
cœur,  l’irrégularité  de  la  digestion  et  le  trouble  des  fonc¬ 
tions  génitales,  telà  sont  les  traits  fondamentaux  que  Beard 
a  rattachés  à  cette  affection.  Peu  à  peu  on  reconnut  que  de 
tels  états  se  produisent  en  effet  souvent  chez  des  sujets  sur¬ 
menés.  Mais,  d’autre  part,  des  syndromes  analogues  appa¬ 
raissent  également  chez  des  individus  qui  ne  se  sont  jamais 
surmenés  sous  aucune  forme  et  qui,  pendant  toute  leur 
existence,  n’en  ont  pris  qu’à  leur  aise.  Il  est  donc  utile  de 


238 


FOLIE  DES  DÉGÉNÉRÉS. 


distinguer  la  neurasthénie  acquise,  déterminéè  avant  tout  . 
par  Y  épuisement,  de  la  neurasthénie  constitutionnelle,  héré¬ 
ditaire,  congénitale,  dans  laquelle  la  disposition  à  l'épuise¬ 
ment  est  exagérée,  morbide. 

Tandis  que  les  dégénérés  désignés  sous,  le  nom  de  désé¬ 
quilibrés  s’écartent  dans  un  sens  quelconque  du  type  anthro¬ 
pologique  normal  et  sont  moins  responsables  que  des  indi¬ 
vidus  sains  d’esprit,  nous  avons  affaire  ici  àdes  sujets  chez 
lesquels  les  facultés  intellectuelles,  tout  en  étant  intègres, 
et  quelquefois  môme  très  brillantes,  sont  cependant  en¬ 
travées  par  un  sentiment  d’impuissance,  d’insuffisance,  de 
fatigue,  sentiment  qui  se  manifeste  de  bonne  heure,  à 
l’occasion  d’une  occupation  quelconque.  En  même  temps, 
cespersonneséprouventd’ordinaireune  sensation  physique  . 
plus  ou  moins  prononcée  de  faiblesse  générale,  de  fatigue. 
Parmi  les  symptômes  de  dégénérescence,  il  faut  citer 
encore  tout  spécialement  leur  humeur  hypocondriaque, 
leurs  tendances  mélancoliques,  leurs  habitudes  bizarres, 
comme  l’onychophàgie,  par.  exemple  ;  leurs  tics  et  leurs 
grimaces,  qui  les  rendent  souvent  si  insupportables  à 
leur  entourage  ;  leurs  penchants  sexuels  anormaux  ;  leurs 
états  d’angoisse  qui  se  manifestent  parfois  par  des  batte¬ 
ments  de  cœur,  de  la  pâleur,  des  sueurs,  des  tremblements; 
enfin,  leurs  idées  obsédantes  et  leurs  impulsions  de 
formes  diverses. 

A  la  vérité,  certains  de  ces  symptômes  se  présentent 
parfois  d’une  façon  tellement  prédominante  qu’ils  sem¬ 
blent  constituer  à  eux  seuls  toute  l’affection.  Nous-avoas— 
déj à  parlêdes-éta ts  d  edégénéreseence-dans  lesquels  pré¬ 
domine  ane^anomalie- sexuelle.  Les  états  obsédants  et  im¬ 
pulsifs  constituent  parfois  aussi  le  phénomène  essentiel  du 
tableau  clinique.  Dans  d’autres  cas,  c’est  l’humeur  mélan¬ 
colique  qui  est  le  symptôme  principal.  fTesfc— pourquoi 
nous-aurons-eneere  à-examincr  séparément-ces  deux-der- 
«ières-variétés-. 

L’aperception  [ou  l’attention  active]  du  malade  est  quel¬ 
quefois  troublée  par  sa  distraction.  Les  troubles  sensoriels 
sont  exceptionnels.  La  faculté  d’association  des  idées  ne 
s’écarte  pas  essentiellement  de  la  normale.  Seulement,  le 
travail  de  la  pensée  se  fait  péniblement  et  se  trouve  inter¬ 
rompu  à  chaque  instant  par  les  oscillations  chancelantes 
de  la  volonté.  D’autre  part,  l’acte  de  se  souvenir  ou  d’ima¬ 
giner,  en  un  mot  la  reproduction  des  idées,  coûte  de 


NEURASTHÉNIE  CONSTITUTIONNELLE.  239 

grands  efforts.  Nous  avons  déjà  mentionné  les  tendances 
hypocondriaques,  les  idées  obsédantes,  les  impulsions. 

Les  malades  s’occupent  beaucoup  d’eux-mêmes;  ils 
aiment  à  consulter  les  médecins  de  toutes  les  catégories, 
les  autorités  aussi  bien  que  les  charlatans  ;  ils  sentent  le 
besoin  d’épancher  leur  cœur,  parlent  fréquemment  de 
leurs  souffrances,  aiment  à  être  plaints  ;  [ils  jouent  aussi 
quelquefois  avec  des  idées  de  suicide,  à  la  manière 
du  Hamlet  de  Shakspeare.  Il  est  rare  qu’ils  aient  beaucoup 
de  compassion  pour  leurs  semblables;  ils  sont  même  sou¬ 
vent  mal  intentionnés,  méchants,  et  prennent  une  joie 
secrète  à  mettre  quelqu’un  dans  l’embarras,  à  parler  des 
situations  désagréables  des  autres,  à  remuer  toutes  les 
blessures^ _ j' au-Im  a. . 

sPtçkessayé  d’examiner  par  la  méthode  psychométrique 
la  capacité  au  travail  intellectuel  dans  la  neurasthénie 
constitutionnelle.  Les  malades  devaient  faire,  pendant  un 
temps  déterminé,  de  petites  additions  continues  de 
nombres  d’un  seul  chiffre  en  notant  chaque  intervalle  d’une 
minute.  Après  cela,  on  pouvait,  en  fixant  le  quantum  de 
travail  accompli  dans  chaque  unité  de  temps,  établir  ce 
qu’on  appelle  une  «  courbe  de  travail  ».  Chez  les  sujets 
normaux,  la  production  s’accroît  d’ordinaire  dans  l’espace 
des  deux  aux  quatre  premiers  quarts  d’heure,  par  suite 
de  l’augmentation  de  l’exercice,  pour  baisser  ensuite  peu 
à  peu  à  mesure  que  la  fatigue  augmente.  Chez  les  neuras- 
théniques  constitutionnels,  j^artîbnstàté  de  brusques  sauts 
au  cours  de  la  production,  qui  se  modifiait  parfois,  dans 
l’intervalle  de  cinq  minutes,  de  50  à  100  p.  100.  Chez  les 
neurasthéniques  par  épuisement  acquis  dontmous-avens 
-parlé,  la  capacité  productive  baissait,  au  contraire,  dès  le 
début  de  l’expérience;  il  se  produisait  ensuite  un  état  de 
fatigue  morbide,  qui  excluait  toute  possibilité  d’exercice. 
Ce  n’est  que  pendant  la  convalescence  que  les  neurasthé¬ 
niques  par  épuisement  acquis  pouvaient  fournir  une  courbe 
de  travail  se  rapprochant  de  la  production  normale  pour 
l’atteindre  entièrement  après  la  guérison  complète. 

Parmi  les  symptômes  physiques,  on  note  unte  céphalalgie 
sourde  avec  sensation  de  compression  de  la  tête;  des 
éblouissements  et  des  vertiges;  de  la  lassitude  dans  les 
membres,  de  la  lourdeur  dans  les  jambes.  Parfois,  on 
constate  aussi  de  l’inégalité  pupillaire,  un  léger  tremble¬ 
ment,  une  exagération  des  réflexes,  une  tachycardie  avec 


240 


FOLIE  DES  DÉGÉNÉRÉS. 


arythmie  du  cœur,  des  troubles  de  la  sensibilité,  en  par¬ 
ticulier  des  fourmillements,  des  chatouillements,  des 
engourdissements  au  niveau  des  extrémités;  fréquemment, 
de  la  constipation  ;  parfois,  des  érections,  des  pollutions  et 
des  pertes  séminales. 

Le  diagnostic  doit  se  faire  par  exclusion  d’autres  états 
morbides,  surtout  de  ceux  de  nature  organique  :  la  tuber¬ 
culose,  la  néphrite  chronique,  l’artériosclérose,  l’ulcère 
de  l’estomac,  l’entéroptose,  les  affections  des  organes 
génito-urinaires,  la  goutte,  l’anémie;  les  intoxications  par 
l’alcool,  la  nicotine,  le  plomb  ;  les  formes  frustes  de  la 
maladie  de  Basedow. 

Dans  l’ hystérie,  on  trouve,  à  part  les  convulsions,  des 
paroxysmes  d’étouffement,  des  anesthésies  localisées,  des 
stigmates  hystérogènes,  un  caractère  égoïste  et  capricieux, 
une  suggestibilité  extrême.  Il  est  parfois  difficile  de  dis¬ 
tinguer  la  neurasthénie  constitutionnelle  de  Vimbécillité  à 
un  faible  degré,  ainsi  que  de  certaines  variétés,  les  plus 
bénignes,  de  la  folie  intermittente-,  cette  dernière  diffi¬ 
culté  a  conduit  à  créer  une  variété  peu  justifiée  au  point 
de  vue  nosologique  et  dite  «  neurasthénie  périodique  ». 
Dans  l’âge  moyen  de  la  vie,  la  neurasthénie  constitution¬ 
nelle  doit  faire  songer  à  la  paralysie  générale  au  début-,  il 
faut  alors  se  rappeler  que  les  maux  de  tête  de  la  paralysie 
générale  procèdent  plutôt  par  crises  aiguës  et  ne  ressem¬ 
blent  pas  à  la  sensation  de  compression  sourde  de  la  tête 
qu’éprouve  le  neurasthénique;  de  plus,  le  paralytique 
général  présente,  detrèsbonneheuredéjà,  quelqueslacunes 
de  la  mémoire  et  un  changement  de  caractère.  [En  pareil 
cas,  la  recherche  des  éléments  figurés  dans  le  liquide  céphalo¬ 
rachidien  peut  considérablement  faciliter  la  tâche  du  cli¬ 
nicien.] 

Au  point  de  vue  thérapeutique,  l’isolement  est  de  toute 
première  nécessité.  Lorsque  la  nutrition  générale  est 
défectueuse,  une  cure  d'engraissement  avec  repos  complet, 
dans  un  établissement  ouvert,  peut  être  utile.  Dans  le 
régime  alimentaire,  il  faut  éviter  toutes  les  substances  nui¬ 
sibles,  et  en  particulier  l’alcool.  Il  faut  surveiller  la  régu¬ 
larité  des  selles. 

h' électricité  constitue  un  excellent  moyen  pour  faire  de 
la  suggestion  masquée.  Un  massage  général,  ainsi  que  Yhy- 
drolhérapie  modérée,  peuvent  contribuer  à  fortifier  le 
malade.  Un  changement  de  climat  ou  le  séjour  au  bord  de 


OBSESSIONS  ET  IMPULSIONS.  241 

la  mer  ou  dans  les  montagnes  d’altitude  moyenne  sont 
souvent  efficaces.  Le  traitement  médicamenteux  doit  être 
relégué  à  l’arrière-plan.  Contre  l’anémie,  le  fer  et  les  pré¬ 
parations  arsenicales,  joints  à  un  repos  correspondant,  se 
trouvent  certainement  indiqués;  mais,  pour  tout  le  reste,  il 
faut  bien  se  dire  que  les  médicaments  nervins,  et  en  parti¬ 
culier  les  préparations  bromurées,  ne  jouent  qu’un  rôle 
absolument  secondaire  dans  cette  cure,  qui  est  avant  tout 
diététique.  II  faut  se  méfier  énormément  de  l’emploi  des 
soporifiques.  Les  bains  de  siège  et  les  bains  de  pieds  chauds 
avant  de  se  coucher  sont  parfois  très  utiles. 

Le  traitement  psychique  peut  avoir  dans  ce  cas  un  effet 
très  bienfaisant.  Il  est  d’abord  facilité  par  la  confiance  du 
malade,  que  l’on  gagne  souvent  par  un  examen  conscien¬ 
cieux.  Il  faut  laisser  le  patient  exposer  tranquillement  la 
longue  kyrielle  de  ses  plaintes.  Après  examen  très  attentif, 
on  lui  donne  des  conseils  empressés,  on  le  tranquillise,  on 
le  met  en  garde  contre  une  inquiétude  exagérée;  tout  en 
lui  montrant  qu’on  ne  considère  pas  ses  souffrances 
comme  de  peu  d’importance  ou  comme  imaginaires;  à  la 
fin,  on  lui  remet  un  plan  détaillé  de  toute  la  cure.  La  sug¬ 
gestion  et  l’hypnose  sont  quelquefois  employées  avec 
succès  chez  des  neurasthéniques  excités,  angoissés, 
obsédés. 

Chez  les  malades  qui  sont  quelque  peu  capables  de  se 
livrer  à  un  travail  manuel,  le  traitement  indiqué  plus  haut, 
joint  à  une  occupation  régulière,  est  particulièrement 
salutaire — , 


D.  —  OBSESSIONS  ET  IMPULSIONS 

Chez  la  plupart  des  neurasthéniques,  il  arrive  assez 
souvent  qu’une  idée  quelconque  s’établit  impérieusement 
d’une  façon  extraordinairement  gênante,  et  que  les  malades 
eux-mêmes  reconnaissent  comme  maladive.  Il  s’agit  ici  de 
véritables  phobies,  manies  et  impulsions.  Chez  bien  des 
dégénérés,  certaines  de  ces  manifestations  sont  tellement 
prononcées  et  si  rebelles  que  tous  les  autres  symptômes 
s’effacent  devant  eux  et  que  l’état  d’obsession  se  met  au 
premier  plan  du  tableau  clinique. 

Peurs  obsédantes  oq  phobies.  —  Un  sentiment  de  vive 
angoisse,  et  cela  à  propos  de  n’importe  quoi  ou  même  sans 
raison,  vient  souvent  s’introduire  de  force  dans  la  eons- 
Weygandt.  —  Atlas-manuel  de  Psychiatrie.  16 


242 


FOLIE  DES  DÉGÉNÉRÉS. 


cience  du  malade,  d’ailleurs  normal  au  point  de  vue  de  son  '7 
intelligence,  de  ses  connaissances  et  de  sa  mémoire.  Le‘ 
malade  sait  généralement  très  bien  qu’il  n’existe  aucun 
motif  suffisant  pour  justifier  cette  angoisse,  et  cependant 
il  prend  de  grandes  précautions  pour  éviter  toutes  les 
occasions  qui  provoquent  chez  lui  ces  états  d’inquiétude 
insurmontable. 

Une  forme  très  répandue  de  ces  peurs  pathologiques  est 
Y  agoraphobie  ou  la  peur  des  places  publiques,  comme  aussi . 
la  dinophobie  ou  la  crainte  de  vertiges.  Le  malade  ne  peut 
traverser  une  place  libre  sans  avoir,  à  la  seule  vue  de  cet 
espace,  une  impression  de  vertige.  Il  fait  souvent  de  grands 
détours  dans  ses  courses,  pour  éviter  des  places  de  ce 
genre.  Dans  certains  cas,  il  se  fait  accompagner  ou  con¬ 
duire  par  le  bras  pour  traverser  la  place  redoutée  :  on  a 
vu  un  malade  donner  régulièrement  une  pièce  d’argent  au 
premier  gamin  venu,  pour  traverser  la  place  en  sa  com¬ 
pagnie.  Dans  des  cas  graves,  le  malade  s’oppose  violem¬ 
ment  contre  toute  tentative  ayant  pour  but  de  lui  faire 
traverser  la  rue  et,  lorsqu’on  veut  l’y  obliger,  il  est  pris 
d’une  surexcitation  qui  ressemble  à  une  véritable  crise  :  il 
se  débat  vivement,  pâlit,  éprouve  des  battements  au  cœur, 
des  nausées,  entre  en  sueur,  tremble,  vacille,  sent  ses 
jambes  faiblir.  Les  malades  dont  les  phobies  se  produisent 
dans  d’autres  occasions  se  comportent  d’une  façon  tout  à 
fait  analogue.  On  connaît,  par  exemple,  le  vertige  des 
hauteurs,  qui,  il  est  vrai,  est  souvent  augmenté  par  l’asso¬ 
ciation  bien  justifiée  du  danger  objectif,  comme  lorsqu’on 
se  trouve  sur  la  crête  d’une  haute  montagne.  Les  sujets 
neurasthéniques  éprouvent  déjà  le  vertige  rien  qu’en  regar¬ 
dant  par  une  fenêtre  du  premier  étage,  ou  même  en  aper¬ 
cevant  dans  le  lointain,  par  le  gros  bout  d’une  lorgnette  ; 
de  théâtre,  les  objets  qui  les  entourent.  Une  jeune  fille 
neurasthénique  disait  :  «  Je  ne  voudrais  pas  être  grande; 
sans  quoi  j’aurais  le  vertige  rien  qu’en  regardant  mes 
pieds  ». 

Les  occasions  à  propos  desquelles  se  produisent  les 
diverses  phobies  sont  extrêmement  variables.  La  préten¬ 
tion  de  vouloir  désigner  chaque  phobie  par  un  nom  spécial 
est  absolument  oisive.^olly  les  réunit  toutes  sous  le  titre 
collectif  de  caïrophobie  ou  d’  «  état  d’angoisse  ».  Citons 
cependant  les  termes  employés  le  plus  couramment.  La 
ngciophobie  est  la  peur  maladive  de  l’obscurité,  très  fré- 


OBSESSIONS  ET  IMPULSIONS.  243 

quente  chez  les  enfants  ;  Vandrophobie  est  la  peur  morbide 
des  hommes,  comme  la  gynécophobie  est  la  peur  patholo¬ 
gique  des  femmes;  la  claustrophobie  est  la  crainte  d’un 
séjour  dansdes  espaces  fermés  :  c’est  en  quelque  sorte]  le 
contraire  de  l’agoraphobie;  la  sidérodromophobie  est  la 
peur  des  chemins  de  fer.  On  observe  fréquemment  aussi  la 
mysophobie  ou  la  peur  de  se  salir,  ainsi  que  la  peur  du 
contact  ;  les  mysophobes  hésitent  à  saisir  des  loquets  de 
portes  ;  ils  ont  du  dégoût  à  toucher  des  pièces  de  monnaie  ; 
ils  ne  veulent  tendre  la  main  à  personne  ;  ils  évitent  avec_ 
un  soin  méticuleux  l’air  expiré  par  une  autre  personne  et 
cherchent,  par  de  fréquents  lavages,  à  éloigner  les  germes 
d’une  maladie  et  toutes  les  saletés  qu’ils  supposent  pou¬ 
voir  leur  être  transmis.  [Chez  nous,  cet  état  est  connu  sdus 
le  nom  de  délire  du  loucher .]  La  crainte  des  maladies,  la 
nosophobie,  n’est  pas  rare  non  plus  ;  on  l’observe  surtout 
chez  de  jeunes  médecins  qui  passent  tout  leur  temps  à 
examiner  leur  propre  corps,  qui  font  des  analyses  quoti¬ 
diennes  de  leur  urine,  qui  percutent  à  chaque  instant  leur 
tendon  patellaire,  qui  se  procurent  un  phonendoscope 
pour  pouvoir  ausculter  leur  cœur.  Chez  les  nosophobes,  on 
observe  assez  souvent  la  syphilophobie.  Vérylhrophobie  est 
la  crainte  de  rougir  qui  se  manifeste  chez  certains  sujets, 
quand  ils  se  trouvent  dans  une  situation  imprévue.  Cet 
état  a  quelque  chose  de  commun  avec  l’attitude  embar¬ 
rassée,  gauche  et  timide  que  certaines  personnes  ont  en 
société,  et  principalement  en  présence  de  leurs  supé¬ 
rieurs  hiérarchiques.  Le  «  trac  »  de  l’orateur  et  la 
«  frousse  de  l’examen  »  sont  des  faits  un  peu  analogues. 
Les  neurasthéniques  qui  ont  souffert  de  ces  divers  états 
sont  parfois  pris  d’une  crainte  de  s’intimider,  de  perdre 
leur  sang-froid  et  de  ressentir  les  troubles  dont  nous 
venons  de  parler  dans  les  occasions  importantes  ;  ils 
éprouvent,  en  un  mot,  une  véritable  phobophobie,  ou  la 
peur  d'avoir  peur.  [On  observe  encore  fréquemment  les 
«  peurs  »  suivantes  :  la  pyrophobie  (peur  du  feu),  l'hémalo- 
phobie  (peur  du  sang),  l’ anthropophobie  (peur  des  foules), 
la  zoophobie  (peur  des  animaux),  la  rabiophobie  (peur  de 
la  rage),  la  phlisiophobie  (peur  de  la  tuberculose  pulmo¬ 
naire),  la  ihanatophobie  (peur  de  la  mort)  qui  peut  juste¬ 
ment  pousser  l’obsédé  au  suicide,  la  nécrophobie  (peur 
des  cadavres).  Toutes  ces  phobies  présentent  deux  carac¬ 
tères  importants  :  l’impossibilité  pour  l’obsédé  de  vaincre 


244 


FOLIE  DES  DÉGÉNÉRÉS. 


le  sentiment  de  peur  qu’il  éprouve  em  présence  d’un  phé-  . 
nomène,  d’un  objet  ou  d’une  substance,  et  l’état  de  cons¬ 
cience  complète  qui  accompagne  ce  sentiment  (Magnan).] 

Obsessions.  —  Chez  bien  des  malades,  au  lieu  dé  peurs, 
ce  sont  d’autres  idées  qui  s’introduisent'  avec  violence 
dans  le  champ  de  la  conscience.  Il  est  vrai  qu’ici  encore, 
aux  idées  morbides  se  joint  souvent  un  sentiment  de 
dépression,  un  malaise,  une  inquiétude  plus  ou  moins 
considérable.  Déjà  l’homme  normal  peut  observer,  dans 
les  états  de  grande  fatigue,  qu’un  nom  quelconque*  une 
mélodie,  un  visage  se  représentent  continuellement  à  sa 
conscience.  Chez  des  sujets  à  fond  dégénératif,  sous 
l’influence  d’un  épuisement  nerveux  même  léger,  se 
produit  fréquemment  un  état  mental  appelé  la  manie 
du  doute  [et  que  Falret  a  décrit  le  premier  sous  le  nom 
de  folie  du  doute\.  Les  malades  atteints  de  ce  trouble 
se  demandent  à  chaque  instant  s’ils  ne  se  sont  pas  ren¬ 
dus  coupables  d’une  négligence  quelconque  ;  ils  se  posent 
des  questions  à  propos  de  tout  et  doutent  de  tout.  Le 
sujet  a  toujours  le  sentiment  d’avoir  oublié  ou  manqué 
quelque  chose.  Avant  de  sortir  de  chez  lui,  il  va  voir 
plusieurs  fois  si  la  lumière  est  bien  éteinte,  si  la  caisse 
est  fermée;  il  presse  plusieurs  fois  sur  le  loquet  delà 
porte  pour  s’assurer  si  vraiment  personne  ne  peut  s’intro¬ 
duire  dans  son  appartement  ;  il  rouvre  des  lettres  qu’il 
vient  de  fermer,  dans  le  doute  où  il  .est  d’y  avoir  oublié 
d’écrire  un  détail  ;  il  porte  constamment  la  main  à  .sa  cra¬ 
vate,  pour  voir  si  elle  tient  bien.  Parfois,  se.  présentent 
d’autres  idées  obsédantes  :  l’image  de  quelqu’un  complète¬ 
ment  nu  ;  le  besoin  d’inscrire  les  noms  de  toutes  les  per¬ 
sonnes  ou  de  demander  leurs  noms  à  toutes  les  personnes: 
qu’on  rencontre  dans  la  rue  ( onomatomanie ),  ou  de  noter 
ou  d’additionner  tous  les  nombres  [arithmomanie),  ou 
encore  de  compter  tous  les  numéros  des  maisons. 

La  manie  de  voler  est  une  des  formes  les  plus,  fréquentes 
de  ces  idées  obsédantes.  De  même,  on  observe  le  besoin 
irrésistible  de  poser  toutes  sortes,  de  questions.  [Ainsi, 
d’après  Bail,  les  «  réalistes  »  demandent  des  niaiseries  sur 
les  objets  qui  lès  entourent,  comme  celle-ci,  par  exemple  : 

«  Pourquoi  la  chaise  a-t-elle  quatre  pieds  ?  »  Les  «  métaphy¬ 
siciens  »  posent  des  questions  insolubles, sur  les  derniers 
événements  ou  soulèvent  les  «  problèmes  de  la  création  »  : 

«  Pourquoi  sommes-nous  au  monde  ?  Quel  est  le  but  de 


OBSESSIONS  ET  IMPULSIONS. 


245 


l'humanité?  Pourquoi  est-ce  l’été  ou  l’hiver?  »]  Grashey  a 
fait  remarquer  que  de  semblables  questions  rappellent 
l’état  mental  de  l’enfant  qui  est  au  premier  degré  de  son 
développement  intellectuel  et  indiquent  un  besoin  d’exer¬ 
cer  ou  d’étendre  sa  pensée.  Ce  qui  fait  surtout  souffrir 
l’obsédé,  ce  sont  les  idées  qui  le  poussent  à  mettre  le 
trouble  quelque  part  et  aussi  les  idées  de  contraste.  Par 
exemple,  dans  une  cérémonie  où  il  n’a  que  faire,  il  est 
obsédé  par  le  désir  de  prendre  la  parole  ;  à  un  enter¬ 
rement,  une  idée  comique  hante  son  esprit  et  le  pousse, 
à  rire... 

Assez  souvent  l’obsession  s’étend  jusque  sur  le  domaine 
psychomoteur,  et  devient  alors  une  impulsion.  11  est 
sans  doute  déjà  arrivé  à  plus  d’un  homme  normal  de  se 
demander,  au  cours  d’une  promenade  au  bord  d’un  pré¬ 
cipice,  ce  qui  arriverait  s’il  poussait  tout  à  coup  son 
compagnon  pour  le  précipiter  en  bas.  Chez  les  dégénérés, 
l’obsession  peut,  en  pareil  cas,  devenir  si  forte  que  le  ma¬ 
lade  croit  qu’il  ne  pourra  plus  y  résister  et  qu’il  se  met 
anxieusement  à  fuir  l’occasion  d’y  succomber.  Ainsi,  par 
exemple,  il  se  sent  poussé  à  mettre  le  feu  ou  à  tuer  quel¬ 
qu’un,  ou  à  embrasser  tout  à  coup  une  jolie  femme,  tout 
cela  d’une  façon  morbide,  !  en  se  faisant  violence  pour 
résister;  mais  l’obsession  est,  en  pareil  cas,  presque  tou¬ 
jours  irrésistible.  Il  faut  encore  citer  ici  :  l’obsession  im¬ 
pulsive  de  dérober  quelque. chose  à  la  devanture  d’une 
boutique  ( kleptomanie );  de  donner  un  soufflet  à  un  pas¬ 
sant;  de  monter,  étant!  au 'théâtre,  sur  la  scène;  de  pro¬ 
noncer  des  paroles  inconvenantes  ( coprolalie ).  Le  malade 
ne  parvient  nullement  à  maîtriser  ces  impulsions.  Certains 
reculent  devant  l’occasion  imminente  ;  beaucoup  tombent 
dans  l’angoisse  et  le  désespoir  et  supplient  qu’on  veuille 
bien  les  garantir  contre  leurs  impulsions,  les  guérir  ou  les 
enfermer.  Ges  impulsions’ aboutissent  de  temps  à  autre 
à  des  actes  réels  ;  c’est  :ce  qu’on  observe  surtout  dans  les 
premières  années  de  leur  existence.  Après  avoir  accompli 
l’acte  impulsif,  les  malades  se  sentent  Comme  délivrés  et 
soulagés.  Kraepelin  donné) à  cette  forme  d’obsession  suivie 
d’actes  le  nom  de  folie  impulsive. 

La  folie  obsédante  et.  impulsive  doit  être  distinguée,  au 
point  de  vue  du  diagnostic  différentiel,-  de  diverses  autres 
affections  dans  lesquelles  on  peut  observer  des  obses^ 
sions  et  des  impulsions  à  titre  de  phénomènes  sympto- 


FOLIE  DES  DÉGÉNÉRÉS. 


246 

matiques.  Ainsi,  un  paralytique  général  comptait  pen¬ 
dant  des  semaines,  à  la  façon  d’un  obsédé,  les  bouches  de 
chaleur  qui  se  trouvaient  en  face  de  son  lit.  Chez  des 
paranoïques  simples  ou  déments,  ces  idées  obsédantes 
peuvent  s’observer  également,  comme  pendant  la  phase 
dépressive  de  la  folie  circulaire.  Pourtant,  jusqu’à  présent, 
on  n’a  pas  établi  une  transition  entre  la  folie  obsédante 
et  la  paranoïa  (Hoche).  Dans  les  cas  d’actes  impulsifs,  il 
faut  songer  avant  tout  à  éliminer  Y  épilepsie,  ou  môme 
Yhystérie. 

Le  traitement  doit  avoir  pour  but  de  procurer  au  malade 
un  soulagement  par  des  entretiens  apaisants  sur  ses 
souffrances  morales.  On  doit  l’éloigner  de  tout  ce  qui 
peut  l’affecter  et  lui  conseiller  de  vivre  dans  un  nouveau 
milieu.  Dans  les  cas  bénins,  on  peut  assez  souvent  obtenir 
des  résultats  satisfaisants  par  la  suggestion  simple  ou 
hypnotique.  Dans  les  cas  graves,  l’internement  peut  deve¬ 
nir  nécessaire.  Dans  ce  cas,  une  maison  ouverte  offrant 
au  malade  la  possibilité  de  s’occuper  utilement  est  sou¬ 
vent  préférable  à  l’asile  d’aliénés,  dont  les  pensionnaires 
exercent  sur  le  malade  une  impression  pénible.  Des  inter¬ 
rogatoires  trop  fréquents  énervent  souvent  l’obsédé.  Par¬ 
fois,  il  faut  se  tenir  en  garde  contre  la  possibilité  d’un 
suicide.  - - 

/•  E.'—  MÉLANCOLIE  CONSTITUTIONNELLE 

Sur  le  terrain  de  la  neurasthénie  héréditaire,  il  n’est  pas 
rare  d’observer  les  troubles  psychiques  légers,  d’ordre  ob¬ 
sédant  ou  impulsif,  ainsi  qu’un  état  cœnesthétique  par¬ 
ticulièrement  triste,  sombre.  Mais  si,  dans  certaines  formes 
de  neurasthénie,  ce  sont  les  obsessions  et  les  impulsions 
qui  dominent,  on  trouve,  dans  d’autres  variétés,  une  pré¬ 
dominance  d’idées  accompagnées  d’une  souffrance  morale. 
Les  malades  perçoivent  bien,  associent  correctement  les 
idées,  ont  une  faculté  normale  d’attention  et  de  repro¬ 
duction,  mais  tout  ce  qu’ils  pensent,  tout  cé  qu’ils  font  est 
accompagné  d’un  sentiment  dépressif.  Les  sentiments 
d’anxiété  et  d’inquiétude  sont  plus  rares.  Les.  tentatives 
d’intérprétation  présentent  bien  quelquefois  une  nuance 
morbide,  mais  elles  sont  passagères,  de  très  courte  durée 
et  ne  résistent  pas  aux  objections  qu’on. leur  oppose.  Sou¬ 
vent,  la  manière  d’être  du  malade  porte  l’empreinte  de 


MÉLANCOLIE  CONSTITUTIONNELLE. 


247 


cette  disposition  triste  de  rhumeùr;  il  est  irrésolu,  tatillon, 
capricieux,  trop  méticuleux.  Il  se  croit  responsable  de  tout 
ce  qui  arrive,  se  dit  las  de  vivre  et  commet  quelquefois 
des  tentatives  de  suicide,  comme  c’est  le  cas  de  la  malade 
représentée  par  la  figure  68.  Dans  d’autres  cas,  l’état  ccenes- 


Fig.  68.  —  Mélancolie  constitutionnelle. 


thétique  est  parfois  surexcité.  Le  sommeil  laisse  souvent 
à  désirer  ;  le  malade  est  constipé  ;  il  souffre  de  céphalalgie 
avec  sensation  du  casque  sur  la  tête  ;  il  a  des  palpitations, 
un  sentiment  de  vide  et  des  souffles  dans  la  tête  ;  souvent 
se  manifestent  en  même  temps  des  spasmes  de  certains 
muscles  qui  se  transforment  bientôt  en  grimaces  et  en  tics. 

Dans  la  grande  majorité  des  cas,  la  mélancolie  conslilu- 
lionnelle  apparaît  au  cours  des  années  qui  suivent  de  près 
l’âge  de  la  puberté,  très  souvent  à  la  suite  d’un  grand 
chagrin,  d’un  traumatisme  psychique.  Cependant,  il  faut 


248 


FOLIE  DES  DÉGÉNÉRÉS. 


sé  souvenir  que  la  prédisposition  joue  là  un  rôle  prépon¬ 
dérant  ;  ce  qui  l’indique  souvent,  entre  autres  détails,  c’est 
l’intolérance  du  sujet  pour  l’alcool  que  l’on  constate 
presque  toujours  dans  l’histoire  de  ses  antécédents. 

Le  diagnostic  différentiel  doit  éliminer  d’abord  les  phases 
dépressives  de  la  folie  intermittente,  dont  les  caractères 
essentiels  sont  :  la  périodicité  des  crises  ;  l’apparition,  entre 
les  phases  de  dépression,  d’intervalles  lucides  et  des  accès 
d’excitation  maniaque  ;  enfin,  l’arrêt  complet  des  fonctions 
psychomotrices  et  du  travail  d’association.  Il  faut  éliminer 
aussi  la  mélancolie  d'involulion ,  qui  est  l’affection  de  l’âge 
climactérique  et  se  distingue  par  l’intensité  plus  grande  de 
la  douleur  morale,  par  les  crises  d’angoisse,  quelquefois 
aussi  par  des  troubles  sensoriels  de  nature  dépressive. 

Dans  le  traitement  de  la  mélancolie  constitutionnelle,  il 
faut  user  de  la  suggestion  sous  forme  d’exhortations  bien¬ 
veillantes  et  consolantes  ;  ce  moyen  calme  le  malade  pour 
un  peu  de  temps,  alors  que  l’hypnotisme  proprement  dit 
ne  donne  généralement,  en  pareil  cas,  aucun  résultat.  Le 
mieux  encore,  c’est  d’arriver  à  occuper  le  malade  dans  un 
milieu  paisible  où  il  sera  suivi  avec  attention  et  surveillé 
au  point  de  vue  de  ses  idées  et  tentatives  de  suicide. 

F.  —  CARACTÈRES  PATHOLOGIQUES 

Par  «  caractère  psychologique  »  d’un,  homme,  nous  com¬ 
prenons  l’ensemble  des  qualités  psychiques  complexes 
grâce  auxquelles  l’individu  voit  la  vie  à  sa  manière  et  règle 
sa  conduite  d’une  façon  déterminée.  Plus  l’empreinte  de  ces 
qualités  est  originale  et  forte,  plus  nous  attribuons  à  l’in¬ 
dividu  qui  les  possède  tel  ou  tel  caractère.  Nous  avons 
déjà  vu  que,  chez  le  déséquilibré,  quelques  traits  isolés 
s’écartent  de  l’état  normal.  Dans  les  cas  dont  nous  avons 
à  parler  maintenant,  il  s’agit  moins  d’une  disproportion 
des  qualités  entre  elles  que  d’une  véritable  malformation 
psychologique.  En  effet,  la  direction  tout  entière  de  la 
pensée  et  de  l’activité  du  sujet  est  tellement  déviée  d’un 
seul  côté  que  sa  personnalité  psychique  s’éloigne  complè¬ 
tement  du  type  physiologique  moyen.  Cette  déviation 
anormale  a  pour  résultat  fréquent  des  conflits  de  toute 
sorte  avec  l’entourage.  Chez  le  déséquilibré,  il  s’agissait  de 
tels  ou  tels  défauts  partiels;  ici,  c’est  la  manière  d’être  de 
l’individu  dans  son  ensemble  qui  diffère  entièrement  de  la 


CARACTÈRES  PATHOLOGIQUES.  249 

normale.  11  est  probable  que,  parallèlement  à  ce  dévelop¬ 
pement  psychique  particulier,  correspond  aussi  ùn  proces¬ 
sus  pathologique  spécial  dans  l’écorce  cérébrale;  c’est  une 
hypothèse  que  nous  devons  admèttre  a  priori ,  bien  qu’il 
nous  soit  encore,  jusqu’à  présent,  impossible  de  connaître 
d’une  façon  plus  précise  les  rapports  entre  le  caractère  et 
l’écorce  cérébrale.  Ce  terme  de  caractères  pathologiques 
ne  doit  nullement  être  pris  dans  le  sens  éthique,  d’autant 
plus  qu’il  existe  précisément  toute  une  série  de  grands 
faits  historiques  relatifs  à  la  civilisation  et  à  la  vie  sociale, 
qui  ont  été  accomplis  par  des  hommes  hors  ligne  dont  la 
constitution  psychique  différait  d’une  manière  tranchée  de 
celle  de  la  grande  masse  humaine,  et  qui,  néanmoins,  pré¬ 
sentaient  certains  signes;  psychopathiques  en  nombre 
souvent  considérable. 

NoU§  ne  pouvons  ici  entrer  dans  plus  de  détails  pour 
expliqueF'les-4raits=pisplropa'fInques  des  talents  ou  des 
génies  paçti&uliSrsT  Quant  aux C'ara^Ure&j:rùninels,, nous 
renvoyons  au  chapitre  xn.  Les  chapitres  xiveTxV  traitent 
du  caractère  hystérique  et  du  caractère  épileptique. 
^-âkni^'RéïïlemênFëîr'passant’quéTqueslypes  de  carac¬ 
tères  pathologiques  qui  nous  paraissent  particulièrement 
caractéristiques.  Un  des  plus  fréquents  est  le  caractère 
fanatique.  En  vertu  d’un  amour-propre  exagéré,  le  sujet 
doué  d’un  pareil  caractère  s’accroche  à  une  idée  et  cherche 
à  la  réaliser  avec  une  suite  inlassable,  une  énergie  de  fer, 
sans  égard  pour  lui-même  ni  pour  les  autres.  Ce  qui  dis¬ 
tingue  les  sujets  fanatiques  des  paranoïques,  c’est  moins 
cette  circonstance  que  leurs  idées  sont  souvent  plausibles, 
d’une  exécution  possible  et  même  désirable;  mais  c’est 
surtout  la  manière  dont  ils  se  comportent,  eu  égard  à  leur 
but.  Ils  ne  vont  pas  jusqu’à  présenter  des. idées  délirantes. 
Ils  ne  sont  pas  complètement  inaccessibles  aux  objections 
et  savent  généralement  peser  le  pour  et  le  contre.  Ils  en 
arrivent  souvent  au  point  de  -concéder  que  leur  projet 
n’est  qu’un  idéal,  et  finissent  même  quelquefois  par  se 
laisser  convaincre,  après  bien  des  efforts  inutiles,  de  l’im¬ 
possibilité  de  le  réaliser.  D’ordinaire,  ces  individus  ne  se 
concentrent  pas  sur  un  but  unique,  :  mais,  placés  dans 
d’autres  situations,  ils  développent  toutes  sortes  de  plans 
nouveaux,  quels  qu’ils  soient.  A  ce  type  se  rattachent  beau¬ 
coup  d 'inventeurs,  de  réformateurs,  et  sans  doute  aussi 
un  grand  nombre  de  politiciens,  à' agitateurs,  d'innovateurs 


250  FOLIE  DES  DÉGÉNÉRÉS. 

en  religion,  de  sectaires,  des  sujets  qui  refusent  de  prêter 
serment,  des  antivaccinateurs,  des  antiviviseclionnisles. 

Une  variété  particulière  de  ce  type  est  représentée  ■  par 
les  fanatiques  du  droit,  les  chicaniers,  désignés  aussi  sous 
le  nom  de  pseudo-processifs.  En  toute  occasion,  ils  sont  à 
cheval  sur  leurs  droits;  dans  toutes  les  discussions,  ils 
veulent  avoir  le  dernier  mot;  à  propos  de  bagatelles,  ils 
entreprennent  de  longs  procès  ;  ils  ne  voient  autour  d’eux 
que  des  dénis  de  justice  et  des  offenses  ;  ils  en  appellent 
d’instance  en  instance,  accumulent  procès  sur  procès,  et 
font  penser  aux  aliénés  atteints  de  la  folie  processive. 
Pourtant,  on  ne  trouve  pas  chez  eux  de  système  délirant 
bien  développé,  systématisé,  qui  les  absorbe  d’une  manière 
continue  ;  ils  finissent  plutôt  par  s’apaiser,  par  cesser  les 
disputes  et  par  regarder  leurs  griefs  comme  aplanis, 
quitte  à  aborder,  il  est  vrai,  d’autres  sujets  de  conflits. 
Dans  les  circonstances  ordinaires  de  la  vie,  ces  sujets  se 
rendent,  d’ailleurs,  insupportables  à  leurs  parents,  à  leurs 
amis,  tandis  que  les  processifs,  en  dehors  de  leur  système 
délirant,  peuvent  être  des  individus  sociables  et  des  com¬ 
pagnons  très  agréables. 

Michel  Kohlhaas  représente,  jusqu’à  un  certain  point,  le 
type  de  ces  pseudo-processifs. 

[Weygandt  se  contente  ici  de  faire  allusion  au  person¬ 
nage  historique  Michael  Kohlhaas,  qu’il  regarde  comme  le 
type  d’un  pseudo-processif.  Il  suppose,  avec  raison,  que 
l’histoire  de  Kohlhaas  est  suffisamment  connue  des  lec¬ 
teurs  allemands,  grâce  à  la  célèbre  nouvelle  historique  de 
Kleist  sur  Kohlhaas,  dont  Mlle  Becker  a  publié  une  tra¬ 
duction  très  intéressante^!^  Il  n’est  peut-être  pas  inutile 
de'lf'esumer  ici  en  'quelques  mots  le  «  cas  »  de  Michel 
Kohlhaas.  C’était  un  honnête  maquignon  de  la  Marche  de 
Brandebourg  au  xvie  siècle,  qui,  exaspéré  par  un  abus  de 
pouvoir  dont  il  a  été  victime  de  la  part  d’un  seigneur,  et 
ne  parvenant  pas  à  se  faire  rendre  justice,  entre  en  révolte 
contre  la  société.  Il  se  fait  chef  de  brigands,  et,  à  la  tête 
d’une  troupe  de  paysans  et  de  vagabonds,  il  commet  les 
plus  grands  ravages,  tient  tête  aux  forces  armées  envoyées 
contre  lui,  jusqu’à  ce  qu’enfin  il  obtienne  la  satisfaction 
matérielle  qu’il  avait  réclamée.  Mais  il  l’obtient  au  prix  de 

f  (1)  Kleist,  Michel  Kohlhaas.  Traduction  française  par  Mlle  Ida 
(Becker.  Paris,  1888  (Hachette). 


CARACTÈRES  PATHOLOGIQUES.  251 

sa  vie  et  périt  sur  l’échafaud.  —  Ce  qui  n’est  peut-être  pas 
moins  intéressant,  c'est  que  l’auteur  de  la  vie  de  Michel 
Kohlhaas,  Kleist,  était  lui-même  un  déséquilibré  d’une 
haute  intelligence,  qui  a  péri  par  le  suicide.] 

On  pourrait  encore  mentionner  ici  ces  hommes  qui  sont 
toujours  de  l’opposition,  les  éternels  contradicteurs  de 
toutes  sortes  qui  éprouvent  le  besoin  de  faire  des  objections 
à  tous  les  raisonnements  les  plus  plausibles,  les  esprits 
paradoxaux  qui,  en  toute  chose,  prennent,  de  parti  pris,  le 
contre-pied  en  voulant  toujours  avoir  raison,  sans  se 
rendre  compte  du  ridicule  dont  ils  se  couvrent  aux  yeux 
de  tout  le  monde. 

Parmi  les  caractères  pathologiques,  on  peut  aussi  ranger 
certains  collectionneurs  qui  passent  leur  temps  et  sacrifient 
leur  argent  à  rassembler  une  quantité  d’objets,  souvent 
sans  valeur,  à  les  classer  et  à  s’en  occuper  avec  un  soin 
exagéré.  Cette  passion,  presque  irrésistible,  n’est  pas  sans 
provoquer  quelquefois  des  conflits  avec  la  justice,  quand 
elle  pousse  les  individus  à  se  procurer  par  tous  les 
moyens  les  objets  de  leurs  désirs.  A  ce  groupe  se  rat¬ 
tache  le  type  de  l 'avare  qui  consacre  sa  vie,  au  prix  de 
toutes  les  privations,  à  amasser  des  richesses  que  l’on 
trouve  après  sa  mort.  A  citer  encore  le  caractère  de  cer¬ 
tains  dévots,  dont  la  passion  peut  se  développer  au  point 
qu’ils  négligent  tous  leurs  intérêts  et  vont  jusqu’à  com¬ 
mettre  des  délits. 

Enfin,  un  groupe  important  de  caractères  pathologiques 
est  formé  par  les  vantards,  les  hâbleurs,  les  individus  qui 
«  jettent  de  la  poudre  aux  yeux  »,  les  amateurs  de  la  réclame 
malsaine,  dont  fourmillent  toutes  les  classes  de  notre 
société.  Les  sujets  de  cette  catégorie  sont  incapables  de 
mener  une  vie  régulière,  malgré  une  intelligence  généra¬ 
lement  suffisante  ;  ils  cherchent  partout  et  toujours  l’occa¬ 
sion  de  satisfaire  leur  vanité,  de  se  procurer  une  existence 
confortable  sans  travail  sérieux,  et  avant  tout  de  se  faire 
passer  pour  des  gens  hors  ligne,  extraordinairement  intel¬ 
ligents.  Même  dans  les  établissements  pénitentiaires  et 
dans  les  maisons  de  santé,  où  l’on  a  souvent  l’occasion 
de  les  observer,  ces  individus  continuent  leurs  vantardises 
et  leurs  mensonges,  malgré  l’impossibilité  où  ils  sont  d'en 
tirer  le  moindre  avantage.  Leur  aperception  et  leur  faculté 
d’association  sont  ordinairement  suffisamment  dévelop¬ 
pées;  la  mémoire  est  même  souvent  remarquable.  Un 


252 


FOLIE  DES  DÉGÉNÉRÉS. 


malade  de  Kraepelin  savait  parler  douze  langues  :  l’alle¬ 
mand,  le  français,  l’anglais,  le  russe,  le  polonais,  le  rou¬ 
main,  le  hongrois,  l’italien,  le  suédois,  le  latin,  le  grec 
et  l’hébreu.  Malheureusement,  leur  volonté  est  désordon¬ 
née  ;  une  activité  régulière  leur  est  impossible,  car,  plus 
leur  vie  est  variée  et  accidentée,  plus  ils  se  sentent  heu¬ 
reux.  Le  vantard  polyglotte  dont  nous  venons  de  parler 
avait  été  successive¬ 
ment,  et  à  de  courts 
intervalles,  comédien, 
cocher,  garçon  de  café, 
mineur,  balayeur  de 
rues,  interprète  et  por¬ 
tefaix. 

Chez  quelques-uns, 
comme  chez  la  femme 
représentée — par — ta 
-4igwe-fj§;  le  trait  par¬ 
ticulier  de  leur  carac¬ 
tère  consiste  dans  le 
mensonge,  le  mensonge 
pathologique,  la  pseu- 
dologia  phantastica , 
comme  l’appelle  Del- 
brück.  Presque  tou¬ 
jours  le  sujet  joint  aux 
mensonges  des  actes 
plus  ou  moins  abraca¬ 
dabrants.  Ainsi,  l’un 
d’eux  avait  établi  un 
bureau  de  sténogra- 
veut  convaincre  l’entourage  qu’elle  phie  et  de  dactylo¬ 
est  aveugle  et  sourde.  graphie,  où  toute  la 

journée  il  dictait  des 
lettres,  des  offres  de  services,  des  commandes  à  des 
maisons  de  commerce  imaginaires,  sans  jamais  en  expé¬ 
dier  aucune;  il  se  référait  à  des  réponses  qui  ne  lui 
étaient  jamais  parvenues;  il  se  vantait  en  société  ou  auprès 
de  ses  parents  de  ses  relations  commerciales  extraordi¬ 
naires,  jusqu’à  ce  qu’enfin  on  découvrît  toute  son  exis¬ 
tence  chimérique,  qui,  d’ailleurs,  on  le  conçoit  facilement, 
ne  lui  avait  jamais  rien  rapporté.  On  a  voulu  ranger 
ces  cas  sous  la  rubrique  de  l’hystérie;  mais  Henneberg 


Fig.  69.  —  Caractère  pathologique  ; 
tendance  au  mensonge;  la  malade 


HYSTÉRIE. 


253 


remarque  avec  .  raison  qu’ils  appartiennent  plutôt  au 
domaine  de  la  dégénérescence  mentale,  quoiqu’on  cons- 
tate  ici  certains  phénomènes  hystériques,  comme  les  atta¬ 
ques,  les  paralysies.  [Il  s’agit,  en  pareil  cas,  de  la  dégéné¬ 
rescence  mentale  compliquée  d’hystérie.] 

Le  traitement  des  sujets  à  caractères  pathologiques 
varie  évidemment  selon  les  cas.  En,  général,  il  doit  être 
surtout  psychique.  Il  ne  faut  prêter  aucune  attention  aux 
mensonges;  il  faut  obliger  ces  malades  au  travail,  et,  au 
besoin,  les  interner. 

Au  point  de  vue  médico-légal,  on  ne  peut  tout  au  plus 
que  leur  accorder  des  circonstances  atténuantes. 


XIV.  —  HYSTÉRIE 

[Depuis  1888,  plusieurs  travaux  français  publiés  sous 
l’impulsion  de  l’École  de  la  Salpêtrière,  ceux  notam¬ 
ment  de  Gilbert  Ballet,  Marquezy,  Henri  Colin,  Roubi- 
novitch,  ont  démontré  surabondamment  la  coïncidence 
fréquente  en  clinique  de  l’hystérie  avec  <  les  stigmates 
psychiques  et  physiques  de  la  dégénérescence.  Personnel¬ 
lement,  nous  avons  publié,  en  1890,  les  résultats,,  très 
probants  à  cet  égard,  des  recherches  portant  sur  des 
malades  entrés,  de  1875  à  1890,  à  Sainte-Anne,  dans  le  ser¬ 
vice  de  l’admission. 

Dans  ces  recherches,  faites  sans  aucun  parti  pris,  où 
l’on  avait  simplement  soin  d’enregistrer  les  particularités 
saillantes  de  l’histoire  de  chaque  sujet,  on  trouve  une 
démonstration  manifeste  de  l’association  des  signes  de 
l’hystérie  avec  les  stigmates  de  dégénérescence. 

En  étudiant  ces  nombreuses  observations  cliniques,  on 
constate  que,  jusqu’à  un  certain  âge,  l’histoire  pathologique 
de  ces  «  hystéro-dégénérés  »  est  dégagée  de  toute  manifes¬ 
tation  anormale  grave;  ils  sont  simplement  bizarres, 
originaux,  débiles;  ils  ont  des  aptitudes  restreintes  et, 
quoique  leur  déchéance  morale  ou  intellectuelle  soit  évi¬ 
dente,  ils  ne  paraissent  pas  encore  sérieusement  atteints 
aux  yeux  de  leur  entourage.  Mais  bientôt,  sous  l’influence 
d’un  traumatisme,  d’une  émotion,  d’excès  alcooliques  ou 
autres,  d’une  maladie  infectieuse,  l’individu  commence  à 
présenter  des  obsessions,  des  impulsions  *  et,  simultanément, 
des  accidents  hystériques.'  Ce  fait  est  conforme  à  l’histoire 


254 


HYSTÉRIE. 


des  dégénérés.  Il  faut  bien  admettre  que  la  plupart  des  indi¬ 
vidus  qui  portent  èn  eux  les  éléments  de  la  constitution 
pathologique  peuvent  vivre  et  mourir  sans  avoir  jamais  ; 
présenté  des  accidents  nerveux  ou  psychiques  graves;  ils 
conservent  cette  prédisposition  héréditaire  à  l’état  latent, 
et  cela  grâce  à  des  conditions  favorables  d’éducation  ou 
de  traitement.  Mais  les  autres  héréditaires  dégénérés,  la 
minorité,  ceux  qui  ont  subi  d’une  façon  intense  l’influence 
de  leurs  ascendants  malades,  ceux  chez  qui,  dès  leurenfance, 
l’équilibre  des  fonctions  nerveuses  et  psychiques  se  trouve 
complètement  rompu,  ceux-là  se  comportent  autrement. 
Leur  constitution  neuro-  et  psychopathique  est  incapable 
de  lutter  contre  les  moindres  exigences  de  la  vie  courante  ; 
ce  sont  des  vaincus  avant  la  lutte,  et  les  chocs  des  agents 
nuisibles  du  monde  extérieur  provoquent  chez  eux,  avec 
une  grande, facilité,  les  troubles  plus  ou  moins  graves  sous 
forme  de  syndromes  psychiques  et  d’affections  nerveuses. 

Ainsi,  dans  les  nombreuses  observations  recueillies  à 
Sainte-Anne,  nous  avons  eu  justement  à  nous  occuper  des 
représentants  de  cette  minorité.  En  examinant  l’évolution 
pathologique  de  ces  derniers,  on  constate  que  l’individu 
chez  lequel  les  tendances  émotives  dominent  le  tableau 
clinique  devient  plus  tard  un  agoraphobe,  un  claustro¬ 
phobe  ou  autre  phobe  quelconque;  quand  ce  sont  les 
troubles  intellectuels  qui  occupent  la  première  place  dans 
l’histoire  de  l’enfant,  nous  voyons  l’adulte  devenir  un 
obsédé,  un  onomatomane,  par  exemple;  quand  c’est  la 
sensibilité  générale  qui  se  fait  remarquer  dès  le  début  par 
un  fonctionnement  irrégulier,  on  voit  plus  tard  l’individu 
devenir  un  hypocondriaque;  enfin,  si  les  troubles  mo¬ 
teurs  réflexes  occupent  le  devant  de  la  scène,  on  se  trouve 
plus  tard  en  présence  de  l’épilepsie,  de  l’hystérie  ou  de  la 
chorée  (Joffroy).  Or,  tous  ces  troubles  divers  peuvent 
exister  associés  chez  le  môme  enfant,  et  les  différents 
syndromes  psychiques  ou  nerveux  qui  en  résultent  pour¬ 
ront  plus  tard  se  trouver  également  associés  chez  l’adulte. 
On  trouvera  alors  chez  le  même  individu  de  l’hémianes¬ 
thésie,  du  rétrécissement  du  champ  visuel,  des  crises  con¬ 
vulsives,  en  un  mot,  de  l’hystérie,  associée  à  la  folie  du 
doute,  au  délire  du  toucher,  à  l’onomatomanie,  aux  impul¬ 
sions  suicides  ou  homicides,  à  l’absence  ou  à  l’aberration 
du  sens  génésique,  à  toutes  les  perversions  d’ordre  moral 
ou  organique  et  à  toutes  les  malformations  d’ordre  phy- 


HYSTÉRIE. 


255 


sique.  On  peut  donc  dire  que  la  dégénérescence  et  l’hys¬ 
térie  paraissent  avoir  une  affinité  mutuelle  qui  se  mani¬ 
feste  sous  l’influence  d’un  agent  provocateur  quelconque  : 
alcoolisme,  maladies  infectieuses,  'traumatismes,  pertur¬ 
bations  morales. 

Cependant,  les  troubles  psychiques  liés  directement  aux 
attaques  d’hystérie,  comme  les  périodes  hallucinatoires, 
par  exemple,  ne  doivent  pas  être  confondus  avec  ceux 
qui  résultent  de  la  dégénérescence  mentale  de  l’individu, 
comme  les  obsessions  et  les  impulsions,  par  exemple. 
En  un  mot,  il  y  a  pour  la  dégénérescence  et  l’hystérie  une 
affinité  d'origine,  mais  non  une  identité  de  nature .] 

Sous  le  nom  d'hystérie,  nous  comprenons  un  état  psy¬ 
chique  anormal  dans  lequel  les  idées  qui  se  présentent 
dans  la  conscience  d’une  façon  prédominante  sont  celles 
qui  émanent  des  sensations  d’ordre  somatique  ou  moral 
appartenant  exclusivement  en  propre  à  la  personnalité  du 
sujet. 

En  outre,  toutes  ces  idées  concernant  le  moi  sont  accom¬ 
pagnées  dans  l’hystérie  d’un  sentiment  cœnesthétique 
plus  vif  qu’à  l’état  normal.  Enfin,  ces  idées  qui  dominent 
la  conscience  du  sujet  exercent  sur  son  système  nerveux 
tout  entier,  et  plus  particulièrement  sur  sa  motilité,  ainsi 
que  sur  sa  sensibilité,  une  influence  considérable  soit 
dans  le  sens  de  l’excitation,  soit  dans  celui  de  l’inhibition. 
Autrefois,  on  pensait  que  c’était  l’utérus  (Oa-cépa)  qui  pro¬ 
duisait  tous  ces  phénomènes  morbides,  par  ses  divers 
déplacements  dans  l’intérieur  du  corps.  Cette  opinion 
repose  sur  une  parcelle  de  vérité.  C’est,  en  effet,  du  sys¬ 
tème  génital,  chez  la  femme,  que  partent  le  plus  souvent 
les  fortes  excitations  qui  provoquent  chez  elle  des  sensa¬ 
tions  qui  fixent  son  attention  sur  son  propre  corps.  Chez 
l’homme  sain,  au  contraire,  l’attention  est  le  plus  souvent 
attirée  par  des  excitations  extérieures  à  son  corps.  Mais 
l’hystérie  n’est  nullement  spéciale  au  sexe  féminin;  de 
plus,  pour  provoquer  cet  état,  il  n’est  pas  toujours  néces¬ 
saire  qu’il  y  ait  une  excitation  intense  venant  d’un 
organe  malade.  Les  excitations  diverses  dont  notre  orga¬ 
nisme  est  continuellement  le  siège  occupent  entièrement 
la  personnalité  réflexe  de  l’hystérique,  tandis  que  ces 
mêmes  excitations  ne  provoquent  d’ordinaire  aucune 
espèce  d’idées  conscientes  chez  l’homme  sain  qui  n’y  pense 
généralement  que  par  un  effort  voulu  de  son  attention. 


256 


HYSTÉRIE. 


De  plus,  l’attention  d’un  grand  nombre  d’hystériques 
peut  être  artificiellement  fixée  sur  certaines  excitations; 
on  peut  ainsi  leur  inspirer,  leur  suggérer  des  sensations  et 
des  idées  qui  ne  leur  appartiennent  pas,  qui  leur  sont 
étrangères,  mais  qui  se  rapportent  à  des  états  somatiques. 
Aussi,  est-ce  avec  raison  qu’on  considère  les  manifesta¬ 
tions  nerveuses  de  l’hystérie  comme  naissant  exclusive¬ 
ment  par  l’intermédiaire  d 'idées  et  comme  étant,  par 
conséquent,  d’origine  purement  psychique  ;  cela,  contraire¬ 
ment  à  d’autres  accidents  nerveux,  tels  que  certaines 
paralysies,  certaines  convulsions,  qui  sont  provoqués  par 
une  lésion  organique  du  système  nerveux  et  dont  la  pro¬ 
duction  n’a  rien  à  voir  avec  ce  qui  se  passe  dans  la 
conscience  du  sujet.  On  ne  doit  pas  admettre  que  les  phé¬ 
nomènes  hystériques  se  produisent  d’après  un  plan  déter¬ 
miné,  voulu,  et  qu’ils  représentent  une  série  d’actes 
électifs.  Ce  qui  arrive  plutôt,  c’est  que,  parmi  les  idées  qui 
correspondent  à  divers  états  et  à  divers  actes  d’ordre 
somatique,  il  s’en  trouve  qui  pénètrent  avec  une  inten¬ 
sité  plus  grande  que  d’habitude  dans  la  conscience  du 
sujet  et  réagissent  à  leur  tour  sur  sa  sphère  somatique. 
On  ne  saurait  naturellement  démontrer  pourquoi  c’est 
tantôt  telle  idée  qui  s’impose,  tantôt  telle  autre  ;  pourquoi, 
dans  un  cas,  l’inlluence  s’exerce  sur  la  sphère  motrice  et, 
dans  un  autre  cas,  sur  la  sphère  sensorielle,  sensitive  ou 
sécrétoire.  Déjà  l’homme  sain,  en  s’observant  attentive¬ 
ment,  peut  assez  souvent  constater  combien  certaines  de 
ses  fonctions,  en  apparence  purement  automatiques,  sont 
influencées  par  des  représentations  mentales,  en  particulier 
par  des  idées  d’aperception.  Nous  faisons  abstraction  ici  du 
rythme  du  pouls  et  de  la  respiration  ;  mais  les  actes  comme 
la  miction,  la  défécation,  l’intonation  de  la  voix,  la  sen¬ 
sation  de  douleur  ressentie  à  l’occasion  d’excitations  quel¬ 
conques,  par  exemple  par  suite  de  vêtements  ou  de  chaus¬ 
sures  trop  étroits,  tous  ces  actes  sont  souvent  différemment 
influencés,  selon  que  nous  fixons  plus  ou  moins  notre  atten¬ 
tion  sur  eux.  Il  faut  cependant  reconnaître  que  tous  les 
symptômes  de  l’hystérie  ne  peuvent  nullement  être  pro¬ 
voqués  directement  par  des  idées.  Ce  principe  d’explica¬ 
tion  ne  saurait  s’appliquer,  par  exemple,  au  cas  de  l’absence 
des  réflexes  pupillaires  observée  parfois  dans  de  grandes 
attaques  d’hystérie  ;  il  faudrait  admettre,  en  pareil  cas,  que 
l’impulsion,  passant  par-dessus  les  centres  nerveux  accès- 


HYSTÉRIE. 


257 


sibles  à  notre  intelligence  et  à  notre  volonté,  vient  mettre 
en  action  d’autres  centres  psychomoteurs  sur  lesquels 
notre  volonté  ne  peut  rien.  [Lire  sur  la  psychologie  de 
l’hystérie  les  travaux  de  Bernheim,  Charcot,  Pitres,  Janet, 
Sollier.] 

Dans  Y  étiologie  de  l’hystérie,  il  y  a  lieu  d’insister  sur 
l'hérédité  dont  l’influence  est  certaine  dans  75  p.  100  des  cas. 

La  transmission  héréditaire  similaire  n’est  pas  rare. 
L’apparition  de  diverses  manifestations  hystériques  est 
pourtant  précédée  d’ordinaire  d’une  cause  occasionnelle , 
le  plus  souvent  d’une  vive  émotion  due  à  une  excitation 
soit  d’ordre  somatique,  soit  de  nature  psychique.  La 
surexcitation  psychique  jointe  à  un  traumatisme  constitue 
une  cause  occasionnelle  fréquente.  Le  terrain  favorable  au 
développement  des  troubles  hystériques  est  préparé  par 
diverses  circonstances.  Nous  voyons,  par  exemple,  des 
symptômes  hystériques  dans  l’idiotie  congénitale,  dans  la 
manie,  dans  la  démence  précoce,  dans  l’anémie,  dans  les 
intoxications  morphinique,  cocaïnique,  saturnine,  alcoo¬ 
lique.  Parmi  les  excitations  d’ordre  somatique,  les  phéno¬ 
mènes  génitaux  jouent  un  rôle  fréquent,  sans  que  l’appétit 
sexuel  soit  réellement  augmenté. 

Jolly  a  calculé  qu’il  y  a  5,5  femmes  hystériques  pour 
1  homme  atteint  de  la  môme  névrose.  Chez  les  enfants,  on 
a  observé  l’hystérie  typique  dès  la  troisième  année,  mais 
on  en  a  surtout  constaté  fréquemment  à  l’âge  scolaire.  Les 
Orientaux  seraient  particulièrement  disposés  à  l’hystérie. 
[Suivant  Debove  et  Sallard,  l’hystérie  est  commune  dans 
tous  les  pays,  dans  toutes  les  races,  davantage  peut-être 
dans  la  race  israélite.] 

Des  troubles  hystériques  peuvent  être  provoqués  par  la 
suggestion  en  masse,  dans  les  réunions  où  sont  assemblés 
beaucoup  d’individus  prédisposés  ;  on  assiste  alors  à  de 
véritables  épidémies  psychiques. 

[L’hystérie  de  l’homme  ou  de  la  femme  s’accompagne 
très  souvent,  sinon  toujours,  des  manifestations  diverses  de 
la  dégénérescence  mentale.  La  figure  74  en  est  un  exemple.] 

Symptomatologie.  —  Nous  allons  examiner  successi¬ 
vement  les  symptômes  isolés  de  l’hystérie,  ses  syndromes 
les  plus  importants,  son  évolution.  Presque  tous  les 
symptômes  de  cette  névrose  dépendent  d’un  facteur  psy¬ 
chique  ;  mais  le  plus  souvent  ils  apparaissent  à  l'observa¬ 
tion  sous  une  forme  physique. 

Weygandt.  —  Atlas-manuel  de  Psychiatrie.  17 


258 


HYSTÉRIE. 


La  perception  est  en  général  suffisante,  mais  d’ordinaire 
l’attention  ne  se  fixe  que  d’une  façon  superficielle  sur 
l’idée  perçue. 

Les  altérations  dans  le  domaine  de  la  perception  senso¬ 
rielle  sont  extrêmement  fréquentes. 

L'acuité  visuelle  peut  diminuer  d’un  seul  côté  ou  des 
deux  en  même  temps.  Parfois,  le  malade  distingue  mal  les 
couleurs  ;  très  souvent  on  constate  un  rétrécissement  con¬ 
centrique  du  champ  visuel.  Dans  quelques  cas,  on  a  pu 
observer  de  l'amblyopie  ou  de  la  cécité.  Un  examen  atten¬ 
tif,  surtout  lorsque  le  trouble  ne  se  trouve  que  d’un  seul 
côté,  permet  pourtant  de  constater  encore  l’existence  fonc¬ 
tionnelle  de  l’œil  atteint.  Ainsi,  un  hystérique  amaurotique 
unilatéral  qui  regarde  dans  un  stéréoscope  dont  l’un  des 
verres  est  coloré  en  jaune  et  l’autre  en  bleu  pourra  combi¬ 
ner  les  deux  couleurs  et  percevoir  une  surface  verte. 

Les  illusions  et  les  hallucinations  hystériques  qui  se  pro¬ 
duisent  dans  des  cas  graves  se  rattachent  la  plupart  du 
temps  au  sens  de  la  vue.  Elles  sont  parfois  très  complexes. 
Souvent,  elles  sont  accompagnées  d’un  état  cœnesthétique 
triste,  pénible.  Le  malade  voit  des  cercueils,  des  morts, 
des  spectres,  la  femme  infidèle,  une  scène  de  tribunal,  des 
animaux  fantastiques.  On  a  aussi  observé  de  la  micropsie 
et  de  la  macropsie.  Quelquefois,  les  malades  voient  les 
traits  des  assistants  complètement  changés. 

L’ouïe  peut  être  diminuée  d’un  côté  seulement  ou  des 
deux  à  la  fois.  Il  se  produit  aussi  parfois  une  surdité  hys¬ 
térique,  qui  disparaît  d’une  façon  intermittente,  surtout  à 
l’occasion  de  communications  qui  intéressent  particuliè¬ 
rement  le  sujet.  Les  illusions  et  les  hallucinations  dé  l’ouïe 
sont  plus  rares. 

La  diminution  de  l 'odorat  et  du  goût  se  produit  éga¬ 
lement  plus  ou  moins  complètement.  De  plus,  il  n’est  pas 
rare  qu’il  y  ait  de  l’idiosyncrasie  par  rapport  à  certaines 
sensations  olfactives  ou  gustatives  se  traduisant  par  une 
répugnance  ou  une  prédilection  marquée  pour  tel  ou  tel 
aliment,  et  surtout  pour  telle  ou  telle  odeur. 

•  Les  troubles  de  la  sensibilité  cutanée  abondent  dans 
Ehystérie.  Il  en  est  qui  surviennent  si  fréquemment  qu’on 
les  a  considérés  comme  particulièrement  caractéristiques 
de  cette  névrose  et  qu’on  les  a  désignés  sous  le  nom  de 
stigmates  hystériques.  Un  des  symptômes  les  plus  fréquents 
est  Y  anesthésie.  L’insensibilité  cutanée  peut  intéresser  la 


HYSTÉRIE. 


259 


surface  tout  entière  du  corps  ou  n’être  que  localisée  ;  quel¬ 
quefois,  elle  n’existe  que  d’un  côté  ;  assez  souvent  elle  est 
disposée  par  plaques  plus  ou  moins  étendues.  Dans  ce 
dernier  cas,  il  ne  s’agit  pas  de  régions  circonscrites  dans 
le  sens  anatomique  et  correspondant  à  un  territoire  ner¬ 
veux  déterminé  de  la  peau.  La  distribution  de  l’anesthésie 
n’est  soumise,  en  apparence  du  moins,  à  aucune  règle  fixe  : 
elle  frappe  la  face  ou  la  région  crânienne,  en  affectant  la 
forme  d’une  casquette  ;  elle  existe  au  niveau  d’une  extré¬ 
mité  tout  entière  ou  bien  seulement  au  niveau  de  certaines 
parties  de  cette  extrémité  :  aux  mains,  en  forme  de  gants 
ou  de  manchettes  ;  à  l’avant-bras,  à  la  partie  supérieure 
du  bras,  à  la  partie  inférieure  des  jambes.  Parfois,  l’anes¬ 
thésie  est  localisée  au  tronc,  en  forme  de  gilet  de  flanelle. 
Quelquefois  l’anesthésie  change  de  place  et  se  manifeste, 
successivement,  au  niveau  de  diverses  parties  du  corps. 
Les  muqueuses  sont  souvent  insensibles  aussi,  en  particu¬ 
lier  la  conjonctive  oculo-palpébrale.  Le  réflexe  de  l’épi¬ 
glotte  fait  souvent  défaut.  Parfois,  Y  hémianesthésie  est  en 
même  temps  sensitive  et  sensorielle.  Le  degré  de  l’anesthésie 
est  variable;  il  arrive  souvent  qu’on  peut  enfoncer  une 
aiguille  à  travers  la  main  d’un  sujet  hystérique,  sans  que 
celui-ci  fasse  mine  de  s’en  apercevoir. 

L 'hyperesthésie  peut,  à  son  tour,  se  manifester  d’une  ma¬ 
nière  très  marquée  sur  diverses  régions  du  corps.  Celles-ci 
sont  alors  très  sensibles  à  la  moindre  pression.  On  trouve 
ces  plaques  d’hyperesthésie  rarement  aux  points  d’émer¬ 
gence  des  nerfs,  mais  bien  plus  souvent  au  niveau  des 
parties  proéminentes  du  corps,  comme  le  sommet  du 
crâne,  le  front,  le  coccyx,  la  mamelle,  les  articulations.  Les 
organes  du  bassin  semblent  souvent,  eux  aussi,  particulière¬ 
ment  sensibles  à  la  pression  ( avarie ).  De  môme,  ne  sont  pas 
rares  des  douleurs  de  nature  névralgique.  On  connaît  no¬ 
tamment  la  douleur  frontale  {clou)  et  la  sensation  de  com¬ 
pression  dans  la  gorge,  le  larynx  et  l’œsophage  {boule). 
Souvent  ces  diverses  douleurs  changent  de  place. 

Parmi  les  troubles  d’ordre  moteur,  il  faut  mentionner  le 
tremblement,  les  convulsions  cloniques  de  diverses  régions 
du  corps,  de  la  tête,  des  bras,  des  jambes,  de  la  langue,  des 
paupières,  du  diaphragme  et  parfois  du  corps  tout  entier; 
des  mouvements  tétaniques  et  choréiques-,  des  tics,  des 
spasmes  ;  des  contractures  de  toute  sorte  dans  les  groupes 
musculaires  les  plus  divers.  Des  paralysies  motrices  hysté- 


260 


HYSTÉRIE. 


riques  se  montrent  souvent  d’un  côté  du  corps  ou  au 
niveau  des  membres  inférieurs  seulement.  Il  peut  se  pro¬ 
duire  de  Vabasie  et  de  l’astasie,  comme  chez  l’hystérique 
représenté  par  la  figure  70. 


Fig.  70.  —  Hystérie  avec  abasie.  —  Le  sujet  essayant  de  marcher 
tombe  en  avant  avec  mille  précautions. 

Quelquefois,  on  constate  une  paralysie  des  cordes  vocales 
déterminant  de  l 'aphonie.  Il  est  rare  qu’il  survienne  une 
paralysie  des  muscles  moteurs  de  l’œil.  Les  réflexes  ten¬ 
dineux  sont  souvent  exagérés. 

On  peut  observer  du  mutisme,  du  bégaiement,  du  balbu-, 
tiement  et  aussi  de  l'aphasie  de  nature  hystérique.  Les 
troubles  de  la  parole  varient  assez  souvent  chez  le  même 
malade.  On  constate  aussi  quelquefois  de  l 'inégalité  pu¬ 
pillaire,  du  ngstagmus.  Au  cours  de  l’attaque  convulsive, 
on  peut  observer  l’absence  des  réflexes  pupillaires. 

Fréquents  aussi  sont  les  troubles  de  l'appétit,  des  répu¬ 
gnances  ou  des  désirs  ardents,  des  envies  pour  certains 
mets,  des  gastralgies,  des  éructations,  des  pituites,  des 
vomissements.  On  a  vu  des  hystériques  jeûneurs  exciter  vive¬ 
ment  la  curiosité  publique  ;  mais  souvent  on  s’èst  aperçu 
qu’ils  prenaient  secrètement  des  aliments.  On  connaît  la 
grossesse  hystérique,  qui  est  due  au  météorisme  d’origine 


HYSTÉRIE. 


261 


nerveuse.  On  observe  souvent  de  la  diarrhée,  de  la  consti¬ 
pation,  des  spasmes  de  la  vessie.  Les  troubles  menstruels 
sont  fréquents. 

La  tachycardie  et  d’autres  troubles  cardiaques  se  mani¬ 
festent  souvent  par  crises.  Le  dermographisme  n’est  pas 
rare.  Beaucoup  de  symptômes  ont  été  encore  décrits,  les 
uns  très  réels,  les  autres  reposant  probablement  sur  une 
illusion.  Parmi  ces  derniers,  citons  :  les  hémoptysies  et  les 
hématémèses  qui,  chez  les  hystériques,  proviennent  le  plus 
souvent  d’un  saignement  des  gencives  ;  la  sueur  sanguine, 
le  pemphigus,  et  probablement  aussi  la  fièvre  hystérique. 

L’ association  des  idées  et  la  mémoire  sont  généralement 
bien  développées,  à  part  naturellement  les  cas  d’hystérie 
évoluant  sur  une  oase  d’imbécillité.  Après  des  attaques,  il 
peut  subsister  une  légère  amnésie.  11  n’existe  pas  de 
psychose  de  longue  durée  exclusivement  due  à  l’hystérie. 
Cependant,  chez  les  paranoïques  et  chez  les  déments  pré¬ 
coces  paranoïques,  on  constate  parfois  des  phénomènes 
d’hystérie.  La  suggestibilité  et  surtout  les  altitudes  catalepti¬ 
formes  ne  sont  pas  rares  au  cours  des  attaques  d’hystérie. 

Les  troubles  de  la  conscience  sont  fréquents.  Leur  carac¬ 
tère  distinctif  est  de  survenir  sous  forme  de  crises  inter¬ 
mittentes.  On  observe  notamment  des  vertiges,  des  défail¬ 
lances  de  courte  durée,  provoquées  ordinairement  par  des 
influences  psychiques,  accompagnées  souvent  de  troubles 
cardiaques,  de  tremblements. 

Les  grandes  attaques  se  caractérisent  par  des  sym¬ 
ptômes  d’ordre  moteur.  Les  malades  peuvent  tomber  par 
terre  comme  dans  une  attaque  épileptique,  mais  cependant 
.avec  infiniment  plus  de  ménagements,  sans  jamais  se 
blesser.  Ils  s’étirent,  présentent  des  convulsions  rythmiques, 
se  roulent,  se  blottissent,  le  tout  avec  des  changements 
rapides  d’attitudes.  Assez  souvent  le  malade  courbe  sa 
région  dorsale  en  s’appuyant  seulement  sur  la  tête  et  sur 
les  pieds,  et  en  donnant  à  son  corps  la  forme  d’un  arc  ; 
c’est  ce  qu’on  appelle  l’arc  de  cercle  (Voy.  fig.  71).  Le  ma¬ 
lade  peut  prendre  des  attitudes  théâtrales  dites  altitudes 
passionnelles  (Voy.  fig.  72),  ou  bienfaire  des  gestes  absurdes 
rappelant  les  tics  des  catatoniques,  comme  de  bondir  par  ci 
ou  par  là,  de  grimper,  de  valser,  de  s’agiter  continuelle¬ 
ment  en  accompagnant  ces  divers  actes  désordonnés  de 
violentes  crises  de  larmes  ou  de  rire  [phénomènes  que 
Charcot  a  décrits  sous  le  nom  de  clownisme\. 


262  hystérie. 

La  durée  des  attaques  est  variable  :  de  quelques  minutes 
à  une  demi-heure.  Si  les  sujets  se  sentent  observés,  les 
phénomènes  morbides  se  produisent  d’une  façon  plus  vio¬ 
lente  et  durent  bien  plus  longtemps.  En  saisissant  énergi¬ 
quement  le  malade,  en  l’aspergeant  d’eau  froide  ou  en  lui 


Fig.  71.  —  Hystérie.  —  Arc  de  cercle  à  un  faible  degré. 

faisant  passer  un  courant  faradique,  on  peut  arrêter  la 
crise  très  rapidement. 

Parfois,  la  crise  d’hystérie  ressemble  assez  par  ses  carac¬ 
tères  extérieurs  à  une  attaque  comitiale.  L'absence  des 
réflexes  pupillaires  pendant  la  crise  et  l 'amnésie  consécutive 
sont  très  rares  dans  l’hystérie,  contrairement  à  ce  qui  se 
passe  dans  l’attaque  épileptique  où  ces  phénomènes  sont 
constants;  néanmoins,  il  faut  se  rappeler  que  ces  sym¬ 
ptômes  peuvent  s’observer  chez  les  hystériques.  La  mor¬ 
sure  de  la  langue  et  les  blessures  survenues  au  cours  d’une 
attaque  indiquent  plutôt  l’épilepsie.  Le  diagnostic  différen¬ 
tiel  ne  peut  pas  toujours  être  fait  d’une  manière  sûre  exclu¬ 
sivement  d’après  les  caractères  de  la  crise,  de  sorte  qu’il 
faut,  dans  certains  cas,  tenir  compte  des  autres  symptômes 
présentés  par  le  sujet  ou  recourir  à  la  réaction  thérapeu¬ 
tique  déterminée  par  les  préparations  bromurées. 

Dans  certains  cas  d’hystérie,  il  se  produit  une  somnolence 
ou  une  narcolepsie  plus  ou  moins  accentuée  accompagnée 
quelquefois  de  catalepsie  et  de  somnambulisme. 

Il  y  a  des  crises  d’hystérie  assez  nombreuses  qui  offrent 
surtout  un  caractère  psychique  :  crises  de  délire,  d’états 


HYSTÉRIE. 


263 


crépusculaires  de  la  conscience,  de  stupeur.  Ces  sortes  de 
crises  psychiques  marquent  parfois  le  prélude  ou  la  der¬ 
nière  phase  d’une  attaque 
convulsive  ;  quelquefois, 

■elles  alternent  avec  celle- 
ci;  il  est  vrai  que,  dans 
d’autres  cas,  elles  se  pré¬ 
sentent  sans  aucune  con¬ 
nexité  avec  les  accidents 
convulsifs. 

Dans  les  crises  déli¬ 
rantes,  on  peut  observer 
des  hallucinations  de  di¬ 
verses  espèces.  Sous  leur 
influence,  les  malades 
réagissent  en  manifes¬ 
tant  leur  épouvante  ou 
leur  ravissement  ;  ils 
jouent  leur  rôle  comme 
dans  une  véritable  comé¬ 
die  ;  bien  souvent,  ils 
croient  passer  par  des 
situations  romanesques  : 
ils  voient  apparaître  la 
personne  aimée  dans  des 
sphères  élevées,  ils  sen¬ 
tent  s’abattre  sur  leur  nuque  la  main  froide  et  dure  du 
policier;  ils  assistent  à  l’ensevelissement  de  toute  leur 
famille. 

Ganser  a  décrit  un  état  de  confusion  et  de  trouble  crépus¬ 
culaire  de  la  conscience,  dans  lequel  les  malades  présen¬ 
taient  presque  toujours  un  grand  nombre  de  stigmates 
d'hystérie,  particulièrement  de  l’analgésie  et  des  troubles 
sensoriels.  Les  sujets  étaient  complètement  désorientés 
dans  l’espace  et  dans  le  temps  et  répondaient  de  travers 
à  des  questions  les  plus  simples,  au  point  que  leurs  ré¬ 
ponses  faisaient  penser  soit  à  de  l’imbécillité,  soit  à  là 
simulation.  Dans  les  cas  de  ce  genre,  le  malade  compte 
mal,  additionne  2  -j-  3  à  faux,  indique  son  propre  nom  ou 
son  propre  âge  d’une  façon  inexacte.  Voici,  par  exemple; 
un  fragment  d’interrogatoire  se  rattachant  aux  sujets  de 
cette  catégorie  :  «  Combien  de  nez  avez-vous  ?  »  «  Je  n’en 
sais  rien.  »  «  Mais  est-ce  que  vous  avez  un  nez?  »  «  Je  n’ai 


Fig.  72.  —  Hystérie.  —  Attitudes 
passionnelles. 


264 


HYSTÉRIE. 


pas  d’yeux.  »  «  Combien  de  doigts  avez-vous?  »  «  J’en  ai 
onze.  «  «  Savez-vous  ce  que  c’est  qu’un  écü?  »  «  Je  ne 
connais  pas  d’écu  ;  c’est  un  joujou  qu’on  donne  aux  en¬ 
fants.  »  On  entend  souvent  des  assemblages  de  paroles 
n’ayant  absolument  aucun  sens;  c’est  ainsi  qu’un  malade 
s’écriait  :  «  Le  nom  des  pommes  de  pin  et  des  poteaux  de 
télégraphe.  »  Ce  tableau  clinique  dure  peu  de  jours  ;  après 
la  crise,  les  malades  ont  l’air  de  se  réveiller  d’un  rêve  et 
prétendent  ne  pas  se  souvenir  de  ce  qui  s’est  passé. 

On  peut,  en  outre,  observer  des  états  de  stupeur,  dans 
lesquels  les  sujets  ne  réagissent  pas  aux  excitations  habi¬ 
tuelles,  mais  sont  pourtant  accessibles  à  des  impressions 
plus  intenses.  En  même  temps,  les  malades  peuvent  pré¬ 
senter  des  phénomènes  cataleptiques. 

Il  faut  noter  aussi  la  suggestibilité.  Même  en  dehors  de 
l’attaque  d’hystérie  et  de  la  stupeur,  il  subsiste  parfois  de 
la  catalepsie  et  une  tendance  à  des  phénomènes  d'écho. 
Les  symptômes  nerveux  les  plus  divérs  peuvent  être 
modifiés,  provoqués  ou  supprimés  au  moyen  de  représen¬ 
tations  mentales  que  l’on  a  suggérées  au  malade.  On  fait 
disparaître  les  contractures  par  la  faradisation  ;  les  anes¬ 
thésies  se  traitent  par  des  excitations  cutanées  répétées. 
A  cet  égard,  l’état  hystérique  est  parent  de  l’état  hypnotique. 
C’est  le  cas  de  rappeler  ici  le  phénomène  du  transfert,  qui 
a  été  décrit  pour  la  première  fois  par  des  neurologistes 
français  et  en  vertu  duquel  on  peut,  en  influençant  les 
parties  insensibles  ou  paralysées  par  l’application  des 
métaux  et  des  aimants,  ou  par  un  courant  électrique,  faire 
cesser  le  trouble  local  et  le  faire  reparaître  dans  une  autre 
partie  du  corps.  Sans  recourir  à  ces  moyens,  il  est  possible 
d’obtenir  les  mêmes  effets  à  l’aide  d’une  suggestion  habi¬ 
lement  faite;  peut-être  les  obtiendrait-on  aussi  par  un 
électro-aimant  sans  courant. 

Faisons  aussi  ressortir  tout  particulièrement  la  tendance 
des  hystériques  aux  mensonges  et  à  la  simulation.  Il  ne  faut 
accepter  qu’avec  une  grande  circonspection  les  descrip¬ 
tions  saisissantes  que  font  les  hystériques  de  leur  maladie. 
Il  en  est  qui  se  sont  fait  pratiquer  la  laparotomie  sans 
qu’il  existât  chez  eüx  une  affection  organique  quelconque 
d’un  organe  abdominal.  D’autres  exercent  sur  eux-mêmes 
des  mutilations  plus  ou  moins  graves. 

Les  mensonges  des  hystériques  sont  extrêmement  fré¬ 
quents,  de  même  que  les  fausses  accusations  devant  les 


HYSTÉRIE.  265 

tribunaux,  ayant  généralement  trait  à  des  prétendus 
attentats  à  la  pudeur. 

Les  divers  symptômes  que  nous  venons  de  décrire  peu¬ 
vent  tantôt  alterner,  tantôt  se  produire  plusieurs  à  la  fois. 
Les  diverses  altérations  de  la  conscience  se  manifestent 
chez  presque  chaque  hystérique  ;  pourtant,  les  étals  cré¬ 
pusculaires  et  les  autres  troubles  psychiques  sont  relati¬ 
vement  plus  rares.  Parfois  c’est  pendant  l’enfance,  mais 
la  plupart  du  temps  c’est  au  cours  de  la  puberté  que  les 
premiers  troubles  apparaissent.  Une  profession  régulière, 
un  mariage  où  l’on  a  beaucoup  d’enfants  peuvent  faire 
disparaître  en  grande  partie  les  symptômes  de  l’hystérie  ; 
il  faut  cependant  remarquer  que  le  mariage  ne  doit  pas 
être  considéré  comme  un  remède,  et  que  chez  bien  des 
hystériques  mariés  se  produisent  quelquefois  des  accidents 
nerveux  et  psychiques  les  plus  graves.  Il  est  incontestable 
que,  sous  l’influence  d’une  culture  intellectuelle  trop 
intense,  les  troubles  de  nature  hystérique  surviennent  plus 
fréquemment  ;  mais  il  faut  reconnaître  que  des  cas  typiques 
d’hystérie  s’observent  dans  les  milieux  les  plus  simples, 
chez  des  gens  de  la  campagne  le  moins  instruits. 

Dans  l’intervalle  des  manifestations  aiguës  de  l’hystérie, 
alors  môme  que  les  stigmates  manquent  totalement,  il 
subsiste  pourtant,  dans  des  cas  très  marqués,  une  manière 
d’être  spéciale  du  caractère,  que  l’on  désigne  sous  le  nom 
de  tempérament  ou  de  caractère  hystérique.  [Avec  l’École  de 
la  Salpêtrière,  nous  pensons  que  le  caractère  de  perversité 
que  beaucoup  d’auteurs,  y  compris  Weygandt,  prêtent 
si  volontiers  aux  hystériques,  ne  leur  appartient  pas  en 
propre,  ou,  pour  dire  plus  précisément,  comme  Charcot, 
que  ce  caractère  ne  se  rencontre  chez  eux  que  lorsque  la 
névrose  hystérique  s’y  trouve  associée  à  des  éléments 
divers  de  la  dégénérescence  héréditaire.  Colin  a  fait 
ressortir  parfaitement  bien  cette  idée  de  Charcot  dans  son 
Essai  sur  l'état  mental  des  hystériques .]  Au  premier  plan  se 
trouvent  l’instabilité  de  tous  les  facteurs  psychiques,  l’hu¬ 
meur  capricieuse,  variable,  grâce  à  laquelle  le  malade, 
facilement  troublé  par  la  moindre  excitation,  est  enclin 
à  l’abattement  ou  à  l’exaltation.  Les  hystériques  aiment  à 
se  plaindre  de  tout  et  de  tout  le  monde,  tout  en  sachant 
très  bien  en  même  temps  se  maîtriser  en  dépit  des  plus 
grandes  douleurs  et  des  plus  grandes  difficultés. 

Les  malades  se  montrent  capricieux  et  changeants  au 


$66 


HYSTÉRIE. 


plus  haut  point.  Aussitôt  que  des  idées  pénibles  surgissent 
dans  leur  conscience,  il  se  produit  des  troubles  nerveux 
quelconques  qui  disparaissent  ensuite,  à  l’occasion,  par 
exemple,  d’un  plaisir.  Toutes  les  assertions  des  hystériques 
fourmillent  d’exagérations,  d’enjolivements  et  même  de 
•mensonges  pleins  d’imagination.  Un  trait  dominant  de 
leur  caractère  est  l 'égoïsme  intense  avec  lequel  ils  savent 
exploiter  tout  le  monde  pour  la  satisfaction  de  leurs 
désirs,  tout  en  restant  indifférents  aux  qualités  et  aux 
besoins  d’autrui.  Ils  se  mettent  toujours  en  avant.  Même 
des  jeunes  filles  hystériques,  d’intelligence  débile,  comme 
c’est  le  cas  des  malades  représentées  par  les  figures  75  et  76, 
savent  souvent  se  faire  une  place  prédominante  dans  leur 
cercle  de  relations,  dans  le  but  d’attirer  l’attention  exclu¬ 
sivement  sur  elles.  L’origine  de  leurs  plaintes,  des  muti¬ 
lations  qu’elles  se  font  et  même  de  leurs  tentatives  de 
suicide,  d’ailleurs  aussi  peu  sérieuses  que  jouées  avec  une 
habile  mise  en  scène,  l’origine  de  tous  ces  actes  est  pour 
une  bonne  part  leur  vanité. 

Très  souvent  les  hystériques  affirment  avoir  avalé  une 
aiguille.  Une  jeune  hystérique  cousait  des  initiales  dans 
l’épiderme  de  la  paume  de  sa  main.  D’autres  aiment  à 
s’affubler  de  toilettes  voyantes,  à  couleurs  criardes,  ou  à 
se  friser  avec  coquetterie.  Une  hystérique  imbécile  s’est 
coupé  les  cheveux  très  courts  pour  étonner  son  entourage 
(Voy.  (ig.  73). 

On  les  trouve  partout  où  il  se  passe  quelque  chose  de 
sensationnel.  Beaucoup  ont  la  manie  de  prendre  des  noms 
bizarres.  Généralement,  ils  ne  sont  capables  d’aucun  travail 
sérieux,  soutenu,  demandant  de  l’abnégation  ;  tandis  qu’au 
contraire,  pour  satisfaire  leur  égoïsme,  ils  se  soumettront 
à  de  grandes  fatigues,  supporteront  toute  sorte  de  tour¬ 
ments,  rempliront  môme  au  besoin  des  fonctions  exigeant 
de  l’abnégation,  comme  celle  d’infirmière,  par  exemple. 
Placés  ensemble,  les  hystériques  sont  absolument  insup¬ 
portables  les  uns  pour  les  autres,  et  leurs  querelles  n’en 
finissent  plus.  Il  faut  dire  que  ces  sujets  se  soumettent  à 
des  natures  énergiques  ;  ainsi,  vis-à-vis  de  leurs  médecins 
ils  sont  généralement  très  confiants  et  soumis  ;  il  est  vrai 
que  cela  ne  dure  guère.  On  connaît  leur  tendance  à  changer 
souvent  de  médecins,  à  s’adresser  à  toutes  les  autorités,  à 
tous  les  charlatans,  à  rechercher  des  cures  miraculeuses 
avec  l’aide  d’une  influence  -religieuse  au  besoin.  Nous  avons 


HYSTÉRIE. 


267 


déjà  mentionné  que  leur  appétit  sexuel,  contrairement  à 
ce  que  pense  le  vulgaire,  n’est  aucunement  augmenté. 

La  suggestibilité  des 
hystériques  se  manifeste 
souvent  par  une  appari¬ 
tion  commune  d’acci¬ 
dents  hystériques,  chez 
des  personnes  qui  vivent 
constamment  ensemble. 

Cela  se  voit,  par  exemple, 
dans  certains  établisse¬ 
ments  où  une  vie  uni¬ 
forme  donne  beaucoup 
d’occasions  à  ceux  qui  y 
habitent  de  s’occuper 
continuellement  de  leur 
propre  état.  On  a  dé¬ 
crit  une  série  d’endémies 
et  d 'épidémies  dans  des 
écoles  de  filles,  dans  des 
internats  et  aussi  dans 
des  couvents.  On  possède 
déjà  à  ce  sujet  des  rela¬ 
tions  importantes  datant 
des  siècles  précédents. 

Friedmann  (1)  raconte 
ainsi  une  épidémie  qui  a 
eu  lieu  en  1632  à  Lou- 
dun,  au  couvent  des  Ur- 
,  sulines,  qui  menaient  une 
vie  strictement  ascéti¬ 
que  :  «  Subitement,  seize 
religieuses  tombèrent 
»  malades,  entre  autres  la 
supérieure  ;  elles  avaient 
des  hallucinations  de 
nature  effrayante;  elles  voyaient  des  fantômes,  des  morts', 
elles  présentaient  aussi  des  hallucinations  érotiques  : 
des  démons  pénétraient  auprès  d’elles  et  employaient  sur 
elles  des  artifices  de  séduction.  Les  malades  couraient 


Fig.  73.  —  Hystérique  atteinte  d’im¬ 
bécillité  ;  s’est  coupé  les  cheveux 
très  courts  et  s’èst  parée  de  fleurs 
pour  attirer  sur  elle  l’attention  dé 
tout  le  monde. 


(1)  Friedmann,  Ueber  Wahnideen  im  Volkerleben  ( Sur  les  idéeè 
délirantes  observées  dans  la  vie  populaire),  1901. 


HYSTÉRIE. 


hors  de  leurs  cellules,  grimpaient  sur  les  toits,  s’ima¬ 
ginaient  être  maltraitées  par  les  démons,  voyaient  des 
cadavres  dans  le  feu  du  purgatoire,  prétendaient  que 
les  diables  voulaient  pénétrer  en  elles  par  la  bouche  et 
le  vagin.  En  outre,  survenaient  des  accès  d’agitation  avec 
arc  de  cercle;  les  malades  couraient  de  tous  les  côtés, 
hurlaient,  laissaient  pendre  la  langue,  se  livraient  à  des 


Fig.  74.  —  Homme  hystérique,  imberbe,  avec  crâne  carré. 


actes  d’exhibitionisme,  présentaient  de  la  coprolalie,  des 
hochements  de  tête,  des  convulsions  épileptiformes,  de 
la  catalepsie,  de  l’anesthésie.  Dans  l’intervalle  de  ces 
accidents,  toutes  ces  hystériques  se  rendaient  à  leur  culte. 
Dans  une  de  leurs  extases  délirantes,  elles  désignèrent  un 
aumônier  comme  étant  l’auteur  de  leur  état  de  possédées. 
Lorsque  ce  prêtre  voulut  essayer  (l’exorciser  ses  accu¬ 
satrices,  elles  étaient  prêtes  à  le  déchirer  en  morceaux; 
bientôt  après,  il  fut  mis  à  la  torture  et  exécuté.  Des 
personnes  vivant  dans  le  voisinage  du  couvent  furent 
atteintes  de  la  même  névrose,  jusqu’à  ce  que  cette  épidémie 
psychique  ait  disparu  après  une  durée  de  neuf  années.  » 
[La  Bibliothèque  diabolique,  éditée  par  Délayé  et  Lecrosnier, 


HYSTÉRIE.  269 

sera  très  utilement  consultée  sur  ces  questions  à' épidémies 
hystériques .] 

Diagnostic.  —  Nous  avons  déjà  dit  plus  haut  que  des 
accidents  de  nature  hystérique  peuvent  survenir  d’une 
façon  intercurrente  dans  un  grand  nombre  d’affections 
mentales.  Chez  les  maniaques,  pendant  la  phase  aiguë  de 
leur  excitation,  on  peut  observer  du  clownisme  hystérique. 
Dans  la  clientèle  privée,  les  cas  légers  de  manie  sont  sou¬ 
vent  considérés  à  tort 
comme  étant  de  nature 
hystérique,  bien  que,  par 
leur  apparition  périodique 
et  aussi  par  les  symptômes 
de  surexcitation  et  de  fuite 
d’idées  qui  les  accompa¬ 
gnent,  ces  cas  appartien¬ 
draient  plutôt  à  la  folie 
intermittente. 

Certains  malades  passent 
pendant  des  années  pour 
être  hystériques,  jusqu’à  ce 
que,  finalement,  sans  tran¬ 
sition  nette,  on  voit  appa¬ 
raître  chez  eux  les  signes  de 
la  démence  précoce.  Quel¬ 
quefois,  cette  dernière  af¬ 
fection,  surtout  sa  forme 
catalonique,  s’accompagne 
d’un  état  d’excitation  rap¬ 
pelant  l’hystérie  par  ses 
manifestations  convulsives, 
jusqu’à  ce  qu’ enfin  la  psy¬ 
chose  reprenne  son  évolution  caractéristique.  De  même, 
dans  la  démence  paranoïque,  le  tableau  général  des  acci¬ 
dents  peut  pendant  assez  longtemps  présenter  un  aspect 
hystériforme,  par  la  coquetterie  anormale  du  sujet,  son 
attitude  arrogante.  Il  importe  de  ne  pas  confondre  cette 
psychose  avec  l’hystérie,  car  son  pronostic  est  infiniment 
plus  défavorable.  De  même,  ce  serait  faire  fausse  route 
que  de  considérer  cette  psychose  comme  de  l’hystérie 
grave  se  terminant  par  la  démence.  J’ai  eu  l’occasion 
d’observer,  dans  un  cas  de  mélancolie  d'involution,  des 
spasmes  isolés  à  forme  hystérique.  On  peut  voir  se  déve- 


Fig.  75.  —  Femme  hystérique. 


270 


HYSTÉRIE. 


lopper  dès  manifestations  hystériques  chez  les  imbéciles  et 
même  chez  les  idiots. 

Quant  aux  rapports  qui  existent  entre  l’hystérie  et 
l’épilepsie,  les  avis  sont  partagés.  Certains  auteurs  admet¬ 
tent  des  transitions  de  l’une  à  l’autre,  ou  bien  établissent 
une  forme  intermédiaire,  Yhystéro-épilepsie,  accompagnée 
d’une  part  de  con¬ 
vulsions  cloniques, 
et  d’autre  part  de 
symptômes  hystéri- 
formes.  Je  crois 
que,  dans  la  plu¬ 
part  des  cas,  il  est 
généralement  •  pos¬ 
sible  d’établir  cli-' 
niquement  la  dis¬ 
tinction  entre  l’hys¬ 
térie  et  l’épilepsie. 
On  sait  que,  dans 
cette  dernière  affec¬ 
tion,  on  a  trouvé 
récemment,  à  l’au¬ 
topsie,  des  altéra¬ 
tions  déterminées 
de  l’écorce.  Il  est 
vrai  aussi  qu’on 
peut  observer  une 
simple  association 
de  ces  deux  névro¬ 
ses,  de  môme  que, 
de  temps  en  temps, 
on  a  l’occasion  de 
Fig.  76.  —  Femme  hystérique  ;  attitude  voir  des  attaques 
coquette.  épileptiques  appa¬ 

raître  au  cours  de 

la  folie  intermittente.  11  est  à  noter,  pour  le  diagnostic 
différentiel  de  ces  névroses,  que  les  crises  hystériques^ 
ont  un  caractère  plus  théâtral,  qu’elles  varient  d’inten¬ 
sité  selon  l’entourage  du  malade;  qu’elles  ne  s’accom¬ 
pagnent  que  rarement  de  l’abolition  des  réflexes  pupil¬ 
laires;  qu’elles  ne  provoquent  presque  jamais  des  blessures 
dans  la  chute  des  malades;  que  l’amnésie  dont  elles  sont 


HYSTÉRIE. 


271 


quelquefois  suivies  n’a  rien  d’absolu,  comme  dans  l’épi¬ 
lepsie,  et  constitue  plutôt  un  trouble  et  non  une  abolition 
complète,  du  souvenir.  Les  crises  d’hystérie  ne  présentent 
pas  non  plus  la  périodicité  des  attaques  d’épilepsie  ;  elles 
se  rattachent  plutôt  à  des  impressions  psychiques  quel¬ 
conques  ;  de  plus,  il  y  a  lieu  de  bien  noter,  dans  l’intervalle 
des  crises,  le  caractère  ordinairement  égoïste,  vaniteux, 
instable  de  l’hystérique,  alors  que  le  caractère  de  l’épilep¬ 
tique  est  plus  grave,  plus  pédantesque. 

Certains  alcooliques  peuvent  présenter  des  manifes¬ 
tations  hystériques.  Rappelons,  en  passant,  que  dans  quel¬ 
ques  affections  nerveuses  organiques,  comme  le  tabes,  les 
myélites,  il  se  produit  parfois  des  symptômes  additionnels 
dus  à  la  grande  névrose. 

Pronostic.  —  Comme  l’hystérie  repose  sur  une  prédis¬ 
position,  il  n’est  guère  possible  d’espérer  pouvoir  la  faire 
disparaître  complètement.  Cependant,  on  peut  obtenir 
une  amélioration  satisfaisante,  et  cela  même  dans  des  cas 
d’une  gravité  moyenne,  en  mettant  le  sujet  dans  un  milieu 
approprié,  en  lui  imposant  une  occupation  régulière  et  en 
écartant  de  lui  toutes  les  impressions  susceptibles  de  le 
surexciter. 

Traitement.  —  Le  traitement  symptomatique  de  l’hys¬ 
térie  agit  souvent  d’une  manière  surprenante,  mais  mal¬ 
heureusement  nullement  durable.  Veau  froide,  Y  électricité 
faradique  peuvent  arrêter  subitement  une  attaque  ou  faire 
disparaître  une  paralysie.  De  même,  les  hystériques  sont 
presque  toujours  très  suggestibles  et  accessibles  à  l’in¬ 
fluence  de  Y  hypnotisme.  Il  est  vrai  que,  d’ordinaire,  après 
la  disparition  d’un  symptôme  il  s’en  produit  aussitôt  de 
nouveaux.  Quoi  qu’il  en  soit,  lorsqu’on  se  trouve  en  pré¬ 
sence  de  symptômes  aussi  gênants  que  l’astasie,  l’aphonie, 
une  contracture  généralisée  à  toute  la  musculature  du 
corps,  il  est  permis  d’essayer  prudemment  de  l’hypno¬ 
tisme,  tout  en  se  disant  qu’on  risque  de  remplacer  une 
contracture  de  la  jambe  par  celle  d’un  bras  ou  bien  une 
abasie  par  une  analgésie. 

Ce  qui  est  plus  utile  que  tous  ces  moyens  plus  ou  moins 
fallacieux,  c’est  de  transporter  le  malade  dans  un  milieu 
nouveau  sans  s’attarder  à  rechercher  chez  lui  tous  les 
symptômes  d’hystérie  plus  ou  moins  marqués  qu’il  peut 
présenter.  Aussi,  ce  qui  constitue  la  base  principale  du 
traitement,  c’est  la  séparation  du  malade  de  sa  famille,  qui 


272 


HYSTÉRIE. 


ne  fait  que  le  plaindre  continuellement  et  exagère  ainsi  ses 
tendances  à  des  idées  morbides.  En  outre,  on  doit,  aussitôt 
que  possible,  donner  au  malade  un  travail  suivi.  Une  vie 
régulière,  réglée  d’après  une  discipline  sévère,  empêche 
les  crises  de  l’avenir.  Le  mariage  ne  constitue  pas  du  tout, 
comme  on  le  croyait  autrefois,  un  moyen  efficace  contre 
l’hystérie.  Au  contraire,  pour  certaines  femmes  hysté¬ 
riques,  il  est  une  excellente  occasion  de  se  livrer  chez  elles 
à  tous  les  excès  et  de  développer  ainsi  leurs  tendances  mor¬ 
bides,  pour  le  plus  grand  désespoir  de  leur  mari,  comme 
pour  le  malheur  de  leurs  enfants  menacés  dans  leur  édu¬ 
cation.  Dans  des  cas  où  l’hystérie  s’accompagne  de  troubles 
particulièrement  graves  de  la  conscience,  on  peut  être 
obligé  de  recourir  à  l'internement  du  sujet  dans  un  asile 
d’aliénés,  dont  l’organisation  bien  comprise  présente,  pour 
des  natures  instables,  un  milieu  mieux  approprié  qu’une 
maison  de  santé  ouverte  ou  qu’une  simple  pension  de 
famille.  Il  importe  aussi  d 'isoler  les  hystériques  les  uns 
des  autres,  car  l’expérience  démontre  que  leur  traitement 
en  commun  crée  généralement  des  situations  intolérables. 
On  ne  doit  pas  prendre  trop  au  sérieux  les  scènes  de  ten¬ 
tatives  de  suicide,  habilement  jouées  par  les  hystériques 
qui  n’y  apportent  généralement  aucune  conviction  sérieuse. 
Les  interventions  chirurgicales  d'ordre  gynécologique  n’exer¬ 
cent  aucune  influence  favorable  sur  l’état  mental  des  hys¬ 
tériques. 

Au  point  de  vue  médico-légal,  il  y  a  lieu  de  tenir  le  plus 
grand  compte  des  tendances  simulatrices  des  hystériques. 
Leurs  délits  favoris  sont  :  le  vol,  la  calomnie,  les  fausses 
accusations  et,  en  particulier,  les  accusations  de  viol,  dont 
elles  sont  généralement  les  victimes  imaginaires.  Rappelons 
que  les  médecins  qui,  dans  leurs  visites  aux  hystériques, 
se  livrent  sur  elles  à  un  examen  gynécologique,  s’exposent 
quelquefois  par  ce  fait  à  des  inculpations  mensongères 
d'attentat  à  la  pudeur  et  de  viol.  Il  n’est  pas  rare  aussi  que 
des  incendies  soient  l’œuvre  d’un  hystérique. 

[Ce  n’est  que  dans  les  états  crépusculaires  de  la  con¬ 
science,  de  délire,  de  crises  convulsives,  de  stupeur  et 
de  sommeil  que  les  hystériques  peuvent  profiter  des 
dispositions  de  l’article  64  du  Code  pénal.]  A  part  ces 
états  très  caractérisés,  la  responsabilité  pénale  des  hysté¬ 
riques  peut  tout  au  pl  is  être  considérée  comme  légère¬ 
ment  atténuée. 


HYSTÉRIE  TRAUMATIQUE. 


273 


Hystérie  traumatique. 

La  majorité  des  auteurs  désigne  actuellement  sous  le 
nom  d’hystéro-lraumatisme  les  états  morbides  déterminés 
par  des  impressions  psychiques  d’une  grande  intensité, 
.agissant  soudainement,  comme,  par  exemple,  une  grande 
frayeur,  et  dont  les  symptômes  rappellent  souvent  l’hys¬ 
térie.  Ces  états  peuvent  survenir  aussi  à  la  suite  de  trau¬ 
matismes,  surtout  de  blessures  reçues  à  la  tête,  d’une 
chute,  de  coups,  d’un  accident  de  chemin  de  fer,  et  aussi 
après  des  tentatives  de  suicide.  L’appréciation  de  ces  états 
est  rendue  difficile  par  la  coexistence,  toujours  possible, 
d’une  lésion  organique  du  système  nerveux  central. 

Tandis  qu’on  peut  généralement  établir  avec  sûreté  le 
diagnostic  de  la  contusion  et  de  la  compression  du  cerveau, 
il  faut  reconnaître  que  la  commotion  cérébrale  peut  se  pré¬ 
senter  sous  des  aspects  extrêmement  différents,  aussi  bien 
au  point  de  vue  de  ses  lésions  anatomiques  qu’au  point 
de  vue  de  ses  manifestations  cliniques.  Après  un  accident 
violent,  nous  constatons  souvent  la  perte  de  la  connaissance 
avec  amnésie  consécutive.  Parfois  aussi,  bientôt  après  le 
choc,  il  se  produit  une  vive  surexcitation  accompagnée  de 
confusion  mentale.  Dans  un  grand  nombre  de  cas  de 
traumatisme  crânien,  on  observe  une  affection  évoluant 
d’une  façon  progressive  et  rappelant  la  paralysie  générale 
par  l’abolition  des  réflexes  pupillaires,  les  troubles  de  la 
parole,  l’affaiblissement  progressif  de  l’intelligence  ;  cette 
affection  est  désignée  par  Kôppen  sous  le  nom  de  pseudo¬ 
paralysie  générale  traumatique.  Dans  d’autres  cas,  le  trauma¬ 
tisme,  accompagné  d’une  lésion  des  circonvolutions  cen¬ 
trales,  peut  produire  de  Y  épilepsie  jacksonienne  ou  de  l’épi¬ 
lepsie  réflexe.  A  défaut  de  ces  divers  troubles  fort  graves,  et 
dus  le  plus  souvent  à  des  lésions  localisées,  il  peut  se  décla¬ 
rer  un  état  qui,  à  certains  égards,  rappelle  la  neurasthénie  : 
même  sentiment  de  fatigue  qui  s’accroît  au  moindre  effort, 
ainsi  que  Gross  et  Rœder  l’ont  démontré  expérimentale¬ 
ment,  même  état  cœnesthétique  déprimé.  Parfois  il  sur¬ 
vient,  en  outre,  des  obsessions  et  des  impulsions.  Le  som¬ 
meil,  l’appétit,  la  nutrition  générale  laissent  à  désirer.  On 
constate  aussi  des  céphalalgies  avec  sensation  de  casque, 
des  vertiges,  des  tremblements,  des  sueurs,  une  exagération 
des  réflexes.  Puis,  peu  à  peu,  se  présentent  nettement  des 
Weygandt.  —  Atlas-manuel  de  Psychiatrie.  18 


symptômes  qui  sont  plutôt  de  nature  hystérique,  comme 
les  hyperesthésies,  les  paresthésies,  les  hypoesthésies,  les  . 
analgésies,  le  rétrécissement  du  champ  visuel,' les  troubles 
de  la  motricité.  Très  fréquemment,  il  arrive  que  l’individu 
traumatisé  s’habitue  à  l’idée  qu’il  est  malade  par  suite  de 
la  durée  interminable  du  procès  entrepris  par  lui  pour 
obtenir  des  dommages-intérêts  et  une  rente  viagère.  En 
pareil  cas,  des  essais  de  simulation  ou,  du  moins,  des 
exagérations  ne  sont  pas  rares.  Il  est  vrai,  d’ailleurs,  que 
des  états  semblables  s’observent  aussi  dans  des  cas  où  il 
n’est  nullement  question  de  procès  en  dommages-intérêts. 
C’est  ainsi  qu’un  jeune  savant,  qui  avait  été  délivré  d’un 
sarcome  par  une  opération  chirurgicale,  resta  de  longues 
années  avant  de  pouvoir  retrouver  l’énergie  de  se  con¬ 
sacrer  à  ses  travaux  habituels.  En  somme,  l’état  neuras-  , 
thénique  semble  être  dû  à  une  perturbation  directe  du 
système  nerveux  central,  tandis  que  les  symptômes  hysté-, 
riques  se  développent  plutôt  en  raison  des  idées  que  le 
malade  se  forge  relativement  à  l’aggravation  des  conditions 
de  son  existence  et  aux  dommages-intérêts  qu’il  espère 
obtenir  par  l’intermédiaire  des  tribunaux. 


XV.  -  ÉPILEPSIE 

L 'épilepsie  [haut  mal,  mal  caduc,  morbus  sacer,  mal  comi¬ 
tial]  est  une  des  maladies  les  plus  connues  depuis  les  temps 
les  plus  anciens.  Entre  autres  personnages  historiques  qui 
en  étaient  atteints,  citons  Cambyse,  Alexandre  le  Grand, 
César,  Caligula,  l’apôtre  saint  Paul,  Charles  le  Gros,  Alfred 
le  Grand  d’Angleterre,  le  roi  Wenceslas,  Napoléon  Ier.  A  côté 
de  quelques  hommes  tout  à  fait  éminents,  il  y  en  a  beaucoup 
d’autres  d’une  valeur  intellectuelle  moins  grande.  Quoi  qu’il 
en  soit,  le  trait  dominant  que  l’on  a  toujours  reconnu  à  cette 
affection  est  l’apparition  soudaine  et  violente  d’attaques 
convulsives,  ainsi  que  le  nom  même  de  l’épilepsie  l’indique 
(È7uXafi6(xmv  veut  dire  exactement  surprendre).  Il  est  vrai 
que,  peu  à  peu,  l’attention  s’est  portée  sur  divers  états 
psychiques  anormaux,  connexes  avec  l’épilepsie,  tels  que  la 
confusion  mentale,  l’agitation,  constatés  particulièrement 
avant  ou  après  l’attaque  et  auxquels  on  a  donné  les  noms  de  ; 
folie  pré-épileptique  ou  post-épileptique.  Cependant  l’attaque, 
avec  sa  profonde  suppression  de  la  conscience,  est  déjà  en 


ÉPILEPSIE. 


275 


elle-même  un  trouble  mental.  D’autre  part,  dans  l’inter¬ 
valle  des  attaques,  on  remarque  assez  souvent  des  dévia¬ 
tions  variées  de  l’état  mental  normal.  Les  attaques  con¬ 
vulsives  constituent  le  symptôme  le  plus  apparent,  mais 
elles  ne  constituent  pas  à  elles  seules  toute  l’épilepsie.  Il 
faut  même  savoir  que  cette  affection  peut  évoluer  sans 
qu’il  y  ait  la  moindre  attaque,  sous  la  forme  de  ce  qu’on 
appelle  V épilepsie  psychique  ;  de  même,  par  exemple,  que, 
dans  la  tuberculose  pulmonaire,  l’hémoptysie  est  l'accident 
qui  frappe  et  inquiète  surtout  le  malade  et  son  entourage, 
sans  que  ce  symptôme  soit  indispensable  à  l’existence 
même  de  cette  maladie. 

Symptomatologie.  —  L’épilepsie  est  un  état  morbide 
dans  lequel  surviennent  de  temps  en  temps,  sous  forme 
d’attaques,  des  troubles  divers  de  la  conscience  ;  dans 
l’intervalle  des  attaques,  on  ne  remarque  d’habitude  qu’une 
modification  spéciale  du  caractère,  et  quelquefois  aussi  dé 
la  débilité  mentale.  Parmi  les  troubles  de  la  conscience, 
il  faut  citer  :  les  pertes  de  connaissance  accompagnées  de 
convulsions  ;  les  absences  accompagnées  ou  suivies  parfois 
de  phénomènes  de  légère  excitation  ;  les  vertiges,  crises  de 
délire  avec  obscurcissement  de  la  conscience,  illusions  et 
hallucinations,  conceptions  délirantes  et  actes  incohérents, 
en  un  mot  la  folie  épileptique  ;  enfin,  crises  d’abattement 
ou  d’actes  purement  impulsifs. 

La  grande  attaque  convulsive  se  caractérise  par  une  perte 
complète  de  connaissance  qui  se  produit  soudainement  et 
qui  est  accompagnée  de  convulsions.  L’attaque  peut  éclater 
sans  aucun  prodrome.  Dans  d’autres  cas,  il  y  a  des  signes 
précurseurs  :  changement  d’humeur,  malaise,  irritabilité, 
mal  de  tête,  vertiges,  tremblements,  pendant  des  heures 
ou  même  pendant  des  jours.  En  outre,  la  perte  de  la  con¬ 
naissance  elle-même  est  souvent  précédée  directement  par 
des  symptômes  initiaux,  appelés  auras.  Ces  phénomènes 
précédant  immédiatement  la  crise  comitiale  sont  de  nature 
diverse.  Les  auras  d’ordre  moteur  sont  :  contracture  d’un 
groupe  de  muscles  ou  des  extrémités  ;  besoin  de  marcher 
en  avant  ou  en  arrière,  de  faire  des  bonds,  de  danser  ou 
de  tourner  en  rond.  La  forme  d’aura  dans  laquelle  le 
malade,  au  début  de  l’attaque,  se  met  à  courir  d’une  façon 
inconsciente,  a  été  désignée  sous  le  nom  d'épilepsie 
procursive.  Beaucoup  d’auras  sont  constituées  par  des 
phénomènes  de  nature  sensitive  :  paresthésies,  sentiment 


•276 


ÉPILEPSIE. 


Planche  VIII.  —  Épileptique  pendant  une  attaque  convulsive. 
Les  extrémités  étendues  dans  une  convulsion  tonique,  la  jambe 
gauche  un  peu  relevée.  Cyanose;  écume  aux  lèvres. 

de  pression  abdominale,  douleurs  diverses.  Parmi  les  auras 
sensorielles,  citons  :  une  sensation  gustative  ou  olfactive  par¬ 
ticulière;  des  tintements,  des  sifflements,  des  paroles,  une 
mélodie,  quelquefois  aussi  un  accès  de  surdité  ;  l’apparition 
d’étincelles  et  de  couleurs,  en  particulier  la  vue  de  la  cou¬ 
leur  rouge,  la  macropsie  ou  la  micropsie,  rarement  la  cécité. 

Parfois  l’aura  est  constituée  par  une  forte  sueur  ou  par 
des  rougeurs  ou  pâleurs  subites  de  la  face  ;  [c’est  l’aura 
vaso-molrice ]. 

On  observe  aussi  des  auras  psychiques  sous  forme  d’illu¬ 
sions  ou  d’hallucinations  diverses,  d’accès  d’agitation,  de 
crises  d’angoisse,  d’effroi,  d’abattement,  de  paramnésie. 
En  ce  qui  concerne  l’aura  paramnésique,  un  malade  expri¬ 
mera,  par  exemple,  l’idée  qu’il  a  déjà  au  tout  ce  qui  arrive. 
D’autres  prononcent  quelques  mots,  toujours  les  mêmes 
pour  chaque  sujet,  avant  de  tomber.  C’est  ainsi  qu’un 
malade  s’écriait  chaque  fois  :  «  pas  au  revoir  ».  Un  autre 
apercevait  écrite  en  lettres  brillantes  l’expression,  suivante 
dépourvue  de  sens:  «  avoir  du  pois  »  ;  il  voulait  pro¬ 
noncer  ces  mots,  mais  chaque  fois  la  perte  de  la  connais¬ 
sance  survenait  aussitôt. 

Après  l’aura,  les  malades  s’affaissent  en. poussant  géné¬ 
ralement  un  long  cri,  perçant  ou  sourd,  résultant  de  la 
convulsion  des  muscles  de  l’expiration  oucdes  muscles  du 
larynx.  La  chute  à  la  renverse  se  produit  souvent  si  subir) 
tement  que  les  malades  se  font  des  blessures  plus  ou  moins 
graves  :  des  bosses  à  la  tête,  des  écrasements  de  l’os  nasal  et 
autres  fractures,  des  hématomes  auriculaires,  des  brûlures. 
La  figure  77  représente  la  main  d’un  épileptique  couverte 
de  cicatrices  consécutives  à  des  brûlures  survenues  au 
<5©urs  de  l’accès. 

La  période  Ionique  des  convulsions  de  l’attaque  dure 
plusieurs  secondes  :  toute  la  musculature  est  contractée 
d’une  façon  tétanique  ;  le  corps  se  raidit  ;  quelquefois  les 
jambes  étendues  sont  un  peu  levées  ;  les  mains  sont  cris¬ 
pées;  la  respiration  cesse  pendant  un  moment  et  il  survient 
de  la  cyanose.  La  planche  VIII  représente  cette  phase  de 
la  crise  comitiale. 

Les  pupilles  sont  dilatées  et  ne  réagissent  plus  ni  à  la 


lab.  8 ■ 


ÉPILEPSIE. 


277 


lumière  ni  à  l’accommodation.  Souvent  il  y. a  de  l’écume 
à  la  bouche.  Des  évacuations  involontaires  d’urine  et  de 
selles  sont  très  fréquentes. 

Cet  état  peut  durer  une  demi-minute,  avant  de  passer  à 
la  période  des  convul¬ 
sions  cloniques. 

Cette  seconde  phase 
de  l’attaque  débute  par 
de  courtes  convulsions 
des  muscles  de  la  tête, 
du  tronc  et  des  extrémi¬ 
tés  ;  les  secousses  de¬ 
viennent  de  plus  en  plus 
rapides  et  de  plus  en  plus 
nombreuses,  de  sorte 
qu’ici  encore  le  malade 
est  exposé  à  des  blessu¬ 
res,  quelquefois  même  à 
une  luxation  des  ép  aules . 

Les  yeux  roulent  con¬ 
vulsivement  dans  leurs 
orbites.  Les  convulsions 
des  muscles  de  la  m⬠
choire  déterminent  quel¬ 
quefois  un  étranglement 
ou  une  morsure  de  la 
langue;  il  peut  même 
arriver  que  l’extrémité 
de  la  langue  soit  griè¬ 
vement  blessée  (Voy. 
pl.  IX).  Après  un  temps 
qui  varie  de  trente  se¬ 
condes  à  quelques  mi¬ 
nutes,  les  convulsions 
deviennent  plus  lentes 
et  plus  faibles. 

D’ordinaire,  ils’y  joint 
'  une  période  comateuse  : 
le  malade  tombe  dans 
un  sommeil  qui  dure  quelques  minutes  ou  plusieurs  heures  ; 
il  sort  de  là  avec  des  maux  de  tête,  de  l’abattement,  parfois 
des  vomissements,  et  sans  se  souvenir  en  aucune  façon  de 
l’attaque.  Dans  quelques  cas,  on  constate  aussi  une  amnésie 


Fig.  77.  —  Cicatrices  résultant  de  brû¬ 
lures  et  contractures  des  doigts 
survenues  au  cours  d’une  attaque 
d’épilepsie. 


278 


ÉPILEPSIE. 


Planche  IX.  —  Forte  cicatrice  résultant  d’une  morsure  de  la 
langue,  survenue  au  cours  d'une  attaque  comitiale. 

rétrograde,  de  sorte  que  les  dernières  heures  et  même  les 
derniers  jours  qui  ont  précédé  l’attaque  n’existent  plus 
pour  le  malade. 

Parmi  les  phénomènes  physiques  qui  accompagnent 
l’attaque,  il  faut  mentionner  une  altération  fréquente  des 
réflexes  tendineux  :  tantôt  leur  exagération,  tantôt  leur  abo¬ 
lition.  En  outre,  de  temps  à  autre  on  constate  des  hémor¬ 
ragies  cutanées  ou  muqueuses.  La  température  est  presque 
toujours  supérieure  à  la  normale,  en  moyenne,  de  0°,3. 

On  a,  de  plus,  observé  une  série  d’altérations  chimico- 
biologiques,  soit  pendant,  soit  après  l’attaque.  Malgré 
quelques  constatations  contradictoires,  il  paraît  certain, 
d’après  Kraïnsky  et  Haig,que,la  veille  de  l’attaque,  le  taux 
de  l’acide  urique  est  diminué,  tandis  qu’il  est  augmenté 
après  l’attaque.  Klein  a  pu  établir  que,  après  l’attaque, 
dans  plus  de  la  moitié  des  cas  il  y  a  de  l’albuminurie,  dans 
environ  un  douzième  "dèsTçasVdé  l’albumosurie,  puis  dans 
deux  tiers  des  cas  une  augmentation  de  chlorures  ;  jamais 
il  n’a  trouvé  de  la  glycosurie  alimentaire.  L'urine  avant  et 
après  l’attaque,  injectée  à  des  lapins,  a,  dit-on,  un  effet 
toxique.  Mais  cette  assertion  n’a  pas  été  confirmée  par  les 
recherches  de  Bratz  et  de  Hebold.  Ajoutons  encore  que, 
d’après  Kraïnsky,  il  s’accumule  périodiquement  dans  le 
sang  du  carbonate  d’ammoniaque  qui  se  décompose  après 
l’attaque.  [La  toxicité  urinaire  des  épileptiques  est  étudiée 
depuis  le  travail  de  Seyfert  qui  a  signalé,  en  1854,  la  pré¬ 
sence  de  l’albumine  dans  l’urine  après  les  attaques.  En 
France,  Mabille,  en  1880,  a  publié  une  note  sur  ce  sujet 
dans  les  Annales  médico-psychologiques.  En  1890,  Jules 
Voisin  et  Péron  ont  étudié  l’albuminurie  post-paroxystique 
et  les  conclusions  de  leurs  expériences  sont  :  1°  l’albumi¬ 
nurie  post-paroxystique  existe  dans  la  moitié  des  cas; 
2°  elle  s’observe  dans  tous  les  modes  d’épilepsie;  3°  l’état 
de  mal  épileptique  paraît  toujours  accompagné  d’albu¬ 
minurie  ;  4°  l’albuminurie  est  constante  chez  les  mêmes 
malades,  mais  elle  est  très  fugace  et  très  variable  en  quan¬ 
tité;  elle  se  montre  surtout  dans  les  deux  premières 
heures  qui  suivent  l’accès  convulsif  et  elle  paraît  avoir  un 
rapport  constant  avec  la  congestion  de  la  face.  En  ce  qui 
concerne  la  toxicité  urinaire  des  épileptiques,  les  mêmes 


Tab.f). 


ÉPILEPSIE. 


279 


auteurs  sont  arrivés  aux  conclusions  suivantes  :  il  y  a 
hypotoxicité  urinaire  avant  et  pendant  les  accès;  il  y  a 
hyper  toxicité  à  la  suite  des  accès.]  Agostini  affirme  qu’il 
y  a,  après  l’attaque,  une  augmentation  d’acide  chlorhy¬ 
drique  dans  l’estomac.  Smith  a  souvent  constaté  avant 
l’attaque  une  courte  dilatation  du  cœur. 

Quand  les  attaques  se  succèdent  rapidement,  la  perte 
de  la  connaissance  persiste  même  dans  les  intervalles; 
c’est  Y  état  de  mal  épileptique  ;  les  malades  sont  étendus 
inertes,  sans  réaction,  les  yeux  enlr’ouverts  ou  fermés, 
parfois  les  globes  oculaires  un  peu  proéminents,  les 
pupilles  larges  et  immobiles  ;  la  respiration  est  stertoreuse, 
et  quelquefois  il  y  a  menace  d’asphyxie. 

Comme  variété  spéciale,  il  faut  encore  mentionner  les 
attaques  comitiales  nocturnes,  qui  se  produisent  souvent 
complètement  à  l’insu  du  sujet.  Le  lendemain  matin,  le 
malade  est  mal  à  son  aise  ;  il  a  des  maux  de  tête  ;  ses  divers 
réflexes  sont  souvent  altérés;  parfois,  les  conjonctives 
sont  injectées;  les  urines  peuvent  contenir  de  l’albumine, 
et,  de  plus,  le  malade  constate  qu’il  a  uriné  dans  son  lit. 

Les  petites  attaques  dites  épilepsie  mineure  ou  petit 
mal  comitial  sont  caractérisées  par  un  trouble  de  la 
conscience  dont  l’intensité  est  très  variable.  Il  survient  des 
états  ressemblant  à  des  attaques  et  qui  sont,  en  quelque 
sorte,  comme  un  rudiment  de  l'attaque  convulsive.  La 
conscience  s’éclipse  au  milieu  d’une  conversation  ou  d’un 
travail;  les  malades  prononcent  encore  deux  ou  trois 
paroles  ou  quelques  sons  inarticulés,  font  entendre  un 
bruit  pareil  à  un  claquement  de  la  langue  ;  laissent,  en 
écrivant,  courir  leur  plume  en  dehors  de  la  feuille  de 
papier;  lâchent  tout  à  coup  ce  qu’ils  ont  entre  les  mains. 
Quelques  autres  phénomènes  d’ordre  moteur  se  manifes¬ 
tent  en  même  temps,  comme  des  secousses  convulsives 
dans  un  groupe  de  muscles  ou  dans  une  extrémité,  con¬ 
tractions  spasmodiques  des  paupières,  raideur  subite  du 
tronc.  La  chute  à  terre  est  rare  dans  le  petit  mal.  A  la 
suite  de  cet  état  comitial,  l’amnésie  est  la  règle. 

Mais  parfois,  au  cours  de  cette  forme  d’épilepsie,  les 
sujets  accomplissent  des  actes  quelconques,  comme,  par 
exemple,  de  parler  d’une  façon  automatique.  Mais  ces 
dernières  manifestations  peuvent  aussi  bien  être  rangées 
parmi  les  états  crépusculaires  de  la  conscience. 

Il  survient-,  en  outre,  de  simples  défaillances  au  cours 


ÉPILEPSIE. 


desquelles  les  malades  s’affaissent,  sans  aucun  autre 
symptôme;  tout  se  réduit  à  une  courte  interruption  de  la 
conscience  durant  quelques  secondes  ;  c’est  ce  qu’on 
appelle  une  absence. 

De  plus,  on  voit  se  produire  encore  des  obscurcisse¬ 
ments  très  passagers  et  momentanés  de  la  conscience,  des 
vertiges  dans  lesquels  le  malade  peut  encore  se  retenir  ou 
s’asseoir,  et  qui  ne  s’accompagnent  pas  d’interruption 
complète  de  la  conscience. 

Enfin,  on  a  observé  des  attaques  de  faiblesse  motrice 
avec  affaissement  .subit  et  passager,  mais  sans  aucun 
trouble  de  la  conscience,  la  lucidité  d’esprit  étant  pleine¬ 
ment  conservée. 

Des  accès  de  migraine  ophtalmique  surviennent  également 
d’une  façon  périodique  chez  beaucoup  d’épileptiques. 

Parmi  les  états  psychiques  de  nature  comitiale,  il  faut  citer 
encore  les  colères,  les  accès  de  mauvaise  humeur  et  de  tristesse 
non  motivées,  altération  extrêmement  fréquente  de  l’état 
coenesthétique  sans  aucune  obnubilation  de  la  conscience, 
que  Kraepelin  a,  le  premier,  fait  bien  ressortir.  On  constate 
déjà  souvent  ce  changement  brusque  de  l’humeur  à  la 
phase  prodromique  d’une  attaque  convulsive.  Mais  un 
examen  approfondi  montre  que,  même  dans  les  inter¬ 
valles  exempts  d’attaques,  il  se  produit  souvent  des 
accès  périodiques  de  tristesse  et  de  mauvaise  humeur.  Il 
s’agit  alors  d!une  disposition  d’âme  maussade,  désa¬ 
gréable,  accompagnée  souvent  d’une  irritabilité  assez 
grande.  Le  malade  sent  lui-même  cette  altération 
de  son  caractère  ;  cela  le  prend  malgré  lui  ;  il  se  sent 
comme  ensorcelé  ;  il  devient  triste  ;  un  rien  le  met  hors 
de  lui  ;  il  voudrait  disparaître  ;  il  prend  en  dégoût  toute 
son  existence  ;  il  roule  dans  sa  tête  des  projets  de 
suicide.  Beaucoup  de  ces  malades  fuient  le  monde,  préfè¬ 
rent  vivre  dans  la  solitude,  deviennent  sauvages,  restent 
continuellement  au  lit.  D’autres,  au  contraire,  cherchent 
noise  à  tout  le  monde  et  sont  portés  à  la  violence.  Aschaf¬ 
fenburg  a  signalé  de  semblables  accès  de  mauvaise 
humeur  chez  78  p.  100  d’épileptiques  devenus  aliénés,  et  il 
en  distingue  trois  formes  : 

1°  Simple  dépression  avec  dégoût  de  la  vie; 

2°  Mauvaise  humeur  avec  inquiétude,  accompagnée 
parfois  d’illusions  et  d’hallucinations  visuelles  :  éclairs, 
silhouettes  noires,  taches  rouges  ; 


ÉPILEPSIE.  281 

3°  Excitation,  colères  avec  tendances  aux  querelles,  et 
logorrhée  sans  fuite  d’idées. 

Ces  accès  de  mauvaise  humeur  ou  colères  épileptiques, 
dont  la  figure  78  offre  un  exemple,  peuvent  durer  de  quel¬ 
ques  heures  à  deux  ou  trois  jours  ;  le  malade  se  sent 
après  eux  comme  délivré,  il  redevient  plein  d’espoir, 
s’excuse  même  volontiers  de  toutes  les  querelles  qu’il  a 
suscitées  pendant  sa  mauvaise  humeur.  Chez  un  même 


Fig.  78.  —  Épileptique  à  l’état  de  confusion  mentale  et  de  colère 
(d’après  Sommer). 


malade,  les  divers  accès  que  nous  venons  de  décrire  se 
présentent  ordinairement  toujours  sous  la  même  forme. 

Cependant,  les  accès  d’ordre  psychique  sont  souvent 
marqués  par  un  trouble  plus  ou  moins  accusé  de  la 
conscience.  Dans  Y  état  crépusculaire  de  cette  dernière,  qui 
précède  ou  qui  accompagne  une  attaque  convulsive  et  qui, 
d’ailleurs,  peut  survenir  aussi  d’une  façon  indépendante,  la 
perception  des  impressions  venant  du  monde  extérieur  est 
souvent  affaiblie;  de  même,  la  compréhension  des  impres¬ 
sions  complexes,  comme  celles  du  langage  par  exemple,  est 
souvent  complètement  supprimée.  En  revanche,  les  expres¬ 
sions  du  malade  révèlent  fréquemment  l’existence  d’hallu- 


282 


ÉPILEPSIE. 


cinations,  la  plupart  auditives  et  visuelles.  D’ordinaire 
l’objet  de  ces  hallucinations  est  de  nature  effrayante  et, 
souvent,  d’une  teinte  religieuse  :  ce  sont  des  cloches  qui 
sonnent,  des  voix  célestes  qui  se  font  entendre,  des  anges 
avec  des  ailes  sombres  qui  s’approchent  et  planent  autour 
du  malade,  des  têtes  de  morts  qui  grimacent,  le  feu  de 
l’enfer  qui  flamboie,  des  étincelles  semblables  à  des  petits 
vers  luisants  qui  sont  projetées  de  tous  les  côtés,  un  rat 
qui  court  au  travers  du  visage.  Dans  d’autres  cas,  le 
malade  s’imagine  qu’on  le  dissèque  ou  qu’on  le  chlo- 
roformise.  Dans  les  états  graves,  le  sujet  n’a  aucune 
conscience  de  ce  qu’il  dit,  son  attention  est  nulle  et  il  n’y 
a  plus  aucune  cohésion  ni  ordre  dans  ses  pensées.  Au  lieu 
d’actes  motivés  par  la  volonté,  on  voit  se  produire  sur¬ 
tout  des  mouvements  automatiques,  déterminés  parfois 
par  une  impression  quelconque,  sans  qu’aucune  idée 
intervienne  pour  les  modifier  ou  les  arrêter.  Souvent  aussi 
ce  sont  des  actes  impulsifs,  reposant  sur  une  excitation 
purement  motrice.  Un  malade  sortit  un  jour  par  la 
fenêtre  de  sa  chambre  située  au  rez-de-chaussée,  se  rendit 
à  son  bureau,  y  saisit  une  chaise  qu’il  rapporta  chez  lui 
par  le  même  chemin  ;  après  quoi  il  reprit  connaissance. 
Ordinairement  le  sujet  tient  en  même  temps  des  propos 
délirants.  Une  malade  disait,  par  exemple,  qu’elle  a  fait 
un  faux  serment  ou  que  le  Sauveur  est  près  d’elle. 

Les  actes  inconscients  sont  souvent  délictueux  ou  cri¬ 
minels  :  ce  sont  des  coups,  des  attentats  aux  mœurs,  des 
incendies,  des  vols.  Le  cas  de  ce  jeune  barbier  qui,  dans 
l’état  crépusculaire  de  sa  conscience,  courait  partout  avec 
ses  rasoirs,  faisant  ses  offres  de  service  à  tout  le  monde 
et  les  exécutant  réellement,  montre  combien  les  sujets  de 
ce  genre  peuvent  être  dangereux.  On  observe  surtout  fré¬ 
quemment  chez  eux  des  fugues.  Un  malade  de  Berlin  se 
réveilla  tout  à  coup  à  bord  d’un  navire  qui  entrait  dans 
le  port  de  Stettin  ;  il  n’avait  conservé  aucun  souvenir  du 
chemin  qu’il  avait  fait  pour  se  rendre  à  la  gare,  ni  du 
voyageen  chemin  de  fer,  ni  de  son  embarquement  sur  le 
navire.  On  connaît  aussi  le  cas  de  cet  autre  malade  qui,, 
dans  un  état  crépusculaire  de  la  conscience,  fit  le  voyage 
de  France  à  Bombay. 

Au  sortir  de  ces  accès  d’ordre  psychique,  les  malades  se 
réveillent  comme  d’un  sommeil.  Tout  à  coup  ils  recouvrent 
leur  connaissance  et  désirent  savoir  ce  qui  leur  est  arrivé. 


ÉPILEPSIE. 


L’un  d’eux  disait  que  l’intelligence  lui  revenait  par  sac¬ 
cades.  Ordinairement  il  reste  encore  un  peu  d’affaissement 
intellectuel  avec  un  sentiment  de  lourdeur  extrême  de  la 
tête.  A  la  suite  de  ces  accès,  on  constate  de  l 'amnésie  qui 
s’étend  rarement  à  toute  la  durée  de  l’accès.  Parfois  les 
malades  savent  donner,  immédiatement  après  leur  réveil, 
quelques  renseignements  qui  disparaissent  ensuite  com¬ 
plètement  de  leur  mémoire  comme  un  songe  fugitif.  Ce 
fait  est  important  au  point  de  vue  des  enquêtes  judiciaires. 
D’autre  part,  il  subsiste  assez  souvent  des  bribes  de 
souvenirs,  des  réminiscences  partielles.  Un  malade,  par 
exemple,  qui,  dans  l’état  crépusculaire  de  sa  conscience,  a 
parcouru  une  certaine  distance  à  travers  la  ville,  n’en  a 
conservé  au  réveil  aucun  souvenir,  si  ce  n’est  qu’il  a  sou¬ 
haité  le  bonjour  à  un  ami.  Un  autre  malade,  tombé  un  soir 
dans  un  léger  état  crépusculaire,  a  tenu  une  conversation 
dont,  immédiatement  après,  il  ne  savait  plus  rien  jusqu’au 
lendemain  matin,  où  une  seule  question,  traitée  par  lui, 
lui  revint  à  la  mémoire. 

Souvent,  Vêlai  crépusculaire  de  la  conscience  prend  les 
caractères  d’un  délire,  grâce  à  l’altération  de  la  faculté  de 
la  compréhension,  ainsi  qu’aux  troubles  sensoriels  et  à 
l’excitation  concomitante.  Ce  délire  est  accompagné,  la 
plupart  du  temps,  d’un  sentiment  plus  ou  moins  profond 
d’angoisse.  Des  visions  effrayantes  assaillent  le  malade  ;  il 
ne  reconnaît  plus  son  entourage,  il  divague,  il  cherche  à  se 
protéger,  à  se  défendre  contre  ses  bourreaux  ;  il  frappe 
autour  de  lui,  déchire  tout.  L’un  d’eux  s’écriait  :  «  Cela  va 
bientôt  s’arranger  —  Notre  Seigneur  ne  m’abandonnera 
pas  —  je  me  tuerai  —  nous  nous  reverrons  en  enfer.  »  En 
général,  il  y  a  de  l’euphorie  ou  de  l’exaltation.  Dieu  et  les 
saints  apparaissent  au  malade  ;  il  se  croit  au  ciel,  il  déclare 
qu’il  est  le  Christ  ou  un  prophète  ;  il  pousse  des  cris  d’allé¬ 
gresse,  chante  et  danse  ou  s’agenouille  devant  un  autel 
imaginaire. 

On  observe  aussi,  de  temps  à  autre,  des  délires  avec 
conservation  partielle  de  la  conscience,  dans  lesquels, 
malgré  leurs  troubles  sensoriels,  les  malades  répondent 
pourtant  à  certaines  questions  d’une  manière  exacte. 

Viennent  ensuite  les  étals  de  stupeur,  dans  lesquels  les 
sujets  se  comportent  d’une  façon  assez  régulière,  mais 
sans  qu’on  constate  la  moindre  activité  aperceptive  ou 
volutionnelle.  On  peut  parfois  inférer  de  leurs  propos 


284 


ÉPILEPSIE. 


qu’ils  ont  des  troubles  sensoriels.  Les  sujets  sont  pros¬ 
trés  ;  les  quelques  paroles  qu’ils  prononcent  sont  presque 
toujours  des  bribes  incohérentes,  confuses;  on  constate 
parfois  de  la  verbigération  ;  mais  souvent  aussi  il  y  a  du 
mutisme.  Quelques-uns  refusent  la  nourriture,  d’autres  se 
laissent  ingurgiter  leur  repas.  On  observe  parfois  de  la  cata¬ 
lepsie,  de  la  suggestibilité.  De  brusques  explosions  d’agita- 
>  tion  ne  sont  pas  rares.  A  leur  suite,  il  subsiste  de  l’amnésie. 

Ordinairement,  deux  ou  plusieurs  attaques  sont  reliées 
par  des  états  crépusculaires  de  la  conscience  pendant  les¬ 
quels  les  malades  peuvent  encore  commettre  des  actes 
absurdes.  Par  exemple,  un  paysan  prononçait,  entre  deux 
attaques  convulsives,  dont  la  dernière  était  accom¬ 
pagnée  d’une  crise  d’excitation  formidable,  une  véritable 
oraison  funèbre,  dans  laquelle  il  mêlait  des  tirades  latines 
à  des  phrases  inütrhérentes  et  à  des  invocations  incom¬ 
préhensibles'—--* 

Même  pendant  le  sommeil,  il  peut  se  produire  non  seule¬ 
ment  des  attaques  .(Convulsives,  mais  encore  des  actes 
inconscients ,  de  véritables  •  crises  de  somnambulisme  ;  le 
malade  parle  pendant  son  sommeil,  se  lève,  se  promène, 
grimpe  même  quelquefois  sur  le  toit  avec  une  surprenante 
sécurité,  qui  s’explique  par  ce  fait  qu’il  n’est  pas  gêné  par 
l’idée  du  danger  qu’il  aurait  s’il  était  éveillé.  Certains  sujets, 
plongés  dans  cet  état  de  somnambulisme  épileptique, 
ont  même  accompli  des  actes  en  apparence  logiques, 
comme  d’écrire  des  lettres  ou  de  composèr  des  discours  qui 
ne  sont  pas  sans  avoir  quelque  sens.  On  réveille  ordinai¬ 
rement  les  épileptiques  en  somnambulisme  en  les  appelant 
par  leur  nom,  ou  en  les  aspergeant  d’eau  froide  ;  après 
quoi  ils  se  plaignent  généralement  de  lassitude,  mais  sans 
se  souvenir  de  rien. 

Il  n’est  pas  rare  d’observer  aussi  des  actes  instinctifs  et 
impulsifs,  sans  que  la  conscience  soit  supprimée,  ou  même 
diminuée  sensiblement.  Les  épileptiques,  qui,  même  en 
dehors  des  attaques,  sont  presque  toujours  en  mauvaise 
humeur,  accomplissent  parfois  machinalement  un  acte  quel¬ 
conque  absolument  comme  s’ils  étaient  dans  un  de  leurs 
états  crépusculaires  de  la  conscience.  Ces  actes  se  carac¬ 
térisent  par  leur  soudaineté,  leur  violence  et  leur  brutalité. 
Un  malade  se  rendit  en  courant  dans  un  café  et  plongea 
son  couteau  dans  le  ventre  d’un  consommateur  qui  entrait. 
Un  autre,  qui  se  suicida  en  se  coupant  le  cou,  se  trancha 


ÉPILEPSIE. 


la  trachée,  l’œsophage  et  les  carotides  jusqu’à  ce  que  le 
couteau  arrivât  à  la  colonne  vertébrale.  De  cette  même 
manière  impulsive,  les  sujets  de  cette  catégorie  commettent 
des  incendies,  des  attentats  à  la  pudeur,  des  viols.  On  a 
désigné  ces  sortes  d’accès  d’excitation  soudaine  et  passa¬ 
gère  sous  le  nom  de  manie  ou  de  folie  transitoire. 

Un  des  actes  qu’on  observe  le  plus  souvent  est  la  ten¬ 
dance  aux  fugues  [à  l'automatisme  ambulatoire ].  Les  ma¬ 
lades  deviennent  inquiets,  ne  peuvent  plus  s’asseoir,  ni 
rester  chez  eux  ;  ils  se  mettent  à  courir  pendant  des  heures 
dans  les  rues  ou  hors  de  la  ville  ;  d’autres  sont  pris  pen¬ 
dant  des  semaines  entières  de  cette  envie  morbide  de 
voyager,  d’une  véritable  poriomanie  (Schultze). 

C’est  ce  qui  explique  que  parmi  les  vagabonds  on  trouve 
dans  une  proportion  considérable  des  épileptiques  errant 
à  l’aventure.  Il  est  arrivé  à  plus  d’un  d’entre  eux  de  périr 
victimes  de  leurs  fugues  pendant  des  nuits  d’hiver. 

[Ce  qui  caractérise  ces  crises  d 'automatisme  ambulatoire, 
c’est  la  soudaineté  du  départ,  le  besoin  instinctif,  incons¬ 
cient  et  irrésistible  de  marcher,  l’absence  de  tout  but,  la 
perte  totale  du  souvenir  de  la  fugue.] 

Un  autre  acte  instinctif  et  impulsif,  assez  souvent  observé 
chez  les  épileptiques  typiques,  est  l’absorption  irrésistible 
de  quantités  énormes  de  boissons  enivrantes. 

Souvent  ces  malades  sont  poussés  à  absorber,  pendant 
des  jours  et  des  nuits,  verres  sur  verres,  non  seulement  des 
liqueurs  alcooliques  ordinaires,  mais  encore  de  l’eau  de 
Cologne,  de  l’alcool  à  brûler,  parfois  même  du  vinaigre,  du 
pétrole,  de  l’éther,  du  chloral. 

Ce  penchant  à  boire  des  liquides  qui  enivrent  est  d’autant 
plus  dangereux  que  les  épileptiques  présentent  le  plus 
souvent,  à  l’égard  de  l’alcool,  une  grande  intolérance  ;  il 
suffît  parfois  d’un  léger  excès,  voire  même  de  quelques 
verres  de  bière,  pour  provoquer  chez  eux  soit  une  violente 
attaque  convulsive,  soit  des  états  crépusculaires  de  la 
conscience,  soit  encore  et  surtout  des  accès  d 'ivresse 
pathologique,  au  cours  desquels  la  faculté  de  compréhension 
s’évanouit  rapidement,  en  même  temps  qu’il  se  produit  une 
excitation  avec  actes  de  violence,  illusions  et  hallucinations. 

[Féré  a  décrit  plusieurs  cas  de  fringales  chez  des  épilep¬ 
tiques  qui  dévoraient  des  quantités  invraisemblables  d’ali¬ 
ments.] 

A  côté  de  ces  manifestations  pathologiques  procédant 


ÉPILEPSIE. 


par  crises,  il  faut  maintenant  jeter  un  coup  d’œil  sur  les 
troubles  permanents  caractérisant  l'état  mental  des  épi¬ 
leptiques.  Beaucoup  d’entre  eux  ne  présentent  aucun  affai¬ 
blissement  intellectuel.  Quelques  épileptiques  ont  même 
produit  des  œuvres  intellectuelles  de  premier  ordre.  Néan¬ 
moins,  môme  dans  ces  cas  favorables,  on  constate  assez 
souvent  une  altération  de  la  personnalité  psychique,  cons¬ 
tituant  ce  qu’on  a  appelé  le  caractère  épileptique. 

Les  sujets  atteints  du  mal  comitial  sont  généralement 
des  égoïstes,  non  pas,  il  est  vrai,  à  la  manière  des  hysté¬ 
riques,  pour  qui  tous  les  moyens  sont  bons  du  moment 
qu’ils  servent  leur  vanité,  mais  bien  plutôt  en  ce  qu’ils  se 
désintéressent  de  tout  ce  qui  est  en  dehors  d’eux  pour  ne 
s’occuper  exclusivement  que  de  leur  état.  Extrêmement 
contents  d’eux-mêmes,  ils  vivent  volontiers  dans  la  soli¬ 
tude.  Dans  les  intervalles  de  leurs  crises,  ils  ont  souvent 
conscience  de  leur  état  morbide,  et  cependant  ils  restent 
ordinairement  pleins  d’espoir,  même  en  présence  des  pro¬ 
grès  incessants  de  leur  affection  nerveuse. 

Les  épileptiques  se  surveillent  et  observent  leur  état 
maladif  avec  attention.  Les  idées  religieuses  jouent  souvent 
chez  eux  un  grand  rôle.  Ils  se  considèrent  volontiers 
comme  étant  sous  une  protection  particulière  et  ils  ont 
souvent  le  nom  de  Dieu  à  la  bouche.  On  remarque  chez  eux 
une  certaine  gravité  mêlée  de  lourdeur  et  de  pédantisme. 
Ils  exécutent  péniblement,  lentement  et  avec  une  patience 
infinie  leur  travail  professionnel.  Il  n’y  a  rien  d’insignifiant 
pour  les  épileptiques  ;  ils  vont  jusqu’à  copier  la  moindre 
lettre  qu’ils  reçoivent,  et  ils  mettent  un  soin  méticuleux 
aux  choses  les  plus  indifférentes.  Leur  habitus  extérieur 
est  généralement  strictement  correct:  ils  soignent  leur 
toilette,  se  font  ordinairement  une  raie  aux  cheveux  et 
même  à  la  barbe  ;  ils  ont  souvent  une  attitude  compassée 
et  cérémonieuse.  Dans  leurs  récits,  ils  sont  prolixes,  diffus, 
filandreux,  ne  savent  pas  distinguer  ce  qui  est  essentiel  de 
ce  qui  ne  l’est  pas  ;  ils  développent  toutes  sortes  de  points 
accessoires,  et  pourtant  ne  perdent  point  le  fil  principal 
du  récit,  comme  cela  arrive,  par  exemple,  dans  la  manie, 
par  suite  de  la  fuite  des  idées.  L’état  cœnesthétique  est 
inégal,  sujet  à  des  explosions,  susceptible  ;  souvent  aussi, 
ces  malades  ont  des  idées  singulières  qu’ils  exécutent  avec 
opiniâtreté.  Malgré  toutes  leurs  manières  polies  et  bien 
élevées,  ils  ne  sont  pas  capables  de  se  placer  au  point  de 


évolution  de  l’épilepsie.  287 

vue  des  intérêts  d’autrui;  assez  souvent  ils  manquent 
complètement  de  reconnaissance  et  de  confiance. 

Chez  plus  de  la  moitié  des  épileptiques  se  développe,  au 
cours  de  leur  affection,  un  affaiblissement  intellectuel  plus 
ou  moins  accusé.  La  compréhension  diminue,  le  temps  de 
toutes  les  réactions  intellectuelles  s’allonge,  la  sphère  des 
intérêts  se  rétrécit  de  plus  en.  plus,  tout  ce  qui  ne  touche 
pas  au  «  moi  «  échappe  à  l’attention  de  l’épileptique.  La 
mémoire  aussi  diminue  progressivement.  L’humeur  est 
déprimée  et  excitable.  Les  actes  immoraux  ne  sont  pas 
rares.  L’affaiblissement  intellectuel  peut  atteindre  un  degré 
très  avancé.  La  démence  est  d’autant  plus  profonde  que 
l’épilepsie  survient  à  un  âge  moins  avancé  de  la  vie,  et  que 
les  attaques  convulsives  deviennent  plus  violentes  et  plus 
fréquentes.  D’ordinaire,  on  constate  un,  tremblement  des 
mains  et  de  la  langue.  Dans  les  cas  les  plus  graves,  les 
malades  ne  peuvent  plus  parler,  ni  articuler  nettement  ; 
ils  ne  font  que  balbutier  ou  bégayer.  Une  apathie  complète 
se  produit;  en  outre,  surviennent  le  gâtisme,  des  contrac¬ 
tures,  en  un  mot  un  état  semblable  à  ceux  qu’on  constate 
parfois  dans  les  formes  les  plus  graves  de  l’idiotie. 

Quelquefois  se  développent  aussi  des  idées  délirantes 
assez  systématisées  accompagnées  dans  quelques  cas  d’hal¬ 
lucinations;  des  idées  de  persécution,  ayant  parfois  un 
caractère  sexuel,  des  idées  de  grandeur  ;  on  a  donné  à  ces 
délires  le  nom  de  paranoïa  à  base  épileptique  (Buchholtz). 

La  main  de  l’épileptique,  en  dehors  de  toute  crise  comi¬ 
tiale  d’ordre  moteur  ou  psychique,  présente  souvent  des 
secousses  involontaires,  convulsives  (Sommer).  De  plus,  il 
existe  un  tremblement  des  mains,  d’intensité  variable.  Les 
réflexes  rotuliens  sont  généralement  exagérés. 


Évolution  de  l’épilepsie. 

Les  manifestations  que  nous  venons  de  décrire  peuvent 
alterner  ou  se  combiner  de  la  manière  la  plus  variée  les  unes 
avec  les  autres  et  déterminer  la  forme  de  l’épilepsie  dont  le 
sujet  sera  atteint  pendant  toute  la  durée  de  sa  vie.  Il  y  a 
des  épileptiques  qui  ne  présentent  que  de  graves  at¬ 
taques  convulsives,  survenant  périodiquement  avec  une 
régularité  parfois  extraordinaire  :  tous  les  deux  ou 
trois  jours,  toutes  les  deux  ou  trois  semaines  ou  tous 
les  deux  ou  trois  mois,  sans  que  d’autres  accidents  sur- 


viennent;  tout  au  plus  constate-t-on  l’altération  du  carac¬ 
tère  qui  se  manifeste  progressivement.  La  fréquence  des 
attaques  varie,  elle  aussi,  dans  des  proportions  considé¬ 
rables.  Chez  quelques  malades,  elles  ne  surviennent  que 
tous  les  deux  ans;  chez  d’autres,  deux  ou  trois  fois  seule¬ 
ment  pendant  toute  la  vie;  chez  beaucoup,  en  revanche, 
nous  les  voyons  survenir  tous  les  jours  ;  et  chez  une  jeune 
fille,  à  l’asile  de  Stettin,  on  a  pu  observer,  dans  l’espace 
de  seize  mois,  jusqu’à  16  832  attaques. 


Fig.  79.  —  Épileptique  avec  front  proéminent;  attaques 
convulsives;  états  crépusculaires  de  la  conscience. 

Les  autres  manifestations  comitiales  peuvent  s’y  ad¬ 
joindre  de  diverses  manières,  soit  comme  phénomène 
initial  ou  terminal  d’une  attaque  convulsive,  soit  aussi  à 
titre  de  phénomène  équivalent  venant  à  l’époque  déter¬ 
minée  remplacer  l’attaque  convulsive.  Le  sujet  représenté 
par  la  figure  79,  avait,  par  exemple,  des  attaques  convul¬ 
sives  qui  alternaient  avec  des  crises  crépusculaires  de  la 
conscience.  Aussi  appelle-t-on  ces  accidents  de  remplace¬ 
ment  des  équivalents  d’une  attaque  convulsive.  Chez  bon 
nombre  des  comitiaux,  les  attaques  convulsives  sont  plus 
rares  que  les  autres  manifestations  morbides  de  leur 
psycho-névrose. 


ÉVOLUTION  DE  L’ÉPILEPSIE. 


289 


Les  psychoses  épileptiques,  dans  le  sens  étroit  de  ce  tèrme, 
c’est-à-dire  les  étals  crépusculaires  de  la  conscience,  les 
délires,  la  stupeur,  ne  se  manifestent  que  chez  un  nombre  re¬ 
lativement  faible  des  comitiaux.  Mais  il  en  existe  beaucoup 
qui  n’ont  pas  d’attaques  classiques  et  qui  présentent  seu¬ 
lement  le  «  petit  mal  »,  ainsi  que  des  accidents  psychiques 
soitensemble, 
soit  isolé¬ 
ment,  et  cela 
avec  une  cer¬ 
taine  périodi¬ 
cité.  En  parti¬ 
culier,  les  cri¬ 
ses  de  colère 
ou  de  mau¬ 
vaise  humeur 
épileptiques, 
qu’on  néglige 
facilement 
dans  une  ob¬ 
servation  su¬ 
perficielle, 
complèten  t 

souvent  la  pé-  Fig.  80. —  Épilepsie.  — Tenue  extérieure  correcte, 
riodicité  des  Attaques  convulsives  ;  accès  de  colère  et  de 
accidents  mauvaise  humeur;  poriomanie  ;  états  crépus- 
rnorbides  plus  culaires  de  la  conscience, 
frappants,  qui 

ne  semblent  ainsi  se  produire  que  par  fragihents  en  appa¬ 
rence  irrégulièrement  espacés. 

Seule  l’expérience  clinique  démontre  bien  la  variété  de 
diverses  manifestations  de  l’épilepsie  au  cours  de  son 
évolution  chez  le  même  sujet.  Dans  l’ordre  de  fréquence 
viennent  :  les  états  crépusculaires  de  la  conscience,  les 
délires,  les  accès  d'excitation  à  forme  impulsive,  la  porio¬ 
manie  ou  la  manie  des  pérégrinations,  les  crises  de  colère 
et  de  mauvaise  humeur,  les  illusions  du  souvenir,  Yinlo- 
lérance  pour  l'alcool,  la  démence  terminale.  Les  figures 
80,  81,  82, 83  présentent  des  épileptiques  atteints  de  ces 
accidents  comitiaux,  isolés  ou  combinés.  Mais .  de  ce 
que  les  manifestations  comitiales  sont  nombreuses  et 
très  variées,  il  ne  s’ensuit  nullement  qu’on  doive  admettre 
la  doctrine  de  certains  criminalistes  psychologues,  comme 
Weygandt.  —  Atlas-manuel  de  Psychiatrie.  19 


290  ÉPILEPSIE. 

Lombroso,  qui  a  priori  considèrent  comme  épileptiques 
tous  les  états  d’excitation  impulsive  se  produisant  subi¬ 
tement  et  spontanément,  sans  être  accompagnés  d’autres 
symptômes  comitiaux. 

Jusqu’à  présent,  les  études  faites  sur  les  états  épilep-  j 
tiques  les  représentent  dans  leur  ensemble  comme  faisant 
tous  partie  d’une  seule  maladie,  l 'épilepsie  essentielle,  con¬ 
génitale.  A  côté,  il  existe  toute  une  série  d’états  [épileptoïdes 
qui  ont  une  signification 
symptomatique  indépen¬ 
dante  de  l’épilepsie  essen¬ 
tielle  et  qui  sont  en  rapport 
principalement  avec  une 
intoxication  ou  une  lésion 
organique  du  cerveau. 

Dans  les  lésions  eéré-Ü 
braies  telles  que  :  tumeur,  - 
abcès,  contusion,  hydrocé--: 
phalie,  des  attaques  épilep¬ 
tiques  peuvent  en  effet  se 
joindre  [aux  autres  sym¬ 
ptômes  qui  caractérisent 
ces  affections.  En  outre,  des 
foyers  cicatrisés  et  complè¬ 
tement  guéris  de  l’écorce 
Fig.  81.  —  Épilepsie  avec  état  cérébrale  peuvent  aussi  pro¬ 
crépusculaire  de  la  conscience];  voquer  des  attaques  épi- 
attaques  comitiales.  ‘  leptiques.  On  connaît  les 

attaques  de  V épilepsie  jack- 
sonienne  qui  se  produisent  à  l’occasion  de  lésions  ayant  leur 
siège  dans  les  circonvolutions  psychomotrices.  Ces  atta¬ 
ques  se  manifestent  d’abord  par  des  convulsions  cloniques 
dans  les  groupes  de  muscles  correspondant  au  siège  de  la 
lésion  ;  puis,  ces  convulsions  s’étendent  aux  muscles  cor¬ 
respondant  aux  centres  moteurs  environnants,  de  sorte  que 
les  convulsions  passent  de  la  face  au  bras  et  à  la  jambe,  ou 
réciproquement.  Dans  des  lésions  localisées  du  système 
nerveux  périphérique,  on  a  également  observé  des  attaques 
épileptiformes  constituant  ce  qu’on  appelle  l'épilepsie 
réflexe. 

On  trouve  en  outre,  dans  un  certain  nombre  d’affections 
mentales,  comme  la  paralysie  générale,  la  démence  précoce, 
la  démence  par  artériosclérose  cérébrale,  des,;  attaques 


ÉVOLUTION  DE  L’ÉPILEPSIE.  291 

épileptiformes  survenant  à  titre  de  __  symptômes  d’une 
lésion  de  l’écorce  cérébrale. 

Au  cours  du  jeune  âge,  de  graves  maladies  infectieuses 
peuvent  produire  des  lésions  cérébrales  organiques  et, 
consécutivement,  une  véritable  épilepsie.  Mais,  même  à  un 
âge  avancé,  un  facteur  toxique  provoque  souvent  des 
accidents  épileptiques,  notamment  des  attaques.  Cela 
s’observe  parfois  dans  l'urémie,  dans  l’intoxication 


Fig.  82.  —  Épilepsie  avec  accès  périodiques  de  colère  et  de  mau¬ 
vaise  humeur  ;  crises  d’excitation  ;  front  large  ;  arcades  zygoma¬ 
tiques  proéminentes;  expression  sombre. 

saturnine  et  fréquemment  sous  l’influence  des  abus 
alcooliques. 

L 'alcoolisme  a  bien  des  rapports  avec  l’épilepsie.  Nous 
parlerons  plus  loin  de  l’influence  de  l’alcoolisme  hérédi¬ 
taire  sur  la  production  de  l’épilepsie.  L’abus  de  boissons 
peut,  chez  un  individu,  d’ailleurs  nullement  prédisposé  à 
l’épilepsie,  produire  des  accidents  comitiaux,  surtout  des 
attaques  convulsives.  En  outre,  les  individus  atteints 
d’épilepsie  congénitale  sont  intolérants  pour  l’alcool; 
l’usage  même  de  petites  quantités  de  cette  substance 
devient  chez  eux  une  cause  d’accidents  graves,  comme 
l’ivresse  pathologique,  les  états  crépusculaires  de  la  cons¬ 
cience,  les  actes  impulsifs.  Nous  avons  déjà  signalé  qu’un 


292  ÉPILEPSIE. 

assez  grand  nombre  d’épileptiques  sont  sujets  d’une  façon 
périodique  au  penchant  d’absorber  de  grandes  quantités  de; 
spiritueux.  De  temps  en  temps  on  observe  aussi  une  faim, 
des  fringales  de  nature  impulsive  [Féré],  dont  la  satis¬ 
faction  présente  moins  d’inconvénients.  Il  faut  mentionner 
aussi  la  dipsomanie,  qui  trouve  son  explication  la  plus 
juste  quand  on  l’envisage  comme  une  manifestation  de 
nature  épileptique. 

[La  dipsomanie  est  considérée  par  la  plupart  des  auteurs 
français  comme  une  manifestation  épisodique  de  la  dégé¬ 
nérescence  mentale 
héréditaire  (Ma¬ 
gnan).  On  verra 
plus  loin  l’opinion 
différente  d’un  cer¬ 
tain  nombre  d’alié¬ 
nistes  allemands.] 
Il  y  a  déjà  long¬ 
temps  qu’on  a  re¬ 
marqué  qu’à  côté 
de  l’ivrognerie  per¬ 
manente  il  existe 
une  ivrognerie  in¬ 
termittente  se  pro¬ 
duisant  par  accès 
périodiques.  Des 
Fig.  83.  — Épilepsie  avec  démence.  Front  individus  ordinai- 
bas,  arcades  zygomatiques  trop  sail-  rement  très  sobres 
lantes  ;  nez  large,  épaté  ;  lèvres  épaisses,  sont  de  temps  en 
temps  envahis  par 

un  désir  irrésistible  d’absorber  des  boissons  alcooliques, 
désir  auquel  ils  finissent  par  céder  d’une  manière  incons¬ 
ciente  pendant  un  certain  nombre  de  jours  ;  après  quoi 
ils  reviennent  à  eux  et  reprennent  une  vie  régulière. 
C’est  ce  qu’on  appelle  en  Allemagne  les  buveurs  trimes¬ 
triels.  Beaucoup  d’aliénistes  n’ont  vu  là  qu’une  forme 
de  l’alcoolisme.  Magnan  considère  la  dipsomanie  comme 
un  syndrome  épisodique  de  la  dégénérescence;  mais 
pour  Kraepelin,  Aschaffenburg  et  Gaupp,  ce  syndrome  ne 
serait  qu’une  variété  de  l’épilepsie. 

Dans  les  formes  typiques,  observées  chez  des  sujets  abso¬ 
lument  sobres  et  rangés,  comme  c’est  le  cas  du  sujet  repré¬ 
senté  par  la  figure  84,  on  voit  survenir  par  moments,  sans 


évolution  de  l’épilepsie. 


cause  apparente,  un  changement  cl’huméur.  Les  individus 
deviennent  tristes,  excitables,  facilement  contrariés,  fa¬ 
tigués  de  la  vie,  mal  à  l’aise.  Ils  sont  poussés  à  sortir  de 
chez  eux  et  d’ordinaire  ils  cherchent  un  allégement  à  cet  état 
moral  dans  l’absorption  de  l’alcool.  Parfois  l’abattement  se 
manifeste  après  la  consommation  d’une  petite  quantité 
d’alcool.  Le  dipsomane  emploie  sans  scrupules  tous  les 
moyenslui  permettant  desatisfairesapassion  momentanée  : 


Fig.  84. —  Dipsomanie.  État  cœnesthétique  triste. 

il  prend  l’argent  où  il  peut,  en  extorque  à  sa  famille, 
engage  et  vend  tout  ce  qu’il  possède  ;  on  a  vu  des  femmes 
dans  cette  situation  se  prostituer  pour  une  bouteille  de 
vin.  Le  malade  va  sans  relâche  d’auberge  en  auberge  et 
absorbe  verre  sur  verre,  du  vin,  de  la  bière,  de  l’eau-de-vie, 
parfois  aussi  de  l’éther;  tout  cela  sans  que  se  produise 
l’effet  égayant,  tant,  recherché,  de  l’alcool.  Un  malade  d’Es- 
quirol  but  en  un  seul  jour  cent  soixante-quatorze  verres 
d’eau-de-vie.  Le  dipsomane  ne  devient  ni  gai,  ni  commu¬ 
nicatif,  ni  sociable,  mais  il  reste  assis  à  l’écart,  sans  parler, 
se  cache  même  souvent,  refuse  brutalement  de  se  mêler  aux 
conversations.  Généralement,  l’état  ordinaire  d’ivresse  ne 
se  produit  pas.  Quelques  dipsomanes  commettent  des  actes 
immoraux  d’une  façon  impulsive.  L’accès  cesse  après  quel- 


294 


ÉPILEPSIE. 


ques  jours  ou  quelques  semaines;  il  est  souvent  suivi  d’un 
trouble  plus  ou  moins  accusé  du  souvenir.  Puis  on  constate 
aussi  des  symptômes  de  l’intoxication  alcoolique  :  embarras 
gastro-intestinal,  sueurs,  tremblements,  langue  épaisse, 
saburrale.  Assez  fréquemment  le  caractère  du  malade  subit 
une  profonde  altération  ;  il  devient  comme  tous  les  épilep¬ 
tiques  :  égoïste,  suffisant,  grincheux,  pédant,  suggestible. 
Si  l’on  réussit  à  empêcher  le  dipsomane  de  boire,  en  l’in¬ 
ternant,  par  exemple,  pour  un  certain  temps  dans  un  asile, 
les  excès  alcooliques  périodiques  sont  remplacés  par  des 
crises  intermittentes  de  colère  ou  de  mauvaise  humeur, 
qui  correspondent  tout  à  fait  aux  crises  du  même  genre 
observées  chez  les  épileptiques. 

Gaupp  fait  remarquer  que  chez  beaucoup  d’épileptiques 
avérés,  outre  les  convulsions,  les  absences,  les  vertiges 
avec  états  crépusculaires  de  la  conscience  et  les  ivresses 
pathologiques,  on  constate  aussi  des  accès  de  dipsomanie. 
Il  remarque  encore  que  les  crises  périodiques  de  mauvaise 
humeur  constituent  chez  la  plupart  des  épileptiques  un 
signe  essentiel  de  leur  état  comitial.  Il  fait  ressortir  que 
ces  épileptiques,  chez  lesquels  les  accès  d’ivrognerie  se 
joignent  à  des  symptômes  avérés  d’épilepsie,  sont  reliés, 
par  toute  une  série  continue  de  cas  intermédiaires,  à  ceux 
qui,  ayant  peu  d’accidents,  présentent  pourtant  des  crises 
régulières  de  mauvaise  humeur.  De  même,  il  existe  pour 
Gaupp  un  lien  naturel  entre  les  épileptiques  et  les  dipso¬ 
manes  proprement  dits,  chez  lesquels  les  autres  manifes¬ 
tations  comitiales  manquent  complètement  et  qui  ne 
présentent  que  des  accès  périodiques  de  colère  et  de  besoin 
irrésistible  de  boire. 

Diagnostic.  —  En  présence  des  attaques  convulsives  et 
des  absences,  il  faut  savoir  distinguer  l’épilepsie  vraie  des 
manifestations  épileptiformes  symptomatiques.  A  ces  der¬ 
nières  appartiennent  les  attaques  convulsives  d’origine 
toxique,  par  exemple,  saturnine  ou  alcoolique  ;  les  attaques 
provoquées  par  des  lésions  organiques  du  cerveau  ;  enfin, 
les  attaques  à' épilepsie  réflexe.  Il  se  produit  également  des 
ictus  épileptiformes,  des  convulsions,  des  absences  et  des 
vertiges  dans  la  paralysie  générale  ou  la  démence  précoce . 
Nous  avons  parlé  au  chapitre  xiv  des  caractères  qui  dis^ 
tinguent  les  accidents  hystériques  de  ceux  qui  sont  de 
nature  épileptique. 

Dans  le  diagnostic  des  crises  de  colère  et  de  mauvaise 


ÉVOLUTION  DE  l’ÉPILEPSIE. 


295 


humeur  d’origine  comitiale,  il  faut  exclure  lies  diverses 
causes  morales  susceptibles  de  les  provoquer,  de  même 
que  les  états  de  dépression  de  longue  durée  que  l’on 
observe  dans  la  mélancolie,  la  folie  intermittente,  la 
démence  précoce,  dans  les  diverses  formes  de  la  folie  des 
dégénérés.  La  périodicité  constitue  un  élément  de  première 
importance  pour  le  diagnostic  des  accès  de  mauvaise 
humeur  d’origine  épileptique. 

Le  diagnostic  différentiel  de  diverses  variétés  de  la  folie 
épileptique  proprement  dite,  qui  se  caractérisent  par  des 
troubles  de  la  conscience,  de  l’amnésie  consécutive  et  par 
des  illusions  ou  hallucinations  spéciales,  doit  être  fait 
avec  les  états  crépusculaires  d'origine  hystérique  ;  les  états 
d’agitation,  souvent  accompagnés  de  négativisme,  de  la 
démence  précoce  ;  la  confusion  mentale  ou  Vamentia, .  et 
les  divers  délires  dus  à  Y  alcoolisme,  à  [l 'épuisement,  aux 
fièvres. 

Dans  le  diagnostic  différentiel  de  la  démence  épileptique, 
il  faut  s’attacher  à  bien  établir  les  particularités  du  carac¬ 
tère  du  sujet  et  éliminer  la  démence  précoce,  en  consta¬ 
tant  l’absence  du  négativisme,  des  attitudes  maniérées  et 
des  tics  qui  caractérisent  cette  dernière  affection.  On  doit, 
en  outre,  éliminer  l’ imbécillité  ou  l 'idiotie  congénitales. 

Certains  cas  dans  lesquels  il  existe,  dès  les  premières 
années  de  la  vie,  de  l’hémiparésie,  des  attaques  épilep¬ 
tiques  et  de  l’idiotie  pourraient  être  également  et  à  bon 
droit  rattachés  à  l’épilepsie  ;  cependant,  étant  donné  l’arrêt 
profond  du  développement  intellectuel,  occasionné  par  la 
précoce  apparition  de  ces  divers  troubles,  on  est  autorisé 
à  les  ranger  sous  la  rubrique  de  la  faiblesse  intellectuelle 
congénitale. 

Les  dipsomanes  se  distinguent  des  alcooliques  ordinaires 
par  lg  périodicité  de  leur  besoin  irrésistible  de  boire  et  de 
leurs  accès  de  colère  ou  de  mauvaise  humeur  ;  par  leur 
attitude  insociable  et  violente  pendant  les  crises  de  dipso¬ 
manie.  On  ne  confondra  pas  cette  dernière  avec  la  ten¬ 
dance  aux  excès  de  boisson,  se  déclarant  quelquefois  aux 
époques  de  la  menstruation,  au  début  de  la  manie,  de  la 
paralysie  générale  ou  de  la  démence  précoce  ;  de  même, 
il  n’existe  aucun  rapport  entre  la  dipsomanie  et  les  envies 
de  boire  des  femmes  enceintes,  les  excès  fréquents  résultant 
de  toute  sorte  d’occasions,  comme  les  jours  de  fête  ou  de 
paye. 


296 


ÉPILEPSIE. 


Anatomie  pathologique.  —  Nous  ne  parlerons  pas  ici 
de  l’épilepsie  symptomatique. 

Dans  l’épilepsie  essentielle,  Wildermuth  a  trouvé  des 
lésions  circonscrites,  des  cicatrices  polio-encéphaliques  dans 
13,3  p.  100  des  cas. 

Pourtant,  on  a  constaté  aussi  dans  cette  même  forme 
d’épilepsie  une  lésion  diffuse  de  l’écorce  cérébrale.  Il  s’agit 
alors  d’altérations  vasculaires,  de  développement  exagéré 
de  la  névroglie,  de  même  que  de  diverses  lésions  cellu¬ 
laires.  Weber  a  trouvé  chez  des  sujets  morts  pendant 
l’attaque  comitiale  ou  pendant  un  état  crépusculaire  de 
la  conscience  des  hémorragies  et  des  œdèmes  céré¬ 
braux. 

Chez  des  épileptiques  morts  peu  de  temps  après  des 
crises  répétées,  le  même  auteur  a  trouvé  une  proliféra¬ 
tion  delà  névroglie  avec  de  nombreuses  cellules  araignées, 
de  même  qu’un  épaississement  des  parois  vasculaires. 
Dans  les  cas  de  démence  épileptique,  Weber  a  pu  consta¬ 
ter  une  forte  prolifération  de  la  névroglie  avec  formation 
fibreuse  particulièrement  abondante,  un  épaississement 
des  parois  des  vaisseaux  et  une  disparition  de  cellules 
nobles.  La  corne  d’Ammon  est  fréquemment  altérée,  et  , 1 
cela  le  plus  souvent  d’un  seul  côté.  Bratz  y  a  trouvé,  chez 
50  p.  100  d’épileptiques,  des  lésions  scléreuses,  de  l’atro-  ■ 
phie  et  de  la  pigmentation  cellulaire.  Marinesco  signale, 
entre  autres  lésions  des  cellules  pyramidales,  le  déplace¬ 
ment  de  leurs  noyaux  vers  la  périphérie,  une  dissolution 
de  leur  chromatine,  une  diminution  et  une  atrophie  de 
leurs  prolongements.  Parmi  les  diverses  lésions  des  cellules 
nerveuses,  il  y  a  encore  à  mentionner  l’absorption  du  corps 
de  la  cellule  nerveuse  par  des  cellules  de  la  névroglie 
qui  s’y  infiltrent  (Voy.  pl.  XIX,  fig.  5  et  6).  D’autre  part,  la 
disposition  de  diverses  couches  cellulaires  qui  composent 
l’écorce  corticale  est  parfois  modifiée. 

[On  a  signalé  chez  des  épileptiques  un  grand  nombre  de 
lésions  nerveuses.  Indépendamment  de  celles  citées  par 
Weygandt,  rappelons  que  Duguet  a  décrit  en  1865  des 
indurations  du  cervelet;  Bourneville,  J.  Voisin  ont  men¬ 
tionné  la  méningo-encéphalite  lente  ;  Barthez  et  Billiet, 
Bourneville  et  Brissaud  ont  signalé  la  sclérose  hypertro- 
phique;  Chaslin,  en  1889,  a  décrit  la  sclérose  névroglique  ;  ’] 
Marinesco  et  Sérieux  ont  insisté  sur  les  lésions  intersti¬ 
tielles  et  vasculaires,  tout  en  considérant  comme  insuffi- 


ÉVOLUTION  DE  L’ÉPILEPSIE.  297 

samment  démontrée  la  sclérose  névroglique  pure  décrite 
par  l’auteur  précédent.] 

Pronostic.  —  La  vie  du  comitial  est  menacée  par  des 
accidents  qui  peuvent  lui  arriver  au  cours  des  états  cré¬ 
pusculaires  et  des  attaques  convulsives  ;  elle  peut  être 
menacée  directement  par  suite  d’attaques  trop  accumulées 
comme  dans  l’état  de  mal  épileptique.  Les  attaques  répé¬ 
tées  et  l’état  de  mal  sont,  d’après  Wildermuth,  la  cause  de 
la  mort  dans  50  p.  100  des  cas,  et  cela,  la  plupart  du  temps, 
par  asphyxie. 

Le  problème  de  la  curabilité  de  l’épilepsie  est  encore 
très  incertain. 

Après  des  années  et  même  des  dizaines  d’années 
d’absence  de  tout  accident  comitial,  il  peut  se  faire  qu’une 
attaque  convulsive  survienne  de  nouveau. 

Pratiquement,  on  peut  considérer  comme  guéris  les  cas 
où,  pendant  des  années,  on  ne  constate  aucun  symptôme. 
C’est  en  se  guidant  par  ces  considérations  que  Habermaas, 
de  l’asile  de  Stetten,  a  pu  établir,  au  point  de  vue  du  pro¬ 
nostic,  les  proportions  suivantes  :  curables,  10,3  p.  100  ; 
restant  à  l’abri  de  la  démence,  17,3  p.  100  ;  conservant  les 
aptitudes  complètes  pour  exercer  un  métier,  21  p.  100  ; 
conservant  des  aptitudes  partielles  pour  le  travail, 
30  p.  100;  incapables  de  travailler,  49  p.  100;  gravement 
atteints  et  menacés  de  mort,  60  p.  100. 

La  durée  moyenne  de  la  vie  des  épileptiques  est  de 
vingt-cinq  ans  environ. 

La  démence  épileptique  comporte  un  pronostic  très 
grave,  surtout  si  les  accidents  comitiaux,  et  en  particulier 
les  attaques  convulsives,  commencent  dans  l’enfance  et  si 
ces  dernières  sont  très  fréquentes,  violentes  et  procèdent 
par  séries.  Pourtant,  même  dans  les  cas  d’épilepsie  débu¬ 
tant  à  l’âge  adulte,  la  démence  peut  se  déclarer  et  faire  de 
très  rapides  progrès.  La  guérison  de  la  démence  épilep¬ 
tique  est  exceptionnelle. 

Cause  et  nature.  —  Chez  près  des  neuf  dixièmes 
des  malades  atteints  d’épilepsie  congénitale,  on  peut 
établir  l’existence  d’une  hérédité  morbide.  Dans  plus  d’un 
quart  des  cas,  il  s’agit  d’une  hérédité  similaire.  Beau¬ 
coup  de  parents  d’épileptiques  présentaient  d’autres  psy¬ 
choses,  ou  bien  ont  eu  des  convulsions  infantiles.  Dans  un 
quart  des  cas  il  y  avait  comme  cause  principale  l’alcoo- 
lisme  des  parents.  11  est  à  noter  qu’un  tiers  des  enfants 


ÉPILEPSIE. 


d’alcooliques  et  la  moitié  des  enfants  d’épileptiques  sont 
atteints  de  convulsions.  En  faveur  de  l’origine  constitu¬ 
tionnelle  de  l’épilepsie  plaident  aussi,  d’une  part,  les  divers 
stigmates  de  dégénérescence  (par  exemple  ceux  représentés 
parla  ligure  1)  qu’on  trouve  souvent  chez  les  comitiaux  ;  et, 
d’autre  part,  l’apparition  précoce  de  la  maladie,  qui,  dans 
plus  de  10  p.  100  des  cas,  s’établit  dans  les  dix  premières 
années  de  la  vie.  Certains  auteurs  tendent  à  considérer 
l’éclampsie  infantile  comme  étant  aussi  de  nature  épilep¬ 
tique.  Chez  presque  un  tiers  des  individus  appelés  à  deve¬ 
nir  plus  tard  épileptiques,  on  peut  constater  dans  leurs 
antécédents  l’existence  des  convulsions  dès  les  premières 
années  de  leur  vie.  Très  fréquemment,  une  épilepsie  débu¬ 
tant  à  la  période  de  l’adolescence  se  rattache  à  une  polio-  ' 
encéphalite  de  la  première  enfance. 

Il  n’est  pas  rare,  en  outre,  de  constater  dans  le  passé  du 
malade  l’existence  d’un  traumatisme  crânien  ou  autre, 
d’une  maladie  infectieuse  [P.  Marie],  comme  la  scarlatine, 
la  fièvre  typhoïde,  la  coqueluche,  la  variole,  la  syphilis, 
ou  d’une  émotion  violente,  toutes  circonstances  indiquées 
souvent  par  l’entourage  comme  étant  la  cause  de  l’épilep¬ 
sie.  Mais  il  s’agit  ici,  au  fond,  de  causes  occasionnelles; 
qui  déterminent  l’explosion  d’une  prédisposition  latente. 

On  doit  considérer  l'abus  de  l'alcool  comme  le  plus 
important  de  tous  ces  facteurs  [Charcot,  Magnan]. 

Les  questions  relatives  au  siège  des  convulsions  et  à  la 
périodicité  des  attaques  sont  particulièrement  importantes 
à  étudier  au  point  de  vue  pathogénique. 

Kussmaul  a  pu  provoquer  des  attaques  épileptiformes 
chez  l’animal,  après  l’ablation  de  l’écorce  cérébrale.  Noth- 
nagel  a  déterminé  des  convulsions  en  faisant  une  piqûre 
dans  le  segment  antérieur  de  la  fosse  rhomboïde  [théorie 
bulbaire  de  Marshall  Hall  et  de  Nothnagel],  On  construi¬ 
sit  sur  cette  expérience  la  théorie  de  l’origine  bulhaire  de 
l’attaque  épileptique. 

De  son  côté,  Hitzig  [avec  Fritsch,  Ferrier]  démontra 
que  des  attaques  du  môme  genre  peuvent  être  produites 
par  une  excitation  électrique  et  par  l’extirpation  de  régions 
motrices  de  l’écorce,  tandis  que  Unverricht  considérait  la 
présence  de  l’écorce  cérébrale  comme  nécessaire  pour  la 
formation  et  le  développement  des  attaques  [théorie  cor¬ 
ticale].  Ewald  trouva  que  les  attaques  convulsives  qu’il 
pouvait  provoquer  par  une  excitation  d’un  point  de  l’écorce 


évolution  de  l’épilepsie. 


299 


chez  le  chien  cessaient  aussitôt  qu’il  avait  isolé  ce  point 
par  un  cylindre  de  verre.  Binswanger  et  Ziehen  admet¬ 
tent  que  les  convulsions  toniques  généralisées  de  l’attaque 
comitiale  sont  dues  à  une  irritation  d’origine  subcorticale. 
Cette  dernière  opinion  étant  admise,  la  base  essentielle¬ 
ment  corticale  des  symptômes  épileptiques  est  incontes¬ 
table.  Ce  qui  corrobore  cette  assertion,  c’est  ce  fait  qu’à 
presque  chaque  symptôme  comitial  correspondent  des 
altérations  cliniquement  constatables  de  la  conscience  ; 
c’est  donc  que  les  troubles  de  la  conscience  sont  intime¬ 
ment  liés  à  la  plupart  des  symptômes  de  l’épilepsie.  Il  n’y 
a  tout  au  plus  que  les  attaques  très  rares  de  parésie  pure¬ 
ment  motrice  qui  ne  s’accompagnent  pas  d’altérations 
psychiques  ;  mais,  dans  tous  les  cas,  il  faut  admettre  que 
l’écorce  cérébrale  est  le  substratum  de  ces  attaques, 
comme  en  général  celui  de  tous  ,  les  phénomènes  psy¬ 
chiques.  D’autre  part,  comme  nous  l’avons'  mentionné 
plus  haut,  nous  constatons,  à  l’autopsie  de  certains  épi¬ 
leptiques,  de  fortes  altérations  diffuses  de  l’écorce  céré¬ 
brale,  altérations  qui,  partant  de  la  périphérie,  pénètrent 
plus  ou  moins  dans  la  profondeur  de  l’organe.  Pour  expli¬ 
quer  les  symptômes  comitiaux,  d’ordre  moteur,  surtout 
les  convulsions  cloniques,  il  faut  admettre  des  altérations 
des  régions  motrices  de  l’écorce  cérébrale,  en  particulier 
de  la  région  des  cellules  de  Beetz,  au  niveau  de  la  circon¬ 
volution  centrale  antérieure. 

Étant  donné,  comme  nous  l’avons  expliqué  plus  haut, 
que  toutes  les  manifestations  épileptiques  supposent  une 
prédisposition  maladive  de  certaines  régions  du  cerveau, 
il  ne  nous  reste  pas  moins  encore  à  chercher  la  cause  de  la 
périodicité  des  symptômes  comitiaux.  Cette  cause  semble 
venir  de  l’organisme  lui-même  ;  elle  paraît  être  endogène. 

Les  doutes  sur  l’existence  chez  les  épileptiques  d’une 
auto-intoxication  cérébrale  périodique  due  à  un  trouble 
intermittent  dans  les  échanges  disparaissent  de  plus  en 
plus.  Les  diverses  expériences  tendant  à  démontrer  la  pré¬ 
sence  des  poisons  chez  ces  malades  rendent  cependant 
encore  très  incertaine  l’hypothèse  de  l’auto-intoxication, 
surtout  en  ce  qui  concerne  l’explication  de  la  périodicité 
des  crises. 

Cette  périodicité  trouve  plutôt  sa  raison  d’être  dans  les 
analogies  que  présentent  d’autres  processus  intermittents 
d’ordre  physiologique  qui  ont  lieu  dans  le  sommeil,  la 


300  ÉPILEPSIE. 

veille,  la' menstruation.  Sur  la  périodicité  pathologique, 
voy.  le  chapitre  xvi. 

[L’excitabilité  morbide  des  centres  corticaux,  conformé¬ 
ment  à  la  théorie  de  Fritsch,  Hitzig  et  Ferrier,  explique 
suffisamment  bien  toutes  les  manifestations  sensorielles 
et  motrices  de  l’épilepsie.  Sous  quelle  influence  se  pro¬ 
duit  l’excitation  ?  Les  intoxications  et  les  infections  sem¬ 
blent  jouer  là  un  certain  rôle,  si  l’on  se  rapporte  aux 
recherches  de  J.  Voisin,  Péron,  Petit,  Combemale,  Bué. 
La  convulsion  tonique  serait  le  fait  de  l’excitation  pri¬ 
mitive  d’un  centre  cortical  sous  l’influence  d’un  facteur 
toxique,  tandis  que  la  convulsion  clonique  serait  la  consé¬ 
quence  de  l’épuisement  nerveux,  conformément  à  l’opi¬ 
nion  de  François  Frank,  Féré,  Marinesco,  Sérieux.] 

Traitement.  —  Il  n’est  peut-être  pas  un  seul  médica¬ 
ment,  ou  moyen  thérapeutique  quelconque  qui  n’aient  été 
essayés  contre  l’épilepsie. 

Au  point  de  vue  prophylactique,  l’abstinence  absolue  de 
l’alcool  doit  être  conseillée  à  tous  les  enfants  dont  l’hérédité 
morbide  les  menace  du  mal  comitial. 

Dans  l'épilepsie  symptomatique,  il  s'agit  de  combattre 
la  maladie  causale.  On  a  pu  obtenir,  en  pareil  cas,  des 
résultats  favorables  par  des  interventions  chirurgicales 
sur  le  crâne  ayant  pour  but  l’ablation  des  tumeurs,  d’es¬ 
quilles  ou  des  cicatrices.  Dans  quelques  cas,  on  a  aussi 
favorablement  influencé  l’évolution  de  l’épilepsie  par  la 
trépanation  sans  trouver  aucune  lésion  macroscopique. 
Nous  considérons  comme  tout  à  fait  inutile,  et  n’offrant 
aucune  chance  de  succès,  les  interventions,  telles  que 
la  ligature  de  la  carotide  ou  de  l’artère  vertébrale, 
l’excision  du  ganglion  sympathique  supérieur,  la  tra¬ 
chéotomie. 

Pour  augmenter  la  résistance  du  sujet  contre  les  acci¬ 
dents  épileptiques,  il  est  bon  de  fortifier  son  organisme 
d’une  manière  générale,  et  surtout  de  régulariser  l’activité 
de  son  cœur  et  de  ses  organes  digestifs. 

La  plupart  du  temps,  on  a  recours  à  un  traitement  mé¬ 
dicamenteux. 

Depuis  cinquante  ans,  les  préparations  bromurées  sont  en 
vogue  :  bromure  de  potassium  ou  de  sodium,  ou  le 
mélange  de  trois  bromures  [Charcot,  A.  Voisin],  ou  les 
bromures  effervescents.  La  dose  est  de  3  à  9  grammes  par 
jour,  en  trois  fois.  [Raymond  préfère  donner  une  dose 


ÉVOLUTION  DE  l’ÉPILEPSIE.  301 

unique  que  le  malade  prend  le  soir  en  se  couchant.]  Chez 
beaucoup  de  malades  soumis  à  cettë  médication,  il  survient 
peu  à  peu  du  bromisme,  se  caractérisant  par  de  l’acné,  des 
troubles  de  l’appétit  et  de  la  digestion,  une  diminution  des 
réflexes  tendineux,  un  affaiblissement  de  la  mémoire  et . 
môme  quelquefois  une  insuffisance  du  cœur  et  des  reins. 
On  combat  ces  états  par  des  médicaments  stomachiques, 
par  l’arsenic.  En  outre,  on  peut  encore  essayer  les  prépa¬ 
rations  remplaçant  les  bromures,  comme  la  bromaline  à  la 
dose  de  4  à  10  grammes  par  jour.  Un  autre  succédané  des 
bromures  est  la  bromipine,  mélange  de  brome  et  d’huile  de 
sésame  (1/10  ou  1/2)  ;  ce  médicament  peut  se  prendre  faci¬ 
lement  en  capsules  de  gélatine,  à  la  dose  de  trois  à  six 
capsules  par  jour  contenant  chacune  environ  2  grammes 
de  la  mixture  à  33  p.  100.  D’après  Landenheimer,  il  se  forme 
dans  l’organisme,  le  plus  souvent  dans  le  sang  et  dans  la 
lymphe,  un  dépôt  de  brome,  dont  la  quantité  détermine 
l’effet  du  médicament.  Les  individus  pauvres  en  chlorures, 
comme  les  anémiques  et  les  cachectiques,  retiennent  dans 
leur  organisme  trop  de  bromures  aux  dépens  des  chlo¬ 
rures,  de  sorte  que  chez  eux  le  danger  du  bromisme  est 
plus  grand  ;  contre  cette  forme  de  bromisme,  l’absorption 
quotidienne  d’une  dose  déterminée  de  sel  de  cuisine  peut 
être  efficace. 

Même  après  la  cessation  des  attaques  épileptiques  au 
cours  d’un  traitement  bromuré,  il  y  a  lieu  de  ne  pas  inter¬ 
rompre  cette  médication  pendant  un  an  au  moins,  tout  en 
prescrivant  des  doses  de  moins  en  moins  fortes.  Autant 
que  possible,  il  est  préférable  de  continuer  à  donner  du 
bromure  en  petite  quantité,  encore  pendant  une  deuxième 
année.  On  recommande  l’emploi  aussi  prolongé  que  pos¬ 
sible  des  bromures  dans  l’éclampsie  infantile. 

L’effet  de  cette  médication  est  souvent  très  favorable  ; 
mais  parfois  il  reste  nul  et  même,  dans  quelques  cas,  on  a 
observé  une  recrudescence  des  attaques  après  l’usage  des 
bromures.  Le  traitement  par  les  bromures  doit  toujours  se 
faire  sous  la  surveillance  du  médecin. 

La  médication  par  les  bromures  et  l'opium,  proposée  par 
Flechsig,  a  tout  au  plus  permis  d’obtenir  quelques  résultats 
favorables  dans  des  cas  anciens.  On  commence  par  donner 
trois  fois  par  jour  (U1', 02  d’opium  et  l’on  augmente  lente¬ 
ment  ladosejusqu’à  ce  que,  dans  l’espace  de  six  ou  sept  se¬ 
maines,  le  malade  arrive  à  prendre  1  gramme  d’opium  par 


302  ÉPILEPSIE. 

jour.  Puis  on  remplace  brusquement  l’opium  par  6  à 
8  grammes  de  bromure. 

Les  autres  médicaments  recommandés  contre  l’épilepsie 
agissent  d’une  façon  tout  à  fait  incertaine.  La  belladone, , 
et  l 'atropine  s’emploient  parfois  avec  succès,  combinées 
avec  les  bromures.  On  a  aussi  conseillé  la  digitale  et 
l 'adonis,  l'armoise,  la  racine  de  valériane,  l'oxyde  de  zinc, 
l'acide  osmique,  1  ’osmiate  de  potassium,  l'hydrate  de  chloral, 
l'hydrate  d’amyle,  le  nitrate  d'argent,  le  borax,  le  nitrite 
d'amyle. 

On  ne  doit,  en  aucun  cas,  compter  exclusivement  sur 
l’effet  thérapeutique  des  bromures.  Leur  action  utile  ne  se 
produit  qu’à  la  condition  d’un  régime  diététique  convenable. 
Une  régularité  des  plus  strictes  de  la  vie  est  ici  absolument 
nécessaire.  Il  faut  éviter  tous  les  mets  difficiles  à  digérer, 
les  épices,  le  café,  le  thé,  le  tabac,  et  surtout  l’alcool.  Le 
pain  ne  doit  être  ni  trop  frais  ni  trop  noir.  Quelquefois  on 
constate  une  importante  amélioration  après  un  régime 
lacté  absolu. 

|  Personnellement,  j’ai  observé  plusieurs  cas  d’épilepsie 
fortement  améliorés  par  ce  régime. 

Richet  et  Toulouse  ont  signalé  les  résultats  favorables 
obtenus  par  un  régime  alimentaire  dans  lequel  le  sel  de 
cuisine  est  complètement  éliminé.  Ils  s’efforcent  de  produire 
une  hypochloruration  de  l’organisme  de  l’épileptique,  afin 
de  le  rendre  plus  apte  à  profiter  de  l’action  des  bromures. 
Grâce  à  cette  «  méthode  métatrophique  »,  ils  ont  pu  abaisser 
le  nombre  des  attaques  convulsives  de  92  p.  100  et  celui 
des  vertiges  de  70  p.  100,  tandis  que  les  états  d’excitation 
ont  été  peu  modifiés.  Le  régime  qu’ils  conseillent  se  com¬ 
pose  principalement  d’un  litre  à  un  litre  et  demi  de  lait 
par  jour,  de  40  à  50  grammes  de  beurre,  de  trois  œufs 
sans  sel,  de  fruits  et  de  3  à  400  grammes  de  pain  blanc, 
qui,  au  lieu  de  chlorure  de  sodium,  contient  3  grammes 
de  bromure.] 

Aux  malades  ayant  des  auras  nettement  caractérisées, 
on  recommande,  au  moment  où  ces  phénomènes  s’an¬ 
noncent,  de  respirer  du  nitrite  d'amyle  ou  de  prendre 
rapidement  une  dose  de  bromure  ;  mais  le  plus  souvent 
ces  moyens  sont  inutiles,  car  l’attaque  vient  immédiatement 
après  l’aura.  Mais  ce  que  les  malades,  en  pareil  cas,  ont  de 
mieux  à  faire,  c’est  de  s’étendre  au  plus  vite,  avant  que 
la  crise  se  produise.  Une  fois  les  convulsions  commencées, 


évolui 


DE  L’ÉPILEPSIE. 


les  assistants  ne  peuvent  que  chercher  à  donner  au  malade 
une  position  couchée  aussi  commode  que  possible,  à  faci¬ 
liter  sa  respiration  et  à  le  garantir  contre  les  divers  trau¬ 
matismes  qui  pourraient  seproduire  au  cours  de  l’attaque. 

Dans  Vêlai  de  mal  épileptique,  on  donne  des  lavements 
à  l 'hydrate  de  chloral  ou  à  Yhydrate  d'amyle  ;  on  emploie 
aussi  une  légère  chloroformisation,  et,  parfois,  on  fait  une 
phlébotomie. 

Les  épileptiques  atteints  d’un  état  crépusculaire  de  la 
conscience,  de  délire  ou  de  stupeur  doivent  être  placés  dans 
un  asile  fermé.  Les  états  d’excitation  les  plus  graves  qui 
se  produisent  dans  les  asiles  d’aliénés  s’observent  géné¬ 
ralement  chez  les  épileptiques  ;  quelquefois  il  est  utile 
d’isoler  le  malade  pour  quelque  temps  dans  une  chambre 
capitonnée. 

11  existe  un  certain  nombre  d’asiles  spéciaux  destinés 
à  recevoir  les  sujets  atteints  d’épilepsie  sous  toutes  ses 
formes.  On  y  prend  ordinairement  un  soin  particulier 
pour  coucher  les  malades  tombant  dans  les  attaques  con¬ 
vulsives,  et  à  cet  effet  se  trouvent  des  matelas  dans  chaque 
pièce.  Pour  le  reste,  les  asiles  pour  comitiaux  ne  diffèrent 
en  rien  des  asiles  d’aliénés.  Les  épileptiques  atteints 
d’idiotie  peuvent  être  un  peu  occupés  dans  les  asiles 
pourvus  d’une  colonie  agricole.  Un  certain  nombre  d’asiles 
pour  idiots,  imbéciles  et  débiles,  reçoivent  en  outre  des 
enfants  atteints  d’épilepsie.  Dans  les  cas  où  il  ne  s’agit  que 
d’attaques  convulsives  et  d’états  très  passagers  de  troubles 
de  la  conscience,  on  peut  éviter  l’internement,  mais  les 
proches  du  malade  doivent  en  pareil  cas  exercer  autour  de 
lui  une  surveillance  très  active.  Les  sujets  épileptiques  ne 
doivent  jamais  faire  seuls  de  longues  promenades,  ni 
prendre  seuls  des  bains.  Quelquefois,  le  séjour  dans  un 
asile  ouvert  destiné  aux  affections  nerveuses  peut  avoir  sur 
eux  une  bonne  influence.  Des  cures  climatériques  sont 
parfois  utiles.  On  doit  généralement  déconseiller  aux 
comitiaux  une  profession  demandant  une  certaine  respon¬ 
sabilité.  Mais  il  est  impossible  de  fixer  à  cet  égard  une 
règle  générale  ;  chaque  cas  doit  être  examiné  individuelle¬ 
ment. 

Chez  les  dipsomanes,  une  abstention  complète  d’alcool 
est  indispensable.  De  même,  au  début  d’une  crise  de  colère 
ou  de  mauvaise  humeur  épileptiques,  il  faut  exercer  une 
bonne  surveillance  sur  le  malade,  lui  donner  aussitôt  un 


ÉPILEPSIE. 


peu  de  bromure,  d’opium  ou  de  trional  et,  si  possible,  le 
transporter  rapidement  dans  un  établissement  où  il  puisse 
être  soumis  à  un  traitement  approprié. 


Épilepsie  au  point  de  vue  médico-légal. 

L’épilepsie  est  certainement  l’affection  mentale  la  plus 
importante  au  point  de  vue  médico-légal.  Beaucoup  de 
crimes  sont  commis  par  des  comitiaux  :  vol,  escroquerie, 
effraction,  actes  de  violence,  délits  contre  les  mœurs, 
incendie,  rébellion,  outrages,  désertion.  Il  est  souvent  très 
difficile  de  déterminer  l’état  mental  de  l’inculpé  au  mo¬ 
ment  de  l’exécution  de  l’acte  criminel.  S’il  s’agit  d’un  état 
crépusculaire  de  la  conscience,  de  délire,  ou  d'une  autre 
manifestation  psychique  analogue,  l’appréciation  est  plus 
simple,  surtout  dans  les  délits  qui  sont  commis  immédia¬ 
tement  avant  ou  après  une  attaque  convulsive. 

L’appréciation  devient  plus  incertaine  quand  l’acte  incri¬ 
miné  est  commis  pendant  une  absence,  un  accès  d’automa¬ 
tisme  ambulatoire  ou  de  fugue,  une  crise  d’agitation,  un 
état  d’ivresse  pathologique,  un  accès  de  colère  ou  de  mau¬ 
vaise  humeur  comitiales.  Chose  curieuse,  des  états  de  ce 
genre  sont  encore  aujourd’hui  assez  souvent  méconnus  ou 
négligés.  Le  vulgaire  comprend  malaisément  et  se  refuse  à 
croire  qu’on  puisse  déclarer  comme  irresponsable  un  indi¬ 
vidu  qui,  un  moment  avant  ou  après  l’acte  criminel,  agis¬ 
sait  d’une  manière  en  apparence  consciente  et  raisonnable. 
Or,  il  n’est  pas  rare  de  voir  un  épileptique  exécuter  pen¬ 
dant  une  absence,  en  dehors  de  tout  délit  ou  crime,  des 
actes  inoffensifs,  comme  le  calcul,  l’écriture,  la  musique, 
sans  conserver  un  instant  après  le  moindre  souvenir  de 
ces  divers  actes.  Il  faut, en  pareil  cas,  examiner  soigneuse¬ 
ment  les  symptômes  dûment  constatés  et  les  comparer 
avec  les  états  anormaux  de  la  conscience  qui  ont  été 
observés  chez  le  môme  sujet  pendant  son  séjour  à  l’asile. 
La  soudaineté  d’un  acte,  son  exécution  brusque,  automa¬ 
tique,  l’amnésie  consécutive  complète  ou  partielle  sont, 
chez  un  épileptique  avéré,  autant  d’indices  en  faveur 
d’un  état  pathologique.  Parfois  la  période  d’observation 
doit  être  très  prolongée  pour  permettre  d’établir  le  dia¬ 
gnostic  d’épilepsie.  Si  les  symptômes  observés  indiquent 
une  crise  comitiale  motrice  ou  psychique  survenue  au 
moment  précis  où  l’acte  a  été  commis  —  cette  cris 


FOLIE  INTERMITTENTE. 


305 


fût-elle  abortive,  —  le  malade  doit  être  déclaré  irrespon¬ 
sable.  Au  contraire,  les  sujets  qui  n’ont  que  des  accès  con¬ 
vulsifs  et  d’autres  accidents  périodiques  sont  responsables 
pour  les  délits  commis  par  eux  dans  l’intervalle  de  ces 
accès.  L’existence  d’un  caractère  épileptique  ne  peut  être 
considérée  que  comme  une  circonstance  atténuante.  Nous 
avons  déjà  parlé  du  peu  de  valeur  que  peut  avoir  le  témoi¬ 
gnage  d’un  comitial.  Il  est  parfois  nécessaire  de  prononcer 
l’interdiction  des  épileptiques  déments,  en  état  de  mal,  ou 
dipsomanes. 


Note  supplémentaire  sur  l'épilepsie. 

Parmi  les  indigènes  de  Malacca  et  de  l’archipel  de  Ma¬ 
laisie,  on  observe  un  trouble  psychique  appelé  la  course 
d'Amok.  Le  malade  se  met  tout  à  coup  à  courir,  en  bran¬ 
dissant  un  poignard,  à  travers  villes  et  villages,  pénètre 
dans  les  maisons  et  frappe  de  son  arme  tous  ceux  qu’il  ren¬ 
contre  sur  son  chemin  ;  souvent  il  tue  ainsi  une  douzaine 
de  personnes,  jusqu’à  ce  qu’on  l’enchaîne  ou  bien  jusqu’à 
ce  qu’il  se  suicide.  Cette  attaque  a  pour  base  un  délire 
accompagné  d’hallucinations  visuelles  :  le  malade  voit  noir 
et  rouge;  des  animaux,  le  diable  lui  apparaissent.  En 
même  temps,  il  est  pris  de  vertiges.  A  la  suite  de  l’attaque 
survient  le  sommeil  suivi  d’un  état  de  stupeur  qui  dure 
plusieurs  jours  ;  l’amnésie  est  la  règle.  Mais  chez  les  Malais 
se  produisent  d’ailleurs,  et  cela  même  sans  excitation  pré¬ 
liminaire,  des  états  dépressifs  avec  stupeur.  Parfois 
l’attaque  survient  au  cours  d’une  psychose.  Mais  assez 
souvent  aussi  la  crise  se  produit  spontanément  et  se  rap¬ 
proche  alors  le  plus  des  états  épileptiques.  On  indique 
comme  causes  occasionnelles  de  ces  états  :  des  émotions 
violentes,  les  fièvres,  surtout  la  fièvre  paludéenne. 


XVI.  -  FOLIE  INTERMITTENTE 

[Folie  à  double  forme  (Baillarger)  ;  Folie  circulaire  (J.-P.  Falret)  ; 
Folie  à  formes  alternes  (Baillarger)  ;  Folie  intermittente  (Magnan)  ; 
Folie  périodique  (G.  Ballet).] 

Il  existe  tout  un  groupe  de  troubles  mentaux  qui  appa¬ 
raissent  chez  le  même  sujet,  tantôt  sous  la  forme  d’un 
accès  d ’excilation,  tantôt  sous  celle  d’un  accès  de  dépres¬ 
sion.  Ces  accès,  dont  le  contraste  est  si  frappant,  guérissent 
Weygandt.  —  Atlas-manuel  de  Psychiatrie.  20 


306 


FOLIE  INTERMITTENTE. 


généralement,  mais  laissent  après  eux  une  disposition 
à  de  nouveaux  accès.  Chaque  accès  pris  isolément  peut  se 
caractériser  soit  par  de  l’excitation  seule,  soit  par  de  la 
dépression  seule;  ou  bien,  dans  un  seul  et  même  accès., 
ces  deux  phases  morbides  peuvent  se  produire  succes¬ 
sivement  et  alternativement  ;  ou  bien,  enfin,  les  symptômes 
d’une  de  ces  phases  peuvent  se  mêler  à  ceux  de  l’autre 
phase  et  constituer  ainsi  une  seule  forme.  Les  symptômes 
fondamentaux  de  la  phase  maniaque  ou  de  la  phase  dé¬ 
pressive  se  caractérisent  :  1°  au  point  de  vue  cœnesthétique, 
par  une  disposition  d’humeur  excitée  dans  le  premier  cas, 
déprimée  dans  l’autre  ;  2°  au  point  de  vue  psychomoteur, 
par  de  la  surexcitation  motrice  dans  la  phase  maniaque 
et  l’arrêt  dans  la  phase  opposée  ;  3°  au  point  de  vue  intel¬ 
lectuel,  par  la  fuite  des  idées  dans  la  première  phase  et  la 
suspension  de  tout  processus  d’association  dans  la  phase 
dépressive.  Il  ne  se  produit  pas  dè  transformation  de  cette 
psychose  périodique  en  d’autres  troubles  mentaux,  c’est- 
à-dire  que  cette  affection  mentale  n’engendre  ni  la  paralysie 
générale,  ni  les  psychoses  d’épuisement,  ni  les  processus 
démentiels,  ni  la  paranoia. 

Hippocrate  fait  déjà  remarquer  que  les  mélancoliques 
peuvent  devenir  des  maniaques. 

On  établit  souvent  une  distinction  entre  la  manie  simple 
et  la  manie  périodique,  comme  entre  la  dépression  simple 
et  la  dépression  périodique.  De  même,  on  distingue  les  cas 
dans  lesquels  il  existe  une  alternance  régulière  des  états  de 
dépression  et  d’agitation,  c’est-à-dire  la  folie  circulaire. 
Mais,  comme  il  n’est  pas  possible  de  reconnaître,  d’après 
l’examen  de  diverses  formes  isolées  de  ces  états,  si  l’on  se 
trouve  en  présence  d’une  manie  ou  d’une  dépression  simples 
ou  d’une  manie  ou  d’une  dépression  circulaires;  comme, 
d’autre  part,  la  nature  congénitale  et  héréditaire  de  ces 
différents  types  morbides  permet  souvent  de  les  ramener 
les  uns  et  les  autres  à  un  grand  groupe  unique,  il  est  préfé¬ 
rable  de  les  comprendre  tous,  d’après  Kraepelin,  sous  la 
seule  rubrique  de  la  folie  intermittente  (manie-mélancolie). 

[Au  début  de  ce  chapitre,  il  nous  paraît  important  d’ap¬ 
peler  immédiatement  l’attention  du  lecteur  sur  un  point 
de  doctrine  qui  sépare  les  aliénistes  allemands  et  français. 
Alors  que  la  plupart  des  psychiatres  allemands  considèrent 
la  folie  intermittente  comme  une  des  manifestations  de  la 
dégénérescence  mentale  héréditaire,  beaucoup  d’aliénistes 


FOLIE  INTERMITTENTE. 


307 


français,  à  l’exemple  de  Magnan,  envisagent  cette  psychose 
comme  tout  à  fait  indépendante  de  la  dégénérescence. 
Pour  eux,  les  accès  d’excitation  maniaque  et  de  dépression 
mélancolique  de  la  folie  intermittente  doivent  être  tota¬ 
lement  distingués,  d’une  part,  des  récidives  de  manie  et  de 
mélancolie  simples,  et,  d’autre  part,  des  accès  maniaques  ou 
mélancoliques  à  répétition  qu’on  constate  chez  les  sujets 
entachés  de  dégénérescence  mentale  héréditaire. 

Ainsi,  d’après  Gilbert  Ballet  (1),  tout  accès  de  manie  ou 
de  mélancolie  simple  est  en  général  provoqué  par  des 
causes  physiques  ou  morales  qui  agissent  en  raison  de 
leur  intensité  ou  de  leur  durée  ;  les  accès  symptomatiques 
de  la  folie  périodique  peuvent  naître  spontanément  sans 
l’intervention  d’aucune  cause  provocatrice  apparente.  Ces 
accès  périodiques  se  développent  d’une  façon  assez  brusque 
sans  être  précédés,  comme  les  accès  de  manie  et  de  mé¬ 
lancolie  simples,  d’une  période  prodromique  plus  ou 
moins  longue.  Enfin,  leur  multiplicité  est  tout  autre  que 
celle  de  ces  derniers,  dont  on  compte  rarement  plus  de 
deux  ou  trois  au  cours  de  l’existence,  quand  les  hasards 
de  l’étiologie  en  amènent  la  récidive. 

Quant  aux  accès  de  mélancolie  et  de  manie  dégénérative, 
ils  se  développent  sur  un  terrain  spécial.  Dans  l’intervalle 
de  ces  accès,  les  malades  présentent  la  débilité  intellec¬ 
tuelle  ou  le  déséquilibre  mental  qui  caractérisent  les  dégé¬ 
nérés.  Au  contraire,  dans  la  folie  périodique,  au  moins 
dans  les  cas  types,  et  durant  les  premiers  temps  de  l’af¬ 
fection,  l’intelligence  du  malade  est  normale  dans  l’inter¬ 
valle  des  accès.] 

Symptomatologie.  —  Vaperception  [ou  l’attention 
active]  ne  reste  indemne  que  dans  des  cas  légers.  Lorsque 
l’excitation  est  très  vive,  cette  faculté  est  atteinte  par  suite 
de  l’impossibilité  de  plus  en  plus  grande  pour  le  malade 
de  fixer  son  attention.  Le  sujet  se  trouve  excité  par  les 
impressions  les  plus  différentes,  souvent  même  par  la 
première  bagatelle  venue,  sans  qu’il  soit  capable  d’en  rien 
élaborer  convenablement  dans  son  esprit.  Les  idées  aper- 
ceptives  ne  sont  plus  suffisamment  étayées  sur  des  images 
de  souvenirs.  Loin  d’être  augmentée,  l’attention  active, 
c’est-à-dire  l’aperception,  est  plutôt  affaiblie  et  dans  un 

(1)  Gilbert  Ballet,  art.  Folie  périodique,  in  Traité  de  médecine 
Charcot-Bouchard.  Paris,  1894,  p.  1123. 


FOLIE  INTERMITTENTE. 


état  dit  d'hypoprosexie.  La  liaison  des  éléments  constitu¬ 
tifs  de  l’aperception  est  également  plus  relâchée  qu’à 
l’état  normal  et  rappelle  ce  qu’on  observe  dans  l’excitation 
d’origine  alcoolique.  Dans  la  phase  dépressive,  la  con¬ 
ception  des  éléments  d’aperception  est  rendue  très  difficile. 

Les  troubles  sensoriels  ne  sont  pas  fréquents;  néanmoins, 
il  se  produit  parfois  des  illusions,  plus  rarement  des 
hallucinations.  C’est  précisément  l’état  fugace  et  incertain 
de  là  conception  mentale  qui  favorise  la  production  d’illu¬ 
sions.  En  raison  d’une  vague  ressemblance,  le  sujet  së 
trompe  sur  la  personnalité  de  certains  individus  de  son 
entourage.  Un  malade  prenait  le  bruit  de  voitures  pour  Un 
roulement  de  tambours  ;  un  autre,  en  état  de  dépression, 
croyait  reconnaître  des  cornes  dans  les  cheveux  épais  de 
son  médecin.  Stôrring  a  décrit  des  pseudo-hallucinations 
dans  lesquelles  une  foule  d’images  très  nettes  passent  devant 
l’œil  du  sujet,  sans  qu’elles  aient  le  caractère  de  l’objec¬ 
tivité  et  sans  qu’elles  puissent  s’ordonner  dans  l’espace. 

Le  trouble  de  Y association  des  idées  est  particulièrement 
important  dans  la  folie  intermittente.  Dans  la  phase 
maniaque,  l’association  des  idées  est  affaiblie.  Au  lieu 
d’associer  les  idées,  comme  le  fait  l’homme  sain,  d’après 
leurs  rapports  réels  (par  exemple  :  maison,  propriété; 
maison,  toit),  le  maniaque  intermittent  associe  souvent, 
une  idée  à  une  autre,  d’après  une  simple  analogie  de  son, 
sans  tenir  compte  de  la  signification  du  mot  (par  exemple  : 
maison,  tison).  On  peut  même  démontrer  expérimentale¬ 
ment  comment  les  associations  fondées  soit  sur  les  rap¬ 
ports  intimes  des  idées  d’après  leur  sens  (causalité,  subor¬ 
dination),  soit  sur  leur  coexistence,  vont  en  s’affaiblissant 
dans  la  phase  maniaque  ;  et  comment,  au  contraire,  les 
associations  superficielles,  fondées  sur  les  habitudes  du 
langage  et  sur  les  analogies  des  sons  (rime  et  assonance), 
prennent  une  place  toujours  plus  grande  dans  cette  même 
phase  et,  quelquefois,  constituent  le  débit  tout  entier  du 
malade.  Le  processus  d’association  n’est  nullement  accé¬ 
léré  dans  la  phase  maniaque,  comme  on  le  croirait  au  pre¬ 
mier  abord  ;  il  est  plutôt  relâché.  La  production  des  idées 
fondées  sur  les  rapports  extérieurs  de  mots  est  facilitée  aux 
dépens  de  l’élaboration  des  idées  d’après  le  sens.  Les  ma¬ 
lades  aiment,  en  conséquence,  à  rimer,  à  faire  des  jeux  de 
mots,  à  citer,  à  déclamer,  à  chanter.  Dans  cette  évolution 
fugitive  de  la  pensée,  ils  ne  peuvent  fixer  leur  esprit  sur  un 


FOLIE  INTERMITTENTE. 


but  déterminé;  ils  font  des  digressions  et  ils  changent 
sans  cesse  de  thème,  selon  les  nouvelles  impressions  exté¬ 
rieures  qui  se  succèdent  ;  ils  font  souvent  des  coq-à-l’âne. 

Kraepelin  cite  quelques  exemples  de  ces  discours  :  «  Abel 
—  Babel  —  Babylone  —  eau  —  iode  —  Apollinaris...  » 

Au  plus  haut  degré  de  l’excitation,  la  fuite  d'idées  devient 
une  véritable  divagation  ;  les  malades  sont  complètement 
désorientés,  ou  ne  réagissent  que  très  rarement  à  toute 
tentative  de  les  ramener  dans  la  voie  de  la  raison. 

Dans  la  phase  de  dépression,  la  fuite  des  idées  est  rem¬ 
placée  par  l 'arrêt  de  la  pensée.  Les  malades  deviennent 
insensibles  à  toutes  les  impressions  du  monde  extérieur  ; 
il  leur  est  difficile  ou  impossible  d’associer  une  nouvelle 
impression  à  leurs  images  du  souvenir  ;  l’ordonnance  asso¬ 
ciative  des  idées  subit  fréquemment  un  temps  d’arrêt.  Ils 
mettent  longtemps  à  réfléchir  aux  choses  les  plus  simples. 
Us  font  souvent  des  fautes  de  calcul,  de  sorte  qu’on  les 
prendrait  pour  des  sujets  intellectuellement  affaiblis,  et 
pourtant  ils  se  rendent  parfaitement  bien  compte  quand 
ils  se  trompent.  «  Mon  intelligence  a  vraiment  bien  souf¬ 
fert  »,  disait  une  malade  lorsque,  ayant  à  soustraire 
consécutivement  les  nombres  3  de  100,  elle  ne  pouvait  plus 
continuer  cette  petite  opération  arithmétique. 

Le  jugement  est,  dans  la  phase  maniaque,  extrêmement 
superficiel  chez  les  intermittents  ;  leur  «  esprit  de  conversa¬ 
tion  »  ne  s’élève  guère  au-dessus  du  niveau  d’un  bavar¬ 
dage  banal.  Parfois,  ils  émettent  des  idées  délirantes ; 
cependant,  les  malades  eux-mêmes  ne  prennent  souvent 
pas  au  sérieux  ce  qu’ils  disent.  Une  meunière,  tout  en 
sachant  très  bien  que  c’était  le  médecin  qui  la  questionnait, 
lui  disait  :  «  C’est  entendu,  je  ne  suis  qu’un  âne  de  moulin, 
monsieur  l’apothicaire  ».  Les  malades  aiment  à  décerner 
aux  personnes  de  leur  entourage  toutes  sortes  de  titres 
ronflants,  inattendus  :  «  Votre  Altesse  Andalouse,  Votre 
Majesté  Bourbonienne  ».  Mais,  quand  ils  sont  dans  une 
violente  colère,  il  arrive  souvent  qu’ils  appellent  par  leur 
vrai  nom  ceux  qu’ils  invectivent.  Quelques  maniaques 
périodiques  ont  des  idées  de  grandeur  qui  rappellent 
même  parfois  les  inventions  absurdes  des  paralytiques 
généraux  :  ils  ont  des  millions,  ils  sont  forts  comme  Her¬ 
cule.  Chez  les  déprimés  se  produisent  parfois  des  idées 
d'humilité,  de  persécution  et  de  culpabilité.  Mais  ces 
diverses  idées  ne  persistent  ordinairement  pas  longtemps. 


310 


FOLIE  INTERMITTENTE. 


La  mémoire  se  montre  presque  toujours  intacte,  quand 
du  moins  il  est  possible  de  fixer  l’attention  des  malades  et 
de  les  décider  à  répondre.  Seulement,  dans  les  cas  de  la 
plus  forte  excitation  avec  confusion  d’idées,  il  reste  parfois 
de  l’amnésie. 

L’étal  cœneslhélique  peut  présenter  toutes  les  nuances  : 
la  gaieté  folâtre  et  exubérante,  comme  les  malades  repré¬ 
sentés  par  les  figures  86  et  87  ;  1’  «  humour  «  imperturbable, 
comme  l’homme  de  la  figure  85;  la  bonhomie  réfléchie, 
l’humeur  sé¬ 
rieuse,  tran¬ 
quille  et  mesu¬ 
rée,  la  profonde 
tristesse,  le  dé¬ 
sespoir  le  plus 
accusé.  L’état 
cœnesthétique 
gai  peut,  dans 
la  manie  pério¬ 
dique  ,  être  si 
intense  que  les 
malades  rient 
aux  éclats  au 
sujet  de  graves 
Fig.  85.  —  Folie  intermittente.  —  Excitation  blessures  qu’ils 
--nia  avec  expression  joviale  et  dégagée.  se  font  au  cours 

de  leurs  accès 

d’excitation.  Dans  d’autres  cas,  l’humeur  excitée  se  tra¬ 
duit  par  des  tendances  agressives  :  les  malades  sont  irri¬ 
tés,  querelleurs,  enclins  à  des  explosions  de  colère. 

L’état  cœnesthétique  triste  de  la  phase  dépressive  peut 
aller  jusqu’à  un  accablement  avec  découragement  et  idées 
de  suicide.  L’humeur  triste  a  plus  rarement  pour  objectif 
un  but  déterminé  ou  une  idée  délirante  :  les  malades  sont 
plutôt  presque  toujours  dégoûtés  de  tout  ce  qu’ils  rencon¬ 
trent  sur  leur  chemin,  et  ne  se  trouvent  relativement  heu¬ 
reux  que  quand  ils  sont  au  repos  complet. 

h' excitation  psychomotrice  a  principalement  un  caractère 
réflexe  et  se  rattache  étroitement  au  fond  d’idées  du  mo¬ 
ment.  A  l’opposé  des  déments  juvéniles,  qui  exécutent  des 
mouvements  sans  objet,  le  maniaque  intermittent  a  tou¬ 
jours,  dans  l’expression  motrice  de  son  agitation,  un  but 
déterminé.  Ce  sont  des  actes  qu’il  accomplit,  et  ce  ne  sont 


FOLIE  INTERMITTENTE. 


311 


pas  seulement  des  décharges  purement  motrices  auxquelles 
il  se  livre  automatiquement.  Dans  la  forme  la  plus  légère 
de  cette  excitation  psychomotrice,  le  besoin  impulsif 
de  parler  se  trouve  au  premier  plan  ;  plus  l’agitation 
augmente,  plus  le  besoin  d’occupation  devient  intense.  Les 
malades  font  toutes  sortes  de  mauvais  tours  :  ils  veulent 
ôter  au  médecin  le  mou¬ 
choir  de  sa  poche,  ou  les 
lunettes  de  dessus  son 
nez;  ils  taquinent  le  per¬ 
sonnel  de  l’établisse¬ 
ment,  ils  dansent  et 
chantent  ;  beaucoup  se 
drapent  d’une  manière 
pittoresque  avec  toutes 
sortes  de  chiffons;  une 
fille  de  la  campagne  se 
costumait  en  Iphigénie 
(Voy.  flg.  88).  Très  sou¬ 
vent,  ils  se  parent  de 
fleurs  et  de  rameaux,  se 
fabriquent  des  bagues 
avec  toutes  sortes  de 
matériaux.  Les  tentatives 
d’évasion  ne  sont  pas 
rares.  Dans  un  état  d’ex¬ 
citation  violente,  ils  cou¬ 
rent  çà  et  là,  comme  des 
bêtes  fauves,  se  désha¬ 
billent,  s’arrachent  les 
cheveux,  invectivent  ou 
menacent  les  personnes 
de  leur  entourage,  se 
jettent  à  terre  avec  leur  literie,  détruisent  beaucoup  d’ob¬ 
jets.  Une  vieille  femme,  représentée  parla  figure  89,  agitée 
au  point  de  pouvoir  à  peine  parler  d’une  façon  intelligible, 
essayait  toutes  les  nuits  de  reculer  les  lits  des  autres  ma¬ 
lades  et  se  tordait  de  rire  quand  cette  gaminerie  réveillait 
ses  compagnes.  L’excitation  des  malades  s’accroît  extraor¬ 
dinairement  chaque  fois  qu’il  se  passe  quelque  chose  de 
nouveau  autour  d’eux.  Une  personne  qui  fait  son  entrée 
dans  la  salle  est  saluée  par  eux  d’une  façon  bruyante  ;  une 
visite  quelconque  produit  une  surexcitation;  une  contra- 


Fig.  86.  —  Folie  intermittente.  — 
Excitation  maniaque,  avec  rire 
exubérant. 


312 


FOLIE  INTERMITTENTE. 


diction  peut  provoquer  un  nouveau  débordement  do 
paroles  ou  d’actes  violents.  Toutes  les  expressions,  tous 
les  actes  des  malades,  si  fugitifs  et  si  rudimentaires  qu’ils 
soient,  portent  pourtant  le  cachet  d’une  certaine  recherche, . 


Fig.  87.  —  Folie  intermittente.  —  Excitation  maniaque,  vive  gaieté; 
la  malade  frappe  dans  les  mains  pour  applaudir. 

d’un  certain  goût.  La  figure  90,  par  exemple,  représente  un 
modèle  de  tapisserie  qu’une  aliénée  intermittente  a  exécuté 
pendant  un  de  ses  accès  d’excitation.  Le  maniaque  inter¬ 
mittent  représenté  par  la  figure  91  a  fabriqué,  pendant  un 
de  ses  accès,  une  poupée  avec  le  linge  de  son  lit. 

Les  paroles  prononcées  par  ces  malades  ont,  dans  la 
forme  la  plus  légère  de  l’excitation,  un  caractère  raison- 


FOLIE  INTERMITTENTE. 


313 


neur.  Le  sujet  cherche,  par  un  flux  de  mots  et  par  des 
phrases  plus  ou  moins  subtiles,  à  ce  qu’on  lui  donne  tou¬ 
jours  raison.  Ensuite  se  produit  un  bavardage  sans  fin, 
avec  des  idées  émises  sans  ordre,'  sans  cohésion  logique, 
une  véritable  logor¬ 
rhée,  mais  qui  pour¬ 
tant  est  en  rapport 
avec  le  sentiment  de 
gaieté  du  moment. 

Le  débit  est  plein  de 
fanfaronnades,  de 
termes  étrangers , 
d’intermèdes  chan¬ 
tés,  de  jeux  de  mots. 

Les  maniaques  in¬ 
termittentes  repré¬ 
sentées  par  les  figu¬ 
res  92  et  93  en  sont 
des  exemples. 

Les  écrits  des  ma¬ 
niaques  intermit¬ 
tents  montrent  la 
même  volubilité  :  la 
forme  de  l’écriture 
change,  les  traits 
des  lettres  devien¬ 
nent,  au  cours  de 
l’écriture,  plus  épais 
et  plus  saccadés;  les 
malades  aiment  à 
souligner  souvent, 
à  se  servir  d’encres  Fig.  88.  —  Folie  intermittente.  —  Excita- 
de  couleur  diffé-  tion  maniaque  modérée.  La  malade  s’est 
rente.  _  costumée  enylphigénie. 

La  phase*  de  dé¬ 
pression  se  caractérise,  au  contraire,  par  un  arrêt  psy¬ 
chomoteur,  une  difficulté  de  plus  en  plus  grande  à  se 
décider,  à  agir  volontairement,  à'  exécuter  tout  mouve¬ 
ment,  ce  qui  se  révèle  extérieurement  par  le  ralentisse¬ 
ment  de  tous  les  modes  d’expression  de  la  pensée  et  de  la 
volonté.  Dans  les  cas  légers,  les  malades  sont  tranquilles 
et  ne  manifestent  leur  tristesse  que  lorsqu’on  essaie  de  les 
changer  de  place,  comme  c’était  le  cas  de  la  mélancolique 


314 


FOLIE  INTERMITTENTE. 


Fig.  89.  —  Folie  intermittente.  —  Excitation 
maniaque  avec  accès  de  rire  effréné. 


intermittente  re¬ 
présentée  par  la 
figure  94.  Dans 
un  cas  d’arrêt 
psychomoteur 
plus  accusé,  les 
malades  parlent 
peu  et  à  voix 
basse;  ils  don¬ 
nent  la  main  len¬ 
tement,  montrent 
la  langue  avec 
circonspection. 
Chez  ces  mala¬ 
des,  ce  n’est  pas 
seulement  l’im¬ 
pulsion  initiale 
du  mouvement 
qui  est  retardée, 
comme  cela  ar¬ 
rive  chez  le  cata- 
tonique  avec  stu- 


Fig.  90.  —  Modèle  de  tapisserie  exécuté  par  une  maniaque  inter¬ 
mittente,  avec  des  chiffons  arrachés  à  sa  literie. 


FOLIE  INTERMITTENTE. 


315 


peur;  mais  chaque  phase  d’un  mouvement  est  exécutée 
chez  eux  avec  une  extrême  lenteur.  Quelques  autres  ma¬ 
lades  aiment  à  garder  le  lit  ;  ils  se  soucient  peu  de  leur 
entourage;  on  doit  veiller  à  la  façon  dont  ils  accom¬ 
plissent  certains  actes  les  plus  élémentaires,  comme  de 
manger,  d’être 
propre.  Au  plus 
fort  degré  de  la 
dépression,  le 
sujet  peut  tom¬ 
ber  dans  une 
stupeur  très  in¬ 
tense  ;  il  reste 
alors  couché, 
complètement 
immobile  ;  on 
est  obligé  de  lui 
introduire  dans 
la  bouche  sa 

quelquefois,  il 
urine  sous  lui  ; 
ses  extrémités 
deviennent  froi¬ 
des  et  cyano-  ' 
sées. 

Pour  l’exa¬ 
men  exact  de  la 
psychomotilit 
des  intermit¬ 
tents, Kraepelin 
a  construit  une  Fig.  91.  —  Folie  intermittente.  —  Pendant  son 
balance  d'écri-  accès  maniaque,  te  malade  s’est  fabriqué  une 
lare.  Chaque  poupée  avec  le  linge  de  son  lit. 
pression  de  l’é¬ 
criture,  ainsi  que  le  montre  la  figure  95,  est  transmise  au 
moyen  d’un  Jevier  sensible  sur  le  tambour  tournant  d’un 
kymographe  (kymographio-dynamomètre),  de  manière  que 
la  hauteur,  l’oscillation  et  l’augmentation  de  a  pression, 
a  rapidité  de  l’écriture  et  les  pauses  puissent  être  exacte¬ 
ment  indiquées  par  une  courbe. 

Les  malades  en  stupeur  examinés  à  l’aide  de  cette  ba- 
ance  d’écriture  (Voy.  fig.  95)  présentent  une  pression  très 


faible,  une  difficulté  à  avancer,  une  diminution  de  rapidité, 
des  pauses  beaucoup  plus  longues,  une  difficulté  à  passer 
d’un  mouvement  à  l’autre.  Dans  la  phase  maniaque,  nous 
trouvons,  au  contraire  (Voy.  fig.  95),  une  haute  pression, 
qui  augmente  encore  au  fur  et  à  mesure  que  l’écriture 
avance,  une  aug¬ 
mentation  crois¬ 
sante  des  traits  et 
une  rapidité  de  plus 
en  plus  grande  d’é¬ 
criture.  Dans  cer¬ 
tains  cas,  chez  les 
déprimés,  le  kymo- 
graphe  ne  révèle 
aucune  déviation, 
bien  que,  dans  les 
mouvements  im¬ 
portants  ou  dans 
l’hésitation  du  su¬ 
jet,  il  y  ait  lieu  en¬ 
core  de  constater 
un  arrêt.  La  dé¬ 
marche  est  très  dif¬ 
férente  dans  la 
phase  mélancolique 
et  la  phase  d’exci¬ 
tation  :  dans  la  pre¬ 
mière,  les  pas  sont 
petits  et  rappro¬ 
chés  (fig.  96)  ;  dans 
l’autre,  rapides  et 
grands  (fig.  97). 

La  fatigue  du  ma- 
Fig.  92.  —  Folie  intermittente.  —  Excita-  niaque  intermittent 
tion  maniaque  avec  chant.  est  diminuée  en  rai¬ 

son  de  son  excita¬ 
tion.  Il  arrive  que  les  malades  de  cet  ordre  ne  dorment  pas 
pendant  des  semaines  et  des  mois,  tandis  que,  dans  des 
formes  tout  à  fait  légères  d’excitation,  le  sommeil  se 
produit  souvent  de  bonne  heure,  mais  ne  dure  guère 
longtemps.  Les  déprimés,  au  contraire,  éprouvent  con¬ 
tinuellement  le  besoin  du  repos,  quoique  souvent  ils 
restent,  le  soir,  longtemps  couchés  sans  dormir,  ou 


FOLIE  INTERMITTENTE. 


317 


bien  ils  se  réveillent  parfois  de  trop  bonne  heure. 

Les  expressions  du  visage,  dans  la  folie  intermittente, 
correspondent  à  tous  les  degrés  intermédiaires  entre  la 
bonne  humeur,  la  gaieté,  le  rire  cordial,  jusqu’à  l’exubé¬ 
rance  et  au  rire  le  plus  effréné,  ou  jusqu’à  la  colère  et 
l’irritation  la  plus  violente. 


Fig.  93.  —  Folie  intermittente.  —  Excitation  maniaque  avec  rire 
et  expression  satisfaite. 

Dans  la  dépression,  la  physionomie  est  grave,  sombre, 
immobile,  plus  rarement  inquiète.  La  physionomie  du 
maniaque  est  extrêmement  mobile  et  changeante,  tandis 
que  celle  jdu  déprimé  est  à  peine  altérée.  Mais,  en  somme, 
les  traits  du  visage  sont  tels  qu’on  les  trouverait  chez  un 
individu  normal,  dont  le  visage  correspondrait  à  une  émo¬ 
tion  correspondante  :  gaie  ou  triste. 


318 


FOLIE  INTERMITTENTE. 


Le  poids  du  corps,  ainsi  que  le  montre  le  graphique  re¬ 
présenté  par  la  figure  98,  baisse  d’une  façon  tout  à  fait  sur¬ 
prenante  dans  la  période  d’excitation,  parfois  de  50  p.  100, 
tandis  que,  dans  la  phase  dépressive,  il  augmente.  On  a 
vu  un  malade  perdre,  en  un  jour  d’excitation,  8  livres  de 
son  poids.  Assez  souvent  le  sujet  présente  de  la  constipa¬ 
tion  et  des  vomissements.  Un  malade  vomissait  habituel¬ 
lement  à  la  fin  d’un  accès  d’agitation.  L 'appétit  du  maniaque 


Fig.  94.  —  Folie  intermittente.  —  Accès  de  dépression  mélancolique 
avec  arrêt  psychomoteur  peu  accusé. 

est  souvent  très  grand,  tandis  que  chez  le  déprimé  il  faut 
parfois  avoir  recours  à  l’alimentation  artificielle. 

Le  pouls  s’élève,  dans  la  manie,  souvent  à  plus  de 
100  pulsations  par  minute,  tandis  que  sa  fréquence  dimi¬ 
nue  dans  la  dépression  et  tombe  quelquefois  au-dessous 
de  50.  La  pression  sanguine  est  abaissée  dans  la  manie  et 
tombe  à  100,  même  à  60  millimètres  de  mercure  ;  dans  la 
dépression,  elle  s’élève  à  130,  même  à  178  millimètres  de 
mercure  contre  110  ou  120  de  l’état  normal.  Le  sphygmo- 
mètre  accuse  dans  la  manie  une  élévation  rapide  et  des 


FOLIE  INTERMITTENTE. 


319 


Fig.  95.  —  Courbes  de  la  balance  d'écriture  ;  moitié  de  la 
H grandeur  naturelle  (d’après  Gross)  (1).  —  a,  courbe  normale  dans 
l’écriture  de  la  lettre  m  ;  b,  courbe  de  la  lettre  m,  dans  l’écriture 
d'un  malade  en  stupeur  :  pression  lente  et  moins  accusée  ;  c,  la 
courbe  de  la  lettre  m  dans  l’écriture  du  maniaque  :  pression 
forte,  augmentation  de  l’excitabilité  ;  d,  la  courbe  de  la  lettre  m 
du  maniaque  passant  à  l’état  de  stupeur:  excitabilité  augmentant 
lentement. 


Fig.  96.  —  Traces  des  pas  dans  la  folie  intermittente  (phase 
dépressive  avec  stupeur)  :  les  pas  sont  petits  et  très  rapprochés. 


Fig.  97.  —  Traces  des  pas  dans  la  phase  maniaque  de  la  folie 
intermittente  :  les  pas  sont  rapides  etgrands.  (Ces  deux  tracés  sont 
empruntés  à  Kaplan  et  Mônckemoller,  Neur.  Centralbl.,  1900.) 


(1)  Kraepelin,  Psychologie,  t.  II. 


320 


FOLIE  INTERMITTENTE. 


courbes  à  angle  aigu,  assez  souvent  du  dicrotisme  ;  dans 
la  dépression,  il  donne  lieu,  au  contraire,  à  une  courbe 
bien  moins  haute  avec  une  lente  augmentation  et  d 


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1697  1896  1899 


Fig.  98.  —  Courbe  du  poids  du  corps  d’un  malade  atteint  de  la 
folie  intermittente  pendant  quatre  ans  et  trois  mois  :  exci¬ 

tation  ;  — dépression  (d’après  Pilez). 


l’abaissement  général.  La  figure  99  représente  les  sphygmo- 
grammes  se  rattachant  à  ces  deux  états  de  la  folie  inter¬ 
mittente. 


Fig.  99.  —  Folie  intermittente.  Sphygmogrammes.  —  a,  dans  la 
phase  maniaque  ;  b,  dans  la  phase  de  dépression  d’un  malade 
atteint  de  la  folie  intermittente  (d’après  Pilez). 


Dans  la  phase  d’excitation,  la  richesse  du  sang  en  hémo¬ 
globine  paraît  être  diminuée.  On  a  aussi  constaté  quelque¬ 
fois  des  troubles  vaso-moteurs,  de  l’exanthème  et  de 
l’herpès  dans  la  phase  d’excitation,  des  extrémités  froides 
et  cyanosées  dans  la  dépression.  En  outre,  dans  ce  dernier 
état,  il  se  produit  parfois  une  diminution  dans  la  sécrétion 


FOLIE  INTERMITTENTE. 


321 


des  larmes  et  de  la  sueur;  la  peau  est  sèche  et  se  pèle. 
Dans  la  manie,  la  respiration  est  plus  précipitée  ;  elle  se 
ralentit  dans  la  dépression.  Pendant  la  phase  maniaque, 
et  aussi  quelquefois  dans  la  période  de  dépression,  les 
urines  présentent  une  diminution  d’acide  urique  et  de 
phosphates.  Kôppen  a  constaté,  à  l’apogée  de  l’attaque, 
de  l’albuminurie  et  de  la  peptonurie.  D’autres  éléments 
anormaux  ont  été  trouvés  dans  l’urine  des  intermittents  : 
albumose,  acétone,  acide  diacétique,  indican. 

Le  système  nerveux  présente  parfois  des  troubles  pendant 
une  des  phases  :  convulsions,  accidents  nerveux  à  forme 
hémiplégique,  agitation  motrice,  arc  de  cercle,  le  tout 
le  plus  souvent  de  nature  hystérique.  De  plus,  on  trouve 
quelquefois  de  l’inégalité  pupillaire,  avec  affaiblissement 
des  réactions  à  la  lumière  et  à  l’accommodation,  de  même 
qu’une  exagération  des  réflexes  rotuliens. 

Assez  souvent  on  observe  des  maux  de  tête,  de  l’angoisse 
précordiale,  des  troubles  de  la  sensibilité.  L’abaissement 
apparent  de  l’acuité  de  divers  sens  s’explique  par  l’état 
psychique  du  malade. 

On  a  observé  dans  quelques  cas  de  l’asthme  nerveux 
survenant  régulièrement  pendant  les  phases  de  manie  in¬ 
termittente.  Parmi  les  affections  viscérales,  il  faut  signaler 
la  tuberculose  et  la  pleurésie  dont  sont  parfois  menacés 
les  malades  pendant  les  phases  de  stupeur. 

[Dans  notre  étude  sur  la  mélancolie,  Toulouse  et  moi 
avons  produit  quelques  documents  susceptibles  de  faire 
mieux  connaître  la  folie  intermittente,  dans  sa  forme 
mélancolique  (1). 

La  mélancolie  intermittente  est  essentiellement  une  vésa¬ 
nie  d’accès  qui  peut  se  présenter  plusieurs  fois  chez  le 
même  malade.  Dans  les  périodes  intercalaires,  l’affection 
mentale  semble  avoir  complètement  disparu.  Les  accès 
apparaissent  à  des  intervalles  réguliers  et  présentent 
entre  eux  une  ressemblance  à  peu  près  complète.  Le 
sujet  manifeste  exactement  les  mêmes  conceptions  déli¬ 
rantes,  le  même  degré  de  résignation  et  d’aboulie.  Le  début 
peut  être  brusque,  comme  la  terminaison.  Nous  nous 
sommes  beaucoup  servis  dans  notre  travail  de  l’observation 
d’une  circulaire  qui  présentait  durant  douze  jours  un  état 

(1)  J.  Roubinovitch  et  Toulouse,  La,  mélancolie,  p.  212  et  suiv. 
Paris,  1897. 

WeyctAndt.  —  Atlas-manuel  de  Psychiatrie.  21 


322 


FOLIE  INTERMITTENTE. 


d’excitation  sans  perte  de  connaissance  ni  délire,  et  qui, 
durant  quinze  autres  jours,  restait  dàns  un  état  de  dépres¬ 
sion  mélancolique.  Nous  avons  donc  pu  étudier  facilement 
les  conditions  somatiques  de  la  gaieté  et  de  la  tristesse 
chez  cette  malade,  qui  réalisait  ainsi  à  merveille  une 
excellente  expérience  de  laboratoire.  Voici  quelques-unes 
des  remarques  que  cette  étude  nous  a  suggérées. 

Le  poids  du  corps  croît  dans  l’excitation  et  diminue  dans 
la  dépression.  C’est  là  une  résultante  d’autres  variations, 
et  notamment  des  modifications  parallèles  de  l’appétit. 
Les  variations  de  poids  sont  de  3  kilogrammes  en  moyenne 
d’une  période  à  l’autre.  Dans  une  année,  elles  n’ont  pas 
dépassé  le  maximum  de  6  kilogrammes  (de  60  à  66  kilogr.). 
Le  poids  baisse  d’ordinaire  au  commencement  de  la  dé¬ 
pression,  se  relève  quand  vient  l’excitation  et  continue  ce 
mouvement  d’ascension  jusqu’à  la  fin  de  cette  dernière 
période,  de  sorte  que  la  ligne  graphique  du  poids  décrit 
une  courbe  à  concavité  supérieure,  dont  les  deux  extrémités 
correspondent  au  commencement  de  la  dépression  et  à  la 
fin  de  l’excitation,  et  le  milieu  à  la  jonction  de  deux 
périodes. 

La  température  subit  des  modifications  qui  pourraient 
être  représentées  par  la  môme  courbe  graphique.  Il  n’y  a 
guère  qu’un  degré  de  différence  au  maximum  entre  les 
deux  températures;  les  variations  moyennes  ne  sont 
même  que  de  quelques  dixièmes  autour  de  37°. 

La  composition  du  sang  paraît  subir  des  modifications 
tout  aussi  importantes,  d’après  les  recherches  de  Dumas, 
qui  a  constaté  les  faits  suivants  :  au  début  de  la  période 
d’excitation,  il  y  a  une  forte  diminution  (apparente)  de 
globules,  à  cause  de  la  vaso-dilatation.  Au  début  de  la 
période  de  dépression,  il  y  a  une  forte  augmentation 
(apparente)  de  globules,  à  cause  de  la  vaso-constriction. 
Dans  le  courant  des  périodes,  au  contraire  :  en  excitation, 
il  y  a  croissance  continue  (et  réelle  sans  doute)  et,  en 
dépression,  décroissance  continue  (et  réelle  probablement 
aussi)  (1). 

La  force  musculaire  change  aussi  dans  chacune  des  deux 
périodes.  Ces  différences  sont  de  15  kilogrammes  en 
moyenne  ;  elles  oscillent  entre  10  et  30  kilogrammes. 

Le  pouls  se  modifie  également;  le  nombre  des  pulsations 

(1)  G.  Dumas,  Revue  philosophique,  n°  6,  1897. 


ÉTATS  MANIAQUES.  323 

oscille  entre  60  et  80;  la  tension  artérielle,  entre  10  et  20. 
La  forme  de  la  pulsation  est  ample  dans  l’excitation  et 
contractée  dans  la  dépression. 

Le  pouls  capillaire,  pris  avec  le  pléthysmographe  de 
Hallion  et  Comte,  est  ample  dans  l’excitation.  Dans  la 
dépression,  il  est  tellement  faible,  môme  après  avoir 
réchauffé  les  mains,  qu’il  ne  peut  être  enregistré. 

Le  nombre  des  mouvements  respiratoires  oscille  entre 
10  et  20. 

La  respiration  est  ample  dans  l’excitation,  et  superficielle 
dans  la  dépression. 

Les  urines  oscillent  de  500  à  2000  centimètres  cubes. 
Les  éléments  urinaires  varient  aussi.  Dans  la  période 
d’excitation,  ces  éléments  sont  en  quantité  ordinaire,  sauf 
les  chlorures,  qui  sont,  ainsi  que  la  densité,  un  peu  dimi¬ 
nués.  Dans  la  période  de  dépression,  la  densité  devient 
normale,  l’urée  diminue,  l’acide  urique  augmente,  ainsi 
que  l’acide  phospliorique  (dénutrition  des  éléments  ner¬ 
veux).] 


ïi  —  Types  cliniques. 

Nous  devons  maintenant  passer  en  revue  lés  types  cli¬ 
niques  les  plus  importants  de  la  folie  intermittente  et  la 
façon  dont  ils  se  succèdent  chez  le  même  malade  ;  nous 
examinerons  ensuite  les  différentes  variétés  de  révolution 
de  la  folie  intermittente  pendant  toute  la  vie  du  sujet. 

A.  —  ÉTATS  MANIAQUES 

I.  Dans  la  manie  classique,  la  manie  gaie,  l’accès  est 
souvent  annoncé  par  une  phase  prodromique  de  plusieurs 
jours,  pendant  laquelle  le  sujet  se  plaint  de  maux  de  tête, 
de  manque  d’appétit,  de  mauvais  sommeil;  en  même  temps 
surviennent  fréquemment  des  manifestations  d’ordre  dé¬ 
pressif.  Peu  après,  par  un  changement  assez  brusque,  le 
malade  passe  à  un  état  cœnesthétique  gai  et  s’agite;  il  est 
entreprenant,  affairé,  bavard  ;  il  veut  faire  des  emplettes, 
il  forme  des  projets  de  voyage  ;  il  voudrait  se  marier  ;  il 
devient  lascif;  il  ne  supporte  pas  la  contradiction;  il 
chante,  danse  et  n’est  jamais  en  repos;  il  oublie  tous  les 
principes  de  la  moralité  et  des  convenances.  Des  jeunes 
filles  bien  élevées  expriment  des  désirs  immoraux  ;  des 


324 


FOLIE  INTERMITTENTE. 


pères  de  famille  courent  dans  des  maisons  de  prostitution. 

L’intensité  de  l’agitation 
change  à  chaque  instant  ; 
toute  diversion  ne  fait 
qu’augmenter  le  trouble. 
Les  manifestations  exté¬ 
rieures  semblent  d’abord 
particulièrement  vives, 
mais  bientôt  elles  devien¬ 
nent  fugitives  et  superfi¬ 
cielles.  Une  femme  sexa¬ 
génaire  chantait  en  même 
temps,  pêle-mêle,  des  can¬ 
tiques  et  des  chansons  gri¬ 
voises.  Souvent,  au  stade 
de  l’exaltation  simple, 
verbale,  se  joint  pour 
quelque  temps  une  exci¬ 
tation  furieuse,  dans  la¬ 
quelle  les  malades  font  un 
tapage  continuel,  se  rou¬ 
lent,  rugissent,  se  livrent 
à  des  manifestations  tout 
à  fait  incohérentes  et  sont 
quelquefois  complètement 
désorientés,  comme  c’est 
le  cas  des  sujets  représen¬ 
tés  par  les  figures  100, 
101,  102,  114. 

Quelquefois  surviennent 
des  troubles  sensoriels  ; 
sous  leur  influence,  les 
sujets  sont  violents  et  pré¬ 
sentent  une  tendance  à  la 
destruction.  Un  malade  se 
sentait  poussé  à  mettre  le 
Fig.  100.  -  Folie  intermittente.  -  feu  et  à  égorger  sa  mère. 
Accès  d’excitation  chez  un  vieil-  Finalement,  se  produit 
lard  maniaque.  Le  malade  s’est  assez  souvent  une  phase 
drapé  dans  la  couverture  de  son  lit.  de  décroissance  de  l’agi¬ 
tation  dans  laquelle  pré¬ 
domine  Une  humeur  plutôt  déprimée  et  où  l’on  constate 
aussi  un  léger  arrêt  dans  les  fonctions  psychomotrices. 


ÉTATS  MANIAQUES.  325 


On  a  voulu  regarder  ce  stade  comme  une  réaction  faisant 
suite  à  l’épuisement;  mais  cette  opinion  est  contredite  par 
ce  fait  que  cet  état  manque  dans  beaucoup  de  cas  ;  que, 
dans  d’autres  cas,  il 
précède  l'attaque;  et, 
enfin,  qu’il  survient 
parfois  tout  à  fait  en 
dehors  de  toute  exci¬ 
tation  maniaque. 

Dans  les  diverses 
formes  de  l’excitation 
maniaque,  il  existe  un 
état  émotionnel  gai 
avec  fuite  d’idées,  en 
même  temps  qu’une 
versatilité  extrême  de 
l’humeur.  Quelquefois 
il  se  produit  aussi  de 
l’arrêt  psychomoteur 
avec  humeur  triste, 
c’est-à-dire  le  passage 
brusque  d’un  sym¬ 
ptôme  maniaque  à  un 
autre  symptôme  ap¬ 
partenant  à  la  phase 
de  dépression.  Sur 
150  cas  de  manie  in¬ 
termittente,  nous  n’en 
avons  trouvé  que  5  to;ut 
à  fait  purs,  non  entre¬ 
mêlés  de  symptômes 
quelconques  de  dé¬ 
pression. 

Selon  l’intensité  du 
trouble,  on  peut  dis-  Fig.  loi.  —  Folie  intermittente.  —  : 
tinguer  divers  degrés.  La  malade  danse  dans  un  accès  de 
[Régis  admet  à  ce  su-  manie  gaie, 
jet  cinq  degrés  d’inten¬ 
sité  :  1°  délire  aigu;  2°  manie  aiguë;  3°  manie  subaiguë; 
4°  manie  raisonnante  ;  5°  exaltation  maniaque.]  A  noter 
encore  que  tel  symptôme  peut  être  plus  fortement  marqué 
que  tel  autre,  par  exemple  une  exaltation  moyenne  avec 
une  gaieté  très  intense,  ou  réciproquement.  La  malade 


326 


FOLIE  INTERMITTENTE. 


représentée  par  la  figure  103  était  atteinte  d’une  simple 
exaltation  maniaque,  sans  excitation  motrice. 

II.  Â  côté  de  la  manie  classique,  gaie,  il  faut  placer 
la  forme  plus  lé¬ 
gère  dite  hypomanie 
(Mendel),  désignée 
aussi  sous  le  nom 
de  manie  sans  dé¬ 
lire  ou  de  folie  rai¬ 
sonnante.  Dans  ce 
type  de  l’hypoma- 
nie,  on  observe 
tous  les  troubles 
fondamentaux  indi¬ 
qués  plus  haut, 
mais  sans  les  com¬ 
plications  qui  sur¬ 
viennent  au  cours 
d’une  forte  excita¬ 
tion  ,  sans  confu¬ 
sion  d’idées,  sans 
troubles  sensoriels. 
[Comme  ditFalret, 
c’est  «  le  fond  sans 
le  relief  ».]  L’hu¬ 
meur  est  animée 
sans  être  débor-  '  • 
dante  ;  le  malade 
se  sent  «  mieux  por¬ 
tant  que  jamais». 

Il  n’est  guère  d’or¬ 
dinaire  bruyant  et 
ne  trouble  pas  le 
repos  de  l’entou¬ 
rage  ;  son  esprit 
d’entreprise  se  ma- 
’ement  nifeste  surtout  en 
projets  et  en  dis- 


êâû  ï  s 


Fig.  102.  —  Folie  intermittente.  —  Même 
malade,  en  excitation  sur  place  ;  elle 
remue  les  mains  dans 
rapide,  uniforme. 


eussions  :  au  lieu 
de  plaisanteries  grivoises,  il  émet  des  sarcasmes  incisifs  ; 
au  lieu  de  jeter  sa  literie  sur  la  tête  du  médecin,  il  discute 
avec  lui  ou  bien  lui  remet  des  lettres,  des  mémoires  dans 
lesquels  il  se  plaint  souvent  d’avoir  été  privé  de  sa  liberté. 


ÉTATS  MANIAQUES.  327 

Un  simple  paysan  édita  un  volume  de  vers  ;  un  marchand, 


Fig.  104.  — .  Folie  intermittente.  —  Même  malade  au  cours  d'un 
accès  de  dépression. 

d’habitude  très  sérieux,  se  fiança  avec  une  fille  des  rues; 


Fig.  103.  —  Folie  intermittente.  —  La  malade  présente  un  état 
cœnesthétique  gai  sans  excitation  motrice. 


FOLIE  INTERMITTENTE. 


d’autres  écrivent  des  brochures,  des  diatribes  sur  leur 
séjour  dans  les  divers  asiles.  L’entourage  est  parfois  stu¬ 
péfait  dp  ilux  de  parole  de  ces  malades,  de  la  souplesse  et 
de  la  richesse  de  leur  imagination.  Quand  ils  sont  dans  les 
salles  des  malades,  les  maniaques  raisonnants  dans  le  genre 
de  ceux  représentés  par  les  figures  105,  106  et  113  font  sou¬ 
vent  le  tourment  des  autres  malades  et  du  personnel  parleur 
esprit  incessant  de  dénigre¬ 
ment  et  de  délation.  L’ac¬ 
cès  se  produit  souvent  sans 
phase  de  dépression  préli¬ 
minaire  ou  consécutive  ; 
mais,  à  un  examen  attentif, 
on  découvre  quelquefois 
que  le  revirement  de  l’hu¬ 
meur  en  sens  contraire  s’est 
préparé  depuis  plusieurs 
jours  ou  plusieurs  heures. 
Un  malade,  qui  était  la  plu¬ 
part  du  temps  d’une  gaieté 
inaltérable,  se  mettait  tout 
à  coup  à  pleurer;  il  donnait 
comme  raison  qu’il  voulait 
faire  son  testament  et  qu’il 
venait  justement  de  se  dire 
que  le  prince  souverain  de 
son  pays  était  déjà  très 
vieux. 

111.  Manie  légère.  — 
Enfin,  il  reste  encore  à  dé- 
:  un  type  d’état  qui 
représente  la  forme  la  plus 
légère  de  la  manie  :  «  ma¬ 
nia  mitis  »  ou  «  mitissima » 
(Hoche,  Hecker).  On  ren¬ 
contre  des  malades  qui  se  sentent  atteints  d’une  cer¬ 
taine  inquiétude,  dans  laquelle  il  leur  est  impossible  de  se 
livrer  à  une  occupation  régulière.  Les  pensées  traversent 
leur  tête  comme  un  bourdonnement.  Souvent  ils  sont  gais 
sans  bien  savoir  pourquoi.  Tel  était  le  cas  des  sujets 
représentés  par  les  figures  110  et  111.  Quelquefois,  c’est  une 
humeur  surexcitée  qui  prédomine.  Le  sommeil  est  bon,  en 
général.  Pendant  le  jour,  les  maladesjse  plaignent  de  toutes 


Fig.  105.  —  Folie  intermittente.  ] 
—  Accès  de  manie  raisonnante  ; 
expression  gaie,  résolue. 


so 
pr 


ÉTATS  MANIAQUES. 


329 


sortes  de  choses,  sans  pouvoir  spécifier  l’objet  de  leurs 
préoccupations.  On  constate  tout  au  plus  de  la  tachycardie 
et  des  troubles  digestifs.  Cet  état  anormal  apparaît  et  dis¬ 
paraît  sans  aucun  motif  apparent.  Souvent  on  prend  ces 
malades  pour  des  neurasthéniques  ;  mais  il  n’y  a  dans  leur 
cas  aucun  excès  de  travail,  aucun  surmenage,  qui  précède 
l’accès,  et  le  repos  n’apporte  pas  non  plus  l’amélioration 
désirée. 

Dans  d’autres  cas,  ces  formes  de  la  manie  très  légère 


•Fig.  106.  —  Folie  intermittente.  —  Accès  de  manie  raisonnante. 

alternent  avec  les  états  de  dépression  à  peine  prononcée. 
Tel  malade,  dans  les  états  de  légère  inquiétude,  veut  con¬ 
tinuellement  divorcer.  D’ordinaire,  l’entourage  du  sujet  a 
beaucoup  à  en  souffrir. 

A  côté  de  ces  trois  formes  de  la  manie  classées  dans 
l’ordre  de  leur  intensité,  on  observe  encore  des  types  qui 
ont  qualitativement  une  apparence  un  peu  différente,  bien 
qu’on  puisse  y  reconnaître  les  trois  symptômes  fondamen¬ 
taux  :  l’agitation  psychomotrice,  l’humeur  surexcitée  et  la 
fuite  d’idées. 

IV.  Manie  grave.  —  La  manie  grave  est  un  état  d’excita¬ 
tion  de  la  plus  haute  intensité.  Comparée  à  la  manie  clas¬ 
sique,  l’orientation  est  ici  plus  défectueuse  et  la  conscience 


330 


FOLIE  INTERMITTENTE. 


bien  plus  troublée.  A  titre  transitoire,  on  trouve  de  ces 
jours  d’excitation  violente,  même  chez  des  malades  habi¬ 
tuellement  plus  tranquilles.  Mais  il  y  a  aussi  des  cas  où  les 
malades  sont  peu  excités  au  point  de  vue  psychomoteur 
et  où,  pourtant,  il  subsiste  pendant  un  temps  assez  long 
une  confusion  mentale,  une  orientation  défectueuse  avec 
obscurcissement  grave  de  la  conscience. 

V.  Manie  avec  délire.  —  Parfois  se  produisent,  au  cours 
de  l’excitation  mania¬ 
que  intermittente,  des 
idées  délirantes  telle¬ 
ment  absurdes  qu’on 
pourrait  croire  à  la 
paralysie  générale. 
Quelque  fugitives  que 
soient  presque  tou¬ 
jours  ces  idées,  et  quel¬ 
que  évidente  que  soit 
dans  certains  cas  leur 
inconsistance,  il  arrive 
pourtant  qu’elles  do¬ 
minent  pour  quelque 
temps  le  tableau  cli¬ 
nique,  surtout  quand 
il  s’y  joint  des  trou¬ 
bles  sensoriels.  Par 
exemple,  la  malade  re¬ 
présentée  par  la  figure 
107  voyait  une  figure 
d’or  qui  représentait 
pour  elle  l’esprit  de  son . 

Fig.  107.  —  Folie  intermittente.  —  Accès  père  planant  à  travers 
de  manie  avec  délire.  la  chambre;  elle  re¬ 

marquait  que  le  buste 
de  Beethoven  lui  souriait  et  elle  y  joignait  des  idées  de 
grandeur,  disant  qu’elle  avait  une  mission  divine  à  accom¬ 
plir  sur  terre. 

VI.  Manie  avec  colères.  —  Une  forme  nettement  dis¬ 
tincte  de  l’excitation  maniaque  intermittente  et  qui  peut  se 
présenter  avec  des  degrés  d’agitation  les  plus  divers  est  la 
manie  coléreuse,  dont  la  figure  108  offre  un  exemple.  La  plu¬ 
part  du  temps,  l’état  cœnesthétique  excité  du  maniaque 
s’exprime  ici  par  des  paroles  blessantes  et  des  tracasseries. 


ÉTATS  MANIAQUES.  331 


Dans  les  cas  plus  légers,  le  maniaque  n’est  poussé  à  s’em¬ 
porter  que  lorsqu’on  le  contredit.  Certains  malades  ont  des 
crises  de  colère  et  des  accès  de  mauvaise  humeur  à  l’état 
permanent.  Ils  se 
sentent  dérangés 
dans  leurs  plans 
parleur  entourage  ; 
ils  deviennent  aca¬ 
riâtres,  se  fâchent 
de  ce  que  leurs  pro¬ 
jets  ne  se  réalisent 
pas  assez  vite,  de  ce 
qu’on  ne  les  prend 
pas  au  sérieux;  in¬ 
sistent,  menacent 
et  quelquefois  écla¬ 
tent  dans  une  co¬ 
lère  furieuse.  Ils  se 
montrent  excessi¬ 
vement  suffisants, 
orgueilleux,  impé¬ 
rieux,  hautains.  Ils 
n’ont  aucun  égard 
pour  leur  entou¬ 
rage,  maltraitent  le 
personnel,  parlent 
avec  mépris  de  tout 
le  monde,  disent 
des  insolences  et  se 
laissent  aller  à  des 
violences.  On  a  vu 
quelquefois  ces  ma¬ 
lades  commettre  un 
meurtre  dans  l’in¬ 
térieur  de  l’asile.  Fig.  108.  —  Folie  intermittente.  —  Accès 
Fréquemment,  ils  de  manie  coléreuse, 

ont  des  tendances  à 

la  destruction.  C’est  surtout  pendant  la  convalescence  qu’ils 
sont  difficiles  à  traiter,  lorsqu’ils  se  regardent  déjà  comme 
guéris  et  qu’ils  réclament  violemment  leur  liberté.  La 
colère  peut  se  transformer  en  dépression  ;  il  peut  aussi  se 
produire  de  l’arrêt  psychomoteur.  Ces  symptômes  sont 
parfois  entremêlés,  de  sorte  que  les  malades  parlent 


FOLIE  INTERMITTENTE. 


peu,  tout  en  restant  très  préoccupés, 
rement. 


agités 


B.  —  ÉTATS  DE  DÉPRESSION 


La  phase  dépressive  de  la  folie  intermittente  se  manifeste 


Fig.  109.  —  Folie  intermittente.  —  Accès  de  dépression  avec 
stupeur. 

essentiellement  par  les  trois  symptômes  fondamentaux  : 
l’humeur  triste,  l’arrêt  psychomoteur  et  l’arrêt  de  l’asso¬ 


ciation  des  idées.  Cet  état  peut  passer  par  les  degrés  les 
olus  divers,  depuis  le  dégoût  de  la  vie  et  les  idées  de  suicide 


Fig.  110. 


—  Folie  intermittente.  î—  Excitation  maniaque  légère.  Le 
malade  joue,  s’amuse  dans  son  bain. 


ÉTATS  DE  DÉPRESSION. 


333 


jusqu’à  l'abattement  à  peine  accusé  et  une  apparence  de 
gravité  sérieuse  du  faciès.  L’arrêt  psychomoteur  va  depuis 
la  stupeur  intense  jusqu’à  un  léger  besoin  d’isolement  et 
d’immobilité,  jusqu’à  l’incapacitéde  travailler  ou  de  prendre 
une  décision  quelconque,  jusqu’à  ne  plus  parler  que  par 
monosyllabes.  Nous  voyons  quelquefois  l’arrêt  psycho- 


Fig.  111.  —  Folie  intermittente.  —  Excitation  maniaque  légère.  Le 
malade,  portant  des  fleurs  à  sa  boutonnière,  fume  en  même  temps 
un  cigare  et  une  pipe. 

moteur  et  l’abattement  à  peine  marqués.  Dans  d’autres 
cas,  une  forte  stupeur  s’associe  à  une  légère  dépression, 
ou  réciproquement.  Ce  dernier  état,  qui  se  présente  souvent 
à  la  fin  de  l’attaque,  est  précisément  celui  qui  est  plus 
dangereux,  au  point  de  vue  des  idées  et  des  tentatives  de 
suicide,  que  la  période  d’aboulie.  Des  troubles  sensoriels 
et  des  idées  délirantes  peuvent  se  produire.  Par  exemple, 
une  servante  voyait  les  cadavres  de  ses  parents  et  enten¬ 
dait  des  voix.  L’orientation  est  parfois  bien  conservée, 


334  FOLIE  INTERMITTENTE. 

comme  elle  peut  aussi  laisser  beaucoup  à  désirer.  L’arrêt 


Fig.  112.  —  Folie  intermitlente.  —  Crise  de  dépression  délirante, 
des  fonctions  d’association  fait  paraître  ces  malades  plus 


affaiblis  intellectuellement  qu’ils  ne  le  sont  en  réalité.  Le 


Fig.  113.  —  Même  malade  (fig.  112)  en  accès  transitoire 
de  manie  raisonnante.  Folie  intermittente. 


FORMES  MIXTES.  335 

plus  souvent,  ils  ont  nettement  le  sentiment  de  leur  état 
pathologique. 

Essayons  d’indiquer  quelques  variétés  de  ces  états 
dépressifs  : 

1°  Stupeur  avec  dépression  mélancolique.  — La  figure  109 
en  offre  un  exemple  ; 

2°  Dépression  mélancolique  avec  arrêt  psychomoteur 
léger  (Voy.  fig.  104)  ; 

3°  Dépression  mélancolique  avec  idées  délirantes, 
comme  la  figure  112  en  présente  un  cas  ; 

4°  Dépression  mélancolique  légère.  —  De  même  qu’il  y 
a  une  «  mania  mitissima  »,  il  se  produit  aussi  une  forme 
très  légère  de  dépression  et  de  stupeur,  forme  qu’on 
observe,  il  est  vrai,  le  plus  souvent  hors  des  asiles.  Cet 
état  arrive  subitement  :  les  malades  se  sentent  tout  à  coup 
changés  ;  ils  ne  peuvent  plus  travailler,  n’ont  plus  aucune 
joie  et  ne  sont  plus  capables  de  prendre  une  décision 
quelconque.  Tantôt  cet  état  est  caractérisé  surtout  par 
une  humeur  morose  dont  ils  ne  peuvent  se  délivrer,  mal¬ 
gré  tous  les  efforts  et  en  dépit  des  impressions  les  plus 
agréables  ;  tantôt  il  s’agit  d’une  faiblesse  de  volonté  avec 
une  indifférence  complète  et  de  l’apathie. 

C.  -  FORMES  MIXTES 

A  côté  des  phases  séparées  de  manie  et  de  dépression, 
il  y  a  encore  à  considérer  des  états  mixtes  dans  lesquels  les 
symptômes  de  ces  deux  phases  se  trouvent  entremêlés. 
Ces  formes  mixtes  de  la  folie  intermittente  se  présentent 
d’ordinaire  de  la  manière  suivante  : 

1°  Il  arrive  que,  au  cours  d’un  accès  de  manie  ou  de 
dépression,  l’un  des  plus  importants  symptômes  se  trans¬ 
forme  brusquement  en  sens  contraire  ;  par  exemple,  un 
malade  excité  d’une  façon  permanente  devient,  pour  un 
jour,  d’une  humeur  triste;  un  autre,  qui  est  continuelle¬ 
ment  en  stupeur  mélancolique,  s’excite  parfois  pendant 
une  heure  ou  un  jour; 

2°  Dans  le  cas  d’une  transformation  brusque  de  la  phase 
maniaque  en  phase  dépressive  ou  réciproquement,  la 
modification  de  l’humeur  ou  de  la  psychomotilité  se  pro¬ 
duit  plus  tôt,  de  sorte  que,  pendant  la  période  de  transi¬ 
tion,  il  existe  un  mélange  de  symptômes  tenant  de  deux 
phases  ; 


Fig.  114.  —  Folie  intermittente.  —  Accès  maniaque.  La  malade 
s’amuse  en  se  couvrant  d’ouate  des  pieds  à  la  tête. 

Quelque  diverges  que  puissent  être  les  variations 
symptomatiques  de  ces  états  mixtes,  il  y  a  pourtant 
un  certain  nombre  de  types  cliniques  particulièrement 


3°  Un  accès  peut  se  trouver  complètement,  ou  en  grande 
partie,  dominé  par  la  forme  mixte. 


FORMES  MIXTES. 


337 


fréquents,  parmi  lesquels  nous  signalerons  les  suivants  : 

1°  Stupeur  avec  manifestations  maniaques.  —  11  existe, 
en  pareil  cas,  comme  chez  le  malade  représenté  par  la 
figure  116,  simultanément  un  arrêt  psychomoteur  avec  un 
état  cœnesthétique  gai;  il  s’y  ajoute  le  plus  souvent  Y  arrêt 
de  la  pensée,  à  la  place  de  la  fuite  d’idées.  C’est  encore  le 
cas  du  sujet  représenté  par  la  figure  116.  La  compréhen¬ 
sion,  la  présence  d’esprit  et  l’orientation  sont  d’ordinaire 
bonnes;  seulement,  dans  un  arrêt  de  la  pensée  poussé  à 
un  haut  degré,  les  malades  ont  de  la  peine  à  avoir  une 
notion  nette  du  lieu  et  du  temps.  L’arrêt  peut  être  assez 


Fig.  115.  —  Folie  intermittente.  —  Accès  de  dépression  avec  stupeur. 

fort  pour  amener  le  refus  de  nourriture  et  la  cyanose  des 
extrémités;  seuls- les  traits  du  visage  révèlent,  par  une 
expression  gaie  et  un  léger  sourire,  l’état  cœnesthétique 
expansif.  Dans  d’autres  cas,  les  sujets  répondent  encore  à 
voix  basse,  mais  préfèrent  rester  au  lit,  ont  des  mouve¬ 
ments  lents  ;  leur  démarche  est  lourde  ;  ils  donnent  la 
main  avec  hésitation;  leur  écriture  est  ralentie. 

La  courbe  indiquée  par  la  balance  d’écriture  corres¬ 
pond  à  cet  arrêt  dans  les  fonctions  psychomotrices  ;  on  y 
voit  cependant,  en  même  temps,  des  signes  d’irritabilité 
indiquant  l’excitation  maniaque.  Dans  un  arrêt,  psycho¬ 
moteur  léger,  les  malades  laissent  errer  leurs  regards, 
Weygandt.  —  Atlas-manuel  de  Psychiatrie.  22 


FOLIE  INTERMITTENTE. 


observent  avec  attention,  prennent  part  à  tout  cë  qui  les 
entoure  et  font  de  temps  en  temps  des  remarques  très 
justes. 

Sous  le  masque  de  l’arrêt  psychomoteur,  on  reconnaît 
pourtant  quelquefois  une  légère  tendance  maniaque  à 
s’occuper,  à  remuer  :  les  malades  jouent,  tranquillement 
couchés  dans  leur  lit,  avec  leurs  doigts  et  leur  literie;  ils 
se  parent  d’anneaux  faits  avec  des  fils  de  drap,  se  tressent 
les  cheveux  et  la  barbe  ;  ils  font  des  espiègleries  avec  une 
douce  joie.  Un  malade  avait  trouvé  quelques  grains  de  blé 


Fig.  116.  —  Folie  intermittente.  —  Accès  d  excitation  maniaque  avec 
symptômes  de  stupeur.  Simultanément  :  arrêt  psychomoteur  et 
état  cœnesthétique  gai. 

dans  un  sac  de  paille;  il  les  planta  contre  le  mur  du  jardin 
et  se  réjouit  en  lui-même  en  voyant,  plus  tard,  la  semence 
sortir  de  terre.  Un  autre,  questionné  au  sujet  d’un  frag¬ 
ment  d’écorce  d’arbre  qu’il  avait  arraché,  répondit  :  «  Les 
serpents  changent  de  peau  aussi.  »  Parfois  l’excitation  de 
l’état  cœnesthétique  se  présente  sous  forme  d’érotisme  ; 
les  femmes,  en  pareil  cas,  veulent  retenir  et  embrasser  le 
médecin  en  faisant  des  allusions  à  leurs  prochaines 
fiançailles.  Des  idées  délirantes  de  nature  expansive  sur¬ 
viennent  d’une  façon  passagère.  Le  sommeil  et  l’appétit 
sont  le  plus  généralement  défectueux,  le  poids  du  corps 
diminue. 

2°  Dépression  avec  phénomènes  d’agitation.  —  C’est  en 


FORMES  MIXTES. 


quelque  sorte  le  type  inverse  à  l’état  maniaque  avec  mani¬ 
festations  de  stupeur.  A  ce  groupe  se  rattachent  les  cas 
dans  le  genre  de  celui  représenté  par  la  figure  117,  dans 
lesquels  survient  une  humeur  trisle  avec  de  l’ agitation  et  de 
la  fuite  d'idées  ;  cas  qu’on  pourrait  désigner  sous  le  nom 
de  dépression  agitée.  Chez  un  maniaque,  l’humeur  peut 
se  transformer  brusquement  en 
arrêt  psychomoteur,  et  chez  un 
déprimé  cet  arrêt  peut  tout  à 
coup  céder  la  place  à  un  état  cœ- 
nesthétique  gai. 

Dans  le  passage  de  la  phase 
maniaque  à  la  phase  dépressive, 
le  changement  de  symptômes 
peut  survenir  à  différents  mo¬ 
ments,  mais  cette  forme  de  de- 
pression  avec  agitation  peut  aussi 
survenir  compie  un  accès  indé¬ 
pendant.  La  compréhension,  la 
présence  d’esprit,  l’orientation 
et  la  mémoire  sont  presque  tou¬ 
jours  intactes.  Les  troubles  sen¬ 
soriels  etles  idées  délirantes  sont 
rares  et  transitoires.  L’état  cœ- 
nesthétique  triste  peut  être  très 
intense,  s’accompagner  d’idées 
de  suicide,  d’auto-accusation,  de 
refus  de  nourriture,  d’auto-muti¬ 
lation,  ou  bien  cet  état  peut  aussi 
n’être  qu’indiqué  par  une  humeur  Fig.  117.  -  Folie  intermit- 
irritée,  des  plaintes,  des  que-  tente.  —  Accès  de  dé- 

relles,  des  tracasseries;  l’excita-  pression  avec  agitation, 

tion,  de  son  côté,  peut  être  vio¬ 
lente  ou  douce,  indiquée  seulement,  par  exemple,  par  le 
besoin  de  parler. 

3°  Manie  avec  arrêt  de  la  pensée.  —  Quand  on  tient 
compte  de  l’association  chez  le  même  intermittent  de 
symptômes  aussi  contraires  que  la  fuite  d’idées  et  l’arrêt 
de  la  pensée,  on  constate  que  le  nombre  des  états  mixtes 
possibles  est  très  grand.  Un  cas  qui  se  présente  assez  sou¬ 
vent  en  clinique  est  celui  où  un  état  cœneslhétique  gai  avec 
agitation  psychomotrice  se  trouve  réuni  à  un  arrêt  de  la 
pensée  ;  une  pareille  association  est  en  opposition  avec  la 


340 


FOLIE  INTERMITTENTE. 


manie  classique  accompagnée  habituellement  du  phéiKH J 
mène  de  la  fuite  d’idées.  Il  n’est  pas  rare  que  cet  état 
mixte  se  présente  vers  la  fin  d’un  accès  maniaque,  à  la 
période  de  décroissance  ou  de  moria  (Mendel).  Parfois 
l’accès  mixte  survient  aussi  à  titre  indépendant.  On  pourrait 
désigner  cette  forme  sous  le  nom  de  manie  avec  arrêt  de 
la  pensée  ou  manie  improductive. 

Les  malades  présentent  un  état  cœnesthétique  expansif 
avec  un  besoin  de  s’occuper  ;  ils  font  toutes  sortes  d’extra¬ 
vagances,  sont  parfois  érotiques,  impossibles  à  diriger, 
irritables,  coléreux  ;  leur  agitation  peut  s’accroître  à  l’ex¬ 
trême.  Pourtant,  leurs  expressions  verbales  laissent  aper¬ 
cevoir  une  certaine  monotonie  avec  faiblesse  de  l’imagi¬ 
nation.  Au  lieu  d’être  continuellement  en  éveil  et  plein 
d’inventions  comme  le  maniaque  ordinaire,  le  sujet  est 
plutôt  absurde  et  niais,  au  point  qu’on  pourrait  le  prendre 
pour  un  dément.  Les  malades  ont  l’esprit  lourd  ;  il  leur  faut 
souvent  réfléchir  longtemps  avant  qu’un  nom,  d’ailleurs 
familier,  leur  vienne  à  la  pensée;  l’orientation  est  pénible; 
la  solution  de  petits  problèmes  de  calcul  leur  demande  un 
temps  infini,  pour  souvent  ne  pas  aboutir  à  une  réponse 
correcte.  Leurs  plaisanteries,  qu’ils  étalent  d’un  air  radieux, 
sont  fades  et  plates.  Leurs  mouvements  sont  saccadés,  pré¬ 
cipités,  désordonnés,  sauvages  (Voy.  fîg.  102).  Souvent  ces 
malades  ne  répondent  que  :  «  oui,  oui  »,  ou  «  je  sais,  je 
sais  »,  ou  quelque  chose  dans  ce  genre. 

4°  Formes  mixtes  atypiques.  —  De  temps  en  temps  se 
présentent  en  clinique  des  formes  mixtes  atypiques,  de  telle 
façon  que  la  dépression  ou  l’arrêt  psychomoteur,  au  lieu 
de  produire  une  difficulté  de  la  pensée,  produit  plutôt  une 
fuite  d’idées.  Par  exemple,  un  sujet  plongé  dans  la  stu¬ 
peur  mélancolique  ne  parlait  que  d’après  des  associations 
par  assonances. 

Certains  malades  se  plaignent  de  ce  que,  à  l’état  de  dé¬ 
pression,  leurs  pensées  se  pressent  dans  leur  cerveau.  De 
même  aussi  dans  la  stupeur  avec  excitation  maniaque, 
on  constate  quelquefois  une  fuite  d’idées  au  lieu  d’une 
difficulté  de  penser.  Un  autre  groupement  des  symptômes 
fondamentaux  peut  encore  produire  simultanément  [de 
l’arrêt  dans  un  certain  nombre  de  fonctions  psychomo¬ 
trices,  par  exemple  le  besoin  de  rester  au  lit,  l’incapacité 
du  travail,  la  lourdeur  dans  les  mouvements  des  extré¬ 
mités,  et,  à  côté  de  ces  phénomènes,  de  l’excitation  ver- 


ÉVOLUTION  DES  ACCÈS. 


341 


baie;  ou  bien  encore  un  mélange  singulier  de  sentiment 
très  élevé  de  sa  propre  personne  avec  unétatcœnesthétique 
triste.  Cette  dernière  forme  naît  d’un  état  d’excitation 
avec  irritabilité  qui  ressemble  à  certaines  variétés  de  la 
manie  raisonnante.  Enfin,  dans  quelques  cas,  il  se  produit 
une  transformation  si  prompte  des  divers  symptômes, 
qu’on  se  trouve  en  présence  d’une  nouvelle  forme 
plus  compliquée.  C’est  surtout  la  transformation  rapide 
dans  le  domaine  affectif  (changement  déjà  très  marqué 
dans  la  manie  classique)  qui,  par  les  continuelles  oscilla¬ 
tions  entre  l’humeur  gaie  et  l’humeur  triste,  caractérise 
toute  une  série  de  cas. 


II.  —  Évolution  des  accès  dans  la  folie  intermittente. 

Les  accès  de  la  folie  intermittente  présentent,  au  point 
de  vue  de  leur  durée  et  de  leur  évolution  et  selon  les 
diverses  formes  décrites  plus  haut,  les  plus  grandes  diffé¬ 
rences  entre  eux.  Depuis  les  accès  qui  se  passent  en  peu 
de  jours,  et  môme  en  un  seul  jour,  jusqu’à  ceux  qui  durent 
quatre  et  même  sept  ans,  on  peut  observer  tous  les  inter¬ 
médiaires.  Nous  avons  déjà  fait  remarquer  la  rareté 
d’accès  tout  à  fait  purs,  c’est-à-dire  présentant  seulement 
soit  de  l’excitation  maniaque,  soit  de  la  dépression  mélan¬ 
colique.  Il  est  vrai  que,  d’ordinaire,  l’un  de  ces  deux  états 
fondamentaux  prédomine.  Mais,  fréquemment,  la  phase 
opposée  se  montre  soit  comme  période  préliminaire,  soit 
comme  stade  final,  soit  encore  par  courts  intervalles  épi¬ 
sodiques.  En  observant  attentivement  un  ensemble  de 
150  cas,  j’ai  trouvé  que  20  p.  100  des  malades  avaient  au 
moins  un  ou  plusieurs  accès  ayant  un  caractère  mixte 
prédominant,  tandis  que  j’ai  remarqué,  dans  33  p.  100  des 
cas,  des  états  mixtes  transitoires,  particulièrement  pen¬ 
dant  le  passage  d’une  phase  à  la  phase  opposée.  Des 
oscillations  souvent  réitérées  d’un  groupe  de  symptômes 
se  sont  trouvées  dans  14  p.  100  des  cas. 

Indiquons  maintenant  par  la  méthode  graphique  l’évo¬ 
lution  possible  des  accès.  Une  ligne  droite,  noire, 
pleine,  — ,  indique  le  temps  de  l’arrêt  des  fonctions 
psychomotrices  ;  une  ligne  blanche,  =,  marque  le 
temps  de  l’excitation.  La  courbe  au-dessus  de  la 
ligne  droite  exprime  l’état  cœnesthétique  expansif  ;  la 


342 


FOLIE  INTERMITTENTE. 


ourbe  au-dessous  de  la  ligne  droite  V _ J .exprime  l’état 

cœnesthétique  déprimé  (fîg.  118). 


Fig.  lis. 

Arrêt  psychomoteur  avec  Agitation  avec  état 

dépression.  cœnesthétique  expansif. 

L’évolution  de  la  folie  intermittente  qui  consiste  dans 
un  accès  de  manie  précédé  ou  suivi  d’un  stade  de 
dépression,  évolution  qu’on  considère  souvent  comme 
typique,  est  représentée  par  la  figure  119,  dans  laquelle 


Fig.  119.  —  Représentation  graphique  d’un  accès  d’excitation 
précédé  et  suivi  d’une  phase  de  dépression.  Les  traits  verticaux 
indiquent  les  semaines. 

les  traits  de  séparation  indiquent  les  semaines.  Dans  un 

de  nos  cas,  il  y  avait  un  accès  de  dépression  suivi  d’un 

4-L1  !..  .Li-HH 

Fig.  120.  —  Graphique  d’un  accès  de  dépression  suivi  d’une  courte 
phase  d’excitation.  Les  traits  verticaux  marquent  les  semaines. 

stade  maniaque.  Nous  le  représentons  par  la  figure  120. 
Un  autre  cas  de  stupeur  avec  phénomènes  maniaques  se 

H=Hrt  i  rrrrri  ri  !  1 1 1 1 1 1  m  i-nh 

Fig.  121.  —  Graphique  d’un  accès  de  stupeur  accompagné 
de  phénomènes  maniaques. 

représente  par  la  figure  121,  où  les  traits  verticaux 

marquent  les  mois. 


ÉVOLUTION  DES  ACCÈS. 


343 


Un  autre  cas  de  dépression  avec  agitation  est  repré¬ 
senté  par  la  figure  122. 


Fig.  122.  —  Graphique  d’un  accès  de  dépression  avec  agitation 
maniaque. 

Presque  toujours,  les  états  mixtes  se  manifestent,  quand 
le  revirement  de  l’état  cœnesthétique  n’a  pas  lieu  en  même 
temps  que  le  changement  dans  les  fonctions  psycho¬ 
motrices  du  sujet.  Ces  états  se  produisent  encore  d’une 
façon  intercurrente,  lors  de  la  transformation  passagère 
d’un  symptôme  en  symptôme  contraire.  Dans  un  de  nos 
cas,  par  exemple,  on  voit  survenir,  à  la  fin  de  la  troisième 
semaine  d’un  accès  d’excitation,  une  dépression  passagère 
avec  agitation  ;  puis,  la  manie  règne  jusqu’à  la  fin  de  la 
sixième  semaine;  après  quoi  s’établit  l’arrêt  psychomoteur 
avec  état  cœnesthétique  expansif  persistant,  de  sorte  que 
la  forme  de  la  stupeur  maniaque  subsiste  pendant  deux 
semaines  et  demie  et  que  les  dernières  trois  semaines  et 
demie  se  passent  dans  la  stupeur  mélancolique.  Cette 
évolution  est  indiquée  par  la  figure  123. 


Fig.  123.  —  Graphique  d’un  accès  d’excitation  suivi  d'une  courte 
phase  de  dépression  agitée,  d’un  long  accès  maniaque  et,  finale¬ 
ment,  de  stupeur  mélancolique. 

Dans  des  cas  de  changements  plus  fréquents  de  sym¬ 
ptômes,  la  forme  de  la  folie  intermittente  peut  encore 
devenir  beaucoup  plus  compliquée,  ainsi  que  le  montre 
le  graphique  représenté  par  la  figure  124. 


Fig.  124.  —  Graphique  d'un  cas  de  folie  intermittente  à  forme 
très  complexe. 


Dans  la  grande  majorité  des  cas,  l’histoire  clinique  de 
l’intermittent  est  dominée  par  un  état  cœnesthétique  fon- 


344 


FOLIE  INTERMITTENTE. 


damental,  gai  ou  déprimé.  S’il  est  vrai  qu’on  peut  dire 
que  tel  accès  de  manie  est  accompagné  d’intervalles  de 
dépression,  précédé  ou  suivi  d’un  stade  mélancolique;  ou 
bien  que,  inversement,  tel  accès  de  dépression  a  eu  des 
interruptions,  des  périodes  maniaques,  il  ne  faut  pour¬ 
tant  jamais  oublier  qu’à  tout  moment  il  peut  se  produire 
un  brusque  revirement,  avec  retour  à  l’état  cœnesthétique 
primitif,  propre  au  sujet. 

La  connaissance  de  ces  transformations,  souvent  brus¬ 
ques,  est  importante  en  pratique,  parce  que,  dans  certains 
cas,  même  chez  un  maniaque  typique,  il  peut  survenir, 
en  même  temps  qu’une  dépression  soudaine,  une  tentative 


Fig.  125.  —  Folie  intermittente.  —  Accès  de  stupeur  légère  en  voie 
de  transformation  en  manie  raisonnante. 

de  suicide.  La  figure  125  représente  une  malade  en  voie 
de  passer  de  la  stupeur  à  la  manie  raisonnante. 


ÉVOLUTION. 


345 


III.  —  Évolution  de  la  folie  intermittente  dans 
son  ensemble. 

Tout  ce  qui  précède  a  déjà  permis  de  reconnaître  que, 
dans  la  folie  intermittente,  très  fréquente  en  clinique, 
l’affection  a  une  tendance  à  se  produire  par  accès  ou  pério- 


Fig.  126.  —  Folie  intermittente.  —  Premier  accès  de  dépression 
légère  chez  une  femme  de  vingt-trois  ans. 

diquement.  La  manie  simple  classique  est  généralement 
considérée  comme  une  affection  rare;  de  même  on  ne  ren¬ 
contre  que  très  rarement  une  dépression  mélancolique 
unique,  présentant  les  symptômes  de  l’arrêt  psychomoteur 
avec  difficulté  de  penser,  abattement,  tristesse.  Cepen¬ 
dant,  des  cas  de  ce  genre  peuvent  s’observer  quelque¬ 
fois. 

A  remarquer  que,  chez  des  sujets  jeunes  ayant  eu  un  accès 


346 


FOLIE  INTERMITTENTE. 


isolé  de  manie  ou  de  mélancolie,  on  ne  peut  jamais  affirmer 
qu’il  ne  se  reproduira  pas  plus  tard  de  nouveaux  accès. 
C’est  le  cas  de  la  jeune  femme  représentée  par  la  figure  126. 

Sur  2400  cas,  Mayser  n’a  trouvé  que  1,3  p.  100  de  manie 
simple.  Parmi  mes  malades  atteints  de  la  folie  intermit¬ 
tente,  je  n’en  ai  trouvé  que  4  p.  100  n’ayant  eu  qu’un  accès 
isolé  ;  encore  faut-il  remarquer  que  les  renseignements 
sur  le  passé  des  malades  ne  donnent  jamais  la  certitude, 
absolue  que  des  états  légers  d’excitation  ou  de  dépression 
n’ont  pas  passé  inaperçus.  Sur  133  malades,  22  en  étaient 
à  leur  second  accès,  33  à  leur  troisième  et  23  à  leur 
quatrième  accès;  13  avaient  eu  cinq  accès,  17  avaient  eu 
six  accès  ;  6  eurent  leur  septième,  2  leur  huitième  et  3  leur 
neuvième  accès.  Un  d’entre  eux  comptait  quatorze  accès, 
et  sept  d’entre  eux  en  comptaient  un  bien  plus  grand 
nombre  dont  on  ne  peut  donner  exactement  le  chiffre.  La 
plupart  du  temps,  le  premier  accès  survient  à  l’âge  de  la 
puberté,  plus  rarement  au  moment  de  l’involution  ou  dans 
la  vieillesse. 

Mendel  cite  un  cas  de  manie  survenu  pour  la  première 
fois  à  l’âge  de  quatre-vingts  ans,  qui  'dura  six  mois; 
après  quoi  le  malade  resta  en  bonne  santé  pendant  cinq 

On  parle  souvent  de  certaines  variétés,  comme  la  manie 
périodique,  la  mélancolie  périodique,  la  folie  circulaire.  Dans 
cette  dernière  forme,  on  observe  un  changement  régulier 
et  alternant  entre  la  manie,  la  dépression  et  un  intervalle 
d’état  normal.  Mais,  en  fin  de  compte,  la  plupart  de  ces 
formes  présentent,  en  réalité,  une  marche  atypique,  dans 
laquelle  des  états  maniaques,  dépressifs  et  mixtes,  d’es¬ 
pèces  les  plus  diverses,  alternent  sans  aucune  régularité 
avec  des  intervalles  d’état  normal  d’une  durée  très 
variable. 

Un  malade,  par  exemple,  présente  à  l’âge  de  trente  et 
un,  de  trente-quatre,  de  trente-huit,  de  quarante  et  un  et 
de  quarante-trois  ans  des  accès  maniaques,  interrompus 
quelquefois  par  de  courtes  phases  de  dépression  ;  d’autres 
sont  frappés  chaque  année  ou  chaque  trimestre.  Des 
femmes  sont  atteintes  à  chaque  menstruation.  Le  nombre 
possible  des  variations  est  à  cet  égard  incalculable.  Géné¬ 
ralement,  les  accès  tardifs  sont  plus  longs  et  les  intervalles 
sains  sont  en  pareil  cas  beaucoup  plus  courts. 

Sur  dix  malades  atteints  de  la  folie  intermittente,  un 


ÉVOLUTION. 


347 


seul  environ  présente  d’une  façon  prédominante  le  type 
de  la  mélancolie  ou  de  la  manie  périodiques.  Dans  la 
forme  dite  circulaire,  on  a  essayé  de  distinguer  plusieurs 
variétés  : 

1°  Folie  à  double  forme  proprement  dite  (alternance 
d’excitation  et  de  dépression  avec  des  intervalles  sains), 
conformément  au  graphique  représenté  par  la  figure  127  ; 


Fig.  127 .  —  Graphique  de  la  folie  à  double  forme. 


ou  bien  la  disposition  inverse  (dépression  et  excitation 
avec  intervalles  normaux),  ainsi  que  le  montre  le  graphique 
représenté  par  la  figure  128  : 


Fig.  128.  —  Graphique  représentant  une  autre  variété  de  la  folie 
à  double  forme. 


2°  Folie  intermittente  à  type  continu  (fig.  129)  ; 


Fig.  129.  —  Graphique  de  la  folie  intermittente  à  type  continu. 


3°  Folie  intermittente  à  accès  sériés  (fig.  130)  ; 


Intervalles  normaux  Grand  intervalle  Intervalles  normaux 


très  courts.  normal.  très  courts. 

Fig.  130.  —  Graphique  de  la  folie  intermittente  évoluant  par  accès 


4°  Folie  intermittente  à  forme  alterne  avec  un  inter¬ 
valle  sain  après  chacune  des  phases  (fig.  131). 


- - Ç37 

-  Graphique  de  la  folie  intermittente  à  forme  alterne. 


En  réalité,  cette  classification  a  peu  d’importance,  puis¬ 
que  les  types  sont  extrêmement  variables,  et  que  toutes 


348 


FOLIE  INTERMITTENTE. 


les  transitions  possibles  se  produisent,  tandis  que  les  cas 
purs  sont  très  rares. 

Les  figures  133  et  134  montrent  un  malade  dont  la  folie 
intermittente  a  évolué  conformément  au  graphique  sui¬ 
vant  : 


Fig.  132.  —  Histoire  graphique  d’une  folie  intermittente.  Quatre 
années  divisées  en  douze  mois  avec  l’indication  des  accès  d’exci¬ 
tation,  de  dépression  et  des  intervalles  normaux. 


Dans  un  cas,  on  )  a. constaté  que  le  type  alternait  toutes 
les  vingt-quatre  heures.  Les  variétés  tout  à  fait  régulières 
sont,  comme  nous  l’avons  dit,  des  plus  rares.  Le  plus  sou¬ 
vent  ce  sont  des. états  de  manie  raisonnante  ou  de  légère 
dépression  qui  sont 
réguliers,  et  qui  d’ail¬ 
leurs  se  reproduisent 
quelquefois  dans  les 
divers  accès  en  se  res¬ 
semblant  «  avec  une 
fidélité  photographi¬ 
que  ».  On  observe  aussi 
quelquefois  une  manie 
intense  alternant  avec 
une  légère  dépression 
ou  une  manie  raison¬ 
nante  alternant  avec 
delà  stupeur  mélanco¬ 
lique,  comme  c’était 
Fig.  133.  — Folie  intermittente. —  Exci-  le  cas  du  malade  re¬ 
lation  maniaque;  manie  raisonnante.  présenté  par  les  figu¬ 


res  133  et  134. 


Les  cas  dont  l’évolution  est  le  plus  typique  sont  sans 
doute  ceux,  peu  graves,  qui  se  développent  en  dehors  de 
l’asile,  dans  lesquels  l’état  cœnesthétique  triste  alterne 
très  régulièrement  avec  un  léger  calme,  et  qu’on  a  été 
assez  souvent  conduit  à  considérer  comme  une  neurasr 
ihénie  circulaire  ou  périodique.  Quand  les  accès  se  succè¬ 
dent  rapidement,  il  arrive  que  l’intervalle  normal  lui- 
même,  au  lieu  d’être  un  temps  intermédiaire  absolument 


ÉVOLUTION. 


349 


sain,  est  remplacé  par  une  phase  d’agitation  et  de  mau 
vaise  humeur.  Parfois  se  produisent  aussi,  d’une  façon 
périodique,  un  état  de  manie  délirante,  de  manie  avec 
hallucinations,  ou  bien  des  formes  mixtes. 

La  forme  la  plus  fréquente  sous  laquelle  se  présente 
la  psychose  inter¬ 
mittente  est  le  type 
à  évolution  circu¬ 
laire  atypique  avec 
un  certain  degré  de 
polymorphisme.  En 
pareil  cas  peuvent 
se  succéder  :  la  ma¬ 
nie  raisonnante,  la 
grande  ^excitation 
maniaque,  la  stu¬ 
peur,  un  état  cœnes- 
thétique  légèrement 
triste,  môme  la  ma¬ 
nie  délirante  avec 
des  états  mixtes. 

Cependant,  la  plus 
grande  partie  de  l’accès  porte  généralement,  dans  l’en¬ 
semble,  un  caractère  d’unité. 

Un  cas  qui  prouve  combien  le  pronostic  offre  peu  de 
certitude,  au  point  de  vue  de  la  périodicité'  des  formes 
morbides  que  nous  étudions,  est  celui  d’une  femme  repré¬ 
sentée  par  la  figure  135,  qui,  jusqu’à  sa  cinquante-huitième 
année,  eut  de  nombreux  accès  de  dépression,  lesquels 
restèrent  toujours  entièrement  pareils.  Ensuite  elle;  eut 
une  attaque  d’apoplexie  et  devint  hémiplégique  gauche. 
Là-dessus  survint  de  nouveau  un  accès  de  dépression, 
auquel,  pour  la  première  fois  de  sa  vie,  se  joignit  un  accès 
de  manie  typique.  Depuis  ce  temps,  il  se  produit  tous  les 
ans  chez  cette  malade  un  accès  circulaire  avec  une  suc¬ 
cession  de  manie  et  de  mélancolie,  souvent  aussi  avec  des 
états  mixtes.  L’état  cœnesthétique  gai  est,  ainsi  que  le 
montre  la  figure  135,  la  plupart  du  temps  inaltérable, 
malgré  sa  paralysie  et  les  menaces  d’escarres.  Le  besoin  de 
parler  et  la  fuite  des  idées  sont  très  prononcés.  On  constate 
toujours  nettement  chez  elle  la  tendance  à  rimer  (le  bon 
docteur  —  est  mon  libérateur),  à  déclamer  des  citations,  à 
faire  des  taquineries  aux  médecins. 


Fig.  134.  —  Folie  intermittente.  —  Même 
malade  en  état  de  stupeur  mélancolique 

(fig-  «S). 


Fig.  135.  —  Folie  intermittente.  —  Au  début,  longue  série  d'accès 
de  dépression.  Après  une  attaque  d’apoplexie  suivie  d’hémiplégie 
gauche,  accès  de  dépression  suivi,  pour  la  première  fois,  d’un 
accès  de  manie.  Depuis,  succession  alternative  d’accès  d'excita¬ 
tion,  de  dépression  et  de  formes  mixtes. 

lique;  et,  de  plus,  que  les  accès  ultérieurs  sont  un  peu 
plus  graves,  durent  plus  longtemps,  se  succèdent  un  peu 
plus  rapidement  et  présentent  plus  de  tendance  à  se  mani¬ 
fester  sous  des  formes  mixtes. 

IV.  —  Diagnostic  de  la  folie  intermittente. 

Le  diagnostic  différentiel  de  l’accès,  sans  l’appui  des  ren¬ 
seignements  sur  le  passé  du  malade,  peut  présenter  de 
grandes  difficultés.  Un  accès  de  manie  classique  présente 
à  la  vérité  un  aspect  trop  caractéristique  pour  être  con¬ 
fondu  avec  le  délire  alcoolique  ou  la  paralysie  générale  à 
la  période  d’excitation.  Le  délire  alcoolique  a  pour  lui  sa 
désorientation  et  la  conservation  de  la  présence  d’esprit, 
sa  disposition  gaie  de  l’humeur,  ses  troubles  sensoriels  et 


DIAGNOSTIC. 


351 


son  tremblement.  La  paralysie  générale  se  reconnaît  par 
l’affaiblissement  de  la  mémoire,  le  trouble  de  la  parole  et 
les  troubles  des  réflexes  pupillaires.  De  môme,  il  est  diffi¬ 
cile  de  se  méprendre  sur  les  symptômes  d’une  dépression 
mélancolique  avec  arrêt  des  fonctions  psychomotrices  et 
intellectuelles. 

Les  états  d’excitation  relativement  plus  légère  avec  idées 
délirantes,  survenant  au  cours  de  la  folie  intermittente, 
peuvent  faire  penser  à  la  paralysie  générale.  Mais,  dans 
cette  dernière  affection,  sans  parler  des  symptômes  soma¬ 
tiques,  la  mémoire  est  nettement  affaiblie,  la  faculté 
d’abstraction  très  diminuée.  U1  excitation  catalonique  à  un 
faible  degré,  accompagnée  d’un  état  cœnesthétique  gai,  ne 
présente  pas  le  phénomène  de  la  fuite  d’idées;  dans  les 
expressions  orales  du  sujet,  on  constate  une  tendance  à  ré¬ 
péter  certains  mots  d’une  façon  stéréotypée;  en  même 
temps,  il  existe  une  complète  incohérence  des  idées;  de 
plus,  au  lieu  du  besoin  d’agir  qui  caractérise  le  maniaque, 
on  constate  ici  un  besoin  de  mouvements  sans  but,  de 
même  que  du  négativisme  avec  certaines  attitudes  manié¬ 
rées  et  des  tics  caractéristiques.  Les  états  d’excitation  de 
nature  hystérique  se  rattachent  à  des  mobiles  d’ordre  exté¬ 
rieur.  L’excitation  d’origine  épileptique  s’accompagne 
d’une  idéation  moins  désordonnée  et  d’un  trouble  de 
la  conscience  plus  accusé  que  la  forme  délirante  de  la 
manie. 

Il  faut  distinguer  les  états  de  dépression  mélancolique 
survenant  au  cours  de  la  folie  intermittente  à  un  âge 
avancé,  de  la  mélancolie  d'involulion  et  de  la  mélancolie 
sénile.  Dans  celle-ci,  l’arrêt  psychomoteur  et  intellectuel 
n’existe  pas  et  ordinairement  les  idées  délirantes  ont  une 
direction  plus  déterminée  ;  de  plus,  il  existe  un  état  d’an¬ 
goisse  plus  marqué  en  comparaison  avec  l’état  cœnesthé¬ 
tique  triste,  mais  bien  moins  accusé  que  celui  qu’on 
observe  chez  les  mélancoliques  avec  stupeur.  Chez  des 
sujets  jeunes,  il  importe  de  bien  distinguer  la  dépression 
mélancolique  de  la  stupeur  catalonique. 

L’arrêt  psychomoteur  de  la  dépression  mélancolique, 
avec  son  ralentissement  uniforme  de  tous  les  mouvements, 
doit  surtout  être  différencié  du  négativisme,  des  particula¬ 
rités  motrices,  des  grimaces,  des  tics,  des  attitudes  manié¬ 
rées  du  catatonique.  L’état  cœnesthétique  de  la  démence 
précoce  est  essentiellement  plus  superficiel,  les  troubles 


352 


FOLIE  INTERMITTENTE. 


sensoriels  et  les  propos  absurdes,  délirants,  sont  beaucoup 
plus  fréquents. 

La  délimitation  des  formes  mixtes  est  parfois  plus  diffî- 
cultueuse.  En  particulier,  la  stupeur  avec  symptômes 
maniaques  rappelle  la  paralysie  générale-,  la  dépression 
mélancolique  avec  phénomènes  d’agitation  rappelle  encore 
plus  la  mélancolie  d'involution  que  la  stupeur  dépressive, 
tandis  que  la  manie  avec  arrêt  de  la  pensée  [manie  dite 
improductive )  peut  être  prise  pour  un  état  d’affaiblisse¬ 
ment  des  facultés  intellectuelles. 

Les  états  tout  à  fait  légers  d’excitation  ou  d’abattement 
ont  souvent  été  confondus  avec  la  neurasthénie.  Ils  s’en 
distinguent  principalement  par  leur  rapide  apparition 
sans  phase  préliminaire,  par  leur  caractère  réfractaire  aux 
moyens  thérapeutiques  et  par  le  fait  que  le  sommeil  est 
presque  toujours  bien  conservé. 

Quelles  que  soient  les  variétés,  il  y  a  à  tenir  grand  compte 
de  l 'expression  du  visage.  Chez  les  maniaques  avec  acci¬ 
dents  de  dépression,  la  physionomie  révèle  soit  une 
gaieté,  soit  un  abattement  absolument  aussi  naturels  que 
chez  l’homme  sain,  et  n’ayant  rien  de  commun  avec  les 
grimaces  maniérées,  les  ricanements,  les  grincements  du 
catatonique  ou  avec  les  traits  relâchés  du  paralytique  gé¬ 
néral. 

Le  diagnostic  devient  beaucoup  plus  facile  quand  un 
certain  nombre  d’accès  se  sont  déjà  produits  antérieure¬ 
ment.  Il  faut  pourtant  remarquer  que  la  démence  précoce, 
à  cause  de  sa  marche  procédant  par  poussées  successives, 
peut  prendre  toutes  les  apparences  d’un  état  intermittent, 
et,  d’autre  part,  que  dans  la  paralysie  générale  il  se  pro¬ 
duit  une  ou  plusieurs  rémissions  qui  pourraient  donner  le 
change  et  être  prises  pour  des  intervalles  sains. 

Au  point  de  vue  de  Y  évolution  de  l'affection,  il  est  im¬ 
possible  d’établir  un  diagnostic  différentiel.  Il  est  tout 
aussi  difficile  de  reconnaître,  d’après  la  forme  de  l’état, 
si  un  accès  appartient  à  une  manie  circulaire  ou  à  une 
manie  périodique  ou  à  une  manie  dite  simple,  que  de 
dire,  en  regardant  un  enfant,  s’il  a  des  frères  et  sœurs  ou 
s’il  est  unique. 

La  folie  intermittente  ne  se  transforme  guère  en 
démence  précoce  ou  en  paralysie  générale.  Elle  peut  se 
développer  en  raison  d’une  prédisposition  de  nature  dégé¬ 
nérative,  en  particulier  sur  le  terrain  de  l’hystérie  ou 


PRONOSTIC. 


353 


même  de  l’épilepsie,  car  on  a  pu  observer  des  accidents 
comitiaux  chez  des  malades  atteints  de  la  folie  intermit¬ 
tente.  On  a  quelquefois  décrit  une  combinaison  de  la  folie 
intermittente  avec  la  paralysie  générale.  Mais  on  ne  sau¬ 
rait  être  trop  prudent  dans  ces  diagnostics  à  double  face, 
car  il  ne  s’agit  presque  toujours,  en  fin  de  compte,  en 
pareil  cas,  que  d’une  paralysie  générale  avec  des  stades 
initiaux  de  dépression  ou  d’excitation.  Naturellement, 
l’intermittent  peut  succomber  à  des  affections  purement 
exogènes,  intercurrentes,  par  exemple  au  delirium  tre- 
mens,  comme  nous  l’avons  observé  dans  un  cas  personnel. 

Anatomie  pathologique.  —  Il  ne  saurait  encore  être 
question  de  constatations  anatomo-pathologiques  cer¬ 
taines.  L’hyperémie  cérébrale,  qui  a  été  quelquefois  cons¬ 
tatée  macroscopiquement,  n’est  pas  nécessairement  en 
relation  directe  avec  la  folie  intermittente.  Les  altéra¬ 
tions  histologiques  des  cellules;  constatées  d’après  la 
méthode  Nissl,  ne  peuvent  encore  être  expliquées  et  bien 
interprétées.  Pilez  déclare  que  dans  dix  cas  il  n’a  pu  cons¬ 
tater  rien  de  pathologique;  que  dans  sept  cas  on  pouvait 
admettre  un  foyer  de  nature  cicatricielle  ;  que  dans  dix 
autres  cas  il  a  fait  une  constatation  positive  toujours 
différente.  Il  croit  qu’il  faut  chercher  des  anomalies,  prin¬ 
cipalement  d’ordres  morphologique  et  histologique. 

Pronostic.  —  Le  pronostic  de  l’accès  isolé  est  favorable. 
L’accès  guérit  au  point  que  le  malade  de  naguère  rede¬ 
vient  complètement  capable  de  vivre  dans  son  milieu  ordi¬ 
naire  et  même  d’accomplir  de  grands  travaux  intellectuels, 
voire  même  des  découvertes. 

Un  grand  naturaliste  allemand,  membre  de  l’Académie 
française,  avait  des  accès  de  folie  intermittente.  Il  est  vrai 
que  des  accès  isolés  ne  cessent  chez  lui  que  tard,  après 
cinq  années  ou  plus.  Et  il  reste  toujours  probable  qu’un 
nouvel  accès  se  produira  plus  tard.  Quand  et  de  quelle 
façon  l’accès  se  produira-t-il?  c’est  ce  qui  ne  peut  être 
indiqué  avec  certitude.  S’il  y  a  eu  antérieurement  un  cer¬ 
tain  nombre  d’accès,  on  peut  s’attendre  à  ce  que  les  accès 
ultérieurs  suivent  une  marche  semblable,  sauf  qu’ils  seront, 
à  la  vérité,  plus  intenses  et  plus  riches  en  alternances.  Ce 
n’est  que  dans  les  accès  légers,  revenant  fréquemment, 
qu’il  reste  assez  souvent,  même  pendant  l’intervalle  sain, 
une  certaine  fragilité  persistante  des  fonctions  intellec¬ 
tuelles  et  de  la  psychomotilité;  de  même  que  pour  les 
Wbygandt.  —  Atlas-manuel  de  Psychiatrie.  23 


354 


FOLIE  INTERMITTENTE. 


violents  accès  survenant  dans  la  vieillesse,  la  restilutio  ad 
inlegrüm  ne  peut  toujours  s’obtenir  complètement. 

Étiologie  et  nature  de  la  folie  intermittente.  —  La 
folie  intermittente  est  une  affection  endogène  par  excel¬ 
lence.  Ce  qui  le  prouve, .  c’est  la  part  considérable  qui 
revient  dans  cette  psychose  à  Yhérédité.  Sur  137  cas,  dont 
nous  écartons  34  pour  insuffisance  ou  incertitude  de  ren¬ 
seignements,  nous  trouvons  96  fois  une  hérédité  très 
chargée.  Ce  n’est  que  dans  7  cas  que  l’influence  hérédi-: 
taire  était  niée  d’une  façon  digne  de  foi.  On  peut  certaine¬ 
ment  admettre  l’hérédité  dans  90  p.  100  des  cas.  Très, 
fréquemment,  la  forme  morbide  transmise  par  l’hérédité 
ne  varie  guère  :  les  sujets  d’une  même  famille  sont  géné¬ 
ralement  frappés  de  la-  même  forme  de  folie  intermittente. 
Parfois,  les  accès  des  membres  d’une  même  famille  se 
ressemblent  trait  pour  trait;  dans  d’autres  cas,  les  ascen¬ 
dants  présentent  plutôt. de  la  mélancolie  et  les  descen¬ 
dants  plutôt  de  la  manie,  ou  réciproquement.  De  denx 
cousines,  l’une  avait  chaque  fois  de  la  manie  raisonnante 
avec  état  cœnesthétique  irrité,  l’autre  avait  un  accès  de 
manie  grave  accompagnée  parfois  d’une  très  légère  dépres¬ 
sion. 

Les  conditions  héréditaires  jouent  vraisemblablement 
un  plus  grand  rôle  qu’on  ne  l’admet  d’ordinaire.  Chez 
beaucoup  de  membres  d’une  même  famille  qui  n’avaient 
jamais  subi  un  traitement  psychiatrique,  on  peut  observer 
un  trait  caractéristique  quelconque  constituant  un  sym¬ 
ptôme  de  la  folie  intermittente,  comme,  par  exemple,- 
l’excitabilité,  l’humeur  ou  trop  grave  ou  trop  gaie,  la 
loquacité  ou  le  mutisme,  l’imagination  trop  débordante. 
Dans  bon  nombre  de  cas,  on  a  constaté  que  les  intermit¬ 
tents  présentaient  dès  leur  jeunesse  des;  particularités 
caractéristiques.  Les  uns,  en  très  petit  nombre  il  est  vrai, 
étaient  médiocres,  presque  imbéciles,  tandis,  que  la  plu¬ 
part  d’entre  eux  étaient  intellectuellement  très  bien  doués.. 
Quelques-uns  se  faisaient  remarquer,  par  leur  hypocondrie, 
leur  caractère  tatillon,  indécis,  leur  piété  exagérée,  leur 
sympathie  pour  l’Armée  du  Salut,  leur  recherche  trop 
ardente  des  plaisirs,  leur  tendance  à  composer,  des  vers, 
leurs  rêvasseries.  Un  de  ces  malades,  par  exemple,  étant 
enfant,  avait  des  moments  de  misanthropie  et  d’humeur 
acariâtre,  d’autres  pendant  lesquels  il  était  bavard  et 
tracassier.  Ce  même  malade  avait  eu  dans  sa  jeunesse  une 


ÉTIOLOGIE 


•  NATURE. 


355! 


encéphalite,  consécutive  à  un  traumatisme  crânien.  Dans 
un  cas,  la  menstruation  n’avait  jamais  paru.  La  cause  de. 
la  psychose  né  doit  pourtant  nullement  être  cherchée  dans 
cette  dernière  circonstance,  qui  constitue  elle-même  un 
dès  symptômes  de  la  prédisposition  morbide. .Parfois,  on. 
constate  une  simple  disposition  à  l’hystérie;  dans  d’autres 
cas,  apparaissent,  mais  seulement  pendant  les  accès  de  la- 
folie  intermittente,  des  symptômes  d’hystérie  et  même  des 
attaques  très  marquées  de  cette  névrose,  i 

Assez  fréquemment  on  explique  l’accès  isolé  par  une 
cause  venant  du  sujet  lui-même,  comme  là  grossesse,  la 
puerpéralité,  la  lactation,  la  ménopause,  de  sorte  qu’on 
peut  quelquefois  accorder  à  ces  facteurs  la  valeur  d’une 
cause  déterminante  au  point  de  vue  de  la  production  de 
l’accès  isolé  de  la  folie  intermittente.  Ces  divers  motifs 
sont  probablement  invoqués  d’autant  plus  souvent  que  le 
sexe  féminin  paraît  plus  prédisposé  à  cette  psychose  que 
le  "sexe  masculin. 

Il  n’est  pas  rare  aussi  de  voir  signaler  dans  les  renseigne¬ 
ments  sur  le  début  de  l’affection  des  causes  d'ordre  moral  : 
une  frayeur  à  l’occasion  d’un  incendie,  une  émotion  à  pro¬ 
pos  d’un  événement  de  famille,  comme  les  fiançailles  et  le 
mariage,  la  rupture  de  fiançailles,  un  décès,  des  examens 
et  des  concours,  un  congé  reçu.  La  masturbation  figure 
également  parmi  les  causes  indiquées.  On  voitfréquemment 
que  le  même  sujet  est  frappé  d’une  série  d’accès  évoluant 
toujours  suivant  le  même  mode  et  dont  chacun  est  expliqué 
par  une  cause  différente  :  une  première  fois,  il  s’agit  d’un 
choc  psychique,  une  autre  fois  d’un  traumatisme,  une 
troisième  fois  sans  cause  apparente.  Bien  entendu1,  les 
diverses  causés  indiquées  né  sont  que  des  circonstances 
occasionnelles  de  peu  d’importance. 

La  grande  majorité  des  premiers  accès  se  produit  à  l’d</$ 
de  la  puberté,  ainsi  que  le  montre  le  graphique  de  la 
figure  136.  On  trouve  aussi  quelques  cas  dans  lesquels  les 
premiers  accès  sont  survenus  à  l’âge  de  l’involution. 

On  doit  admettre  qu’un  organisme  psychopathique 
oppose  à  cette  première  crise  physiologique  une  résis¬ 
tance  d’autant  plus  forte  qu’il  est  moins  atteint  par  la 
dégénérescence  et  que  les  accès  ne  se  produisent  alors 
que  plus  tard,  à  l’époque  dite  de  retour  d'âge.  Il  est  possible 
que  des  sujets  plus  résistants  traversent  sans  accidents  ce 
tempus  minoris  resistenliæ,  jusqu’à  ce  que  la  vieillesse 


356 


FOLIE  INTERMITTENTE. 


avancée,  par  son  influence  dégénérative  propre,  permette 
à  la  psychose  de  se  manifester  librement. 

Meynert  croyait  pouvoir  expliquer  les  phases  diamé¬ 
tralement  opposées  de  la  folie  intermittente  par  des 
altérations  périodiques  de  l'innervation  vasculaire.  Une 
tension  trop  élevée  de  la  musculature  des  vaisseaux  doit, 
d’après  cet  auteur,  produire  l’anémie  du  cerveau  et  pro¬ 
voquer  à  sa  suite  un  abattement  général  avec  état  cœnes- 
thétique  triste,  tandis  que  la  dilatation  des  parois  vascu-. 


Zahtder Faite  (Nombre  des  cas)  : 


Fig.  136.  —  Graphique  indiquant  le  nombre  des  cas  et  les  âges 
moyens  de  la  vie  où  se  produit  le  premier  accès  de  la  folie 


laires  produit  de  l’hyperémie  qui  a  pour  conséquence 
une  excitation  maniaque.  Cette  hypothèse  n’est  nullement 
démontrée  et  ne  peut  surtout  se  soutenir  en  présence  des 
états  mixtes  que  nous  avons  décrits  plus  haut. 

En  quoi  consistent  exactement  les  causes  des  phases 
opposées  et  de  la  périodicité  des  accès?  Jusqu’à  présent 
nous  ne  pouvons  que  les  soupçonner.  Les  processus 
physiologiques  à  évolution  périodique,  comme  le  sommeil, 
la  menstruation  et,  selon  Havelock  Ellis,  l’impulsion 
sexuelle  chez  les  animaux,  caractérisent  également  les 
phénomènes  du  rut  et  de  l’hibernation.  Bien  entendu,  dans 


TRAITEMENT. 


357 


ces  actes  physiologiques  dépendant  de  toutes  sortes  de  fac¬ 
teurs,  il  ne  saurait  être  question  d’une  loi  physique  aussi 
régulière  que  l’est,  par  exemple,  celle  qui  gouverne  les 
processus  périodiques  du  système  solaire.  Nous  rencon¬ 
trons  également  des  oscillations  périodiques  dans  le 
domaine  psychique.  La  capacité  de  production  d’un 
homme  s’exprime  jour  par  jour  par  une  certaine  courbe 
déterminée.  Chez  des  artistes,  la  productivité  intellec¬ 
tuelle  subit  très  nettement  des  oscillations  périodiques. 
Môbius  essaie  d’expliquer  physiologiquement  la  périodi¬ 
cité  de  l’activité  artistique  de  Gœthe  :  chez  ce  poète,  à  des 
périodes  de  moindre  production  succédaient  subitement 
des  phases  pendant  lesquelles  la  source  qui  semblait  tarie 
se  remettait  à  jaillir  de  nouveau;  le  travail  intellectuel 
s’accomplissait  alors  avec  une  facilité  extraordinaire  ;  en 
même  temps  revivaient  chez  lui  des  sentiments  érotiques, 
—  phénomène  dont  le  poète  lui-même  a  eu  conscience  et 
qu’il  avait  désigné  sous  le  nom  de  sa  «  seconde  puberté  ». 
Dans  le  domaine  pathologique,  nous  voyons  les  phé¬ 
nomènes  périodiques  survenir  d’une  façon  bien  moins 
régulière.  Ainsi,  nous  sommes  bien  obligés  d’admettre 
l’existence  de  l’épilepsie  quand,  dans  toute  la  vie  d’un  sujet, 
est  survenue  peut-être  une  seule  attaque  classique,  sans 
que  ce  cas  puisse  être  distingué  pour  cela  de  ceux  où,  au 
cours  d’un  seul  mois,  se  produisent  cent  attaques  comi¬ 
tiales  et  plus. 

Traitement.  —  Seuls,  les  cas  les  plus  légers  peuvent 
se  traiter  dans  la  famille,  à  condition  d’être  surveillés  très 
étroitement.  Presque  toujours  l’excitation  se  calme  dès 
l’entrée  du  sujet  à  l’asile.  A  cause  de  leur  excitabilité  et  de 
la  facilité  avec  laquelle  change  leur  humeur,  il  est  bon, 
autant  que  possible,  de  mettre  les  malades  au  plus  grand 
repos  et  de  les  séparer  complètement  des  autres  pension¬ 
naires,  de  façon  qu’ils  ne  puissent  ni  les  voir,  ni  les  entendre. 

Les  bains  chauds  prolongés  ont  souvent  un  excellent 
effet  dans  la  manie  grave.  Il  faut  donner  aux  intermittents 
une  bonne  nourriture.  Pour  prévenir  l’accès  attendu,  Hitzig 
recommande  des  injections  hypodermiques  d 'atropine  à  la 
dose  de  0sr,001  à  Ou1', 003  en  graduant  ces  quantités  avec 
beaucoup  de  précaution  et  en  les  diminuant  ensuite  pro¬ 
gressivement.  D’autres  auteurs  recommandent,  dans  le 
même  but,  Yhyosciiié  à  la  dose  de  0sr,001  ou  des  bromures 
à  haute  dose,  de  1  à  12  grammes. 


358  paranoïa  ou  délires  systématisés. 

La  dépression  mélancolique  exige  une  surveillance 
active,  à  cause!  des  idées  et  tentatives  toujours  possibles 
de -suicide.  L'alitement,, un  régime  alimentaire  fortifiant, 
une  régularisation  des  selles  sont  des  moyens  très  utiles  en 
pareil'cas.  On  a  recommandé  l 'opium  et. aussi  le  bisulfate 
i  de  i  quinine.  Dans  la  stupeur  la  plus,  intense,  le  massage 
trouve  son  application.  Il  importe  de  surveiller  le  poids 
du  corps  par  des  pesées  régulières,  très,  fréquentes.  On  ne 
doit  pas  cesser  le  traitement  adopté  pour  telle  ou  telle 
forme  de  la  folie  intermittente  avant  que  le  poids  primitif 
du  sujet  n’ait  été  regagné  et  maintenu  depuis  un  certain 
temps.  L’abstention  complète  de  l’alcool  doit  être  la  règle. 

Dans  les  intervalles  sains,  les  malades  doivent  se  garder 
avec  grand  soin  de  toute  excitation,  de  tout  excès  et  de 
toute  irrégularité  dans  le  régime.  Les  enfants  de  familles 
dans  lesquelles  la  folie  intermittente  est  héréditaire  ont 
besoin  d’une  éducation  particulièrement  attentive,  sans 
surmenage;  une  grande  prudence  est  surtout  nécessaire 
au  moment  du  choix  d’une  carrière. 

Médecine  légale.  —  Au  début  d!un  accès  d’excitation, 
certains  intermittents  font  à  la  légère  des,  achats,  des  con¬ 
trats,  des  dons,  des  legs  ruineux.  D’autres  se  livrent  au 
vagabondage,  commettent  toutes  sortes  de  scandales,  de 
délits  contre  les  mœurs,  se  rendent  assez  souvent  coupables 
de  rébellion.  En  pareil  cas,  l’irresponsabilité  est  complète. 

Dans  les  cas  d’accès  de  courte  durée,  l’interdiction  n’est 
pas  nécessaire  du  moment  que  les  malades  sont  placés 
dans  un  asile. 


xvii.  —  paranoïa  ou  délires  systématisés 

[Pour  faciliter  au  lecteur  français  la  compréhension  du 
terme  «  paranoïa  »,  indiquons  quelques  syndromes  de  la 
psychiatrie  française,  ancienne  et  moderne,  qui  pourraient, 
à  la  rigueur,  être  désignés  par  ce  terme,  en  y  ajoutant, 
toutefois,  un  qualificatif  suffisamment  précis  : 

1°  La  plupart  des  monomanies  d’Esquirol  ; 

2°  Le  délire  de  persécution ,  type  Lasègue; 

3°  Le  délire  de  persécution  avec  idées  hypocondriaques, 
type  Morel; 

4°  Le  délire  de  persécution  avec  idées  ambitieuses,  type 
Foville;  _ 


paranoïa  ou  délires  systématisés.  359 

•  5”  Le  délire  des  persécutés-persécuteurs,  type  Falret  ; 

6°  Le  délire  chronique  à  évolution  systématique,  passant 
par  quatre  phases  :  inquiétude,  persécution,  ambition, 
démence,  délire  type  Magnan; 

7°  Délire  systématisé  unique  sans  tendances  évolutives  ; 

8°  Délires  primaires,  multiples,  polymorphes,  sans  évolu¬ 
tion  déterminée,  durables ; 

9°  Délires  d’ emblée  et  courts  des  héréditaires  dégénérés  ; 

10°  Délire  de  persécution  avec  auto-accusation .] 

Sous  le  nom  de  paranoia  (de  napavoeiv,  penser  de  tra¬ 
vers)  on  a  désigné  et  l’on  désigne  encore  beaucoup 
d’états  psychopathiques,  à  la  base  desquels  se  trouvent 
des  idées  délirantes  plus  ou  moins  systématisées.  Mais, 
comme  des  idées  de  ce  genre  s’observent  aussi  dans  la  plu¬ 
part  des  affections  mentales  et  comme,  au  point  de  vue  du 
diagnostic  différentiel,  elles  n’ont  pas  plus  d’importance 
pathognomonique  que  n’en  a,  par  exemple,  la  fièvre  dans 
beaucoùp  de  maladies  internes,  —  il  s’ensuit  que  cette 
expression  n’a  qu’une  valeur  très  relative  pour  désigner 
une  affection  mentale  spéciale.  Ce  qui  le  prouve  déjà,  ce 
sont  certaines  statistiques  d’autrefois,  où  l’on  voulait 
trouver,  parmi  les  malades  de  quelques  asiles,  de  70  à 
80  p.  100  de  paranoïques.  L’expression  de  paranoia  aiguë 
est  surtout  impropre,  puisqu’elle  embrasse  un  grand 
groupe  de  cas  n’ayant  rien  de  commun  entre  eux  et  qui, 
chacun,  évoluent  plus  tard  dans  une  direction  absolument 
différente.  ■  Les  partisans  de  la  paranoia  aiguë  prouvent 
eux-mêmes  combien  les  cas  décrits  sous  ce  nom  sont  peu 
homogènes,  quand  ils  indiquent  les  causes  de  ces  cas, 
notamment  l’alcool,  le  plomb,  la  cocaïne,  le  surmenage, 
le  changement  d’habitation.  Certes,  l’alcool  peut  engen¬ 
drer  des  troubles  mentaux  dans  lesquels  se  manifestent 
des  idées  délirantes,  mais  ces  accidents  trouvent  mieux 
leur  place  parmi  les  affections  mentales  d’origine  alcoo¬ 
lique.  Bien  des  formes  morbides  par  lesquelles  débute  la 
démence  précoce  ont  été  souvent  considérées  comme  des 
types  purs  de  paranoia  aiguë  et  improprement  désignées 
sous  ce  dernier  nom.  Les  cas  de  folie  intermittente  accom¬ 
pagnés  d’idées  délirantes,  dont  nous  avons  parlé  aux 
pages  330  et  335  de  ce  livre,  ont  même  conduit  à  créer  la 
variété. dite  paranoia  chronique  qu’on  trouve  décrite  dans 
certains  traités  de  psychiatrie;  or,  cette  variété  comprend 
encore  elle-même  beaucoup  de  données  contradictoires, 


60  paranoïa  ou  délires  systématisés. 

hétérogènes.  Ün  grand  groupe  de  formes  morbides  accom¬ 
pagnées  d’idées  délirantes  conduisent  à  l’affaiblissement 
intellectuel  caractéristique  de  la  démence  précoce.  Ces 
formes  se  caractérisent  dans  leurs  stades  initiaux  par 
des  troubles  de  la  volonté  tout  à  fait  pathognomoniques. 
Nous  décrirons  ce  groupe  au  chapitre  xvm  sous  le  nom 
de  «  démence  paranoïque  ». 

Pour  nous,  le  terme  de  paranoia  ne  servira  à  désigner 
que  ce  groupe  restreint  de  cas  dans  lesquels  un  système 
délirant  permanent  se  développe  progressivement  et  do¬ 
mine  tous  les  actes  du  malade,  alors  que  la  faculté  de  rai¬ 
sonner  et  d’associer  les  idées,  la  mémoire  et  la  psycho¬ 
motilité  sont  intactes.  L’affection  se  manifeste  généralement 
à  l’âge  moyen  de  la  vie,  entre  vingt-cinq  et  cinquante  ans, 
Ses  premiers  symptômes  remontent  presque  toujours  à 
plusieurs  années  en  arrière. 

[En  somme,  qu’est-ce  que  la  paranoia  ? 

C’est  un  délire  systématisé  constitué  par  des  idées  erro¬ 
nées,  bizarres,  des  associations  d’idées  singulières,  accom¬ 
pagnées  parfois  d’illusions  et  d’hallucinations. 

Chez  les  délirants  systématisés,  le  désordre  intellectuel 
a  l’apparence  d’un  trouble  partiel,  mais,  en  réalité,  une 
idée  délirante  ne  peut  se  développer  isolément  sans  irra¬ 
dier  fatalement  sur  toutes  les  pensées,  tous  les  sentiments 
et  tous  les  actes  du  malade,  de  sorte  qjie  le  délire  systéma¬ 
tisé  est  un  véritable  trouble  mental  général. 

Les  malades  partent  d’un  principe  faux  dont  ils  suivent 
les  déductions  qui  leur  paraissent  logiques  et  dont  ils 
tirent  des  conséquences  qui  leur  semblent  légitimes. 

Mais  les  péripéties  de  cette  évolution  plus  ou  moins 
logique  sont  extrêmement  nombreuses,  ce  qui  donne  na¬ 
turellement  lieu  en  clinique  à  d’innombrables  variétés. 

Deux  types  de  paranoia  sont  établis  par  la  clinique: 
type  à  systématisation  lente,  progressive  et  profonde,  et 
type  à  systématisation  rapide  et  superficielle. 

Dans  le  premier,  le  sentiment  de  souffrance,  quelle  que 
soit  sa  nature  :  malaise  physique,  orgueil  blessé,  amour, 
est  analysé  par  le  malade  ;  il  en  recherche  les  causes  avec 
soin,  il  met  du  temps  avant  de  préciser  la  moindre  con¬ 
ception  délirante  ;  en  logicien  habitué  à  ne  raisonner  que 
sur  des  faits  qui  puissent  lui  sembler  sérieux,  il  attend 
des  preuves  qui  mettent  souvent  des  années  avant  de  se 
produire.  Ces  preuves,  il  croit  les  trouver  tantôt  dans 


paranoïa  ou  délires  systématisés.  361 

l'attitude  des  gens  qui  l’entourent,  dans  les  regards  des 
passants,  dans  les  propos  qu’il  entend  tenir  dans  la  rue 
ou  dans  les  maisons  qu’il  fréquente.  N’oublions  pas  que  le 
sentiment  de  souffrance  est  toujours  présent  et  de  plus  en 
plus  intense,  constituant  une  véritable  émotion  fixe  qui 
tenaille  le  malade  et  qui  le  force  à  expliquer  le  pourquoi 
de  sa  douleur.  Le  systématiseur  à  forme  mélancolique 
aiguille  cette  explication  vers  lui-même  et  trouve  dans  sop 
propre  passé  la  cause  première  de  sa  douleur.  Le  systé¬ 
matiseur  persécuté,  au  contraire,  dirige  son  attention  vers 
l’entourage  ;  sûr  de  lui-même,  tranquille  sur  son  passé,  il 
ne  peut  voir  l’origine  du  mal  qu’en  dehors  de  lui. 

Alors,  à  force  de  penser  à  la  même  chose,  à  force  d’ana¬ 
lyser  la  même  souffrance,  l’un  comme  l’autre  arrivent  au 
même  résultat  :  leur  champ  intellectuel  se  rétrécit  et,  tout 
Jpgiciens  qu’ils  sont,  leur  raisonnement  se  rapetisse  et  ne 
s’exerce  plus  que  sur  un  nombre  restreint  d’idées  ayant  un 
rapport  étroit  avec  leur  souffrance.  C’est  peu  à  peu,  sous 
l’influence  de  cette  sorte  d’auto-suggestion,  que  les  systé- 
matiseurs  finissent  par  se  convaincre  de  la  justesse  de 
leurs  préoccupations.  Si,  à  force  d’exciter  leur  faisceau 
fronto-sphénoïdal,  ils  parviennent  à  réveiller  le  centre 
auditif  et  à  le  faire  travailler  d’une  façon  automatique 
dans  le  sens  de  leurs  préoccupations,  ils  auront  d’abord 
des  illusions  auditives,  ensuite  de  véritables  hallucina¬ 
tions.  Alors,  leur  conviction  n’est  que  plus  vite  entraînée 
et  ils  évoluent  vers  un  délire  stable,  parfaitement  organisé 
et  qui,  au  point  de  vue  de  leur  logique  à  eux,  ne  laisse 
plus  rien  à  désirer  :  tout  est  net,  tout  s’explique.  Reste 
seulement  alors  à  compléter  quelques  détails  :  par  exemple, 
pour  le  systématiseur  persécuté,  il  s’agira  de  rechercher 
exactement  qui  complote  contre  sa  sécurité,  les  moyens 
dont  dispose  l’ennemi,  le  pourquoi  de  ses  attaques. 

Étant  donné  le  cercle  vicieux  dans  lequel  se  trouve 
enfermée  l’intelligence  de  ces  malades,  on  comprend  qu’ils 
ont,  pour  résoudre  toutes  les  questions  de  détail,  ou  le 
moyen  des  interprétations  seules  ou  le  moyen  des  inter¬ 
prétations  combinées  avec  des  troubles  sensoriels, 

Selon  qu’ils  se  serviront  de  l’un  ou  de  l’autre  de  ces 
moyens,  ils  arriveront  plus  ou  moins  rapidement  à  trou¬ 
ver  la  solution  de  toutes  les  questions. 

Dans  un  cerveau  habitué  à  une  logique  serrée  et  puis7 
santé,  les  interprétations  ne  permettent  d’arriver  à  une 


362  paranoïa  ou  délires  systématisés. 

solution  qu’avec  une  grande  lenteur;  les  troubles  senso¬ 
riels  sont  d’un  secours,  plus  prompt,  car  ils  apportent 
avec  eux  un  élément  irrésistible  :  un  témoignage  qui,  aux 
yeux  des  malades,  est  objectif.  Bref,  les  malades  parvien¬ 
nent  à .  s’expliquer  tout  :  la  haine,  l’amour,  la  douleur 
physique  dont  ils  sont  les  héros  ou  les  victimes,  les  uns 
par  leur  parenté  politique,  les  autres  par  leur  fortune,  les 
autres  encore  par  leur  intelligence  supérieure. 

Au  fond  : de  l’âme  de  tout  systématiseur  persécuté, 
logique  avec  lui-même,  il  y  a  une  dose  plus  ou  moins 
grande  d’orgueil.  Les  systématiseurs  mélancoliques  sont, 
au  contraire,  des  individus  humbles.  La  souffrance  morale 
les  anéantit,  tandis  que  chez  les  persécutés  elle  exalte  l’or¬ 
gueil.  De  sorte  que,' instinctivement,  parla  nature  originelle 
de  leur  caractère,  les  uns  sont  fatalement  conduits  à  l’idée 
de  grandeur,  à  une  sorte  de  conception  hypertrophique 
de  leur  personnalité,  pendant  quelles  autres,  logiquement 
aussi,  sont  amenés  à  l’idée  de  culpabilité  et  du  suicide. 

Mais,  pour  que  les  uns  et  les  autres  en  arrivent  là,  il  faut 
que  leur  champ  intellectuel  se  soit  rétréci  encore  plus  qu’à 
la  phase  de  la  confirmation  de  leur  délire  initia}. 

Or,  le  travail  du  cerveau  est  soumis  aux  mêmes  lois 
physiologiques  que  celui  de  tous  les  autres  organes  dé 
l’économie  :  n’exerçant  que  certains  neurones  de  la  corti- 
calité,  n’utilisant  que  certains  trajets  d’association,  les 
autres,  restés  inactifs,  perdent  peu  à  peu  leur  puissance 
fonctionnelle  et  finissent  par  devenir  des  éléments  négli¬ 
geables  :  le  cerveau  est  fonctionnellement  amoindri  et,  si 
cet  amoindrissement  devient  définitif,  l’atrophie  s’en  mêle 
à  la  longue  et  la  démence  s’installe.  Voilà  l’évolution  du 
type  du  délire  à  systématisation  parfaite,  telle  qu’elle  est 
possible  dans  un  cerveau  doüé  d’une  certaine  puissance  et 
habitué  à  un  travail  logique  d’analyse  et  de  synthèse. 

'  Un  type  tout  à  fait'  opposé  est  celui  du  délire  dont  la 
systématisation  est  rapide,  superficielle.  Le  point  de 
départ  est  exactement  le  même  :  une  émotion  fixe  ou  une 
idée  fixe.  Mais  le  cerveau  n’est  nullement  habitué  à  rai¬ 
sonner.  Dans  la  vie  ordinaire,  nous  connaissons  tous  des 
individus  qui  ne  savent  pas  réfléchir,  qui  n’ont  pas  l’habi¬ 
tude  d’analyser  quoi  que  ce  soit.  Ils  se  signalent,  naturel¬ 
lement,  par  un  jugement  superficiel,  une  généralisation 
rapide,  un  raisonnement  par  à  peu  près. 

Dans  le  domaine  pathologique,  nous  retrouvons  des 


paranoïa  ou  délires  systématisés.  363 

délirants  qui  raisonnent  de  cette  façon-là.  Aussi,  n’ont-ils 
même  pas  besoip  d’hallucinations  pour  trouver  la  raison 
de  leur  préoccupation  :  en  quelques  jours,  en  quelques 
semaines  ils  ont  organisé  leur  délire  dans  lequel  règne,  au 
point  de  vuè  de  la  construction  logique,  le  désordre  le 
plus  grand  ;  tout  ce  qu’ils  disent  choque  par  trop  le  bon 
sens  ;  c’est  par  trop  invraisemblable  ;  on  ne  voit  aucun 
enchaînement  dans  les  phénomènes  ;  sans  rime  ni  raison, 
on  voit,  par  exemple,  des  idées  de  persécution  se  combiner 
avec  des  idées  de  grandeur,  des  idées  hypocondriaques 
ou  autres.  En  un  mot,  c’est  un  délire  bâclé  et  non  solide¬ 
ment  construit  comme  dans  le  type  précédent.  La  rapidité 
avec  laquelle  il  s’est  formé  explique  pourquoi,  dans  un  cer¬ 
tain  nombre  de  ces  délires  à  systématisation  très  défec¬ 
tueuse,  les  hallucinations  sont  absentes. 

Entre  ces  deux  types  extrêmes,  la  clinique  nous  montre 
l’existence  de  toutes  les  formes  intermédiaires,  absolu¬ 
ment  comme  chez  les  individus  sains  la  vie  réalise  tous 
les  degrés  depuis  l’intelligence  la  plus  puissante  en  déduc¬ 
tions  logiques  jusqu’à  l’esprit  le  plus  superficiel. 

Mais  les  deux  types  extrêmes  du  délire  ,  systématisé 
sont-ils  d’une  essence  toute  différente?  Peut-on  affirmer 
que  l’un  suppose  un  cerveau  absolument  sain  à  l’origine, 
tandis  que  l’autre  est  le  privilège  des  cerveaux  prédisposés? 

Quand  on  étudie  attentivement  l’histoire  des  familles 
des  malades  à  délire  systématisé  (quelle  que  soit  d’ailleurs 
la  puissance  de  la  systématisation),  on  découvre  très  fré¬ 
quemment,  chez  les  ascendants  ou  les  collatéraux,  des 
preuves  incontestables  soit  de  maladies  nerveuses  ou  men¬ 
tales,  soit  des  tares  arthritique  ou  scrofuleuse. 

'  Ainsi,  en  ce  qui  concerne  les  malades  que  j’ai  eu  l’oc¬ 
casion  d’étudier,  tous  sont  entachés  de  tares  héréditaires. 
En  examinant  le  passé  personnel  de  ces  malades,;  on  est 
souvent  frappé  des  singularités  de  leur  intelligence, 
comme  si,  dès  l'origine,  ils  avaient  en  germe  l’état  mental 
qui,  ultérieurement,  sous  l’influence,  des  circonstances  de 
la  vie,  se  transformera  en  une  affection  délirante  systéma¬ 
tisée.  La  disposition  vers  cette  forme  morbide  me  semble 
être  originelle  ;  ce  qui  s’acquiert,  c’est  la  faculté  de  systé¬ 
matiser  plus  ou  moins  bien  les  idées  délirantes,  pour  ainsi 
dire  innées,  et  qu’une  cause  occasionnelle  quelconque  : 
puberté,  ménopause,  maladie  infectieuse  ou  intoxication, 
fera  éclater  à  un  moment  donné.  L’éducation,  l’instruc- 


paranoïa  ou  délires  systématisés. 


tion  exercent  une  grande  influence'  sur  la  manière  de  sentir 
et  de  raisonner,  mais  elles  changent  difficilement  les  pen¬ 
chants,  les  tendances  naturelles,  originelles  de  l’esprit.  ; 

Je  crois  donc,  comme  Kraepelin,  que,  quelle  que  soit 
la  perfection  dans  la  manière  de  systématiser  un  délire, 
il  s’agit  dans  tous  les  cas  de  cerveaux  originellement  ! 
tarés.] 

Les  malades  se  sentent  mécontents,  deviennent  méfiants 
vis-à-vis  de  leur  entourage,  manifestent  des  appréhen¬ 
sions,  parlent  avec  un  air  attristé  de  leur  condition,  cri¬ 
tiquent  beaucoup  de  choses  qui  ne  les  concernent  pas 
directement.  Bientôt,  ils  s’écartent  de  leurs  relations  anté¬ 
rieures  ;  leur  carrière  ne  les  intéresse  plus,  ils  attendent 
beaucoup  de  l’avenir,  laissent  entrevoir  qu’ils  accompli¬ 
ront  encore  des  actes  dont  le  monde  sera  étonné.  Ordinai¬ 
rement,  ce  sont  tout  d’abord  des  idées  de  persécution  qui 
se  rapportent  à  des  motifs  imaginaires  ou  réels  ;  ces  idées 
sont  entremêlées  d’affirmations  et  d’observations  de  toutes 
sortes.  Le  malade  rapporte  à  sa  personne  tous  les  événe¬ 
ments  les  plus  insignifiants.  Lit-il  dans  les  journaux  des 
faits  divers,  immédiatement  il  se  croit  visé.  Une  conver¬ 
sation  à  voix  basse  entre  individus  qu’il  ne  connaît  pas,  un 
rassemblement  dans  la  rue,  tout  cela  concerne  sa  personne. 
Il  examine,  avant  de  les  prendre,  les  aliments  et  les  bois¬ 
sons  qu’on  lui  sert,  pour  s’assurer  qu’ils  ne  présentent 
rien  de  suspect.  Puis,  il  ne  se  sent  plus  en  sûreté  chez  lui 
et  cherche  à  changer  de  domicile.  D’un  seul  contradic¬ 
teur,  il  en  fait  un  grand  nombre  et  s’imagine  bientôt  que 
des  gens  ont  conspiré  contre  lui.  On  le  calomnie  pour 
contrarier  ses  plans  d’avenir.  L’humanité  aurait  de  lui 
une  tout  autre  opinion  si  l’on  savait  ce  dont  il  est  capable 
et  quelles  qualités  précieuses  il  possède. 

C’est  ainsi  que,  généralement,  le  paranoïque  présente 
toutes  sortes  d 'idées  de  grandeur,  accompagnées  d’idées  de 
persécution.  L’amour-propre  du  malade  est  immense.  Par¬ 
fois,  c'est  le  délire  des  grandeurs  qui  domine  toute  la 
forme  morbide.  Le  sujet  croit  qu’il  descend  d’une  famille 
illustre,  mais  que,  étant  enfant,  il  a  été  abandonné.  Il  s’ef¬ 
force  de  trouver  des  preuves  de  sa  noblesse,  de  son  sang 
princier  ;  il  promet  toutes  sortes  de  faveurs,  de  grâces  et 
de  titres  ;  il  fouille  dans  tous  les  livres  ;  il  se  sent  flatté 
par  des  allusions  à  sa  naissance  qu’il  croit  y  trouver  ;  il 
a  vu  un  carrosse  seigneurial  s’avancer  près  de  lui  ;  dans 


paranoïa  ou  délires  systématisés.  365 

le  portrait  d’un  prince,  il  découvre  une  ressemblance  avec 
ses  propres  traits;  le  prêtre  dans  son  sermon  a  fait  des 
allusions  à  lui.  Un  malade  se  prenait  pour  le  fils  de 
Bismarck.  Dans  une  brasserie  où  un  consommateur  disait, 
en  parlant  de  ce  qu’il  buvait  :  «  En  voilà  un  qui  est  pur  », 
un  autre  malade  s’appliquait  cette  remarque.  Un  matin  en 
se  levant,  et  se  sentant  reposé  par  le  sommeil,  ce  même 
paranoïque  déclara  avec  conviction  «  que  la  force  d’un 
sang  princier  coulait  dans  sesveines».  En  songe,  il  se  voyait 
transporté  dans  le  palais  du  roi.  D’autres  s’imaginent  pou¬ 
voir  faire  des  découvertes  et  trouver  la  quadrature  du 
cercle,  le  ballon  dirigeable  o.u  le  mouvement  perpétuel. 

Un  malade,  représenté  par  la  figure  137,  qui  se  croyait 


Fig.  137.  —  Paranoia  avec  idées  de  grandeur.  Le  malade  est  entrain 
de  construire  le  modèle  d’une  voiture  automobile. 

de  souche  noble,  et  qui  pendant  des  années  avait  fait  des 
recherches  dans  les  archives  pour  y  retrouver  sa  généa¬ 
logie,  avait  construit  dans  ses  heures  de  loisir  une  voiture 
de  carton  qui  devait  représenter  le  modèle  d’une  auto¬ 
mobile.  D’autres  encore  se  croient  être  des  novateurs  en 
religion,  des  prophètes,  des  réformateurs,  et  il  en  est 
même  qui  réussissent  à  rassembler  autour  d’eux  un  groupe 
de  disciples  qui  forment  une  véritable  secte  (Voy.  p.  23). 

11  en  est  qui  se  croient  aimés  d’une  personne  illustre, 


366  paranoïa  ou  délires  systématisés. 

d’une  princesse,  d’une  artiste  célèbre,  et  qui  s’efforcent  de' 
se  méttre  en  contact  avec  l’objet  de  leur  admiration.  Leur 
conviction  est  telle  qu’ils  ne  se  laissent  nullement  rebuter 
par  l’accueil  ;  plutôt  froid  qu’ils  reçoivent  de  la  part  de 
leurs  victimes.  Dans 'certains  cas,  c’est  une  jalousie  sans' 
motif  qui  est  au  premier  plan  du  délire  ;  les  malades  soup¬ 
çonnent,  observent,  <  épient,  tourmentent  leurs  ■  femmes 
innocentes  en  prétendant  qu’elles  fréquentent  celui-ci  ou’ 
celui-là,  ou  bien  môme  la  ville  tout  entière. 

Un  groupe  deparanoïques  dontla  physionomie  clinique 
a  des  traits  particulièrement  caractéristiques  est' celui  de 
malades  atteints  du  délire  processif.  Nous  aurons  plus 
loin  à  nous  en  occuper  en  détail.  Quant  à  toutes  les  autres 
variétés  cliniques,  il  serait  oisif,  croyons-nous,  d’essayer 
d’établir  une  classification  d’après  la  forme  des  idées  dé¬ 
lirantes  et  de  distinguer,  par  exemple,  la  paranoià  de  per¬ 
sécution,  érotique,  religieuse,  etc. 

Dans  la  paranoia,  la  perception  des  impressions  exté¬ 
rieures. n’est  pas  diminuée  ;  pourtant  il  se  produit  quelques 
hallucinations,  illusions  et  fausses  interprétations  en 
rapport  avec  le  système  délirant  adopté  par  le  malade.  Le  . 
travail  de  l’association  des  idées  se  fait  comme  à  l’état 
normal,  la  conscience  n’est  pas  obscurcie.  Mais  toute 
l’attention  du  malade  se  concentre  toujours  sur  ses  con¬ 
ceptions  imaginaires  délirantes. 

L 'état  cœnesthétique  est  en  rapport  avec  les  idées  déli¬ 
rantes  et  principalement  avec  les  idées  qui  concernent  le 
moi  du  malade.  Le  sujet  est  excitable;  il  a  un  amour-propre 
excessif;  il  prend  tout  en  mauvaise  part;  il  n’y  a  rien 
d’insignifiant  pour  sa  personnalité  ;  l’irritation  à  la  suite 
d’échecs  a  déjà  conduit  quelques-uns  au  suicide.  Toute 
observation  de  sa  propre  personnalité,  toute  critique  de 
lui-même  lui  est  impossible  ;’  il  voit  la  paille  dans  l’œil  du 
prochain  et  ne  voit  pas  la  poutre  dans  le  sien.  Il  n’a  aucune 
conscience  de  son  état. 

La  mémoire  reste  satisfaisante  jusqu’à  l’âge  le  plus 
avancé.  Cependant,  les  divers  événements  de  la  vie  sont 
interprétés  par  le  paranoïque  dans  le  sens  de  son  système 
délirant.  Le  malade  repasse  en  revue  les  souvenirs  de  sa 
première  jeunesse;  il  cherche  à  les  expliquer  à  sa  manière. 
Les  connaissances  acquises  sont  bien  conservées,  mais 
presque  toujours  le  paranoïque  cesse  de  s’intéresser  à  tout 
ce  qui  n’est  pas  en  rapport  avec  son  délire.  En  revanche, 


PARANOÏA  OU  DÉLIRES  SYSTÉMATISÉS.  367. 

dans  la  sphère  de.  son  délire,  il  se  .  montre  d’une  activité 
infatigable  ;  il  s’oriente  dans  toute  espèce  de  détails,  étudie 
des  gros  volumes  sur  le  sujet  qui  le  préoccupe,  apprend 
plusieurs  langues  étrangères,  cherche  à  acquérir  des 
connaissances  en  mécanique,  en  science  héraldique,  en 
jurisprudence,  [en  sigillographie]. 

D’un  trouble  pareil  dans  les  rappoPts  du  malade  avec  le 
monde  extérieur  naissent  inévitablement  bien  des  conflits 
entre  le  sujet  et  son  entourage.  Certains  paranoïques  ca¬ 
chent,  à  la  vérité,  leurs  idées  délirantes  pendant  des 
années.  Quelques-uns  échappent  même  tout  à  fait  à  l’asile. 
Néanmoins,  il  est  parfois  indispensable  de  les  interner,  car 
ils  commettent  souvent  des  actes  dangereux  pour  l’ordre 
public  en  proférant  des  menaces  ou  en  exerçant  des  vio¬ 
lences.  Tout  changement  de  milieu,  et  en  particulier  le 
placement  à  l’asile,  les  calme  ordinairement.  Ils  se  disent 
aussi,  sans  doute,  que  les  médecins  de  l’asile  les  aideront 
à  leur  faire  rendre  justice.  L’un  d’eux,  dès.  son  entrée  à 
l’asile,  demanda  s’il  n’était  pas  arrivé  un  paquet  à  son 
adresse  avec  la  décoration  de  l'Aigle 'Rouge,  à  titre  de  dé¬ 
dommagement  pour  le  préjudice  qu’on  lui  avait  causé.  Au 
début  de  leur  séjour  à  l’asile,  certains  sujets  dissimulent 
leurs  idées  délirantes,  mais  peu  à  peu  ils  se  livrent  et 
sont  alors  généralement  très  touchés  de  l’intérêt  que  les 
médecins  semblent  prendre  à  leurs  préoccupations.  Mais, 
aussitôt  qu’on  leur  refuse  la  liberté  qu’ils  réclament,  ils  se 
fâchent  et  impliquent  les  médecins,  ainsi  que  l’administra¬ 
tion  de  l’asile,  dans  leur  délire  de  persécution.  Tout  le 
monde,  d’après  eux,  a  été  soudoyé  pour  les  perdre  ;  tous 
sont  mêlés  à  leurs  conceptions  morbides. 

L’état  physique  du  malade  ne  présente  généralement 
aucune  altération  en  rapport  avec  le  trouble  psychique. 
L’attitude  du  sujet,  sa  manière  de  se  présenter  sont  cor¬ 
rectes;  son  visage  n’offre  aucun  trait  susceptible  d’être 
considéré  comme  vraiment  pathologique.  La  plupart  du 
temps,  sa  physionomie  est  sérieuse,  grave  ;  quelquefois, 
ainsi  que  le  montrent  les  figures  138,  139,  140  et  141,  elle 
exprime  l’orgueil,  la  contrariété  ou  l’inquiétude.  Mais  ces 
expressions  de  physionomie  sont  généralement  pareilles  à 
celles  que  nous  avons  l’habitude  d’observer  chez  des  per¬ 
sonnes  normales.  On  ne  constate  chez  les  paranoïques  ni. 
grimaces,  ni  tics,  ni  fixité  particulière  du  regard. 

Il  arrive  que  des  idées  de  persécution,  et  particulière- 


PARANOÏA 


DÉLIRES  SYSTÉMATISÉS. 


Fig.  139.  —  Paranoia  avec  une  physionomie  exprimant  l’inquiétude. 


368 

ment  de  jalousie,  surviennent  isolément  et  assez  brusque¬ 


ment,  à  l’âge  d’involution.  Cette  forme  de  paranoia  a  élé 


paranoïa  ou  délires  systématisés.  369 

décrite  par  Kraepelin  sous  le  nom  de  délire  de  persécution 
orésénile. 

Des  discussions  nombreuses  ont  été  soulevées  au  sujet 
du  délire  de  la  jalousie.  Quelques  auteurs  rangent  cette 
dernière  variété  dans  la  catégorie  du  délire  des  processifs 
(Hitzig).  On  ne  saurait  rattacher  à  ce  délire  tous  les  cas 
dans  lesquels  un  malade  adresse  sans  cesse  des  plaintes. 
Bien  des  suj  ets  atteints 
de  manie  raisonnante, 
bien  des  hébéphré- 
niques  se  répandent 
aussi  en  plaintes,  et 
surtout  les  sujets  '  à 
caractère  pathologi¬ 
que,  notamment  ceux 
qu’on  appelle  des 
chicaneurs,  des  querel¬ 
leurs  ou  des  pseudo¬ 
processifs  .  Dans  la 
folie  processive  pro¬ 
prement  dite,  il  s’agit 
d’un  délire  qui  évolue 
d’une  façon  systéma¬ 
tique,  chronique,  et 
qui  se  rattache  à  un 
préjudice  judiciaire, 
insignifiant,  imagi¬ 
naire  ou  réel.  Ce  délire  est  solidement  établi;  il  a  une 
tendance  à  prendre  des  proportions  de  plus  en  plus  grandes 
tout  en  laissant  intactes  les  facultés  intellectuelles.  Le 
malade,  qui  se  croit  lésé,  s’adresse  aux  autorités,  réclame 
la  protection  des  tribunaux.  Il  expose  ses  prétentions,  les 
développe  et  les  exagère  autant  que  possible  au  cours  des 
débats.  Un  processif  réclamait  d’abord  une  rente  annuelle 
de  200  marks  de  dommages-intérêts  ;  puis  400,  plus  tard  800, 
et  finalement  la  somme  réclamée  s’accrut  au  capital  de 
5  000  marks.  En  même  temps,  il  s’entendait  à  merveille  à 
farcir  ses  déclarations  d’une  terminologie  juridique  puisée 
dans  les  codes,  qu’il  étudiait  assidûment  à  cet  effet.  Il  défen¬ 
dait  son  affaire  avec  une  éloquence  si  persuasive  que  beau¬ 
coup  de  ses  concitoyens,  convaincus  de  son  bon  droit,  lui 
prêtaient  un  concours  actif. 

Les  contradictions,  les  réfutations  sont  tout  aussi  impuis- 
Weygandt.  —  Atlas-manuel  de  Psychiatrie.  24 


Fig.  140.  —  Paranoia.  —  Expression 
hautaine  et  contrariée  du  visage. 


370  paranoïa  ou  délires  systématisés. 

santés  à  détourner  le  processif  de  la  poursuite  de  son  but, 
que  les  bonnes  paroles  et  les  tentatives  de  conciliation  le 
sont  à  calmer  son  ardeur.  Malgré  l’énergie  qu’il  met  à 
soutenir  ce  qu’il  appelle  son  droit,  on  ne  tarde  pas  à  acqué¬ 
rir  la  preuve  qu’il  est  nettement  dans  son  tort  et  qu’il  est 
incapable  de  soutenir  ses  prétentions  au  moyen  des  motifs 
plausibles.  L’état  cœnesthétique  est,  le  plus  souvent,  légè¬ 
rement  surexcité.  La  physionomie,  comme  celle  du  délirant 


Fig.  141.  —  Délire  processif  systématisé.  —  Expression  préoccupée 
et  grave  du  visage. 


processif  représenté  par  la  figure  141,  est  sérieuse,  décidée, 
d’une  expression  un  peu  contrariée,  mais  ne  présentant 
aucun  caractère  pathologique. 

Étiologie.  —  La  paranoia  est  une  affection  endogène 
qui,  dans  la  plupart  des  cas,  repose  sur  une  base  hérédi¬ 
taire.  La  transmission  similaire  n’est  pas  très  fréquente. 
La  folie  intermittente  et  la  paranoia  sont  extrêmement 
rares  dans  la  même  famille.  Il  est  à  noter  qu’il  y  a  beau¬ 
coup  plus  d’hommes  que  de  femmes  devenant  paranoïques. 
Les  malades  racontent  quelquefois  que  dès  leur  jeunesse 
ils  avaient  un  caractère  bizarre,  difficile  à  diriger.  Dans 
bon  nombre  de  cas,  on  mentionne  l’ivrognerie  des  pa¬ 
rents. 

Sander  a  établi  une  forme  spéciale  de  cette  psychose 
la  paranoia  originaire,  dans  laquelle  les  traits  principaux 
•du  trouble  mental  peuvent  être  suivis  en  remontant  jusqu’à 
la  première  jeunesse.  Neisser,  à  propos  des  cas  accompa- 


paranoïa  ou  délires  systématisés.  371 

gnés  d’abondantes  erreurs  du  souvenir,  décrit  la  paranoia 
de  confabulation  [une  sorte  de  délire  systématisé  ressem 
blant  à  un  entretien  familier]. 

Diagnostic.  —  Nous  avons  déjà  mentionné  les  carac¬ 
tères  qui  délimitent  la  démence  paranoïque,  syndrome  qui 
conduit  progressivement  à  l’affaiblissement  total  de  toutes 
les  facultés  intellectuelles  et  qui  de  bonne  heure  présente 
quelques-uns  des  signes  de  la  démence  précoce.  D’ailleurs, 
les  idées  délirantes  de  la  démence  paranoïque  sont  extrê¬ 
mement  confuses  et  ne  peuvent  être  ramenées  à  un  système 
logiquement  construit  ;  de  plus,  dans  cette  psychose,  les 
troubles  sensoriels  sont  bien  plus  abondants  que  dans 
la  vraie  paranoia.  Quoique  dans  la  paralysie  générale 
on  trouve  aussi  des  idées  délirantes  qui  persistent  pen¬ 
dant  des  mois  et  même  pendant  des  années,  l’affaiblisse¬ 
ment  des  facultés,  et  principalement  le  trouble  de  la 
mémoire,  sans  parler  des  symptômes  somatiques,  don¬ 
nent  des  éléments  suffisamment  sûrs  pour  faire  un  dia¬ 
gnostic.  Il  est  une  forme  paranoïque  delà  démence  sé¬ 
nile  qui  débute  à  une  époque  très  tardive  de  la  vie  et  qui 
présente,  au  milieu  des  idées  délirantes,  l’affaiblissement 
intellectuel  très  marqué.  Chez  des  sujets  alcooliques  ou  épi¬ 
leptiques  peuvent  également  se  développer  des  idées  déli¬ 
rantes  stables  (Voy.  les  chap.  xv  et  xxvii)  ;  mais  en  pareils 
cas  il  est  ordinairement  facile  d’établir  le  diagnostic  diffé¬ 
rentiel.  Les  diverses  phases  de  la  folie  intermittente,  par 
exemple,  la  forme  raisonnante,  ne  présenteront  que  bien 
rarement  des  difficultés  au  point  de  vue  du  diagnostic 
différentiel  :  la  mobilité  de  la  manière  d’être  au  point  de 
vue  affectif  et  psychomoteur,  l’impressionnabilité  et  la 
périodicité  des  accidents  sont  autant  de  signes  décisifs 
permettant  ce  diagnostic.  Assez  souvent  certains  sujets  à 
caractère  pathologique  ressemblent  à  des  paranoïques; 
mais,  chez  les  premiers,  les  assertions  bizarres,  les  para¬ 
doxes,  les  idées  de  persécution  ne  sont  nullement  aussi 
inébranlables  et  ne  se  groupent  pas  d’une  façon  aussi 
systématiséeque  dans  la  paranoia. 

Pronostic.  —  La  paranoia  est  incurable,  mais  les  ma¬ 
lades  peuvent  atteindre  un  âge  très  avancé.  L’activité 
intellectuelle  diminue  à  l’approche  de  la  vieillesse. 

Traitement.  —  Une  séquestration  trop  prolongée 
dans  un  asile  et  surtout  de  fréquentes  tentatives  de  réfu¬ 
tation  ont  souvent  un  effet  irritant  sur  les  paranoïques. 


372  DÉMENCES  JUVÉNILES.  —  DÉMENCE  PRÉCOCE. 

Il  est  utile  de  les  faire  changer  de  milieu,  et  surtout  de  les 
occuper  manuellement. 

Médecine  légale.  —  On  peut  accorder  aux  paranoïques 
le  bénéfice  d’une  responsabilité  plus  ou  moins  atténuée, 
même  quand  il  n’y  a  pas  de  rapport  évident  entre  le  délit 
et  le  système  délirant.  L’interdiction  des  paranoïques  peut 
être  prononcée,  surtout  en  cas  d’affaiblissement  des  facultés 
intellectuelles. 


[XVIII.  -  DÉMENCES  JUVÉNILES.  -  DÉMENCE 
PRÉCOCE 

De  tout  temps  on  a  éprouvé  des  difficultés  dans  l’appré¬ 
ciation  nosologique  d’un  groupe  de  troubles  psychiques 
qui  se  produisent  principalement  à  l’âge  juvénile,  qui  ont 
souvent  une  évolution  aiguë,  qui  revêtent  des  formes  cli¬ 
niques  de  nature  diverse  et  qui  se  terminent  généralement 
par  un  affaiblissement  plus  ou  moins  profond  des  facul¬ 
tés  intellectuelles.  Selon  que  prédominent  en  pareil  cas  les 
roubles  sensoriels,  ouïes  idées  délirantes,  ou  la  dépression 
mélancolique,  ou  l’immobilité  et  la  stupeur,  on  portait  le 
diagnostic  de  folie  hallucinatoire,  de  paranoïa  aiguë ,  de 
mélancolie,  de  stupeur,  ou  quelquefois,  en  associant  ces 
deux  derniers  symptômes,  on  décrivait  la  mélancolie  avec 
stupeur.  Quelques-uns  de  ces  cas  ont. été  pris  pour  delà 
confusion  mentale  ou  Vamentia.  D’autres,  dans  lesquels 
l’agitation  était  le  phénomène  prédominant,  ont  été  consi¬ 
dérés  comme  étant  de  la  manie,  tandis  qu’on  interprétait 
la  démence  terminale  comme  un  stade  secondaire  d’affai¬ 
blissement.  On  ne  pouvait  guère  facilement  porter  un 
pronostic  au  sujet  de  la  production  de  cette  démence  dite 
secondaire,  parce  qu’on  classait  souvent  sous  la  même 
rubrique  et  dans  le  même  groupe  d’autres  formes  initiales 
qui,  extérieurement,  paraissaient  semblables  et  qui  avaient 
pourtant  une  issue  favorable;  comme,  par  exemple,  la 
mélancolie  d’involution,  la  phase  de  stupeur  de  la  folie  in¬ 
termittente,  la  psychose  d’épuisement  nommée  «  amenda». 
Dans  les  grands  asiles  d’aliénés  il  se  trouve,  la  plupart  du 
temps,  parmi  les  malades  chroniques,  un  nombre  considé¬ 
rable  de  déments  à  titre  secondaire  qui,  antérieurement, 
ont  passé  par  une  ou  plusieurs  des  formes  cliniques  que 
nous  venons  d’énumérer.  Kahlbaum  a  entrepris  la  tâche 


DÉMENCES  JUVÉNILES.  —  DÉMENCE  PRÉCOCE.  373 
de  présenter  l’ensemble  de  ces  formes  cliniques  isolées 
comme  faisant  partie  d’un  processus  d’une  seule  et  même 
affection,  de  manière  qu’on  pût  déterminer  d’avance 
comment  évoluera  ultérieurement  telle  ou  telle  espèce 
d’excitation  ou  de  dépression. 

Il  a  décrit  en  1875  la  catatonie  qui,  d’après  sa  conception, 
est  «  une  affection  cérébrale,  à  évolution  cyclique  alter¬ 
nante,  dont  les  symptômes  psychiques  sont  empruntés 
tour  à  tour  à  la  mélancolie,  à  la  manie,  à  la  stupeur,  à  la 
confusion  et  finalement  à  la  démence.  Seulement,  parmi 
toutes  ces  formes  psychiques,  une  ou  plusieurs  peuvent 
manquer.  Dans  cette  affection,  outre  les  symptômes  psy¬ 
chiques,  peuvent  survenir  encore,  au  nombre  des  signes 
essentiels,  des  phénomènes  d’ordre  moteur  ayant  le  carac¬ 
tère  général  de  convulsions  ». 

Kahlbaum  croyait  à  la  curabilité  de  ce  processus  patho¬ 
logique.  L’idée  de  la  catatonie  a  été  développée  avec  des 
variantes  nombreuses  par  Hecker,  Brosius,  Neisser, 
Kraepelin,  Bleuler,  Mucha,  Trœmner,  Ilberg,  Tschisch  et 
d’autres.  De  nombreux  aliénistes,  avec  Schüle  en  tête,  con¬ 
sidèrent  les  symptômes  catatoniques  comme  des  phéno¬ 
mènes  qui  apparaissent  d’une  façon  épisodique  dans  beau¬ 
coup  de  psychoses  les  plus  différentes.  Un  autre  processus 
qui  conduit  également  à  la  démence  a  été  décrit  en  1871 
par  Hecker,  sous  le  nom  d'hébéphrénie.  Scholz,  Daras- 
kiewicz,  entre  autres,  l'ont  examiné  plus  en  détails.  Récem¬ 
ment,  Kraepelin  et  Aschaffenburg  ont  réuni  l’hébéphrénie 
et  la  catatonie,  qu’ils  considèrent  comme  des  variétés 
appartenant  à  la  démence  précoce.  Kraepelin  sépare  de  la 
paranoia,  pour  les  rattacher  également  à  la  démence  pré¬ 
coce,  les  cas  de  délire  systématisé  aboutissant  rapidement 
à  la  même  démence  terminale. 

Le  terme  de  démence  précoce  ou  de  démence  juvénile  est 
destiné,  par  conséquent,  à  désigner  d’une  façon  provisoire 
l’ensemble  des  processus  morbides  qui,  sous  des  formes 
cliniques  différentes,  aboutissent  à  une  démence  spéciale. 
Or,  par  une  analyse  approfondie,  on  arrive  à  découvrir  les 
traits  fondamentaux  de  cette  démence,  même  pendant  les 
stades  initiaux,  et  cela  au  milieu  de  troubles  mentaux 
qui,  au  premier  abord,  semblent  fortement  différer  les 
uns  des  autres.  D’après  l’aspect  clinique  de  l’affection  à  sa 
première  période,  il  est  possible  de  grouper  les  divers  cas 
en  quatre  variétés,  démence  simple,  hébéphrénie,  catatonie 


374  DÉMENÉES  JUVÉNILES.  —  DÉMENCE  PRÉCOCE. 

et  démence  paranoique.  Mais  les  dernières  étapes  de  l’affec¬ 
tion  ne  permettent  plus  d’établir  des  différences  de  ce 
genre.  Enfin,  il  peut  arriver  aussi  que,  bien  avant  la  phase 
terminale,  l’une  de  ces  variétés  prenne  l’aspect  d’une 
autre. 

[Deny  et  Roy  distinguent,  avec  Kraepelin,  trois  variétés 
de  démence  précoce  :  1°  hébéphrénique  ou  maniaque;  2 °ca- 
îalonique  ou  stupide;  et  3°  paranoïde  ou  délirante.  Sérieux 
donne  le  nom  de  délirante  à  la  forme  hébéphrénique.] 

Symptomatologie.  —  L ' apercepiion  est  peu  diminuée; 
parfois,  et  sur  certains  points  de  détails,  elle  est  même 
d’une  acuité  remarquable.  Ainsi,  par  exemple,  un  hébé¬ 
phrénique  remarquait  que  le  médecin  avait  une  de  ses 
dents  plombée.  Même  à  l’état  de  stupeur,  les  malades  per¬ 
çoivent  encore  certains  détails:  Néanmoins,  les  troubles 
de  la  perception  sont  extrêmement  fréquents,  et  surtout 
les  troubles  sensoriels.  Quelquefois,  il  s’agit  d’illusions. 
Les  perceptions  sont  altérées  comme  dans  un  cauchemar  : 
le  médecin  apparaît  comme  un  mulâtre,  comme  le  diable 
avec  des  cheveux  noirs,  de  grosses  lèvres  et  la  figure  verte; 
la  surveillante  a  une  grande  barbe  noire  ;  les  lits  de  l’in¬ 
firmerie  ressemblent  à  des  coquilles  ;  tous  les  malades  ont 
des  têtes  de  nègres  et  des  faces  rouges.  Une  malade,  ré¬ 
veillée  par  un  bruit  pendant  la  niiit,  croyait  que  c’étaient 
ses  enfants  qui  criaient  dans  la  rue.  Il  se  produit  aussi  des 
pseudo-hallucinations  dans  lesquelles  les  sujets  entendent 
des  voix  intérieures  qu’ils  expliquent  généralement  ainsi  : 
«  On  parle  dans  ma  tête,  mais  ce  n’est  pas  une  voix  qui 
vient  du  dehors  ». 

Les  véritables  hallucinations  sont  très  variables.  Celles 
de  Youïe  constituent  souvent  un  symptôme  initial.  Ce  sont 
tantôt  des  bourdonnements  d’oreilles,  des  grognements, 
des  chuchotements,  du  babil,  des  chants  ou  des  gazouil¬ 
lements  d’oiseaux,  tantôt  de  véritables  paroles  qui  sont 
attribuées  à  des  personnes  déterminées.  Un  malade  dési¬ 
gnait  nettement  trois  personnes  dont  il  distinguait  les 
voix.  «  C’est  comme  à  Guignol  »,  dit  un  autre,  pour  indi¬ 
quer  le  pêle-mêle  des  voix  qui  parlent  toutes  ensemble. 
Les  hallucinations  visuelles  ne  sont  pas  rares.  Pendant  la 
nuit  apparaissent  des  fantômes  bleus  dans  une  lueur  phos¬ 
phorescente,  comme  des  marionnettes,  des  pantins  avec  des 
cornes,  des  figures  noires  sautant  comme  des  singes  sur 
les  branches  des  arbres.  Les  hallucinations  tactiles  sont 


DÉMENCES  JUVÉNILES.  —  DÉMENCE  PRÉCOCE.  375 
très  fréquentes.  Dans  les  cas  chroniques  en  particulier,  il 
se  produit  des  sensations  dans  les  muscles,  ou  les  or¬ 
ganes  génitaux,  ce  qui  donne  lieu  à  bien  des  interprétations 
délirantes.  Un  malade  racontait  que  chaque  nuit  il  venait 
quelqu’un  qui  lui  faisait  une  injection  dans  la  tête;  on 
lui  avait  ouvert  le  testicule  pendant  la  nuit;  ce  devaient 
être  deux  femmes  qui  se  trouvaient  là  ;  on  lui  avait  fendu 
les  gencives;  on  lui  avait  frotté  la  plante  des  pieds.  On 
observe  également  des  hallucinations  de  l;odo/-a/  et  du 
goût.  Souvent  les  troubles  passent  d’un  domaine  sensoriel 
à  un  autre.  Un  sujet  faisait  chaque  matin  une  déclaration 
différente  au  sujet  de  ses  hallucinations  :  une  fois  il  avait 
entendu  plusieurs  hommes  qui  chantaient  dans  son  lit  des 
cantiques;  une  autre  fois,  il  voyait  un  cercueil  vide  appuyé 
contre  la  cloison:  cela  le  mettait  en  sueur;  une  autre  fois 
encore  il  avait  senti  une  odeur  de  cabinets  d’aisance  ;  il 
avait  eu  un  saignement  de  nez  ;  il  voyait  du  feu  dont  il  sen¬ 
tait  la  chaleur;  il  avait  senti  le  goût  d’une  poire,  il  avait 
eu  des  gargouillements.  Fréquemment,  surtout  au  début, 
les  malades  sont  agités  par  leurs  hallucinations  ;  d’autres 
restent  indifférents;  quelques-uns  ont  l’air  de  s’en  amuser 
et  semblent  les  guetter  avec  un  secret  plaisir,  L’apercep- 
tion  se  trouve  assez  souvent  altérée  encore  par  des  idées 
délirantes  en  rapport  avec  les  hallucinations.  Un  malade 
croit  que  toute  sa  famille  est  morte  et  se  figure'  que  les 
parents  qui  viennent  le  visiter  sont  des  étrangers  qui  leur 
ressemblent. 

La  mémoire  est  d’ordinaire  peu  atteinte.  Les  malades 
retiennent  longtemps  des  poésies,  savent  faire  des  multi¬ 
plications;  beaucoup  d’entre  eux  sont  en  état  de  raconter 
encore  ce  qui  leur  est  arrivé  vingt  ans  auparavant.  Un  grand 
nombre  conservent  les  connaissances  acquises  à  l’école 
souvent  jusque  dans  des  périodes  de  profonde  démence. 
Une  malade  qui  est  à  l’asile  depuis  vingt-trois  ans  raconte 
encore  le  canevas  de  pièces  de  théâtre  qu’elle  a  vues  au¬ 
trefois.  Un  théologien,  dément  à  un  haut  degré,  comprenait 
encore  l’hébreu.  La  faculté  de  remarquer  et  d’observer  est 
souvent  surprenante  :  ainsi  un  sujet  qui,  dans  un  état  de 
mutisme  avec  stupeur,  avait  assisté  d’une  manière  en  appa¬ 
rence  indifférente  à  la  célébration  de  la  fête  de  Noël  dans 
son  asile,  pouvait,  plusieurs  mois  après,  en  raconter  exac¬ 
tement  les  détails,  rappelant  qu’il  y  avait  eu  deux  arbres 
de  Noël,  et  qu’on  avait  chanté. 


376  DÉMENCES  JUVÉNILES.  —  DÉMENCE  PRÉCOCE. 

En  revanche,  l 'association  des  idées  est  entravée.  Les 
associations  d’idées  d’après  leur  rapport  logique  devien¬ 
nent  rares.  Parfois,  se  produisent  des  rimes  sans  signifi¬ 
cation  ou  des  associations  par  assonances,  dans  le  genre 
de  celles-ci  :  «  Saint  Roch  croque,  alors  je  suis  moi-même 
un  coq  »  ;  ou  bien  le  malade  associe  :  pantomime  avec  pan¬ 
thère,  tigre,  chien.  Ce  sont  surtout  des  mots  enfilés  les 
uns  à  la  suite  des  autres,  sans  aucun  lien;  il  existe,  par 
conséquent,  une  incohérence  d’idées  comme  dans  cette 
phrase  :  «  Gustave- Adolphe,  roi  de  Spandau  et  de  Suède  ; 
ça  c’est  rouge,  c’est  noir,  c’est  chat,  rouge,  un,  deux,  trois. 
C’est  pharmacie,  c’est  du  en  bois,  Rio  de  Janeiro  ».  En 
outre,  on  trouve  souvent  une  persistance  de  certaines  idées 
auxquelles  le  malade  revient  sans  cesse  d’une  façon  sté¬ 
réotypée  :  «  Je  suis  la  mère  de  l’univers,  j’ai  enfanté  les 
trois  fils,  ce  sont  d’autres  fils  que  j’ai  enfantés,  ce  sont  des 
princes  que  j’ai  enfantés.  Et  j’ enfante  encore  un  autre  fils  ; 
mon  prerq^er  fils  je  l’ai  enfanté  à  Noël,  je  l’ai  enfanté  à  six 
heures  du  matin  !...  » 

Les  traits  fondamentaux  du  trouble  psychique  se  trou¬ 
vent  dans  le  domaine  affectif,  la  pensée  aperceptive  et  les 
actes  volontaires. 

L 'état  affectif  est  émoussé,  ce  qui  est  surtout  évident 
lorsqu’on  examine  l’émotivité  du  sujet.  Il  est  vrai  qu’au 
début  de  la  psychose  les  malades  paraissent  souvent  dépri¬ 
més,  mais,  presque  toujours,  on  constate  que  cette  dé¬ 
pression  n’a  pas  de  profondes  racines.  De  même  l’état 
ccénesthétique  gai'  que  l’on  observe  parfois  n’a  pas  ce  ca¬ 
ractère  humoristique  du  maniaque  ou  de  l’alcoolique; 
c’est  plutôt  une  sorte  d’euphorie  puérile.  Souvent  il  n’y  a 
que  très  peu  de  rapport  entre  l’expression  extérieure  et  le 
motif  allégué  de  l’état  cœnesthétique  ;  ou  bien  il  y  a  con¬ 
traste  entre  les  divers  modes  d’expression.  Une  malade  se 
mettra  à  danser,  tout  en  proférant  des  plaintes,  ou  elle 
racontera,  en  pleurant  à  chaudes  larmes,  qu’elle  se  trouve 
bien.  Ce  qui  est  surtout  à  remarquer,  c’est  l’indifférence 
qui  se  montre  de  plus  en  plus  pendant  le  cours  de  l’affec¬ 
tion,  une  indolence  à  l’égard  des  impressions  gaies  ou 
tristes,  comme  à  l’égard  des  excitations  physiques.  Une 
malade  disait  :  «  Quand  ma  sœur  s’est  fiancée  je  suis  res¬ 
tée  indifférente  ;  quand  quelqu’un  meurt  dans  ma  famille, 
cela  ne  me  fait  aucune  impression.  »  On  est  frappé  sou¬ 
vent  de  l’indifférence  que  témoignent  ces  malades  quand 


DÉMENCES  JUVÉNILES.  —  DÉMENCE  PRÉCOCE.  377 
on  leur  demande  s’ils  veulent  encore  rester  internés 
pendant  des  années. 

La  pensée  aperceptive  est  profondément  altérée  ;  le  libre 
arbitre  et  l’activité  intellectuelle  sont  très  entravés.  Le 
sujet  ne  sait  que  faire  de  toutes  les  connaissances  amassées 
par  sa  mémoire;  il  ne  peut  les  appliquer, en  tirer  parti,  et 
il  n’est  plus  en  état  d’apprendre  quelque  chose  de  nou¬ 
veau.  Quand  il  reste  encore  capable  de  travail  ou  si  son 
état  s’améliore  assez  pour  le  lui  permettre,  ce  sont  des 
occupations  machinales  qu’il  peut  entreprendre,  comme  de 
bêcher  ou  ratisser  dans  le  champ;  mais,  même  pour  des 
travaux  aussi  simples,  il  a  besoin  d’être  stimulé.  L’intérêt 
pour  son  ancienne  carrière,  pour  sa  famille,  est  très 
affaibli.  L’esprit  d’initiative  a  totalement  disparu.  Dans 
certains  cas,  les  sujets  sont  très  suggestibles,  dépourvus 
de  toute  volonté. 

En  même  temps,  la  faculté  du  jugement  s’affaiblit  aussi. 
Il  devient  difficile  pour  le  malade  de  comparer  et  d’appli¬ 
quer  les  notions  acquises  antérieurement;  des  problèmes 
de  calcul  demandant  très  peu  de  réflexion,  même  une 
simple  soustraction  ou  division,  coûtent  une  peine  inouïe  et 
se  font  mal,  quoique  des  notions  apprises  autrefois,  comme 
la  table  de  multiplication  ou  des  fables,  restent  encore 
dans  la  mémoire.  Les  malades  comprennent  mal  leur  si¬ 
tuation  morbide,  bien  qu’il  ne  soit  pas  rare  qu’ils  en  aient 
conscience. 

Lés  idées  délirantes  ne  sont  pas  rares.  Aux  troubles  sen¬ 
soriels  s’ajoutent  des  idées  hypocondriaques  ou  mélan¬ 
coliques,  surtout  dans  les  premières  périodes  de  l’affec¬ 
tion;  mais  presque  toujours  ces  idées  présentent  les 
caractères  de  la  démence.  Une  malade  croyait  qu’elle 
n’avàit  plus  de  cerveau  ;  une  autre  se  sentait  violée  par  des 
hommes;  une  troisième  se  prenait  elle-même  pour  un 
homme  et  disait  :  «  Je  suis  Gottfried.  Je  voudrais  avoir 
ses  souliers  et  ses  habits.  Je  veux  qu’on  me  rende  la  partie 
de  mon  corps  qu’on  m’a  ôtée,  et  puis  partir  d’ici...  » 

Outre  des  idées  mélancoliques  et  hypocondriaques,  il 
peut  se  produire  toutes  sortes  d’idées  de  grandeur.  Un 
malade  disait  que  des  prêtres  l’avaient  adoré,  que  tout 
son  cerveau  travaillait.  Une  femme  déclare  qu’elle  est 
fille  de  l’empereur  d’Allemagne  et  qu’elle  est  fiancée  à  un 
baron.  Il  est  exceptionnel  que  le  malade  tire  et  applique 
les  conséquences  de  ses  idées  délirantes,  comme  cela 


378  DÉMENCES  JUVÉNILES.  —  DÉMENCE  PRÉCOCE. 

arrive  chez  le  paranoïque  ;  les  actes  du  malade  ne  sont, 
en  général,  pas  influencés  par  son  délire.  Le  même  sujet 
exprime  les  idées  les  plus  contradictoires,  avec  le  même 
air  d’indifférence.  Même  dans  les  formes  où  dominent  des 
idées  délirantes,  sê  révèle  encore  la  base  démentielle. 
Nous  trouvons,  il  est  vrai,  quelquefois  que  les  idées  ont 
une  direction  bien  déterminée;  que,  par  exemple,  toutes 
les  conceptions  délirantes  sont,  ou  mélancoliques,  ou  rela¬ 
tives  à  la  persécution,  ou  mégalomaniaques;  néanmoins, 
on  ne  trouve  pas  ici  un  système  délirant  bien  construit 
et  solidement  défendu  par  le  sujet  envers  et  contre  toutes 
les  objections.  Dans  la  forme  que  nous  examinons,  les 
idées  délirantes  persistent,  mais  n’ont  pas  de  racines  pro¬ 
fondes  :  elles  sont  éphémères,  changent  souvent,  et,  fina¬ 
lement,  disparaissent  totalement.  Quand  les  malades 
essaient  de  produire  ou  d’imaginer  quelque  chose,  leur 
pensée  porte  généralement  la  marque  de  la  démence.  Un 
de  ces  sujets  voulait  introduire  dans  l’asile  l’emploi 
d’éponges  pour  remplacer  le  papier  des  cabinets  d’aisance; 
11  inventa,  en  outre,  une  nouvelle  espèce  de  chapeaux  sup¬ 
portés  par  des  colonnes  reposant  sur  les  épaules,  et,  au- 
dessus,  se  trouverait  une  plate-forme  sur  laquelle  des 
jeunes  filles  pourraient  s’asseoir. 

La  conscience,  quoique  modifiée  par  des  troubles  sen¬ 
soriels  et  par  des  idées  délirantes,  n’est  pourtant  pas 
profondément  troublée.  La  faculté  de  l’orientation  est 
normale  dans  la  plupart  des  cas.  Même  dans  les  états 
d’agitation  et  de  stupeur,  la  confusion  est  presque  toujours 
moindre  qu’on  ne  pourrait  le  croire  au  premier  abord.  Un 
malade,  dans  un  accès  de  délire  furieux  où  il  se  croyait 
entouré  d’eau  dans  laquelle  il  devait  se  jeter,  appelait  le 
médecin  par  son  nom.  La  conscience  du  «moi»  est,  il  est 
vrai,  souvent  altérée. 

Les  malades  sont  particulièrement  troublés  dans  le 
domaine  de  la  volonté  et  des  actes.  L’affaiblissement  de  la 
pensée  aperceptive  et  de  l’esprit  d’initiative  supprime  les 
impulsions  volontaires  normales.  Les  malades  sont  non¬ 
chalants;  ils  négligent  les  soins  les  plus  simples,  tels 
que  ceux  de  la  propreté  ou  de  repas  réguliers  ;  ils  dépé¬ 
riraient  s’ils  étaient  livrés  à  eux-mêmes.  Dans  les  actes 
de  ces  sujets,  il  n’y  a  pas  le  moindre  choix,  de  sorte  que 
leurs  mouvements  ont  un  caractère  purement  instinctif  et 
automatique.  Ce  relâchement  des  rapports  entre  l’impul- 


DÉMENCES  JUVÉNILES.  —  DÉMENCE  PRÉCOCE.  379 
sion  spontanée  et  le  mouvement  peut  avoir  pour  consé¬ 
quence  ce  fait  que  les  sujets  n’obéissent  qu’aux  impulsions 
vénant  du  dehors  ;  ils  présentent  alors  une  sorte  d'auto¬ 
matisme  commandé,  une  véritable  suggestibilité  motrice. 
Dans  d’autres  cas,  une  idée  quelconque  surgit,  s’associe 
à  l’idée  du  mouvement  voulu  ou  commandé  et  vient  con¬ 
trecarrer  l’impulsion  en  déterminant  un  mouvement 
opposé  ;  en  d’autres  termes,  le  sujet  fait  tout  le  contraire 
de  ce  qu’il  voulait  ou  devait  faire.  C’est  surtout  Vidée  con¬ 
traire  qui  produit  le  mouvement  correspondant;  ce  phéno¬ 
mène  constitue  ce  qu’on  appelle  le  négativisme.  Dans  l’état 
de  suggestibilité ,  les  malades  sont  cataleptiques  et  gardent 
toute  position  dans  laquelle  on  place  leurs  membres.  Ils 
sont,  de  plus,  atteints  d ’écholalie  et  d ' èchopraxie,  c’est- 
à-dire  qu’ils  répètent  par  suggestion  et  machinalement  tout 
ce  qu’on  leur  dit,  de  même  qu’ils  présentent  fréquemment 
de  l'échomimie,  c’est-à-dire  qu’ils  imitent  tout  geste  qu’on 
fait  devant  eux. 

Quand  on  demande  au  sujet  atteint  de  négativisme  de 
donner  la  main,  il  reste  immobile,  ou  bien  il  retire  la  main, 
après  avoir  déjà  commencé  à  la  tendre.  Cet  accomplis¬ 
sement  d’un  acte  directement  opposé  à  la  demande  consti¬ 
tue  le  négativisme  actif.  Des  ordres  très  simples  restent 
inexécutés.  Mais  on  pçut  aussi  obtenir  du  sujet  présen¬ 
tant  du  négativisme  actif  l’exécution  d’un  acte,  en  lui 
commandant  le  contraire.  Si,  par  exemple,  il  est  difficile 
de  faire  garder  le  lit  à  un  sujet,  on  n’a  qu’à  exiger  de  lui 
de  quitter  son  lit  :  aussitôt  il  s’enveloppera  énergiquement 
dans  ses  draps.  A  la  vérité,  cette  expérience  ne  réussit  pas 
toujours,  tandis  qu’il  arrive  souvent  qu’après  un  ordre 
plusieurs  fois  réitéré,  le  malade'  finit  par  l’exécuter,  et  sou¬ 
vent  avec  une  incroyable  rapidité.  Le  sujet  se  laissera, 
par  exemple,  commander  cinq  ou  même  dix  fois  d’écrire 
son  nom,  et  restera  immobile,  tenant  la  craie  sur  le  tableau 
pendant  des  minutes  ;  puis,  tout  à  coup,  il  écrira  cou¬ 
ramment,  d’un  seul  trait,  ce  qu’on  lui  a  demandé. 

Le  trouble  psychomoteur  se  manifeste  en  outre  par 
l'immobilité  et  la  stupeur  d’une  part,  et  par  l'excitation 
motrice,  d’autre  part.  On  peut  distinguer  une  stupeur 
cataleptique  et  une  stupeur  avec  négativisme.  Dans  la  pre¬ 
mière,  les  malades  sont  couchés  passivement,  ne  parlent 
pas,  réagissent  peu,  mais  laissent  placer  leurs  membres 
dans  toutes  les  positions  qu’on  veut  et  qu’ils  gardent 


380  DÉMENCES  JUVÉNILES. 


—  DÉMENCE  PRÉCOCE. 


ensuite.  Dans  la  stupeur  avec  négativisme,  les  sujets 
résistent  à  toute  influence  ;  les  membres  sont  raides  et 
tendus,  et  souvent  si  rigides  qu’on  peut  soulever  tout  le 
corps  en  le  tenant  par  le  bras  étendu  ;  les  yeux  sont  clos  ; 
les  paupières  ainsi  que  les  dents  sont  fortement  serrées; 
parfois  les  extrémités  deviennent  froides  et  cyanosées.  Un 
sujet,  qui  restait  parfois  debout  toute  la  nuit,  la  muscu¬ 
lature  tendue,  avait  le  matin  suivant  un  œdème  très  pro¬ 
noncé  aux  jambes.  C’est  cette  stupeur  avec  immobilité  et 
raideur  qui  a  motivé  principalement  le  titre  de  cata¬ 
tonie  ou  de  folie  par  tension.  Cette  tension  ne  dépend 
pourtant  pas  d’altérations  de  la  musculature  ou  des  nerfs 
périphériques,  mais  constitue  un  phénomène  purement 
psychique. 

Dans  l’agitation  motrice  catatonique,  il  s’agit  d’un  pro- 


Fig.  142.  —  Démence  catatonique.  —  La  malade  agitée 
grimpe  tout  à  coup  aux  barreaux  de  sa  fenêtre. 


cessus  pauvre  en  réactions  actives.  Les  excitations  venant 
du  dehors  n’ont  ici  aucun  effet  aggravant,  contrairement 


DÉMENCES  JUVÉNILES.  —  DÉMENCE  PRÉCOCE.  381 


à  ce  qui  arrive  dans  la  manie.  Les  mouvements  ont  pres¬ 
que  toujours  quelque  chose  d’uniforme  et  d’automatique. 

Il  est  rare  de  voir  se  produire  des  actes  raisonnés.  L’agi¬ 
tation  motrice  paraît  inconsciente.  Quelquefois,  cette 
excitation  se  passe  en  contorsions  violentes  et  en  cris, 
sans  que  le  malade  quitte  son  lit.  A  part  l’épilepsie,  c’est 
certainement  la  catatonie  qui  présénte  les  états  d’agitation 
les  plus  violents.  Souvent,  les  malades  veulent  se  préci¬ 
piter  avec  rage  hors  de  la  chambre  ;  ils  résistent  avec  vio¬ 
lence  à  tout  effort  qu’on  fait  pour  les  retenir;  ils  déchirent 
tout  ce  qui  leur  tombe  sous  la  main  ;  ils  font  des  gambades 
au  cours  desquelles  ils  se  blessent  parfois  gravement  ;  ils 
lancent  leur  matelas  parterre.  Aussi,  dans  l’agitation  cata- 
tonique,  on  constate  ordinairement  et  avant  tout  une  sou¬ 
daineté  et  une  brusquerie  des  mouvements  :  le  sujet  re¬ 
présenté  par  la  figure  142,  bondit  tout  à  coup  hors  de  son 
lit  et  grimpe  le  long  des  barreaux  jusqu’au  haut  de  la 
fenêtre  ;  une  autre,  qui  paraissait  couchée  tranquillement, 
décroche  subitement  un  tableau,  le  jette  à  terre,  et  va  se 
recoucher  comme  si  de  rien  n’était. 


Fig.  143.  —  Démence  catatonique.  —  Traces  des  pas.  Différence 
entre  la  pose  du  pied  à  gauche  et  à  droite. 


D’autre  part,  les  mouvements  de  l’agitation  catatonique 
se  caractérisent  par  leur  uniformité  :  un  sujet  essaie 


Fig.  144.  —  Traces  des  pas  d'un  catatonique;  marche  tantôt  sur 
la  pointe  du  pied,  tantôt  sur  la  plante. 

d’heure  en  heure  d’arracher  ses  vêtements  ;  un  autre  veut 
sans  cesse  faire  des  culbutes.  Cette  uniformité  des  mou- 


Fig.  145.  —  Démence  catatonique.  —  Manière  bizarre  de  manger 
en  tenant  la  cuiller  entre  les  doigts  étendus. 

de  la  volonté  contradictoires  entre  elles  qui  donne  à  la 
plupart  des  actes  du  catatonique  un  caractère  paradoxal 
et  absurde.  Je  veux  parler  des  innombrables  attitudes 
ou  postures  maniérées  et  des  tics  t[qui  se  manifestent 
dans  tous  les  actes  des  catatoniques  et  qui,  malgré  leur 
diversité,  présentent  tous  le  mômè  caractère  fondamental: 
•d’être  affectés  et  grotesques.  Déjà  la  manière,  de  saluer 
étonne  souvent  par  sa  bizarrerie.  Pour  donner  la  main, 


vements  devient  finalement' de  la  sléréotypie  motrice  :  > 
un  malade  remue  la  tête  toute  la  journée;  un  autre  court 
toujours  sur  la  pelouse  en  faisant  le  même  cercle,  jusqu’à 
ce  qu’il  ait  tracé  un  chemin  en  foulant  l’herbe.  On  constate 
une  prédilection  de  ces  catatoniques  pour  les  mouvements 
rythmiques. 

Mais  c’est  surtout  le  conflit  des  diverses  impulsions. 


DÉMENCES  JUVÉNILES.  -  DÉMENCE  PRÉCOCE.  383 

l’an  ne  tend  qu’un  doigt;  celui-là  présente  la  main  tout  à 
plat  comme  un  fat  ou  un  fanfaron;  beaucoup  retirent  la 
main  qu’ils  avaient  déjà  tendue  ou  ne  touchent  la  main 
qu’on  leur  tend  que  du  bout  des  doigts. 

La  manière  de  marcher,  très  singulière,  s’observe  très 
souvent  aussi  :  l’un  sautille  ou  se  dandine  ;  d’autres 
s’avancent  en  glissant  sur  le  sol  ;  quelques-uns  boitent  et 
sautent  sur  un  pied  ou  marchent  en  croisant  les  jambes 
l’une  par-dessus  l’autre  ;  il  y  en  a  qui  marchent  à  reculons 
(Voy.  fîg.  143,  144  et  148). 

La  manière  de  manger  est  particulièrement  caracté¬ 
ristique  :  la  malade  représentée  par  la  figure  145  tient  la 
cuiller  entre  ses  doigts  étendus,  sans  fermer  la  main  ; 
d’autres  portent  d’abord  la  cuiller  à  leur  oreille  ou  à 
leur  nez;  d’autres  la  remue  un  temps  infini  dans  l’assiette, 
ou  ne  prennent  que  de  toutes  petites  gouttes  de  soupe  à 
la  fois,  ou  bien  partagent  d’abord  leur  légume  en  parties 
tout  à  fait  égales,  avant  d’y  goûter,  ou  bien  ils  essaient  de 
fourrer  le  tout  à  la  fois  dans  leur  bouche.  Nous  indiquons 
plus  loin  la  manière  de  parler  de  ces  sujets. 

Tous  ces  actes  bizarres  sont  tellement  variés  qu’on  ne 


Fig.  146.—  Démence  catatonique.  —  Hamac  que  le  malade  représenté 
par  la  figure  ISO  a  fabriqué  avec  des  fils  tirés  du  drap  du  lit;  Le 
filet  est  collé  à  la  cloison  avec  du  pain  et  est  suspendu  par  toutes 
sortes  de  bribes  de  drap,  de  papier  et  des  morceaux  de  pain. 

peut  avoir  la  prétention  de  les  décrire  tous.  Tel  malade 
se  blottit  sous  son  lit,  tel  autre  va  se  coucher  auprès 


384  DÉMENCES  JUVÉNILES.  —  DÉMENCE  PRÉCOCE. 


de  son  voisin  de  la  salle;  beaucoup  se  couchent  au  rebours 
du  lit,  la  tête  au  pied  du  lit;  d’autres  encore  mettent 
leurs  habits  à  l’envers.  Un  d’entre  eux  faisait  la  mine  de 
fumer  une  croûte’ de  pain  comme  un  cigare.  La  malpro¬ 
preté  est  souvent  associée  à  ces  tics  :  une  malade  crachait 
sur  son  pain  du  déjeu¬ 
ner  de  la  salive  d’une 
épaisseur  d’un  doigt 
avant  de  le  manger  ; 
une  autre  se  fourrait 
son  pain  dans  l’anus.  Il 
en  est  qui,  avec  leurs 


Fig.  147. —  Démence  catatonique. —  Fig.  148.  —  Démence  cata- 
Attitude  bizarre  :  la  malade  s’est  tonique.  —  Manière  bi- 
é tendue  par  terre  ;  elle  joint  les  zarre  de  marcher, 
mains  et  tient  un  morceau  de  pain 
entre  ses  lèvres. 

ongles,  percent  lentement  des  trous  dans  la  cloison.  Un 
sujet  voulait  poser  sur  le  plancher  de  sa  cellule  des 
figures  faites  avec  des  matières  fécales.  La  figure  146 
représente  un  hamac  qu’un  catatonique  a  fabriqué  avec 


Fig.  150.  —  Démence  catatonique.  —  Portrait  du  malade  qui  a 
fabriqué  le  hamac  représenté  par  la'figure  146. 
Weygandt.  —  Atlas-manuel  de  Psychiatrie.  23 


Fig.  149.  —  Démence  catatonique.  —  La  malade  fait,  en  grimaçant, 
un  visage  sinistre,  tandis  que  son  état  cœnesthétique  n’est  nulle¬ 
ment  déprimé. 


386  DÉMENCES  JUVÉNILES.  —  DÉMENCE  PRÉCOCE. 

des  fils  arrachés  à  la  couverture  de  son  lit  et  l’a  attaché 
à  la  cloison  avec  de  la  mie  de  pain. 

Les  contorsions  du  visage,  les  grimaces,  les  clignements 
d’yeux,  le  retroussement  des  lèvres  en  forme  de  trompe, 
les  haussements  d’épaules  sans  motif,  les  grincements  des 
dents,  sont  autant  de  tics  qui  s’observent  souvent.  Les 
traits  du  visage,  à  part  les  particularités  que  nous  venons 
d’indiquer,  sont  presque  toujours  sans  expression.  C'est  le 
visage  d’une  momie.  Quelquefois,  il  y  a,  comme  chez  les 
sujets  représentés  par  les  figures  149,  150,  151  et  152,  un 


Fig.  151.  —  Démence  calatonique.  —  Physionomie  grimaçante. 

contraste  frappant  entre  l’expression  de  la  physionomie 
et  l’humeur  indifférente. 

Les  malades  affectent  volontiers  dés  attitudes  étranges. 
L’un  d’eux  se  tenait  pendant  des  heures  sur  une  jambe, 
avec  le  buste  penché  en  avant.  Une  autre,  représentée  par 
la  figure  153,  sautillait  sur  le  bord  extérieur  de  son  lit, 
comme  un  oiseau  sur  un  fil  télégraphique.  Il  en  est  (fîg.  152) 
qui  se  tiennent  pendant  des  jours  ou  des  semaines  comme 
une  statue,  dans  une  attitude  théâtrale,  avec  des  gestes 
pathétiques.  Beaucoup  mangent  leurs  cheveux,  leurs  vête¬ 
ments  ou  les  couvertures  de  leur  lit  (fîg.  154). 

Un  malade  se  couchait  sur  le  dos  et  levait  les  deux 
jambes  enl’air  (Voy.  fîg.  13).  Quelques-uns  restent  agenouil¬ 
lés,  dans  une  attitude  de  dévotion,  sans  la  moindre  idée 
de  prière  dans  l’esprit;  ils  joignent  et  pressent  si  forte- 


DÉMENCES  JUVÉNILES.  —  DÉMENCE  PRÉCOCE.  387 


ment  leurs  mains  qu’il  en  résulte  parfois  des  escarres.  Le 
blottissement  dans  le  lit,  comme  le  montre  la  figure  155,  est 
fréquent  chez  les  catatoniques  négativistes.  Tous  ces  actes, 
toutes  ces  attitudes  étranges  et  uniformes  peuvent  brus¬ 
quement  faire  place  à  une  tout  autre  manifestation.  Il  n’est 
pas  rare  ue  co usin¬ 
ier,  chez  les  déments 
avec  stéréotypie  et 
négativisme,  la  ré¬ 
tention  volontaire 
d’urine  et  des  ma¬ 
tières  fécales,  de 
même  que  le  refus 
de  nourriture,  ou 
bien  une  boulimie 
sans  frein. 

On  a  essayé  d’ex¬ 
pliquer  de  diverses 
façons  ces  actes  et 
ces  attitudes  bizar¬ 
res.  Certains  alié¬ 
nistes  croyaient  que 
cette  manière  d’être 
est  commandée  aux 
malades  .  par  des 
voix  qu’ils  en  tendent 
ou  par  des  idées  dé¬ 
lirantes.  Il  est  hors 
de  doute  que,  dans 
bien  des  cas,  des 
hallucinations  chas¬ 
sent  le  malade  hors 
de  sa  chambre  <m  le 
poussent  à  i 
cher,  ou  à  essayer  à 
force  de  cris,  de  cul¬ 
butes,  et  d’autres 
mouvements  de  défense,  à  se  débarrasser  du  trouble  men¬ 
tal  qui  l’obsède.  Mais,  néanmoins,  il  est  rare  qu’on  puisse 
avoir  la  preuve  de  cette  origine  hallucinatoire  des 
mouvements  catatoniques.  Dans  la  grande  majorité  des 
cas,  nous  n’avons  rien  qui  permette  d’admettre  cette  hypo¬ 
thèse.  Tout  d’abord,  étant  données  les  brusques  alterna- 


Fig.  152.  —  Démence  catatonique.  — 
Contraction  grimaçante  des  muscles 
des  lèvres  et  de  la  bouche. 


DÉMENCES  JUVÉNILES.  —  DÉMENCE  PRÉCOCE. 


tives  de  ces  tics,  souvent  très .  compliqués,  il  est  impro¬ 
bable  qu’ils  soient  provoqués  et  maintenus  par  des 
hallucinations  auditives.  D’ailleurs,  les  malades  n'es¬ 
saient  jamais  d’expliquer  leur  manière  d’être,  ou  bien  ils 
donnent  comme  explication  le  premier  prétexte  qui  leur 
passe  par  la  tête.  Quelquefois,  il  est  vrai,  ils  disent 
qu’ils  ont  entendu  ceci  ’ 
ou  cela,  ou  qu’ils  ont 
été  poussés  par  n’im¬ 
porté  quoi,  ou  bien  ils 
répondent  affirmative¬ 
ment  à  -  une  question 
suggestive  qu’on  leur 
pose  au  sujet  d’un  ordre 
donné  par  des  halluci¬ 
nations.  Mais  l’origine 
du  trouble  n’est  nul¬ 
lement  expliquée  par 
ces  assertions  suggérées 
aux  malades.  En  par¬ 
tant  du  point  de  vue 
psychologique,  on  aura 
plutôt  toute  sorte  de 
raisons  pour  considérer 
ces  symptômes  psycho¬ 
moteurs  comme  étant 
la  conséquence  d’une 
perversion  primitive  de 
la  volonté.  11  n’y  a  donc 
pas  lieu  do  recourir, 
Fig.  153.  —  Attitude  catatonique.  par  une  voie  détour¬ 
née,  aux  hallucinations 
auditives  qui,  après  tout,  auraient  elles-mêmes  tout 
autant  besoin  d’être  expliquées.  Les  caractères  des 
mouvements  catatoniques  si  contraires  à  ceux  des 
actes  normaux  de  la  vie,  mouvements  uniformes  et  sté¬ 
réotypés,  sans  utilité  pratique,  sans  objet,  sans  lien 
entre  eux,  sans  intermédiaires  dans  les  transitions,  toutes 
ces  particularités  parlent  précisément  en  faveur  de  notre 
opinion.  Ce  qui  fait  encore  ressortir  combien  l’hypothèse 
d’une  origine  hallucinatoire  de  ces  troubles  moteurs  est 
peu  acceptable,  c’est  ce  fait  que  les  expressions  verbales 
des  malades  présentent  les  mêmes  traits  fondamentaux 


DÉMENCES  JUVÉNILES.  —  DÉMENCE  PRÉCOCE.  389 


qui  caractérisent  leurs  troubles  moteurs.  Les  catatoniques, 
dans  leur  besoin  effréné  de  parler,  profèrent  des  phrases 
incohérentes,  uniformes  et  stéréotypées  ;  il  est  impossible 
d’admettre  que  chacune  de  ces  expressions  soit  soufflée 
par  une  hallucination  auditive  correspondante. 

La  manière  de  parler  présente  en  effet  des  particularités 
bizarres  :  le  malade  chuchote,  prend  une  voix  de  fausset, 


Fig.  154.  —  Altitude  catatonique  ;  la  malade  est  couchée 
en  travers  du  lit. 


affecte  un  langage  solennel  ou  des  intonations  pathétiques, 
zézaie  comme  un  enfant.  Assez  souvent  il  se  produit  du 
mutisme.  Même  lorsque  le  trouble  psychique  est  léger,  on 
n’observe  pas  toujours  un  langage  correct;  au  contraire, 
les  expressions  sont  filandreuses,  vagues,  pleines  de  tour¬ 
nures  artificielles,  alambiquées  et  confuses.  Forel  a  pro¬ 
posé  pour  caractériser  ce  langage  des  catatoniques  le 
terme  de  salade  de  mots.  Un  exemple  de  ce  phénomène 
est  fourni  par  cette  lettre  d’un  malade  : 


390  DÉMENCES  JUVÉNILES.  —  DÉMENCE  PRÉCOCE. 

«  Si  Ernest  ne  renvoie  pas  son  domestique  cette  année,] 
que  ce  soit  peut-être  déjà  ou  chez  nous.  J’ai  passé  par  ma. 
maladie  nerveuse,  grâce  à  des  exercices  de  gymnastique, 
que  j’imite  ce  que  font  d’autres,  c’est-à-dire  le  gardien. 
J’ai  aussi  quelquefois  fortement  travaillé  dans  la  dernière 
quinzaine,  et  je  n’ai  pourtant  pas  trouvé  de  repos;  tout 
est  encore  au  même  pointsur  la  balance;  car  ce  n’est  pas 
la  peine  de  se  mettre  à  penser.  Si  je  n’étais  pas  appelé  à 


Fig.  155.  —  Catatonie  avec  négativisme;  la  malade  se  cache 
dans  son  lit. 


faire  de  bonnes  œuvres  cette  lettre  n’aurait  pas  besoin 
d’être  envoyée.  C’est  aussi  la  faute  à  ma  mère....  » 

Au  cours  d’üne  excitation  catatonique  plus  forte,  l’im¬ 
possibilité  d’exprimer  les  idées  avec  ordre  peut  être  encore 
plus  marquée.  Le  discours  manque  non  seulement  de 
cohésion,  mais  les  idées  les  plus  hétérogènes  s’alignent 
sans  la  moindre  transition  et  avec  de  fréquentes  répéti¬ 
tions.  C’est  alors  l'incohérence  complète,  et  non  plus  seule¬ 
ment  la  fuite  des  idées,  le  relâchement  ou  les  solutions 
de  continuité  qu’on  remarque  dans  la  manie  ordinaire. 
A  cela  s’ajoute  encore  le  retour  stéréotypé  de  certaines 
expressions.  Voici,  par  exemple,  le  sténogramme  des 
réflexions  d’un  catatonique  : 

«  Qu’est-ce  que  je  dois  leur  raconteir,  à  Satan  encore 


DÉMENCES  JUVÉNILES.  —  DÉMENCE  PRECOCE.  391 

une  fois;  je  ne  suis  pourtant  pas  un  Satan,  je  suis  Satan 
lui-même  en  chair  et  en  os.  Nous  sommes  tous  attachés 
par  un  anneau  au  nez  ;  quand  nous  rentrons  l’anneau  nous 
sommes  malades  ;  que  le  diable  m’emporte,  je  n’ai  jamais 
encore  embrassé  un  roi  ;  soyez  donc  assez  bon  pour  me 
faire  mettre  encore  un  peu  d’eau  chaude  »  (le  malade  était 
dans  un  bain  prolongé).  «  Sapristi,  vous  m’avez  étrillé 
avec  votre  chaise  goudronnée;  je  me  suis  assis  dessus, 
c’était  mon  c..  et  non  pas  le  tien.  Ah!  la  tête  de  vache, 
viens  donc  un  peu  me  reparler  de  ma  chaise  gou¬ 
dronnée...» 

Ici  se  montre,  outre  l’incohérence  complète  et  le  retour 
stéréotypé  de  certaines  idées,  des  allusions  à  l’eau  du  bain 
et  à  l’ordonnance  du  médecin;  puis  viennent  des  expres¬ 
sions  complètement  dépourvues  de  sens,  comme  :  chaise 
goudronnée,  anneau  du  nez.  Les  malades  sont  aussi  inépui¬ 
sables  pour  trouver  de  nouvelles  expressions  que  pour 
prendre  des  attitudes  singulières  ;  leurs  tournures  du  lan¬ 
gage  sont  tout  aussi  sans  objet,  aussi  impulsives,  aussi 
irréfléchies  que  leurs  tics.  En  tout  cas,  ce  serait  se  donner 
une  peine  inutile  que  de  vouloir  y  découvrir  des  troubles 
sensoriels  ou  des  idées  délirantes.  Certaines  tournures  de 
phrases  ont  bien  un  sens,  par  exemple  quand  le  malade 
demande  de  «  l’eau  chaude  »  pour  son  bain  ;  mais  le  plus 
souvent  les  expressions  sont  incohérentes.  Un  malade 
dit  :  «  Vous  parlez  la  langue  orientale  d’Arusberg  »  ;  un 
autre  parle  par  assonances  :  «  Autant  de  tâches,  autant 
de  lâches  »;  un  autre  fait  de  longs  mots  composés  : 
«  Le-courant-de-la-machine-à-battre-les-assomeurs  ».  Un 
sujet  a,  comme  tic,  de  commencer  la  plupart  des  mots 
par  un  n  :  «nenfant,  nécrire  ».  D’autres  articulent  des  mots 
dépourvus  de  sens  ou  déformés  à  plaisir.  Une  catatonique 
à  qui  l’on  voulait  faire  dire  le  mot  «  fleur  »  répondait 
«  fleurchon  »;  on  lui  demandait:  «  Combien  font  trois 
fois  4 ?  »,  elle  balbutiait  :  «  trois  ».  On  lui  redemandait  : 
«3x4?»,  elle  disait  :  «  Laissez  cela  à  Lisette  ».  On  lui 
demandait  :  «  Retranchez  3  de  5  »,  elle  répliquait  :  «  J’ai 
plus  de  malice  qu’un  singe  ».  Une  malade  criait  :  «  Élisa  !  » 
en  appuyant  sur  l’a  final  pendant  une  minute  entière.  Un 
malade,  au  milieu  d’une  conversation,  se  met  tout  à  coup 
à  crier  :  «  Cocorico!  » 

Les  troubles  les  plus  divers  s’entremêlent  souvent  comme 
dans  la  conversation  suivante  : 


392  DÉMENCES  JUVÉNILES.  —  DÉMENCE  PRÉCOCE. 

Demande.  M’avez-vous  déjà  vu?  —  Réponse.  Je  vous  ai  déjà 
vu  souvent.  —  D.  Où  cela  ?  —  R.  Oui,  lé  maître,  maître,, 
maître,  messieurs.  —  D.  Où  m’avez-vous  vu  ?  —  R.  (En 
hochant  la  tête)  :  Je  ne  sais  pas.  —  D.  Qu’est-ce  que  je  suis? 
—  R.  Tu  as  été  un  chiffon  de  feutre.  —  D.  Qu’est-ce  que  je 
suis?  —  R.  Tu  es  éméré  pfoutliché.  Tu  dois  être  un  pécheur, 
méchant  fruit.  Avez-vous  été  maudit  et  l’êtes-vous  encore, 
ô  ling  debindon  don, don;  alla  laa.  —  D.  Montrez  votre  langue. 

La  malade  tire  la  langue  très  loin  et  dit  :  dbou  gou  dmian. 
miang  mian  do  de  bas.  Allons-nous  pour  lui  maintenant.  Hé 
toi  ! 

Certains  malades  ont  l’air  de  parler  une  langue  de  leur 
invention  (Voy.  p.  87). 

Parfois  les  sujets  improvisent  des  vers,  dans  lesquels, 
contrairement  aux  productions  des  maniaques,  la  rime  et 
les  sons  ont  moins  de  part  que  le  rythme.  Sans  lien,  sans 
la  moindre  signification,  les  expressions  absurdes  sont 
alignées  avec  des  répétitions  stéréotypées  : 

Mon  bon  Dieu,  pardonne-moi, 

Car  je  suis  un  ours  velu. 

Mon  bon  Dieu,  ahl  revêts-moi,  j 
Car  je  suis  le  moi. 

Parfois  le  rythme  trochaïque  ou  iambique  ou  autre  est 
très  accentué.  On  trouve  souvent  des  allitérations. 

Les  répétitions  et  les  stéréotypies  du  langage  consti¬ 
tuent  donc  le  fond  principal  des  expressions  du  sujet; 
c’est  là  une  véritable  verbigération.  Une  malade  répétait 
constamment  pendant  des  heures  entières  :  «  Jésus-Christ 
sauve-moi,  main  fraternelle  rachète -moi  ».  Une  autre, 
que  représente  la  figure  169,  disait,  pendant  des  jours, 
avec  la  même  intonation  :  «  Haamguè,  haamguè  »  en 
s’étirant  le  lobe  de  l’oreille.  Une  malade  radotait  avec 
rapidité  les  phrases  suivantes  : 

Que  Dieu  ait  tout  ce  que  son  cœur  demande  et  désire  de  bon 
à  manger  et  à  boire  ;  que  Dieu  fête  l’anniversaire  de  sa  nais¬ 
sance  tous  les  jours,  et  qu’il  ait  à  manger  et  à  boire  tout  ce 
que  son  cœur  veut  et  désire.... 

Souvent  ce  sont  des  paroles  ou  des  syllabes  incompré¬ 
hensibles  qui  forment  la  trame  de  cette  verbigération  : 


jtîP  4'€^s>  ys^jo- 

^ï  JSS/V^  ^t> 

£î&s 

Fig.  156.  —  Écriture  maniérée  d’une  catatonique.  Répétition 
stéréotypée  de  mêmes  signes  (collection  de  Roubinovitch). 


Fig.  157.  —  Dessin  et  écriture  d’un  dément  paranoïde 
(d’après  Deny  et  Roy). 


'KnoAwC'4 

Fig.  158i  —  Écriture  en  miroir. 
(Pécheur,  méchant,  fruit,  debindon,  don,  don). 


394  DÉMENCES  JUVÉNILES.  —  DÉMENCE  PRÉCOCE. 


Ce  Jacques-là,  Jacques,  Jacques,  Jacques.  Hé,  hé,  hé!  (se 
mettant  à  chanter)  :  Gué!  gué!  aa,  turék,  turék,  turék,  turik, 
turquie,  turc,  turé,  turké,  turék, 
huhuhu. 


Les  manières  infiniment  va¬ 
riées  des  actes,  des  attitudes 
et  de  la  parole  s’entremêlent 
pour  produire  les  formes  cli¬ 
niques  les  plus  diverses. 

L'écrilure  aussi  montre  des 
bizarreries  correspondantes  : 
il  y  a  des  soulignements,  des 
traits  de  plumes  très  divers, 
des  barbouillages  et  autres 
bizarreries,  ainsi  que  les 
figures  156  et  157  en  offrent 
des  exemples  typiques.  Un 
malade  commençait  tous  les 
mots  qu’il  écrivait  par  la 


Fig.  159,  160  et  161.  —  Dessins  maniérés  d’un  dément  paranoïque 
avec  des  traits  stéréotypés. 


même  consonne.  Parfois,  on  observe  l 'écriture  en  miroir, 
comme  sur  la  figure  158.  Il  n’y  a  pas  d’augmentation 


TROUBLES  PHYSIQUES;  395 

d’agitation,  ni  d’accélération  de  l’écriture  comme  clans  la 
manie  ordinaire.  Le  papier  est  souvent  tout  couvert  d’écri¬ 
ture,  ou  bien  il  n’est  écrit  que  sur  un  coin.  Il  s’y  ajoute  des 
griffonnages  et  des  dessins  stéréotypés  (Voy.  fig.  156,  157, 
159,  160,  161).  Comme  fond  mental,  nous  retrouvons  dans 
l’écriture  la  même  «  salade  »,  la  même  stéréotypie,  la 
même  verbigération  que  nous  avons  décrites  dans  le  lan¬ 
gage  parlé.  De  gros  volumes,  contenant  d’un  bout  à  l’autre 
de  ces  extravagances,  ont  même  été  édités  et  publiés  par 
des  catatoniques.  Les  dessins,  comme  ceux  représentés  par 
les  figures  157,  159,  160,  161,  montrent  des  bizarreries  du 
même  genre  ;  ils  sont  souvent  faits  avec  une  grande 
minutie  d’exécution  dans  les  détails  ;  on  y  aperçoit  beau¬ 
coup  de  traits  stéréotypés,  des  têtes,  des  oiseaux  en 
nombre  incalculable,  et  toujours  de  la  même  forme.  Un 
malade,  qui  avait  été  autrefois  un  homme  d’une  haute 
culture  intellectuelle,  dessinait  toute  la  journée  des  arcs 
remplis  d’organes  génitaux. 

Troubles  physiques. 

Le  système  nerveux  présente  ordinairement  quelques 
symptômes  physiques,  à  la  vérité  peu  accentués  :  légère 
inégalité  pupillaire,  mydriase,  dermographisme,  léger 
tremblement  de  la  langue  et  des  doigts,  exagération  fré¬ 
quente  des  réflexes  tendineux;  parfois,  aussi,  transpira¬ 
tion  abondante  ou  salivation.  Beaucoup  de  malades  sont 
anémiés;  leur  teint  est  terreux.  Assez  souvent,  dans  les 
cas  chroniques,  il  se  produit,  surtout  au  visage,  un  gon¬ 
flement  pâteux  qui  rappelle  le  myxœdèiné.  Assez,  souvent 
on  est  frappé  de  l’air  juvénile  des  malades,  au  point 
qu’on  leur  donne  de  cinq  à  dix  ans  de  moins  que  leur 
âge  réel. 

Le  pouls  est  quelquefois  accéléré.  On  constate  aussi  des 
températures  rectales  anormalement  basses  ;  on  a  observé 
une  fois  33°, 3.  La  menstruation  est  souvent  irrégulière  ; 
quelquefois,  au  moment  de  son  apparition,  l’excitation  est 
plus  forte.  Il  n’est  pas  rare  d’observer  une  augmentation 
du  volume  de  la  glande  thyroïde.  Le  sommeil,  surtout 
dans  les  formes  accompagnées  d’agitation,  est  fréquem¬ 
ment  troublé.  Parfois,  l'insomnie  et  la  migraine  consti¬ 
tuent  des  symptômes  initiaux.  Les  malades  s’alimentent 
mal.  Il  existe  dans  certains  cas  une  abstinence  totale, 


396  DÉMENCES  JUVÉNILES.  —  DÉMENCE  PRÉCOCE. 

comme,  dans  d’autres,  une  avidité  sans  bornes.  Le  poids 
diminue  au  début,  et  dans  les  formes  agitées  cette  dimi¬ 
nution  est  quelquefois  très  considérable.  Mais  dans  les 
démences  hébéphrénique  et  paranoïque,  le  poids  est  ordi¬ 
nairement  bon;  dans  la  phase  chronique,  les  malades 
tendent  à  engraisser. 

Chez  quelques  déments  précoces  surviennent  des  atta¬ 
ques  de  formes  variées.  Le  plus  souvent,  il  s’agit  de  dé¬ 
faillances,  de  lipothymies  accompagnées  de  nausées,  d’in¬ 
quiétude  et  d’abattement.  Quelquefois,  on  assiste  à  des 
convulsions  épileptiformes  se  manifestant  dans  divers 
groupes  musculaires,  et  aussi  à  des  attaques  apoplecti- 
formes.  On  peut  observer,  comme  chez  le  sujet  représenté 
par  la  figure  188,  des  crises  ayant  un  caractère  hystéri- 
forme,  avec  mouvements  désordonnés,  gestes  pathétiques, 
roulements  d’yeux  et  des  cris.  A  la  période  chronique  se 
produisent  fréquemment  des  accès  de  mauvaise  humeur  et  • 
d’agitation,  qui  nécessitent  le  transfert  momentané  du  ma¬ 
lade,  habituellement  paisible,  dans  la  section  des  turbulents. 

Évolution  de  la  démence  précoce. 

Les  subdivisions  de  la  démence  précoce  ne  sont  que  d’une 
importance  secondaire.  L’une  de  ses  formes  peut  prendre' 
l’aspect  de  l’autre,  absolument  comme  cela  se  passe  ppur 
les  diverses  variétés  de  la  paralysie,  générale.  Toutefois, 
on  observe  assez  fréquemment  un  type  de  démence  précoce 
bien  déterminé  au  point  de  vue  de  ses  caractères  cliniques 
et  de  son  évolution,  qui  présente,  dès  le  début,  des  sym¬ 
ptômes  caractéristiques,  et  qui,  à  sa  période  finale,  ne  peut 
plus  être  distingué  des  autres  types  de  la  démence  précoce. 

L’âge  auquel  on  contracte  le  plus  souvent  la  démence 
précoce  est  chez  les  hommes  entre  trente  à  quarante  ans 
et  chez  les  femmes  entre  quarante  et  cinquante  ans.  Les 
formes  qui  se  présentent  avant  la  vingtième  année  appar¬ 
tiennent  la  plupart  aux  deux  premières  variétés  de  la  dé¬ 
mence  précoce.  Celles  qui  se  produisent  après  la  trentième 
année  de  la  vie  appartiennent  à  la  démence  paranoïque 
(Voy.  la  figure  synoptique  162,  faite  d’après  Bertschinger 
et  indiquant  d’une  façon  graphique  les  âges  auxquels  sur¬ 
vient  la  démence  précoce  et  le  nombre  de  cas  selon  les  âges  : 
1°  pour  les  hommes  ;  2°  pour  les  femmes). 


DÉMENCE  SIMPLE  OU  HÉBOÏDOPHRÉNIE. 


397 


A.  -  DEMENCE  SIMPLE  OU  HÉBOÏDOPHRÉNIE 

Cette  forme  de  la  démence  précoce  correspond  à  la  des¬ 
cription  primitive  qu’en  a  faite  Heckers.  Il  s’agit  d’un 
trouble  psychique  essentiellement  chronique,  qui,  débu¬ 
tant  par  des  accidents  mentaux  passant  souvent  inaperçus, 
arrive  à  la  démence  plus  ou  moins  profonde,  et  plus  exac- 


Fig.  162.  —  Démence  précoce. _ 

Graphique  indiquant  les  âges  auxquels  survient  cette  psychose. 

- Hommes; - Femmes. 

tement  à  une  déchéance  dans  les  domaines  de  la  pensée 
aperceptive,  du  sentiment  et  de  la  volonté.  Parfois,  on 
constate  déjà  de  bonne  heure  un  léger  négativisme,  des  atti¬ 
tudes  maniérées,  des  phénomènes  cataleptiformes  et  des 
signes  d’échos.  Mais  on  n’y  observe  pas  d’idées  délirantes 
bien  accentuées,  ni  des  symptômes  moteurs  très  intenses, 
ni  de  l’agitation  ou  de  la  stupeur. 

Les  malades  se  plaignent  parfois  d’être  abattus,  mal  en 
train,  d’avoir  des  migraines,  de  mal  dormir.  Autour  d’eux 
on  est  frappé  de  ce  qu’ils  ne  produisent  plus  rien.  Des 
troubles  sensoriels  peuvent  survenir  à  titre  isolé;  les 


398  DÉMENCES  JUVÉNILES.  —  DÉMENCE  PRÉCOCE. 


héboïdophréniques  voient,  par  exemple,  des  êtres  en  feu; 
ils  entendent  une  voix  qui  leur  annonce  leur  damnation. 
Quelquefois  ils  font  des  réponses  à  rebours  ;  de  temps  en 
temps  ils  expriment  des  conceptions  délirantes;  l’un  dit 
qu’il  a  péché,  un  autre  qu’on  le  tourmente  dans  ses  organes 
sexuels,  un  troisième  déclare  que  son  être  s’amoindrit 


Fig.  163.  —  Démence  précoce  simple  héboïdophrénique. 

On  observe  aussi  des  manières  singulières  :  tel  héboï¬ 
dophrénique  ne  veut,  par  exemple,  manger  que  quand  il 
est  seul;  tel  autre  donne  la  main  d’une  façon  étrange, 
affectée  ;  il  s’exprime  d’une  manière  filandreuse  ;  de  temps  à 
autre,  une  légère  agitation  le  poussera  à  casser  une  vitre  ou 
à  commettre  quelque  autre  acte  violent,  mais  tout  cela  ne 
se  manifeste  qu’avec  peu  d’intensité  et  si  rarement  que  son 
entourage  ne  fait  guère  attention  à  ces  crises  passagères  ; 
on  pense  beaucoup  plus  à  l’altération  profonde  survenue 
dans  le  caractère  du  sujet  et  à  son  incapacité  de  travailler; 
bien  des  fois  même  l’entourage  est  porté  à  lui  reprocher 
cette  incapacité  qu’on  attribue  à  tort  à  sa  paresse. 


[ÉBÉPHRÉNIE. 


399 


Comme  les  malades  parlent  peu  d’une  façon  spontanée, 
on  ne  s’aperçoit  pas  généralement  que  leurs  connaissances 
acquises  se  sont  très  bien  conservées  et  que,  s’ils  n’en  font 
plus  usage,  c’est  à  cause  de  l’affaiblissement  de  leur  faculté 
d'aperception.  Des  jeunes  gens,  qui  avaient  d’abord  donné 
de  bonnes  espérances,  deviennent  ainsi  peu  à  peu  déments, 
sans  que  personne  songe  à  les  faire  traiter  dans  un  éta¬ 
blissement  ou  à  les  faire  examiner  par  un  aliéniste.  Plus 


Fig.  164.  —  Démence  précoce  simple. 


d’un  héboïdophrénique  a  déjà  été  envoyé  par  sa  famille 
en  Amérique  pour  «  améliorer  sa  santé  ».  Pour  d’autres, 
une  agitation  légère,  passagère,  suffit  pour  qu’on  les  mette 
à  l’asile  où,  d’ordinaire,  la  démence  progresse  peu  à  peu 
pour  atteindre  un  degré  souvent  très  profond  et  définitif, 
comme  c’est  le  cas  des  malades  représentés  par  les  figures 
163,  164  et  165. 


B.  —  HÉBÉPHRÉNIE 

Dans  la  démence  simple,  il  s’agissait  d’un  affaiblisse¬ 
ment  intellectuel  lentement  établi  et  s’attaquant  principa- 


400  DÉMENCES  JUVÉNILES.  —  DÉMENCE  PRÉCOCE. 


lement  au  domaine  du  sentiment  et  de  la  volonté;  on 
constatait  bien  quelques  troubles  sensoriels  isolés,  quel¬ 
ques  idées  délirantes,  des  tendances  au  négativisme,  à 
l’automatisme  passif  et  à  des  attitudes  «  maniérées»,  mais 
toutes  ces  manifestations  ne  présentaient  aucun  caractère 
aigu.  Par  hébéphrénie[fo- 
lie  de  la  puberté  propre- 
mentditej,  on  désigneune 
variété  [très  commune]  de 
la  démence  juvénile  qui  se 
caractérise  par  des  alter¬ 
natives  d’excitation  et  de 
dépression  très  vives,  des 
troubles  sensoriels  et  des 
idées  délirantes  plus  fré¬ 
quentes  que  dans  la  forme 
précédente,  et  qui  se  ter¬ 
mine  par  la  démence.  On 
n’observe  pas  dans  l’hé- 
béphrénie  des  symptômes 
caractéristiques  de  la  ca¬ 
tatonie,  comme  la  stupeur 
et  la  manie  furieuse,  ni 
d’idées  délirantes  d’appa¬ 
rence  systématisées  de  la 
démence  paranoïde.  Le 
térme  d 'hébéphrénie  ou  do 
folie  de  la  puberté  con¬ 
vient  le  mieux  pour  dési¬ 
gner  cette  .  forme,  parce 
que  les  phénomènes  mor¬ 
bides  rappellent  souvent 
Fig.  165.  —  Démence  précoce  simple,  les  oscillations  physiolo- . 

Expression  anxieuse  de  la  ma'.ade.  giques  de  l’équilibre  men¬ 
tal  au  moment  de  la 
puberté.  Déjà,  des  sujets  normaux  présentent,  pendant 
cette  péri'ode  de  développement,  une  manière  d’être  très 
changeante  de  leur  état  psychique,  une  grande  mobilité 
du  caractère.  Ils  réagissent  plus  fortement  aux  impressions 
les  plus  diverses;  ils  ont  des  accès  de  mélancolie,  de 
sentimentalité  morbide.  Des  élèves  habituellement  stu¬ 
dieux,  intelligents,  perdent  le  goût  de  l’étude,  deviennent 
irréguliers,  flâneurs;  d’autres  forment  toutes  sortes  de 


HÉBÉPHRÉNIE. 


401 


projets,  se  montrent  légers,  turbulents,  indisciplinés,  pré¬ 
somptueux;  ils  commettent  de  sottes  incartades  qu’on 
excuse  d’abord  par  leur  jeune  âge;  ils  emploient  volontiers 
des  expressions  frivoles,  triviales  ou  brutales.  Bref,  on 
peutfréquemment,  même  à  l’état  normal,  observer,  parallè¬ 
lement  aux  trans¬ 
formations  phy¬ 
siologiques,  une 
manière  d’être  psy¬ 
chique,  frappante 
par  soninstabilité, 
qui,  ensuite,  fait 
place  de  nouveau 
à  un  état  d’équi¬ 
libre.  L’hébéphré- 
nie  apparaît  sou¬ 
vent,  à  son  début, 
comme  une  expres¬ 
sion  exagérée  et 
morbide  de  cette 
instabilité  psychi¬ 
que  qui  se  mani¬ 
feste  à  l’âge  de  la 
puberté. 

Le  début  de 
cette  forme  mor¬ 
bide  n'est  pas  insi¬ 
dieux,  comme  cela 
se  voit  dans  la  va¬ 
riété  précédente  ; 
la  psychose  éclate 
plutôt  d’une  façon  Fig,  166.  —  Démence  hébéphrénique.  —  Ilal- 
SOudaine,  aiguë,  et  lucinations  auditives  et  maux  de  tête, 
cela  après  quelques 

vagues  signes  précurseurs  :  tentatives  de  fugue  ou  de 
suicide,  troubles  sensoriels,  particulièrement  hallucina¬ 
tions  auditives.  «  J’entends  des  voix  plein  ma  tête  qui  me 
saluent  »,  disait  une  malade.  Souvent  ce  sont  des  injures, 
des  insultes,  que  la  voix  fait  entendre  :  «  prostituée  ! 
femme  de  mauvaise  vio  !  ».  «  Cela  mugissait  comme  les 
vagues  de  la  mer,  »  disait  une  hébéphrénique.  «  Plie  bagage, 
fais  ton  paquet,  va-t’en  !  »  entendait  une  autre.  «  Les  voix 
me  donnent  des  maux  de  tête  »,  disait  la  jeune  fille  repré- 
WeygakijT.  —  Atlas-manuel  de  Psychiatrie.  26 


402  DÉMENCES  JUVÉNILES.  —  DÉMENCE  PRÉCOCE. 

sentée  par  la  figure  166,  en  se  tenant  la  tête.  «  J’entends 
les  voix  de  l’humanité  tout  entière  »,  remarquait  encore  une 
autre.  Une  jeune  fille,  pendant  la  nuit,  voyait  «  une  cou¬ 
ronne  étincelante  et  une  étoile  menaçante,  puis  des  images 
effrayantes,  des  choses  théâtrales  ».  La  pendule  parlait 
comme  si  elle  était  ensorcelée.  Souvent,  le  sujet  prétend 
reconnaître  les  timbres  des  voix  qui  sont  quelquefois  si 
nombreuses  et  si  intenses  que  l’hébéphrénique,  comme 


Fig.  167.  —  Démence  hébéphrénique.  —  Hallucinations  auditives. 
Pseudo-stupeur. 

celui  qui  est  représenté  parla  figure  167,  est  complètement 
absorbé  par  elles  et  prête  l’oreille,  sans  se  préoccuper  des 
personnes  qui  l’entourent.  C’est  là  un  état  qui  a  les  appa¬ 
rences  de  la  stupeur  et  que  l’on  désigne  quelquefois  sous 
le  nom  de  pseudo-stupeur.  Il  se  produit  fréquemment  des 
troubles  de  la  sensibilité  tactile  indiqués  par  des  propos 
délirants  du  sujet.  L’un  sent  que  son  lit  plane  en  l’air. 
Un  autre  croit  qu’on  lui  lance  des  oies  à  la  tête  et  sur  la 
nuque.  Beaucoup  se  disent  tout  étourdis  par  des  odeurs. 


HÉBÉPHRÉNIE. 


403 


Des  sensations  d’ordre  génital  provoquent  des  déclara¬ 
tions,  des  plaintes  et  des  disputes,  comme  l’indique  par 
exemple  ce  propos  :  «  Cette  nuit  on  m’a  enlevé  les  testicules  » . 

L’état  cœnesthé tique  est  souvent  triste  à  la  période 
initiale  de  l’hébéphrénie.  Le  malade  se  dit  las  de  vivre  et, 
cependant,  un  moment  après,  il  est  d’une  gaîté  exubérante, 
ou  bien  il  est  pris  d’un  rire  insensé.  Les  propos  délirants 
ne  sont  pas  rares  :  ils  se  rattachent  en  grande  partie 
aux  hallucinations  auditives.  Ainsi,  une  malade  prétend 
entendre  qu’elle  est  la  fille  de  l’empereur  d’Allemagne  et 
qu’elle  est  fiancée  à  un-baron.  Les  idées  délirantes  sont 
remarquables  par  leur  polymorphisme  :  on  trouve  chez  le 
même  sujet  des  idées  hypocondriaques,  de  culpabilité,  de 
persécution,  de  mysticisme,  de  grandeur.  Mais  la  plupart 
du  temps  toutes  les  idées  portent  l’empreinte  de  la 
démence,  de  l’absurdité.  Une  femme  dit,  par  exemple, 
qu’elle  est  enceinte  d’une  ombre.  Un  homme  déclare  qu’on 
a  mis  du  fumier  dans  son  pain.  D’autres  croient  qu’ils  ont 
été  exécutés  et  que  les  os  leur  traversent  la  peau.  Un 
hébéphrénique  se  faisait  fort  de  régler  la  question  gréco- 
turque.  Une  jeune  malade  se  disait  la  souveraine  de  l’uni¬ 
vers,  la  reine  du  monde  supérieur  et  ajoutait  qu’elle  n’avait 
rien  pour  vivre.  Un  homme  déclarait  qu’il  vivait  de  sur¬ 
naturel. 

Les  troubles  psychiques  des  hébéphréniques  s’accom¬ 
pagnent  parfois  de  réactions  soudaines,  impulsives,  plus 
ou  moins  graves  :  l’un  tente  de  se  suicider,  un  autre 
attaque  un  passant  ou  allume  un  incendie  ;  d’autres  encore 
font  des  fugues  prolongéés  ou  commettent  des  escroqueries. 
Ces  manifestations  subites,  impulsives,  ne  se  produisent 
que  par  à-coups  et  sont  essentiellement  transitoires.  L’es¬ 
prit  d’initiative  de  ces  sujets  est,  a  priori,  tellement  affaibli 
que  l’exécution,  même  d’un  projet  réalisable,  ne  leur  est 
guère  possible.  De  plus,  les  crises  de  dépression  qui  se 
produisent  à  chaque  instant  font  vite  de  nouveau  place  à 
une  profonde  indifférence,  qui  n’est  interrompue  parfois 
que  par  des  sensations  pénibles.  Les  malades  sont  indiffé¬ 
rents  à  l’égard  de  tout  ce  qui  les  intéressait  autrefois,  à 
l’égard  de  leur  famille  ou  de  leur  profession.  Il  n’est  pas 
rare  qu’ils  aient  le  sentiment  d’être  épuisés,  mais  jamais 
ils  n’ont  conscience  de  leur  trouble  méritai. 

En  général,  la  perception  des  impressions  extérieures, 
la  présence  d’esprit  et  l’orientation  se  maintiennent,  ainsi 


404  DÉMENCES  JUVÉNILES.  —  DÉMENCE  PRÉCOCE. 

que  la  mémoire  ;  en  particulier;  les  connaissances  acquises 
à  l’école  se  conservent  d’une  manière  satisfaisante.  Mais, 
néanmoins,  surtout  dans  la  période  aiguë,  les  malades 
font  des  confusions  entre  les  choses  et  les  personnes.  L’un 
appellera  le  médecin  en  chef  un  «  vérificateur  de  cadavres  », 
et  l’interne  du  service  un  «sergent  ».  L’activité  productive  de 
l’intelligence  est  gravement  compromise.  De  bonne  heure 
déjà  se  produisent  quelques-uns  des  symptômes  caracté¬ 
ristiques  de  la  perversion  dans  les  actes  et  la  conduite  du 
sujet;  on  constate  chez  lui  un  léger  négativisme,  une  ten¬ 
dance  à  l’automatisme  passif,  et,  en  particulier,  une  série 
de  tics,  des  gestes  bizarres,  maniérés,  des  grimaces  de 
toutes  sortes,  comme  chez  les  hébéphréniques  représentés 
parles  figures  151,  168,  169.  Les  malades  se  cachent  sous 
leur  lit  ou  dans  le  lit  d’un  autre;  ils  tiraillent  d’une  façon 
stéréotypée  leurs  vêtements,  ils  font  des  grimaces  en  man¬ 
geant.  Quand  ils  parlent,  ils  zézaient,  leur  prononciation 
est  affectée;  ils  emploient  des  tournures  de  phrases  ridi¬ 
cules,  ampoulées,  et  cela  déjà  dès  le  début  de  leur  affection, 
quand  ils  racontent  leurs  troubles  sensoriels  et  essaient  de 
les  expliquer.  Leur  langage  est  parsemé  aussi  de  termes 
niais,  incohérents,  stéréotypés.  Ils  présentent  souvent  ce 
qu’on  a  appelé  de  la  verbigération.  Un  malade  disait  qu’il 
avait  puisé  son  savoir  dans  le  «  musée  de  la  déclamation 
comique  »;  un  autre,  quand  on  lui  demandait  de  ses  nou¬ 
velles,  répondait  chaque  fois  par  le  même  mot  dépourvu 
de  tout  sens  :  «  Schepp.  » 

Les  travaux  que  ces  malades  exécutent  portent  souvent 
aussi  la  marque  d’absurdité  et  d’ineptie.  Ce  sont  des  fanfre¬ 
luches  et  des  colifichets  sans  goût,  demandant  une  certaine 
dépense  et  de  la  patience,  mais  ne  présentant  ni  la  légè¬ 
reté,  ni  l’ingéniosité  plaisante  des  ouvrages  faits  par  des 
maniaques  (Voy.  fig.  146). 

On  n’observe  pas  ici  de  stupeur  grave  ni  de  violente 
excitation  prolongée.  Comme  signes  physiques,  on  constate 
quelquefois  une  tuméfaction  du  corps  thyroïde,  une  fré¬ 
quence  plus  accentuée  du  pouls,  de  la  cyanose,  du  dermo¬ 
graphisme,  un  léger  tremblement  de  mains,  une  exagéra¬ 
tion  des  réflexes  patellaires.  L’onanisme  n’est  pas  rare. 
De  temps  à  autre  surviennent  des  défaillances,  des  lipo¬ 
thymies.  Les  cas  d’hébéphrénie  à  début  aigu  et  dans 
lesquels  dominent  les  troubles  sensoriels  sont  ceux  qui  pré¬ 
sentent  le  plus  de  chances  pour  que  les  malades  retrouvent 


HÉBÉPHRÉNIE. 


405 


quelque  calme  et  la  possibilité  de  vaquer  à  de  modestes 
occupations  régulières.  Parfois,  il  survient  pourtant  plus 
tard  une  rechute,  une  nouvelle  explosion  aiguë  du  trouble 
psychique,  qui  mène  alors  ordinairement  à  un  degré  encore 
plus  profond  d’affaiblissement  intellectuel.  La  grande  majo¬ 
rité  des  cas  se  terminent  par  un  tel  état  de  démence  que  les 


malades  ne  peuvent  plus  accomplir  que  quelques  travaux 
mécaniques,  et  cela  sous  une  surveillance  continuelle;  le 
plus  souvent  ils  ne  sont  plus  bons  qu’à  passer  le  reste  de 
leur  existence  inactive  et  indifférente  dans  une  ma*ison 
de  santé.  Ils  reconnaissent  bien,  il  est  vrai,  leur  médecin; 
même  après  plusieurs  années  ;  ils  peuvent  débiter  encore, 
quand  on  le  leur  demande,  les  bribes  de  leur  bagage  sco- 


406  DÉMENCES  JUVÉNILES.  —  DÉMENCE  PRÉCOCE. 


laire  ;  mais  ils  sont  profondément  indifférents  à  tout,  leur 
sensibilité  affective  est  éteinte  comme  leur  activité  ;  ils  ont 
en  outre  des  tics  et,  quelquefois  aussi,  des  crises  d’agitation 


Fig.  169.  —  Démence  hébéphrënique.  —  Mouvement  stéréotypé 
consistant  à  se  tirer  continuellement  le  lobule  de  l’oreille. 

passagère.  Il  est  plus  rare  de  constater  chez  eux  l’existence' 
de  véritables  concéptions  délirantes  ou  de  troubles  sen¬ 
soriels. 


,  C.  —  CATATONIE 

La  forme  calalonique  de  la  démence  précoce  Se  distingue 
principalement  par  des  symptômes  d’ordre  moteur.  Le 
début  de  cette  forme  peut  être  suraigu,  maislâ  plupart  du 
temps  il  est  plus  ou  moins  insidieux  et  lent.  La  perception 
peut  être  conservée,  môme  dans  un  cas  d’excitation  très 
vive,  quoique  par  son  agitation  le  sujet  paraîtra  plus 


CATATONIE. 


407 


confus  et  plus  désorienté  qu’il  ne  l’est  en  réalité.  Néan¬ 
moins,  par  suite  de  l’excitation  et  aussi,  sans  doute,  à  cause 
des  troubles  sensoriels,  l’interprétation  des  choses  perçues 
est  souvent  défectueuse.  Les  troubles  sensoriels  se  pro¬ 
duisent  comme  dans  la  forme  précédente,  mais  moins 
abondamment.  Môme  dans  une  forte  excitation,  on  peut 
fixer  l’attention  des  malades  ;  la  chose  est  plus  difficile  dans 
les  états  de  stupeur.  La  mémoire  est  en  général  bien  con¬ 
servée.  Ce  qui  est  devenu  très  difficile,  c’est  l’utilisation  des 
matériaux  assimilés,  c’est  l’activité  aperceptive.  Les  propos 
délirants  ne  sont  pas  rares,  mais  ils  ne  persistent  ordinaire¬ 
ment  pas  longtemps,  et  sont  remplacés  par  d’autres  idées 
délirantes,  d’une  nature  toute  différente.  Parmi  ces  concep¬ 
tions  absurdes,  il  y  en  a  qui  reviennent,  il  est  vrai,  d’une 
façon  stéréotypée,  mais  il  n’existe  à  leur  sujet  aucune  sys¬ 
tématisation.  L’orientation  dans  l’espace  et  dans  le  temps 
est  parfois  défectueuse.  La  conscience  est  obscurcie  et 
l’association  des  idées  souvent  troublée.  L’état  cœnesthé- 
tique,  dans  la  première  période  de  la  catatonie,  est  ordi¬ 
nairement  déprimé,  mais  souvent  aussi  l’humeur  est  plutôt 
niaisement  joviale,  érotique  ou  sentimentale.  Finalement, 
la  sensibilité  affective  s’affaiblit  et  les  malades  tombent 
progressivement  dans  une  profonde  démence. 

Les  fondions  psychomotrices  sont  gravement  compro¬ 
mises.  On  constate  de  la  stupeur  dans  presque  la  moitié 
des  cas.  Les  sujets  restent  étendus  dans  une  position 
inerte,  les  yeux  et  les  lèvres  à  demi  ouverts  ;  ils  ne  réa¬ 
gissent  nullement  à  n’importe  quelle  excitation.  Des  inter¬ 
rogatoires,  des  visites  des  parents  les  plus  proches,  des 
offres  d’aliments,  dés  menaces  de  piqûres  d’épingles,  tout 
cela  ne  produit  aucune  impression.  Les  membres  sont  si 
fortement  tendus  qu’il  n’est  pas  rare  de  voir  survenir  de  la 
cyanose,  du  refroidissement  et  de  l’œdème  des  extrémités. 
Quand  on  essaie  de  faire  faire  au  malade  quelques  mouve¬ 
ments  passifs,  on  trouve  une  résistance  violente  qui  cons¬ 
titue  le  phénomène  du  négativisme.  Si  on  lui  touche  les 
yeux,  les  lèvres,  aussitôt  il  les  ferme  vigoureusement.  Il 
tient  ses  membres  à  tel  point  raidis  que  l’on  pourrait  plutôt 
le  soulever  en  l’air,  en  le  tenant  par  la  main,  que  lui  faire 
ployer  le  coude.  Certains  malades,  comme  la  catatoniquè 
représentée  par  la  figure  170,  se  cachent  ou  se  voilent  le 
visage.  II  arrive  que  le  sujet  refuse  régulièrement  la  nour¬ 
riture.  De  même,  est  très  fréquente  la  rétention  volontaire 


408  DÉMENCES  JUVÉNILES.  —  DÉMENCE  PRÉCOCE.  ' 

d’urine  et  des  matières  fécales.  Cet  état  peut  durer  des 
mois,  de  sorte  que  l’alimentation  parla  sonde,  ainsi  qu’une 
surveillance  active  des  fonctions  vésicales  et  intestinales 
deviennent  nécessaires.  Néanmoins,  les  malades  ne  sont 
pas  complètement  dépourvus  de  toute  compréhension  et, 
de  toute  mémoire.  Un  catatonique  en  stupeur  se  mit  à 
gémir  au  moment  où  on  lui  faisait  une  petite  opération. 

Dang  beaucoup  de  cas,  on  constate  que  les  malades  ne 


Fig.  370.  —  Démence  catatonique.  —  Résistance  opposition  né¬ 
gativisme.  La  malade  cache  continuellement  son  visage  avec  les 


réagissent  pas  d’abord  à  un  ordre  qu’on  leur  donne,  ou 
qu'ils  exécutent  un  acte  tout  opposé,  jusqu’à  ce  que,  tout' 
à  coup,  ils  obéissent  au  désir  exprimé.  Alors  ils  se  mettent 
à  tracer,  par  exemple,  d’un  seul  trait  de  plume  leur  nom 
qu’on  leur  demandait  d’écrire.  Ici,  il  ne  s’agit  pas  d’une 
difficulté  d’exécuter  un  acte  volontaire,  il  ne  s’agit  pas  d’un 
arrêt  psychomoteur,  comme  dans  la  stupeur  de  la  folie 
intermittente,  par  exemple,  mais  plutôt,  comme  l’explique 
Kraepelin,  d’une  difficulté  dans  la  production  de  la  pre¬ 
mière  impulsion,  d’une  sorte  d 'entrave  dans  la  volonté. 


CATATONIE. 


409 


Le  plus  souvent,  le  négativisme  prédomine.  Dans  d’autres 
cas,  on  constate  de  la  catalepsie  et  de  Y  automatisme 
passif. 

[La  plasticité  musculaire  persistante  des  càtatoniques 
s’expliquerait,  d’après  Raymond,  par  une  altération  du  sens 
musculaire  observée  égale¬ 
ment  chez  les  hystériques.] 

En  opposition  avec  la 
stupeur,  se  trouve  l’état 
d 'agitation  violente  qui 
s’observe  dans  plus  de  la 
moitié  des  cas.  Les  sujets 
deviennent  inquiets,  crient, 
rugissent,  battent  l’air,  se 
jettent  à  droite  ou  à  gauche, 
veulent  s’en  aller,  mena¬ 
cent  leur  entourage,  de¬ 
viennent  violents,  accom¬ 
plissent  d’une  façon  impul¬ 
sive  certains  actesabsurdes. 

Presque  toujours,  rien  né 
peut  les  influencer  dans  ce 
déchaînement  violent  d’a¬ 
gitation  psychomotrice.  Le 
négativisme  est  générale¬ 
ment  très  marqué  en  pareil 
cas.  Les  malades  refusent 
la  nourriture,  évitent  tout 
contact  et  sont  parfois 
muets.  Leurs  mouvements 
ont  quelque  chose  d’uni¬ 
forme,  de  stéréotypé.  Sou¬ 
vent  il  se  produit  un 
mélange  de  symptômes  F‘S-'  —  Démence  catatonique 

moteurs  tellement  abon-  avec  aSltaljon- 

dants  qu’une  description 

de  pareils  états  est  extrêmement  difficile.  Le  sténo- 
gramme  suivant,  exemple  d’inçbhérence,  de  stéréotypiè 
et  de  verbigération,  montre  comment  une  catatonique, 
au  cours  d’un  accès  d’agitation  extrêmement  violente, 
ne  répond  que  partiellement  aux  questions;  comment 
elle  se  comporte  dans  son  négativisme  ;  comment  elle  ne 
veut  rien  savoir  d’une  chose  qu’elle  réclame  pourtant  : 


410  DÉMENCES  JUVÉNILES.  —  DÉMENCE  PRÉCOCE. 

«  Le  Très-Haut  dans  le  ciel,  lui  sait  et  voit  tout,  il  connaît  les 
pensées  les  plus  intimes,  il  a  compté  tous  les  cheveux  de  notre 
tête,  qu’il  m’assiste!»  —  Demande  :  «  Avez-vous  faim?  » 
—  Réponse  :  «  J’ai  faim  depuis  longtemps  déjà  :  personne  ne 
veut  me  donner  à  manger.  De  l’eau  fraîche,  de  l’eau  fraîche 


Fig.  172.  —  Démence  catatonique. 

désaltère  ;  de  l’eau,  de  l’eau  fraîche,  de  l’eau  fraîche,  fraîche 
eau.  »  —  Demande  :  .«  Combien  d’enfants  avez-vous  donc?  » 
—  Réponse  :  «  Tout  le  monde  qu’on  voudra.  Au  nom  du  père, 
du  fils!  Enfermée,  je  suis  enfermée.  »  —  On  lui  présente  un 
verre  d’eau,  elle  ne' le  prend  pas!  Elle  dit  :  «  Vous  pourriez  le 
venger,  vous  le  vengez.  Il  y  a  si  longtemps  que  je  suis 
enfermée;  je  ne  sais  pas  pourquoi.  »  —  «  De  l’eau  fraîche; 
j’aime  l’eau  fraîche.  Mais  il  ne  faut  pas  qu’il  m’arrive  du  mal; 
pour  moi  il  ne  faut  pas  verser. un  sang  innocent,  ni  pour  mes 
enfants.  Non  plus  !  Cher  homme,  vous  êtes  un  brave  homme. 


CATATONIE. 


411 


Là-haut,  dans  le  ciel,  est  le  Tout-Puissant,  la  sœur  Èlias, 
Élias  est  au  ciel,  au  plus  haut  du  ciel.  Puis-je  boire  de  l’eau?  » 
(Maintenant  elle  boit  l’eau.)  —  «  Mais  elle  n’est  pas  bonne,  l’eau 
est  meilleure  chez  nous.  Le  curé  catholique  de  Rammenthal 
va  m'apporter  à  manger.  Tu  sais  que  je  suis  innocente,  que 
je  souffre  innocente  ;  le  saint  père  Romain  Ponce  Pilate  !  » 

A  côté  de  l’agitation  violente  il  s’en  produit  assez  sou¬ 
vent  une  autre,  moins  bruyante,  mais  plus  durable,  dans 
laquelle  les  sujets  ne  dorment  pas,  souvent  pendant  des 
mois,  et  se  livrent  toujours  à  quelques  actes  insensés.  Us 
se  blottissent  dans  le  lit,  ils  veulent  salir  le  linge,  ils 
percent  lentement  des  trous  dans  les  cloisons,  ils  effilent 
les  draps  de  leur  lit  ;  ils  chuchotent  ;  plus  souvent  ils  se 
glissent  lentement  hors  de  leur  lit  et  de  la  chambre  ;  très 
fréquemment,  ils  sont,  érotiques. 

De  temps  en  temps  on  observe  aussi  une  excitation 
transitoire,  généralement  douce  et  inoffensive.  Les  malades 
applaudissent,  font  entendre  un  rire  chevrotant,  ils  lancent 
de  la  soupe  autour  d’eux  ;  ils  n’ont  aucune  explosion  de 
violence,  ni  de  désirs  impulsifs  de  fuir. 

Tous  ces  phénomènes  d’excitation  motrice  sont  caracté¬ 
risés  par  les  mouvements  stéréotypés  et  incohérents. 

Beaucoup  de  sujets  font  toujours  le  môme  mouvement 
de  tête  ou  des  membres.  D’autres  se  livrent  constam¬ 
ment  aux  mêmes  radotages,  aux  mômes  actes  absurdes, 
comme  de  tambouriner  sur  leur  lit,  de  se  déshabiller 
chaque  jour,  de  déchirer  sans  relâche  la  couverture  de 
leur  lit.  Mais  il  faut  toujours  s’attendre  à  ce  qu’ils  accom¬ 
plissent  tout  à  coup,  d’une  façon  impulsive,  quelque  acte 
sans  aucun  rapport  avec  le  reste  de  leur  conduite.  Une 
malade,  comme  celle  que  représente  la  figure  142,  s’élance 
brusquement  vers  la  fenêtre  et  laisse  pendre  ses  jambes 
en  dehors.  Une  autre,  représentée  par  la  figure  173,  tra¬ 
verse  en  courant  la  salle,  jette  ses  vêtements  par  terre  et 
reste  toute  nue  debout  dans  un  coin.  Un  catatonique  se 
mord  le  bras  ou  fait  des  cabrioles,  se  dresse  tout  à  coup 
en  chemise,  à  côté  de  son  lit,  comme  le  malade  de  la 
figure  174,  ou  s’assoit  dans  les  plats  remplis  d’alimerits:. 
Ils  négligent  souvent  leur  tenue  extérieure;  ils  ont  les 
cheveux  mal  peignés  ou  dénoués,  comme  la  femme  repré¬ 
sentée  par  la  figure  175,  des  vêtements  en  mauvais  état. 

Le  langage  des  catâtoniques  porte  l’empreinte  de  leut 


4lî2  démences  juvéniles.  —  démence  précoce. 

agitation.  La  volubilité  de  la  parole,  accompagnée  de 
phrases  stéréotypées,  s’observe  surtout  chez  les  malades 
récemment  atteints,  comme  dans  l’exemple  suivant  : 


Fig.  173.  —  Démence  ca  tatonique.  —  Fuite  impulsive  dans  un  coin . 
La  malade  se  déshabille  et  reste  nue,  debout  dans  un  état  de  stupeur. 

Maintenant  vous  pouvez  écrire,  Fritz  fait  le  nom,  j’ai  pris 
une  tasse  de  café,  sur  ma  foi,  tu  es  le  Fritz,  mon  manteau 
brun,  mon  foulard  bleu,  ma_robe,  oui,  lèche-moi  Je  derrière, 


CATATONIE. 


413 

fois,  cavalier  de  feu, 


et...  puis  viens,  Seigneur,  encore  une 
saucisse,  latin  d’apo¬ 
thicaire. Tiens,  en  voilà 
un  qui  a  les  savates 
à  Fritz,  celui-là  avec 
ses  lunettes,  ses  sa¬ 
vates,  pomme  de  terre 
et  fromage  manger  » 

(la  malade  crache  à  la 
ligure  du  médecin)  ; 

«  donne  -  moi  cette 
montre,  elle  est  à  moi  ; 
tu  serais  bien  content, 
àne  que  tu  es,  de  va¬ 
loir  autant  qu’elle  » 

(elle  arrache  au  méde¬ 
cin  son  lorgnon)  ;  main¬ 
tenant  tu  es  mon  petit 
Fritz,  tu  es  assez  bête.  » 

Plus  tard,  la  ten¬ 
dance  à  la  stéréo- 
typie  du  langage 
s’accentue  toujours 
davantage,  jusqu’à  ce 
qu’enfïn  apparaisse 
la  verbigération.  Ainsi 
une  malade  répétait 
pendant  des  heures  : 

«  Il  est  tombé  du  ciel 
une  nouille  ;  elle  était 
grosse  et  blanche  ; 
elle  était  belle  ». 

Quand  l’agitation  di¬ 
minue,  le  discours 
devient  souvent  un 
pur  radotage  ;  en 
apparence  les  phra-  pjg  474.  _  Démence  catatonique.  —  Le 
ses  sont  finies,  mais  malade  se  dresse  en  chemise,  à  côté 

le  sens  en  est  nul.  de  son  lit,  les  bras  croisés  sur  la  poi- 

Les  malades  for-  trine. 
gent  des  termes  ab¬ 
surdes;  on  observe  des  discours  entiers  dépourvus  de  sens 


414  DÉMENCES  JUVÉNILÉS.  —  DÉMENCE  PRÉCOCE. 


et  prononcés  dans  une  langue  dé  leur  invention.  L'écho- 
praxie  et  Yécholalie  sont  très  fréquentes. 


Fig.  175.  —  Démence  catatonique.  —  Cheveux  en  désordre 
négligence  complète  delà  tenue. 

La  catalepsie  s’observe  très  souvent.  Les  malades  pren¬ 
nent  d’eux-mêmes  des  positions  anormales,  dans  les¬ 
quelles  ils  restent  ensuite  à  la  façon  des  cataleptiques.  Les 
figures  176,  177,  179,  180,  181, 182,  183, 184,  185  sont  autant 
d’exemples  de  démence  catatonique  avec  attitudes  cata¬ 
leptiformes.  Une  malade  restait  chaque  jour  assise  devant 
son  assiette,  laissant  plonger  son  nez  dans  la  soupe. 

Les  altitudes  absurdes,  les  grimaces,  comme  dans  les 
figures  178  et  179,  les  tics  sont  ici  encore  beaucoup  plus 
fréquents  que  dans  .les  autres  formes  de’ la  démence  pré¬ 
coce.  Étant  donné  le  nombre  inépuisable  des  variétés  de 
ces  phénomènes,  il  est  impossible  d’en  fournir  ici  une 
énumération  complète.  Les  nombreuses  figures  de  ce  livre 
(Voy.  fig.  170  à  189)  en  diront,  à  ce  sujet,  plus  long  qu’une 
description  verbale.  Chacune  de  ces  figures  doit  être  exa- 


CATATONIE.  415 

minée  avec  attention.  Rappelons  encore  les  images 


Fig.  176.  —  Cinq  déments  catatoniques  avec  catalepsie. 


Fig.  177.  —  Démence  catatonique  avec  catalepsie, 
reproduites  plus  haut  et  qui  représentent  quelques-unes 


416  DÉMENCES  JUVÉNILES.  —  DÉMENCE  PRÉCOCE. 

des  'grimaces  :  du  spasme  des  lèvres  (Yoy.  fig.  152)  ;  des 
singulières  manières  de  manger  (Yoy.  lig.  145  et  147)  ;  des 
attitudes  bizarres  et  des  manières  étranges  de  marcher 
(Vov.  fig.  148). 

L 'évolution  de  la  démence  catatonique  est  extrêmement 
variable ,  beau¬ 
coup  plus  variée 
que  ne  le  suppose 
le  schéma  tracé 
par  Kahlbaum. 
Stupeur  avec  né¬ 
gativisme  et  cata¬ 
lepsie,  excitation 
furieuse  et  agita¬ 
tion  plus  légère, 
association  du 
négativisme  avec 
l’automatisme 
passif  ou  la  sug¬ 
gestibilité,  des 
symptômes  de 
stupeur  et  d’agi¬ 
tation,  tous  ces 
phénomènes  se 
succèdent  d’une 
manière  bario¬ 
lée;  sans  parler 
qu’il  s’y  mêle  en¬ 
core  souvent  des 
Fig.  178. — Démence  catatonique  avec  figure  troubles  senso- 
grimaçantc.  riels  plus  OU 

moins  intenses. 

Une  stupeur  très  forte  se  prolongeant  pendant  plusieurs 
mois  n’est  pas  rare.  Une  malade  est  restée  pendant  trois 
ans  dans  un  état  d’excitation  furieuse  avec  des  illusions 
et  des  hallucinations;  elle  était  assise  toute  la  journée  sur 
son  lit,  en  balançant  son  corps  à  droite  et  à  gauche  d’une 
façon  stéréotypée  et  se  livrant  à  une  verbigération  bruyante 
et  intense  ;  elle  apostrophait  violemment  toute  personne  qui 
entrait  et  la  mettait  à  la  porte.  Quelquefois,  l’évolution  de 
la  démence  catatonique  se  fait  par  poussées  successives. 
Il  peut  survenir  aussi  un  état  de  stupeur  qui  fait  place,  à 
une  rémission,  à  laquelle  succède  ensuite  un  état  d’agita- 


CATATONIE. 


41' 


tion.  Après  des  semaines,  des  mois  et  des  années,  la  dé¬ 
mence  catatonique  passe  à  une  phase  chronique  calme, 
caractérisée  la  plupart  du  temps  par  un  affaiblissement 
permanent  des  facultés  intellectuelles,  qui  ne  se  distingue 
en  aucune  façon  de  l’affaiblissement  qu’on  constate  dans 
les  autres  formes 
de  la  démence  pré¬ 
coce.  Dans  cer¬ 
tains  cas,  les  sym¬ 
ptômes  catatoni- 
ques  s’établissent 
d’une  façon  défini¬ 
tive,  après  que  la 
démence  simple  ou 
l’hébéphrénie  ont 
longtemps  dominé 
le  tableau  clini¬ 
que. 

Il  arrive  parfois 
que  des  accidents 
en  apparence  pu- 
rementhystériques 
se  transforment 
insensiblement, 
après  une  durée  de 
plusieurs  années, 
en  une  excitation 
catatonique  avec 
stupeur,  négati¬ 
visme  et  attitudes 
maniérées.  Dans 
d’autres  cas,  on 
peut  observer  au 
cours  d’une  dé¬ 
mence  catatonique 
aiguô  une  suite  de 
manifestations 
hystériques,  comme  chez  le  malade  représenté  par  les 
figures  188  et  189. 

Tantôt,  la  stupeur  avec  négativisme  constitue  le  sym¬ 
ptôme  le  plus  frappant  pendant  toute  la  durée,  de  la  dé¬ 
mence  Catatonique  ;  tantôt,  il  arrive  que  la  stupeur 
se  présente  avec  une  catalepsie  intense  sans  négàti- 


Fig.  179.  —  Démence  catatonique.  —  La 
malade  grince  des  dents  ;  visage  grima¬ 
çant;  attitude  cataleptiforme  du  tronc. 


Wiîyoandt.  —  Atlas-manuel  de  Psychiatrie.  27 


418  DÉMENCES  JUVÉNILES.  —  DÉMENCE  PRÉCOCE. 


Fig.  180.  —  Démence  catatonique.  —  Attitude  cataleptiforme 
de  la  malade  plongée  dans  un  bain  prolongé. 


Fig.181.  —  Démence  catatonique  avec  attitude  cataleptiforme.  —  La 
malade  laisse  pencher  la  partie  supérieure  du  corps  hors  du  lit. 


Fig.  182.  —  Démence  catatonique  avec  attitude  cataleptiforme. 
La  malade  appuie  là  tête  sur  le  bois  du  lit. 

attitudes  maniérées  sont  particulièrement  manifestes. 


Fig.  183.  —  Démence  catatonique  avec  stupeur  et  négativ 
Le  bras  gauche  de  la  malade  est  en  contracture. 
Parfois  l’agitation  -est  à  peine  prononcée  ;  elle  ne  s’ s 


420  DÉMENCES  JUVÉNILES.  —  DÉMENCE  PRÉCOCE, 
pagne  d’aucun  acte  violent,  ni  de  réclamations  bruyantes; 
elle  présente  seulement  les  traits  fondamentaux  du  trouble 
de  la  volonté  avec  incohérence,  paroles- et  actes  stéréo¬ 
typés  et  attitudes  maniérées. 

L’excitation  suit  parfois  une  marche  lente,  ce  qui  ne  l’em¬ 
pêche  pas,  par  sa  longue  durée,  de  provoquer  chez  le  ma¬ 
lade  un  grand  affaiblissement  physique.  Les  phénomènes 


Fig.  184.  —  Démence  catatonique  avec  stupeur  et  catalepsie. 

Physionomie  immobile  comme  un  masque. 

inquiétants  qui  peuvent  surtout  se  produire  dans  ces  cas 
sont  les  tendances  à  la  bave,  au  barbouillage,  à  la  destruc¬ 
tion.  La  malade  de  la  figure  186  est  un  exemple  de  cette 
agitaiion  sur  place. 

Parfois  l’excitation  devient  tout  à  coup  suraiguë  et  dis¬ 
paraît  de  même  rapidement,  de  sorte  qu’on  pourrait  pen¬ 
ser  à  un  délire  épileptique.  Quelquefois,  il  survient  plu¬ 
sieurs  poussées  d’excitation  se  succédant  très  rapidement, 
avec  des  intervalles  relativement  bons.  Mais,  d’intervalle  à 
intervalle,  la  démence  s’aggrave  toujours. 


CATATONIE. 


421 


Le  malade  représenté  par  la  figure  187  est  un  dément 
catatonique  au  faciès  grimaçant. 
Chez  lui,  l’excitation  présente  un 
caractère  épileptiforme  ;  elle  s’ac¬ 
compagne  de  nombreux  tics,  d’une 
attitude  niaise  et  de  radotage. 

Comme  dans  l’hébéphrénie,  on 
voit  apparaître  ici  parfois  des  idées 
délirantes  non  seulement  transi¬ 
toires,  mais  persistant  pendant 
des  mois  avec  le  même  caractère 
de  stéréotypie  que  les  tournures 
de  phrases  du  dément  catatonique, 
ses  attitudes  et  ses 
mouvements.  Ces 
idées  ne  sont  d’ailleurs 
nullement  systéma¬ 
tisées  et  ne  paraissent 
exercer  aucune  in¬ 
fluence  sur  les  actes 
du  malade. 

On  observe 
non  seulement 
des  cas  dans 
lesquels  se  trou¬ 
vent  des  traits 
caractéristi- 


Fig.  185.  —  Démence  catatonique  avec  catalepsie  intense, 
ques  de  Y  hystérie,  datant  de  la  jeunesse,  mais  quelquefois, 


422  DÉMENCES  JUVÉNILES.  —  DÉMENCE  PRÉCOCE. 


et  en  particulier  au  début  de  la  catatonie,  se  produisent 
des  états  d’agitation  qui  rappellent  nettement  l’hystérie  : 


Fig.  186.  —  Démence  catatonique  avec  agitation  sur  place.  —  La 
malade  garde  une  attitude  accroupie. 


attaques  avec  attitudes  passionnelles,  clownisme,  arc  de 
cercle.  Les  figures  188  et  189  en  sont  des  exemples. 

[On  trouvera  dans  mes  conférences  sur  les  Variétés  cli¬ 
niques  de  la  folie  en  France  et  en  Allemagne  une  revue 
critique  sur  la  catatonie  et  la  folie  catatonique .] 


DÉMENCE  PARANOÏQUE. 


423 


D.  —  DÉMENCE  PARANOÏQUE. 

Chez  un  nombre  considérable  de  déments  précoces,  l’al- 
fection  psychique  ne  s’est  développée  ni  d’une  façon 
insidieuse  et  lente,  ni  sous  la  forme  d’un  accès  d’excitation 
rapide,  passager,  ni  enfin  sous  celle  de  crises  de  catatonie. 
Au  premier  plan,  il  y  avait  dans  ces  cas,  pendant  un  temps 
assez  long,  des  idées  délirantes  en  apparence  systématisées. 


Fig.  18T.  —  Démence  catatonique  avec  faciès  grimaçant. 

Beaucoup  d’auteurs  qui,  comme  nous,  n’admettent  pas  la 
notion  de  la  paranoia  aiguë,  n’en  désignent  pas  moins  ces 
variétés  à  évolution  prolongée  sous  la  forme  d’un  délire  en 
apparence  systématisé,  sous  le  nom  de  paranoia  chro¬ 
nique.  Cependant,  il  y  a  lieu,  avec  Kraepelin,  d’établir 
une  division  bien  tranchée  :  1°  d’un  côté  se  trouvent  les 
malades  qui,  même  après  un  délire  plus  ou  moins  systé¬ 
matisé  et  durant  plusieurs  années,  finissent  par  aboutir  à 
l’ affaiblissement  chronique  des  facultés  intellectuelles,  ca- 


424  DÉMENCES  JUVÉNILES.  —  DÉMENCE  PRÉCOCE. 


ractérisant  la  démence  précoce  avec  son  effacement  du 
sentiment  et  de  la  volonté,  son  négativisme  et  ses  tics; 
2°  d’un  autre  côté,  il  faut  placer  les  sujets  atteints  de  ce 
qui  a  été  désigné  dans  le  présent  livre  sous  le  nom  de 
paranoia  proprement  dite  (Voy.  chap.  xvii),  et  dont  la  folie 
processive  peut  être  considérée  comme  le  type;  sujets  chez 


Fig.  188.  —  Démence  précoce  ;  attaque  d’hystérie. 

lesquels  se  développe  progressivement  un  système  délirant 
complexe,  formant  un  véritable  cercle  fermé.  Les  malades 
atteints  d’un  pareil  délire  se  défendent  contre  toutes  les 
objections  ;  leurs  sphères  affective  et  aperceptive  ne  pré^ 
sentent  aucun  affaiblissement;  et  enfin,  ils  ne  tombent  pas 
dans  cette  démence  à  laquelle  aboutissent  fatalement  les 
sujets  du  premier  groupe.  Il  s’agit  de  bien  distinguer  l’une 
de  l’autre  ces  deux  catégories  de  cas  et  de  bien  se  rappeler 
que  les  malades  de  la  première  catégorie  portent,  dès 
les  premières  phases  de  leur  affection,  l’empreinte  de  la 
démence  précoce. 


Fig.  189.  —  Démence  précoce;  même  malade  (lig.  188)  dans 
une  attitude  affectée,  avec  le  visage  tatoué. 

sibilité  affective  et  de  la  volonté,  d’un  autre  côté  ;  3°  en 
constatant  l’existence  des  signes  caractéristiques  d’un 
trouble  de  la  volonté,  qui  se  manifestent  dès  le  début  de 
la  démence  paranoïde.  Ces  signes,  à  vrai  dire,  ne  sont 
pas  aussi  nombreux  dans  cette  démence  que  dans  la 
catatonie,  mais  ils  ne  sont  jamais  absents  et  sont  tou - 


DÉMENCE  PARANOÏQUE.  425 


On  parvientà  faire  cette  distinction  très  importante:  l°en 
tenant  compte  des  contradictions  et  des  absurdités  inhé¬ 
rentes  aux  conceptions  délirantes  de  la  démence  précoce  ; 
2°  en  établissant  la  disproportion  qui  existe,  dans  cette 
dernière,  entre  les  idées,  d’un  côté,  et  l’obtusion  de  la  sen- 


426  DÉMENCES  JUVÉNILES.  —  DÉMENCE  PRÉCOCE. 

jours  représentés,  au  moins  d’une  manière  isolée,  par  le 
négativisme,  l’automatisme  passif  ou  la  suggestibilité,  les 
manières  singulières  de  manger,  de  parler,  de  marcher 
ou  de  saluer,  la  stéréotypie  des  gestes  et  des  mots,  la 
tendance  aux  néologismes,  la  verbigération. 

Nous  distinguons  trois  variétés  de  la  démence  para- 
noïque  :  \°  paranoïque  hallucinatoire-,  2° paranoïde  et  3 '‘pa¬ 
ranoïque  fantasque. 

1.  —  Démence  paranoïque  hallucinatoire. 

Dans  cette  variété  prédominent  pendant  un  temps  assez 
prolongé  des  troubles  sensoriels  intenses,  auxquels  vien¬ 
nent  s’adjoindre  des  idées  délirantes.  Le  malade  perçoit 
encore  ce  qui  se  passe  autour  de  lui,  mais  son  attention 
est  constamment  sollicitée  par  les  illusions  et  les  hallu¬ 
cinations.  Il  tend  l’oreille  pour  écouter  les  voix,  ou  bien 
il  reste  assis  en  stupeur,  plongé  dans  ses  perceptions  illu¬ 
soires.  Bien  des  fois  ce  sont.de  longs  discours  qu’il  entend; 
parfois  il  répond  aux  voix  et  engage  avec  elles  un  véritable 
colloque.  A  certains  moments,  il  semble  au  sujet  que  ses 
idées  lui  sont  dictées  du  dehors  à  haute  voix,  ce  qui 
constitue  le  symptôme  du  dédoublement  de  la  pensée.  Son 
intelligence  est  absorbée  par  ces  sensations  et  ces  impres¬ 
sions.  Il  devient  indifférent  à  tout- ce  qui  l’intéressait  autre¬ 
fois.  Les  sensations  d’ordre  somatique,  surtout  celles  de 
nature  génitale,  sont  en  pareil  cas  extrêmement  fré¬ 
quentes.  Ces  diverses  impressions  groupées  et  plus  ou 
moins  bien  systématisées  deviennent  des  idées  délirantes, 
principalement  des  idées  de  persécution,  en  vertu  de  ce 
fait  que  les  sensations  désagréables  sont  attribuées  à  des 
persécuteurs  ou  à  des  contradicteurs  imaginaires.  Les 
malades  sont  torturés  par  des  fils  métalliques,  des  odeurs, 
des  formules  magiques,  des  incantations,  des  rayons  de 
Rôntgen,  la  fiente  du  diable. 

Ces  diverses  sensations  somatiques  ont  été  souvent  dé¬ 
crites  sous  le  nom  de  délire  de  persécution  physique.  Toutes 
les  sensations  d’origine  exogène  ou  endogène  sont  inter¬ 
prétées  et  transformées  par  les  malades  dans  le  sens  de 
leurs  perceptions  imaginaires  et  de  leurs  idées  morbides; 
c’est  le  délire  des  rapports  [ou  le  délire  par  allusions\  Le 
sujet  conserve  cependant  habituellement  ses  facultés  de 
jugement  et  d’orientation.  Un  examen  approfondi  montre 


DÉMENCE  PARANOÏQUE.  427 


aussi  que  la  mémoire  et  les  connaissances  acquises  se 
maintiennent  suffi¬ 
samment  ;  mais  les 
malades  ne  sont 
plus  en  état  de  tirer 
parti  deleurs  acqui¬ 
sitions  antérieures. 

La  sphère  do  la  vo¬ 
lonté  est  chez  eux 
gravement  compro¬ 
mise.  Leur  activité 
se  manifeste  sou¬ 
vent  dune  façon 
impulsive:  ils  par¬ 
tent  subitement  en 
voyage  sans  motif 
normal;  ils  com¬ 
mettent  tout  à  coup 
un  acte  de  violence; 
ils  sc  mettent  à 
pousser  brusque¬ 
ment  des  cris  et  se 
.  livrent  d’une  façon 
soudaine  à  une  mi¬ 
mique  absurde  ca¬ 
ractéristique  de  la 
démence  précoce. 

Les  déments  para- 
noïques  hallucinés, 
comme  la 
femme  repré¬ 
sentée  par  la 
figure  190,  af¬ 
fectent  des  at¬ 
titudes  niai¬ 
ses;  ils  parlent 
d’une  façon 
doucereuse, 
en  zézayant; 

ils  font  des  Fig.  190.  —  Démence  paranoïque  hallucinatoire. 
grimaces,  pré¬ 
sentent  un  certain  degré  de  négativisme  et  de  suggestibi¬ 
lité  ;  ils  ont  des’gestes  maniérés,  des  .tics  ;  de  plus,  leur  lan- 


428  DÉMENCES  JUVÉNILES.  —  DÉMENCE  PRÉCOCE. 

gage  est  le  plus  souvent  une  véritable  «  salade  de  mots  ». 
Ces  manifestations  morbides  peuvent  se  maintenir  pen¬ 
dant  des  années.  Les  troubles  sensoriels  restent  long¬ 
temps  au  premier  plan.  Les  idées  délirantes  deviennent 
de  plus  en  plus  absurdes  et  confuses,  jusqu’à  ce  que,  peu 
à  peu,  les  troubles  sensoriels  diminuent.  Il  subsiste 
encore,  pendant  des  mois  et  des  années,  des  conceptions 
délirantes  ;  finalement,  s’établit  un  état  d’hébétude  et  de 
faiblesse  de  la  volonté  avec  des  signes  de  démence. 

2.  —  Démence  paranoïde. 

[Pour  Kraepelin,  les  délires  mal  ou  nullement  systéma¬ 
tisés  doivent  être  détachés  du  groupe  de  paranoia  précé¬ 
demment  décrit  et  classés  comme  une  variété  «  para¬ 
noïde  »  de  la  démence  précoce. 

Séglas,  Sérieux  réservent  la  dénomination  de«  démence 
paranoïde  »  aux  syndromes  délirants  dépourvus  de  toute 
systématisation.  Deny  et  Roy  semblent  adopter  plutôt 
la  manière  de  voir  de  Kraepelin.  [ 

La  démence  paranoïde  a  été  décrite  par  Kraepelin.  C’est 
une  variété  de  démence  précoce  dans  laquelle  dominent, 
en  masses  et  sans  cohésion,  des  idées  de  persécution  et  de 
grandeur,  variant  constamment,  se  rapportant  toujours 
à  la  personnalité  du  malade  et  très  accessibles  à  la  sug¬ 
gestion.  11  s’agit  là  d’une  forme  suggestible  de  la  démence 
paranoïque. 

Au  début,  on  constate  souvent  des  maux  de  tête,  des 
inquiétudes,  quelquefois  de  l’angoisse,  des  accès  de  mau¬ 
vaise  humeur,  des  insomnies  se  reproduisant  fréquem¬ 
ment.  Les  malades  s’agitent  facilement,  ont  des  halluci¬ 
nations,  en  particulier  celles  de  l’ouïe,  mais  leur  jugement 
n’est  pas  aboli  ;  ils  continuent  à  être  assez  ordonnés  et 
s’orientent  bien  dans  l’espace  et  dans  le  temps.  Souvent, 
cependant,  ils  ne  reconnaissent  pas  les  personnes  de  leur 
entourage,  qu’ils  confondent  avec  des  personnages  ima¬ 
ginaires.  L’état  cœnesthétique  est  quelquefois  excité,  mais 
il  se  manifeste  toujours  une  absence  de  plus  en  plus  grande 
delà  sensibilité  affective  ou  émotive.  Par  moments,  se  pro¬ 
duisent  des  actes  dangereux  qui  ne  s’expliquent  qu’insuf- 
fîsamment  par  les  hallucinations  et  les  idées  délirantes. 
Une  femme  donna  un  coup  de  hache  sur  la  tête  de  son 
mari  «  pour  le  sauver  ».  Les  conceptions  délirantes  sont 


DÉMENCE  PARANOÏQUE.  429 

nombreuses  et  n’ont  aucun  rapport  avec  l’état  cœnesthé- 
tique  ou  la  conduite  du  sujet.  Les  déments  paranoïdes 
imaginent  des  aventures  romanesques  qui  n’ont  qu’une 
vague  relation  avec  leurs  hallucinations.  Leurs  récits  por¬ 
tent  souvent  l’empreinte  de  la  démence  précoce  par  leur 
absurdité,  leurs  tournures  de  phrases  alambiquées,  leurs 
néologismes  bizarres. 

[Nous  trouvons  dans  la  thèse  de  Masselon  l’exemple 
suivant  de  la  «  salade  de  mots  »  et  de  néologismes  chez 
un  dément  paranoïde  : 

La  Ville-Évrard,  le  26  décembre  1900, 
Maison  d’Édueation  de  la  Légion  d’honneur, 
Neuilly-sur-Marne  (Seine-et-Oise). 

A  mon  estimable  et  très  ordonné  confrère  et  empereur 
d'Auguste,  l’Empereur  Guillaume  Wilhem,  au  château  de 
Chelles-Gournay .  ( Seine-et-Oise .) 

Mon  très  cher  communiquant, 

J’ai  l’honneur  de  vous  adresser  en  suite  des  coormenilme- 
gehlation  unneresque  que  nous  avons  bien  pu  passer  ensemble 
à  l’ordre  de  la  Tradition.  Tout  ce  que  le  Tradigiellaire  de 
l’espoir  veut  et  peut  nous  émotionner  de  plus  parfait  comme 
de  plus  spirituel  ami.  La  gloire  de  la  résoudre  ensemble  et  hors 
de  quelles  lois  quelconques  qu’il  nous  plaira  de  faire  unnarh- 
venir  composer  ainsi  artheniarser  et  parrergir  sous  les  aspects 
composés  de  la  forme  et  à  l’ordre  de  nos  sentiments  intellec¬ 
tuels  resuraneglides  les  plus  endrametluables  l’assurance  • 
de  nos  plus  parfaites,  comme  de  nos  plus  inaltérables  sym¬ 
pathies.  A  toi  mes  plus  agréables  espérances  et  mes  vieux 
nobles  sentiments  réservés  de  toute  la  Joie  que  j’en  espère 
pour  être  en  ce  jour  proche  réuni. 

L’Empereur  des  Français,  Louis- Auguste  Pic...  Napoléon  V.] 

Une  malade  racontait  «  que  toutes  les  parties  de  son  corps 
étaient  fausses,  qu’on  lui  essayait  un  crâne  pendant  la 
nuit, 'qu’elle avait  volé  et  que  les  gendarmes  étaient  à  sa 
poursuite  ;  que  les  races  défuntes  ont  eu  beaucoup  de  mi¬ 
sère  ».  —  «  Je  suis  feu  votre  père  »,  disait  une  autre.  —  Un 
dément  paranoïde  se  plaignait  de  mauvais  amis  «  qui  lui 
font  des  reproches  et  s’entendent  avec  sa  femme  contre 
lui  ;  on  devait  le  présenter  comme  socialiste,  il  sentait  bien 


430  DÉMENCES  JUVÉNILES.  —  DÉMENCE  PRÉCOCE. 

l’hostilité  de  son  persécuteur  dans  son  estomac:  il  devait  y 
avoir  là  une  machine.  Napoléon  était  devenu  hermaphro 
dite  et  le  tourmentait  maintenant  comme  surveillant  des 
travaux  forcés.  La  nuit,  on  jetait  devant  lui  des  puces  et 
des  poux;  on  volait  le  linge  frais  de  dessus  le  corps  des 
malades  ».  —  Une  autre  paranoïde  disait  qu’elle  était  brisée 
tous  lesjoursparcequ’illui  fallait  porter  la  lourde  fenêtre; 
de  sorte  que  toutes  les  parties  de  son  corps  étaient  trop 


Fig.  191.  —  Démence  paranoïde.  —  Suggestibilité  très  accusée. 

étroites  ;  on  lui  avait  coupé  les  paupières  pour  les  rendre 
petites.  L’abondance  des  idées  délirantes  se  peut  juger 
d’après  le  cas  de  cette  malade  qui  écrivait  sans  relâche 
des  lettres  de  plaintes  à  tous  les  bureaux  de  police  pos¬ 
sibles,  au  nombre  de  plus  de  cent  chaque  mois.  A  titre 
isolé,  il  survient  des  symptômes  tels  que  le  négativisme, 
la  suggestibilité,  les  tics  les  plus  divers,  parmi  lesquels 
des  tics  d’ordre  verbal  :  «  Ce  n’est  pas  la  peine  de  donner 
la  patte  »,  répétait  chaque  jour  un  malade  quand  on  lui 
disait  bonjour.  Quand  on  leur  pose  une  question,  les 
malades  ne  se  lassent  pas  de  donner  des  détails  et  des 
explications  délirantes.  Si  l’on  interroge  l’un  de  ces  sujets 
sur  sa  fortune,  il  déclare  que  l’empereur,  au  jour  du  cou¬ 
ronnement,  lui  a  donné  un 'million.  On  s’informait  près 


DÉMENCE  PARANOÏQUE.  431 

d’un  malade  de  ses  parents,  il  répondit  :  «  Si  on  les  redé¬ 
capite  maintenant  et  si  on  les  met  en  terre,  je  crierai.  » 

Ce  n’est  qu’après  des  années  que  la  production  des  idées 
délirantes  se  tarit.  Les  malades  deviennent  alors  de  plus 
en  plus  obtus,  s’occupent  peu,  quoique  leur  mémoire  soit 
conservée.  Certaines  attitudes  maniérées,  quelques  phrases 
stéréotypées  se  maintiennent  souvent  pendant  longtemps. 
Un  sujet  qui  ne  voulait  jamais  donner  la  main  disait 
encore,  treize  ans  après  le  début  de  son  affection,  au  mé¬ 
decin  qu’il  rencontrait  et  qui  lui  tendait  la  main  :  «  Jamais  à 
la  racine  de  tout  mal  ».  La  suggestibilité  est  quelquefois 
très  marquée,  comme  cela  existait  chez  un  jeune  homme 
représenté  par  la  figure  191. 

3.  —  Démence  paranoïque  à  forme  fantasque. 

Dans  cette  variété  de  la  démence  paranoïque,  les  concep¬ 
tions  délirantes  occupent  une  place  plus  importante  encore 
que  dans  la  démence  paranoïque  hallucinatoire.  Les  ma¬ 
lades  présentent  bien  quelques  troubles  sensoriels,  mais 
ces  derniers  ont  moins  de  prise  sur  eux  ;  ils  emploient  plutôt 
toutes  leurs  forces  intellectuelles  pour  s’expliquer  leurs 
illusions  et  leurs  hallucinations,  et  édifient  ainsi  un  système 
plein  d’imagination  débordante,  fantasque,  confus,  con¬ 
tradictoire,  qui  porte  en  lui  dès  le  début  l’empreinte  de  la 
démence.  En  outre,  ils  tirent  fréquemment  des  consé¬ 
quences  de  leurs  idées  délirantes,  et  cela  à  la  manière  tout 
à  fait  démentielle. 

Le  début  de  cette  variété  est,  en  général,  insidieux  et 
lent  :  on  voit  survenir  des  accès  de  mauvaise  humeur  ou 
de  dépression,  des  malaises,  des  troubles  sensoriels.  Une 
malade  entend  des  coups  de  feu  et  dit  que  c’est  la  guerre. 
Des  voix  poussent  des  «  hourrah  !  ».  Une  paranoïque  fan¬ 
tasque  sent  dans  sa  poitrine  de  la  «  sorcellerie  »  et  dans  les 
oreilles  un  gaz  asphyxiant;  elle  a  un  goût  de  soufre,  d’al¬ 
cool  à  brûler,  de  jus  d’oignons.  Un  autre  cherche  à  expli¬ 
quer  les  voix  ;  il  rapporte  à  lui-même  toutes  sortes  de 
propos  sans  importance;  il  sent  qu’il  est  séparé  des  autres 
hommes;  il  trouve  des  signes  qui  indiquent  qu’il  était  né 
pour  quelque  chose  de  supérieur.  Dès  qu’il  entre  dans  la 
chambre,  il  entend  des  «  chuchotements  »;  il  est  frappé  de 
ce  que  son  frère  ne  lüi  ressemble  pas;  il  dit  que  sa  mère 
lui  a  mis  du  phosphorè  dans  son  lait  ;  il  est  môme  écrit 


432  DÉMENCES  JUVÉNILES.  —  DÉMENCE  PRÉCOCE. 

dans  l’Évangile  qu’il  est  «  un  homme  en  esprit  ».  Un  malade 
soutenait  qu’il  y  avait  deux  gardes-chiourme  cachés  dans 


Fig.  192.  —  Démence  paranoïque  à  forme  fantasque.  —  Le  malade 
se  fait  passer  pour  le  grand  chancelier  impérial  et  couvre  sa  poi¬ 
trine  de  médailles  de  monnaies  et  de  décorations  qu’il  fabrique 
lui-même.  Il  s’occupe  néanmoins  avec  zèle  du  nettoyage  des 
cabinets  d’aisances  dans  son  asile. 


le  service  ;  il  réclamait  qu’on  le  laissât  partir  ou  qu’on  lui 
donnât  150  francs  de  dommages-intérêts  par  jour;'mais, 
d’autre  part,  il  resta  absolument  indifférent  quand  on  vint 


DÉMENCE  PARANOÏQUE.  433 


lui  annoncer  que  sa  femme  avait,  mis  un  enfant  au  monde. 
Tout  en  étant  indifférents  à  tout  ce  qui  les  intéressait 
auparavant,  les  sujets  emploient  tous  les  moyens  pour 
conformerleurs 
actes  à  leurs 
idées  déliran¬ 
tes.  L’un  d’eux 
adresse  une  pé¬ 
tition  au  gou¬ 
vernement  pour 
demander  l’au¬ 
torisation  de  se 
défaire  de  ses 
ennemis  ;  une 
malade,  repré¬ 
sentée  par  la 
ligure  193,  qui 
se  croyait,  •  de¬ 
puis  des  années, 
persécutée  par 
des  courants 
d’air  trop  forts 
sortant  de  la 
muraille,  por¬ 
tait  son  bras, 
qu’elledéclaràit 
être  paralysé, 
dans  une  échar¬ 
pe  de  cuir;  en 
réalité,  le  bras 
était  absolu¬ 
ment  sain,  et  il 

n  y  avait,  d  ail-  pjg.  ig3  —  Démence  paranoïque  fantasque.  — 
leurs,  chez  cette  La  malade  s’imagine  que  son  bras  est  paralysé 
femme,  aucun  par  des  courants  d’air  sortant  d’une  muraille, 
symptôme  hys-  Obéissant  à  cette  idée,  elle  porte  le  bras  en 
térique.  Sou-  écharpe, 
vent  on  trouve 

des  signes  de  négativisme  et  de  suggestibilité,  de  môme 
que,  comme  le  montre  la  figure  195,  toutes  sortes  de  gri¬ 
maces,  de  tics,  parmi  lesquels  des  tics  d’ordre  verbal.  Une 
malade  se  plaignait  de  ce  qu’on  la  «  mentalisait  et  mécani¬ 
sait  ».  Une  autre  disait  qu’on  «  entendait  toute  la  journée 


Weygandt.  —  Atlas-manuel  de  Psychiatrie.  28 


434  DÉMENCES  JUVÉNILES.  —  DÉMENCE  PRÉCOCE. 


penser  dans  l’établissement  ».  A  côté  des  idées  de  perséjH 
tion  les  plus  diverses,  on  trouve  aussi  des  idées  de  jalousie 
et  de  grandeur.  Un  malade,  représenté  par  la  figure  192, 
assurait  qu’il  était  «  chancelier  impérial  et  officier  de  ré¬ 
serve  ».  Un  autre  présentait  des  idées  de  persécution.  On 
empoisonnait  ses  aliments,  sa  femme  y  mettait  toutes 
sortes  d’ordures.  Se 
croyant  poursuivi 
par  des  odeurs,  il  sè 
construisit,  commè 
le  montre  la  figure 
194,  un  petit  appa¬ 
reil  composé  d’un 
anneau  et  de  deux 
petites  plaques  en 
fer-blanc  pour  sé 
boucher  les  narines. 

Terminaison.  — 
Les  deux  tiers  des 
cas  environ  de  la 
démence  précoce 
commencent  avant 
la  vingt-cinquième 
année  de  la  vie; 
comme  le  montre  le 
graphique  repré¬ 
senté  par  la  figure 
162.  Seule,  la  dé¬ 
mence  paranoïque 
fantasque  s’établit 
généralement  beau¬ 
coup  plus  tard,  quoi¬ 
qu’il  y  ait  de  vagues 
symptômes  qui  se 
manifestent  parfois 
des  dizaines  d’an¬ 
nées  auparavant.  La 
terminaison  habituelle  est  la  démence  avec,  comme 
trait  caractéristique,  l’affaiblissement  dans  les  sphères 
affective  et  volutionnelle.  On  peut  se  demander  au  bout 
de  combien  de  temps  ce  stade  de  démence  est  définiti¬ 
vement  atteint,  jusqu’à  quel  point  les  accidents  démen¬ 
tiels  nuisent  à  la  personnalité  psychique  et  quels  sont 


Fig.  194.  —  Démence  paranoïque  fan¬ 
tasque.  —  Le  malade  porte  un  appareil 
au  nez  pour  se  protéger  contre  les 
mauvaises  odeurs  envoyées  par  ses 
persécuteurs. 


DÉMENCE  PARANOÏQUE'.  435 

les  autres  troubles  qui  peuvent  encore  survenir  sur 
cette  même  base  d’affaiblissement  intellectuel.  Plus  des 
trois  quarts  des  cas  parviennent  indubitablement  à  un 
haut  degré  de  démence  permanente,  dont  le  caractère 
pathologique  s’impose  même  aux  observateurs  les  moins 
initiés.  En  ce  qui  concerne  les  autres  cas,  le  jugement  que 
le  vulgaire  porte  sur  eux  dépend  de  l’idée  qu’on  se  fait  de 
ce  qu’on  appelle  guérison  ;  les  personnes  peu  au  courant 
de  la  psychiatrie  sont  portées  souvent  à  beaucoup  d’indul- 


Fig.  195.  —  Démence  paranoïque  fantasque.  —  Grimaces  et  tics. 

Oreilles  en  anses  de  panier. 

gence  pour  décerner  un  certificat  de  santé  intellectuelle. 
On  a  maintes  fois  constaté  qu’un  mari,  par  exemple,  affir¬ 
mait  que  sa  femme  n’était  plus  malade,  alors  que  le  médecin 
qui  l’avait  soignée  la  trouvait  déprimée,  muette,  complè¬ 
tement  apathique.  Si  par  guérison  on  entend  une  restitulio 
ad  integrum,  il  est  impossible  de  ne  pas  la  mettre  en  doute 
quand  il  s’agit  de  la  démence  précoce,  tandis  qu’au  con¬ 
traire  la  guérison  peut  survenir  réellement  après  des  accès 
de  folie  intermittente  ou  après  les  diverses  psychoses 
d’épuisement.  Quoi  qu’il  en  soit,  8  p.  100  des  héboïdes  et 
des  hébéphréniques,  13  p.  100  des  cata toniques  recon¬ 
quièrent,  d’après  Kraepelin,  un  tel  degré  de  leur  capacité 
au  travail  qu’on  peut  les  considérer  comme  guéris,  alors 


436  DÉMENCES  JUVÉNILES.-  —  DÉMENCE  PRÉCOCE. 

•môme  que  le  médecin  peut  encore  découvrir  chez  eux  des 
traces  de  la  grave  affection  mentale,  sous  l'orme  des  tics 
isolés,  d’une  légère  apathie  ou  de  l’exagération  des  réflexes 
tendineux.  Dlailleurs,  la -fraîcheur  et  l’intégrité  de  la  per¬ 
sonnalité  saine  d’autrefois  ne  sont  jamais  entièrement  récu¬ 
pérées.  Même  dans  les  cas -les  plus  favorables,  les  sujets 
•perdent  un  peu  de  leur  valeur  ou  de  leur  situation  sociale; 
|e  mécanicien  d’autrefois  s’établit  simple  serrurier,  l’ançien 


Fig.  196.  —  Démence  paranoïque  arrivée  au  stade  final  ; 
démence  apathique  complète. 

étudiant  devient  copiste.  Il  faut  ajouter,  en  outre,  qu’il  y  a 
toujours  à  craindre  des  rechutes  dans  l’avenir.  Ainsi,  une 
malade  renvoyée  il  y  a  six  ans  comme  «  guérie  »'  s’est  plainte 
cet  été,  pendant  plusieurs  semaines,  d’avoir  des  troubles 
sensoriels.  On  a  eu  l’occasion  d’observer  le  retour  des 
accidents  de  la  démence  précoce  même  après  quinze  ans 
de  rétablissement. 

Comme  restant  modérément  affaiblis  dans  le  stade  final, 
Kraepelin  indique  la  proportion  de  17  p.  100  pour  les  deux 
premières  formes  de  la  démence  précoce  et  de  13  p.  100 
pour  la  forme  catatonique.  Dans  la  démence  paranoïque, 


DÉMENCE  PARANOÏQUE.  437 

les  chances  de  rétablissement  sont  encore  pins  incertaines. 
Pour  ces  cas  de  démence  faiblement  accusée,  on  peut  con¬ 
seiller,  selon  la  situation  des  familles,  soit  un  séjour  pro¬ 
longé  à  l’asile,  soit  le  retour  à  la  maison.  La  grande 
majorité  des  malades  finissent  malheureusement  par  être 
complètement  déments  et  ont  besoin,  comme  la  femme 
représentée  par  la  figure  196,  des  soins  dans  un  asile  ;  ce 
sont  d’ailleurs  les  déments  précoces  qui  constituent  le 
contingent  principal  de 
toutes  les  maisons  de 
santé. 

Chez  certains  malades, 
la  démenceterminale  ne 
se  manifeste  que  par  un 
affaiblissement  des  facul¬ 
tés  affectives  et  de  la  vo¬ 
lonté.  Dans  un  autre 
groupe  de  cas,  ce  type  se 
transforme  en  une  agita¬ 
tion  passagère,  procé¬ 
dant  par  crises.  Les  ma¬ 
lades  deviennent  tout  à 
coup  inabordables,  dor¬ 
ment  et  mangent  mal, 
brisent  de  temps  en  temps 
une  vitre.  Chez  quelques- 
uns  on  trouve,  à  côté  de 
l’affaiblissement  profond  Fig.  197.  —  Démence  hébéphrénique 
des  facultés,  des  troubles  arrivée  à  la  démence  finale  ;  tics 
sensoriels  persistants,  des  et  grimaces, 

bribes  d’idées  délirantes, 

du  négativisme,  de  la  suggestibilité,  des  tics  isolés.  En 
présence  de  cet  état  final,  on  .  ne  saurait  conclure  avec 
certitude  à  la  nature  dés  accidents  qui  l’ont  précédé,  de 
même  que  l’on  né  peut,  d’après  l’examen  seul  de  la  dé¬ 
mence  terminale,  se  prononcer  sur  la  marche  antérieure 
qu’a  suivie  lTiébéphrénie,  la  catatonie  ou  la  démence  para- 
noïque. 

Ainsi,  la  figure  197  montre  une  malade  arrivée  à  la  dé¬ 
mence  complète  après  une  évolution  à  forme  hébéphré¬ 
nique.  Elle  grimace,  se  livre  à  toutes  sortes  de  tics  pour 
saluer;  ses  réflexes  patellaires  sont  exagérés  ;  au  reste,  elle 
est  impassible;  elle  s’occupe  encore  par  moments  de  tra- 


438  DÉMENCES  JUVÉNILES.  —  DÉMENCE  PRÉCOCE. 

vaux  manuels.  Un  autre  malade,  représenté  par  la  figure  198, 
a  commencé  par  la  catatonie  ;  actuellement,  c’est  un  dé¬ 
ment  complet  ayant  des  mouvements  stéréotypés.  Il  prend 
souvent  des  attitudes  d’escrimeur  ;  il  saisit  entre  ses  dents 
le  coin  de  son  drap  de  lit,  il  grimace,  siffle  et  reste  des 
heures  entières  assis  en  frappant  en  mesure  avec  le  poing 


Fig.  198.  —  Démence  catatonique  arrivée  à  la  phase  terminale; 
démence  complète  avec  mouvements  stéréotypés. 

sur  les  semelles  de  ses  souliers  comme  avec  un  marteau; 
c’est,  en  outre,  un  gâteux  intermittent. 

Diagnostic.  —  Le  diagnostic  différentiel  permettant  de 
distinguer  la  démence  précoce  de  la  folie  intermittente  a 
une  grande  importance  à  cause  des  différences  fondamen¬ 
tales  dans  la  marche  de  ces  deux  psychoses,  entre  les¬ 
quelles  il  n’existe  aucune  forme  intermédiaire.  C’est,  en 


DÉMENCE^PARANOÏQUE.  439 

effet,  à  ces  deux  affections  mentales  qu’on  doit  songer  la 
plupart  du  temps,  lorsqu’on  se  trouve  en  présence  d’un 
accès  de  tristesse  anormale  chez  un  adolescent  ou  un  sujet 
jeune.  De  simples  plaintes  laissent  supposer  la  dépression 
mélancolique,  surtout  quand  il  se  produit  en  môme  temps 
des  arrêts  dans  les  fonctions  psychomotrices  ;  tandis  que 
la  mauvaise  humeur  qui  se  déclare  au  début  de  la  démence 
précoce  est  motivée  d’une  manière  absurde,  revêt  rapide¬ 
ment  une  apparence  délirante  et  marche  souvent  de  pair 
avec  des  troubles  sensoriels.  Les  formes  de  stupeur  qui  se 
produisent  d’un  côté  comme  de  l’autre  se  distinguent  par 
l’arrêt  psychomoteur  qui,  chez  l’intermittent,  entrave  uni¬ 
formément  tous  les  mouvements,  ce  qui  n’arrive  pas  dans 
la  stupeur  d’un  dément  précoce  ;  en  effet,  le  catatonique 
avec  négativisme  ou  catalepsie  reste  longtemps  sans  réagir 
à  l’ordre  donné  ;  puis,  brusquement,  il  finit  par  exécuter  le 
mouvement  demandé.  Le  maniaque  agité,  indépendamment 
de  la  fuite  d’idées  qu’il  présente,  se  distingue  par  la  facilité 
avec  laquelle  on  change  le  cours  de  ses  idées;  il  associe 
facilement  les  idées  et  les  actes,  tandis  que  le  catatonique 
agité  présente  plutôt  de  l'impulsivité  dans  sa  manière  de 
penser  et  d’agir,  des  transitions  brusques,  de  l’inertie  vis- 
à-vis  des  influences  qui  essaient  de  modifier  la  marche  de 
ses  idées,  du  négativisme,  de  l’automatisme  passif,  de  la 
stéréotypie  et  des  tics.  L’état  cœnesthétique  gai  peut,  il  est 
vrai,  se  produire  dans  les  deux  formes  morbides.  Mais  le 
catatonique  fait  des  jeux  de  mots  lourds,  des  calembours 
stupides,  bien  moins  amusants  que  les  rimes  humoris¬ 
tiques,  les  citations  et  les  mots  spirituels  du  maniaque. 
La  différence  la  plus  essentielle  entre  les  deux  états  porte 
sur  la  manière  d’exprimer  les  divers  mouvements  d’âme. 
Les  émotions  de  l’intermittent  s’expriment  avec  un  naturel 
qui  rappelle  la  manière  d’être  des  sujets  normaux  éprou¬ 
vant  de  la  joie  ou  de  la  douleur.  Au  contraire,  chez  le 
malade  qui  commence  une  démence  précoce,  il  existe  dès 
le  début  une  disproportion  entre  le  fond  de  ses  sentiments 
émotifs  et  le  mode  d’expression  adopté  par  lui;  par 
exemple,  il  se  mettra  à  pleurer  pendant  des  journées 
entières  sans  que  son  entourage  puisse  supposer  un  motif 
quelconque  de  sa  tristesse,  ou  bien  il  exhalera,  d’une 
mine  souriante,  des  plaintes  sur  de  soi-disant  souffrances 
nullement  justifiables. 

La  distinction  entre  la  démence  précoce  et  la  confusion 


440  DÉMENCES  JUVÉNILES.  —  DEMENCE  PRÉCOCE. 

mentale  ( amentia )  doit  se  faire  surtout  à  propos  de  l’agita¬ 
tion  catatonique  commençant  d’une  façon  aiguë  et  s’ac¬ 
compagnant  de  troubles  sensoriels.  Les  deux  affections 
sont  assez  souvent  désignées  indifféremment  sous  le  nom 
de  psychose  hallucinatoire,  bien  que  rien  ne  vienne  encore 
renseigner  d’une  façon  certaine  sur  la  marche  et  la  termi¬ 
naison  du  syndrome.  Dans  la  confusion  mentale,  on  peut 
démontrer  l’existence  d’une  cause  d’épuisement  ;  do  plus, 
l’aperception  et  l’orientation  sont  en  pareil  cas  gravement 
troublées  et  les  sujets  font  de  vains  efforts  pour  voir  clair 
dans  leur  état.  Au  contraire,  les  catatoniques,  interrogés 
avec  une  insistance  suffisante,  montrent,  malgré  leur 
grande  agitation,  qu’ils  sont  généralement  bien  orientés 
dans  leur  milieu  ;  de  plus,  ils  présentent  souvent  du  néga¬ 
tivisme  et  des  tics. 

La  mélancolie  d’involution  ne  peut  être  discutée  qu’à 
propos  de  la  forme  paranoïde  de  la  démence  précoce, 
forme  qui,  comme  nous  l’avons  indiqué,  survient  assez  tar¬ 
divement.  Or,  les  symptômes  décisifs  qui  militent  en  faveur 
de  cette  dernière  sont  :  le  négativisme,  les  attitudes  ma¬ 
niérées,  les  tics,  les  troubles  sensoriels;  tandis  qu’un  état 
cœnesthétique  triste,  accompagné  d’une  profonde  inquié¬ 
tude,  indique  plutôt  une  mélancolie  d’involution. 

Le  diagnostic  différentiel  de  la  démence  précoce  doit  se 
faire  encore  avec  la  paralysie  générale.  L’âge  de  prédilec¬ 
tion  des  deux  affections  n’est  pas  un  élément  suffisant 
pour  décider  la  question.  Des  symptômes  catatoniques 
peuvent  se  produire  aussi  de  temps  en  temps  au  cours  de 
la  paralysie  générale,  mais  seulement  à  titre  isolé  ;  tandis 
que  les  troubles  somatiques  qui  surviennent  quelquefois 
dans  la  démence  précoce,  tels  que  l’exagération  des 
réflexes  ou  l’inégalité  pupillaire,  n’arrivent  jamais  à  un 
haut  degré  de  développement.  L’affaiblissement  de  la  mé¬ 
moire  est  un  argument  en  faveur  de  la  paralysie  générale. 
Mais  souvent  ce  qui  est  décisif  pour  cette  dernière  affec¬ 
tion,  ce  sont  :  le  trouble  caractéristique  de  la  parole,  les 
troubles  pupillaires,  l’exagération  des  réflexes  rotuliens, 
le  tremblement  fibrillaire  de  la  langue. 

[Le  diagnostic  de  la  démence  précoce  avec  la  paralysie 
générale  a  une  importance  capitale.  Les  signes  physiques 
guideront  surtout  dans  ce  diagnostic  différentiel.  Comme 
dit  Joffroy,  il  n’y  a  pas  de  paralysie  générale  là  où  les 
signes  physiques,  comme  l’affaiblissement  musculaire,  le 


DÉMENCE  PARANOÏQUE.  441 

tremblement  fîbrillaire  de  la  langue,  l’embarras  de  la  parole, 
les  troubles  pupillaires,  parmi  lesquels  le  signe  d’Argyll- 
Robertson,  sont  totalement  absents.  Aujourd’hui,  l’analyse 
histologique,  du  liquide  céphalo-rachidien  vient  lever  tous 
les  doutes.  En  effet,  comme  l’ont  démontré  les  recherches 
de  Widal,  Joffroy  et  d’autres,  le  nombre  des  lymphocytes 
contenus  dans  ce  liquide  est  augmenté  dans  la  paralysie 
générale,  tandis  que,  d’après  Dupré,  Nageotte,  ces  élé¬ 
ments  sont  rares  dans  le  liquide  céphalo-rachidien  des 
déments  précoces.] 

Nous  avons  déjà  mentionné  les  caractères  qui  permet¬ 
tent  de  différencier  la  paranoia  de  la  démence  paranoïque 
(Yoy.  ch.  xvn). 

"L'hystérie  peut  avoir  plus  d’un  point  commun  avec  la 
démence  précoce.  Parfois  l’apparition  de  cette  dernière 
est  précédée,  et  cela  pendant  des  années,  de  symptômes 
de  nature  hystérique,  surtout  en  ce  qiii  concerne  le  carac¬ 
tère  des  malades  ;  plus  tard  se  joignent  à  ces  signes  hysté- 
riformes,  et  sans  ligne  de  démarcation  précise,  du  néga¬ 
tivisme,  des  attitudes  maniérées,  des  tics,  de  la  stupeur, 
des  conceptions  délirantes.  Une  démence  précoce  débutant 
de  cette  façon  ne  se  distingue  en  rien,  par  la  suite,  de  la 
même  affection  qui  a  évolué  sans  antécédents  hystériques. 
On  ferait  fausse  route  si  l’on  considérait  ces  cas  comme 
étant  une  sorte  d’hystérie  grave  où  bien  comme  une  espèce 
de  démence  hystérique.  Précisément,  à  la  période  finale  de 
ces  démences  précoces,  l’égoïsme  qui  caractérise  l’hystérie 
a  disparu  et  c’est  la  passivité  qui  constitue  alors  le  trait 
fondamental  de  la  personnalité  psychique.  Ensuite,  même 
chez  des  sujets  qui  n’étaient  pas  hystériques  aupara¬ 
vant,  surtout  dans  les  premières  phases  de  la  démence 
précoce,  il  survient  quelquefois,  à  titre  absolument  pas¬ 
sager,  des  accidents  qui  font  penser  à  l’hystérie,  particu¬ 
lièrement  sous  forme  d’attaques  convulsives,  comme  le 
rappelle  la  figure  188. 

Des  cas  qui  s’établissent  d’une  façon  insidieuse  et  lente, 
comme  cela  arrive  surtout  pour  la  démence  précoce  simple, 
sont  parfois  difficiles  à  distinguer,  et  principalement  au 
début,  de  la  neurasthénie.  Or,  dans  cette  dernière  affec¬ 
tion  se  produisent,  comme  on  sait,  des  bourdonnements 
d’oreilles,  des  plaintes  et  des  accès  de  mauvaise  humeur 
de  toutes  sortes.  En  tenant  compte  de  l’indifférence  crois¬ 
sante  dans  le  domaine  affectif,  des  attitudes  maniérées, 


442  DÉMENCES  JUVÉNILES.  —  DÉMENCE  PRÉCOCE. 

des  troubles  sensoriels,  on  peut  établir  à  coup  sûr  le  dia¬ 
gnostic  de  la  démence  précoce.  En  outré,  l’inefficacité 
d’une  cure  de  rétablissement  est  un  argument  contre  la 
neurasthénie  d’épuisement. 

L’excitation  furieuse  du  catatonique  peut  quelquefois 
faire  penser  à  l 'épilepsie  et  à  des  états  crépusculaires  de  la 
conscience  d’origine  comitiale.  Cependant,  même  chez  les 
catatoniques  les  plus  agités,  on  constate  encore  généra¬ 
lement  un  certain  degré  de  compréhension  et  d’orienta¬ 
tion  ;  tandis  que  chez  l’épileptique  prédominent  surtout  : 
l’humeur  coléreuse,  la  violence  impulsive  et  la  confusion 
mentale. 

On  confond  souvent  des  états  initiaux  de  la  démence 
précoce  simple,  et  même  certaines  formes  terminales  de 
cette  affection,  avec  l 'idiotie  ou  Y  imbécillité  congénitales. 
Un  examen  approfondi  montre  chez  les  déments  précoces 
la  persistance  des  traces  de  connaissances  acquises  autre¬ 
fois;  il  permet  de  retrouver  aussi  des  indices  de  négati¬ 
visme  et  de  tics.  Par  contre,  la  faiblesse  mentale  innée  de 
l’imbécile  ou  de  l’idiot  est  confirmée  par  les  renseigne¬ 
ments.  Il  est  vrai  qu’il  y  a  des  cas  où  un  individu  congé¬ 
nitalement  imbécile  peut  plus  tard  être  atteint  de  la  démence 
précoce  qui  le  fera  verser  dans  l’idiotie. 

Anatomie  pathologique.  —  Les  recherches  anatomo¬ 
pathologiques  relatives  à  la  démence  précoce  sont  encore 
à  leurs  débuts.  Pourtant,  dans  une  série  de  cas  qui  se  sont 
terminés  par  la  mort  pendant  la  période  aiguë,  on  a 
pu  établir  l’existence  d’importantes  altérations  histolo^ 
giques  (Alzheimer)  ;  on  a  constaté  en  particulier  une  pro¬ 
lifération  abondante  des  cellules  de  la  névroglie,  une  dé¬ 
générescence  granuleuse  des  cellules  ganglionnaires,  la 
pénétration  de  cellules  embryonnaires  dans  le  corps  des 
cellules  nerveuses,  comme  le  montrent  les  figures  5  et  6 
de  la  planche  XIX. 

Pronostic.  —  Le  pronostic  relatif  à  la  terminaison 
habituelle  de  la  démence  précoce  est  en  principe  défavo¬ 
rable.  Il  n’est  pas  toujours  possible  de  pronostiquer  le 
degré  de  la  démence  finale  et  de  dire,  pour  chaque  cas 
spécial,  ce  qui  se  passera  au  juste  :  le  sujet  sera-t-il 
complètement  dément?  sera-t-il  intellectuellement  dégradé 
seulement  à  un  degré  léger?  ou  pourra-t-il  de  nouveau 
reprendre  son  travail?  Kraepelin  indique  les  points  de 
repère  suivants  pour  la  constatation  d’une  démence  finale 


DÉMENCE  PARANOÏOUE.  443 

grave  :  une  hébétude  immobile  avec  apathie,  malgré  une 
certaine  conservation  de  la  faculté  d’observation  ;  des 
conceptions  délirantes  absurdes  ne  s’accompagnant  d’au¬ 
cun  mouvement  émotif,  d’aucune  agitation  ;  des  attitudes 
maniérées  uniformes,  durables;  des  mouvements  stéréo¬ 
typés  sans  agitation;  un  état  cœnesthétique  déprimé  de 
peu  de  durée,  mais  revenant  à  certains  moments  et,  par¬ 
fois,  régulièrement  périodique,  sans  agitation  et  entre¬ 
coupé  d’intervalles  de  stupeur;  disparition  du  négativisme 
ou  de  l’agitation  sans  la  réapparition  de  l’activité  intellec¬ 
tuelle  et  de  l’intérêt  pour  les  occupations  d’avant  l’affec¬ 
tion.  Tant  que  dure  une  forte  agitation  ou  un  vif  négati¬ 
visme,  on  peut  espérer  obtenir  une  amélioration  impor¬ 
tante.  Quand  des  périodes  de  stupeur  s’établissent  d’une 
manière  aiguë,  quand  l’affection  commence  subitement 
par  une  agitation  hallucinatoire,  on  peut  encore  espérer 
des  rémissions  ou  un  arrêt  de  l’affection. 

Étiologie.  —  Mucha  a  trouvé,  dans  75  p.  100  des  cas  de 
démence  précoce,  une  tare  héréditaire.  On  observe  sou¬ 
vent  une  hérédité  similaire.  Quelquefois,  l’ascendant  a  pu  ne 
pas  être  interné  dans  une  maison  de  santé,  et  néanmoins 
il  a  présenté,  durant  toute  sa  vie,  les  traits  caractéris¬ 
tiques  de  la  démence  précoce,  notamment  :  l’absence 
d’intérêt  pour  quoi  que  ce  soit,  le  manque  complet 
d’initiative,  les  tics,  un  caractère  récalcitrant,  une  affec¬ 
tation  ridicule  dans  les.  gestes  ou  des  paroles. 

De  même,  il  n’est  pas  rare  que  la  démence  sénile  et  la 
mélancolie  d’involution  se  soient  observées  chez  les  ascen¬ 
dants.  Souvent  les  renseignements  sur  la  famille  indiquent 
chez  plusieurs  membres  une  disposition  intellectuelle 
particulièrement  bonne  ;  chez  d’autres,  des  facultés  insuf¬ 
fisantes,  et  chez  quelques-uns  de  l’imbécillité  très  carac¬ 
térisée.  Beaucoup  de  déments  précoces,  et  surtout  les 
futurs  paranoïques,  passaient  déjà  dans  leur  enfance 
pour  des  êtres  bizarres,  taquins,  indolents,  dévots. 
Une  malade  qui  avait  toujours  passé  pour  une  exaltée  se 
fît  remarquer  à  l’âge  de  trente  ans  parce  qu’elle  se  croyait 
aimée  par  le  fils  d’un  professeur  qu’elle  ne  connaissait 
que  de  nom.  Jusqu’à  l’âge  de  cinquante  ans,  elle  fut  à  la 
tête  d’une  grande  maison  de  commerce  où  elle  fit  de  plus 
en  plus  de  mauvaises  affaires.  Finalement,  il  fallut  la 
mettre  dans  un  asile  ;  elle  présentait  des  idées  de  persé¬ 
cution  évoluant  sur  le  terrain  d’une  démence  précoce 


444  DÉMENCES  JUVÉNILES.  —  DÉMENCE  PRÉCOCE. 

typique.  Kraepelin  a  constaté  que  dans  10  p.  100  des  cas 
les  sujets  observés  par  lui  avaient  eu,  antérieurement  à  la 
démence  précoce,  de  graves  affections  aiguës,  dont  la 
méningite.  Von  Murait  a  décrit  des  démences  catatoniques 
survenues  à  la  suite  de  traumatismes  crâniens.  Parmi  les 
hommes  traités  par  Kraepelin,  6  p.  100  furent  atteints 
d’une  manière  aiguë  pendant  leur  détention  en  prison; 
parmi  les  femmes  catatoniques  observées  par  le  même 
auteur,  24  p.  100  furent  frappées  au  cours  d’une  grossesse 
ou  pendant  l’accouchement.  Nous  avons  déjà  mentionné 
les  rapports  qui  existent  entre  la  démence  précoce  et  la 
puberté.  L’opinion  de  Tschich,  d’après  laquelle  une  longue 
abstinence  sexuelle  serait  un  facteur  causal  de  la  démence 
précoce,  ne  paraît  pas  fondée.  Nous  ne  nous  trompons 
sans  doute  pas  en  attribuant  en  pareil  cas  aux  trauma¬ 
tismes,  aux  intoxications,  à  la  puerpéralité,  aux  affections 
somatiques  aiguës,  une  importance  de  causes  simplement 
déterminantes,  qu’on  retrouve  dans  la  production  de  cer¬ 
tains  accès  de  la  folie  intermittente. 

Quant  à  la  base  pathogénique  de  la  démence  précoce, 
on  ne  peut  qu’émettre  des  hypothèses.  Ainsi  Binswanger, 
[Christian]  classent  la  démence  catatonique  parmi  les 
psychoses  par  épuisement.  Pourtant,  nous  l’observons  assez 
souvent  dans  des  cas  où,  pendant  le  cours  de  la  vie,  toute 
cause  d’épuisement  et  tout  surmenage  .doivent  être  sûre¬ 
ment  écartés.  Kraepelin,  Mucha  et  d’autres  admettent,  à 
l’origine  de  la  démence  précoce,  un  trouble  dans  les 
échanges  organiques,  une  auto-intoxication,  ce  qui  paraî¬ 
trait  confirmé  par  les  constatations  anatomo-pathologiques 
faites  dans  l’écorce  cérébrale,  qui,  en  effet,  font  penser  à 
des  altérations  d’ordre  toxique.  Il  y  a  lieu  d’espérer  que 
l’intérêt  croissant  que  l’on  prend  à  l’étude  de  la  démence 
précoce,  qui,  dans  certains  asiles,  constitue  un  sixième  ou 
un  quart  du  contingent  de  la  population  des  aliénés, 
étendra  bientôt  nos  connaissances  sur  la  nature  de  cette 
affection. 

Traitement.  —  Dans  les  premières  périodes  de  la 
démence  précoce,  la  surveillance  est  indispensable.  On 
devrait  surtout  ne  pas  hésiter  trop  longtemps  à  faire 
entrer  le  malade  dans  une  maison  de  santé  ou  dans  un 
asile,  puisque,  même  dans  le  cas  de  légère  dépression  avec 
incapacité  au  travail,  il  peut  se  produire  tout  à  coup  de 
violents  accès  d’agitation  ou  des  tentatives  de  suicide. 


LATAH . 


MYRIACHIT . 


445 


Dans  l’établissement  où  sera  placé  le  malade,  on  doit, 
avant  tout,  combattre  les  divers  symptômes  :  l’agitation, 
l’insomnie,  le  refus  de  nourriture.  L’alitement  et  la  bal- 
néothérapie  sont  souvent  indiqués.  Dans  le  fias  d’agitation 
peu  bruyante,  on  fera  bien  quelquefois  de  traiter  le  sujet 
par  des  enveloppements  dans  le  drap  mouillé.  L’alitement 
est  particulièrement  nécessaire  dans  les  cas  de  stupeur. 
Quand,  dans  les  formes  débutant  d’une  manière  aiguë,  les 
principaux  symptômes  tendent  à  disparaître,  il  ne  faut  pas 
hésiter  à  essayer  d’occuper  le  malade  ou  même  à  le  laisser 
partir  de  l’asile,  pourvu  que  ce  soit  pour  entrer  dans  un 
milieu  familial  approprié.  Il  semble  que  si,  en  pareil  cas, 
on  prolongeait  trop  longtemps  le  repos  au  lit,  on  condui¬ 
rait  le  sujet  à  la  démence  plus  tôt  que  si  l’on  essaie  encore 
à  temps  de  l’occuper  à  un  travail  régulier.  Naturellement, 
une  fois  le  malade  hors  de  l’asile,  il  y  a  lieu  d’exercer 
sur  lui  une  surveillance.  Les  femmes,  en  particulier,  son 
exposées  à  devenir  enceintes.  11  faut,  en  outre,  pourvoir 
pour  certains  malades  à  des  moyens  de  travail  pour  assurer 
leur  existence.  Pour  les  déments  précoces  dont  l’affaiblis¬ 
sement  est  peu  accusé,  la  colonie  agricole  constitue  le  pla¬ 
cement  le  plus  approprié. 

Médecine  légale.  —  Bien  des  délits  de  nature  diverse 
sont  possibles,  et  cela  surtout  chez  les  hébéphréniques  e 
les  déments  peu  profonds.  Il  n’est  pas  rare  de  rencontrer 
de  ces  malades  parmi  les  vagabonds.  Il  est  à  noter  que  les 
personnes  peu  initiées  à  la  connaissance  de  la  démence 
précoce  croient  parfois  que  les  actes  impulsifs  et  bizarres, 
ainsi  que  les  attitudes  maniérées  accompagnées  d’une 
conservation  relative  des  facultés  intellectuelles,  ne  sont 
autre  chose  que  de  la  simulation. 

L’interdiction  pour  cause  de  démence  précoce  mentale 
est  souvent  prononcée.  Il  peut  quelquefois  survenir  une 
rémission  telle  que  la  capacité  au  travail  revient  et  qu’il 
est  nécessaire  de  lever  l’interdiction,  même  dans  des  cas 
où  l’aliéniste  peut  encore  prouver  qu’il  y  a  des  traces  de 
la  démence  précoce. 

Lalah.  Myrlachit. 

On  appelle  lalah  dans  les  Indes  hollandaises  une  affec¬ 
tion  mentale  héréditaire  dans  laquelle  les  malades  se 
livrent,  contre  leur,  volonté,  à  des  mouvements,  ou  bien 


446  PARALYSIE  GÉNÉRALE  PROGRESSIVE. 

émettent  des  sons  et  des  mots  incohérents.  On  y  trouve 
de  la  coprolalie,  de  l’échopraxie,  de  l’écholàlie,  de  la  para- 
phrasie.  Cette  affection  rappelle  certaines  formes  de  la 
démence  précoce  et  aussi  les  états  obsédants  et  impulsifs 
des  dégénérés.  [Elle  rappelle  aussi  certaines  variétés  de  la 
maladie  des  tics  décrite,  entre  autres,  par  Gilles  de  la  Tou- 
rette,  et  connue  dans  diverses  contrées  de  la  Russie  orien¬ 
tale  sous  le  nom  de  mgriachit .] 


XIX.  —  PARALYSIE  GÉNÉRALE  PROGRESSIVE 

[Arachnitis  chronique  et  méningite  chronique  (Bayle).  — Paralysie 
générale  des  aliénés  ou  périencéphaloméningite  chronique  diffuse 
(Calmeil).  —  Folie  paralytique  (Parchappe).  —  Paralysie  géné¬ 
rale  progressive  (Requin,  Lunier,  Sandras).  —  Ataxie  psycho¬ 
motrice  (Lunier).  —  Démence  paralytique  (Baillarger).  —  Encé¬ 
phalite  chronique  interstitielle  diffuse  (Magnan).] 

Dès  l’année  1798,  Haslam  signalait  ce  fait  [entrevu  déjà 
en  1681  par  Willis]  que,  dans  beaucoup  de  cas  de  manie, 
les  malades  meurent  à  la  suite  d’une  hémiplégie  ou  d’une 
apoplexie. 

[De  1814  à  1820,  Esquirol,  Royer-Collard,  Georget  consi¬ 
déraient  les  principaux  signes  de  la  paralysie  générale 
comme  une  complication  de  la  folie.  Rayle,  en  1822,  et  Cal¬ 
meil,  en  1826,  ont  nettement  isolé  et  décrit  la  paralysie 
générale  comme  une  entité'  morbide  ayant  ses  symptômes, 
son  évolution  et  ses  altérations  anatomiques  propres. 
Le  premier  travail  de  Bayle  a  été  publié  en  1822  sous 
la  forme  d’une  thèse  intitulée  :  Sur  V arachnitis  chronique. 
En  1826,  cet  auteur  est  revenu  sur  la  paralysie  générale 
dans  son  Traité  des  maladies  du  cerveau  et  de  ses  membranes. 
La  même  année,  Calmeil  a  publié  son  mémoire  sur  la 
Paralysie  considérée  chez  les  aliénés .] 

A  partir  de  1867,  on  rompit  universellement  avec 
l’opinion  que  des  complications  sous  forme  de  paralysie 
avec  issue  mortelle  peuvent  s’ajouter  aux  manies  ou  aux 
mélancolies  et  l’on  s’accorda  à  admettre  une  affection 
unique  sous  le  nom  de  «  paralysie  générale  progressive  des 
aliénés  »,  dont  les  synonymes  sont  :  paralysie  générale 
progressive,  démence  paralytique  progressive,  folie  para¬ 
lytique  générale  des  aliénés.  L’expression  vulgaire  de  «  ramol¬ 
lissement  du  cerveau  »  est  inexacte,  puisque  le  cerveau  a  ici 


SYMPTÔMES  PSYCHIQUES.  447 

plutôt  une  tendance  à  la  sclérose.  Il  s’agit  d’une  affection  qui 
s’établit  principalement  à  l’âge  moyen  de  la  vie,  et  qui, 
passant  par  de  multiples  phénomènes  d’excitation  et  de 
paralysie,  se  termine  par  un  affaiblissement  mental 
spécial  \lolaï\,  une  profonde  démence,  par  une  déchéance 
physique  progressive  et,  au  bout  de  quelques  années,  par 
la  mort.  L’examen  anatomique  démontre  une  suite  d’alté¬ 
rations  localisées  principalement  dans  le  système  nerveux 
central  et  dans  ses  enveloppes.  Dans  nos  établissements 
pour  aliénés,  il  y  a  de  10  à  15  p.  100  des  malades  atteints 
de  paralysie  générale. 

SYMPTOMATOLOGIE 
A.  —  Symptômes  psychiques. 

Les  facultés  de  l’attention,  de  la  compréhension,  du  juge¬ 
ment  et  de  la  volonté  sont  diminuées  souvent  dès  les  pre¬ 
mières  périodes  de  la  paralysie  générale,  quoique  les 
malades  perçoivent  souvent  pendant  longtemps  des  exci¬ 
tations  extérieures  et  comprennent  les  questions  qu’on 
leur  pose.  Il  arrive  que  le  sujet  ne  reconnaît  pas  les  per¬ 
sonnes  de  son  entourage.  Parfois  même  il  ne  retrouve 
pas  sa  propre  maison  devant  laquelle  il  stationne.  Les 
troubles  sensoriels  n’existent,  d’après  Kaes,  que  chez 
35,5  p.  100  des  paralytiques  ;  ils  présentent  rarement  une 
grande  intensité.  Tous  les  sens  peuvent  être  enjeu.  Les 
sensations  venant  des  organes  en  forment  fréquemment 
la  base  ;  le  malade  croit  sentir  dans  la  tête  des  commotions 
électriques  ou  des  picotements  sur  la  figure  ;  il  entend  ses 
enfants  crier;  il  prend  un  globe  de  lampe  pour  une  tête 
qui  lui  parle.  Une  paralytique  générale,  au  début,  aperçut 
le  diable  sous  la  forme  d’un  bouc  debout  sur  ses  pattes  de 
derrière,  qui  lui  parlait.  Une  autre  voyait  partout  des 
pierres  sépulcrales  dressées  devant  elle.  Un  malade  disait 
qu’on  parlait  à  l’intérieur  de  son  corps  ;  son  cou  se  mettait 
à  l’appeler  «  voleur  ».  Certains  se  croient  mouillés  ( hallu¬ 
cinations  hggriques),  sans  doute  par  suite  d’un  trouble 
dans  la  sphère  des  sensations  thermiques. 

La  faculté  d’association  est  affaiblie  ;  on  constate  une 
tendance  à  des  associations  par  assonance.  11  y  a  surtout 
des  lacunes  de  la  mémoire.  Les  oublis  constituent  un 
symptôme  initial  de  premier  ordre.  Ce  sont  les  événe- 


448  PARALYSIE  GÉNÉRALE  PROGRESSIVE. 

ments  les  plus  récents  qui  se  gravent  mal  dans  l’esprit 
des  malades  ;  la  faculté  d’observation  est  fortement  dimi¬ 
nuée.  Souvent  le  sujet  ne  sait  plus  s’il  a  déjà  déjeuné 
ou  s’il  a  encore  des  enfants.  Dans  des  opérations  com¬ 
pliquées  de  la  pensée,  l'affaiblissement  de  l'intelligence,  le 
manque  de  jugement  et  le  trouble  de  la  mémoire  se  mani¬ 
festent  très  nettement.  La  faculté  d’ orientation,  surtout 
au  point  de  vue  du  temps,  est  altérée  de  bonne  heure. 
Certains  malades,  qui  gardent  encore  dans  une  période 
avancée  une  tenue  extérieure  passable  et  qui  se  tirent  ; 
d’affaire  dans  une  conversation  banale,  restent  cois  dès 
qu’il  leur  faut  faire  un  effort  sérieux  de  réflexion.  L’atten¬ 
tion  active  ou  1  ' aperceplion  s’affaiblit  très  vite  ;  ils  ne 
peuvent  plus  suivre  un  développement  un  peu  long  ;  ils 
ne  saisissent  plus  les  objections.  Le  malade  n’ajoute  plus 
rien  de  nouveau  à  ce  qu’il  a  appris.  Il  ne  tarde  pas  à  faire 
des  fautes  de  calcul  ;  il  éprouve  aussi  une  grande  diffi¬ 
culté  à  calculer  avec  des  quantités  concrètes,  comme  de 
compter  avec  des  pièces  de  monnaie. 

[La  fatigue  de  l'attention,  résultant  d’un  épuisement 
cérébral  rapide,  les  troubles  de  la  mémoire,  surtout  pour 
les  faits  récents,  l'altération  des  facultés  d'observation,  de' 
réflexion,  de  critique,  la  diminution  ou  la  déviation  de  la 
faculté  d'association  des  idées,  tous  ces  symptômes  créent,  J 
dans  leur  ensemble,  un  affaiblissement  psychique  généra-  j 
lisé,  progressif,  total,  une  véritable  démence,  au  sens  psy¬ 
chiatrique  de  ce  terme.] 

Les  idées  délirantes  qui  surviennent  souvent  révèlent 
également  un  profond  affaiblissement  intellectuel.  Tandis  / 
que  le  paranoïque  édifie  son  système  délirant  avec  une 
logique  à  la  rigueur  soutenable  et  essaie  de  réfuter  les 
objections,  le  paralytique  général  n’émet  presque  tou¬ 
jours  que  des  idées  absurdes,  niaises,  invraisemblables  ; 
changeant  au  gré  de  toutes  les  influences  :  il  possède  des 
femmes  en  or;  sa  fortune  se  monte  à  cinq  cent  mille 
millions  de  francs  ;  il  distribue  en  cadeaux  des  milliards  ; 
il  parle  avec  Dieu  sur  le  Sinaï.  Une  femme  s’intitulait 
«  conseiller  intime  de  gymnastique  médicale,  docteur  et 
roi  d’Allemagne».  Le  malade  ne  saisit  pas  le  côté  absurde 
et  contradictoire  de  ses  propos  :  une  femme  racontait 
qu’elle  était  la  fille  de  l’ange  Gabriel,  qu’elle  était  fiancée 
à  un  généralissime  nommé  Marx  et  qu’elle  dirigeait  un 
grand  commerce  de  cafés.  Le  paralytique  général  se 


SYMPTÔMES  PSYCHIQUES.  449 

prête  volontiers  à  tous  les  interrogatoires:  un  journaliste» 
qui  voulait  écrire  une  comédie  et  ouvrir  un  bureau  de 
tabac,  déclarait  qu’il  vendrait  aussi  des  livres,  des  harengs 
et  des  brodequins.  Parfois,  on  constate  que  les  idées 
délirantes  sont  provoquées  par  des  impressions  orga¬ 
niques  motivées  :  ainsi,  chez  un  sujet  qui  prétendait  qu’il 
y  avait  dans  son  ventre  des  gens  qui  le  menaçaient,  l’au¬ 
topsie  fit  découvrir  un  cancer  de  l’estomac. 

Le  fond  des  idées  délirantes,  quelque  variées  qu’elles 
soient,  correspond,  en  général,  à  l’état  cœnesthétique  du 
moment;  la  plupart  du  temps,  ce  sont  des  idées  de  gran¬ 
deur  en  rapport  avec  l’euphorie  du  malade.  Ces  idées  sont 
souvent  exprimées  avec  abondance;  parfois,  elles  sont 
seulement  indiquées,  d’une  façon  d’ailleurs  absurde  :  un 
sujet  déclare  avoir  des  «  caleçons  qui  sont  fiers  »  ;  il  se  dit 
«  malicieux  comme  des  pommes  de  terre  »  ;  il  se  vante  de 
.«  pouvoir  travailler  depuis  quatre  heures  du  matin  jusqu’à 
neuf  heures  du  soir  ».  Les  idées  hypocondriaques  et  mélanco¬ 
liques  du  paralytique  révèlent  également  sa  profonde  fai¬ 
blesse  intellectuelle  :  dans  son  manger,  le  malade  voit  de 
petites  têtes;  il  est  devenu  plus  petit  de  trois  quarts  de 
pied;  son  cerveau  est  cuit  ;  les  Indiens  l’ont  fusillé.  Parfois 
des  idées  de  grandeur  et  des  idées  de  persécution  s’entremê¬ 
lent  :  le  sujet  se  plaint  qu’on  lui  a  volé  pour  400  000  francs 
de  brillants.  Il  est  rare  que  les  malades  tirent  des  consé¬ 
quences  logiques  ou  paralogiques  de  leurs  idées  délirantes  : 
un  fonctionnaire  de  la  justice  qui  prétendait  être  empereur 
était  indigné  quand  on  lui  donnait  son  véritable  titre  et 
finissait  par  dire  :  «  Eh  bien  !  appelez-moi  au  moins  doc¬ 
teur.  » 

Ce  n’est  qu’exceptionnellement  que  les  idées  délirantes 
persistent  et  se  maintiennent  telles  quelles.  Le  plus  souvent, 
elles  sont  très  mobiles.  On  a  vu  un  sujet  présentant  des 
symptômes  somatiques  évidents  de  paralysie  générale 
raconter  pendant  toute  une  année  qu’il  était  à  la  fois  le 
Seigneur  de  la  terre,  le  plus  sublime  astronome,  le  prince 
de  Prusse,  l’archiprince  de  l’Europe,  domestique  de  son 
métier,  empereur  de  l’univers,  le  dernier  des  scribes,  mar¬ 
chand  de  beurre,  espion  et  bourreau  du  monde  ;  il  ras¬ 
semblait  ses  peuples  pour  marcher  contre  les  Français  qui 
voulaient  lui  nuire  à  travers  les  nerfs  de  la  terre;  il  décla¬ 
rait  que  les  plus  hautes  forteresses  étaient  la  joie  de  son 
cœur  et,  quand  il  les  avait  remarquées  dans  les  autres 
Weygandt.  —  Atlas-manuel  de  Psychiatrie.  29 


450 


PARALYSIE  GÉNÉRALE  PROGRESSIVE. 


sphères  célestes,  elles  avaient  l’air  de  graines  de  pavot;  il 
accusait  toutes  les  femmés  d’être  des  soreières;  au  milieux 
de  toutes  ces  absurdités,  il  manifestait  des  idées  de  persëj 
cution  ;  une  jeune  fille,  disait-il,  avec  laquelle  il  avait 
.  toujours  refusé  d’avoir  des  relations,  prétendait  être 
enceinte  de  ses  œuvres. 

Les  malades  se  trouvent  presque  toujours  dans  un  état 
de  légère  excitation.  Le  plus  souvent  on  observe  de 
l 'euphorie,  avec  un  sentiment  de  gaîté  rayonnante  qui 
se  traduit  aussi  dans  les  idées  de  grandeur.  D’autres 
fois,  au  contraire,  l’humeur  est  profondément  triste, 
jusqu’à  pousser  le  malade  au  suicide.  Les  tentatives 
de  suicide  portent  souvent  l’empreinte  de  l’affaiblissement 
intellectuel;  ainsi,  un  paralytique  se  tira  un  coup  de  pisto¬ 
let  au  milieu  de  la  main.  On  observe  des  crises  soudaines 
d’inquiétude  et  d’anxiété.  Souvent  aussi,  les  sujets  sont 
taciturnes,  irrités,  agacés,  emportés,  portés  à  la  colère.  ! 
Malgré  cela,  ils  restent  dociles  et  maniables  même  dans 
leurs  accès  de  mauvaise  humeur.  Une  malade,  qui  se  plai-  i 
gnait  avec  emportement  de  ce  qu’on  lui  avait  brunilapeau 
des  mains  au  moyen  de  miroirs  réflecteurs,  redevint  su¬ 
bitement  aimable  quand  on  lui  fit  apporter  une  tartine. 

Sont  atteints  de  bonne  heure  et  gravement  les  sentiments 
complexes  qui  supposent  un  jugement  délicat,  tels  que  les 
sentiments  éthiques  et  esthétiques.  Parmi  les  symptômes 
initiaux,  il  faut  noter  les  propos  inconvenants  et  grossiers, 
la  négligence  de  la  tenue  (braguettes  ouvertes)  en  société' 
[cela  chez  des  sujets  jusqu’alors  d’une  conduite  et  de 
manières  irréprochables]. 

Une  agitation  psychomotrice  se  manifeste  assez  souvent 
dès  les  premières  phases  de  l’affection.  Les  malades  sont 
affairés,  ils  ont  partout  quelque  chose  à  faire,  se  mettent  en 
voyage,  font  des  projets,  des  achats  coûteux  et  absurdes  ;  à 
cet  égard,  ils  deviennent,  par  leur  dissipation,  dangereux 
pour  eux-mêmes  et  pour  leur  famille.  Quand  l’affection  est 
à  son  apogée,  il  se  produit  une  légère  inquiétude  qui  peut 
s’élever  jusqu’à  de  graves  états  d’excitation,  avec  des  actes 
de  violence,  la  tendance  à  la  destruction,  des  tentatives 
d’évasion  organisées  d’ailleurs  d’une  façon  absurde.  Quel¬ 
quefois,  à  côté  de  l’agitation  motrice  on  observe  aussi  un 
besoin  de  parler  qui  rappelle  les  états  maniaques.  Voici 
un  exemple  de  discours  d’un  paralytique  excité  :  «  J’ai 
quelque  chose  sur  le  cœur  ;  asseyez-vous  là  ;  j’étais  done 


SYMPTÔMES  PSYCHIQUES.  451 

en  France  et  l’empereur  Guillaume  était  mon  père.  Je 
m’appelle  Gustave  X  de  France.  Dieu  était  sur  le  mont 
Sinaï,  et  il  m’a  dit  :  Dieu  s’est  trompé.  Cent  mille  hommes 
m’ont  arrêté...  et  Noé  a  construit  l’archè...  » 

Le  phénomène  de  la  fuite  d’idées  est  ici  évident;  il 
coexiste  avec  le  délire  des  grandeurs  et  la  démence.  Voici 
un  autre  exemple  qui  rappelle  presque  la  verbigération 
avec  stéréotypie  :  «  Je  vais,  je  vais  lui  donner  à  elle  mille 
quatrillions  ;  j’ai  fait  une  prière,  à  faire  pousser  les  dents, 
pousser,  pousser,  pousser,  pousser;  je  mange,  je  me 
bourre,  je  me  bourre,  vous  êtes  un  ours,  un  ours  acadé¬ 
mique,  un  ours  académique.  Sors  donc  ici,  ici,  mille  qua¬ 
trillions  de  fois,  et  éternellement  et  éternellement  et  éter¬ 
nellement;  viens  donc  cochon,  cochon,  ah!  viens, je'te 
mangerai  encore,  pour  que  mon  ventre  devienne  plein, 
plein  de  laurier.  » 

Dans  les  périodes  avancées  de  la  paralysie  générale,  on 
observe  également  un  besoin  impulsif  de  mouvement  :  les 
malades  s’enroulent  dans  leurs  draps  de  lit,  déchirent  les 
couvertures,  parlent  tout  seuls,  ou  crient  à  tort  et  à  tra¬ 
vers.  D’autre  part,  il  se  produit,  dans  les  formes  dépres¬ 
sives,  des  états  rappelant  la  stupeur,  dans  lesquels  les  sujets 
restent  assis,  sans  parler  des  jours  entiers,  réagissant 
peu  aux  excitations  extérieures;  il  faut  alors  déployer 
beaucoup  d’énergie  pour  les  astreindre,  par  exemple,  à 
manger.  On  observe  en  même  temps  une  altération  de  la 
conscience  avec  de  la  somnolence.  Les  paralytiques  géné¬ 
raux,  surtout  les  déments  paralytiques,  présentent  quel¬ 
quefois  des  symptômes  catatoniques. 

[L  'évolution  des  symptômes  psychiques  de  la  paralysie 
générale  se  prête  à  une  division,  adoptée  généralement  par 
tous  les  auteurs,  en  trois  périodes  :  1°  de  début  ;  2°  d’état  ; 
3°  terminale.  Nous  avons  suffisamment  insisté  sur  les  trou¬ 
bles  de  l'attention  et  de  la  mémoire  de  la  période  du 
début.  A  cette  même  période  se  rattachent  d’importantes 
modifications  du  caractère  :  oubli  des  convenances  et  des 
règles  les  plus  élémentaires  de  la  politesse,  contrairement 
aux  habitudes  antérieures  ;  prodigalité  là  où  il  y  avait 
esprit  d’économie;  avarice  là  où  existait  plutôt  une  ten¬ 
dance  à  la  générosité;  irascibilité  inaccoutumée;  désac¬ 
cord  de  plus  en  plus  grand  entre  les  actes,  par  exemple 
colère  pour  une  futilité  et  patience  singulière  pour  des 
faits  de  haute  gravité.  L’ inhibition  volontaire  s’affaiblit 


452"  PARALYSIE  GÉNÉRALE  PROGRESSIVE. 

également  à  cette  période.  Le  sujet  se  laisse  aller  à  des 
actes  instinctifs,  ne  sachant  plus  résister  à  ses  divers 
penchants  :  débauche,  ivrognerie,  délits.  Aussi,  a-t-on  pu 
appeler,  à  juste  titre,  cette  première  période  la  phase 
médico-légale  de  la  paralysie  générale.  L’individualité 
psychique  du  sujet  subit  une  modification  complète,  et  le 
sens  moral,  les  sentiments  de  pudeur  se  perdent  chez  des 
malades  qui,  jusqu’alors,  avaient  une  conduite  et  une 
tenue  irréprochables. 

A  la  période  d’état,  la  démence  devient  évidente  pour 
tout  le  monde.  L’amnésie  s’étend  sur  les  faits  anciens. 
Tous  les  actes  deviennent  niais  et  absurdes.  L’attitude  est 
inerte,  indifférente.  Les  propos,  quelle  que  soit  leur  nature, 
triste  ou  gaie,  mégalomaniaque,  mélancolique,  hypocon¬ 
driaque,  qu’ils  soient  ou  non  accompagnés  d’hallucina¬ 
tions,  sont,  comme  l’a  résumé  J.  Falret,  multiples,  mo¬ 
biles,  absurdes  et  contradictoires. 

Enfin,  à  la  période  terminale,  le  paralytique  général 
tombe  en  enfance,  jusqu’à  oublier  son  propre  nom.  Toute 
vie  psychique  cesse.  Le  cerveau  est  anéanti.  Seuls  le  bulbe 
et  la  moelle  continuent  à  fonctionner  automatiquement.] 

B.  —  Symptômes  physiques. 

Troubles  de  la  sensibilité.  —  Dans  un  certain  nombre  de 
cas  (de  5  à  10  p.  100)  on  observe  Y  atrophie  du  nerf  optique 
avec  diminution  de  l’acuité  visuelle  qui  peut  aller  jusqu’à 
une  amaurose  complète;  cela,  déjà  quelquefois  avant 
l’éclosion  des  troubles  psychiques.  La  rétinile  peut  se  pro¬ 
duire,  ainsi  que  le  scolome  central.  Après  certains  ictus 
peut  survenir  la  cécité  psychique  ou  bien  Y  hémianopsie. 

Parmi  les  symptômes  les  plus  fréquents,  il  faut  citer  les 
troubles  pupillaires.  Une  absence  complète  du  réflexe  pupil¬ 
laire  à  la  lumière,  c’est-à-dire  le  signe  d'Argyll-Bobertson 
confirme  l’existence  de  la  paralysie  générale  ou  du  tabes. 
G.  Wolff  attribue  ce  signe  à  une  dégénérescence  des  cor¬ 
dons  de  Goll,  au  niveau  de  la  partie  supérieure  du  renfle¬ 
ment  cervical  de  la  moelle.  Toujours  est-il  que  l’absence 
du  réflexe  lumineux  n’existe  que  chez  les  deux  cinquièmes 
environ  de  tous  les  paralytiques  généraux  (43,3  p.  100).  Ce 
symptôme  se  manifeste  parfois  déjà  dix  ans  avant  l’appa¬ 
rition  de  tout  autre  accident.  Souvent,  on  constate  une 
simple  paresse  de  la  réaction  lumineuse  (35,5  p.  100).  Dans 


SYMPTÔMES  PHYSIQUES.  453 

des  cas  rares,  le  réflexe  accommodateur  est  également 
aboli.  Quelquefois,  on  trouve  une  réaction  paradoxale, 
notamment  une  dilatation  des  pupilles  survenant  sous 
l’influence  de  la  lumière.  Fréquemment,  il  y  a  myose  ou 
mydriase  très  frappantes  ;  plus  souvent  encore  on  constate 
une  inégalité  pupillaire  (57,6  p.  100).  Quelquefois  il  existe 
des  oscillations  durables  du  diamètre  des  pupilles,  ou 
encore  une  mydriase  intermittente  dans  laquelle  tantôt 
l’une,  tantôt  l’autre  des  pupilles  est  considérablement 
dilatée.  Parfois,  on  observe  des  oscillations  accidentelles 
du  globe  oculaire  ou  du  nystagmus  intermittent.  Le  piosis 
ou  bien  une  inégalité  des  fentes  palpébrales  ne  sont  pas 
rares.  On  constate  aussi  des  troubles  de  la  musculature 
externe  de  l’œil  et  du  véritable  nystagmus.  La  figure  199 


Fig.  199.  —  Paralysie  générale.  Inégalité  pupillaire. 


montre  une  inégalité  pupillaire  chez  un  paralytique 
général.  La  figure  200  indique  l’état  des  pupilles  normales 


Fig.  200.  —  Réflexe  des  pupilles  normales  sous  l’influence  d’un  vit 
éclairage. 

soumises  à  l’influence  d’un  fort  éclairage.  La  figure  201 
montre  les  pupilles  normales  faiblement  éclairées.  La 
figure  202  indique  l’immobilité  des  pupilles  d’un  paraly- 


454  PARALYSIE  GÉNÉRALE  PROGRESSIVE. 

-tique  général  soumises  à  l’action  d’un  fort  éclairage.  La 


Fig.  201.  —  Iléflexe  des  pupilles  normales  sous  l'action  d’un 
éclairage  faible. 

figure  203  présente  le  même  phénomène  obtenu  par  un 
éclairage  faible. 


Fig.  202.  —  Paralysie  générale.  Absence  du  réflexe  pupillaire  sous 
l’influence  d’un  fort  éclairage. 

Dans  certains  cas,  surtout  vers  la  période  terminale,  on 
observe  des  troubles  des  sensibilités  gustative,  olfac- 


Fig.  203.  —  Paralysie  générale.  Absence  du  réflexe  pupillaire  sous 
l’action  d’un  éclairage  faible. 

tive  et  auditive.  En  ce  qui  concerne  l'ouïe,  ce  ne  sont  quel¬ 
quefois  qiie  les  sons  élevés  qui  seuls  ne  sont  plus  perçus. 
On  a  même  observé  aussi,  à  l’aide  du  diapason,  une  alté- 


SYMPTÔMES  PHYSIQUES.  455 

ration  dans  la  transmission  des  sons  à  travers  les  os. 

La  sensibilité  cutanée  est  souvent  atteinte.  Ce  sont  des 
névralgies,  des  hyperesthésies.  Parmi  les  symptômes  appa¬ 
raissant  de  bonne  heure  on  constate  souvent  le  prurit.  On 
trouve  fréquemment  aussi  la  diminution  ou  la  suppression 
de  la  sensibilité  à  la  douleur,  de  l’hypoalgésie,  de  l’anal¬ 
gésie.  L’insensibilité  à  la  pression  ou  au  choc  du  nerf 
cubital  au  niveau  du  coude  constituerait  un  des  symptômes 
initiaux  de  la  paralysie  générale  dit  signe  de  Biernacki.  Il 
est  vrai  que  ce  phénomène  se  trouve  aussi  chez  des  gens 
qui  ne  sont  pas  paralytiques  généraux.  Les  réflexes  cutanés 
sont  parfois  abolis. 

Troubles  de  la  motilité.  —  Très  souvent  on  observe  une 
parésie  unilatérale  du  facial,  donnant  lieu  à  une  asymétrie 
de  la  face  ;  on  constate  un  effacement  d’un  des  plis  naso- 
labiaux.  Il  est  rare  que  la  parésie  affecte  la  branche  supé¬ 
rieure  du  facial.  Mais,  en  pareil  cas,  on  doit  toujours 
s’assurer  que  l’on  n’est  pas  en  présence  d’une  asymétrie 
faciale  congénitale  ou  acquise  par  une  longue  habitude. 
Parfois,  des  spasmes  se  produisent  dans  les  divers  muscles 
de  la  face,  notamment  autour  de  la  bouche.  Souvent  l’ex¬ 
pression  de  la  physionomie  frappe  par  le  relâchement  des 
traits  ou  bien  par  une  tension  trop  accusée  des  muscles, 
de  sorte  que  le  visage,  figé,  produit  l’impression  d’une 
impassibilité  froide  d’un  masque.  Parfois  on  observe  de  la 
paramimie,  c’est-à-dire  que,  dans  une  émotion  triste,  le 
visage  prend  une  expression  de  gaîté  et  réciproquement. 
Quelques  sujets  ont  un  rire  forcé.  Il  n’est  pas  rare  de  cons¬ 
tater  chez  quelques-uns  un  grincement  des  dents  continuel. 

La  langue,  tirée  au  dehors,  est  fréquemment  déviée;  elle 
est  animée  d’un  tremblement  en  masse  ;  [quelquefois  elle 
exécute  des  mouvements  saccadés  ou  bien  présente  sur  ses 
bords  et  à  la  pointe  des  ondulations  vermiculaires\.  Par¬ 
fois,  la  luette  est  déviée,  particulièrement  après  des  ictus. 
'Le  voile  du  palais  est  quelquefois  affaibli  et  asymétrique. 
Ge  qui  est  particulièrement  défavorable,  c’estl’appàrition, 
dans  les  périodes  avancées,  de  l’affaiblissement  des  mus¬ 
cles  de  la  déglutition.  Le  réflexe  pharyngien  disparaît 
souvent  de  très  bonne  heure. 

La  tête  est  souvent  penchée  fortement  en  avant.  Les 
extrémités  supérieures  perdent  de  leur  force  à  tel  point  que 
le  dynamomètre,  dès  les  premières  phases  de  l’affec¬ 
tion,  accuse  une  réduction  d’un  tiers  de  la  force  nor- 


456  PARALYSIE  GÉNÉRALE  PROGRESSIVE. 

male.  La  coordination  motrice  est  altérée  dans  le  cours'- 
de  la  paralysie  générale.  Il  peut  se  produire  de  Y  ataxie 
et  des  tremblements  intentionnels.  De  bonne  heure  se  mani¬ 
feste  un  tremblement  plus  ou  moins  intense,  facilement 
constatable  aux  doigts  étendus  et  écartés.  On  a  vu  des 
mouvements  choréiques  et  athélosiques,  survenant  à  la  suite 
d’ictus. 

La  marche  se  fait  la  plupart  du  temps  avec  les  jambes 
écartées  ;  elle  est  spastique  ou  paréto-spastique,  plus 
rarement  (dans  un  tiers  des  cas)  ataxique.  Souvent  les 
contractions  spasmodiques  se  montrent  d’abord  dans  les 
mouvements  passifs.  Ce  sont  précisément  les  mouvements 
délicats  de  coordination  qui  trahissent  de  très  bonne 
heure  les  troubles  moteurs,  par  exemple  les  actes  d’en¬ 
filer  une  aiguille,  de  manger,  de  monter  les  escaliers,  de 
manier  des  instruments,  de  danser,  de  jouer  du  piano,  de 
jouer  au  tennis. 

L’atrophie  musculaire  et,  surtout,  la  réaction  de  dégé¬ 
nérescence  ne  s’observent  qu’exceptionnellement,  et  cela  à 
l’apogée  de  la  paralysie  générale.  Il  est  vrai  que,  dans  les 
périodes  ultimes  de  cette  affection,  la  musculature  est 
tpresque  toujours  gravement  altérée  et  qu’il  se  forme  alors 
des  contractures  très  accusées.  " 

Les  réflexes  tendineux  sont  exagérés,  dans  la  grande  ma¬ 
jorité  des  cas.  Assez  souvent  on  constate  aussi  du  clonus 
du  pied.  Parfois,  les  réflexes  sont  inégaux  dans  les  deux 
moitiés  du  corps. -Dans  15  p.  100  des  cas  le  réflexe  rotu- 
lien  fait  défaut  (signe  de  Westphal).  Le  signe  de  Romberg 
est  rare,  même  dans  la  forme  tabétique  de  la  paralysie: 
générale. 

Troubles  de  la  parole  et  de  l’écriture.  —  On  observe- 
chez  les  paralytiques  généraux  un  trouble  complexe  de  la 
parole,  à  la  fois  aphasique  et  dysarthrique.  A  côté  des  di¬ 
verses  formes  de  l’aphasie  corticale,  nous  pouvons  trouver 
chez  eux  de  la  paraphrasie,  de  Y  articulation  indistincte, 
embrouillée,  de  la  dysarlhrie,  de  la  difficulté  à  prononcer 
les  premières  consonnes  d’un  mot  ( parole  hésitante),  delà 
parole  scandée  et  particulièrement  souvent  de  Yachoppe- 
ment  des  syllabes.  Outre  l’omission  de  syllabes,  on  observe 
le  redoublement  de  syllabes,  jusqu’à  produire  une  sorte 
de  bégayement  de  la  môme  syllabe,  une  véritable  logo- 
clonie.  On  trouve  aussi  parfois  un  trouble  bulbaire  de  la 
parole  ou  de  la  prononciation  nasale  tenant  à  la  parésie 


SYMPTÔMES  PHYSIQUES.  457 

du  palais.  La  voix  perd  souvent  son  timbre.  La  voix  chan¬ 
tante  disparaît  de  bonne  heure.  La  parole  a  un  timbre 
enroué,  monotone,  parfois  chevrotant  ou  nasillard. 

Assez  souvent  on  constate,  chez  le  paralytique  général 
qui  parle,  de  forts  mouvements  synchroniques  de  toute  la 
musculature  de  la  face,  comme  cela  se  voit  nettement  chez 
le  malade  repré¬ 
senté  par  la  figure 
204. 

L 'écriture  perd  ra¬ 
pidement  ses  carac¬ 
tères  habituels.  Elle 
a  des  traits  incer¬ 
tains,  chevauchants. 

Quand  le  sujet  ap¬ 
puie  plus  fortement 
la  plume,  l’écriture 
devient  fuyante,  mal¬ 
propre,  et  révèle 
l’affaiblissement  in¬ 
tellectuel  par  de 
nombreuses  omis¬ 
sions,  des  redouble¬ 
ments  de  lettres  ou 
de  mots  et  aussi 
par  la  paragraphie.  Fig.  204.  —  Paralysie  générale  avec  l’arti- 
Les  figures  205,  206  culation  scandée.  Mouvements  synchro- 
et  207  reproduisent  niques  des  muscles  du  visage, 
l’écriture  de  para¬ 
lytiques  généraux  aux  diverses  phases  de  l’affection. 

Organes  internes.  —  Le  pouls  est  assez'  souvent  accéléré 
et  irrégulier.  Les  artères  sont  fréquemment  scléreuses. 
Dans  certains  cas  on  trouve  des  hémorragies  sous-cutanées. 
Le  sang  est  pauvre  en  hémoglobine.  Le  sérum  sanguin 
n’a  pas  l’action  bactéricide  normale,  notamment  sur  le 
staphylocoque  pyogène  doré. 

La  constipation  aussi  bien  que  la  diarrhée  s’observent 
parfois.  L’hypochlorhydrie  gastrique  est  la  règle  ;  quelque¬ 
fois  il  survient  des  vomissements.  Beaucoup  de  sujets  pré¬ 
sentent  une  véritable  polyphagie  ;  d’autres,  au  contraire, 
refusent  la  nourriture.  L’état  de  la  nutrition  générale 
varie  :  dans  les  périodes  d’excitation  le  poids  diminue  rapi¬ 
dement  jusqu’à  1  kilogramme  ou  lk«,5  par  jour.  Les 


400  PARALYSIE  GENERALE  PROGRESSIVE. 

figures  224,  225, 226  et  227  présentent  des  paralytiques  géné-i  - 

a-zvt^O-^  ^e—  £. 

s  4^'^-  <r 


05.  —  Écriture  de  paralytique  général  à  la  première  période 
(d’après  Marcé). 


ÇÆïy,  «_ 

d  Ô  _ -  \jS—  - - 

pzU/41 |p_  ,  «SS'aZ. _ 

'^db/Lr'  ,e^  jheos^~%ï,^ 

-CZZZJ. L — — 
«ji^L^.  <3^8— - 

Fig.  206.  —  Écriture  de  paralytique  général  à  la  période  d’état 
(d’après  Marcé). 

raux  arrivés  à  un  profond  degré  d’amaigrissement.  A  la  pé- 


SYMPTÔMES  PHYSIQUES. 


459 


tuode  d’état  et  vers  la  fin  de  l’affection,  il  survient  souvent 
un  engraissement  énorme,  ainsi  que  le  montre  la  figure 
228.  On  observe  parfois  un  météorisme  très  accentué  dû  à 
la  paralysie  intestinale.  La  figure  208  en  est  un  exemple. 

La  température  présente  souvent  des  oscillations  : 
sans  aucune  cause  apparente,  la  fièvre  survient,  qui, 
dans  les  ictus,-  peut  monter  jusqu’à  41°.  Vers  la  fin  de  la 
vie,  la  température  peut  descendre  au-dessous  de  30°. 


ty)\  v-U-n  Vu  Vi  ^ 

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Tïl?')vPl  l  >n  WtO  f~v\rf\n  ■nry>^o  ^ 


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tivi’ O**  \^t,'vr tn  o  U  Oij  ^  in/1  ttWJ. 

<KA LÿCQSUrVt O.  U  >- 


On  a  constaté  à  plusieurs  reprises  une  albuminurie  inter¬ 
mittente,  de  même  qu’une  association  d’albuminurie  avec 
de  la  glycosurie.  La  dysurie,  l’énurésie  et  l’ischurie  para¬ 
doxale  peuvent  survenir  de  bonne  heure.  Parfois,  le  ma¬ 
lade  est  même  menacé  d’une  rupture  de  la  vessie  par 
rétention  d’urine,  tandis  que,  dans  les  périodes  ulté¬ 
rieures,  il  survient  assez  régulièrement  une  incontinence 
d’urine  et  des  selles.  L’appétit  sexuel  peut  être  augmenté, 
et  le  malade  est  capable  d’engendrer  des  enfants.  Cepen¬ 
dant,  la  plupart  du  temps,  la  puissance  génitale  est  dimi¬ 
nuée.  Chez  la  femme,  il  se  produit  de  l’aménorrhée. 

Il  faut  noter  encore  les  troubles  trophiques  :  grison- 


460 


PARALYSIE  GÉNÉRALE  PROGRESSIVE. 


nement  des  che¬ 
veux  et  calvitie 
précoces,  perte 
des  dents,  fragilité, 
extrême  des  os.  Ce 
dernier  trouble  : 
trophique  se-cons- 
tate  quelquefois1' 
même  dans  le  lit  - 
d’autres  fois  il  se 
manifeste  à  l’oc¬ 
casion  d’un  effort 
que  le  malade  fait 
pour  se  lever. 

Souvent  on 
trouve  chez  des 
paralytiques  gé¬ 
néraux  des  arthro- 
pathies  typiques 
comme  dans  le  ta¬ 
bes.  Le  mal  perfo¬ 
rant  n’est  pas  rare 
non  plus.  Des 
épanchements  san¬ 
guins  dus  à  des  lé¬ 
sions  traumati¬ 
ques  peuvent  se 
former  au  niveau 
du  périchondre 
des  oreilles  ( héma¬ 
tome  auriculaire ), 
du  nez  ( hématome 
nasal),  des  côtes 
[hématome  costal).' 
La  résorption  de 
ces  collections 
sanguines  se  fait 
avec  une  lenteur 
extrême  et  il  reste 
toujours  à  leur 
suite  des  cicatri-- 


ces  cutanées  (Voy., 
rig.  208.  —  Paralysie  générale  à  la  période  i  TT  f  ,  o  4, 
d’état.  —  Météorisme  abdominal.  " 


SYMPTÔMES  PHYSIQUES.  461 


La  peau  subit  des  altérations  diverses.  Elle  présente 
quelquefois  une  coloration  anormale  et  parfois  elle  est 
d’un  brillant  nacré.  Le  dermographisme  existe  dans 
40  p.  100  environ  des  cas.  Les  régions  exposées  à  une  pres¬ 
sion,  comme  celles  du  sacrum  et  des  talons,  s’ulcèrent 
facilement,  surtout  quand  elles  sont  insuffisamment 
soignées  ;  elles  deviennent  le  siège  d’escarres.  Dans  les 
cas  défavorables,  l’escarre  peut,  dans  l’espace  d’une  nuit, 
pénétrer  jusqu’au  périoste.  C’est  le  decubitus  aculus  expo¬ 
sant  à  une  septicémie  à  laquelle  succombaient  autrefois 
au  moins  10 
p.  100  des  pa¬ 
ralytiques  gé¬ 
néraux.  Néan- 
moins,  on 
trouve  aussi 
dans  certains 
cas  des  escar¬ 
res,  même  au 
niveau  des  ré¬ 
gions  qui  ne 
sont  exposées 
à  aucune  pres¬ 
sion,  comme 
c’est  le  cas  du 
paralytique 
dont  la  main, 
représentée 
par  la  figure 
209,  était  por¬ 
teur  d’une  es-  Fig-  209.  —  Escarre  de  la  main  dans  un  cas  de 
carre;  en  pa-  '  paralysie  générale, 

reil  cas,lapro- 

phylaxie  ou  la  thérapeutique  ne  peuvent  rien.  On  peut 
trouver  aussi  d’autres  altérations  delà  peau,  comme  le  pem- 
phigus,  ce  qui  peut  s’expliquer  par  la  vulnérabilité  cutanée 
spéciale  du  paralytique  général  [et  les  œdèmes  fugaces ]. 

Ictus.  —  Dans  toutes  les  variétés  de  la  paralysie  géné¬ 
rale  peuvent  survenir  des  ictus  apoplectiformes  ou  épi¬ 
leptiformes  dans  la  proportion  de  36  à  60  p.  100  des  cas. 
Ces  ictus  surviennent  parfois  à  titre  de  symptômes  initiaux, 
plus  fréquemment  à  la  période  d’état,  souvent  aussi  peu 
de  temps  avant  la  mort.  Ils  s’accompagnent  de  troubles 


462 


PARALYSIE  GÉNÉRALE  PROGRESSIVE. 


de  la  conscience  et  de  graves  symptômes  corticaux.  Un 
ictus  peut  être  provoqué  par  une  crise  d’excitation,  mais 
aussi  par  un  désordre  somatique  provenant  d’une  consj 
tipation  ou  d’une  rétention  d’urine  dans  la  vessie.  La  plu¬ 
part  du  temps,  cepen¬ 
dant,  l’ictus  résulte  d’un 
processus  purement  cen¬ 
tral.  La  conscience  est 
abolie.  La  température 
est  souvent  au-dessus  de 
la  normale  ;  quelquefois 
il  existe  une  hyperpy- 
rexie  très  accusée.  Le 
pouls  est  souvent  dicrote. 
Une  légère  asphyxie  sur¬ 
vient.  Les  selles  et  l’urine 
s’échappent.  Les  ictus 
apoplecti formes  laissent 
ordinairement  à  leur, 
suite  une  paralysie  ou 
une  parésie  à  forme  hé¬ 
miplégique.  D’autres  ac¬ 
cidents,  comme  des  trou¬ 
bles  de  la  parole  ou  de  la 
vue,  peuvent  se  déclarer 
à  la  •  suite  de  l’ictus.  De 
temps  en  temps  se  pro¬ 
duisent  des  convulsions 
cloniques  ou  toniques  qui 
passent  d’un  groupe  de 
muscles  à  un  autre.  Il 
reste  souvent,  à  la  suite 
Fig.  210.  -  Paralysie  générale.  -  des  ictus>  des  monoplé- 
Monoplégie  brachiale  gauche  consé-  gies,  comme  le  montre  la 
cutive  à  un  ictus  apoplectiforme.  figure  210,  des  hémiplé¬ 
gies,  des  troubles  senso¬ 
riels  et  des  troubles  durables  delà  sensibilité.  Les  ictus 
durent  de  plusieurs  minutes  à  plusieurs  heures  et  peuvent 
se  répéter.  On  a  pu  compter  des  douzaines  d’ictus  en  un 
seul  jour.  Dans  les  ictus  graves,  les  réflexes  sont  abolis. 

Fréquemment,  on  voit  se  produire  des  ictus  épilepti¬ 
formes,  dans  lesquels  le  sujet  tombe  à  terre  sans  connais¬ 
sance  avec  des  convulsions.  Ici  encore  peuvent  se  déve- 


RÉMISSIONS. 


463 


lopperplus  tard  des  symptômes  hémiplégiques.  La  figure 
211  montre  un  paralytique  général  sorti  d’un  ictus  épilep¬ 
tiforme  avec  une  paré¬ 
sie  faciale  gauche.  Les 
ictus  sont  souvent  an¬ 
noncés  par  des  ver¬ 
tiges,  des  défaillances, 
une  confusion  mentale 
passagère,  de  l’agita¬ 
tion,  de  l’inquiétude  et 
de  la  prostration.  Il 
n’est  pas  rare  qu’un  ic¬ 
tus  grave  entraîne  la 
mort.  On  pourrait  peut- 
être  aussi  ranger  au 
nombre  des  ictus  plus 
légers  les  migraines 
dont  souffrent  beau¬ 
coup  de  paralytiques 
généraux. 

Rémissions. 

Toutes  les  formes  de 
la  paralysie  générale, 
et  plus  particulière¬ 
ment  celles  qui  s’accompagnent  d’une  vive  excitation, 
peuvent  subir  une  interruption  de  leur  évolution  par 
suite  d’arrêt  ou  de  rémission  du  processus  morbide.  Les 
malades  se  montrent  calmes  et  sont  réellement  très  amé¬ 
liorés.  On  constate  quelquefois  le  retour,  dans  une  cer¬ 
taine  mesure,  de  la  faculté  du  jugement.  Ainsi,  un 
malade  reconnaissait  avec  une  entière  conviction  que  ses 
50  000  francs  ne  pourraient  pas  suffire,  contrairement  à  ce 
qu’il  affirmait  antérieurement,  à  la  construction  de  1 000  na¬ 
vires  cuirassés.  L’amélioration  se  fait  assez  souvent  sentir 
au  point  que  le  malade  peut  quitter  l’asile  et  retourner 
à  ses  anciennes  occupations.  Des  signes  physiques,  voire 
même  les  troubles  pupillaires,  peuvent  disparaître.  Un 
malade  de  Kraepelin,  dont  la  rémission  a  duré  très  long¬ 
temps,  a  pu  rester  six  ans  domestique  dans  une  école.  Un 
autre  passa  avec  succès  un  examen  et  se  maria.  Un  artiste 
exécuta  à  la  satisfaction  générale  de.  grandes  fresques  qui 


Fig.  211.  —  Paralysie  générale.  —  Ictus 
épileptiforme  au  cours  duquel  le 
malade  s’est  fait  une  blessure  au 
niveau  de  la  région  de  l’os  malaire 
gauche.  Consécutivement  à  l’ictus 
s'est .  déclarée  une  parésie  faciale 
gauche. 


464 


PARALYSIE  GÉNÉRALE  PROGRESSIVE. 


lui  avaient  été  commandées  avant  l’apparition  de  la  para¬ 
lysie  générale.  Malgré  tout,  la  rémission  dure  très  rarement 
plus  d’un  an.  On  obtient  dans  quelques  cas  une  certaine 
trêve  pouvant  parfois  durer  des  années,  mais  une  dispa¬ 
rition  totale  des  signes  physiques  qui  se  sont  déjà  mani¬ 
festés  est  exceptionnelle. 

ÉVOLUTION  DE  LA  PARALYSIE  GÉNÉRALE 

Dans  l’étude  de  l’évolution  de  la  paralysie  générale,  il  est 
utile  de  différencier  plusieurs  périodes  dont  chacune  peut 
affecter  divers  aspects.  Il  faut  d’ailleurs  toujours  s’attendre 
à  la  transformation  d’une  variété  en  une  autre. 

a.  —  Période  prodromique  ou  de  début. 

Dans  la  très  grande  majorité  des  cas,  la  paralysie  géné¬ 
rale  commence  d’une  façon  insidieuse  et  lente.  Le  malade 
éprouve  de  temps  à  autre  un  malaise,  et  constate  lui- 
même,  quand  il  consulte  le  médecin,  que  depuis  longtemps 
déjà  il  n’est  plus  le  même  qu’autrefois. 

Sa  somnolence,  sa  lassitude,  l’impossibilité  dans  laquelle 
il  est  d’entreprendre  un  travail  suivi,  les  petites  négli¬ 
gences.  dans  son  service,  tout  cela  a  été  remarqué,  a 
causé  dans  son  entourage  une  siirprise  désagréable  et 
a  été  pris  par  tout  le  monde  pour  des  symptômes  neuras¬ 
théniques  ou  pour  des  accidents  arthritiques  ou  bien  pour 
des  vertiges. ,  Les  voyages,  les  eaux  thermales,  tous  les 
traitements  sont  restés  sans  effet.  Ce  qui  frappe  de  bonne 
heuçe  un  observateur  attentif  ayant  déjà  connu  le  malade 
avapt  sa  maladie,  c’est  un  changement  complet  de  caractère, 
fait  qui  justement  échappe  souvent  à  l’attention  des  parents 
les  plus  proches.  Les  progrès  rapides  des  troubles  de  la 
parole,  un  :  léger  ictus,  des  troubles  pupillaires  survenant 
parfois  promptement,  peut-être  aussi  un  manquement  im¬ 
portant  dans  le  service  ou  en  société,  une  désorientation 
grossière  faisant  que  le  sujet  n’est  plus  capable  de  retrouver 
son  chemin  dans  la  ville,  un  voyage  sans  but  et  sans 
utilité,  un  conflit  avec  l’ordre  public,  voilà  autant  de  signes 
qui,  généralement,  ne  laissent  aucun  doute  sur  la  gravité 
de  l’affection.  Il  est  rare  que  les  premiers  symptômes  de 
la  paralysie  générale  apparaissent  brusquement.  Cepen¬ 
dant,  nous  connaissons  une  malade  qui  fut  atteinte  de 


ÉVOLUTION  DE  LA  PARALYSIE  GÉNÉRALE.  465 

cette  affection  après  avoir  assisté  à  une  crise  d’hystérie. 
Chez  un  autre  sujet,  l’envoi  de  cartes  postales  anonymes 
contenant  des  propos  relatifs  à  la  pédérastie,  fut  le  premier 
acte  révélateur  de  sa  paralysie  générale.  Nombre  de  cas 
sont  précédés  pendant  des  années  de  malaises  ou  d’acci¬ 
dents  de  nature  somatique. 

b.  —  Période  d'état. 

La  paralysie  générale  arrivée  à  son  apogée  peut  prendre 
les  aspects  cliniques  les  plus  divers  rappelant  la  manie, 
la  mélancolie,  la  paranoïa  ou  n’importe  quelle  autre 
psychose.  Ces  diverses  formes  peuvent  d’ailleurs  exister 
successivement  chez  le  même  malade  ;  l’affection  n’en  suit 
pas  moins  son  évo¬ 
lution  fatale  vers  la 
démence  la  plus  com¬ 
plète  et  la  mort. 

Plusieurs  types  cli¬ 
niques  peuvent  donc 
caractériser  la  pé¬ 
riode  d’état,  parmi 
lesquels  nous  rap¬ 
pelons  plus  particu¬ 
lièrement  les  sui- 

I.  —  Paralysie  géné¬ 
rale  à  forme  ex¬ 
pansive. 

C’est  la  variété  qui 
a  été  connue  et  étu¬ 
diée  à  fond  la  pre¬ 
mière.  Après  la  pé¬ 
riode  prodromique, 
et  souvent  après  un 
état  passager  de  dé¬ 
pression  hypocon¬ 
driaque  ,  survient 
une  légère  excita¬ 
tion  avec  un  état  cœnesthétique  très  gai,  ou  un  gen¬ 
timent  d’euphorie,  comme  le  montre  la  figure  212.  Le 
Weyganht.  —  Atlas-manuel  de  Psychiatrie.  30 


466 


PARALYSIE  GÉNÉRALE  PROGRESSIVE. 


de  se  marier.  II  entreprend  de  grands  voyages.  Il  fait  de 
vastes  projets.  Il  veut  atteindre  à  ce  q.u’il  y  a  de  plus 
sublime.  Il  veut  faire  le  bonheur  de  l’humanité.  Il  n’y  a  pas 
de  titre  assez  ronflant  pour  lui.  Il  devient  empereur  et  dé¬ 
pense  l’argent  par  milliards.  Il  se  croit  capable  de  satisfaire 


Fig.  213.  —  Paralysie  générale  à  forme  expansive. 

100  000  femmes  ;  Dieu  le  décore  de  l’ordre  du  Sauveur  en 
brillants  qui  lui  est  expédié  par  un  bureau  de  poste  établi 
au  ciel.  Les  ligures  212,  213, 214, 215  et  216  montrent  divers 
types  de  cette  variété  expansive  de  la  paralysie  générale. 
En  môme  temps,  le  malade  est  plus  ou  moins  amnésique, 
désorienté  et  présente  souvent  une  légère  altération  de  la 
conscience.  De  plus,  au  point  de  vue  moral,  il  commet  des 
fautes  qui  ne  lui  sont  point  habituelles,  comme  de  tenir  en 
riant  des  propos  obscènes  en  présence  de  femmes  bien 
élevées.  Les  malades  font  volontiers  du  vacarme,  mais,  en 
somme,  ils  sont  dociles,  maniables,  même  en  ce  qui  con- 


ÉVOLUTION  DE'  LA  PARALYSIE  GÉNÉRALE.  467 

cerne  leurs  idées  absurdes.  Quant  au  travail,  il  n’en  est 
plus  question.  Puis,  apparaissent  les  signes  physiques.  Des 
ictus  ne  sont  pas  rares.  Peuvent  survenir  aussi  des  rémis¬ 
sions.  La  période  finale  n’arrive  guère  qu’au  bout  de  deux 
ans  ou  même  plus  tard.  Les  idées  de  grandeur  deviennent 
à  la  fois  plus  incohérentes  et  plus  mesquines.  Le  malade 


Fig.  214.  —  Paralysie  générale  à  forme  expansive. 
Euphorie  rayonnante.  Démence. 


a  «  beaucoup  de  jambon  »  ou  «  un  vase  de  nuit  en  or  », 
ou  bien  iï.«  peut  courir  pendant  quatre  heures  de  suite 
sans  s’arrêter  ».  Jadis,  on  considérait  cette  variété  expan¬ 
sive  de  la  paralysie  générale  comme  la  plus  fréquente.  En 
réalité,  elle  siobserve  tout  au  plus  dans  un  sixième  des  cas. 

2.  —  Paralysie  générale  à  forme  maniaque. 

Il  existe  une  grande  analogie  entre  l’excitation  maniaque 
classique  et  l’excitation  violente  des  paralytiques  géné- 


468  PARALYSIE  GÉNÉRALE  PROGRESSIVE. 

raux.  Les  crises  d’agitation  de  ces  derniers  rappellent  les 
états  des  maniaques  ou  des  catatoniqucs.  Jour  et  nuit  ces 
malades  sont  en  mouvement  :  ils  sautent,  chantent  et  crient,  j 


Fig.  215  et  216.  —  Paralysie  générale  expansive.  —  Déformation 
du  nez  en  forme  de  selle,  d’origine  syphilitique. 


comme  les  paralytiques  représentés  par  les  figures  217 
et  218.  Le  plus  souvent  leur  humeur  est  euphorique  et 
des  idées  de  grandeur  se  mêlent  à  cette  excitation.  Parfois 
surviennent,  au  milieu  de  cette  agitation,  des  crises  d’an¬ 
goisse  ou  de  dépression  mélancolique,  avec  des  actes  de 
violence  et  des  idées  de  suicide.  Les  malades  sont  malpro¬ 
pres,  se  nourrissent  souvent  d’une  façon  insuffisante,  ont 
des  troubles  sensoriels.  D’ordinaire,  ces  paralytiques  ma¬ 
niaques  sont  moins  faciles  à  manier  que  les  sujets  du  groupe 
précédent.  Quand  on  cherche  à  les  calmer,  ils  tiennent 
parfois  des  propos  dans  le  genre  de  celui-ci  :  «  J’ai  entendu 
beaucoup  de  voix  ;  je  ne  veux  pas  être  guéri  ici  ;  je  veux 
en  parler  à  l’empereur,  je  sais  ce  que  je  veux,  j’ai  toute  ma 
raison  ».  Le  poids  du  corps  diminue  rapidement.  Le 
processus  morbide  se  dénoue  le  plus  souvent  au  bout  de 
deux  ans. 

On  peut  ranger  dans  ce  groupe  un  dixième  environ  de 
tous  les  cas  de  paralysie  générale. 


ÉVOLUTION  DE 


PARALYSIE  GÉNÉRALE. 


469 


3.  —  Paralysie  géné¬ 
rale  à  forme  galo¬ 
pante. 

Dans  des  cas  de 
gravité  extrême, 
l’affection  tout  en¬ 
tière,  une  fois  les 
symptômes  initiaux 
passés,  évolue  dans 
l’espace  de  quel¬ 
ques  mois  ou  même 
de  quelques  semai¬ 
nes.  Quelquefois,, 
une  pareille  para¬ 
lysie  générale  à 
forme  galopante 
constitue  la  pé¬ 
riode  terminale  ra¬ 
pide  d’une  variété 
antérieure,  expan¬ 
sive  ou  dépressive, 
de  paralysie  géné¬ 
rale  qui  a  suivi  pen¬ 
dant  quelque  temps 
une  marche  très 
lente.  Dans  cette 
variété,  les  mala¬ 
des  sont  constam¬ 
ment  violemment 
agités,  troublés, 
confus.  Ils  rient, 
rugissent,  pleurent, 
font  mouvoir  leurs 
extrémités,  sont  vio- 
ents,  refusent  fré¬ 
quemment  la  nour¬ 
riture,  gâtent.  Le 
pouls  est  d’ordi 
naire  accéléré  ;  as¬ 
sez  souvent,  on 
constate  une  éléva- 


Fig.  217.  —  Paralysie  générale  à  forme 
maniaque. 


470  PARALYSIE  GÉNÉRALE  PROGRESSIVE. 

tion  de  la  température.  Dans  leur  agitation  motrice,  les 
sujets  sont  exposés  à  bien  des  traumatismes.  Il  n’est  pas 
rare  que  des  ictus  se  produisent.  Même  dans  le  cas  où  les 


Fig.  218.  —  Paralysie  générale  à  forme  maniaque.  —  Le  malade 
déchire  sa  literie  et  s'en  drape. 


malades  acceptent  la  nourriture,  le  poids  du  corps  dimi¬ 
nue  rapidement.  Les  symptômes  physiques  apparaissent 
de  bonne  heure  et  revêtent  une  gravité  toute  particulière. 
Bientôt  après,  survient  un  délire,  dans  lequel  les  sujets  ne 


ÉVOLUTION  DE  LA  PARALYSIE  GÉNÉRALE.  471 

peuvent  plus  se  faire  comprendre,  tellement  il  est  inco¬ 
hérent,. 

Quelquefois  le  processus  morbide  commence  par  un 
trouble  délirant  et  conduit  directement  à  la  mort,  de  sorte 
que,  étant  donnée  la  difficulté  de  l’examen  physique,  on 
mettait  jadis  ces  cas  sur  le  compte  d’un  délire  aigu.  Dans 
certains  cas  pourtant,  surtout  quand  on  prend  tous  les 
soins  possibles  pour  maintenir  les  forces  physiques  du 
malade,  l’agitation  disparaît  et  l’existence  de  la  paralysie 
générale  est  alors  facilement  constatée. 

4.  —  Démence  paralytique. 

Dans  40  à  50  p.  100  de  tous  les'  cas  de  paralysie  géné¬ 
rale  prédomine  la  démence  caractéristique.  C’est,  d’ail¬ 
leurs,  la  forme  la 
plus  grave,  celle  qui, 
à  part  la  variété  pré¬ 
cédente, conduit  très 
rapidement  à  la 
mort,  et  qui  s’ac¬ 
compagne  d’ictus 
multiples.  Les  oscil¬ 
lations  de  l’état  cœ- 
nesthétique  sont  ici 
peu  marquées,  et  les 
•idées  de  grandeur 
ou  d’hypocondrie  et 
de  persécution  y 
sont  extrêmement 
pauvres  et  mesqui¬ 
nes.  Par  exemple,  le 
malade  déclarera 
qu’il  a  un  nombre 
incalculable  de  pom-  Fig  219  _  pal.aiys;e  générale  à  forme 
mes;  qu’il  a  de  démentielle  avec  parésie  faciale  droite, 

beaux  habits  ;  qu’il  Euphorie.  Costume  fabriqué  avec  des 

a  la  tête  bouchée  ;  lambeaux  de  drap  sale, 
qu’il  est  poursuivi 

par  des  bourreaux.  Mais,  en  revanche,  l’affaiblissemenl 
intellectuel  ressort  d’une  manière  typique.  Les  sujets  sont 
amnésiques;  ils  oublient  surtout  les  impressions  les  plus 
récentes;  ils  sont  mal  orientés,  confus,  niais,  indif- 


472  PARALYSIE  GÉNÉRALE  PROGRESSIVE. 

Flanche  X.  —  Démence  paralytique.  Nombreuses  fractures 
spontanées  des  membres  inférieurs.  Parésie  faciale  droite. 

férents,  sans  initiative,  comme  la  femme  représentée 
par  la  figure  220.  Leur  caractère  est  comme  métamor¬ 
phosé.  Ils  s’occupent  encore  à  leur  façon  accoutumée,  mais 
souvent  en  faisant  des  choses  absurdes.  Un  sujet  fabri¬ 
qua  une  cassette  de  bois 
dont  le  tiroir  ne  pouvait 
s’ouvrir;  une  femme  tri¬ 
cota  un  bas  qui  était 
fermé  aux  deux  extrémi¬ 
tés;  un  paralytique  em¬ 
ployait  ses  excréments 
pour  cirer  les  chaus 
sures.  Une  malade,  re¬ 
présentée  par  la  figure 
219,  s’est  fabriquée  un 
costume  avec  des  lam¬ 
beaux  de  drap  sale  et 
prétendait  avoir  sur  elle 
une  robe  de  soie.  Bien¬ 
tôt,  l’aptitude  au  travail 
cesse  complètement.  De 
temps  .en  temps  les  ma¬ 
lades  ont  encore  cons¬ 
cience  de  leur  état  mor¬ 
bide  ou  bien  ils  se  livrent 
à  une  légère  excitation. 
Un  homme,  qui,  pendant 
des  semaines,  était  resté 
ai  asiie  manièrent  a  tout,  s  esquiva'  et  se  joignit  aux  pre¬ 
miers  ouvriers  venus  qui  travaillaient  à  cinq  minutes  de  là, 
pour  les  aider  à  charger  des  pierres.  Ils  aiment  ordinaire¬ 
ment  à  manger  et  à  fumer;  mais  tout  intérêt  plus  élevé 
s’est  éteint  en  eux.  Souvent  la  tenue  extérieure  est  long¬ 
temps  passable,  de  sorte  qu’un  étranger  peut  les  prendre 
pour  des  gens  sains  d’esprit,  jusqu’au  moment  où  il  leur 
pose  une  question  dont  la  réponse  demanderait  un  peu 
d’intelligence. 

Parfois  surviennent  des  maux  de  tête,  des  troubles  sen¬ 
soriels.  Les  malades  sont  rarement  violents.  Bientôt  appa¬ 
raissent  la  lassitude,  la  somnolence,  des  troubles  de  là 


Figu  220.  —  Démence  paralytique. 


Ta  b  JO. 


ÉVOLUTION  DE  LA  PARALYSIE  GÉNÉRALE.  473 

conscience.  Les  sujets  deviennent  malpropres,  barbouil¬ 
lent  les  objets  avec  de  la  salive  ou  des  excréments;  peu 
à  peu  l’état  passe  à  la  démence  la  plus  profonde,  tandis 
que  les  signes  physiques  sont  parfois  à  peine  accusés. 
Néanmoins,  on  peut  observer  les  accidents  les  plus  divers, 
quelquefois  avant  même  l’apparition  des  symptômes  psy¬ 
chiques.  Les  troubles  trophiques  profonds  ne  sont  pas 
rares;  la  planche  X  représente  une  femme  atteinte  de 
démence  paralytique  avec  parésie  faciale  droite  et  nom¬ 
breuses  fractures  spontanées  des  membres  inférieurs. 
Chez  les  femmes,  la  paralysie  générale  se  manifeste  prin¬ 
cipalement  sous  la  forme  démentielle,  quoiqu’on  puisse 
observer  chez  elles  les  autres  variétés  de  cette  affection. 

5.  —  Paralysie  générale  à  forme  mélancolique. 

Cette  variété  de  la  paralysie  générale  se  joint  ou  passe 
souvent  à  la  précédente.  Elle  se  distingue  par  la  prédo¬ 
minance  d’un  état  cœnesthétique  triste.  Comme  la  démence 
paralytique,  elle  est  assez  fréquente  chez  la  femme.  Environ 
20  à  25  p.  100  des  cas  de  paralysie  générale  doivent  être 
rangés  dans  ce 
groupe.  Les  ictus 
n’y  sont  pas  fré¬ 
quents.  Les  rémis¬ 
sions  sont  encore 
plus  rares.  Au  début, 
surtout  chez  les 
femmes,  il  est  sou¬ 
vent  extrêmement 
difficile  de  distin¬ 
guer  cette  affection 
delà  mélancolie  d’in- 
volution.  Les  sujets, 
âgés  de  cinquante  à 
soixante  ans,  devien¬ 
nent  mécontents , 
tristes,  inquiets  ;  ils  Fig.  221.  —  Paralysie  générale  à  forme 
expriment  des  idées  anxieuse.  —  Ptosis  du  côté  droit, 
de  culpabilité  et  de 

micromanie  ;  ils  voient  partout  des  allusions  qui  les 
blessent,  ils  ont  des  idées  de  persécution  qui  sont  gros¬ 
sièrement  systématisées.  Le  malade  représenté  par  la 


474  PARALYSIE  GÉNÉRALE  PROGRESSIVE. 

figure  222  était  un  paralytique  avec  des  idées  hypo¬ 
condriaques.  Des  tentatives  de  suicide  se  produisent 
facilement,  ainsi  que  les  auto-mutilations,  comme  l’arrache¬ 
ment  d’un  œil.  Le  refus  de  nourriture  est  fréquent.  Sou¬ 
vent  les  malades  se  plaignent  d’une  angoisse  précordiale, 
comme  la  paralytique  représentée  par  la  figure  221.  Ils 
tombent  par¬ 
fois  dans  une 
véritable  stu¬ 
peur-,  ne  répon¬ 
dent  plus  aux 
questions  ;  res¬ 
tent,  des  jour¬ 
nées  entières, 
assis  ou  cou¬ 
chés  à  la  môme 
place.  La  mé¬ 
moire  est  affai¬ 
blie  ;  la  sensibi¬ 
lité  générale  est 
obtuse.  Plus 
tard,  les  idées 
de  persécution 
Fig.  222.  —  Paralysie  générale  à  forme  hypocon-  deviennent  de 
driaque.  plus  en  plus  dé¬ 

mentielles.  Les 

propos  dans  le  genre  de  celui-ci  :  «  mon  cerveau  est  cuit  » 
deviennent  fréquents.  Finalement,  la  démence  se  déve¬ 
loppe  au  point  qu’il  ne  peut  plus  être  question  d’un  état 
cœnesthétique  quelconque. 

Outre  ces  cinq  formes  les  plus  importantes  de  la  para¬ 
lysie  générale,  il  faut  encore  mentionner  quelques  autres 
variétés  qu’on  ne  peut  guère  mettre  complètement  à  part 
des  autres,  mais  qui,  pourtant,  présentent  certaines  parti¬ 
cularités  dignes  d’ôtre  notées.  Ainsi,  sous  le  nom  de 
forme  circulaire  de  la  paralysie  générale,  on  a  décrit  une 
méningo-encéphalite  qui  présente,  dans  son  évolution, 
des  périodes  alternatives  d’excitation  et  de  dépression. 

6.  Signalons  aussi  la  forme  délirante  de  la  paralysie 
générale,  dans  laquelle  la  faculté  d’orientation  est  particu¬ 
lièrement  défectueuse  ;  les  malades  s’agitent  continuel¬ 
lement,  présentent  de  nombreux  troubles  sensoriels, 
souffrent  d’insomnies,  s’excitent  par  moments,  veulent 


ÉVOLUTION  DE  LA  PARALYSIE  GÉNÉRALE.  475 

s’occuper  de  trente-six  choses  à  la  fois.  Leur  conscience 
est  obscurcie.  L’état  cœnesthétique  est  obtus,  quelquefois 
euphorique  ou  triste,  mais  il  ne  présente  jamais  l’humour 
caractéristique  de  l’alcoolique,  avec  lequel  on  pourrait  le 
confondre.  L’attention  active  manque  souvent.  Ordinai¬ 
rement  aussi,  on  ne  trouve  pas,  chez  ces  malades,  le 
tremblement  intense  du  delirium  tremens.  Il  faut  d’ailleurs 
savoir  que  l’abus  de  l’alcool  a  parfois  précédé  ou  accom¬ 
pagné,  chez  lés  paralytiques  généraux,  l’éclosion  des 


Fig.  223.  —  Paralysie  générale  à  forme  délirante.  —  Hydrocéphalie. 

troubles  psychiques.  La  figure  223  représente  un  paraly¬ 
tique  général  à  forme  délirante,  atteint  d’hydrocéphalie. 

7.  —  Paralysie  générale  juvénile. 

Elle  ne  se  distingue  pas  essentiellement,  au  point  de 
~vue  clinique,  de  celle  qui  survient  à  son. époque  de  prédi¬ 
lection.  Ici,  comme  dans  la  paralysie  générale  féminine, 
la  forme  expansive  est  rare.  La  figure  224  représente  un 
garçon  de  vingt  ans  atteint  de  cette  affection. 

On  a  dernièrement  décrit  plusieurs  douzaines  de  cas  de 
paralysie  générale  infantile,  la  plupart  chez  des  enfants 
atteints  de  syphilis  héréditaire.  Un  enfant  de  treize  ans, 
que  j’ai  eu  l’occasion  d’observer,  avait  été  frappé  par  un 
rouleau  qui  lui  était  tombé  sur  la  tête  ;  il  ne  perdit  pas 


Planche  XI  (d’après  Ballinger).  —  Pachymêningite  hémorra¬ 
gique  interne.  A  droite,  on  trouve  une  fausse  membrane  d’un 
rouge  clair  en  bas  et  foncé  en  haut  ;  cette  membrane  présente  un 
tissu  fibreux  riche  en  cellules,  avec  néoformations  vasculaires  et 
épanchement  sanguin  récent.  A  gauche,  on  constate  une  couche 
d’un  vert  jaunâtre;  il  s’agit  là  d'une  inflammation  avec  suppuration 
de  la  membrane  fibreuse  venant, s’ajouter  à  la  couche  exsudative 
hémorragique  primitive. 


connaissance,  mais  resta  couché  pendant  plusieurs  se¬ 
maines  après  ce  coup.  Bientôt  il  devinBamnésique  ;  son 


vingt 

res;  escarres.  Dans  la  dernière  nuée  delà 
paralysie,  le  malade  perdit  32  p.  100  3e  sonr  poids.  Mort  à 
21  ans  et  2  mois,  avec  un  poids  de  16  kilos;  lii>,30  de  taille. 


caractère  fut  complètement  changé  et  il  ne  put  plus  se 
livrer  qu’à  un  travail  facile.  Finalement,  survinrent  des 
ictus  apoplectiformes  avec  hémiplégie  gauche,  une  forme 
typique  de  la  paralysie  apoplectique.  Puis  se  déclarèrent 
un  trouble  de  la  parole,  une  prostration  extrême  et 
de  nouveaux  ictus  à  la  suite  desquels  le  sujet  succomba. 

8.  On  a  essayé  d’établir  encore  un  autre  type  de  mé- 
ningo-encéphalite  sous  le  nom  de  forme  ascendante  de  la 
paralysie  générale.  Il  s’agit  des  cas  dans  lesquels  les 


ÉVOLUTION  DE  LA  PARALYSIE  GÉNÉRALE.  477 

symptômes  spinaux  se  manifestent  longtemps  avant  les 
signes  cérébraux,  bien  que  le  trouble  psychique  qui  sur¬ 
vient  plus  tard  ne  se  distingue  en  rien  de  celui  de  toutes 
les  formes  que  nous  venons  de  décrire. 

Il  existe  parfois  un  intervalle  de  cinq  à  dix  ans  entre  les 
premières  manifestations  spinales  et  les  premiers  accidents 
psychiques.  La  méningo-encéphïdite  qui  s’accompagne 
des  symptômes  tabétiques  porte  le  nom  de  paralysie  géné¬ 
rale  à  forme  tabétique. 


c.  —  Période  terminale. 

La  période  terminale  de  tout  paralytique  général  qui  ne 
succombe  pas  à  des  accidents  intercurrents  se  caractérise 


Fig.  225.  —  Bain  prolongé  chez  un  paralytique  général  parvenu 
au  stade  final. 


par  la  démence  la  plus  profonde.  L’état  cœnesthétique 
devient  indifférent  ;  les  idées  délirantes  disparaissent. 
Quelques  propos  délirants  isolés,  tels  que  «  assassins  », 
«  diablement  riche  »,  persistent  parfois  pendant  très  long¬ 
temps. 


478 


PARALYSIE  GÉNÉRALE  PROGRESSIVE. 


La  mémoire  est  abolie  et  les  malades  ne  savent  même 
plus  comment  ils  s’appellent  ;  finalement,  ils  rugissent 
des  sons  inarticulés  ; 
les  troubles  de  la  dé¬ 
glutition  et  le  refus 
de  nourriture  ren-  • 
dent  nécessaire  l’ali¬ 
mentation  par  la 
sondeœsophagienne. 
Le  sommeil  est  d’or¬ 
dinaire  mauvais.  A  la 
longue,  se  produisent 
des  contractures  des 
muscles  fléchisseurs, 
ainsi  que  leur  atro¬ 
phie.  Les  malades 
maigrissent,  comme 
le  montrent  les  figu¬ 
res  224, 225, 226  et  227  ; 
quelques-uns  engrais¬ 
sent  (Voy.  fig.  228). 

Souvent,  la  muscu¬ 
lature  présente  des 
oscillations  ondula¬ 
toires,  et  quelquefois 
survient  un  tremble¬ 
ment  intentionnel.  Il 
existe  généralement 
une  complète  anal¬ 
gésie.  L’activité  des 
sens  est  éteinte.  Les 
fonctions  trophiques 
s’affaiblissent  jusqu’à 
ce  qu’enfin,  par  suite 
de  l’affaiblissement 
Fig.  226.  -  Paralysie  générale  arrivée  à  cardiaque,  survienne 
la  démence  terminale;  amaigrissement  la  mort,  accélérée  par 
à  un  très  haut  degré.  des  ictus,  un  catarrhe 


vessie,  aes  es¬ 
carres,  une  septicémie,  une  pneumonie,  ou  une  embolie 
graisseuse. 

Diagnostic.  —  Autant  il  est  facile  de  diagnostiquer  une 
paralysie  générale  à  forme  expansive  parvenue  à  la 


ÉVOLUTION  DE  LA  PARALYSIE  GÉNÉRALE.  479 

période  d’état,  autant  le  diagnostic  de  cette  affection  à  la 
période  initiale  présente  des  difficultés.  C’est  pourtant  au 
début  surtout  que  le  diagnostic  offre  une  importance 
capitale. 

Les  accidents  psychiques  et  les  symptômes  somatiques 
n’évoluent  pas  toujours  d’une  façon  contemporaine;  par¬ 
fois  les  uns  précèdent  les  autres  de  plusieurs  années. 
Quelques  signes 
physiques  de 
peu  d’impor¬ 
tance  s’obser¬ 
vent  aussi  au 
cours  des  autres 
psychoses  et 
névroses,  par 
exemple  l’inéga¬ 
lité  pupillaire, 
l’exagération 
des  réflexes , 
l’hypoalgésie.  11 
faut  bien  se  rap¬ 
peler  qu’il  ne 
suffit  pas  d’un 
seul  symptôme 
pour  établir  le 
diagnostic  de  la 
paralysie  géné¬ 
rale.  Le  signe 
qui  offre,  à  ce 
point  de  vue, 
une  certitude 
relative  est  la 
disparition  du 
réflexe  lumineux 
des  pupilles.  Mais  ce  symptôme  n’existe  pas  dans  la  majo¬ 
rité  des  cas  de  paralysie  générale.  De  plus,  dans  l’examen 
qu’on  en  fait  par  la  fixation  d’un  point  lumineux  éloigné, 
par  exemple  d’un  nuage  très  éclairé,  il  faut  soigneusement 
éviter  l’erreur  provenant  de  la  réaction  d’accommodation. 
L’exagération  des  réflexes  rotuliens  fait  également  partie 
des  symptômes  les  plus  importants  de  la  paralysie  générale, 
mais  cette  exagération  existe  à  peine  dans  la  moitié  des 
cas.  On  peut  en  dire  autant  de  l’embarras  de  la  parole.  On 


Fig.  227.  —  Paralysie  générale  à  la  phase  de 
démence  terminale  avec  amaigrissement 
considérable  et  contractures. 


480 


PARALYSIE  GÉNÉRALE  PROGRESSIVE. 


Planche  XII.  —  Cerveau  d'un  paralytique  général,  vu  par  la  face 
externe  de  l’hémisphère  gauche.  Les  circonvolutions  sont  atro¬ 
phiées;  les  sillons  sont  creusés  dans  les  lobes  frontal  et  occipital 
sur  la  surface  des  circonvolutions  ;  la  pie-mère  épaissie;  présente 
une  coloration  blanchâtre  ;  les  vaisseaux  pie-mériens  ont  les 
parois  épaissies.  Dans  la  région  de  la  scissure  longitudinale,  la 
pie-mère  est  particulièrement  épaissie  ;  à  ce  niveau  existent  des  , 
adhérences  de  la  pie-mère,  avéc  la  dufe-mère.. 


doit  s’efforcer  de  fonder  son  diagnostic,  non  seulement 
sur  les  signes  physiques,  mais  aussi  sur  lès  données 


Eig,  2^8.  —  Paralysie  générale  jyla  période  de  dénience  ;  obésité! 


d’ordre  purqmentjpsychiqué.  A  ce  point  de  vue,  le  délire 
des  grandeurs,’  absurde  et  incohérent,  constitue  un  signe 
dont  on, doit  tènir  grand  compte.  Vient  ensuite  l’affaiblis¬ 
sement  de  la  mémoire  et  du  jugement,  la  suggestibilité  et 
1  ’ e ffa cerné n t  cleS  sentiments  affectifs. 


DIAGNOSTIC  DIFFÉRENTIEL. 

1.  Neurasthénie.  —  La  phase  initiale  de  la  paralysie 
générale  ressemble  souvent  pendant  longtemps  à  la  neu- 


DIAGNOSTIC  DIFFÉRENTIEL.  481 

rasthénie.  Quand  un  sujet  d’âge  moyen  se  plaint  d’affais¬ 
sement  général,  de  lassitude,  d’un  sommeil  troublé,  sans 
qu’il  y  ait,  en  réalité,  un  surmenage  intellectuel,  c’est 
là  une  indication  pour  soupçonner  une  paralysie  géné¬ 
rale  au  début.  Ce  soupçon  se  trouve  corroboré  par  l’inef¬ 
ficacité  d’une  cure  de  repos.  Vertiges,  céphalalgies, 
migraines,  bégaiement,  tremblements,  exagération  des 
réflexes,  tous  ces  phénomènes  peuvent  également  sur¬ 
venir  chez  les  neurasthéniques.  Mais  ces  derniers  ont 
conscience  de  leur  état  morbide  ;  ils  éprouvent  une  sourde 
pression  de  la  tête,  et  non  pas  la  céphalalgie  procédant 
par  crises  ou  la  migraine  paroxystique  des  paralytiques 
généraux. 

2.  La  mélancolie  d’involution,  en  particulier  chez  les 
femmes,  est  assez  souvent  difficile  à  différencier  du  début 
de  la  démence  paralytique  ou  de  la  paralysie  générale  à 
forme  dépressive.  Cette  dernière  affection  commence  sou¬ 
vent  d’une  manière  beaucoup  plus  lente  et  insidieuse.  Elle 
se  distingue  de  bonne  heure  par  un  affaiblissement  de 
la  mémoire,  une  diminution  de  la  faculté  d’orientation, 
un  affaiblissement  plus  grand  des  sentiments  affectifs, 
des  propos  absurdes  et  des  actes  incohérents. 

3.  La  manie  peut  souvent  ressembler  à  la  paralysie 
générale  à  forme  maniaque  ou  expansive  dans  laquelle  on 
trouve  aussi  un  état  cœnesthétique  gai,  un  besoin  d’ac¬ 
tivité,  de  la  loquacité  et  de  la  fuite  des  idées.  Le  maniaque 
simple  peut,  lui  aussi,  émettre  des  idées  délirantes, 
absurdes,  quoique,  le  plus  souvent,  il  ne  les  produise 
qu’en  manière  de  plaisanterie  ou  de  raillerie.  Il  n’est  pas 
rare  que,  dans  la  manie  ordinaire,  le  malade,  pour  plai¬ 
santer,  ne  reconnaisse  pas  des  personnes,  tout  en  se 
rendant  bien  compte,  au  fond,  de  son  entourage.  Les 
paralytiques  généraux  présentent  un  affaiblissement  plus 
considérable  de  la .  faculté  d’orientation  et  des  lacunes 
plus  grandes  de  la  mémoire,  sans  parler  de  tous  les 
signes  physiques  qui  caractérisent  leur  état.  - 

4.  Psychoses  alcooliques.  —  Nous  avpns  déjà  parlé 
(p.  474)  de  la  différenciation  de  la  paralysie  géné¬ 
rale  à  forme  délirante  du  delirium  tremens.  Mais  quelque¬ 
fois  l’alcoolisme  chronique  peut  prendre  toutes  les  appa¬ 
rences  d’une  variété  de  paralysie  générale.  On  a  aussi,  il 
est  vrai,  parlé  d’un  groupe  qui  serait  celui  d’une  paralysie 
ou  pseudo-paralysie  générale  alcoolique.  Il  faut  tout  d’abord 

Wbygandt.  —  Atlas-manuel  de  Psychiatrie.  31 


482  PARALYSIE  GÉNÉRALE  PROGRESSIVE. 

Flanche  XIII.  —  Cerveau  d’un  paralytique  général,  vu  par  la 
face  supérieure.  Au  niveau  des  lobes  frontal  et  pariétal,  les  circon-  ,'i 
volutions  sont  atrophiées  et  les  sillons  sont  affaissés.  Sur  la  1 
surface  du  cerveau  on  trouve  la  pie-mère  ayant  une  coloration' 
blanchâtre;  ses  vaisseaux  sont  très  dilatés  et  ont  des  parois 
épaissies. 

distinguer  les  cas  dans  lesquels  un  alcoolique  invétéré  se 
trouve  atteint,  par-dessus  le  marché,  de  paralysie  géné-  ' 
raie.  De  même,  il  faut  mettre  à  part  les  cas  dans  lesquels 
un  paralytique  général,  pendant  l’excitation  de  la  période 
de  début  de  sa  méningo-encéphalite,  s’adonne  aux  excès 
alcooliques.  Il  peut  arriver,  en  outre,  qu’un  vieux  buveur 
manifeste  des  accidents  neurasthéniques  et  spinaux  rap¬ 
pelant  le  tabes,  qu’il  présente  même  de  l’embarras  delà 
parole,  du  tremblement  et  finalement  un  effondrement 
intellectuel,  ave.c  affaiblissement  de  la  mémoire,  la  dégra¬ 
dation  morale,  toutes  choses  qui  font  penser  à  la  para¬ 
lysie  générale.  La  vraie  paralysie  générale,  en  laissant  tout 
à  fait  de  côté  les  troubles  pupillaires  et  les  idées  déli-J 
rantes,  a  un  caractère  '  progressif  qui  manque  à  la 
démence  alcoolique,  puisque  celle-ci  s’arrête  dans  son 
évolution  ou,  du  moins,  s’améliore  plus  ou  moins  dès 
qu’on  supprime  l'influence  de  l’alcool. 

On  a  très  rarement  l’occasion  de  faire  le  diagnostic 
différentiel  de  la  paralysie  générale,  soit  avec  l 'intoxication 
bromurée,  trionalique  ou  saturnine,  soit  avec  Vurémie  ou  le 
coma  diabétique. 

5.  On  doit  songer  aussi  aux  diverses  variétés  de  la  démence 
précoce,  surtout  à  celles  '  qui  débutent  tardivement  entre 
trente  et  cinquante  ans  et  qui  s’accompagnent  dé  dépres¬ 
sion,  de  troubles  sensoriels  et  d’idées  délirantes.  Ces 
variétés  peuvent  être  confondues  quelquefois  avec  la  para¬ 
lysie  générale,  d’autant  plus  que,  à  la  période  avancée  de 
la  démence  précoce,  les  sujets  présentent  un  affaiblisse¬ 
ment  intellectuel  tout  aussi  développé  que  dans  la  para¬ 
lysie  générale  à  la  phase  terminale.  Il  est  vrai  que,  dans  la 
démence  précoce,  on  constate  certains  signes  caractéris¬ 
tiques,  comme  le  négativisme,  les  tics  et  les  attitudes 
maniérées,  tandis  que  les  troubles  physiques  n’y  jouent, 
au  contraire,  qu’un  rôle  secondaire. 

6.  La  démence  sénile  peut  quelquefois  être  discutée  à 
propos  d’une  paralysie  générale  survenant  à  un  âge 
avancé.  Mais,  dans  la  démence  sénile,  on  né  trouve  pas 


Tab.  13. 


DIAGNOSTIC  DIFFÉRENTIEL. 


483 


les  signes  physiques  typiques,  tandis  qu’elle  présente  un 
affaiblissement  de  la  mémoire  plus  profond  que  dans  la 
méningo-encéphalite.  L’agitation  est  moindre;  les  idées 
délirantes  sont  généralement  moins  absurdes  et  moins 
susceptibles  d’être  modifiées  au  gré  de  l’interlocuteur. 

7.  La  paranoïa  (chap.  xvii),  même  lorsqu’il  s’agit  des  cas 
où  les  idées  délirantes  sont  peu  coordonnées,  ne  peut  guère 
être  confondue  avec  la  paralysie  générale,  attendu  que, 
dans  les  délires  systématisés,  on  ne  trouve  pas  l’affaiblis¬ 
sement  intellectuel  des  paralytiques  généraux,  sans  même 
parler  des  signes  physiques  qui  caractérisent  ces  derniers. 

8.  Syphilis  cérébrale.  —  La  gomme  cérébrale  peut 
donner  lieu  à  de  l’affaiblissement  intellectuel,  à  la  perte  de 
la  faculté  d’orientation,  à  de  l’agitation,  à  des  idées  déli¬ 
rantes,  à  des  états  comateux,  et,  avec  une  fréquence  par¬ 
ticulière,  à  des  troubles  oculaires  les  plus  variés.  Chez  les 
paralytiques  généraux,  les  accidents  paralytiques  (mono¬ 
plégies  ou  hémiplégies)  sont  plus  transitoires.  Dans  la 
syphilis  cérébrale,  on  trouve  plus  souvent  des  lésions  en 
foyer  et  les  troubles  de  la  parole  y  sont  plutôt  rares.  Il 
peut  se  produire,  dans  la  syphilis  cérébrale,  de  la  cépha¬ 
lalgie  et  quelquefois  aussi  de  l’abolition  des  réflexes  lumi¬ 
neux  des  pupilles.  Dans  le  doute,  il  faut  établir  un  dia¬ 
gnostic  provisoire,  quitte  à  l’accepter  ou  à  le  modifier 
selon  les  effets  déterminés  par  l’iodure  de  potassium  [et 
surtout  par  un  traitement  mercuriel  suffisamment  intense]. 

9.  D’autres  affections  dues  à  des  lésions  en  foyer,  telles 
que  les  tumeurs  cérébrales,  la  sclérose  en  plaques ,  Y  artério¬ 
sclérose  cérébrale,  la  pachgméningite,  s’accompagnent  le 
plus  souvent  des  symptômes  en  foyer  :  une  aphasie  pure¬ 
ment  motrice,  une  hémianopsie,  une  hémiplégie;  dans 
les  tumeurs  cérébrales,  il  y  a,  en  outre,  à  tenir  compte  de 
la  compression  de  la  papille.  Ces  diverses  affections  peu¬ 
vent  avoir  pour  effet  lointain  un  affaiblissement  intellec¬ 
tuel  très  accusé,  pouvant  être  pris  pour  de  la  paralysie 
générale.  Le  diagnostic  différentiel  se  fera  par  la  consta¬ 
tation  exacte  de  signes  physiques. 

10.  Dans  quelques  cas  peu  nombréux,  on  voit  les  accidents 
tabétiques  s’accompagner  de  symptômes  psychiques.  La 
situation  dure  ainsi  de  longues  années.  Gn  est  obligé  d’in¬ 
terner  le  malade  dans  une  maison  de  santé  sans  qu’on 
puisse  affirmer  à  aucun  moment  le  diagnostic  de  la  para¬ 
lysie  générale. 


484  PARALYSIE  GÉNÉRALE  PROGRESSIVE. 

Planche  XIV.  —  Paralysie  générale  avec  hématome  à  la  base  da 
cerveau.  Accident  rare.  Au  niveau  de  la  fosse  sylvienne,  on  trouve 
un  léger  boursouflement  kystique  et  lacunaire  de  la  pie-mère. 


[Cyto-diagnostic  de  la  paralysie  générale. 

Le  diagnostic  de  la  paralysie  générale  est  fondé  généra¬ 
lement  sur  la  constatation  de  deux  ordres  de  signes  :  les 
uns  relatifs  à  l’affaiblissement  général,  total,  massif,  des 
facultés  intellectuelles;  les  autres,  se  rattachant  à  l’incoor¬ 
dination  motrice  généralisée.  Ces  divers  signes  permettent 
de  faire  le  diagnostic  à  la  période  d'état  de  la  paralysie 
générale,  alors  qu’il  serait  si  important,  à  tous  les  points 
de  vue,  de  pouvoir  diagnostiquer  cette  affection  le  plus  tôt 
possible,  à  la  première  période  et,  mieux  encore,  à  la 
période  prodromique. 

Or,  à  la  période  prêparalylique  on  prodromique,  la  para¬ 
lysie  générale  peut  être  confondue,  comme  l’avaient  déjà 
remarqué  Mendel,  Auguste  Voisin,  et,  plus  récemment, 
Gilbert  Ballet,  avec  la  neurasthénie  oü  la  psychasthénie. 
En  effet,  le  syndrome  de  Beard  présente  avec  la  période 
préparalytique  de  la  méninge-encéphalite  un  certain 
nombre  de  symptômes  communs,  comme  la  céphalée,  les 
vertiges,  les  éblouissements,  les  douleurs  aiguës,  les 
troubles  dyspeptiques,'  les  préoccupations  hypocon¬ 
driaques  et,  surtout,  jè  sentiment  de  lassitude,  de  fatigue 
et  de  faiblesse.  Or,  ce  qui  différencié  la  période  prodro¬ 
mique  de  la  paralysie  générale  de  la  neurasthénie,  ce  sont 
souvent  :  l’absence  du  casque  psychasthénique,  de  la 
rachialgie  et  de  la  plaque  sacrée,  c’est  l’importance  excep¬ 
tionnelle  qu’ajoutent  les  sujets  prédestinés  à  la  paralysie 
générale  à  leurs  névralgies  et  à  leurs  douleurs  :  c’est  encore 
les  modifications  d’un  moment  à  l’autre  dans  l’état  de  souf¬ 
france  de  ces  derniers,  état  de  Souffrance  qui  paraît  être 
avant  tout  psychique,  car  le  sujet  l’oublie  souvent  sous 
l’influence  d’un  incident  quelconque. 

Mais  ces  divers  signes  différentiels,  d’ordre  un  peu  sub¬ 
jectif,  doivent  nécessairement  céder  le  pas  à  un  signe  ob¬ 
jectif  et  anatomiquè  qu’est  venu  récemment  fournir  au 
diagnostic  de  la  paralysie  générale  l 'examen  histologique 
du  liquide  céphalo-rachidien.  Les  travaux  de  Widal,  Ravaud 
et  Sicard,  de  Joffroy,  de  Babinski  et  de  leurs  élèves  ont 
contribué  en  France  à  faire  connaître  ce  procédé  de  cyto- 


Tab .14. 


CYTO-DIAGNOSTIC. 


485 


diagnostic  dans  la  méningo-encéphalite  interstitielle  dif¬ 
fuse  dont  nous  allons  exposer  rapidement  la  technique. 

Pour  retirer  une  petite  quantité  de  liquide  céphalo¬ 
rachidien  on  fait  une  ponction  lombaire.  L’instrument  em¬ 
ployé  à  cet  effet  est  une  aiguille  de  8  centimètres  de  long, 
bien  stérilisée.  L’opérateur  stérilise  ses  mains,  aseptise  la 
région  lombaire  du  sujet  qu’il  place  ensuite  dans  le  décu¬ 
bitus  assis  ou  latéral.  On  choisit  ensuite  la  région  à  piquer. 
Pour  cela,  on  cherche  l’espace  qui  sépare  la  quatrième 
vertèbre  lombaire  de  la  cinquième  en  se  servant  comme 
point  de  repère  de  crêtes  iliaques.  On  sent  avec  l’extré¬ 
mité  de  l’index  gauche  la  pointe  de  la  quatrième  vertèbre 
lombaire,  puis  on  mesure  un  demi-centimètre  environ  en 
dehors  et  en  dessous  de  cette  pointe.  Après  avoir  anes¬ 
thésié  la  région  à  piquer  à  l’aide  d’un  peu  de  chlorure 
d’éthyle,  on  introduit  l’aiguille  perpendiculairement  et 
légèrement  inclinée  en  dedans.  Dans  ces  conditions,  la 
ponction  permet  la  pénétration  directe  de  l’aiguille  dans 
le  canal  céphalo-rachidien,  ce  qui  est  reconnu  par  l’écou¬ 
lement  du  liquide,  généralement  clair  comme  de  l’eau  de 
roche.  On  laisse  se  perdre  une  ou  deux  gouttes  et  l’on 
recueille  ensuite  3  centimètres  cubes  environ  de  ce 
liquide  directement  dans  un  tube  effilé,  préalablement  bien 
stérilisé.  On  bouche  aussitôt  hermétiquement  et  l’on  flambe 
légèrement  le  bouchon  de  coton. 

Le  liquide  ainsi  recueilli  doit  être  examiné  :  1°  à  l’œil  nu 
et  2°  à  l’aide  du  microscope. 

A  l’œil  nu  on  peut  constater  dans  certains  cas  :  qu’il  est 
louche,  ou  bien  qu’il  présente  une  teinte  rosée,  hémor¬ 
ragique,  ou  bien  que,  chauffé,  il  offre  la  réaction  caracté¬ 
ristique  de  la  présence  des  albumines  (Widal,  Guillain). 

L’examen  microscopique  est  toujours  important  et 
nécessite  une  préparation  spéciale  dû  liquide,'  soit  en  lais¬ 
sant  un  dépôt  s’opérer  par  le  repos  de  vingt-quatre  heures, 
soit  en  obtenant  le  dépôt  séance  tenante  par  le  procédé  de 
la  centrifugation  du  tube  effilé  pendant  un  quart  d’heure 
à  l’aide  de  l’appareil  de  Krauss  qui  fait  2500  tours  à  la 
minute. 

On  procède  ensuite  à  l’examen  du  culot  qu’on  obtient 
en  vidant  complètement  le  tube  effilé  et  le  redressant 
ensuite  ;  puis,  à  l’aided’une  pipette,  on  aspire  le  culot,  aussi 
complètement  que  possible,  avec  le  liquide  qui  reste  dans 
l’effilure  ;  on  étale  ensuite  tout  le  produit  sur  une  lame  de 


PARALYSIE  GÉNÉRALE  PROGRESSIVE. 


verre.  On  fixe  ce  dernier  avec  de  l’alcool-éther,  ou  la 
chaleur.  On  fait  une  première  coloration  à  l’hématéine  ou 
l’hématoxyline  pendant  deux  à  cinq  minutes.  On  lave  la 
préparation  à  l’eau.  Puis  on  fait  une  seconde  coloration 
à  l’éosine,  également  pendant  deux  à  cinq  minutes.  On 
lave  de  nouveau  à  l’eau,  on  sèche  au  papier  mousseline  et 
l’on  examine  au  microscope  avec  un  objectif  à  immersion. 
Si  le  liquide  céphalo-rachidien  est  normal,  on  n’aperçoit 
dans  la  préparation  que  quelques  rares  lymphocytes  (deux 
ou  trois).  Dans  le  cas,  au  contraire,  où  le  liquide  appartient 
à  un  paralytique  général,  on  constate  une  lymphocytose, 
plus  ou  moins  abondante.  Les  lymphocytes  se  présentent 
au  microscope  avec  une  double  coloration  :  leur  protoplasma 
est  coloré  en  rose,  grâce  à  l’éosine,  et  leur  noyau  en  bleu 
violacé,  grâce  à  l’hématéine.  Ces  lymphocytes  peuvent  être 
mononucléaires  ou  polynucléaires  ;  tantôt  il  y  a  prédomi¬ 
nance  des  uns,  tantôt  prédominance  des  autres.  Or,  la 
lymphocytose  plus  ou  moins  abondante  du  liquide  céphalo¬ 
rachidien  indique  l’existence  d’une  irritation  ou  d’une  réac¬ 
tion  méningée,  liée  à  une  altération  organique  des  centres 
nerveux.  Par  conséquent,  la  constatation  de  la  lympho¬ 
cytose  à  la  période  préparalytique  ou  prodromique  de 
la  paralysie  générale  permet  de  différencier  cette  dernière 
de  la  neurasthénie  ou  de  la  psychasthénie.  Bien  entendu,  la 
lymphocytose,  n’indiquant  que  l’irritation  méningée  liée 
à  une  altération  organique  des  centres  nerveux,  s’observe 
non  seulement  dans  la  paralysie  générale,  mais  dans  toutes 
les  méningites  cérébro-spinales,  toutes  les  poliomyélites, 
le  tabes. 

Aux  périodes  plus  avancées  de  la  paralysie  générale, 
le  cyto-diagnostic  du  liquide  céphalo-rachidien  trouve 
également  des  applications.  Ainsi,  quand  il  s’agit  de  dis¬ 
tinguer,  à  la  période  de  début,  entre  les  divers  états  men¬ 
taux  sans  lésions  (accès  d’excitation  simple,  excitation  ma¬ 
niaque  aiguë,  délire  des  grandeurs,  délires  mélancoliques 
ou  hypocondriaques,  les  accès  de  folie  intermittente, 
l’alcoolisme  chronique)  et  les  diverses  modalités  de  la  mé- 
ningo-encéphalite,  la  présence  ou  l’absence  de  la  lympho¬ 
cytose  apporte  au  diagnostic  une  réelle  précision.  Même 
à  la  période  d’état,  l’examen  du  liquide  céphalo-rachidien 
peut  être  indiqué,  soit  pour  confirmer  le  diagnostic  de  la 
paralysie  générale,  soit  pour  suivre  l’évolution  de  cette 
affection  en  constatant,  par  exemple,  une  lymphocytose 


PRONOSTIC.  —  ANATOMIE  PATHOLOGIQUE.  487 

beaucoup  plus  abondante  immédiatement  ou  peu  de  temps 
après  un  ictus. 

Ensomme,  le  cyto-diagnostic  du  liquide  céphalo-rachidien 
peut  contribuer,  à  l’heure  actuelle,  à  faire  le  diagnostic 
précoce  de  la  paralysie  générale  ;  il  permet  d’intervenir 
plus  rapidement  qu’autrefois  dans  le  traitement  rationnel 
(mercure  à  dose  suffisante)  ;  il  peut  être  indiqué  aussi 
dans  la  médecine  légale  de  la  méningo-encéphalite.] 

Pronostic.  —  Les  cas  de  guérison  de  la  paralysie  géné¬ 
rale,  publiés  d’ailleurs  en  très  petit  nombre,  ne  résistent 
pas  à  une  critique  serrée.  Cette  affection  se  termine  tou¬ 
jours  parla  mort;  mais  sa  marche  peut  être  interrompue 
par  des  rémissions  pouvant  durer  des  mois  et  même  des 
années.  Tandis  que  certains  cas,  rares  à  la  vérité,  évoluent 
en  peu  de  semaines,  on  en  trouve  d’autres  d’une  durée 
beaucoup  plus  longue;  nous  connaissons  un  cas  qui  a 
duré  dix-huit  ans.  Le  plus  souvent  la  paralysie  générale  a 
une  durée  de  deux  à  trois  ans.  Chez  les  femmes,  l’affection 
est  plus  lente.  A  part  la  forme  galopante,  c’est  la  démence 
paralytique  qui  s’achemine  le  plus  rapidement  à  sa  termi¬ 
naison  fatale.  Le  suicide  et,  plus  souvent,  des  ictus  (jus¬ 
qu’à  50  p.  100)  peuvent  déterminer  la  mort  dès  les  pre¬ 
mières  périodes  de  l’affection.  À  la  dernière  période  de  la 
paralysie  générale,  la  mort  est  le  plus  souvent  provoquée 
par  des  affections  intercurrentes,  une  pneumonie,  des 
traumatismes,  un  catarrhe  de  la  vessie,  une  embolie  grais¬ 
seuse,  un  affaiblissement  du  cœur,  un  marasme  général. 
Autrefois,  les  escarres  avec  septicémie  consécutivé  étaient 
une  des  causes  les  plus  fréquentes  de  la  mort. 

Anatomie  pathologique.  —  Pour  fixer  le  diagnostic 
anatomique  de  la  paralysie  générale,  une  seule  constata¬ 
tion  est  insuffisante.  Il  faut  réunir  un  assez  grand  nombre 
de  lésions  pour  pouvoir  le  justifier  complètement. 

Lésions  macroscopiques.  —  1°  Les  os  du  crâne  sont 
épaissis,  très  résistants,  en  rapport  avec  l’amoindrisse¬ 
ment  de  la  masse  cérébrale.  Le  diploé  est  réduit.  La  voûte 
du  crâne  est  rarement  réduite.  On  peut  trouver  quelques 
hyperostoses  et  exostoses  sans  grande  importance. 

2°  Les  méninges  du  cerveau  sont  souvent  adhérentes  au 
crâne  et  au  cerveau,  de  sorte  qu’elles  ne  peuvent  se  détacher 
sans  perte  de  substance.  Il  existe  fréquemment  une pachy- 
méningite  hémorragique  interne  et  parfois  externe,  lésion  qui 
se  produit  aussi,  il  est  vrai,  d'ans  d’autres  psychoses,  de 


488  PARALYSIÉ  GÉNÉRALE  PROGRESSIVE. 

Planche  XV.  Fig.  1.  —  Pachyméningite  hémorragique  interne. 
Agrandissement  :  45.  —  1,  dure-mère  épaissie  par  un  tissu  conjonctif; 
2,  membrane  de  nouvelle  formation,  traversée  sur  sa  face  interne 
par  :  3,  amas  pigmentaires  et  de  nombreuses  proliférations  vascu¬ 
laires  ;  4,  coupe  transversale  d’un  gros  vaisseau  de  nouvelle 
formation;  5,  corpuscules  amylacés  (d’après  Dürck). 

Planche  XV.  Fig.  2.  —  Prolifération  de  la  nèvroglie  des 
cordons  postérieurs  de  la  moelle  épinière  dans  la  paralysie  géné¬ 
rale  (commencement  de  gliose).  Coloration  de  la  nèvroglie  par  la 
méthode  de  Weigert.  Agrandissement  :  300.  Le  réseau  de  la 
nèvroglie  est  irrégulièrement  épaissi,  et  il  conflue  à  certaines 
places  avec  d’épais  cordons.  —  1,  fibres  nerveuses  ;  2,  tissu  normal 
de  la  nèvroglie  ;  3,  épais  cordons  de  nèvroglie  (d’après  Dürck  ; 
préparation  de  Straub). 

môme  que  dans  l’atrophie  cérébrale,  chez  les  alcooliques 
et  chez  les  cachectiques.  Parfois,  on  trouve  un  hématome 
de  la  dure-mère,  une  formation  d’épaisses  fausses  mem¬ 
branes,  des  épanchements  sanguins  récents,  comme  le 
montrent  la  planche  XI  et  la  figure  1  de  la  planche  XV. 

3°  Leptoméningite.  —  La  pie-mère  et  l’arachnoïde  céré¬ 
brale  sont  troubles;  leur  teinte  est  blanchâtre  ;  elles  sont 
épaissies  et  présentent  souvent  des  adhérences  caracté¬ 
ristiques  au  niveau  des  régions  pariétale  et  frontale  du 
cerveau,  tandis  qu’elles  sont  libres  au  niveau  des  lobes 
occipital  et  temporal.  Dans  certaines  régions  de  l’encé¬ 
phale,  la  pie-mère  passe'  comme  un  pont  par-dessus  les 
scissures  et  les  lacunes  de  l’écorce  cérébrale,  phénomène 
qui  peut  faire  croire  à  l’existence  de  kystes.  Les  veines 
de  la  pie-mère  sont  dilatées  et  fortement  congestionnées. 
Le  plexus  choroïde  est  parfois  épaissi. 

4°  Hydrocéphalies  externe  et  interne,  telles  que  la 
figure  229  en  offre  un  exemple  très  frappant. 

5°  Atrophie  des  lobes  frontal  et  pariétal  représentée 
par  la  figure  230  et  les  planches  XII  etXIII.  L’atrophie  des 
lobes  frontal  et  pariétal  s’observe  à  la  surface  convexe 
et  à  la  base  du  manteau  cérébral.  L’atrophie  se  révèle  par 
la  diminution  du  poids  du  cerveau,  qui,  souvent,  descend 
au-dessous  de  1000  grammes,  alors  que  le  poids  normal 
est  de  1 360  grammes  chez  l’homme  et  de  1  230  chez  la 
femme.  Cette  diminution  dupoids  du  cerveaune  saurait  être 
le  signe  d’uné  atrophie  générale.  L’atrophie  cérébrale  de  la 
paralysie  générale  n’est  pas  symétrique;  elle  ne  s’étend 
pas  à  tout  le  cerveau.  Elle  n’indique  pas  non  plus  une  atro- 


Fie, J. 


Eig.2. 


ANATOMIE  PATHOLOGIQUE.  489 

phie  de'l’organisme  en  général,  car  elle  se  rencontre  souvent 
chez  des  paralytiques  gras,  d’un  poids  corporel  très  élevé. 
Les  sillons  cérébraux  sont  béants.  Les  circonvolutions  se 
rétrécissent,  et,  d’après  Kaes,  on  trouve  que  le  sommet  des 
circonvolutions  est  plus  large  que  leur  base. 

6°  Dans  la  substance  grise  et  dans  la  couche  sous-jacente 
se  trouvent  assez  souvent  des  foyers  de  ramollissement  et 
d’hémorragie.  Parfois  les  vaisseaux  sclérosés  viennent  faire 


Fig.  229.  —  Cerveau  d’un  paralytique  général  ;  coupe  frontale 
faite  à  travers  la  tête  du  noyau  caudé.  Hydrocéphalie  interne; 
fort  élargissement  des  cornes  antérieures  du  ventricule  latéral 
et  du  ventricule  du  septum  lucidum. 

relief  sur  la  surface  des  coupes.  Cette  surface  présente 
souvent  un  aspect  criblé.  C’est  l'état  criblé  rappelant  l’as¬ 
pect  du  fromage  de  Gruyère,  qui  se  produit  parfois  artifi¬ 
ciellement,  soit  à  la  suite  de  ratatinement  de  la  substance 
cérébrale,  soit  à  cause  de  gaz  qui  . s’y  forment  après  la 
mort,  soit  enfin  par  suite  delà  dilatation  des  espaces  lym¬ 
phatiques  adventices  déterminée  par  le  processus  de  sclé¬ 
rose.  Quelquefois,  on  constate  d’assez  grands  hématomes, 
comme  le  montre  la  planche  X. 

7°  L ’épendyme  ventriculaire  est  souvent  couvert  de  granu- 


490  PARALYSIE  GÉNÉRALE  PROGRESSIVE. 

lations,  congestionné  et  épaissi.  La  membrane  épithéliale 
se  détruit  en  même  temps  qu’il  se  produit  une  dégénéres¬ 
cence  hyaline  de  la  névroglie  sous-jacente. 

8°  La  dégénérescence  grise  se  constate  parfois  dans  le 
centre  oval,  le  tronc  cérébral,  la  moelle  épinière,  les  ra¬ 
cines  spinales  et  les  nerfs  périphériques. 

L’apparition  simultanée  des  lésions  indiquées  ci-dessus, 
aux  paragraphes  1,  2,  3,  4  et  5,  est  considérée  par  Nissl 
comme  étant  caractéristique  pour  la  paralysie  générale. 


Fig.  230.  —  Hémisphère  droit  d'un  cerveau  de  paralytique 
général,  avec  des  sillons  trop  larges  et  le  lobe  frontal  atrophié. 


Lésions  microscopiques.  —  1°  La  névroglie  prolifère 
surtout  au  niveau  de  la  couche  externe  de  l’écorce  céré¬ 
brale.  Par  la  méthode  de  Weigert,  on  peut  démontrer  la 
présence  très  abondante  de  filaments  névrogliques.  Les 
mitoses  de  certaines  cellules  de  la  névroglie  témoignent 
d’une  prolifération  très  active.  Cependant,  on  constate 
encore  plus  souvent  une  division  par  amitose.  On  observe 
principalement  des  cellules  araignées  ou  des  astrocytes 
qu’on  met  facilement  en  évidence  par  les  méthodes  de 
Weigert-Pal  ou  de  Heidenhain.  Ce  sont  des  cellules  de 
névroglie  dont  le  corps  est  muni  d’un  grand  nombre  de 
prolongements.  Ces  derniers  vont  en  partie  rejoindre  la 
paroi  des  vaisseaux  sur  lesquels  ils  prennent  appui  à 


ANATOMIE  PATHOLOGIQUE.  491 

l’aide  de  petites  pattes  triangulaires,  comme  le  montre  la 
figure  1  de  la  planche  XVI. 

2°  Les  cellules  de  la  couche  corticale  sont  altérées  (Nissl) 
et  leur  disposition  ordinaire  est  troublée,  comme  le  montre 
la  planche  XVII.  Les  diverses  couches  cellulaires  sont 
irrégulièrement  disposées  et  contiennent  souvent  des 
lacunes.  Cependant,  c’est  seulement  dans  les  cas  les  plus 
graves  que  ce  désordre  intéresse  l’écorce  tout  entière.  D’or¬ 
dinaire  les  cellules  nobles  ne  sont  pas  toutes  lésées.  Nissl 
distingue  plusieurs  degrés  de  ces  lésions  :  une  altération 
cellulaire  aiguë  avec  gonflement  du  corps  et  du  noyau  de 
la  cellule  et  la  mise  à  nu  du  cylindraxe;  une  atrophie  de 
la  cellule  avec  disparition  des  éléments  chromatophiles, 
une  destruction  des  noyaux  cellulaires-,  et,  lésion  particuliè¬ 
rement  fréquente,  une  altération  cellulaire  chronique,  comme 
la  sclérose,  dans  laquelle  la  coloration  de  la  cellule  et  de 
son  noyau  est  renforcée,  le  corps  de  la  cellule  ratatiné,  le 
cylindraxe  mis  à  nu  et  les  prolongements  cellulaires 
entortillés.  La  planche  XIX  offre  plusieurs  exemples 
de  ces  altérations  cellulaires  mises  en  évidence  par  la  mé¬ 
thode  de  Nissl  au  bleu  de  méthylène.  D’après  Lissauer, 
on  trouve  chez  les  paralytiques  généraux  présentant  des 
symptômes  en  foyer  une  altération  de  cellules  dans  les 
centres  correspondants,  tandis  que  les  cellules  environ¬ 
nantes  sont  sauvegardées.  Dans  quelques  cellules  nobles, 
on  trouve  un  dépôt  pigmentaire  et  calcaire. 

3°  Lès  fibres  à  myéline  et,  en  particulier,  les  fibres  tan- 
gentielles  de  la  couche  externe  de  l’écorce  disparaissent 
(Tuczek).  Disparaissent  aussi  beaucoup  de  fibres  rayon¬ 
nantes,  comme  le  montre  la  planche  XVIII. 

[Pour  Tuczeck,  Zacher,  Schültz,  Binswanger,  les  altéra¬ 
tions  premières  en  date  seraient  celles  des  fibres  ner¬ 
veuses  fines,  myéliniques  ou  amyéliniques,  de  la  couche 
superficielle  de  l’écorce,  mises  en  évidence  par  Tuczeck  et 
retrouvées  depuis  par  Keraval,  Targowla,-  Chaslin.  Selon 
Klippel,  dans  la  paralysie  générale,  sont  détruites  aussi 
bien  les  fibres  tangentielles  des  régions  superficielles 
de  l’écorce  cérébrale  que  les  fibres  des  couches  profondes.] 

4°  Le  réseau  gris  de  l’écorce  cérébrale  est  souvent  grave¬ 
ment  altéré.  Parfois,  on  constate  que  les  cellules  semblent 
s’être  rapprochées  les  unes  des  autres,  certainement  en 
raison  du  ratatinement  survenu  dans  le  réseau.  Toute¬ 
fois,  l’étude  de  ce  dernier  dans  la  paralysie  générale  n’est 


492  PARALYSIE  GÉNÉRALE  PROGRESSIVE. 

Flanche  XVI.  Fig.  1.  —  Cellules  araignées  de  l’écorce  cérébrale 
dans  la  paralysie  générale.  Coloration  par  la  méthode  de  Hei- 
denhain  (fer,  hématoxyline).  Agrandissement  :  730.  Dans  quelques 
cellules  de  la  névroglie,  le  corps  cellulaire  (1)  est  visible  autour  du 
noyau  ;  quelques  filaments  névrogliques  (2)  partent  du  corps  de  la 
cellule  et  de  ses  prolongements  ;  on  peut  suivre  de  longues 
apophyses  qui  pénètrent  jusque  dans  le  tissu  noble.  Quelques-uns 
de  ces  filaments  arrivent  sous  forme  de  petites  pattes  triangu¬ 
laires  (3)  jusqu’à  la  paroi  du  vaisseau  (4). 

Planche  XVI.  Fig.  2.  —  Prolifération  de  la  névroglie  et  néofor¬ 
mations  fibreuses  dans  la  paralgsie  générale.  Coloration  de  la 
névroglie  par  la  méthode  de  Weigert.  Agrandissement  :  380.  Cette 
figure  montre  des  filaments  névrogliques  en  abondance,  de  même 
que  des  noyaux  de  névroglie.  Par  places,  les  filaments  (1)  se  sont 
condensés  jusqu’à  former  de  véritables  faisceaux.  L’enchevêtrement 
des  filaments  est  particulièrement  intense  dans  la  couche  corticale 
la  plus  superficielle  (2)  ;  les  points  qu’on  y  voit  représentent  des 
coupes  transversales  de  ces  filaments  névrogliques.  Un  vaisseau 
sort  de  la  pie-mère  pour  pénétrer  par  la  couche  externe  de 
l’écorce  (3). 

pas  encore  possible  d’après  la  méthode  des  fibrilles  d’Apa- 
thy  et  de  Bethe. 

5°  Les  vaisseaux,  ainsi  que  l’indique  la  figure  1  de  la 
planche  XIX,  sont  d’ordinaire  très  altérés.  [L’importance 
des  lésions  vasculaires  dans  la  paralysie  générale  a 
été  mise  en  relief  en  France  par  Magnan,  Raymond.] 
Les  espaces  lymphatiques  .adventices  s’élargissent.  Des 
corpuscules  sanguins  rouges  et  blancs  émigrent  en  vertu 
de  la  diapédèse.  Souvent  il  existe  une  endartérite  qui  se 
développe  au  point  de  boucher  complètement  les  vaisseaux 
et  de  donner  lieu  à  une  néoformation  vasculaire.  En  outre, 
on  constate  souvent  la  formation  de  petits  anévrysmes. 
Autour  des  vaisseaux  on  trouve  des  cellules  embryon¬ 
naires.  En  même  temps  se  forment  les  cellules  plasmatiques 
épithélioïdes  de  Marschalko  (Voy.  p.  118).  Vogt  et  Nissl 
ont  trouvé  ces  dernières  dans  300  cas  de  paralysie 
générale,  alors  qu’on  ne  les  trouve  pas  dans  d’autres 
psychoses. 

6°  Dans  la  couche  optique  et  dans  les  ganglions  cen¬ 
traux,  on  peut  constater  des  altérations  diverses  des  tissus 
qui  les  composent.  Dans  le  cervelet,  on  trouve  des  lésions 
des  cellules  de  Purkinje.  Fréquemment  on  observe  des 
corpuscules  amylacés. 

[Au  sujet  de  l’origine  et  de  la  filiation  de  ces  diverses 


Eiff.â. 


Tctb.16. 


ÉTIOLOGIE  ET  PATHOGÉNIE. 


493 


lésions  du  cerveau,  les  avis  des  auteurs  français  diffèrent. 
Pour  les  uns  (Pierret,  Joffroy),  la  lésion  primitive  et  essen¬ 
tielle  de  la  paralysie  générale  est  une  encéphalite  paren¬ 
chymateuse.  Pour  d’autres  (Magnan,  Christian  et  Ritti, 
Gilbert  Ballet),  la  paralysie  générale  est,  au  contraire,  une 
encéphalite  interstitielle .] 

7°  La  moelle  épinière  présente  souvent  une  dégénéres¬ 
cence  systématique  de  divers  faisceaux  (Fürstner).  Dans 
50  p.  100  des  cas,  les  cordons  postérieurs  et  latéraux  sont 
atteints;  dans  19  p.  100,  les  cordons  postérieurs  le  sont 
seuls  et  dans  12  p.  100  les  cordons  latéraux  seuls.  Dans 
11  p.  100  des  cas,  il  n’existe  aucune  altération  de  la  moelle 
épinière. 

[Dans  la  plupart  des  cas  on  observe  des  lésions  de  la 
moelle  épinière  chez  les  paralytiques  généraux,  bien  étu¬ 
diées  en  France,  entre  autres,  par  Joffroy  et  par  P.  Marie.] 

8°  Les  racines  de  la  moelle  épinière  et  les  ganglions  spi¬ 
naux  sont  parfois  dégénérés  ;  quelquefois  aussi  les  nerfs 
périphériques,  comme  le  saphène,  le  long  thoracique,  le 
sciatique.  Parmi  les  nerfs  crâniens,  c’est  le  nerf  optique 
qui  est  frappé  de  dégénérescence  le  premier  en  date.  [Des 
lésions  de  névrite  périphérique  ont  été  signalées  par 
Déjerine,  Klippel.] 

Les  autres  organes  présentent  également  sur  la  table  de 
l’autopsie  une  série  d’altérations.  En  première  ligne  on 
trouve  souvent  de  l’artériosclérose  analogue  à  celle  du 
cerveau,  de  l’athérome  de  l’aorte. 

[Klippel  a  étudié  en  1891  les  lésions  viscérales  propres  à 
la  paralysie  générale  :  œdème  et  congestion  des  pou¬ 
mons,  dilatation  des  capillaires  du  rein,  ischémies  par¬ 
tielles  du  foie.] 

Étiologie  et  patbogénie  de  la  paralysie  générale. 

—  Les  paralytiques  généraux  comptent  pour  10  à  25  p.  100 
dans  la  population  des  asiles  d’aliénés.  Dans  certaines 
contrées,  comme  la  Guyane,  l’Islande,  ils  sont  très  rares  ; 
leur  nombre  est  considérable  dans  les  centres  industriels. 
La  paralysie  générale  suit,  indubitablement,  un  mouvement 
ascendant.  Autrefois,  il  y  avait  sept  paralytiques  hommes 
pour  une  paralytique  femme;  de  nos  jours,  la  proportion 
est  de  7  à  2  ou  3.  La  tare  héréditaire  est  manifeste  dans 
40  p.  100  au  moins  dés  cas.  L’alcoolisme  entre  pour  un  cin¬ 
quième  dans  le  nombre  total  des  cas. 

Il  est  incontestable  que,  dans  les  antécédents  des  para- 


494  PARALYSIE  GÉNÉRALE  PROGRESSIVE. 

Planche  XVII.  Fig.  1.  —  Écorce  cérébrale  dans  la  paralysie 
çfénérale.  Coloration  au  bleu  de  méthylène  de  Nissl.  Agrandisse¬ 
ment  :  50.  Les  noyaux  de  la  névroglie  ont  augmenté  de  nombre, 
surtout  dans  la  couche  externe.  L’ordonnance  des  couches  cellu¬ 
laires  est  troublée.  Les  cellules  présentent  des  altérations  anciennes 
et  récentes  :  néoformations  des  vaisseaux  et  épaississement  de 
leurs  parois. 

Planche  XVII.  Fig.  2.  —  Écorce  cérébrale  dans  la  démence 
sénile.  Coloration  au  bleu  de  méthylène  de  Nissl.  Agrandisse¬ 
ment  :  50.  Les  noyaux  de  la  névroglie  se  sont  multipliés  ;  il  existe 
de  nombreuses  cellules  embryonnaires.  Entre  les  cellules  nerveuses 
se  trouvent  d'assez  grandes  lacunes,  mais  l’ordre  des  couches  cellu¬ 
laires  est  conservé  dans  l’ensemble.  Sclérose  des  cellules.  Épais¬ 
sissement  des  parois  vasculaires.  Athérome . 

lytiques  généraux,  la  syphilis  est  très  fréquente,  mais  la 
statistique  est  à  cet  égard  assez  incertaine;  les  chiffres 
oscillent  entre  40  et  90  p.  100.  Il  est  à  noter  que,  même  chez 
des  syphilitiques  sans  troubles  cérébraux,  l’interrogatoire 
sur  leurs  antécédents  ne  permet  pas  toujours  de  décou¬ 
vrir  l’infection.  Les  constatations  anatomiques  au  niveau 
de  l’encéphale  indiquent  rarement  une  syphilis  guérie. 

En  faveur  de  la  syphilis  comme  cause  de  la  paralysie  gé¬ 
nérale,  il  existe,  à  part  la  statistique,  cet  autre  fait  que 
c’est  principalement  dans  les  familles  appartenant  aux  pro¬ 
fessions  dans  lesquelles  on  acquiert  souvent  la  syphilis 
que  l’on  observe  le  plus  grand  nombre  de  paralytiques  gé¬ 
néraux.  De  plus,  chez  des  femmes  paralytiques  générales 
mariées,  la  transmission  de  la  syphilis  par  le  mari  a 
souvent  précédé  l’éclosion  de  la  méningo-encéphalite.  On 
sait  d’ailleurs  que  les  ménages  dans  lesquels  les  deux 
époux  sont  paralytiques  généraux  ne  sont  pas  très  rares. 
Ensuite,  chez  les  paralytiques  généraux  infantiles,  on 
constate  le  plus  souvent  l’existence  d’une  syphilis  hérédi¬ 
taire.  Enfin,  dans  un  essai  d’inoculation  de  la  syphilis 
pratiquée  en  Allemagne  sur  des  paralytiques  généraux,  il 
ne  s’est  produit  aucune  trace  d’infection  spécifique.  Il  y  a 
des  contrées,  comme  le  Tyrol,  où  la  paralysie  générale 
ne  frappe  que  des  individus  immigrés,  qui  ont  déjà  par¬ 
couru  le  monde.  Le  plus  souvent,  les  paralytiques  géné¬ 
raux  syphilitiques  n’étaient  que  légèrement  atteints  par 
l’infection  et  avaient  été  insuffisamment  traités.  La  para¬ 
lysie  générale  ne  paraît  nullement  être  une  manifestation 
tardive  de  la  syphilis  elle-même;  il  faut  encore  qu’il  s’y 


Tab.17. 


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Fig. 2. 


TRAITEMENT. 


495 


joigne  autre  chose.  Môbius  considère  la  paralysie  géné¬ 
rale,  de  même  que  le  tabes,  comme  étant  une  «  métasyphi- 
lis  ».  Kraepelin  fait  remarquer  l’analogie  existant  entre  la 
paralysie  générale  et  les  paralysies  post-diphtériques 
qui  surviennent  surtout,  comme  on  sait,  dans  des  cas  rela¬ 
tivement  légers  de  diphtérie.  Les  antécédents  révèlent 
souvent,  parmi  les  causes  de  la  paralysie  générale  :  l’al¬ 
coolisme,  l’insolation  et  la  réverbération  de  la  chaleur  sur 
la  tète,  le  surmenage  intellectuel.  11  s’agit  là  de  facteurs 
qui  affaiblissent  le  système  nerveux.  Les  traumatismes  et 
la  puerpéralité  peuvent  aussi  parfois  donner  une  impul¬ 
sion  provoquant  l’éclosion  de  la  paralysie  générale. 

Quelques  cas  dont  l’évolution  ressemble  à  celle  de  la 
paralysie  générale  et  dans  lesquels,  cependant,  la  syphilis 
doit  être  mise  de  côté,  surviennent  à  la  suite  de  graves 
traumatismes  crâniens.  D’après  Kôppen,  il  s’agit  en  pareil 
cas  d’une  pseudoparalysie  générale  traumatique. 

Les  constatations  anatomiques  indiquées  plus  haut  ne 
suffisent  pas  pour  porter  un  jugement  sur  la  nature  et  la 
phthogénie  de  la  paralysie  générale.  Quelques  auteurs 
(Mendel)  admettent  comme  cause  première  un  processus 
interstitiel.  D’autres  (Binswanger)  sont  partisans  de  la 
dégénérescence  cellulaire.  Kraepelin  penche  pour  la  con¬ 
ception  en  vertu  de  laquelle  la  paralysie  générale  serait 
une  auto-intoxication,  intéressant,  outre  le  cerveau,  l’orga¬ 
nisme  tout  entier.  Cette  opinion  semble  être  confirmée 
par  la  présence  de  désordres  physiques  nombreux,  tels 
que  l’élévation  de  la  température,  les  troubles  trophiques, 
la  fragilité  des  os.  Elle  est  corroborée  aussi  par  ce  fait 
que  les  accidents  psychiques  surviennent  chez  le  para¬ 
lytique  général  en  masse,  ce  qui  arrive  souvent  sous 
l’influence  de  la  plupart  des  poisons. 

Traitement  de  la  paralysie  générale.  —  A  part  la 
prophylaxie  générale  commune  à  toutes  les  psychoses,  il 
y  a  lieu,  en  ce  qui  concerne  la  paralysie  générale,  de  pren¬ 
dre  en  considération  toute  particulière  la  protection 
contre  l’infection  syphilitique  et  le  traitement  très  atten¬ 
tif  de  la  syphilis  acquise.  Le  syphilitique  doit  se  garder 
avec  soin  de  tout  surmenage  physique  et  intellectuel;  il 
doit  surtout  éviter  l’alcoolisme.  Une  fois  la  paralysie  gé¬ 
nérale  diagnostiquée,  le  traitement  du  malade  dans  sa 
famille  n’est  possible  que  dans  des  cas  de  démence  para¬ 
lytique  simple  sans  délire;  mais,  dans  les  autres  cas,  le 


496  PARALYSIE  GÉNÉRALE  PROGRESSIVE. 

Planche  XVIII.  Fig.  1.  —  Écorce  cérébrale.  Coloration  des 
gaines  de  myéline  d'après  la  méthode  de  Weigert.  Agrandisse¬ 
ment  :  50. 

Planche  XVIII.  Fig.  2.  —  Écorce  cérébrale  d’un  paralytique 
général.  Coloration  de  gaines  de  myéline  d’après  la  méthode  de 
Weigert.  Agrandissement  :  50.  Les  fibres  tangentielles  sont  pour 
la  plupart  détruites;  les  fibres  de  projection  lé  sont  en  partie. 

placement  dans  un  établissement  s’impose  pour  plusieurs 
raisons  :  idées  et  tentatives  de  suicide,  refus  de  nourri¬ 
ture,  excitation.  Toute  préoccupation  d’affaires,  toute 
fatigue  doivent  être  évitées. 

Le  traitement  antisyphilitique  reste  généralement  sans 
succès  et  détermine  parfois  une  aggravation  rapide.  On 
ne  peut  risquer  un  essai  de  ce  traitement  que  dans  les 
cas  de  syphilis  cérébrale.  L’hydrothérapie  tiède  peut  agir 
d’une  manière  calmante.  La  vie  régulière  de  l’établisse¬ 
ment  détermine  un  certain  calme  chez  des  paralytiques 
généraux  excités. 

Pendant  la  rémission,  il  est  possible  parfois  de  confier 
le  malade  aux  soins  bien  réglés  de  sa  famille  ;  à  condition 
toutefois  qu’il  s’abstienne  de  toute  occupation  impliquant 
une  responsabilité. 

Pour  le  reste,  il  s’agit  de  faire  de  la  thérapeutique  sym¬ 
ptomatique,  en  combattant  l’agitation  nocturne,  la  ten¬ 
dance  au  suicide,  le  refus  de  nourriture  et  le  gâtisme. 

La  vessie  et  le  rectum  réclament  une  surveillance  infa¬ 
tigable,  parce  que  leur  évacuation  insuffisante  peut  occa¬ 
sionner  des  ictus.  Le  repos  au  lit  diminue  le  danger  d’ictus. 
Dans  le  cas  de  poussées  congestives  vers  la  tête,  on 
recommande  l’usage  de  l’ergotine  (de  0Br,30  à  1  gramme). 

Contre  l’ictus  une  fois  produit,  on  emploie  la  vessie  de 
glace,  des  injections  d’éther  camphré,  des  lavements 
d’hydrate  d’amylène  (4,0),  des  injections  hypodermiques 
d’une  solution  physiologique  de  sel  de  cuisine,  des  sang¬ 
sues,  des  diaphorétiques,  des  diurétiques,  du  calomel.  Dans 
les  cas  de  déglutition  difficile,  on  emploie  avec  précaution 
l’alimentation  par  la  sonde  œsophagienne. 

Contre  les  escarres,  le  moyen  prophylactique  le  plus 
important  est  la  propreté  du  malade,  la  régularisation  de 
ses  évacuations,  ainsi  que  l’emploi  d’une  couche  sèche  et 
sans  plis.  Les  régions  de  la  peau  menacées  d’escarres  doi¬ 
vent  être  lotionnées  avec  de  l’eau  chaude  additionnée  d’un 


TabJS. 


MÉDECINE  LÉGALE. 


497 


peu  d’alcool  ;  de  plus,  le  paralytique  couché  doit  être  aussi 
souvent  que  possible  changé  de  côté.  On  se  sert  souvent 
de  matelas  de  mousse,  de  coussins  à  air  ou  à  eau.  Le  point 
le  plus  important  de  ce  traitement  est  d’avoir  constam¬ 
ment  à  son  service  un  personnel  de  gardes-malades  pour 
surveiller  attentivement  les  menaces  d’escarres.  Si  la  gan¬ 
grène  par  compression  s’est  déclarée,  les  bains  tièdes, 
à  35°,  de  longue  durée  (12  heures),  comme  chez  le  paraly¬ 
tique  général  représenté  par  la  figure  225,  sont  plus  effi¬ 
caces  que  le  traitement  à  l’aide  des  pansements  antisep¬ 
tiques;  ces  derniers  ne  seront  employés  que  si  le  malade 
ne  peut  rester  pendant  la  nuit  dans  le  bain.  Malgré  tout, 
certains  cas  d’escarres  résistent  aux  soins  les  plus  minu¬ 
tieux. 

Médecine  légale. 

La  paralysie  générale,  par  la  démence  qui  la  caractérise, 
peut  soulever  de  nombreuses  questions  médico-légales. 
Ces  problèmes  se  rattachent  souvent  à  une  fausse  compta¬ 
bilité,  à  une  banqueroute  frauduleuse,  à  des  délits  contre 
les  mœurs,  à  des  attentats  à  la  pudeur  sur  des  enfants, 
à  la  pédérastie,  au  vol,  à  des  injures  ou  à  la  rébellion.  La 
plupart  du  temps,  la  constatation  de  l’état  pathologique 
de  l’inculpé,  au  moment  où  l’acte  délictueux  a  été  com¬ 
mis,  ne  présente  aucune  difficulté. 

Au  point  de  vue  de  la  capacité  civile,  la  paralysie  géné¬ 
rale  a  une  importance  capitale.  Assez  souvent  se  produi¬ 
sent,  sous  l’influence  de  cette  affection,  des  faillites,  des  spé¬ 
culations  ruineuses,  des  achats  et  des  contrats  absurdes, 
qui  eussent  été  évités  par  une  interdiction  prononcée 
à  temps.  Diverses  autres  questions  peuvent  être  soulevées, 
comme,  par  exemple,  la  capacité  de  commerce  au  moment 
d’une  commande,  la  reconnaissance  de  dette,  la  signature 
d’une  lettre  de  change,  la  rédaction  d’un  testament.  La 
paralysie  générale  nécessite  la  nomination  d’un  conseil 
judiciaire  ou  l’interdiction. 

[C’est  surtout  la  première  période  de  la  paralysie  géné¬ 
rale  qui  est  riche  en  toute  sorte  d’incidents  délictueux  ; 
aussi  l’a-t-on  appelée  la  période  «  médico-légale  «  de  la 
méningo-eneéphalite.  Outre  les  troubles  de  la  motilité, 
l’expert  constatera  en  pareil  cas  que  les  actes  incriminés 
présentent  dans  la  manière  dont  ils  ont  été  exécutés  un 
caractère  de  faiblesse  intellectuelle  et  d’imprévoyance  tout 
Weygandt.  —  Atlas-manuel  de  Psychiatrie.  32 


498 


PARALYSIE  GÉNÉRALE  PROGRESSIVE. 


Planche  XIX  (toutes  les  figures  sont  préparées  d’après  la  méthode 
de  coloration  au  bleu  de  méthylène  de  Nissl).  Fig.  1.  —  Vaisseau  de 
l’écorce  cérébrale  dans  la  paralysie  générale.  Agrandissement  :  380.  ' 
a,  cellules  plasmatiques  de,  Marschallco;  b,  cellule  graisseuse  de 
Eh'rlich  ;  c,  lymphocytes  ;  d,  cellules  de  F  «endartère  ». 

Planche  XIX.  Fig.  2.  —  Altération  chronique  de  la  cellule  dans 
la  paralysie  générale.  Agrandissement  :  380.  La  cellule  est  un  peu 
ratatinée  ;  la  substance  non  colorable  à  l’état  normal  se  trouve 
colorée  ;  toute  la  coloration  devient  plus  homogène,  le  noyau 
prend  de  la  couleur  et  devient  ovale,  le  cylindraxe  devient 
transparent.  Beaucoup  de  prolongements  sont  conservés. 

Planche  XIX.  Fig.  3.  —  Sclérose  de  la  cellule  dans  la  paralysie 
générale.  Agrandissement  :  380.  La  cellule  est  fortement  ratatinée, 
colorée  d’une  manière  intense  et  homogène  ;  le  noyau  peut  encore 
à  peine  se  reconnaître,  les  prolongements  sont  entrelacés,  le 
cylindraxe  est  transparent. 

Planche  XIX.  Fig.  4.  —  Destruction  granuleuse  d’une  cellule 
pyramidale.  Agrandissement  :  380.  La  substance  non  colorable  se 
colore,  perd  ses  contours;  le  noyau  devient  triangulaire;  autour 
de  lui  se  produit  un  vide.  La  partie  périphérique  de  la  cellule  se 
détruit;  une  partie  de  la  gaine  péricellulaire  devient  visible. 
L’axone  devient  transparent. 

Flanche  XIX.  Fig.  5  et  6.  —  Pénétration  de  cellules  embryon¬ 
naires  dans  le  corps  de  la  cellule  nerveuse  (cerveau  d’un 
épileptique). 

Planche  XIX.  Fig.  7.  —  Mitose  apparente  d’un  noyau  de  névroglie 
dans  la  paralysie  générale.  Agrandissement  :  1200.  Bande  de 
noyaux  et  deux  centrosomes;  autour,  un  espace  clair  transparent. 
Stade  du  début  de  la  formation  de  la  cellule  névroglique  fille. 

à  fait  puérile,  en  plein  contraste  avec  la  manière  d’être 
antérieure  du  sujet.  S’agit-il  des  vols  dans  les  grands  ma¬ 
gasins,  le  médecin  constatera  qu’ils  ont  été  commis  avec 
la  plus  grande  maladresse,  au  vu  de  tous  les  assistants, 
sans  la  moindre  précaution,  pour  les  dissimuler,  sans 
aucun  mobile  plausible,  sans  but  précis  d’utiliser  les 
objets  volés,  sans  appréciation  de  la  valeur  souvent  minime 
de  ces  derniers,  sans  aucune  conscience,  enfin,  de  la  gra¬ 
vité  de  l’acte.  S’agit-il  des  faux  en  écritures,  on  sera  frappé 
de  l’inhabileté  grossière  du  faussaire,  des  omissions  qui 
ne  peuvent  s’expliquer  que  par  la  démence  de  ce  dernier. 

Les  rémissions  qui  surviennent  au  cours  de  la  paralysie 
générale  soulèvent  souvent  de  grandes  difficultés  médico- 
légales,  surtout  quand  des  questions  d’intérêt  sont  en  jeu. 


Tab.lO. 


* 


"3 


^l|  1 


4  ï 


psychoses  d’involution. 


499 


Des  héritiers  trop  pressés,  des  associés  désireux  d’être 
seuls  les  maîtres  d’une  entreprise  industrielle  ou  finan¬ 
cière,  protestent  contre  la;  Valeur  de  ces  rémissions  qui 
s’accompagnent  de  la  disparition  complète  des  idées  déli¬ 
rantes,  d’une  atténuation  considérable:  des  troubles  mo¬ 
teurs,  d’uné  amélioration  sensible  de  toutes  les  fonctions 
intellectuelles.  En  pareil  cas;  il  faut  tenir  compte  du  degré 
d’amélioration,  de Sa  durée,’ de  l’imminence:  toujours  pos¬ 
sible  d’une  rechute,  avant  de  se  prononcer  sur  la  mise 
en  liberté  du  malade  et  sur  la  levée  du  conseil  judiciaire 
ou  de  l’interdiction.] 


XX.  —  PSYCHOSES  D’INVOLUTION 

A  l’époque  du  retour  d’âge  ou  de  l’involution  sénile 
d 'ordre  physique  ne  correspond  pas  toujours  une  diminu¬ 
tion  égale  dans  le  domaine  des  fonctions  psychiques.  On 
constate  assez  souvent  que  la  capacité  de  production  in¬ 
tellectuelle,  même  hors  ligne,  se  maintient  quelquefois 
jusqu’à  quatre-vingt-dix  ans  et  même  plus  tard  (le  Titien, 
Goethe,  Gladstone,  Verdi).  Pourtant,  chez  d’autres  grands 
hommes  (Kant)  l’âge  avancé  est  marqué,  au  point  de  vue 
intellectuel,  par  un  marasme  psychique.  Il  n’en  est  pas 
moins  vrai  que,  d’une  façon  générale,  la  vivacité  de  l’esprit 
diminue  après  la  cinquantaine. 

L’involution  physique  atteint  les  divers  systèmes  orga¬ 
niques  à  des  époques  différentes,  à  des  degrés  inégaux 
d’intensité.  L’état  général  de  l’individu  ne  réagit  pas  tou¬ 
jours  de  la  même  façon  à  ces  modifications,  mais,  parmi 
ces  dernières,  les  altérations  pathologiques  des  vaisseaux 
sanguins  exercent  une  influence  profonde  sur  l’économie 
en  général  et  sur  le  système  nerveux  central  en  particulier. 

A  côté  de  toutes  ces  altérations  séniles  qui  se  produi¬ 
sent  lentement  et  progressivement,  la  ménopause  produit 
dans  l’organisme  de  la  femme  une  révolution  beaucoup 
plus  forte.  C’est  donc  aussi  pour  l’état  psychique  de  la 
femme  une  époque  réellement  critique.  Pendant  cette 
phase  de  la  vie,  certaines  psychoses  peuvent  éclater  ou 
s’aggraver  chez  elle.  Mais  la  ménopause  est  avant  tout 
un  moment  de  prédilection  pour  l’apparition  des  psychoses 
d’involution  sénile.  Cependant,  même  chez  l’homme,  s’éta¬ 
blissent  aussi  quelquefois,  vers  l’âge  de  cinquante  à 


500  PSYCHOSES  d’inyolution. 

soixante  ans,  des  troubles  psychiques.  Nous  pouvons  divi¬ 
ser  les  psychoses  du  rétour  d’âge  en  :  1°  mélancolie  d’in- 
volution,  correspondant  à  l’âge  climactérique  et  surve¬ 
nant  principalement  chez  les  femmes,  entre  quarante  et 
soixante  ans  ou  même  plus  tard;  plus  rare  chez  les 
hommes,  qui  ne  la  contractent  guère  d’ordinaire  qu’après 
la  cinquantaine  ;  2°  psychoses  ou  délires  séniles  qui  peuvent^ 
se  présenter  en  clinique  sous  diverses  formes. 


A.  -  MÉLANCOLIE  DEVOLUTION 


Cette  psychose  se  caractérise  par  une  tristesse  anxieuse  ' 
bien  représentée  par  la  figure  231,  une  lassitude  de  vivre 
et  les  diverses  conceptions  ' 
délirantes,  de  nature  mé¬ 
lancolique.  Le  début  est 
lent,  insidieux. 

Le  syndrome  dure  de 
six  mois  à  plusieurs  années 
en  présentant,  au  point  de 
vue  de  son  intensité,  quel¬ 
ques  légères  oscillations. 

La  compréhension  est 
bien  conservée  dans  l’en¬ 
semble  ;  pourtant,  on  cons¬ 
tate  parfois  des  percep¬ 
tions  chimériques  de  di¬ 
verse  nature.  Ainsi,  dans 
le  bruit  fait  par  leur  entou¬ 
rage,  les  malades  croient 
entendre  crier  leurs  en¬ 
fants.  Chez  eux,  tout  leur 
semble  changé  ou  disposé 
de  travers.  L’attention  des 
malades  est  en  général 
assez  active;  ils  sont  or- 
Fig.  231. — Mélancolie  d’in  volution.  donnés;  leur  faculté  d’o- 
Vive  anxiété.  mutation  est  souvent 

bonne.  L’association  des 
idées  n’est  pas  altérée  à  fond  ;  la  mémoire  et  les  connais¬ 
sances  acquises  sont,  la  plupart  du  temps,  assez  bien  con¬ 
servées.  Il  est  très  rare  aussi  que  leur  conscience  soit 
abolie  ou  pervertie. 


MÉLANCOLIE  d’iNVOLUTION. 


501 


Leur  trouble  mentalle  plus  profond  est  dans  le  domaine 
de  la  sensibilité  affective.  L’humeur  de  ces  sujets  est  pro¬ 
fondément  triste.  Rien  ne  leur  fait  plus  plaisir.  Ils  sont 
surtout  tourmentés  souvent  par  une  angoisse  intense.  Ce 
n'est  pas  seulement  un  sentiment  vague  de  déplaisir 
comme  dans  la  dépression  mélancolique  des  intermittents  ; 
leur  souffrance  morale  est  plus  précise,  plus  motivée.  Ils 
ont  peur  d’un  danger  imaginaire.  Ils  réclament  de  l’aide, 
en  criant  :  «  J’ai  peur  à  mourir,  à  mourir  !  »  La  conscience 
de  l’état  morbide  est  très  prononcée  :  «  J’étais  la  plus 
intelligente  à  l’école,  et  maintenant  je  suis  la  plus  bête!  » 
disait  une  malade.  La  physionomie  exprime  l’anxiété, 
comme  le  montre  la  figure  231 . 

Les  yeux  regardent  fixement,  sans  éclat,  en  suivant  deux 
lignes  parallèles  dans  l’espace.  A  l’état  de  calme,  le  front 


Fig.  232.  —  Mélancolie  d’involution.  —  Tristesse. 
Contraction  du  muscle  frontal. 


est  ridé  en  plis  transversaux  par  la  contraction  du  muscle 
frontal,  comme  le  montre  la  figure  232. 

Dans  un  état  de  lamentation  anxieuse  on  constate  le 
plus  souvent  l’existence  des  rides  verticales,  par  contrac¬ 
tion  du  muscle  sourcilier,  ainsi  qu’on  peut  le  voir  à  la 


502 


PSYCHOSES  d’involution. 


figure  234.  Souvent  on  trouve  à  la  fois  des  rides  verticales5 
et  transversales  formant  une  sorte  de  T,  comme  le  mon¬ 
trent  les  :  figures  231  et  233.  Quand  les  malades  sont 
calmes,  les  coins.de  la  bouche  sont  abaissés,  la  lèvre  supé¬ 
rieure  semble  comprimée;  au  contraire,  quand  les  sujets 


Fig.  233.  —  Mélancolie  d’involution.  —  Anxiété.  Rides  frontales 
en  forme  de. T. 

gémissent  et  pleurent,  les  coins  de  la  bouche  ouverte  sont 
relevés,  ainsi  que  le  montre  la  figure  234. 

Dans  presque  tous  les  cas  se  développent  des  idées  déli¬ 
rantes  dépressives,  à  formes  diverses.  Le  plus  fréquent  est 
le  délire  hypocondriaque.  Les  malades  disent  qu’ils  ne 
redeviendront  jamais  bien  portants,  qu’ils  perdent  la  rai¬ 
son,  qu’ils  sont  consumés  intérieurement.  Très  caractéris¬ 
tique  aussi  est.  le  délire  de  culpabilité.  Les  sujets  s’accusent 
de  toutes  sortes  "de  péchés  :  ils'ont  trop  dansé  dans  leur 
jeunesse;  ils  ont  ri  à  un  entérrement.  Un  homme  se 
reprochait  d’avoir  demandé,  la  veille,  un  petit  pain  et  un 
morceau  de  sucre.  On  observe  souvent  le  délire  de  persé¬ 
cution,  au  cours  duquel  les  malades  tiennent  des  propos 
dans  le  genre  de  celui-ci  :  «  L’exécution  va  se  faire  bientôt, 
on  va  me  condamner  au  bagne,  on  a  mis  du  poison  dans 
les  aliménts.  »  Vient  ensuite  le  délire  de  la  pauvreté,  dont 


MÉLANCOLIE  DEVOLUTION. 


503 


même  des  millionnaires  sont  quelquefois  affectés  :  ce  dé¬ 
ire,  manifestation  initiale  fréquente  de  la  psychose  dé¬ 
volution,  est  exprimé  ainsi  :  «  Bientôt  tout  va  être  vendu; 
la  famille  va  être  réduite  à  la  misère.  »  On  observe  encore 
le  délire  consistant  à  rattacher  tout  à  sa  personne  :  un 
malade  prend  peur  en  voyant  qu’un  homme  est  envoyé 
faire  une  commission  ;  il  rattache  ce  fait  à  lui-même  et 
croit  qu’il  est  responsable  de  tout  dans  la  maison. 


Fig.  234.  —  Mélancolie  d’involution.  Contraction  du  sourcilier. 

Rides  de  la  douleur  morale. 

Dans  le  délire  d’explication  ou  d'interprétation,  les  sujets 
croient  savoir  exactement  à  quoi  tient  leur  état  morbide  ; 
la  cause  est  un  péché  de  jeunesse,  [une  première  commu¬ 
nion  mal  faite,  des  pratiques  d’onanisme],  les  manœuvres 
d’une  bohémienne  sorcière.  Le  délire  d'humilité  pousse  le 
sujet  à  dire  qu’on  va  bientôt  le  chasser  et  qu’il  lui  fau¬ 
dra  aller  nu-pieds  ;  aussi,  pour  s’habituer  au  froid,  il  laisse 
pendre  ses  pieds  hors  de  son  lit.  Un  autre  ne  veut  plus 
qu’on  l’appelle  «  Monsieur  ».  Une  femme  affirme  qu’elle 
ne  doit  plus  vivre  qu’en  mangeant  des  pommes  de  terre. 
Les  idées  délirantes  de  négation  [bien  étudiées  en  France 
par  Cotard]  sont  très  communes  dans  certaines  psychoses 
d’involution.  Tout  est  changé  pour  les  malades,  tout  est 
détruit.  Tous  les  hommes,  disent-ils,  sont  morts.  Le  sujet 
affirme  qu’il  est  seul  au  monde  ;  que  ce  dernier  n’est  plus 


504 


PSYCHOSES  D’mVOLUTIOiN. 


qu’un  grand  désert  ;  que  lui-même  ne  vit  plus  ;  qu’il  n’a 
pas  de  nom  ;  qu’il  n’a  plus  de  membres  ;  qu’il  n’y  a  plus 
rien.  Le  délire  de  possession  démoniaque  s’observe  encore 
quelquefois. Le 
diable  a  pris 
possession  du 
malade  qui 
veutqu’on  l’ap¬ 
pelle  désor¬ 
mais  «démon». 
Cette  forme  se 
compliquepar- 
fois  d’un  délire 
de  métamor¬ 
phose  ou  de  mé¬ 
tempsycose  :  le 
sujet  se  croit 
changé  en 
chien  de  l’en¬ 
fer,  en  bête 
féroce,  comme 
la  malade  re¬ 
présentée  par 
la  figure  235. 
On  observe 
parfois ,  en 
même  temps 
que  ces  divers 
délires  dépres¬ 
sifs,  des  idées 
de  grandeurs  ; 

Fig.  235.  —  Mélancolie  d’involution. —  Délire  c’est  ainsi 
de  métempsycose.  Conformément  à  ce  délire,  qu’une  malade 
la  malade  veut  se  donner  l’apparence  de  bête  crova.it  au’on 
féroce'  la  rôtissait 

dans  une  casserole  en  argent  ;  une  autre  prétendait  savoir 
faire  des  miracles. 

Plus  l’affection  se  rapproche  de  l’âge  sénile,  plus  les 
idées  délirantes  deviennent  nombreuses,  incohérentes  et 
confuses.  L’opinion  de  Griesinger,  d’après  laquelle  les 
fausses  conceptions  sont  le  résultat  de  la  réflexion  du  ma¬ 
lade  essayant  d’expliquer  son  état  d’humeur,  ne  peut  guère 
se  justifier,  puisque  beaucoup  de  sujets  luttent  contre  leurs 


MÉLANCOLIE  d’ïNVOLUTION.  .  505 

idées  délirantes.  D’ailleurs,  lorsque  ces  dernières  sont  très 
nombreuses  dans  les  psychoses  séniles,  l’état  émotif  est 
moins  profond,  moins  expansif,  moins  dangereux  aussi 
par  ses  réactions  que  dans  les  psychoses  plus  simples, 
moins  riches  en  conceptions  délirantes. 

C’est  précisément  dans  les  psychoses  d’involution  que 
s’observe  la  tendance  au  suicide,  qu’il  importe  de  bien 
rechercher  au  point  de  vue  pratique.  Même  dans  les  cas  en 
apparence  légers,  cette  tendance  est  fort  prononcée  ;  il 
faut  d’autant  plus  y  songer  que  les  malades  cherchent 
quelquefois  à  la  dissimuler  par  un  sourire  forcé  ou  une 
attitude  gaie.  Les  sujets  ne  s’intéressent  plus,  en  réalité, 
à  rien;  ils  ne  veulent  plus  rien  savoir  de  leur  famille,  de 
leur  profession.  Certains  malades  restent  assis,  plongés 
dans  leur  tristesse,  ne  s’occupant  que  d’eux  et  guettant 
une  occasion  pour  se  suicider.  D’autres  sont  plus  anxieux, 
agités,  crient  au  secours,  poussent  des  rugissements,  se 
désespèrent.  Cette  dernière  forme  constitue  la  mélancolie 
anxieuse  au  cours  de  laquelle  on  voit  se  produire  tout  à 
coup  des  accès  subits  d’agitation  avec  trouble  de  la  cons¬ 
cience  et  quelquefois  tendances  à  se  blesser  :  c’est  le  raptus 
mélancolique.  Quelques-uns  veulent,  par  le  travail,  expier 
leurs  péchés,  et  se  mettent,  par  exemple,  à  tricoter  avec 
rage. 

On  observe  rarement  des  phénomènes  cataleptiformes. 
Le  sommeil  est  généralement  mauvais.  Les  malades  ont 
quelquefois  des  vertiges  et  présentent  parfois  une  paresse 
des  réactions  pupillaires,  une  hémiparésie  faciale,  des  trou¬ 
bles  cardiaques,  une  faiblesse  du  pouls,  du  refroidissement 
des  extrémités,  de  la  constipation. 

Le  poids  du  corps  diminue,  parce  que  les  malades  man¬ 
gent  peu  avec  l’intention  de  se  laisser  dépérir.  Une  malade 
avait  maigri,  en  deux  mois,  de  vingt-neuf  livres. 

Il  importe  d’établir  le  diagnostic  de  la  mélancolie  d’invo¬ 
lution  aussitôt  que  possible, à  cause  des  idées  et  tentatives 
de  suicide  et  de  la  nécessité  de  l’internement  qui  en  résulte. 
Il  faut  songer  à  la  dissimulation  des  idées  de  suicide.  Bien 
des  sujets  emploient  des  subterfuges,  des  prétextes  et, 
pour  éloigner  d’eux  l’attention  de  l’entourage,  ils  disent 
qu’ils  souffrent  un  peu  de  nostalgie  ;  ils  se  forcent  même 
à  rire  et  à  chanter. 

Au  point  de  vue  du  diagnostic  différentiel,  la  distinction, 
surtout  chez  les  femmes,  des  psychoses  d’involution  d’avec 


506 


psychoses  d’involution. 


les  formes  délirantes  de  la  paralysie  générale  est  souvent 
très  difficile.  Dans  cette  dernière  affection,  la  sensibilité 
émotive  est  moins  vive,  la  mémoire  est  plus  affaiblie 
il  y  a  ensuite  des  signes  physiques  qui  surviennent  peu 
à  peu.  Les  états  de  dépression  de  la  folie  intermitlente  pré¬ 
sentent  un  arrêt  dans  les  fonctions  psychomotrices  et 
dans  l’association  des  idées  ;  les  idées  délirantes  y  sont 
rares  ;  de  temps  à  autre,  on  y  constate  des  symptômes 
d’ordre  maniaque  ;  ensuite  les  accès  y  évoluent  d’une 
façon  périodique  et  leur  début  remonte  le  plus  souvent  à 
l’âge  de  la  puberté,  rarement  à  l’âge  d’involution.  La 
démence paranoïque,  avec  la  dépression  qui  la  caractérise, 
peut  parfois  donner  lieu  à  des  méprises  ;  mais  la  sensi¬ 
bilité  émotive  est  moins  profondément  atteinte  ;  les  hal¬ 
lucinations  y  sont  souvent  beaucoup  plus  abondantes; 
il  se  produit  d’ordinaire  du  négativisme  et  des  tics.  Enfin, 
la  mélancolie  constitutionnelle  doit  aussi  entrer  en  ligne  de 
compte  ;  bien  que  celle-ci  représente  un  état  permanent 
qui  dure  toute  la  vie,  elle  se  caractérise  par  un  degré 
plus  accusé  de  dépression  et  par  moins  d’inquiétude;  de 
plus,  elle  n’offre  guère  d’idées  délirantes. 

Pronostic.  —  Les  deux  cinquièmes  des  cas  de  la  mélan¬ 
colie  d’involution  se  terminent  par  la  guérison.  Dans  Jes 
autres,  la  mort  survient  par  suicide  ou  par  épuisement;  ou 
bien  il  reste,  d’une  manière  permanente,  un  léger  état 
d 'affaiblissement  intellectuel  avec  dépression  mélancolique 
comme  c’est  le  cas  de  la  malade  représentée  par  la 
figure  236.  Môme  dans  les  cas  de  guérison,  il  peut  se 
produire  une  récidive.  Plus  le  malade  se  rapproche  de 
l’âge  sénile,  plus  les  idées  délirantes  sont  abondantes  et 
incohérentes,  plus  aussi  la  durée  de  l’affection  est  longue 
et  le  pronostic  plus  ingrat.  Une  mélancolie  d’involution, 
même  dans  les  cas  les  plus  favorables,  dure  rarement 
moins  de  neuf  mois. 

Traitement.  —  L 'internement  aussi  précoce  que  pos¬ 
sible  est  rendu  indispensable  par  la  menace  du  suicide. 
A  l’asile,  les  malades  doivent  être  gardés  au  lit  et  surveillés 
jour  et  nuit.  Les  visites  et  les  distractions  exercent  sur  les 
malades  un  effet  défavorable,  mais  le  bruit  qui  peut  se 
produire  autour  d’eux  ne  les  incommode  que  fort  pou.  La 
nourriture  doit  être  abondante.  Parfois  l’emploi  de  la 
sonde  œsophagienne  devient  nécessaire.  Fréquemment,  il 
faut  régulariser  les  selles  à  l’aide  des  lavements.  On  favo- 


MÉLANCOLIE  DEVOLUTION. 


507 


risera  le  sommeil  par  des  grands  bains,  des  bains  de 
pieds  chauds,  des  compresses  humides  sur  le  bas-ventre 
ou  sur  les  membres  inférieurs.  On  ne  peut  guère  éviter 
l’usage  des  narcotiques  comme  le  paraldéhyde,  l’hydrate 
d’amylène,  le  chloralamide,  le  trional,  le  sulfonal.  Bien 
des  fois,  l’anxiété  mélancolique  s’atténue  par  l’emploi  pro¬ 
longé  de  l’opium.  Ce  traitement,  qui  doit  se  faire  cons¬ 
tamment  sous  la  surveillance  du  médecin,  peut  commencer 


par  l’administration  de  10  gouttes  de  teinture  d’opium, 
trois  fois  par  jour  ;  la  dose  quotidienne  peut  augmenter 
progressivement  à  90  et  môme  à  180  gouttes.  Si  l’effet 
favorable  est  obtenu,  on  doit  ensuite  aller  en  rétrogradant 
lentement.  Une  brusque  interruption  des  doses  d’opium 
doit  être  évitée.  On  a  aussi  recommandé  la  morphine,  les 
préparations  bromurées,  le  paraldéhyde  (1  à  2  grammes 
toutes  les  deux  heures).  Quand  l’amélioration  commence 
à  se  manifester,  on  doit  chercher  à  occuper  les  malades, 
en  ayant  naturellement  soin  d’éviter  de  leur  mettre  entre 
les  mains  des  instruments  dangereux,  tels  que  ciseaux,  par 
exemple.  11  ne  faut  pas  trop  hâter  la  sortie  définitive  des 
malades;  il  est  utile  d’attendre  l’époque  où  ces  derniers 
acquièrent  une  conscience  complète  de  l’affection  dont 


Fig.  236.  —  Mélancolie  d’involution.  —  Période  terminale. 
Léger  affaiblissement  intellectuel. 


508  psychoses  d’involution. 

ils  viennent  d’être  atteints  et  où  ils  retrouvent  leur  poids 
normal. 


B.  —  DÉMENCE  SÉNILE 

Les  cas  qui  se  rattachent  à  cette  forme  de  démence  ne 
sont  pas  homogènes.  Leur  délimitation  exacte  dépend  en¬ 
tièrement  des  progrès  de  l’histologie  pathologique.  11 
n’est  pas  possible  parfois  de  distinguer  cette  affection  de 
la  mélancolie  d’involution,  surtout  lorsqu’elle  se  manifeste 
vers  l’âge  de  soixante  ans.  Plus  le  début  de  la  démence 
s’éloigne  de  l’âge  d’involution,  plus  l’élément,  dépressif 
passe  à  l’arrière-plan.  D’ordinaire,  on  constate  des  sym¬ 
ptômes  qui  rappellent  la  psychologie  normale  du  vieillard: 
diminution  de  l’activité  intellectuelle,  méfiance  d’idées 
nouvelles,  tendance  à  l’apologie  des  temps  passés,  à 
l’égoïsme,  à  l’avarice;  attachement  aux  choses  d’utilité 
immédiate,  comme  le  repas,  le  bon  fauteuil,  la  pipe  ;  juge¬ 
ment  plus  bienveillant,  mais  moins  pénétrant;  relâchement 
de  la  volonté  ;  tendance  au  radotage. 

Dans  la  démence  sénile,  la  compréhension  devient  plus 
faible  ;  les  illusions  sont  fréquentes,  surtout  dans  l’acte  de 
reconnaître  les  personnes.  Surviennent  ensuite  assez  sou¬ 
vent  des  hallucinations  et  des  troubles  sensitivo-sensoriels 
dé  diverses  sortes.  Le  sujet  sent  des  vapeurs  chaudes, 
entend  des  voix,  aperçoit  pendant  la  nuit  des  étrangers 
dans  la  chambre.  Tout  paraît  changé  au  malade;  tout  a 
l’air,  pour  lui,  d’être  autrement  que  jadis. 

Des  conceptions  délirantes  viennent  s’ajouter  dans 
certaines  formes  de  la  démence  sénile.  Les  idées  hypo¬ 
condriaques,  notamment,  ne  sont  pas  rares.  Une  femme 
se  plaignait,  par  exemple,  d’être  comme  vidée,  de  ne  plus 
aimer  son  mari  ;  elle  disait  que  son  cerveau  était  tombé, 
que  ses  oreilles  étaient  enflées  et  bouchées,  que  ses 
yeux  étaient  affaiblis.  Très  souvent,  on  observe  aussi  des 
idées  de  persécution.  Une  démente  sénile,  avec  idées  de 
persécution,  représentée  par  la  figure  241,  disait,  pour 
expliquer  les  voix  qu’elle  entendait,  qu’on  avait  loué  la 
maison  occupée  par  elle  à  deux  locataires  différents.  Des 
interprétations,  faussés,  des  explications  délirantes,  des 
idées  de  métamorphose  peuvent  se  manifester  ici  comme 
dans  la  mélancolie  d’involution.  La  plupart  des  sujets 
ont  conservé  leur  faculté  d’attention,  qu’il  est  possible  de 


DÉMENCE  SÉNILE. 


509 


fixer  chez  eux,  du  moins  pour  quelque  temps.  L 'association 
des  idées  est  un  peu  relâchée  ;  les  notions  énoncées  ne 
sont  pas  appuyées  sur  des  arguments  précis.  Ainsi,  les 
malades  reconnaissent  un  objet,  mais  n’en  peuvent  dire 
le  nom  ;  ou,  s’ils  entendent  quelque  chose,  ce  n’est  que 
plus  tard  qu’ils  se  rappellent  comment  ce  quelque  chose 
est  fait.  Il  y  a  là  une  sorte  de  dissociation  des  idées. 
Quelques  déments  séniles  se  plaignent  d’avoir  comme 
une  fuite  d’idées  :  «  Ma  pensée,  dit  l’un  d’eux,  est  tantôt 
ici,  tantôt  là  ;  tantôt  je  suis  chez  moi,  tantôt  ailleurs.  » 

La  mémoire  est  la  faculté  le  plus  profondément  altérée. 
Avant  tout,  la  faculté  de  remarquer  et  le  souvenir  des 
impressions  récentes  sont  souvent  si  diminués  que  les 
sujets  ne  savent  plus  s’ils  ont  dîné,  si  c’est  le  matin  ou  le 
soir.  Il  ressort  des  expériences  de  Schneider  (qui  pré¬ 
sentait  à  plusieurs  déments  des  objets,  puis  leur  demandait, 
quelques  secondes  après,  ce  qu’ils  avaient  vu)  qu’après 
une  pause  de  cinq  secondes,  75  p.  100  donnaient  une 
réponse  exacte;  après  trente  secondes  25  p.  100  pouvaient 
répondre  convenablement  ;  enfin,  après  une  pause  plus 
longue,  il  ne  restait  plus  rien  dans  la  mémoire  d’aucun 
dément  sénile.  Les  impressions  anciennes  remontant 
à  la  jeunesse  se  maintiennent  beaucoup  mieux.  Des  ma¬ 
lades  de  quatre-vingts  ans  se  rappellent  encore  les  noms 
de  leurs  condisciples.  Il  est  vrai  que  la  faculté  du  juge¬ 
ment  est  si  affaiblie  qu’il  n’est  guère  possible  d’appli¬ 
quer  utilement  ces  provisions  de  la  mémoire.  L 'orientation 
dans  le  temps  est  extrêmement  défectueuse  ;  il  arrive  que 
des  malades  parlent  parfois  de  l’époque  où  ils  allaient  à 
l’école  comme  s’ils  la  fréquentaient  actuellement.  Ils  sont, 
en  môme  temps,  très  suggestibles.  Quand  on  leur  demande, 
par  exemple,  s’ils  ont  été  chez  leur  grand’mère  dans  la 
journée,  ils  répondent  tranquillement  «  oui  »  et  cherchent 
à  raconter  quelque  chose  sur  cette  visite.  Dans  une  légère 
excitation,  on  observe  quelquefois  un  délire  confus,  avec 
un  trouble  profond  de  la  conscience.  Parfois  aussi  les 
malades  restent  assis,  en  stupeur,  et  ne  perçoivent  plus 
rien  de  leur  entourage.  Mais  on  n’observe  pas,  chez  ces 
déments,  des  affirmations  absurdes  contraires  à  toute  évi¬ 
dence,  comme  chez  les  paralytiques  généraux  ou  les  cata- 
toniques.  Si  on  leur  dit,  par  exemplS,  que  la  neige  est 
noire,  et  qu’un  meurtrier  mérite  une  récompense,  ils 
protestent,  cherchent  à  rectifier  et  à  expliquer  leurs  asser- 


PSYCHOSES  d’INVOLUTION. 


510 

tions,  en  .  disant,  par  exemple,  ceci  :  «  Quand  la  neige 
reste  longtemps  sur  le  sol,  elle  devient  noirâtre  »,  ou 
bien  ils  prennent  ces  diverses  affirmations  pour  une 
plaisanterie.  Les  malades  inventent  très  fréquemment 
toutes  sortes  d’histoires.  Ils  cherchent  à  dissimuler  l’em¬ 
barras  où  les  jette  leur  manque  d’attention.  Quelques-uns 
font  de  longs  récits 
d’aventures  et  de 
voyages.  Chez  d’au¬ 
tres,  comme  chez  le 
dément  sénile  repré¬ 
senté  par  la  figure  237, 
domine  une  gaieté 
niaise. 

Souvent  on  cons¬ 
tate  une  légère  exci¬ 
tation  avec  préoccu¬ 
pations  et  insomnie. 
Habituellement,  les 
malades  sont  indiffé¬ 
rents,  passifs,  inertes. 
Comme  symptôme  ini¬ 
tial,  on  peut  consta¬ 
ter  parfois  une  légère 
excitation  sexuelle, 
Fig.  237.  —  Démence  sénile.  —  Gaieté  particulièrement  chez 
niaise-  les  hommes.  De  temps 

en  temps  on  voit  des 
sujets,  d’ailleurs  paisibles,  entrer  tout  à  coup  dans  une 
vive  colère,  réclamer  leur  liberté,  et  devenir  même 
agressifs.  Une  démente  sénile  frappait  encore  les  personnes 
de  son  entourage  cinq  minutes  avant  sa  mort. 

Les  sentiments  affectifs  sont  effacés;  la  physionomie  est 
inquiète,  parfois  déprimée,  mais  ne  diffère  guère  de  celle 
qu’on  observe  habituellement  chez  les  vieillards. 

Les  propos  sont  corrects  dans  leur  forme,  mais  déno¬ 
tent  d’ordinaire,  quant  au  fond,  l’affaiblissement  intellec¬ 
tuel.  Il  n’est  pas  rare  de  constater  le  besoin  de  parler, 
se  manifestant  par  un  bavardage  filandreux.  L’articulation 
de  la  parole  est  parfois  dénuée  de  netteté.  La  marche 
révèle  le  tremblement  sénile. 

Dans  l'état  physique  de  ces  malades,  il  y  a  lieu  de  tenir 
grand  compte  des  signes  de  la  sénilité.  L’artériosclérose, 


DÉMENCE  SÉNILE. 


511 


notamment,  est  très  fréquente  chez  eux.  On  peut  cons¬ 
tater  chez  eux  des  vertiges,  des  céphalalgies,  des  troubles 
par  lésions  cérébrales  localisées,  comme  les  hémiplégies 
ou  les  monoplégies,  de  l’inégalité  pupillaire  avec  absence 
des  réflexes  ou  myosis,  faiblesse  des  sphincters  vésical  et 
rectal. 

Le  tremblement  des  mains  s’étendant  parfois  aussi  à  la 
tête,  est  fréquent  chez 
les  déments  séniles. 

Beaucoup  de  ces  ma¬ 
lades  ressemblent  à  des 
séniles  physiologiques. 

La  figure  238  en  offre 
un  exemple.  Au  pre¬ 
mier  plan  de  leur  état 
mental  se  trouve  l'affai¬ 
blissement  de  la  mémoire, 
sans  autres  complica¬ 
tions  qu’un  peu  d’agita¬ 
tion  motrice,  quelques 
troubles  sensoriels,  une 
légère  confusion  men¬ 
tale  sans  idées  déli¬ 
rantes. 

L’excitation  et  la  dé-  Fig.  238.  —  Démence  sénile  simple, 
sorientation  augmen-  sans  délire, 

tent  parfois  jusqu’à  de¬ 
venir  un  véritable  délire.  Les  malades  paraissent  préoc¬ 
cupés,  ils  se  roulent  dans  leurs  draps  de  lit,  font  des 
paquets,  comme  la  femme  que  représente  la  figure  239. 
Puis,  ils  s’imaginent  qu’ils  voyagent,  qu’ils  ont  mille 
choses  à  faire;  ils  ont  des  colloques  avec  des  personnages 
imaginaires  ;  ils  demandent  de  l’argent  aux  voisins  et 
se  mettent  en  colère  quand  on  ne  souscrit  pas  à  leurs 
désirs.  Finalement,  ils  font  entendre  des  propos  inco¬ 
hérents,  une  sorte  de  bégaiement  rythmique  jusqu’à  ce 
que,  par  suite  d’un  affaiblissèment  général,  survienne  la 
mort.  Il  en  est  d’autres  qui,  après  une  phase  assez  courte 
d’inquiétude,  tombent  dans  un  état  de  stupeur,  avec  con¬ 
fusion  démentielle,  qui  se  maintient  jusqu’à  la  mort, 
comme  ce  fut  le  cas  de  la  malade  représentée  par  la 
figure  240  :  sa  mémoire  disparaissait,  elle  était  triste  ; 
puis  elle  devint  paraphasique,  malpropre,  gâteuse  ;  elle 


restait  là  les  yeux  fermés,  avalant  tout  ce  qui  lui  tombai! 
sous  la  main,  et  voulait  même  avaler  du  savon;  çà  et  là 
elle  poussait  des  sons  inarticulés;  malgré  une  bonne  nutri¬ 
tion,  les  forces  disparurent  et  la  mort  survint. 

Parfois,  à  côté  de 
l’affaiblissement  intel¬ 
lectuel,  on  trouve  des 
idées  mélancoliques. 

Dans  toute  une  série ! 
de  cas  de  démence  sé-j 
nile,  on  trouve,  au  pre¬ 
mier  plan  du  tableau 
clinique,  des  idées  dé¬ 
lirantes,  plus  ou  moins 
systématisées,  surtout 
dans  le  sens  de  la  per¬ 
sécution,  de  sorte  que 
quelques  auteurs  ont 
pu  parler  d’un  déliré , 
de  persécution  sénile  ou 
d’une  paranoia  sénile.  I 
Peu  à  peu,  on  voit  la 
méfiance  des  malades 
augmenter  envers  leur.  ' 
entourage.  Dans  leur 
esprit  naissent  toutes 
sortes  de  soupçons, 
Les  infirmités  dues  à 
l’âge  sont  attribuées  à 
la  mauvaise  influence 
exercée  par  d’autres 
personnes.  Les  ma- 
Fig.  239.  —  Démence  sénile.  —  La  ma-  lades  s’isolent,  ne  par- 
lade  fait  des  paquets  avec  les  objets  lent  plus  guère  et  font 
de  son  lit  et  prétend  partir  en  voyage,  seulement  des  allu¬ 
sions  à  leurs  idées 
délirantes.  Une  démente,  représentée  par  la  figure  241 
retira  son  argent  de  la  caisse  d’épargne  et  le  cacha  ;  elle 
écoutait  le  long  des  maisons  du  voisinage,  s’emportait 
contre  les  voisins  et  cherchait  à  leur  nuire  ;  elle  disait 
qu’il  y  avait  du  poison  dans  ses  aliments,  qu’on  lui  avait 
changé  ses  vêtements  et  que  son  fils  avait  perdu  un  tes¬ 
ticule. 


DÉMENCE  SÉNILE. 


5)3 


Des  hallucinations  peuvent  se  produire.  Un  malade 
entendait  des  grenouilles  coasser,  sentait  un  courant 
électrique  dans  son  oreille,  avait  de  la  «  poudre  de  chloro¬ 
forme  »  dans  la  bouche.  Souvent,  les  sujets  ne  recon¬ 
naissent  pas  les  personnes  de  leur  entourage.  L’orienta¬ 
tion  est  généralement  défectueuse. 

Les  sujets  conservent  d’ordinaire  leur  faculté  d’atten- 


Fig.  240.  —  Démence  sénile.  —  Stupeur  et  confusion  mentale. 

tion  et  produisent  extérieurement  l’impression  de  per¬ 
sonnes  normales.  Seule,  l’humeur  inquiète  et  surexcitée 
se  révèle  dans  leurs  traits  contractés.  Leurs  idées  déli¬ 
rantes  deviennent  de  plus  en  plus  tristes  et  confuses  ;  ils 
ne  sont  plus  bien  nulle  part  ;  ils  ne  reconnaissent  plus 
personne  ;  de  temps  à  autre,  ils  émettent  quelques  idées 
mélancoliques  ou  de  persécution,  jusqu’à  ce  que  la  mort 
mette  fin  à  une  démence  de  plus  en  plus  profonde. 

Diagnostic.  —  La  paralysie  générale,  avec  laquelle  on 
pourrait  confondre  certaines  psychoses  d’involution,  est 
rare  après  soixante  ans.  D’autre  part,  les  divers  signes 
physiques  et,  en  particulier,  les  troubles  de  la  parole 
sont  décisifs  pour  lai  paralysie  générale.  Les  troubles 
Weygandt.  —  Atlas-manuel  de  Psychiatrie.  33 


514 


PSYCHOSES  d’iNVOLUTION. 


Planche  XX.  —  Démence  sénile.  Cérveau  d’une  femme  de 
quatre-vingt-dix  ans,  aux  trois  quarts  de  la  grandeur  naturelle.. 
A  droite,  la  pie-mère  présente  un  léger  trouble  diffus;  atrophie 
générale  ;  circonvolutions  amincies  ;  sillons  béants. 

mentaux  post-apoplectiques  se  caractérisent  par  des  sym¬ 
ptômes  dus  à  des  lésions  en  foyer.  Les  accès  de  folie  inter¬ 
mittente  peuvent  survenir  au  cours  de  la  démence  sénile. 
En  raison  de  sa  faible  résistance,  le  vieillard  peut  être 
frappé  du  deli-i 
rium  tremens,  \ 
même  en  usant 
modérément  de 
l’alcool.  Dans  la  ' 
sénilité  précoce,! 
la  psychose  d’in- j 
Volution  peut  dé- 4 
buter  déjà  dès  la 
soixantième  an-  ; 
née,  quoique  ha¬ 
bituellement  elle  ' 
ne  se  manifeste  | 
que  plus  tard, 
vers  soixante-  < 
cinq,  soixante- 
dix  ans. 
Anatomie  pa¬ 
thologique.  —  A  l’autopsie,  on  peut  trouver  de 
l’épaississement  des  os  du  crâne,  de  l’hydrocéphalie 
et  parfois  de  la  paçhyméningite.  La  leptoméningite 
est  généralement- peu  prononcée,  mais  étendue  à  tout 
le  cerveau.  L’atrophié  intéresse  l’écorce  cérébrale  tout 
entière;  elle  est  ici  plus  accusée  que  dans  la  paralysie 
générale.  Le  cerveau  d’unerdémente  sénile  de  quatre- 
vingt-dix  ans,  qui  est  représenté  à"  la  planche  XX,  pesait 
seulement  862  grammes.  . 

Le  poids  de  l’encéphale  est  ordinairement  diminué  d’un 
sixième.  Les  cellules  nerveuses  son t:-  ici  plus  altérées  que 
dans  la  paralysie  générale.  Ôrt'trouve  souvent  une  lésion 
ancienne,  une  sclérose  des  cellules,  mais  quelquefois 
aussi  une  altération  récente  représentée  par  une  abon¬ 
dante  pigmentation.  L’ordre  des  couches  cellulaires  de 
l’écorçe  cérébrale  n’est  pas  aussi  troublé  que  dans  la 


Fig.  241.  —  Démence  sénile  avec  idées 
de  persécution. 


Tàb.20. 


'ÉMENCE  SÉNILE. 


515 


paralysie  générale.  De  nombreuses  fibres  sont  détruites. 
Les  noyaux  de  la  névroglie  sont  considérablement  mul¬ 
tipliés.  Les  altérations  oaseu/q/res  sont  fréquentes  et  surtout 
Y  artériosclérose  (Binswanger,  Alzheimer,  Sander).  Cette 
dernière  peut  contribuer  à  la  formation  des  lésions  céré¬ 
brales  en  foyer.  Alzheimer  distingue  :  1°  la  sclérose  sénile 
de  l’écorce  cérébrale  ayant  pour  base  une  altération  des 
capillaires  corticaux  qui  font  disparaître  des  petits  terri¬ 
toires  dù  tissu  nerveux  à  la  place  desquels  on  voit  se  former 
une  névroglie  très  abondante  ;  2°  l 'atrophie  arlèrioscléreuse 
de  la  substance  blanche  des  hémisphères  ou  Y  encéphalite 
subcorlicate  chronique  de  Binswanger,  se  caractérisant 
par  une  dégénérescence  scléreuse  des  longs  vaisseaux  qui 
desservent  la  substance  nerveuse  sous-corticale  ;  ces  vais¬ 
seaux  sont  entourés  de  cellules  granuleuses  ;  plus  tard  se 
produit  une  prolifération  de  la  névroglie  ;  les  fibres  ner¬ 
veuses  dégénèrent  d’abord  et,  secondairement,  l’écorce 
cérébrale  est  atteinte  par  le  processus  scléreux;  cette 
forme  peut  s’observer  à  l’âge  viril  ;  3°  la  démence  artério- 
scléreuse,  décrite  également  par  Binswanger,  et  qui  est  un 
degré  plus  léger  de  la  lésion  précédente  ;  4°  la  gliose  péri¬ 
vasculaire,  limitée  au  domaine  d’irrigation  d’une  ou  de 
plusieurs  grandes  artères  du  cerveau. 

Il  n’est  pas  rare  de  trouver  des  foyers  de  ramollissement 
plus  ou  moins  étendus.  La  planche  XXI  en  est  un  exemple. 

Outre  les  centres  nerveux,  des  altérations  fréquentes 
sont  constatées  du  côté  du  cœur,  des  vaisseaux,  des  reins  ; 
ces  lésions  sont  le  plus  souvent  de  nature  artérioscléreuse. 

Le  pronostic  est  absolument  fatal.  Souvent  le  processus 
évolue  dans  l’espace  de  six  mois  à  deux  ans;  parfois  les 
symptômes  précurseurs  remontent  à  dix  années  et  plus  en 
arrière. 

Au  point  de  vue  palhogénique,  il  faut  attribuer  les  acci¬ 
dents  aux  altérations  anatomiques  résultant  de  la  sénilité. 
Outre  la  dégénérescence  primitive  des  éléments  nerveux, 
il  faut  tenir  compte  surtout  de  la  dégénérescence  des  vais¬ 
seaux.  Il  n’est  pas  encore  possible  de  donner  une  place 
nosologique  définitive  à  la  démence  artérioscléreuse, 
basée,  non  pas  seulement  sur  la  constatation  de  l’artério¬ 
sclérose  et  des  troubles  cardiaques,  mais  slirtout  sur  les 
symptômes  d’ordre  psychique.  Quoi  qu’il  en  soit,  on 
trouve  au  moins  dans  la  moitié  des  cas  une  tare  hérédi¬ 
taire. 


516  PSYCHOSES  ET  AFFECTIONS  CÉRÉBRALES  ORGANIQUES. 

Flanche  XXI.  —  Ramollissement  jaune  en  forme  de  foyer  et 
atrophie  diffuse  du  grand  cerveau.  La  démence  sénile  s’est  déclarée, 
dans  ce  cas,  chez  un  homme  de  soixante-quatorze  ans,  après  une 
attaque  apoplectique. 


Traitement.  —  La  première  condition  à  remplir  est 
l’abstention  de  tout  travail  et  de  toute  excitation.  Les 
sujets  calmes  pourraient  être  soignés  dans  leurs 
familles.  Mais  dans  le  cas  d’excitation,  même  légère,  ou 
d’idées  mélancoliques,  l’internement  dans  un  établisse¬ 
ment  spécial  s’impose.  Une  grande  prudence  est  nécessaire 
dans  l’emploi  du  trional,  du  sulfonal  et  de  l’hydrate  de 
chloral,  en  raison  de  la  faiblesse  du  cœur  qui  existe  sou¬ 
vent  chez  les  séniles.  On  est  parfois  obligé  d’avoir  recours 
à  la  sonde  œsophagienne  pour  l’alimentation  du  malade. 

Médecine  légale.  —  La  légère  excitation  du  début  des 
psychoses  d’involution  a  déjà  été  bien  des  fois  l’occasion 
des  délits  contre  les  mœurs,  et  surtout  des  attentats 
immoraux  sur  des  enfants.  D’autre  part,  des  vols  ont  été 
commis  par  des  déments  séniles.  Les  psychoses  d’involu¬ 
tion  peuvent  entraîner  l’interdiction.  Parfois,  des  dons  et 
des  testaments  ont  été  contestés  à  cause  de  l’alfaiblisse-i 
inent  sénile  des  facultés  intellectuelles  du  donateur. 


XXL  —  PSYCHOSES  LIÉES  AUX  AFFECTIONS 
CÉRÉBRALES  ORGANIQUES 

Dans  ce  groupe  rentrent  les  cas  dans  lesquels  on  est 
en  présence  d’une  affection  organique  du  cerveau  pouvant 
déterminer  quelquefois  des  troubles  psychiques  à  titre 
secondaire. 

La  syphilis  peut  léser  le  tissu  cérébral  par  méningite, 
par  artérite  ou  par  gomme.  Le  plus  souvent,  ces  trois  pro¬ 
cessus  se  combinent  de  manière  diverse.  Le  tableau  cli-; 
nique  qui  en  résulte  est  extrêmement  varié. 

D’ordinaire,  apparaissent  d’abord  des  signes  physiques. 
En  première  ligne,  surviennent  les  diverses  ophtalmo- 
plégies,  accompagnées  parfois  de  troubles  pupillaires 
et  de  l’atrophie  du  nerf  optique.  Habituellement,  existent 
de  violents  maux  de  tête.  De  temps  à  autre,  on  observe . 
aussi  des  accidents  spinaux,  comme  l’exagération  des 
réflexes  rotuliens,  par  exemple.  Selon  la  nature  et  le  siège 


PSYCHOSES  ET  AFFECTIONS  CÉRÉBRALES  ORGANIQUES.  517 

du  processus  organique,  il  peut  survenir  des  phénomènes 
de  compression  cérébrale.  Quand  la  lésion  siège  au  niveau 
des  circonvolutions  centrales,  on  peut  observer  des  troubles 
moteurs  d’excitation  ou  de  paralysie,  de  même  que  des 
convulsions  épileptiformes.  Les  troubles  de  la  parole  sont 
rares. 

Au  point  de  vue  psychique,  il  s’agit  la  plupart  du  temps 
d’une  démence  progressive.  La  compréhension  s’altère,  la 
mémoire  et  les  connaissances  acquises  présentent  des 
lacunes;  l’humeur  est  souvent  déprimée,  parfois  gaie. 

La  distinction  de  ces  troubles  psychiques  d’avec  la 
paralysie  générale  n’est  pas  toujours  facile.  On  a  remarqué 
que  l’affaiblissement  de  la  mémoire  dans  le  cas  d’une 
lésion  cérébrale  de  nature  syphilitique  n’est  pas  aussi 
général,  mais  il  s’accompagne  d’une  abolition  plutôt  par¬ 
tielle  d’un  groupe  de  connaissances,  tout  en  en  laissant 
subsister  d’autres  dans  un  état  normal.  Quelquefois, 
l’amnésie  est  transitoire.  Les  variations  multiples  des 
accidents  plaident  plutôt  en  faveur  de  la  syphilis.  Mais,  le 
plus  souvent,  le  diagnostic 
différentiel  sera  fait  à  l’aide 
des  symptômes  nerveux  lo¬ 
caux.  Le  diagnostic  n’est  fait 
avec  certitude  que  lorsque  le 
traitement  antisyphilitique  est 
suivi  d’un  résultat  favorable. 

Au  point  de  vue  de  l'anato¬ 
mie  pathologique,  on  peut  trou¬ 
ver  les  diverses  lésions  syphi¬ 
litiques,  comme  les  gommes 
ou  la  méningite,  et  surtout  des 
altérations  vasculaires,  l’arté¬ 
riosclérose,  le  rétrécissement 
de  la  lumière  des  vaisseaux, 
l’endartérite,  ainsi  que  le  repré¬ 
sente  la  figure  242. 

Les  psychoses  liées  aux  lé¬ 
sions  cérébrales  syphilitiques 
peuvent  se  terminer  par  la 
mort.  Parfois  il  reste  un  affaiblissement  intellectuel  avec 
des  paralysies  diverses.  Des  cas  de  guérison  ont  été 
cependant  observés. 

Le  traitement  se  résume  dans  l’emploi  de  l’iodure  de 


Fig.  242.  —  Endartérite  et 
dédoublement  de  la  lumière 
d’une  artère  cérébrale  dans 
la  syphilis  du  cerveau. 


518  PSYCHOSES  ET  AFFECTIONS  CÉRÉBRA 


potassium  et  du  mercure.  On  exerce  en  môme  temps  une 
surveillance  active  sur  la  conduite  générale  du  malade  et 
l’on  prend  toutes  les  précautions  en  prévision  d’un  suicide 
éventuel  ou  d’autres  accidents  psychiques. 

Nous  avons  déjà  parlé,  au  chapitre  xx,  de  la  psychose 
liée  à  l 'artériosclérose  cérébrale. 

Indépendamment  de  la  paralysie  générale,  de  la  démence 
sénile  et  de  l’épilepsie,  Ftirstner  a  observé  une  forme  par¬ 
ticulière  de  gliose  corticale  du  cerveau,  dans  laquelle  la 
névroglie  prolifère  abondamment  au  niveau  de  la  couche 
externe  de  l’écorce,  et  détermine  une  atrophie  des  éléments 
nerveux.  Cliniquement,  il  se  développe  en  même  temps, 
d’une  façon  insidieuse  et  lente,  une  démence  progressive 
accompagnée  de  troubles  de  la  mémoire  et  de  la  parole, 
ainsi  que  des  accidents  nerveux  divers,  parmi  lesquels  les 
convulsions  isolées  sont  souvent  les  premières  en  date. 

Ces  états  ne  doivent  sans  doute  pas  être  séparés  du 
processus  pathologique  désigné  sous  le  nom  de  sclérose 
diffuse,  dans  lequel  les  éléments  cellulaires  du  système 
nerveux  central  sont  détruits  d’une  manière  particulière¬ 
ment  lente,  et  qui  se  caractérise  cliniquement  par  l’ap¬ 
parition  précoce  des  convulsions  et  par  un  affaiblissement 
intellectuel  évoluant  également  progressivement. 

La  sclérose  en  plaques  peut  provoquer  des  troubles 
mentaux  en  même  temps  que  des  symptômes  en  foyer.  Bien 
des  fois,  il  ne  s’agit  ici  que  d’un  affaiblissement  intellectuel 
progressif  dans  le  domaine  de  l’association  et  de  l’aper- 
ception.  Il  n’existe  pas  généralement  de  phénomènes 
d’excitation.  Parfois,  il  est  vrai,  l’humeur  est  un  peu 
irritée  ou  bien  on  constate  une  gaieté  quelque  peu  exubé¬ 
rante.  La  distinction  d’avec  la  paralysie  générale  est  diffi¬ 
cile,  parce  que  dans  celle-ci  on  observe  également  quel¬ 
quefois  la  parole  scandée  et  le  tremblement  intentionnel. 
Un  syndrome  débutant  par  un  affaiblissement  de  la 
mémoire,  par  des  troubles  de  la  parole  et  des  réflexes 
pupillaires,  de  même  que  par  l’obnubilation  de  la  cons¬ 
cience,  milite  plutôt  en  faveur  de  la  paralysie  générale. 

Troubles  mentaux  post-apoplectiques.  —  En  ce  qui 
concerne  les  phénomènes  en  foyer,  et  particulièrement  les 
symptômes  d’ordre  nerveux,  il  faut  consulter  les  manuels 
de  neurologie. 

Dans  Y attaque  apoplectique,  la  conscience  est  habituel¬ 
lement  supprimée  ;  dans  l’embolie  et  la  thrombose,  elle 


PSYCHOSES  ET  AFFECTIONS  CÉRÉBRALES  ORGANIQUES.  519 

est  souvent  seulement  obscurcie.  En  général,  dans  les 
premiers  moments  qui  suivent  l’qttaque,  il  existe  de  la 
prostration  ;  les  malades  sont  dans  un  état  de  profonde 
confusion  ;  ils  ne  se  retrouvent  plus  dans  le  temps  ni  dans 
l’espace;  ils  méconnaissent  les  personnes  de  leur  entou¬ 
rage  ;  ils  sont  légèrement  excités  et  irritables  ;  ils  veulent 
s’en  aller,  se  croient  en  voyage,  commettent  des  actes 
absurdes;  on  a  môme  observé,  en  pareil  cas,  des  attentats 
à  la  pudeur.  Môme  quand  les  sujets  redeviennent  un  peu 
lucides,  leur  faculté  d’orientation  reste  incertaine,  leurs 
connaissances  acquises  sont  en  partie  compromises  ;  la 
mémoire  surtout  présente  de  grandes  lacunes.  Les  nom¬ 
breux  troubles  de  la  parole  font  paraître  la  démence 
encore  plus  grande  qu’elle  n’est  en  réalité.  A  l’embolie 
et  à  la  thrombose  se  rattachent  assez  souvent  une  obnu¬ 
bilation  de  la  conscience,  des  troubles  sensoriels  et  des 
crises  d’excitation. 

Il  importe  de  bien  distinguer  ces  états  de  la  paralysie 
générale,  de  la  démence  sénile  et  de  la  syphilis  cérébrale. 
Le  pronostic  se  règle  d’après  l’intensité  et  les  suites  de 
l’attaque  apoplectique. 

Les  tumeurs  cérébrales  évoluent  fréquemment  sans 
manifestations  d’ordre  psychique.  Dans  certains  cas,  on, 
constate  seulement  de  la  prostration,  de  l’apathie,  des 
oublis,  une  humeur  irritée.  Quelquefois,  on  observe  des 
troubles  sensoriels,  notamment  ceux  de  la  vue,  lorsque  la 
tumeur  siège  dans  le  lobe  occipital  ;  ceux  de  l’ouïe,  dans  le 
cas  de  tumeur  du  lobe  temporal  ;  ceux  de  l’odorat,  quand 
la  tumeur  siège  au  niveau  de  la  circonvolution  de  l’hip¬ 
pocampe.  Assez  souvent  le  malade  a  conscience  de  son 
état  morbide.  Des  attaques  convulsives  ne  sont  pas  rares. 
I.a  tumeur  cérébrale  peut  provoquer  de  graves  troubles 
psychiques,  avec  délire,  dépression,  rarement  avec  euphorie. 

Le  diagnostic  se  fait  ordinairement  par  la  constatation 
des  symptômes  locaux,  comme  les  troubles  pupillaires,  les 
céphalées  intenses,  les  vomissements.  Néanmoins,  on  con¬ 
fond  quelquefois  les  tumeurs  cérébrales  avec  d’autres 
affections  et  surtout  avec  la  paralysie  générale. 

Les  cysticerques  du  cerveau  peuvent  déterminer  des 
phénomènes  analogues  aux  tumeurs  cérébrales. 

Les  abcès  du  cerveau  restent  souvent  pendant  des 
années  sans  symptômes  graves.  Dans  d’autres  cas,  ils  pro¬ 
voquent  des  convulsions,  des  vertiges,  une  obnubilation  de 


520  PSYCHOSES  ET  AFFECTIONS  CÉRÉBRALES  ORGANIQUES. 

la  conscience,  de  l’aphasie.  Quelquefois,  il  est  difficile  dè 
distinguer  cette  affection  de  la  paralysie  générale  (Voy. 
figure  3  de  la  planche  XXIII). 

Les  traumatismes  crâniens  peuvent  déterminer  une 
émotion  psychique  intense  et  provoquer  des  phénomènes 
analogues  à  ceux  qu’on  observe  dans  l’hystérie  traumatique 
(Voy.  chap.  xiv).  En  outre,  une  lésion  traumatique  de  la  sub¬ 
stance  cérébrale  peut  produire  une  psychose,  même  lorsque 
les  phénomènes  de  la  commotion  cérébrale  n’étaient  que 
très  légers.  Autant  l’altération  de  la  substance  cérébrale 
par  le  traumatisme  peut  être  variée,  autant  les  types 
cliniques  peuvent  différer,  sans  que  l’on  puisse,  pour 
chaque  cas  particulier,  tirer  des  indications  précises. 
Parfois,  un  accès  d’excitation  suit  directement  le  trauma¬ 
tisme;  ce  délire  peut  guérir,  mais  quelquefois  il  est  suivi 
d’un  affaiblissement  intellectuel  chronique. 

Nous  avons  déjà  parlé  (page  495)  de  la  pseudo-paralysie 
générale  traumatique,  qui  ne  commence  parfois  que  très 
tard  après  le  traumatisme  crânien.  On  peut  observer 
encore,  consécutivement  au  traumatisme  crânien,  de  la 
dépression  mélancolique  avec  troubles  de  la  mémoire,  ver¬ 
tiges,  accidents  épi¬ 
leptoïdes.  Une  cons¬ 
tatation  tirée  des  ren¬ 
seignements  sur  les 
antécédents  du  ma¬ 
lade  n’autorise  que 
dans  des  cas  très 
rares  à  considérer  la 
psychose  comme  dé¬ 
terminée  par  le  trau¬ 
matisme  crânien. 

L 'insolation  et  le 
coup  de  chaleur  pro¬ 
voquent  quelquefois 
la  perte  de  la  con¬ 
naissance,  avec  pros¬ 
tration  ou  agitation, 
troubles  sensoriels, 
convulsions;  les  cas 
de  cet  ordre  peuvent  se  terminer  soit  par  la  mort,  soit  par 
la  démence,  soit,  enfin,  par  la  guérison. 

La  polio-encéphalite  de  l’enfance  est  souvent  la  base  d’ac- 


CRÉTINISME. 


521 


cidents  épileptiques  ultérieurs,  ainsi  que  d’idiotie.  Le 
pronostic  est  favorable  dans  les  cas  d'encéphalite  aiguë 
hémorragique  sans  suppuration,  qui  souvent,  après  l’extinc¬ 
tion,  en  apparence  totale,  de  toute  vie  intellectuelle,  peut 
guérir.  Une  grave  méningite  peut  quelquefois  léser  l’écorce, 
au  point  qu’il  reste  une  profonde  débilité  mentale,  comme 
c’est  le  cas  du  jeune  homme  représenté  par  la  ligure  243. 
Les  troubles  psychiques  observés  quelquefois  dans  la  pa¬ 
ralysie  agitante  reposent  souvent,  comme  l’affection  ner¬ 
veuse  elle-même,  sur  des  altérations  athéromateuses. 

J’ai  observé  un  cas  de  débilité  mentale  avec  idées  de 
persécution  chez  un  sujet  atteint  d'atrophie  musculaire 
progressive,  familiale.  [Joffroy,  G.  Ballet  ont  rapporté  der¬ 
nièrement  des  observations  de  myopathies  avec  troubles 
mentaux  divers.] 

XXII.  -  TROUBLES  MENTAUX  D’ORIGINE 
THYROÏDIENNE 

A.  —  CRÉTINISME 

Dans  le  crétinisme  il  s’agit  d’un  arrêt  de  développement 
intellectuel  d’origine  endémique,  qui  se  produit  en  même 
temps  que  des  désordres  somatiques  du  côté  du  squelette, 
d’où  le  nanisme,  et  de  la  peau,  d’où  le  myxœdème.  Le  cré¬ 
tinisme  est  dû  à  l’insuffisance  fonctionnelle  de  la  glande 
thyroïde,  soit  que  celle-ci  ait  subi  une  dégénérescence, 
soit  qu’elle  manque  totalement. 

Étiologie.  —  L’origine  thyroïdienne  du  crétinisme  est 
démontrée  :  1°  par  l’absence,  toujours  possible  à  constater, 
de  la  glande  thyroïde  normale  ;  2°  par  l’analogie  la  plus 
frappante  qui  existe  entre  le  crétinisme  et  les  troubles 
physiques  et  intellectuels  qui  s’observent  dans  les  autres 
psychoses  liées  à  l’insuffisance  de  la  fonction  thyroï¬ 
dienne.  On  peut  d’ailleurs  provoquer  expérimentalement, 
parla  thyroïdectomie,  des  phénomènes  semblables  chez 
les  animaux.  La  dégénérescence  de  la  glande  thyroïde 
chez  le  crétin  est  due,  selon  toute  apparence,  à  l’eau  qu’il 
consomme.  Quel  est  l’élément  de  l’eau  qui  possède  cette 
influence  pathogène?  c’est  là  encore  un  point  qui  n’est  pas 
éclairci.  Peut-être  sont-ce  des  microorganismes  qui  jouent 
ici  le  rôle'  d’intermédiaires  en  déterminant  une  thyroïdite. 
Le  soupçon  se  porte  parfois  sur  une  source  déterminée, 


522  TROUBLES  MENTAUX  D’ORIGINE  THYROÏDIENNE. 

«  source  goitreuse  »,  dont  la  suppression  met,  dit-on,  un 
terme  à  l’endémie.  [L’action  des  eaux  est  actuellement 
admise  dans  l’étiologie  du  crétinisme.  Certains  faits  ont,  à 
cet  égard,  la  valeur  d’une  expérience.  Ainsi,  deux  villages 
de  la  Savoie,  Saint-Bon  et  Bozel,  séparés  l’un  de  l’autre 
par  une  distance  de  800  mètres  environ,  présentaient,  sous 
le  rapport  de  la  santé  publique,  un  grand  contraste.  La 
population  du  premier  n’offrait  pas  un  seul  cas  de  créti¬ 
nisme;  celle  de  l’autre  en  était  au  contraire  fortement 
atteinte.  Or,  il  a  suffi  de  faire  venir  l’eau  de  Saint-Bon  à 
Bozel  pour  voir  peu  à  peu  disparaître  le  crétinisme  de  ce 
dernier  village.] 

Les  vallées  des  pays  montagneux  constituent  le  lieu  de 
prédilection  du  crétinisme.  En  Allemagne,  on  peut  citer 
la  forêt  Noire,  la  vallée  du  Neckar,  les  contrées  des  rives 
du  Main,  celles  du  Danube  supérieur  et  les  Vosges.  En 
Autriche,  où,  en  1890,  on  comptait  15671  crétins,  le  prin¬ 
cipal  contingent  est  fourni 
par  le  Tyrol,  Salzburg,  la 
Styrie  et  particulièrement  la 
Carinthie,  où  2,5  p.  100  de  la 
population  sont  atteints  de 
crétinisme.  En  Suisse,  le  cré¬ 
tinisme  s’observe  dans  plu¬ 
sieurs  cantons,  et  surtout 
dans  le  Valais,  dans  l’Appen- 
zel,  Uri  et  le  pays  de  Vajid. 
En  Italie,  les  contrées  à  goitre 
sont  les  Alpes  et  principale¬ 
ment  le  Piémont.  En  France, 
le  crétinisme  est  endémique 
en  Savoie,  dans  les  vallées  des 
Pyrénées,  [dans  les  Hautes- 
Alpes].  On  trouve  encore  des 
crétins  goitreux  dans  l’Atlas,  l’Himalaya,  Ceylan  et  les  îles 
de  la  Sonde,  de  même  que  dans  les  Cordillères.  Les  ani¬ 
maux  domestiques  eux-mêmes,  et  surtout  les  mulets,  ont, 
dans  les  contrées  à  goitre,  l’habitus  caractéristique  du 
crétinisme.  Les  enfants  des  sujets  immigrés  sont  exposés 
à  contracter  cette  affection,  tandis  que  les  adultes  étran¬ 
gers  ne  contractent  qu’une  légère  tuméfaction  de  la  glande 
thyroïde  sans  conséquences  graves. 


Fig.  244.  — Crétinisme.  —  Goitre 
volumineux  riche  en  tissu 
adipeux. 


CRÉTINISME. 


523 


Symptomatologie.  —  Les  enfants  naissent  le  plus 
souvent  dans  des  conditions  normales,  avec  un  sque¬ 
lette  qui  n’offre  à  la 
naissance  rien  de  pa¬ 
thologique.  Entre  la 
troisième  et  la  cin¬ 
quième  année,  leur 
croissance  est  forte¬ 
ment  retardée  ;  leur 
taille  ne  dépasse  guère 
60  centimètres  ;  elle  at¬ 
teint  rarement  lm,50. 

Le  développement  des 
os  en  épaisseur  est 
normal,  tandis  que 
leur  croissance  en  lon¬ 
gueur  est  retardée 
(Voy.  fig.  245).  Ce  pro¬ 
cessus  morbide  n’a 
rien  de  commun  avec 
le  rachitisme  ;  il  ne 
s’agit  nullement  ici  de 
«  nouures  »  et  de  dé¬ 
formations  osseuses 
qui  caractérisent  ce 
dernier.  Le  cartilage 
sphéno-basilaire  s’os¬ 
sifie  de  bonne  heure 
(Virchow),  ce  qui  fait 
que  la  région  de  la 
racine  du  nez  frappe 
par  sa  largeur  et  que 
le  développement  du 
crâne  se  fait  surtout 
vers  la  région  occipi¬ 
tale.  Les  fontanelles 
restent  longtemps  ou¬ 
vertes.  La  dentition  est 
défectueuse. 

Ainsi  que  la  plan¬ 
che  XXII  et  les  figures  246,  247,  218,  249  et  250  le  montrent, 
la  peau,  d’une  teinte  jaune  pâle,  présente  un  œdème  carac¬ 
téristique  dit  myxœdème,  particulièrement  aux  joues, 


Fig.  245. —  Squelette  d’un  crétin  adulte. 
Taille  0m,91.  Bras  et  jambes  longs 
de  0m,42.  Arrêt  de  développement  de 
cartilages  épiphysaires  des  os  longs. 


Fig.  216.—  Crétinisme.  — Myxœdème  trèsficcusé  aux  joues,  au  cou, _ 
au  menton,  à  la  nuque,  aii  ventre,  aux  bras. 

faible  ou  nul.  [Les  organes  génitaux  sont  arrêtés  dans 
leur  développement.  A  la  place  de  la  verge  on  trouve  sou¬ 
vent,  chez  des  crétins  de  vingt  ans,  un  petit  cylindre  sur¬ 
monté  d’une  glande  minuscule  ;  les  testicules  sont  absents 
ou  réduits  à  un  volume  d’une  noisette.]  Les  mouvements 
sont  maladroits.  Les  crétins  goitreux  marchent  mal  et  se 
tiennent  difficilement  debout.  Ils  ont  fréquemment  de- la 
surdité.  L’odorat,  le  goût  et  la  sensibilité  cutanée  sont 
faibles.  On  observe  parfois  des  convulsions,  épileptiformes. 


Planche  XXII.  —  Crétin  Agé  de  vingt-quatre  ans  et  présentant 
la  teinte  jaune  pâle,  caractéristique,  des  téguments. 


aux  paupières,  aux  lèvres,  aux  mains.  Sur  la  nuque  et  aux 
bras,  le  myxœdème  se  manifeste  souvent  sous  la  forme  de 
bourrelets  gros  comme  le  poing.  Les  cheveux  sont  clair¬ 
semés.  Les  hommes  n’ont  pas  de  barbe.  Les  poils  du  pubis 
font  défaut.  Le  développement  des  organes  sexuels  est 


525 


CRÉTINISME. 


I 


Fig.  248.  —  Crétinisme 
et  myxœdème. 


On  constate  souvent  des  oscillations  du  poids  du  corps, 
qui,  sans  doute,  sont  sous  l’influence  des  altérations  de  la 
peau  et  du  myxœdème  plus 
ou  moins  accusé.  En  pal¬ 
pant  le  cou,  on  ne  trouve 
aucune  trace  de  la  vraie 
glande  thyroïde  ;  la  plu¬ 


part  du  temps,  celle-ci  est  augmentée  de  volume  et  dure, 
par  suite  de  sa  dégénérescence,  plus  particulièrement  accu¬ 
sée  au  niveau  du  lobe  moyen  (Voy.  fig.  244). 


CRÉTINISME. 


527 


Les  sujets  atteints  de  crétinisme  arrivent  rarement  à  un 
âge  avancé  de  la  vie.  Néanmoins,  Rieger  a  réussi  à  conser¬ 
ver  un  de  ces  malades  jusqu’à  sa  quatre-vingt-cinquième 
année. 

Le  développement  intellectuel  peut  subir  un  arrêt  plus  ou 


Fig.  250.  -i-  Groüpe  de  cinq  crétins  de  ia  Basse-Franconie.  — 
a,  quarante-sept  ans;  taille  1“,25;  d,  dix-huit  ans;  crétin 
hydrocéphale  (d’après  Virchow);  taillé  0m,90. 


moins  grave,  tout  autant  que  le  développement  physique. 
Cependant,  le  parallélisme  n’est  pas  toujours  exactement 
conservé  entre  les  deux  ordres  d’arrêt  de  développement. 
A  cet  égard  on  peut  distinguer  plusieurs  variétés  ;  1°  cré¬ 
tins  du  type  infantile,  qui,  comme  les  idiots  les  plus 
complets,  ne  s’élèvent  pas  au-dessus,  du  niveau  intel¬ 
lectuel  d’un  enfant  de  deux  à  trois  ans.  [C’est  le  type 
de  Y  enfant-vieillard  au  faciès  blafard  et  ridé,  sans  exprès- 


528  TROUBLES  MENTAUX  D’ORIGINE  THYROÏDIENNE. 

sion,  profondément  apathique]  ;  2°  crétins  rappelant  les 
idiots  dépourvus  de  toute  activité  mentale,  peu  suscep¬ 
tibles  de  culture  et  ayant  la  taille  de  nains;  3°  sujets 
crélinoïdes  qui  physiquement  présentent  l’extérieur  de  cré¬ 
tins,  mais  qui  intellectuellement  sont  perfectibles,  au 
point  de  pouvoir  à  peu  près  se  suffire  et  pourvoir  eux- 
mêmes  à  leurs  besoins.  [Notons  en  passant  que  tous  les 
sujets  présentant  les  signes  physiques  du  crétinisme  ne 
sont  pas  nécessairement  des  idiots  ;  on  en  connaît  qui 
jouissent  d’une  intelligence  normale.  Parmi  les  exemples 
célèbres,  il  y  a  celui  d’un  médecin  qui  a  laissé  des  œuvres 
de  premier  ordre,  Cerise,  qui  est  né  dans  un  pays  à  créti¬ 
nisme  et  qui  présentait  un  certain  nombre  de  signes  phy¬ 
siques  de  cette  affection.] 

Ces  divers  types  sont  représentés  parfois  dans  une  seule 
et  même  famille. 

Les  crétins  sont  d’ordinaire  apathiques  ;  leur  com-  , 
préhension  est  très  faible  ;  ils  sont  lents  dans  leurs  mani¬ 
festations,  et  parlent  d’une  manière  défectueuse.  Malgré 
leur  apathie,  ils  se  montrent  souvent  cyniques  et  insup¬ 
portables  les  uns  envers  les  autres.  Selon  les  moments,  ils 
sont  plus  ou  moins  expansifs.  On  observe  chez  eux  des 
accès  périodiques  de  complète  apathie  ou  de  stupeur.  On 
constate  parfois  un  état  mélancolique  accompagné  d’idées 
de  persécution. 

Traitement.  —  La  prophylaxie  la  plus  importante  du 
crétinisme  consiste  dans  l’assainissement  des  eaux  po¬ 
tables.  Depuis  longtemps,  on  a  constaté  que  des  enfants 
nés  dans  les  vallées  des  Alpes,  où  le  crétinisme  est  endé¬ 
mique,  et  qui  présentaient  déjà  les  premiers  signes  de 
crétinisme,  ont  pu  échapper  à  cette  affection  une  fois 
transportés  dans  des  contrées  plus  élevées.  En  ayant  soin 
de  faire  bouillir  ou  de  fdtrer  l’eau  provenant  de  puits  à 
goitre,  on  peut  aussi  prévenir  la  dégénérescence  crétineuse. 

Chez  des  enfants  et  des  jeunes  gens  déjà  atteints  de 
cette  dégénérescence,  il  y  a  lieu  d’essayer  le  traitement 
par  la  glande  thyroïde  en  nature.  On  peut  administrer 
encore  soit  la  thyroïdine,  à  la  dose  de  0sr,01  en  augmentant 
lentement  jusqu’à  0Br, 04  par  jour  ;  soit  Viodothijrine,  à  la 
dose  de  0sp,30  à  4  grammes  par  jour.  Ce  traitement  doit  se. 
faire  sous  la  surveillance  médicale,  à  cause  du  danger 
que  présentent  ces'  diverses  substances  pour  les  fonctions 
cardiaques.  ... 


PSYCHOSE  MYXŒDÉMATEUSE. 


529 


Le  traitement  symptomatique  du  crétinisme  est  le  [môme 
que  celui  employé  dans  l’idiotie.  Des  essais  thérapeutiques 
faits  avec  l’iode,  les  eaux  iodées,  le  sel  de  cuisine,  le  phos¬ 
phate  de  chaux,  le  fer,  l’arsenic  et  la  quinine,  n’ont  donné 
aucun  résultat  appréciable. 

[L’étude  clinique  du  crétinisme  a  été  poursuivie  en 
France  par  un  -grand  nombre  d’auteurs,  parmi  lesquels 
nous  citerons  Cerise,  Baillarger,  Parchappe,  Lunier, 
Fodéré,  Fabre,  Ferras,  Bail.  Dans  l’article  Crétinisme  du 
Dict.  encijcl.  des  Sc.  méd.,  par  Baillarger  et  Krishaber,  le 
lecteur  trouvera  des  détails  nombreux  et  instructifs.] 

B.  -  PSYCHOSE  MYXŒDÉMATEUSE 

[Cachexie  pachydermique.  —  Idiotie  myxœdématense. 

Myxœdème  opératoire ]. 

Il  arrive  parfois  que  la  fonction  de  la  glande  thyroïde 
est  supprimée  d’une  façon  autre  que  dans  le  crétinisme 
d’où  résulte  un  état  de  myxœdème  ou  de  cachexie  pachy¬ 
dermique. 

[En  France,  la  cachexie  pachydermique  a  été  étudiée  par 
Charcot,  Gilbert  Ballet,  Hadden,  Thaon,  Morvan.  En  1880, 
Bourneville  et  d’Ollier  publièrent  un  cas  d 'idiotie  myxœdé- 
maleuse  ou  de  myxœdème  congénital .] 

On  distingue  le  myxœdème  infantile  et  le  myxœdème  des 
adultes. 

Myxœdème  infantile  ou  crétinisme  sporadique.  —  Les 
enfants  qui  viennent  au  monde  sans  glande  thyroïde  se 
développent  d’une  manière  extrêmement  défectueuse.  Leur 
taille ,  en  particulier,  n’atteint  même  pas  quelquefois  0m,50 
et  il  est  rare  qu’elle  dépasse  1  mètre.  [Le  Pacha  de 
Bicêtre  mesurait  0m,90  à  vingt  ans.  Le  myxœdémateux  pré¬ 
senté  dernièrement  par  nous  (1)  à  la  Société  médicale  des 
hôpitaux  mesurait  0m,83  à  vingt-six  ans  et  pesait  19ke,500]. 
Le  développement  du  squelette  se  fait  mal,  et  les  points 
d'ossification  épiphysaires  restent  en  retard.  La  peau  est 
sèche,  terreuse  et  myxœdémateuse.  La  parole  ne  se  déve¬ 
loppe  jamais,  ou  reste  tout  à  fait  rudimentaire.  Les  convul¬ 
sions  ne  sont  pas  rares  au  cours  des  premières  années. 

(1)  F.  Raymond  et  J.  Roubinovitch,  Nouveau  cas  de  myxœdème 
congénital  [Bull,  et  Mém.  de  la  Société  médicale  des  hôpitaux  de 
Paris,  27  mars  1903). 

Weygakdt.  —  Atlas-manuel  de  Psychiatrie.  34 


530  TROUBLES  MENTAUX  D’ORIGINE  THYROÏDIENNE. 

Diagnostic.  —  Les  cas  de  myxœdème  congénital  doivent 
être  distingués  de  l'idiotie,  et  aussi  du  rachitisme,  dans 
lequel  on  trouve  des  tubérosités  du  cartilage  au  niveau 
des  épiphyses.  [Sur  25  myxœdémaieux  congénitaux,  Bour- 
neville  a  relevé  24  fois  l'idiotie  ;  un  seul  pouvait  être 
rangé  dans  la  classe  des  arriérés.  Ils  sont  moins  pro¬ 
fondément  atteints  que  les  idiots  par  lésions  cérébrales 
habituelles.  On  ne  constate  chez  eux  aucun  des  troubles 
moteurs  automatiques  des  grands  idiots,  comme  le  balan¬ 
cement,  les  tics,  les  grimaces.  Ils  paraissent  susceptibles 
A' attention.  Leur  mémoire  n’est  pas  complètement  abolie. 
Ils  peuvent  apprendre  à  manger  seuls,  à  s’habiller,  à  se 
laver.  Leur  caractère  est  doux.  Leur  sensibilité  affective 
n’est  pas  totalement  éteinte.] 

Myxœdème  acquis  des  adultes.  —  Au  cours  de  la  vie, 
la  fonction  de  la  glande,  thyroïde  peut  être  abolie  sous 
l'influence  d’une  affection  quelconque  de  cette  glande: 
dégénérescence  fibreuse  ou  colloïde,  thyroïdite,  abcès,, 
tumeurs,  tuberculose,  gommes,  actinomycose.  La  suppression 
fonctionnelle  peut  encore  être  la  conséquence  d’une  abla-, 
lion  opératoire  de  la  glande.  Sous  l’influence  de  ces  diverses 
causes,  paraissent  les  symptômes  du  myxœdème,  tandis 
que  le  squelette  parvenu  à  son  développement  définitif 
n’est  plus  influencé  par  l’absence  de  la  glande  thyroïde. 
Lorsque  cette  dernière  est  supprimée  progressivement, 
la  peau  se  sèche  peu  à  peu,  jaunit  et  se  boursoufle;  le 
visage  s’alourdit  et  se  fige,  comme  c’est  le  cas  de  là 
malade  représentée  par  la  figure  251  ;  les  mains  enflent 
et  deviennent  maladroites  ;  les  diverses  muqueuses,  ainsi 
que  la  langue,  se  tuméfient;  les  cheveux  et  les  ongles  se 
cassent.  La  nutrition  générale  est  profondément  atteinte. 
Outre  les  troubles  auditifs  ,  on  constate  d’autres  accidents 
nerveux,  des  tremblements,  des  maux  de  tête,  des  vertiges, 
des  lipothymies,  du  collapsus.  Au  point  de  vue  psychiquer 
il  se  produit  un  affaiblissement  de  l'attention  et  de  la  mé¬ 
moire,  une  hébétude  croissante.  Tandis  que  le  crétinisme 
s’observe  surtout  chez  les  hommes,  le  myxœdème  est  trois- 
fois  plus  fréquent  chez  les  femmes. 

Ces  divers  accidents  se  développent  rapidement  sous 
l’influence  d’une  ablation  opératoire  totale  de  la  glande 
thyroïde.  Les  chiens  et  les  chats  auxquels  on  pratique 
cette  ablation  meurent  généralement  aussitôt  après  l’opé¬ 
ration. 


PSYCHOSE  MYXQEDÉMATEUSE. 


531 


Traitement.  —  Il  faut  traiter  avant  tout  l’affection 
fondamentale  qui  menace  de  détruire  la  glande  thyroïde. 
Dans  le  cas  d’intervention  chirurgicale  sur  cette  dernière, 
il  est  indispensable  de  laisser  en  place  une  partie  de  la 
glande.  Les  diverses  préparations  thyroïdiennes  admi¬ 
nistrées  à  temps  ont  souvent  produit  d’excellents  résul¬ 


tats.  Dans  des  cas  de  myxœdème  acquis  de  date  récente 
on  peut  quelquefois  constater,  dès  le  troisième  jour  du  trai¬ 
tement,  des  effets  favorables.  Le  myxœdème  diminue  par 
une  élimination  plus  active  des  excréments,  de  l’urine  et 
de  la  sueur.  Bientôt  après,  les  facultés  intellectuelles  se 
réveillent  de  nouveau.  Ordinairement,  même  lorsque  le 
sujet  guérit,  il  faut  encore,  de  temps  en  temps,  recourir  à 


532  PSYCHOSES  LIÉES  AUX  AFFECTIONS  NERVEUSES. 


l’emploi  des  préparations  thyroïdiennes.Dans  ce  traitement, 
il  est  indispensable  d’exercer  une  surveillance  minutieuse 
de  l’activité  cardiaque,  qui  est  .  quelquefois  menacée  par 
un  usage  mal  réglé  de  la  glande  ou  de  ses  dérivés. 


XXIII.  —  PSYCHOSES  LIÉES  AUX  AFFECTIONS 
NERVEUSES 

Quelques  affections  du  système  nerveux  s’accompagnent 
assez  souvent  de  troubles  psychiques.  Nous  ne  savons 
encore  rien  de  précis  sur  la  cause  réelle  de  ces  diverses 
affections  nerveuses,  parmi  lesquelles  nous  choisirons 
comme  exemples  :  la  polynévrite  et  la  chorée.  11  est  fort 
probable  qu’il  s’agit  là  d’un  trouble  intime  de  nature 
toxique  ou  infectieuse  dans  l’échange  des  tissus. 

[Les  affections  nerveuses  peuvent  être  simplement 
associées  aux  psychoses  ou  bien  être  la  cause  provocatrice 
de  ces  dernières. 

Les  affections  du  système  nerveux  susceptibles  de  pro¬ 
voquer  des  troubles  mentaux  sont  très  nombreuses.  Rap¬ 
pelons  les  principales  :  les  diverses  variétés  de  la  méningite, 
l 'anémie  cérébrale  [ Luys,  Aug.  Voisin),  la  congestion  céré¬ 
brale  (Legrand  du  Saulle,  Baillarger),  les  lésions  encépha¬ 
liques  diffuses,  dont  la  paralysie  générale,  souvent 
associée  au  tabes  (Baillarger,  Jaccoud,  Topinard,  Magnan, 
Bouchereau,  A.  Voisin,  Fournier,  Rey,  Pierret  et  Joffroy, 
Raymond,  Nageotte,  Rendu)  ;  les  lésions  encéphaliques 
circonscrites,  tumeurs,  hémorragies,  ramollissement 
(Foville,  Morel,  Bail  et  Krishaber,  Keraval,  Lwoff)  ;  la 
sclérose  en  plaques  (Féré);  les  névroses  :  l'hystérie  (Charcot 
et  l’École  de  la  Salpétrière,  Morel,  Moreau  [de  Tours], 
Aug.  Voisin,  Falret,  Legrand  du  Saulle,  Magnan,  Joffroy, 
Vallon,  Gilbert  Ballet,  Roubinovitch,  Colin,  Pierre  Janet, 
Féré,  Gilles  de  laTourette);  l'épilepsie  (Charcot,  Pierre 
Marie,  Delasiauve,  Chaslin,  Brissaud,  Bourneville,  Magnan, 
J.  Falret,  Féré,  P.  Garnier);  la  maladie  de  Basedow  (Trous¬ 
seau,  Joffroy,  Ballet,  Boëteau,  Régis,  Arnaud,  Séglas, 
Raymond  et.  Sérieux,  A.  Vigouroux,  Achard,  Renaut, 
P.  Marie);  la  paralysie  agitante  (Trousseau,  Axenfeld  et 
Huchard,  Charcot,  Grasset,  Bail,  Parant)  ;  la  chorée  de 
Sydenham  (Charcot,  A.  Voisin,  Joffroy,  Huet,  Breton, 
Séglas)  ;  la  neurasthénie  (Boissier,  Mathieu)  ;  les  affections 


PSYCHOSE  POLYNÉVRITIQUE.  533 

des  organes  sensoriels  (A.  Voisin,  Baillarger,  Christian, 
Joffroy,  Chaumier,  Royet,  Gilbert  Ballet,  Lannois,  Pierret, 
Régis,  Bail)  ;  les  affections  des  nerfs  périphériques  (Brodie, 
Morel,  Guislain,  Korsakoff,  Régis,  Gilbert  Ballet,  Houry, 
Klippel).] 


A.  -  PSYCHOSE  POLYNÉVRITIQUE 

En  1890,  Korsakow  a  décrit  un  syndrome  psychique 
cliniquement  bien  caractérisé  et  reposant  sur  la  polyné¬ 
vrite.  Dans  la  plupart  des  cas,  il  s’agit  d’une  polynévrite 
provoquée  par  l 'abus  de  l'alcool.  Mais  il  existe  aussi  des 
polynévrites  consécutives  à  la  fièvre  typhoïde  ou  à  la 
tuberculose,  dont  l’expression  clinique  est  analogue  à 
celle  d’origine  alcoolique. 

La  psychose  polynèvrilique  débute  souvent  par  un  délire 
qui,  habituellement,  ne  peut  guère  être  distingué  du 
délire  alcoolique,  d’autant  plus  ‘que  certains  signes  de 
névrite  légère,  comme  les  douleurs  le  long  des  troncs 
nerveux,  s'observent  également  chez  un  grand  nombre 
de  délirants  alcooliques.  Après  ce  stade  initial,  et,  dans 
d’autres  cas,  sans  cette  phase  de  début,  apparaît  la  psy¬ 
chose  proprement  dite  dans  laquelle  les  perceptions,  la 
compréhension  et  la  mémoire  sont  profondément  troublées. 
Kraus  a  établi  que  la  perception  des  impressions  externes 
subit,  dans  ce  cas,  une  diminution  de  un  dixième  par  rap¬ 
port  à  l’état  normal.  Les  impressions  venant  du  dehors  ne 
sont  fixées  dans  la  mémoire  que  d’une  manière  défectueuse. 
La  reproduction  des  impressions  n’est  possible  que  pen¬ 
dant  les  trente  premières  secondes  qui  suivent  l’excitation. 
Ce  trouble  de  la  faculté  de  l’observation  et  de  l’attention 
concerne  principalement  les  événements  les  plus  récents, 
ceux  qui  viennent  d’avoir  lieu.  Les  malades  ne  savent  plus 
s’ils  ont  mangé  l’instant  d’auparavant.  Beaucoup  d’entre 
eux  sont  très  désorientés  dans  le  temps.  Parfois  leur 
amnésie  est  rétrograde.  De  plus,  sont  très  fréquentes 
aussi  les  paramnésies  et  les  erreurs  de  souvenirs.  Si  l’on 
pose  à  peu  de  minutes  d’intervalle  la  même  question  : 
«  Depuis  quand  êtes-vous  malade?  »,  le  sujet  répond  la 
première  fois  :  «  Depuis  hier»,  la  seconde  fois  :  «  Depuis 
trois  ans  »,  et  ainsi  de  suite.  Le  malade  accumule  les 
récits  les  plus  contradictoires,  affirme  des  choses  absurdes 
ét  impossibles.  'L'humeur  est  parfois  inquiète  ou  agressive, 


534  PSYCHOSES  LIÉES  AUX  AFFECTIONS  NERVEUSES. 


souvent  aussi  euphorique  ou  apathique.  La  physionomie 
est  généralement  dé¬ 
primée,  un  peu  in¬ 
quiète,  comme  l’in¬ 
dique  la  figure  253; 
ou  bien  distraite  avec 
l’expression  d’une 
très  grande  fatigue, 
de  prostration, 
comme  le  montre  la 
figure  252. 

Les  propos  des  ma¬ 
lades  sont  ordinaire¬ 
ment  incohérents , 

parfois  stéréotypés; 
quelquefois,  le  parler 
est  «  nègre  »,  dé-, 
Fig.  252.  —  Psychose  polynévritique  chez  pourvu  de  toute  Cons- 
une  malade  non  alcoolique;  expression  truction  grammati- 
.  de  prostration  et  d’inquiétude.  cale.  Une  fois  guéris, 

les  sujets  rendent 
compte  des  divers  troubles  sensoriels  qu’ils  ont  éprouvés 
pendant  leur  psy¬ 
chose.  Physique¬ 
ment,  on  trouve  des 
hyperesthésies,  des 
paresthésies,  des  pa¬ 
résies,  de  l’atrophie 
musculaire  accom¬ 
pagnée  souvent  de  la 
réaction  de  dégéné¬ 
rescence  ;  on  cons¬ 
tate  aussi  une  dimi¬ 
nution  ou  une  abo¬ 
lition  des  réflexes 
tendineux,  de  la  sen¬ 
sibilité  douloureuse 
des  troncs  nerveux 
Fig.  253.  —  Psychose  polynévritique.  périphériques,  des 
Névrite  alcoolique.  Expression  dépri-  troubles  digestifs,  de 
mée  avec  prostration.  la  tachycardie  et  de 

la.  dyspnée. 

Le  diagnostic  différentiel  doit  être  fait  avant  tout 


PSYCHOSES  LIÉES  A  LA  CHORÉE.  535 

avec  la  paralysie  générale  et  la  démence  sénile,  deux  affec¬ 
tions  qui  peuvent  présenter  passagèrement  des  types  cli¬ 
niques  analogues  à  la  psychose  polynévritique. 

Au  point  de  vue  du  pronostic,  on  peut  dire  que,  dans  la 
plupart  des  cas,  la  guérison  est  possible  au  bout  de  plu¬ 
sieurs  mois.  Chez  des  sujets  fortement  alcoolisés,  il  reste 
parfois  un  affaiblissement  intellectuel  chronique.  Quelques 
malades  périssent  sous  l’influence  d’un  affaiblissement 
physique  progressif  accompagné  de  troubles  des  fonctions 
cardiaques  et  respiratoires. 

Au  point  de  vue  anatomo-pathologique,  on  constate  la 
disparition  des  fibres  tangentielles,  l’atrophie  de  l’écorce 
cérébrale,  de  même  que  la  dégénérescence  des  nerfs 
périphériques,  ainsi  que  le  montre  la  figure  2  de  la 
planche  XXIII. 

Le  traitement  doit  avoir  en  vue  la  cause  fondamentale  de 
la  polynévrite.  Pour  le  reste,  on  procédera  symptomati¬ 
quement;  il  est  utile  de  recourir  à  un  régime  fortifiant. 

B.  —  PSYCHOSES  LIÉES  A  LA  CHORÉE 

Dans  la  chorée  de  Sydenham,  on  trouve  presque  cons¬ 
tamment  une  altération  des  fondions  psychiques.  Les 
sujets,  quel  que  soit  leur  âge,  deviennent  irritables  et 
déprimés.  Quelquefois,  s’établit  une  véritable  psychose 
avec  illusions  ou  hallucinations  de  l’ouïe  et  de  la  vue.  Une 
malade  entendait,  par  exemple,  des  voix  qui  l’injuriaient, 
qui  l’accusaient  d’être  syphilitique  et  de  faire  le  malheur 
des  gens  qui  l’approchaient.  Des  interprétations  délirantes 
se  joignent  parfois  à  ces  troubles  sensoriels.  L ’apercep- 
tion  ou  l’attention  active  et  l’ orientation  sont  troublées. 
L'association  des  idées  se  relâche.  La  reproduction  des 
impressions  est  défectueuse.  Quelquefois  aussi  on  a  ob¬ 
servé  de  la  stupeur.  En  général,  le  malade  a  une  conscience 
très  nette  de  son  état  morbide. 

En  même  temps  que  ces  troubles  d’ordre  psychique,  on 
constate  les  mouvements  choréiques  dans  les  muscles  de 
la  face,  du  tronc,  des  extrémités  ou  de  la  langue.  Ces 
mouvements  persistent  parfois  pendant  le  sommeil.  Parmi 
les  causes  de  la  chorée,  les  plus  ordinaires  sont  :  le  rhu¬ 
matisme  articulaire  avec  des  troubles  cardiaques,  la 
grossesse.  [La  prédisposition  névropathique  joue  ici  un 
rôle  important  (Joffroy).]  L’affection  se  termine  excep- 


f>36  PSYCHOSES  LIÉES  AUX  MALADIES  DE  LA  NUTRITION. 

Planche  XXIII.  Fig.  1.  —  Hydrocéphalie  interne  chez  un  idiot 
de  dix-huit  ans.  Les  ventricules  latéraux,  la  corne  inférieure  et  le 
troisième  ventricule  sont  très  élargis;  les  circonvolutions  sont 
fortement  rétrécies  (d'après  Jacob)  (Voy.  p.  197). 

Planche  XXIII.  Fig.  2.  —  Coupe  transversale  du  nerf  sciatique 
dans  la  névrite  alcoolique.  Presque  toutes  les  fibres  sont  détruites, 
peu  de  gaines  de  myéline  sont  conservées;  de  plus,  le  tissu 
fibreux  et  les  gaines  de  Schwann  sont  épaissis. 

Planche  XXIII.  Fig.  3.  —  Abcès  du  cerveau.  Une  femme  de  cin¬ 
quante  ans,  qui,  pendant  des  années,  avait  éprouvé  des  maux  de 
tète  et  des  nausées,  avait  de  la  fièvre,  de  la  douleur  au  niveau  de 
la  nuque,  du  trismus,  de  l’opisthotonos,  des  vomissements,  un 
sentiment  de  forte  compression  de  la  tête.  Elle  divaguait  et  pré¬ 
sentait  des  troubles  aphasiques  ;  elle  ne  reconnaissait  plus  des 
objets  usuels,  comme  une  fourchette,  une  bougie  ;  elle  avait  de  la 
cécité  psychique.  A  l'autopsie,  on  a  trouvé  un  abcès  siégeant  dans 
le  lobe  occipital  gauche  (d'après  Jacob)  (Voy.  p.  519). 

tionnellement  par  le  collapsus  et  la  mort  ;  le  plus  souvent 
la  guérison  se  produit,  sans  d’autres  suites  graves  au 
point  de  vue  mental. 

Le  trailemenl  doit  viser  le  facteur  fondamental.  On  doit  y 
s’appliquer  en  outre,  d’üiie  part,  à  calmer  l’hyperexcitabi-  '  a 
lité  des  malades  par  l’hydrate  d’amylène,  le  paraldéhyde  à  i 
petites  doses  [ou  l’antipyrine],  et  d’autre  part  à  main¬ 
tenir  le  plus  possible  les  forces  physiques.  Quelquefois  ; 
on  est  obligé  d’administrer  les  médicaments  et  les  ali¬ 
ments  liquides  au  moyen  d’une  sonde,  parce  que  les  y 
malades,  trop  agités,  sont  incapables  de  porter  une  tasse 
à  leurs  lèvres. 

La  chorée  chronique  de  Huntington  est  accompagnée 
d’irritabilité,  de  mauvaise  humeur,  de  l’affaiblissement  de 
la  mémoire  et  peut  se  terminer  par  une  véritable  démence.  J 
Dans  quelques  cas,  cet  ensemble  symptomatique  a  été 
l’avant-coureur  d’une  paralysie  générale. 


XXIV.  -  PSYCHOSES  LIÉES  AUX  MALADIES  DE  LA 
NUTRITION 

[Les  grandes  maladies  de  la  nutrition  sont  :  V arthritisme 
ou  l’ herpétisme  (Lancereaux)  et  la  scrofule. 

La  diathèse  arthritique  se  caractérise  par  une  nutrition 
retardante  s’accompagnant  d’une  accumulation  plus  ou 


PSYCHOSES  LIÉES  AUX  MALADIES  DE  LA  NUTRITION.  537 

moins  grande  dans  l’organisme  des  produits  insuffi¬ 
samment  élaborés,  comme  l’acide  urique  et  l’acide  oxa¬ 
lique.  L'obésité,  le  diabète,  la  goutte,  la  gravelle  sont  les 
conséquences  habituelles  de  cette  diathèse. 

La  scrofule  offre  plus  d’un  point  de  ressemblance  avec 
l’herpétisme;  elle  en  diffère  par  la  formation  de  fluxions 
chroniques,  permanentes,  qui  n’ont  aucune  tendance  à  se 
résorber.] 

Dans  la  démence  précoce  et  la  paralysie  générale,  les 
altérations  de  la  nutrition  peuvent  quelquefois  constituer 
la  base  unique  de  l’affection.  Mais  les  psychoses  liées  aux 
accidents  thyroïdiens,  névritiques  et  choréiques  reposent 
presque  toujours  sur  ces  altérations  de  la  nutrition  géné¬ 
rale.  Nous  voyons  d’ailleurs,  dans  un  certain  nombre 
d’autres  maladies  de  la  nutrition,  se  produire  parfois  des 
troubles  mentaux  (Voy.  p.  13). 

Une  accumulation  d’éléments  urinaires  dans  le  sang 
produit  l 'urémie,  qui  occasionne  des  céphalalgies,  de  la 
prostration,  de  l’excitation  ou  de  la  dépression,  des  con¬ 
vulsions,  des  nausées,  des  vomissements  et  souvent  de  la 
dyspnée.  De  plus,  dans  des  cas  graves,  surviennent  des 
crises  convulsives  très  violentes,  avec  perte  complète  de 
la  connaissance,  opisthotonos,  spasmes  cloniques  généra¬ 
lisés  et  intenses,  cyanose,  écume  à  la  bouche,  dilatation 
pupillaire  avec  disparition  transitoire  des  réflexes,  arrêts 
de  la  respiration  entrecoupés  de  tachypnée,  pouls  défec¬ 
tueux,  élévation  de  température  et  coma  final. 

On  constate  aussi  parfois  de  la  cécité,  de  la  surdité,  des 
paralysies,  des  délires,  des  accès  d’agitation  ou  de  dépres¬ 
sion.  C’est  encore  à  l’urémie  qu’est 'due  l’éclampsie  des 
femmes  en  état  de  grossesse  ou  en  couches. 

[L'urémie  résultant  de  l’insuffisance  fonctionnelle  ou  des 
lésions  du  rein  ou  des  troubles  dans  l’excrétion  de  l’urine 
n’est  très  souvent  que  l’expression  d’une  maladie  de  la 
nutrition  générale. 

Les  accidents  psychiques  liés  à  l'urémie  ont  été  étudiés 
en  France,  entre  autres,  par  Lasègue,  Raymond,  Dieula- 
foy,  Joffroy,  Florant,  Cullerre.  La  pathogénie  de  ces 
troubles  mentaux  est  très  complexe,  et  à  côté  de  l’insuf¬ 
fisance  rénale  il  faut  tenir  le  plus  grand  compte  d’une 
foule  d’autres  facteurs  :  hérédité  psychopathique,  puerpé- 
ralité,  diverses  maladies  infectieuses,  affections  du  sys¬ 
tème  nerveux,  traumatismes,  intoxications  générales  di- 


538  PSYCHOSES  LIÉES  AUX  MALADIES  DE  LA  NUTRITION.  I 
verses,  parmi  lesquelles  la  première  place  appartient 
souvent  à  Y  alcoolisme.  Cliniquement,  on  peut  distinguer 
avec  Joffroy  trois  groupes  de  délires  urémiques  : 

1°  Délires  symptomatiques  d’une  néphrite  aiguë  d’ori¬ 
gine  infectieuse,  accidentels,  n’ayant  aucune  base  de 
prédisposition  vésanique; 

2°  Délires  provoqués  par  l’urémie  agissant  sur  des  cer¬ 
veaux  tarés,  prédisposés  aux  psychoses  qui,  une  fois 
écloses,  évoluent  pour  leur  propre  compte; 

3°  Délires  créés  et  entretenus  par  l’urémie  constituant 
une  véritable  folie  brightique  (Dieulafoy).] 

Au  cours  du  diabète,  surviennent  souvent  de  la  prostra¬ 
tion  et  du  coma,  de  la  dépression,  des  troubles  sensoriels, 
des  conceptions  délirantes  et  des  accidents  rappelant  la 
piralysie  générale. 

[Le  diabète  peut  s’accompagner  de  troubles  mentaux 
divers  :  coma,  torpeur  intellectuelle,  avec  ou  sans  apathie 
et  aboulie  ;  excitation  intellectuelle  (plus  rare)  ;  dépression 
mélancolique  avec  ou  sans  idées  de  suicide  ;  idées  de  persé¬ 
cution-,  obsessions,  impulsions. 

De  nombreux  travaux  cliniques  ont  contribué  en  France 
à  faire  connaître  ces  divers  accidents' psychiques  liés  au 
diabète  ;  parmi  ces  travaux,  citons  ceux  de  Marchai 
(de  Calvi),  Lecorclié,  Cotard,  Legrand  du  Saulle,  Bernard^ 
et  Féré,  Lallier,  Mabille  et  Lallemant. 

A  l’heure  actuelle,  c’est  Y  auto-intoxication  par  l'acétone 
qui  rend  compte  le  mieux  des  principales  manifestations 
psychopathiques  qui  accompagnent  le  diabète.  Il  est, 
toutefois,  établi  que  la  prédisposition  exerce  en  pareil  cas 
une  influence  importante  qui  explique  pourquoi  l’élément 
toxique  se  localise,  chez  certains  diabétiques,  de  préfé¬ 
rence  sur  l’organe  de  l’idéation.] 

Von  Wagner  et  Solder  ont  décrit  des  délires  intenses, 
avec  hallucinations  et  des  accès  de  dépression,  dans  des 
cas  de  constipation  de  longue  durée  accompagnée  d’acétone 
et  d ’indican  dans  les  urines;  ces  auteurs  attribuaient  les 
accidents  psychiques  à  la  résorption  de  matières  putrides 
venant  de  l’intestin.  Le  traitement  par  le  calomel  ou  l’io- 
doforme  à  l’intérieur  aurait  produit  en  pareil  cas  un  effet 
curatif  très  prompt. 

Y.’ arthritisme  peut,  d’après  certains  auteurs,  déterminer 
une  dépression  mélancolique.  [Faure  a  étudié  en  1871 
l’influence  de  l’arthritisme  sur  le  caractère,  qu’il  rend/ 


PSYCHOSES  PAR  ÉPUISEMENT. 


539 


dit-il,  susceptible,  irritable,  indécis.  En  réalité,  la  dia¬ 
thèse  arthritique  ne  paraît  pas  s’accompagner  d’altéra¬ 
tions  psychiques  vraiment  pathognomoniques.] 

Avec  les  progrès  de  la  cachexie  liée  à  certaines  tumeurs 
malignes,  comme  le  carcinome  ou  le  sarcome,  se  produisent 
parfois  des  délires.  Les  malades  présentent  de  la  prostra¬ 
tion.  La  conscience  ne  revient  pour  peu  de  temps  que 
sous  l’influence  de  stimulants  énergiques.  Les  malades 
perçoivent  mal  les  impressions  du  dehors,  leur  mémoire 
s’affaiblit  de  plus  en  plus.  Les  hallucinations  ne  sont 
pas  rares  :  les  sujets  voient  des  personnages  imaginaires 
et  leur  adressent  la  parole  ;  ils  ne  reconnaissent  pas  les 
personnes  de  leur  entourage  ;  ils  se  croient  dans  une 
maison  étrangère  ;  ils  prétendent  qu’on  leur  fait  du  mal, 
qu’on  les  empoisonne. 

L’orientation  dans  le  temps  est  fortement  compromise 
aussi.  En  outre,  on  voit  apparaître  souvent  des  troubles 
paraphasiques,  et  l’articulation  des  mots  est  parfois  trou¬ 
blée  ;  ainsi,  un  malade  dira  «  moule  »  au  lieu  de  «  mousse  »  ; 
mais  souvent  les  sujets  se  reprennent  eux-mêmes.  De 
temps  en  temps  se  produisent  des  états  d’excitation  plus 
ou  moins  vive,  avec  des  cris  ou  des  réclamations.  La 
conscience  de  l’état  morbide  est  généralement  nette.  Il 
est  vrai  que  ces  phénomènes  sont  souvent  favorisés  par 
l’action  de  la  morphine  qui,  généralement,  est  abon¬ 
damment  administrée  aux  malades  de  cette  catégorie. 

|Le  cancer  de  l’estomac,  d’après  Esquirol,  pourrait  dé¬ 
terminer  des  troubles  mentaux  sous  forme  d’idées  déli¬ 
rantes.  Il  est  très  vraisemblable  qu’il  s’agit  en  pareil  cas 
de  sujets  fortement  prédisposés  aux  psychopathies.  Ce¬ 
pendant,  il  faut  tenir  compte  de  la  cachexie  et  de  l’ané¬ 
mie  que  provoquent  les  néoplasmes  cancéreux  pour  com¬ 
prendre  la  cause  des  troubles  intellectuels  (surtout  les 
délires  mélancoliques)  qui  ont  été  décrits  par  Aug.  Voisin, 
Lagardelle,  Bessières.] 


XXV.  —  PSYCHOSES  PAR  ÉPUISEMENT 

Beaucoup  d’aliénistes,  parmi  lesquels  on  petit  citer 
Arndt,  Binswanger,  Ziehen,  considèrent  l’épuisement 
comme  étant  une  cause  extrêmement  fréquente  de  troubles 
mentaux.  Cependant,  nous  constatons  dans  quelques- 


540  PSYCHOSES  PAR  ÉPUISEMENT. 

unes  des  affections  mentales  citées  ici  (la  paralysie  géné¬ 
rale,  les  délires  fébriles)  des  facteurs  étiologiques  plus 
tangibles,  surtout  ceux  d'entre  eux  qui  sont  de  nature 
toxique,  infectieuse  ou  organique.  En  outre,  ces  psychoses 
dites  par  «épuisement»  frappent  souvent  des  sujets  pour 
lesquels  il  est  démontré  qu’ils  n’ont  jamais  été,  et  en 
aucune  façon,  exposés  à  un  épuisement  ou  à  un  surme¬ 
nage  psychique.  Si  nous  admettons  chez  ces  malades 
l’existence  d’une  psychose  par  épuisement  trop  rapide, 
nous  reconnaissons  par  là  qu’il  s’agit  de  sujets  prédisposés 
dont  la  faiblesse  préalable  doit  être  distinguée  de  l’épui¬ 
sement  réel  déterminé  par  une  dépense  vraiment  exagérée 
des  forces  psychiques. 

Dans  les  lignes  qui  suivent,  nous  n’acceptons,  avec 
Kraepelin,  comme  véritables  psychoses  d'épuisement  que 
ces  affections  mentales  qui  sont  déterminées  par  une 
dépense  excessive  ou  une  réparation  insuffisante  des 
éléments  nerveux  de  l’écorce  cérébrale.  Ces  psychoses 
sont  :  le  délire  du  collapsus,  Vamenlia  ou  la  confusion  mentale 
aiguë  et  Y  épuisement  psychique  chronique  ou  la  neurasthénie 
acquise. 

D’après  Kraepelin  et  Verworn,  Yépuisement  est  dû  à 
l’usure  des  éléments  de  l’écorce  cérébrale  nécessaires  à 
l’activité  psychique.  L’épuisement  psychique  n’est  pas  de 
la  fatigue  intellectuelle,  qui,  elle,  survient  sous  l’influence 
de  l’accumulation  dans  l’écorce  cérébrale  d’éléments  dits 
«  de  fatigue  »,  dont  l’élimination  et  la  compensation  sont 
consécutives  au  repos  et  surtout  au  sommeil.  Par  une  série 
d’expériences  personnelles,  Aschaffenburg  a  démontré 
que  l’un  des  facteurs  les  plus  importants  de  l’épuisement, 
notamment  le  manque  de  repos  normal  et  de  sommeil, 
engendre  un  trouble  manifeste  dans  la  faculté  de  percep¬ 
tion  des  impressions,  un  relâchement  dans  le  travail  de 
l’attention  active  et  de  l’association  des  idées,  une  légère 
excitation  motrice  et  une  diminution  de  la  mémoire.  Or, 
nous  retrouvons  ces  divers  symptômes  dans  les  psychoses 
par  épuisement.  J’ai  fait  sur  moi-même  (Weygandt)  des 
expériences  relatives  à  l’influence  de  l’abstention  de  la 
nourriture  ou  de  l’insuffisance  de  cette  dernière,  deux 
causes  considérées  comme  étant  des  facteurs  d’épuisement. 
Même  après  un  jeûne  de  trois  jours,  on  n’a  pu  constater 
aucune  espèce  de  trouble  de  la  faculté  de  perception  des 
impressions,  tandis  que,  pour  les  autres  manifestations 


DÉLIRE  DU  COLLAPSUS. 


541 


intellectuelles,  les  résultats  étaient  semblables  à  ceux 
obtenus  dans  les  expériences  relatives  à  la  privation  de 
sommeil. 


A.  -  DÉLIRE  DU  COLLAPSUS 

Le  «  collaps-delirium  »,  décrit  pour  la  première  fois  par 
H.  Weber  en  1866,  est  déterminé  par  un  facteur  épuisant  : 
les  couches  difficiles,  une  forte  hémorragie,  un  effort 
intellectuel  excessif.  Il  peut  être  provoqué  aussi  par  un 
choc  moral,  des  maladies  infectieuses  débutant  avec  une 
grande  violence,  comme  la  pneumonie,  le  rhumatisme 
articulaire  aigu,  le  choléra,  l’érysipèle,  la  rougeole,  la 
scarlatine,  l’influenza.  C’est  surtout  lorsqu’un  accident  de 
nature  épuisante  (hémorragie,  perforation  intestinale)  se 
produit  au  cours  d’une  maladie  infectieuse,  que  le  délire 
du  collapsus  ou  d’inanition  peut  éclater  en  même  temps 
que  l’accident  somatique. 

Ce  délire  débute  bruyamment  avec  des  troubles  pro¬ 
fonds  de  la  conscience,  un  état  de  confusion  et  de  rêve, 
accidents  sensoriels  variés  et  vive  agitation.  Les  halluci¬ 
nations  sont  confuses  :  les  sujets  parlent  d’oiseaux  qui 
gazouillent;  Dieu  leur  apparaît;  le  monde  s’écroule;  le 
malade  ne  reconnaît  plus  les  personnes  de  son  entourage. 
Des  idées  délirantes  fugaces  se  produisent  :  on  doit  ense¬ 
velir  le  malade,  l’asile  est  une  maison  de  Dieu.  L’état 
cœnesthétique  varie  d’un  moment  à  l’autre;  c’est  tantôt  du 
découragement;  tantôt,  la  peur  de  la  mort;  tantôt,  de  la 
gaieté.  En  même  temps,  il  y  a  fuite  d’idées  ;  toutes  sortes 
de  conceptions  s’alignent  dans  un  ensemble  hétéroclite, 
souvent  rien  que  d’après  le  son  ;  ce  sont  généralement  des 
mots  dépourvus  de  sens,  paroles  souvent  rimées,  pro¬ 
férées  sur  un  ton  rythmique,  dans  le  genre  des  phrases 
suivantes,  rapportées  par  Aschaffenburg  :  «  Je  suis  un 
enfant,  on  m’enferme  dedans.  Je  veux  sortir  à  l’instant.  Le 
docteur  est  chiche.  Je  ne  suis  pas  riche.  Ouvrez  donc  la 
porte.  Il  faut  que  je  sorte...  »  Parfois  ce  sont  des  délires 
de  mussitation  (1),  dans  lesquels  les  malades,  complètement 
épuisés,  inertes,  étalés  et  sans  force,  exécutent  un  mouve- 

(1)  [Le  terme  «  mussitation  »  vient  de  mussilare ,  murmurer 
entre  les  dents.  En  pathologie,  on  désigne  par  ce  mot  le  mouve¬ 
ment,  des  lèvres  que  le  malade  exécute  comme  s'il  parlait  à  voix 


542 


PSYCHOSES  PAR  ÉPUISEMENT. 


ment  des  lèvres  comme  s’ils  parlaient  à  voix  basse,  ou 
bien  murmurent  des  sons  inarticulés,  tout  en  se  livrant  à 
une  légère  agitation  motrice  et  à  des  mouvements  stéréo¬ 
typés,  comme  de  réunir  des  duvets  ou  de  tirailler  la  cou¬ 
verture  du  lit.  En  même  temps,  le  sommeil  fait  défaut. 
L’état  de  la  nutrition  générale  est  misérable.  Il  existe 
souvent  du  refus  de  nourriture.  Le  cœur  est  faible,  Parfois 
la  température  descend  au-dessous  de  34°.  Quand  on 
parvient  à  relever  les  forces  physiques  du  malade,  il  se 
produit  alors  également  au  point  de  vue  psychique  un 
retour  à  l’état  normal.  Il  peut  rester  seulement  une 
obnubilation  de  la  mémoire  ou  une  amnésie  concernant 
la  période  délirante.  Cette  dernière  évolue  parfois  en 
quelques  heures,  le  plus  souvent  en  plusieurs  jours  ou 
deux  ou  trois  semaines.  Le  poids  du  corps  remonte  vite 
pendant  la  convalescence  ;  dans  un  cas,  il  s’est  relevé  en 
dix  semaines  de  31  livres.  Mais  il  n’est  pas  rare  que  le 
collapsus  entraîne  la  mort. 

Le  diagnostic  différentiel  du  «  collaps-delirium  »  doit  se 
faire  avec  le  délire  alcoolique  et  l 'excitation  catatonique. 
Dans  ces  deux  dernières  affections,  il  n’existe  pas  de  fuite 
d’idées.  De  plus,  le  délire  alcoolique  s’accompagne  d’un 
tremblement  caractéristique.  Des  tableaux  cliniques  ana¬ 
logues  à  celui  du  délire  du  collapsus  se  présentent  parfois 
dans  la  paralysie  générale,  mais  on  peut  ordinairement 
fixer  le  diagnostic,  grâce  aux  symptômes  physiques.  Les 
formes  délirantes  de  la  manie  peuvent  quelquefois  être  dif¬ 
ficilement  différenciées  du  «  collaps-delirium  »  ;  cependant, 
elles  ne  présentent  que  rarement  un  trouble  aussi  profond 
de  la  conscience  que  celui  qu’on  observe  dans  ce  dernier 
syndrome. 

D’après  Kraepelin,  ce  sont  surtout  les  délires  du  collap- 
sus  qui,  à  côté  des  cas  mortels  d’excitation  maniaque 
aiguë  de  la  paralysie  générale  et  de  la  catatonie,  ont  con¬ 
duit  certains  auteurs  à  établir  une  forme  spéciale  de 
«  délire  aigu  »  ( delirium  acutum ). 

Alzheimer  a  trouvé,  à  ïaulopsie  des  sujets  morts  à  la 
suite  d’un  accès  de  délire  du  collapsus,  des  altérations  des 
cellules  de  l’écorce  sans  prolifération  de  la  névroglie. 

Le  traitement  doit  viser  la  conservation  des  forces  du 
sujet  et  surtout  de  son  activité  cardiaque  ;  ainsi  com¬ 
pris,  il  peut  être  bienfaisant  et  permet  souvent  de  sauver 
la  vie  du  malade.  Souvent,  l’alimentation  par  la  sonde 


CONFUSION  MENTALE  OU  AMENTIA.  54 $ 

et  les  bains  prolongés  sont  nécessaires.  Parmi  les  médi¬ 
caments  calmants,  on  se  trouvera  bien  de  l’emploi  du 
paraldéhyde,  de  l’hydrate  d’amylène,  de  chloralamide. 
Une  injection  d’une  solution  physiologique  de  sel  marin 
peut,  dans  certains  cas,  rendre  de  grands  services. 

B.  —  CONFUSION  MENTALE  OU  AMENTIA 

[La  confusion  mentale,  dont  on  trouvera  une  descrip¬ 
tion  clinique  détaillée  dans  mon  travail  paru  en  1894  sur 
les  Variétés  cliniques  de  la  folie  en  France  et  en  Allemagne , 
a  fait  l’objet  de  plusieurs  publications  françaises  impor¬ 
tantes  par  Delasiauve,  Chaslin,  Régis,  Séglas.  Ses  syno¬ 
nymes  sont  :  hallucinatorischer  Wahnsinn  (Krafft-Ebing), 
einfache  Verwirrtheil  (Wille),  hallucinalorische  Verworren- 
heit  (Konrad),  amenlia  (Meynert,  Serbski),  dysnoia  (Kor- 
sakoff).] 

L 'amenlia,  décrite  pour  la  première  fois  il  y  a  vingt  ans 
par  Meynert,  est  due  le  plus  souvent  à  des  facteurs  épui¬ 
sants,  comme  une  forte  hémorragie,,  de  longues  veillées, 
un  violent  effort  physique,  des  couches  difficiles,  la  fièvre 
typhoïde,  l’érysipèle,  le  rhumatisme  articulaire  aigu,  la 
tuberculose,  toutes  les  grandes  cachexies.  La  forme  puer¬ 
pérale  de  la  confusion  mentale  correspond  exactement  à 
la  «  folie  hallucinatoire  des  femmes  en  couches  «  de 
Fürstner;  mais  cette  forme  est  indubitablement  plus  rare 
que  la  catatonie  ou  la  folie  intermittente  souvent  provo¬ 
quées  par  la  puerpéralité. 

La  confusion  mentale  débute  d’une  façon  rapide  par  de 
l’agitation  accompagnée  d’un  trouble  plus  ou  moins  grave 
de  la  conscience.  Les  malades  sont  désorientés,  «  dé¬ 
semparés  »  et  «  sans  boussole  »,  selon  l’expression  de 
Wernicke.  En  vain  font-ils  des  efforts  pour  se  retrouver 
et  demandent  à  tout  le  monde  ce  qui  leur  est  arrivé.  Ils 
sont  abattus,  ne  comprennent  plus  ce  qu’on  leur  demande, 
ne  répondent  que  sous  l’influence  d’exhortations  éner¬ 
giques  et  d’excitations  intenses.  En  outre,  ils  ont  de 
nombreux  troubles  sensoriels.  Ils  ne  reconnaissent  plus  les 
personnes  de  leur  entourage.  Ils  émettent  des  idées  déli¬ 
rantes  plus  ou  moins  incohérentes.  Ils  entendent  des 
anges  et  des  diables,  s’intitulent  empereur  et  Dieu.... 
L’état  cœnesthétique  est,  le  plus  souvent,  déprimé,  plus 
rarement  gai.  Le  besoin  perpétuel  de  mouvement  les 


544 


PSYCHOSES 


ÉPUISEMENT. 


Fig.  254.  —  Confusion  mentale.  Prostration  profonde. 

et  détruisent  tout  ce  qui  leur  tombe  sous  la  main.  Leurs 
propos  sont  incohérents  ;  on  y  constate  souvent  la  fuite 


Fig.  255.  —  Confusion  mentale.  Convalescence.  Expression 
presque  normale  du  visage. 

des  idées,  des  répétitions,  des  assonances  et  des  rimes. 
Le  lacies  est  abattu,  ainsi  que  le  montre  la  figure  254. 


CONFUSION  MENTALE  OU  AMENTIA. 


545 


kgSl- 


Le  malade  est  incapable  de  fixer  son  regard  ;  il  est  le 
plus  souvent  inquiet,  égaré.  La  marche  de  l’affection  est 
variable;  elle  présente  tantôt  des  rémissions,  tantôt  des 
exacerbations.  Quand  le  facteur  épuisant  est  supprimé, 
l’affection  se  termine  par  la  guérison,  au  bout  de  deux  à 
huit  mois  environ.  Pendant  la  con¬ 
valescence,  le  faciès  reprend  rapi-, 
dement  son  expression  normale 
(Voy.  fîg.  255).  En  même  temps,  le 
poids  du  corps  recommence  à  aug¬ 
menter  rapidement.-  La  figure  256 
montre  l’évolution  du  poids  dans  un 
cas  d 'amenda  terminé  par  la  guéri- 


Le  diagnostic  diiTérentiel  de  la  . 

confusion  mentale  doit  se  faire  avec 
la  catatonie,  qu’on  reconnaîtra  d’après 
ses  tics  et  son  négativisme,  et  aussi 
avec  Y  excitation  maniaque  délirante 
qui,  elle,  se  caractérise  par  la  meil¬ 
leure  conservation  de  la  compréhen¬ 
sion  et  l’état  cœnesthétique  gai. 
Comparée  au  délire  du  collapsus,  la 
confusion  mentale  en  diffère  essen¬ 
tiellement  par  l’intensité  moindre  des 
phénomènes  morbides  et  par  sa 
marche  plus  lente.  D’ailleurs,  la  vraie 
confusion  mentale  est  relativement 
rare.  Parmi  les  malades  de  Kraepelir 


’ig.  256.  —  Courbe  du 
poids  du  corps  dans 
un  cas  de  confusion 
mentale.  lro  se¬ 
maine  :  55  kilogr.  ; 
2e  semaine:  52  ki¬ 
logr.  ;  3e  semaine  : 
54  kilogr.  ;  8“  se¬ 
maine  :  augmenta¬ 
tion  progressive  à 
57  kilogrammes. 


i  comptait 

0,5p.  100  seulement  qui  méritaient  le  diagnostic  d 'amenlia. 

[En  fait  de  données  anatomo-pathologiques  du  système 
nerveux  relatives  à  la  confusion  mentale,  rappelons  les 
autopsies  de  Etoc-Demazy  (1)  qui,  dès  1833,  constate  dans 
plusieurs  cas  de  stupidité,  équivalent  clinique  de  la  confu¬ 
sion  mentale  d’aujourd’hui,  une  suffusion  œdémateuse  du 
cerveau.  Les  recherches  de  Wille  concordent  avec  les 
autopsies  de  Etoc-Demazy  :  lui  aussi  signale  l’existence 
de  l’œdème  cérébral,  de  l’hydrocéphalie  externe  et  in¬ 
terne,  de  l’anémie  cérébrale  et,  dans  quelques  cas,  de 
l’atrophie  encéphalique.  Kotzowski  a  trouvé,  dans  deux 


(1)  Etoc-Demazy,  De  la.  stupidité  considérée  chez  les  aliénés 
(Th.  1833); 

Weygandt.  —  Atlas-manuel-  de  Psychiatrie.  33 


546 


PSYCHOSES  PAR  ÉPUISEMENT. 


cas  de  confusion  mentale  aiguë,  de  l'encéphalite  corti¬ 
cale. 

L’histologie  pathologique  de  la  confusion  mentale  s'est 
enrichie,  dans  ces  dernières  années,  de  recherches  publiées 
en  France  par  G.  Ballet  (1)  et  Maurice  Faure,  Roubinovitch 
et  Vlavianos  (2).  Ces  recherches  tendent  à  assigner  à  ce 
syndrome  les  lésions  microscopiques  suivantes  :  disten¬ 
sion  œdémateuse  et  déformation  des  grosses  cellules  pyra¬ 
midales,  sorte  de  cgtarœdème  (de  sclvapov,  grosse  cellule 
ronde;  oîSepa,  œdème);  disparition  de  grains  chromato- 
philes  ;  déplacement  du  noyau  vers  la  périphérie  ;  dispa-  ( 
rition  de  prolongements;  augmentation  inusitée  de  noyaux 
névrogliques.] 

Le  traitement  doit, tendre  surtout  à  calmer  le  malade 
par  l’isolement,  le  repos  au  lit,  des  bains  prolongés  et  des 
préparations  médicamenteuses  appropriées;  il  faut  veiller 
aussi  au  relèvement  aussi  rapide  que  possible  de  la  nutri¬ 
tion  générale. 

Au  point  de  vue  médico-légal,  on  peut  avoir  à  exa¬ 
miner  des  actes  de  violence  commis  par  des  femmes  nou¬ 
vellement  accouchées  sur  leurs  enfants.  Dans  un  cas  de 
confusion  mentale  chez  une  femme  tuberculeuse,  un  testa¬ 
ment  fait  au  début  de  l’affection  mentale  a  été  déclaré  plus 
tard  comme  non  valable. 


/  —  NEURASTHÉNIE  PAR  ÉPUISEMENT 


Mafjmpthis  encore  en  quelques  mots  l'épuisement  chro- 
nique  du  système  nerveux  central,  la  neurasthénie  acquise 
ou  la  neurasthénie  par  épuisement,  dont  nous  avons  déjà 
parlé  à  propos  de  la  neurasthénie  constitutionnelle  (Voy. 
chap.  xm).  Tandis  que  la  neurasthénie  constitutionnelle  est 
le  résultat  d’une  fatigue  congénitale  du  système  nerveux, 
fatigue  qui  s’est  accrue  d’une  manière  continue  depuis  le 
"commencement' de  la  vie  du  sujet,  dans  la  neurasthénie 
acquise  il  s’agit  d’un  état  d’épuisement  psychique  provoqué 

(1)  Gilbert  Ballet,  Lésions  des  cellules  de  l’écorce  cérébrale  dans 
certaines  formes  de  confusion  mentale  (Bull,  de  l’Acad.  de  méd., 
1898,  p.  636). 

(2)  Roubinovitch  et  Vlavianos,  Contribution  clinique  et  ana¬ 
tomo-pathologique  à  l’étude  de  la  confusion  mentale  (C.  R.  du 
XIII*  Congr.  intern.  de  médecine.  Paris,  1900.  Section  de  . 
Psychiatrie). 


NEURASTHÉNIE  PAR  ÉPUISEMENT.  547 

•par  un  surmenage  intellectuel,  une  longue  excitation 
psychique,  un  repos  insuffisant  et,  avant  tout,  par  un 
manque  de  sommeil.  On  connaît  la  neurasthénie  des  exa¬ 
mens  [et  des  concours].  Dès  le  commencement  d’un  travail 
intellectuel,  il  survient  en  pareil  cas  un  sentiment  de 
fatigue,  la  ténacité  et  la  persévérance  lâchent  pied  ;  la  com¬ 
préhension  est  alourdie  et  parfois  complètement  abolie  ; 
A  la  mémoire  laisse  à  désirer;  les  mots  manquent  parlois. 
cela  s’ajoutent  l’inquiétude,  l’agitation,  les  vertiges  et  les 
maux  de  tête.  Le  sommeil  est  défectueux.  Des  paresthésies 
s’établissent.  Puis  apparaît  la  série  suivante  de  symptômes 
physiques  :  rachialgie,  faiblesse  des  membres,  affaiblis-' 
sement  du  cœur,  troubles  digestifs,  troubles  des  fonctions 
génitales. 

Il  n’est  guère  utile,  en  se  fondant  sur  la  prédominance 
d’un  de  ces  derniers  symptômes,  d’établir  des  variétés  cli¬ 
niques  de  neurasthénie  spinale,  cardiaque,  intestinale, 
sexuelle,  pour  opposer  ces  diverses  formes  à  la  neuras¬ 
thénie  cérébrale  dans  laquelle  prédominent  les  symptômes 
psychiques.  Ces  distinctions  sont  d’autant  plus  difficiles  à 
justifier  que  môme  les  signes,  comme  la  tachycardie  ou 
la  faiblesse  sexuelle,  par  exemple,  subissent  justement 
l’influence  du  cerveau.  Bien  plus  importante  est  la  distinc¬ 
tion  à  faire  entre  la  neurasthénie  acquise  et  la  neu¬ 
rasthénie  constitutionnelle.  Cette  dernière  présente  des 
phénomènes  morbides  plus  changeants;  elle  est  aussi 
beaucoup  plus  tenace;  elle  engendre  un  état  cœnesthé- 
tique  caractérisé  par  une  mauvaise  humeur  plus  per¬ 
manente  ;  elle  crée  plus  souvent  une  tendance  à  des 
obsessions  et  à  des  impulsions.  Il  est  vrai  que  la  neuras¬ 
thénie  par  épuisement  psychique  s’accompagne  quelque¬ 
fois  aussi  de  manies  et  de  phobies,  mais  qui  n’ont  pas  la 
même  intensité  que  dans  la  neurasthénie  constitutionnelle. 
Ce  qui  est  à  noter  encore,  c’est  la  différence  (déjà  men¬ 
tionnée  au  chapitre  xm)  qui  existe  dans  les  deux  affections 
au  point  de  vue  de  l’aptitude  au  travail  intellectuel.  Les 
neurasthéniques  par  épuisement  offrent  le  type  d’indi¬ 
vidus  en  état  de  grande  fatigue  physiologique  ;  dès  le 
début  de  l’affection,  leur  production  baisse.  Au  contraire, 
les  neurasthéniques  constitutionnels  présentent  à  cet 
égard  des  oscillations  extraordinairement  grandes.  Sans 
doute,  sur  le  terrain  d’une  neurasthénie  constitutionnelle, 
tout  effort  physique  un  peu  prolongé  amènera  un  épui- 


548  PSYCHOSES  PAR  ÉPUISEMENT. 

sement  psychique  beaucoup  plus  facilement  qu’il  ne 
l’amènera  chez  les  gens  bien  portants.  Il  n’est  pas  rare 
du  tout,  étant  donné  le  nombre  des  dégénérés,  que 
de  tels  cas  combinés  se  produisent  naturellement,  en 
raison  de  la  vie  fatigante  des  grandes  villes.  Ce  n’est  que 
dans  un  dixième  de  tous  les  cas  portant  le  diagnostic  de 
neurasthénie  que  l’épuisement  psychique  est  la  seule 
cause  à  invoquer  ;  pour  tous  les  autres  cas,  il  s’agit  d’une 
neurasthénie  constitutionnelle  ou  d’une  combinaison  des 
deux  affections. 

De  môme  que  dans  toutes  les  psychoses  par  épui¬ 
sement,  la  terminaison  habituelle  de  la  neurasthénie 
acquise  est  la  guérison.  L’essentiel  pour  le  traitement  est 
de  supprimer  les  causes  qui  l’ont  engendrée  avant  que  des 
complications  plus  graves  ne  viennent  se  surajouter. 

11  est  à  remarquer  encore  que  l’ensemble  des  accidents 
qui  caractérisent  la  neurasthénie  acquise  peut  se  pro¬ 
duire  sous  l’influence  d’autres  facteurs  agissant  sur  le 
système  nerveux  central  et  produisant  une  fatigue  immé¬ 
diate,  une  impossibilité  de  tout  travail  intellectuel,  un  état, 
cœnesthétique  triste  avec  irritabilité,  une  concentration 
excessive  de  l’attention  sur  soi-même.  Ainsi,  on  observera 
ces  symptômes  consécutivement  aux  intoxications,  telles 
que  l’alcoolisme,  le  nicotinisme,  le  saturnisme,  l’arseni¬ 
cisme  ;  on  les  constatera  encore  à  la  suite  de  maladies 
somatiques  de  longue  durée,  en  particulier  de  celles  qui 
sont  accompagnées  de  fortes  douleurs,  et  aussi  consécu¬ 
tivement  à  certaines  affections  cérébrales.  C’est  surtout 
pendant  la  convalescence  de  diverses  maladies  infec¬ 
tieuses,  comme  l’influenza,  que  se  développe  de  préfé¬ 
rence  la  neurasthénie  par  épuisement.  Il  est  utile  que  le 
diagnostic  mentionne  toujours  la  cause  première  de 
l’affection  et  qu’il  soit  formulé,  par  exemple,  comme  ceci  : 
«  Neurasthénie  d’origine  alcoolique  »  ou  «  neurasthénie 
consécutive  à  la  grippe  ».  Sur  la  neurasthénie  et  l’hystérie 
traumatique,  voy.  le  chapitre  xiv. 

Krafft-Ebing  a  décrit  au  cours  de  la  neurasthénie  des 
états  crépusculaires  de  la  conscience.  Un  épuisement  très 
intense  déterminé,  par  exemple,  par  des  veilles  répétées 

prolongées,  peut  sans  doute  produire  de  la  prostration 
et  un  trouble  de  la  conscience.  Mais  ces  états  disparaissent 
généralement  assez  vite,  quand  il  ne  s’agit  pas  d’un  début 
de  confusion  mentale  ou  de  délire  de  collapsus.  Il  me 


NEURASTHÉNIE  PAR  ÉPUISEMENT.  54*j 

paraît  difficile  d’établir,  comme  le  fait  Krafft-Ebing, 
deux  formes  cliniques  spéciales  :  la  paranoïa  neurasthé¬ 
nique  et  la  mélancolie  des  onanistes  neurasthéniques. 

Le  diagnostic  différentiel  de  la  neurasthénie  acquise  doit 
être  fait  avant  tout  avec  toute  une  série  d'affections  soma¬ 
tiques,  et  particulièrement  avec  la  tuberculose,  la  néphrite 
chronique,  les  affections  du  tube  digestif  et  les  maladies  de 
la  nutrition,  comme  la  goutte,  par  exemple.  Parfois,  le 
tableau  clinique  delà  neurasthénie  par  épuisementrappelle 
les  périodes  initiales  des  affections  organiques  du  système 
nerveux  :  tumeurs,  sgphilis  cérébrale,  tabes.  Parmi  les 
psychoses,  il  y  a  lieu  de  faire  le  diagnostic  avec  Y  épilepsie, 
les  divers  états  d'affaiblissement  intellectuel,  les  formes  très 
légères  de  la  folie  intermittente,  et  surtout  avec  la  paralysie 
générale  au  début.  En  effet,  il  faut  toujours  penser  à  cette 
dernière  affection  chaque  fois  qu’un  sujet  d’âge  moyen 
souffre  d’accidents  neurasthéniques,  sans  qu’il  y  ait, 
pour  expliquer  leur  éclosion,  un  surmenage  intellectuel 
ou  une  prédisposition  dégénérative.  Les  neurasthéniques 
ressentent  une  pression  sourde  et  continue  au  niveau  du 
front  ;  la  céphalalgie  des  paralytiques  se  manifeste,  au 
contraire,  sous  forme  de  crises  fréquentes.  Une  hémipa¬ 
résie  faciale,  une  inégalité  pupillaire,  l’hypoalgésie  plus 
ou  moins  généralisée,  sont  des  signes  primordiaux  plai¬ 
dant  en  faveur  de  la  paralysie  générale,  de  même  aussi 
qu’un  affaiblissement  de  la  mémoire  pour  les  événements 
les  plus  récents,  accompagné  d’un  changement  de  carac¬ 
tère  [ainsi  que  la  lymphocytose  du  liquide  céphalo-rachidien ]. 

Le  pronostic  est  favorable  quand  le  neurasthénique  se 
prête  réellement  à  un  traitement  sérieux  et  ne  reprend  pas, 
aussitôt  après  la  cure,  son  ancien  genre  de  vie  de  fatigue 
et  de  surmenage.  L’agent  essentiel  dans  ce  traitement  est 
le  repos..  Dans  des  cas  graves,  le  malade  doit  être  alité 
pendant  plusieurs  jours  ou  plusieurs  semaines.  Lorsque  la 
nutrition  générale  est  insuffisante,  il  faut  instituer  un 
régime  d’engraissement.  Le  massage  et  l’hydrothérapie 
modérée  sont  utiles.  Il  n’y  a  pas  grand  avantage  à  retirer  de 
l’électrothérapie.  L’hypnotisme  peut  aider  à  calmer  les 
malades.  Les  promenades,  les  exercices  musculaires  ne 
doivent  commencer  que  dans  le  stade  assez  avancé  de  la 
convalescence.  Quelquefois,  le  séjour  dans  un  établisse¬ 
ment  spécialement  aménagé  pour  le  traitement  des  affec¬ 
tions  nerveuses  est  nécessaire.  Le  plus  souvent,  un  séjour 


550  PSYCHOSES  FÉBBILES  ET  INFECTIEUSES. 

au  bord  de  la  mer,  dans  les  montagnes  d’altitude  moyenne, 
dans  la  forêt  ou  à  la  campagne,  est  largement  suffisant. 
Si  le  malade  est  suffisamment  docile,  on  peut  instituer  le 
traitement  à  son  domicile. 


XXVI.  —  PSYCHOSES  FÉBRILES  ET  INFECTIEUSES 

[Des  travaux  d’ensemble  sur  les  délires  infectieux  ont  été 
publiés  en  France  par  Thore,  Chéron,  Christian,  Foville,  ' 
Bail  et  Ritti,  Briand,  Régis  et  Chevalier-Lavaure,  Gilbert 
Ballet,  Bordas,  Roubinovitch,  Séglas,  Toulouse,  Faure.] 

Dans  les  maladies  infectieuses,  particulièrement  dans  les 
affections  fébriles,  on  observe  assez  souvent  des  troubles 
psychiques  qui,  parfois,  ne  se  manifestent  que  pendant 
quelques  minutes  ou  quelques  heures,  mais  qui  durent 
quelquefois  pendant  un  certain  nombre  de  jours.  Très  peu 
de  ces  cas  sont  observés  dans  les  asiles  d’aliénés,  parce 
que  la  place  principale  du  tableau  clinique  appartient  à 
l’affection  somatique.  Néanmoins,  l’internement  est  par¬ 
fois  rendu  nécessaire  par  l’excitation  du  malade  ou  bien 
par  ses  idées  et  tentatives  de  suicide.  Il  est  môme  arrivé 
que  des  aliénistes  ont  pu  établir  le  diagnostic  d’une 
maladie  infectieuse,  par  exemple  de  la  fièvre  typhoïde 
à  la  période  d’incubation,  rien  que  d’après  l’apparition 
de  certains  symptômes,  psychiques. 

L’effet  produit  sur  l’écorce  cérébrale  par  l’élévation  de 
la  température,  par  l’altération  de  la  nutrition,  par  une 
augmentation  de  l’activité  cardiaque,  ne  peut  guère  être 
distingué  de  l’influence  toxique  qu’exercent  sur  cette 
écorce  les  poisons  bactériens.  Chez  de  petits  enfants,  il 
suffit  souvent  d’une  très  faible  élévation  de  la  tempé¬ 
rature,  à  l’occasion  d’une  simple  bronchite,  pour  pro¬ 
voquer  chez  eux  le  délire  ou  le  coma.  Parfois  des  maladies 
infectieuses  graves  ne  déterminent  point,  par  elles-mêmes, 
l’éclosion  de  troubles  mentaux  qui  ne  se  manifestent  qu’à 
l’occasion  de  quelques  graves.complications  d’ordre  soma¬ 
tique,  comme,  par  exemple,  une  hémoptysie  ou  une 
hémorragie  intestinale.  Dans  ces  cas,  les  accidents  psy¬ 
chiques  sont  provoqués  par  l’anémie  cérébrale  et 
doivent,  par  conséquent,  être  considérés  comme  des 
délires  du  collapsus.  D’autre  part,  il  n’est  pas  rare  de  voir 
survenir  des  troubles  mentaux  avant  le  début  ou  après  la 


PSYCHOSES  FÉBRILES  ET  INFECTIEUSES.  551 

disparition  de  la  fièvre,  sans  qu’on  puisse  invoquer  à 
aucun  moment  l’effet  d'un  épuisement  et  où  l’on  ne  peut 
expliquer  l’origine  du  délire  que  par  l’intervention  d’un 
facteur  toxique.  Dans  plusieurs  maladies  infectieuses,  il  y 
a  lieu  de  distinguer  des  psychoses  offrant  des  caractères 
cliniques  qui  leur  sont  propres. 

La  fièvre  typhoïde  présente  parfois  (Friedlânder),  avant 
même  l’élévation  delà  température,  des  troubles  mentaux 
constituant  ce  qu’on  appelle  le  délire  initial.  11  s’agit, 
dans  ce  cas,  soit  d’une  obnubilation  de  la  conscience  avec 
désorientation,  troubles  sensoriels  et  conceptions  déli¬ 
rantes  sans  excitation,  soit  d’une  forme  assez  caractéris¬ 
tique  d’excitation  qui  rappelle  la  manie  et  qui  s’accom¬ 
pagne  de  la  fuite  d’idées  plus  ou  moins  incohérentes,  d’un 
besoin  perpétuel  de  mouvements,  d’émotions  tristes  et 
souvent  de  tentatives  ou  d’idées  de  suicide.  Plus  tard,  à  la 
période  d’état  de  la  fièvre  typhoïde,  quand  la  température 
est  au  maximum  de  son  élévation,  on  assiste  parfois  à 
l’éclosion  des  délires,  avec  prostration.  Vers  la  fin  de  la 
fièvre  typhoïde,  ou  même  seulement  pendant  la  conva¬ 
lescence,  on  peut  voir  se  produire  une  confusion  mentale 
hallucinatoire.  Le  pronostic  de  ces  divers  délires  est  géné¬ 
ralement  défavorable,  et  plus  de  la  moitié  des  typhiques 
délirants  périt.  Les  accidents  psychiques  initiaux  [pré¬ 
fébriles]  dépendent  indubitablement  de  poisons  bacté¬ 
riens.  Les  troubles  délirants  ultérieurs  sont  peut-être 
produits  par  la  fièvre,  mais  ils  doivent  être  dus  probable¬ 
ment  aussi  en  partie  à  quelque  processus  inflammatoire 
du  côté  de  l’encéphale  et  des  méninges. 

[Les  divers  délires  qui  apparaissent  à  toutes  les  périodes 
de  la  dolhiènenlérie  ont  été  décrits  par  un  grand  nombre 
d’auteurs  français  :  Chornel,  Louis,  Esquirol,  Sauvet,  Max 
Simon,  Thore,  Morel,  Baillarger,  Berthier,  Marcé,  Magnier, 
Chéron,  A.  Voisin,  Bail  et  Ritti,  Marandon  de  Montyel, 
Joffroy,  Chantemesse,  Régis,  Glover.  Il  résulte  de  ces  études 
cliniques  qu’à  la  période  d’incubation  on  observe  le  plus 
souvent  de  la  stupeur',  pendant  la  période  d’invasion,  de 
l'excitation  maniaque,  pouvant  prendre  les  proportions 
d’un  délire  aigu  ;  à  la  période  d’état,  de  la  confusion  men¬ 
tale  avec  ou  sans  hallucinations,  avec  ou  sans  idées  mélan¬ 
coliques  ;  dans  la  convalescence,  les  délires  d'inanition, 
d'épuisement,  d'asthénie,  avec  idées  mélancoliques  ou 
mégalomaniaques,  ou  de  persécution. 


552 


PSYCHOSES  FEBRILES 


INFECTIEUSES. 


Parmi  les  complications  éloignées  de  la  fièvre  typhoïde,';' 
Aug.  Voisin  a  signalé  la  paralysie  générale .] 

Audemard  désigne  ces  cas  de  fièvre  typhoïde  avec  délire 
sous  le  nom  de  cérébro-typhus.  Quelques-uns  de  ces 
typhiques  délirants  sont  prédisposés  par  une  tare  hérédi¬ 
taire.  Parfois  il  reste,  à  la  suite  des  accidents  mentaux,  un 
affaiblissement  intellectuel  ou  bien  des  manifestations  épi¬ 
leptiformes. 

Nissl,  dans  ses  recherches  anatomo-pathologiques  sur 
les  délires  typhiques,  a  trouvé  :  d’une  part,  une  forte 
injection  des  vaisseaux  avec  multiplication  considérable 
de  leucocytes,  et,  d’autre  part,  une  altération  des  cellules 
nerveuses,  caractérisée  par  un  gonflement  du  corps  cellu¬ 
laire,  destruction  du  protoplasma,  une  coloration  diffuse 
des  prolongements,  une  prolifération  de  cellules  nèvro- 
gliques  avec  accroissement  considérable  de  prolongements 
de  ces  dernières. 

On  constate  quelquefois  des  accès  délirants  âu  cours  de 
la  pneumonie,  qui,  d’ailleurs,  devient  assez  souvent,  chez 
les  buveurs,  la  cause  déterminante  d’un  délire  alcoolique. 
Dans  la  variole,  la  diphtérie,  Y  érysipèle,  le  rhumatisme 
articulaire  aigu,  on  a  vu  des  délires  avec  vive  excitation, 
de  même  que  dans  le  choléra  et  la  peste.  Parfois  on  a 
observé,  dans  des  délires  infectieux,  des  températures 
hyperpyr étiques,  arrivant  à  44°,  ce  qui  est  d’un  pronostic 
très  défavorable. 

[Dans  le  choléra,  les  accidents  délirants  ( confusion  men¬ 
tale  hallucinatoire,  stupeur)  peuvent  se  manifester  à  la 
phase  de  la  réaction  ou  pendant  la  convalescence.  Des 
observations  de  ce  genre  ont  été  publiées  par  Delasiauve, 
Bail,  Mesnet,  Séglas.] 

[Le  rhumatisme  articulaire  aigu  s’accompagne  parfois  de 
syndromes  délirants  avec  excitation  maniaque  et  halluci¬ 
nations  variées.  Dans  certains  cas,  un  accès  d’excitation 
peut  remplacer  une  crise  de  rhumatisme.  Enfin,  le  rhuma¬ 
tisme  articulaire  aigu  peut  être  quelquefois  suivi  d’un 
délire  à  forme  mélancolique  (Mabille  et  Lallemant, 
Mesnet).] 

[L’influence  de  la  syphilis  acquise  sur  la  production  des 
accidents  délirants  paraît  admise  par  Mairet.  Le  rôle  de 
cette  infection  est  surtout  grand  dans  la  production  de  la 
paralysie  générale  (Fournier,  Morel-Lavallée  et  Bellières, 
Régis,  G.  Ballet).] 


PSYCHOSES  FÉBRILES  ET  INFECTIEUSES.  553 

[La  blennorragie  peut  donner  lieu  à  des  troubles  men¬ 
taux,  la  dépression  mélancolique  le  plus  souvent  (Cullerre, 
Pitres).] 

[Dans  la  variole,  le  délire  est  généralement  hallucina¬ 
toire  (Thore,  Quinquaud).  Mabille  a  publié  en  1883  une 
observation  de  paralysie  générale  provoquée  par  la 
variole.] 

[Séglas,  chez  une  femme  de  trente  ans  atteinte  de  rou¬ 
geole,  a  pu  observer  de  la  stupeur,  interrompue  par  des 
crises  d’agitation  délirante.  La  fièvre  était  intense  ;  sept 
jours  après  est  survenue  une  amélioration  ;  et  trois  semai¬ 
nes  après,  la  guérison.]  Dans  la  scarlatine,  on  trouve  quel¬ 
quefois  aussi  des  troubles  psychiques.  En  outre,  Mou- 
reyère  a  décrit,  après  la  scarlatine,  un  pseudo-tabes  avec 
convulsions  unilatérales,  névralgies  et  accidents  délirants. 
[Au  cours  de  la  scarlatine,  les  délires  se  montrent  généra¬ 
lement  à  la  fin  de  la  première  semaine.  Leur  durée  est 
éphémère.  Il  s’agit  le  plus  souvent  de  la  confusion  men¬ 
tale  hallucinatoire .] 

Dans  l'influenza,  on  a  observé  souvent  des  délires,  prin¬ 
cipalement,  il  est  vrai,  chez  des  individus  fortement  pré¬ 
disposés. 

[Dans  l'influenza,  Joffroy  a  décrit  pendant  la  période 
fébrile  un  délire  violent  avec  agitation  maniaque  et  hal¬ 
lucinations.  Pierret,  Mairet,  J.  Voisin  ont  signalé  des 
accidents  mentaux  ( mélancolie ,  stupeur,  idées  de  persé¬ 
cution)  consécutivement  à  l’influenza.] 

[ L'érysipèle  peut  s’accompagner  de  divers  délires,  soit 
au  moment  de  l’hyperthermie,  ce  qui  est  le  cas  le  plus 
fréquent,  soit  au  moment  de  la  convalescence.  Ces  délires 
sont  :  confusion  mentale  hallucinatoire  ou  non,  accès 
d'excitation  maniaç/ue,  accès  de  stupeur-,  et,  comme  com¬ 
plication  ultérieure  possible,  la  méningo-encéphalite  diffuse 
(Chéron,  Christian,  Baillarger,  Morel).] 

[Bayle  en  1826,  Lannois  et  Lemoine  en  1886,  ont  signalé 
des  troubles  mentaux  dans  les  oreillons.  | 

[D’après  Morel,  Bail,  Toulouse,  les  diverses  phases  et 
formes  de  la  tuberculose  peuvent  s’accompagner  des  trou¬ 
bles  mentaux  les  plus  variés.] 

La  phtisie  pulmonaire  peut,  par  des  lésions  organiques 
du  cerveau,  exercer  une  influence  sur  l’état  mental,  et,  de 
plus,  par  suite  d’épuisement,  conduire  à  une  confusion 
mentale.  En  outre,  il  faut  noter  l'euphorie  si  singulière 


554  PSYCHOSES  FÉBRILES  ET  INFECTIEUSES. 

des  phtisiques  avancés,  due  probablement  à  l’influence 
d’un  facteur  toxique.  Les  délires  infectieux  sont  plus  rares 
dans  la  tuberculose. 

La  rage,  quoique  accompagnée  constamment  d’un  trou¬ 
ble  psychique,  est  sans  intérêt  pratique  pour  l’aliéniste. 
Elle  commence  par  un  sentiment  d’inquiétude  ;  puis,  à  la 
période  hydrophobique,  le  malade  présente  de  l’angoisse, 
des  convulsions  et  de  l’essoufflement;  vient  ensuite  la 
période  paralytique,  qui,  ordinairement,  se  termine  par 
la  mort. 

[Les  diverses  périodes  de  la  rage  peuvent  s’accompagner 
de  troubles  intellectuels  :  au  début,  délire  mélancolique  ; 
à  la  période  d’état,  excitation  maniaque  avec  hallucinations 
nombreuses  ;  à  la  période  terminale,  stupeur .] 

Dans  la  lèpre  s’établit  souvent,  au  début,  une  altération 
de  caractère  ;  plus  tard  surviennent  quelquefois  des  trou¬ 
bles  sensoriels,  de  véritables  hallucinations  tactiles  de  la 
peau.  Meschede  et  d’autres  ont,  dans  quelques  cas,  ob¬ 
servé  des  délires  avec  hallucinations,  de  même  que  de  la 
dépression  et  une  tendance  au  suicide. 

Dans  la  malaria,  à  la  fièvre  se  joint  parfois,  surtout  chez 
les  prédisposés,  une  crise  d'excitation  ou  de  dépression. 
Quelquefois  aussi  on  a  observé  des  délires  périodiques 
venant  remplacer  les  accès  fébriles,  en  quelque  sorte  à 
titre  d’équivalents  comme  une  espèce  de  malaria  larvée. 
Chez  les  enfants  se  produisent  (d’après  Pasmanik)  des 
états  comateux  parallèlement  aux  accès  de  fièvre.  De  plus, 
d’après  Tikanadze,  des  manifestations  hystériques  se 
montreraient  fréquemment  sur  le  terrain  de  l’infection 
malarienne. 

[Les  troubles  psychiques  liés  à  l'impaludisme  ont  été 
signalés  par  Sébastian,  Baillarger,  Morel,  Lemoine  et 
Chaumier,  Mabille,  Marandon  de  Montyel.  On  a  constaté 
notamment  :  la  stupeur,  la  mélancolie  anxieuse,  la  confu¬ 
sion  mentale  hallucinatoire,  l’ excitation  maniaque  pério¬ 
dique,  la  paralysie  générale .] 

Dans  le  béribéri,  on  observe  parfois  de  la  dépression, 
des  vertiges,  un  sentiment  de  pression  autour  de  la  tête, 
un  affaiblissement  de  la  mémoire.  Mais  ce  qu’on  y  voit 
plus  fréquemment,  ce  sont  des  hyperesthésies,  des  pares¬ 
thésies,  des  troubles  de  la  motilité,  des  contractures 
spastiques,  des  convulsions  toniques  et  un  affaiblissement 
du  pneumogastrique. 


ALCOOLISME. 


555 


Sur  les  états  neurasthéniques  survenant  au  cours  de  la 
convalescence  de  diverses  maladies  infectieuses,  voy.  le 
chapitre  xxv. 


XXVII.  —  PSYCHOSES  TOXIQUES 

Les  intoxications  aiguës  sont,  la  plupart  du  temps,  ac¬ 
compagnées  de  troubles  psychiques,  et  cependant  leur 
traitement  n’est  pas  encore  un  des  problèmes  les  plus 
importants  soumis  à  la  compétence  des  aliénistes.  Au  cha¬ 
pitre  iii  de  ce  livre,  nous  avons  exposé  le  rôle  des  intoxi¬ 
cations  dans  la  genèse  des  affections  mentales.  En  outre, 
un  certain  nombre  A' intoxications  chroniques  dégradent 
plus  ou  moins  les  fonctions  psychiques.  Ainsi,  dans  les 
contrées  où  règne  la  pellagre,  des  pellagreux  encombrent 
les  asiles  d’aliénés.  L’abus  de  Y  éther,  de  Y  opium,  de  la  nico¬ 
tine,  peut  également  provoquer  des  troubles  psychiques. 
De  plus,  des  psychoses  se  déclarent  dans  certaines  intoxi¬ 
cations  chroniques  d’origine  industrielle,  notamment  dans 
l’empoisonnement  par  le  sulfure  de  carbone  et  par  le 
plomb.  Néanmoins,  ces  cas  ne  sont  pas  très  fréquents,  de 
sorte  que  nous  pouvons  renvoyer,  pour  les  détails  qui  les 
concernent,  au  résumé  du  chapitre  iii.  Nous  ne  parlerons 
ici  que  des  psychoses  dues  aux  intoxications  les  plus 
importantes  :  Yalcoolisme,  le  morphinisme,  le  cocaïnisme. 

A.  —  ALCOOLISME 

[C’est  au  xie  siècle  que  les  Arabes  firent  connaître  Yal- 
cohol  qu’ils  obtenaient  par  la  distillation  du  vin  ;  cette  sub¬ 
stance  resta  longtemps  dans  les  officines  des  apothicaires. 
La  situation  changea  à  partir  du  moment  où  la  distillation 
du  vin  fut  entreprise  en  grand  par  la  communauté  des 
vinaigriers  ;  c’était  en  1514,  et  par  une  faveur  spéciale  de 
Louis  XII.  L’alcoolisme  s’implante  alors  en  France. 

Au  xvie  siècle,  la  vente  des  eaux-de-vie  devient  pu¬ 
blique,  et  la  consommation  augmente  progressivement. 
L’apparition  des  alcools  d’industrie  dans  la  première 
moitié  de  ce  siècle  a  eu,  au  point  de  vue  des  progrès  de 
l’alcoolisme,  des  conséquences  terribles,  tant  en  France 
que  dans  l’Europe  tout  entière,  et  surtout  dans  les  pays 
du  Nord.  Le  cri  d’alarme  jeté  en  1849  par  Magnus  Huss 


556 


YCHOSES  TOXIQUES. 


sur  les  ravages  de  cette  intoxication  en  Suède  a  éiè  le 
point  de  départ  d’une  réaction  scientifique  contre  le  flot 
montant  de  l’alcoolisme.  Aussi  n’est-il  pas  étonnant  qu’à 
l’heure  actuelle  où  le  fléau  est  à  son  plus  haut  point  de 
développement  en  France,  on  essaye  par  tous  les  moyens 
de  restreindre  ses  ravages.  L’instituteur,  le  prêtre,  le 
médecin  ont  là  une  belle  mission  à  remplir  en  préparant, 
par  une  hygiène  intellectuelle,  morale  et  physique,  des 
générations  nouvelles  débarrassées  des  préjugés  relatifs 
aux  boissons  alcooliques. 

Les  travaux  français  sur  l 'alcool,  Y  alcoolisme  et  les 
troubles  mentaux  alcooliques  sont  trop  nombreux  pour 
que  nous  ayons  la  prétention  de  les  énumérer  tous.  Rap¬ 
pelons  seulement  ceux  d’Esquirol,  de  Morel,  de  Lasègue,? 
de  Lancereaux,- de  Magnan  et  Laborde,  de  Dujardin-Beau- 
metz  et  Audigé,  de  Rabuteau,  de  Cadéac  et  Monnier,  de 
Joffroy  et  Sérveaux,'  de  Motet,  de  P.  Garnier,  qui,  se  plaçant 
chacun  à  un  point  de  vue  spécial,  ont  contribué  à  éclaircir 
un  grand  nombre  de  problèmes  se  rattachant  à  l’intoxi¬ 
cation  alcooliqué,-  la  plus  importante  de  toutes  celles  qui 
sévissent  actuellement  en  France,  celle,  à  coup  sûr,  qui 
contribue  le  plus  largement  à  propager  et  à  entretenir  les 
grands’  fléaux  des  temps  modernes  :  la  misère  sociale,  la 
tuberculose  et  la  folie.  Les  aliénistes  français  modernes 
ont  eu  le  grand  mérite  de  comprendre  l’extrême  gravité 
de  la  situation' faite  à  leur  pays  par  l’alcoolisme  et,  se 
jetant  hardiment  les  premiers  dans  la  lutte  pratique 
contre  cette  intoxication  volontaire,  ils  sont  parvenus  à 
remuer  profondément  l’opinion  publique,  à  entraîner  cette 
dernière  en  faveur  de  la  diminution  de  la  consommation 
des  boissons  alcooliques,  à  transformer  les  programmes 
d’enseignement  primaire  et  secondaire  dans  le  sens  nette¬ 
ment  anti-alcoolique.  Ils  ont  contribuée  créer,  en  outre, 
de  grands  groupements  humains,  des  ligues  contre  l’alcoo¬ 
lisme,  tantôt  parmi  les  adultes  ( Société  française  de  Tem¬ 
pérance,  fondée  en  1872  par  Lunier,  et  V Union  française 
anti-alcoolique,  fondée  en  1895  par  Legrain),  tantôt  parmi 
les  enfants  et  jeunes  gens  ( Association  de  la  Jeunesse 
française  tempérante,  fondée  en  1896  par  Roubinovitch).  11 
est  permis  d’espérer  que,  grâce  à  tant  d’efforts  d’ordre 
scientifique,  social  et  philanthropique,  l’évolution  vers  un 
état  meilleur  se  fera  progressivement  en  France,  comme 
elle  s’est  faite  en  Suède  et  en  Norvège,  sous  l’influence 


ALCOOLISME.  557 

des  travaux  analogues  de  Magnus  Huss  et  de  quelques- 
uns  de  ses  concitoyens.] 

I .  —  Alcoolisme  aigu. 

L 'alcool  éthylique  produit  chez  l’homme  une  altération 
intellectuelle  aiguë  qui  est  l’ivresse.  La  quantité  d’alcool 
nécessaire  pour  produire  cet  effet  diffère  selon  chaque 
individu.  Ainsi,  des  sujets  prédisposés,  psychopathiques, 
plus  particulièrement  les  dégénérés  et  les  épileptiques,  pré¬ 
sentent  souvent  une  intolérance  pour  V alcool,  au  point  que 
10  grammes  de  cette  substance  suffisent  parfois  pour  pro¬ 
voquer  des  conséquences  graves.  L’alcool  passe,  immédia¬ 
tement  après  son  entrée  dans  l’économie,  dans  la  circu¬ 
lation,  dans  les  cellules  de  l’organisme;  mais  son  effet  se 
maintient  encore  longtemps  après  sa  combustion  complète. 

L’expérimentation  psychologique  montre  déjà  chez 
•l’homme  sain  un  effet  évident  résultant  de  la  consom¬ 
mation  de  quantités  minimes  d’alcool.  Ach  a  établi  que 
30  centimètres  cubes  compromettent  considérablement  la 
compréhension.  Fürer  et  Rüdin  ont  trouvé  qu’une  absorp¬ 
tion  unique  d’une  quantité  d’alcool  ne  dépassant  pas 
100  grammes  produit  chez  la  plupart  des  sujets  une  dimi¬ 
nution  delà  faculté  d’association,  surtout  pour  le  calcul, 
de  môme  qu’une  diminution  de  la  mémoire  ;  ces  troubles 
intellectuels  persistent  souvent  pendant  plus  de  vingt- 
quatre  heures  et  parfois  môme  pendant  quarante-huit 
heures.  Smith  et  Kürz,  en  faisant  succéder  à  une  série  de 
jours  avec  suppression  d’alcool  une  autre  série  de  plusieurs 
jours  avec  une  dose  quotidienne  de  80  grammes  de  cette 
substance,  ont  démontré  que,  dès  le  début  de  l’usage  de 
cette  dernière,  la  productivité  psychique  diminuait,  pour 
se  relever  seulement  un  certain  temps  après  l’élimination 
totale  du  liquide  actif.  Dans  les  expériences  relatives  à 
l’association  des  idées,  on  constate  un  relâchement  et  un 
appauvrissement  dans  cette  fonction  psychique  ;  on  remar¬ 
que,  en  particulier,  une  diminution  dans  les  associations 
du  fond  môme  de  la  pensée,  et  cela  au  profit  des  associa¬ 
tions  superficielles,  fondées  uniquement  sur  une  ressem¬ 
blance  extérieure  des  sons  et  sur  des  habitudes  banales  du 
langage.  Au  point  de  vue  psychomoteur,  l’alcool  favorise 
la  production  des  impulsions  motrices.  Le  temps  de  la 
réaction  motrice  est  abrégé,  mais  la  sûreté  des  mouve- 


558 


PSYCHOSES  TOXIQUES. 


ments  est  amoindrie.  C’est  principalement  dans  les  expé¬ 
riences  sur  les  réactions  de  choix  que  ce  fait  se  démontre 
clairement  par  suite  de  la  production  des  réactions  irrégu¬ 
lières  ou  fausses.  L’examen  de  la  production  musculaire 
au  moyen  de  l’ergographe  donne,  d’après  Osertzkowsky, 
les  résultats  suivants  :  pour  15  à  50  grammes  d’alcool,  on 
obtient  une  élévation  considérable,  mais  de  courte  durée, 
qui  repose  sur  une  prompte  exécution  de  tous  les  mouve¬ 
ments,  tandis  que  chaque  mouvemen  isolé  est  lui-même 
moins  productif  qu’à  l’état  normal.  Ici  encore,  l’alcool  a 
facilité  la  production  des  impulsions  motrices,  d’une 
manière  semblable  à  celle  que  nous  avons  constatée  pour 
les  réactions  associatives  et  de  choix.  Cependant,  cette 
augmentation  de  la  production  musculaire  no  dure  pas. 
Glück  a  trouvé  que  l’augmentation  de  travail,  acquise  au 
début  par  40  grammes  d’alcool,  baissait  déjà  d’un  tiers 
après  dix  minutes.  Dans  d’autres  expériences,  on  a  même 
constaté  une  diminution  après  quatre  minutes.  La  force 
de  chaque  mouvement  en  particulier  ne  s’est  pas  accrue; 
seulement,  au  début,  le  nombre  de  levées  successives  du 
poids  a  été  augmenté.  Plus  la  force  musculaire  est  mise 
à  contribution,  plus  elle  est  compromise  sous  l’influence 
de  l’alcool,  comparativement  à  l’état  normal. 

[Les  qualités  alimentaires  de  l’alcool  ont  été  prônées  par 
Liebig,  Bouchardat,  Gruber,  Binz.  Ces  auteurs  le  consi¬ 
dèrent  notamment  comme  un  aliment  hydrocarboné,  res¬ 
piratoire  et,  de  plus,  comme  antidéperditeur,  ou  aliment 
d’épargne.  Pour  toutes  ces  raisons,  ils  pensent  que  l’alcool 
est  un  excitant  du  travail  musculaire.  La  classe  ouvrière 
s’est  trop  imbue  de  cette  opinion  venue  de  haut  et  qui,  à 
l’heure  actuelle,  est  encore  profondément  enracinée  dans 
l’esprit  de  bien  des  gens.  Carpenter  s’est  élevé  depuis  long¬ 
temps  contre  cette  idée;  il  a  démontré,  à  l’aide  d’exemples, 
que  l’alcool  est  capable  de  donner  un  coup  d’éperon,  qu’il 
permet  un  effort  momentané,  mais  non  un  travail  soutenu, 
prolongé;  après  l’augmentation  du  travail  qui  suit  presque 
immédiatement  l’absorption,  arrive  un  sentiment  d’engour¬ 
dissement  de  tout  l’être  qui  rend  la  production  musculaire 
extrêmement  faible.  On  a  voulu  (Hermann,  Frey,  Destrée) 
prouver  l’inanité  de  la  valeur  dynamogénique  de  l’alcool 
à  l’aide  d’expériences  avec  l’ergographe  de  Mosso.  Il  faut 
avouer  que  ces  recherches  expérimentales  ne  sont  pas 
tout  à  fait  convaincantes  :  la  volonté  de  l’expérimentateur 


ALCOOLISME. 


559 


intervient  à  chaque  instant  et  peut  faire  varier  les  résul¬ 
tats  dans  un  sens  ou  dans  un  autre,  au  gré  de  ses  désirs; 
les  conditions  expérimentales  de  Frey,  Destrée,  sont  telles 
que  les  partisans  de  l’alcool  comme  ses  adversaires  peu¬ 
vent  prouver  tout  ce  qu’ils  voudront.  Aussi,  pour  se  faire 
une  opinion  sur  cette  question,  est-il  préférable  de  tenir 
compte  de  l’expérience  de  tous  les  jours.  Quand  on 
constate  que  tel  ou  tel  cycliste  ou  ascensionniste,  célèbre 
par  son  endurance  à  la  fatigue,  préfère  ne  pas  absorber 
d’alcool,  disant  qu’il  lui  coupe  les  jambes,  on  est  bien 
forcé  de  donner  raison  à  Carpenter.  C’est  un  fait  d’obser¬ 
vation,  et,  comme  tel,  il  vaut  mieux  que  toutes  les  démon¬ 
strations  qui  ne  sont  pas  rigoureusement  scientifiques. 

La  valeur  alimentaire  des  alcools  est  d’ailleurs  toute 
théorique.  11  y  aurait,  d’après  les  recherches  d’Atwatcr, 
sur  lesquelles  Duclaux  a  attiré  dernièrement  l’attention 
publique,  dans  les  boissons  alcooliques  une  source 
d’énergie  théoriquement  analogue  à  celle  que  l’ami¬ 
don,  la  graisse  et  le  sucre  procurent  à  l’organisme.  Au 
point  de  vue  pratique,  les  alcools  constituent  un  mau¬ 
vais  aliment  dont  l’usage  régulier  et  môme  modéré  est 
nuisible.  C’est,  de  plus,  une  substance  trois  fois  plus  chère 
que  le  lait  et  huit  fois  plus  chère  que  le  pain.  Les  alcools 
ne  remplissent  donc  aucune  des  conditions  pratiques  d’un 
aliment  utile  et  économique.  Socialement  parlant,  l’intro¬ 
duction  des  alcools  dans  le  régime  alimentaire  constitue 
toujours  une  erreur  hygiénique  et,  dans. un  nombre  de  cas 
trop  considérable,  un  véritable  danger. 

Les  recherches  expérimentales  sur  la  toxicité  des 
boissons  alcooliques  ont  été  poursuivies  en  France  par 
Dujardin-Beaumetz  et  Audigé,  Rabuteau,  Riche,  Da- 
remberg,  Jofiroy,  Serveaux. 

Rappelons  les  expériences  de  Magnan  et  Laborde,  qui 
faisaient  ingurgiter  aux  chiens,  à  l’aide  d’une  sonde  œso¬ 
phagienne,  des  eaux-de-vie  de  vin,  de  betterave,  de  maïs. 
Ici  les  effets  toxiques  étaient  plus  accentués  avec  des  eaux- 
de-vie  industrielles  qu’avec  des  eaux-de-vie  viniques.  Les 
mêmes  auteurs  ont  administré  aux  chiens  de  l’alcool  éthy¬ 
lique  extrait  par  rectification  des  mêmes  eaux-de-vie 
naturelles  ou  industrielles,  et  ils  ont  obtenu  des  phéno¬ 
mènes  toxiques  de  la  plus  grande  netteté;  l’alcool  éthy¬ 
lique  est  donc  indiscutablement  un  poison. 

Les. recherches  expérimentales  de  Joffroy  et  Serveaux 


560  PSYCHOSES  TOXIQUES. 

constituent  une  mise  au  point  du  problème  de  la  toxicité, 
des  boissons  alcooliques.] 

Ces  constatations  expérimentales  sur  l’action  de  fortes 
doses  d’alcool  viennent  confirmer  ce  que  l’observation 
clinique  nous  a  appris  à  connaître  depuis  longtemps.  Sougl 
l’influence  de  l’alcool,  les  travaux  intellectuels  compliqués 
deviennent  plus  difficiles  ' 
et  la  concentration  de  l’at¬ 
tention  plus  pénible.  Au 
début  de  l 'alcoolisme  aigu, 
la  perception  est  défec¬ 
tueuse,  le  contrôle  dispa¬ 
raît,  le  jugement  s’affai¬ 
blit.  Les  propos  animés 
que  l’ivrogne  fait  entendre 
dans  cette  période  sont  ■ 
absolument  superficiels  et,  ; 
au  lieu  de  conclusions  lo-  j 
giques  et  raisonnées,  il| 
fait  des  jeux  de  mots  ou 
cite  des  proverbes.  Cita¬ 
tions,  mots  bizarres, rimes, 
tout  cela  est  servi  avec  une 
abondance  prolixe,  sans 
se  préoccuper  des  objec-^ 
tions.  En  même  temps,  il 
y  a  de  l’excitation  et  du 
relâchement  dans  les  asso¬ 
ciations  d’idées.  La  figure 
257  représente  justement 
Fig.  257. — Alcoolisme  aigu.  Humeur  un  sujet  ivre,  surexcité, 
surexcitée,  agressive.  bavardant  à  tort  et  à  tra¬ 

vers,  agressif.  Dans  les] 
périodes  suivantes  de  Y  ivresse,  l’aperception  [ou  l’attention 
active]  devient  de  moins  en  moins  sûre.  A  l’excitation 
succède  une  paralysie  psychique,  etfinalementla  conscience 
est  totalement  abolie.  La  mémoire  s’affaiblit  dès  le  début, 
et  dans  les  formes  intenses  de  l’ivresse  il  ne  reste  plus  que 
quelques  bribes  de  souvenir.  Au  point  de  vue  psychomoteur, 
nous  constatons  d’abord  de  l’agitation  :  l’homme  ivre 
gesticule,  bavarde  beaucoup,  bondit.  Ensuite,  survient  une 
paralysie  plus  ou  moins  accusée  :  la  langue  est  lourde,  les 
mouvements  sont  ataxiques  et  finalement  se  déclare  une 


ALCOOLISME. 


561 


incapacité  complète  de  faire  le  moindre  mouvement. 

Dans  l’ivresse  la  plus  intense,  on  a  rarement  observé 
l’abolition  des  réflexes  pupillaires.  L’affaiblissement  de  la 
perception  et  de  la  mémoire,  le  trouble  de  la  faculté 
d’association,  la  paralysie  psychomotrice  plus  ou  moins 
accusée  ne  se  réparent  que  peu  à  peu,  après  l’élimination 
complète  de  l’alcool  absorbé. 

Dans  le  domaine  dè  la  sensibilité  affective,  qui  est  diffi¬ 
cilement  accessible  à  l’expérimentation,  on  observe,  au 
début,  de  l’euphorie.  Les  soucis  sont  oubliés.  L’homme  ivre 
voit  tout  en  rose.  Il  veut  chanter,  fraterniser  avec  tout  le 
monde.  Il  forme  des  projets.  Il  sent  son  activité  cérébrale 
grandir.  Ordinairement,  peu  de  temps  après,  l’humeur 
devient  agressive,  courroucée,  querelleuse,  comme  c’est  le 
cas  del’ivrogne  représenté  par  la  figure  257.  Une  excitation 
sexuelle  se  produit.  Les  sentiments  esthétiques  et  éthiques 
sont  fortement  émoussés.  En  revanche,  dans  la  période  qui 
suit,  c’est  la  dépression  qui  domine  le  tableau  clinique. 

C’est  sur  cette  euphorie  passagère,  qui  donne  l’oubli 
des  soucis  de  la  vie  quotidienne  et  l’illusion  d’une  produc¬ 
tivité  mentale  plus  élevée,  que  repose  l'influence  fatale  et 
séduisante  de  l’alcool,  influencé  qui,  en  dépit  de  tous  les 
funestes  effets  du  poison,  tient  dans  ses  chaînes  une  grande 
partie  de  l’humanité.  Considérée  au  point  de  vue  psycho¬ 
logique,  l’ivresse  s'explique  par  ce  même  motif  qui  entraîne 
beaucoup  d’hommes  à  la  morphinomanie,-  à  l’onartisme  et 
à  d’autres  excitations  euphoriques;  passagères*  entraînant 
malheureusement  aux  conséquences  les  plus  gravés. 

[Les  différents  éléments  qui  interviennent  dans  la  pro¬ 
duction  de  l’ ivresse  alcoolique  —  le  sujet  avec  son  idio¬ 
syncrasie  et  sa  résistance,  le  poison  avec  la  variabilité  à 
l’infini  de  son  degré  de  concentration  et  de  sa  composi¬ 
tion  chimique  —  font  que  l’accès  revêt  des  formes  très 
.variées.  Esquissons  rapidement  une  des  formes  les  plus 
graves,  l 'ivresse  absinlhique  :  Au  tableau  clinique  de 
l’ivresse  ordinaire  s’ajoutent  les  attaques  convulsives. 
Ces  dernières  débutent  et  évoluent  comme  de  véritables 
attaques  comitiales.  On  y  constate  delà  raideur  tétanique 
des  muscles  du  cou  et  du  tronc  avec  convulsions  des 
membres.  La  morsure  de  la  langue,  la  respiration  sterto- 
reuse,  la  miction  ou  la  défécation  involontaire,  le  coma 
.final,  tous  les  symptômes  de  l’épilepsie  s’y  produisent.  La 
durée  de  l’attaque  est  d’une  ou  plusieurs  heures.  Au  sortir 
Weygandt.  —  Atlas-manuel  de  Psychiatrie.  36 


562 


PSYCHOSES  TOXIQUES. 

de  la  crise,  on  constate  des  phénomènes  d’amnésie, 
comme  après  une  attaque  comitiale.] 

2.  —  Ivresse  pathologique. 

Chez  des  individus  prédisposés,  une  quantité  d’alcooL, 
souvent  très  faible  suffit  parfois  pour  déterminer  un  état  ' 
d’ivresse  pathologique,  ün  voit  survenir  alors  une  crise 
aiguë  ou  même  suraiguë  d’angoisse  accompagnée  d’un  délire 
le  plus  souvent  triste,  composé  d’interprétations  fausses, 
plus  rarement  d’un  délire  avec  sentiments  expansifs.  La  con¬ 
science  est  obnubilée;  l’orientation  disparaît;  la  mémoire 
présente  des  lacunes.  Finalement,  à  la  suite  de  ces  divers 
accidents  mentaux,  subsiste  de  l’amnésie.  Dans  des  accès 
graves  d’ivresse  pathologique,  on  constate  quelquefois 
des  hallucinations  visuelles,  plus  rarement  auditives.  Les 
symptômes  moteurs  peuvent  manquer.  On  observe  pour¬ 
tant  quelquefois,  outre  un  balancement  rythmique  du 
corps,  des  cris  poussés  d’une  manière  monôtone.  Dans 
certains  cas,  il  y  a  du  mutisme  (Heilbronner).  Parmi  les 
causes  occasionnelles  de  l’ivresse  pathologique,  on  cite  :  I 
les  fortes  émotions,  les  facteurs  débilitants,  le  surmenage 
sexuel.  Les  dégénérés,  les  épileptiques,  même  les  neuras¬ 
théniques  sont  prédisposés  aux  diverses  formes  de  l’ivresse 
pathologique. 

Quelquefois  on  constate,  en  outre,  dans  l’ivresse  patho¬ 
logique  intense,  des  accidents  convulsifs  et  apoplectiques. 
Dans  le  premier  cas,  il  se  produit  une  attaque  épilepti¬ 
forme  avec  perte  de  la  conscience  et  convulsions  toniques. 
Il  est  vrai  que  ces  manifestations  convulsives  sont  plus 
fréquentes  chez  des  sujets  entachés  d’alcoolisme  chro¬ 
nique.  D’autres  individus,  également  alcooliques  chroni¬ 
ques,  présentent  des  attaques  avec  perte  complète  de 
conscience  et  abolition  totale  de  tous  les  mouvements;! 
des  excitations  quelconques  ne  provoquent  plus  chez 
eux  aucune  réaction;  les  pupilles  sont  dilatées  et  ne  réa-; 
gissent  plus  parfois  à  la  lumière;  la  dyspnée  et  la  tachy¬ 
cardie  surviennent;  assez  souvent,  la  température  descend  : 
au-dessous  de  la  normale,  et  il  n’est  pas  rare  que  l’homme 
succombe  à  cette  attaque  apoplectiforme. 

3.  —  Alcoolisme  chronique. 

[Sous  l’influence  de  l’usage  et  de  l’abus  des  boissons,  i 
on  peut  voir  apparaître  deux  espèces  de  psychoses  :  les 


ALCOOLISME. 


563 


unes,  par  leur  symptomatologie  et  leur  évolution,  sem¬ 
blent  être  le  résultat  immédiat,  direct  de  l’intoxication 
alcoolique  dont  elles  portent  pour  ainsi  dire  le  cachet  ;  les 
autres  ont  bien  éclaté  sous  l’influence  du  même  usage  ou 
du  même  abus,  seulement  leur  tableau  clinique  n’est 
nullement  empreint  de  cette  marque  alcoolique  spéciale 
et  rappelle  toute  sorte  de  psychoses  dites  essentielles, 
comme  la  manie,  la  mélancolie,  le  délire  de  persécution  ; 
les  premières  prennent  le  nom  de  spécifiques,  les  autres 
celui  de  banales.  La  description  de  ces  dernières  trouve 
naturellement  sa  place  au  chapitre  des  psychoses  essen¬ 
tielles  correspondantes,  dont  elles  revêtent  l’aspect  cli¬ 
nique.  Nous  ne  nous  occuperons  ici  que  des  psychoses 
résultant  directement  de  l’intoxication  alcoolique,  c’est- 
à-dire  des  psychoses  alcooliques  spécifiques. 

On  peut  les  ramener  à  trois  types  principaux  :  l'alcoo- 
lisme  cérébral  chronique,  l'alcoolisme  cérébral  subaigu,  le 
delirium  tremens.] 

L’absorption  chronique  de  l’alcool  produit  rapidement 
des  troubles  psychiques,  que  nous  pouvons  déjà  constater 
au  début  de  l’iyresse.  Tout  travail  intellectuel  un  peu  com¬ 
plexe  coûte  au  buveur  une  peine  énorme;  il  est  vite  fatigué 
par  le  moindre  effort  intellectuel  et  il  n’avance  que  lente¬ 
ment  et  par  saccades.  Il  préfère  éviter  de  réfléchir  et  rester 
dans  l’ornière  où  se  meut  habituellement  sa  pensée.  Son 
jugement  devient  plus  faible,  pauvre  en  associations  ;  il 
n’y  a  plus  à  attendre  de  lui  une  activité  intellectuelle  pro¬ 
ductive.  Chez  l’alcoolique  chronique,  la  perception  des 
impressions  est  plus  mauvaise  et  leur  reproduction  moins 
sûre  que  chez  l’homme  sobre. 

Peu  à  peu  aussi  les  sentiments  moraux  du  sujet  se 
dégradent.  Les  actes  n’ont  plus  chez  lui  pour  mobile  des 
points  de  vue  nobles,  larges,  élevés,  mais  seulement  la 
satisfaction  du  bien-être  momentané.  Toutes  les  raisons 
morales  ou  esthétiques  restent  sans  effet.  Autant  il  est 
facile  d’amener  un  buveur  à  reconnaître  son  défaut  et 
à  lui  faire  promettre  de  s’en  corriger,  autant  l’influence 
de  ces  promesses  reste  vaine,  parce  que  la  volonté  est 
complètement  affaiblie  chez  lui.  L’alcoolique  chronique 
perd  tous  les  sentiments  naturels  :  la  sincérité,  la  pudeur, 
le  respect  pour  la  femme,  l’affection  pour  les  enfants. 
Malgré  cette  dégradation  évidente,  il  continue  à  avoir 
de  lui-même  la  meilleure  opinion.  11  vante  toutes  les 


564 


PSYCHOSES  TOXIQUES. 


bonnes  qualités  qu’il  croit  avoir  ;  il  s’irrite  quand  on  a  l’air 
d’en  douter.  Dans  son  euphorie  d’origine  alcoolique,  il  se 
montre  de  la  plus  grande  amabilité  vis-à-vis  de  ses  com¬ 
pagnons  de  cabaret,  mais  chez  lui,  une  fois  dégrisé,  il 
manifeste  sa  mauvaise  humeur  et  ses  brutalités  de  tyran. 
Peu  à  peu,  les  tendances  à  la  violence  éclatent.  Il  aime  à 
montrer  comme  une  bête  sa  force  musculaire  en  maltrai¬ 
tant  des  êtres  plus  faibles  que  lui.  En  réalité,  sa  force 
musculaire  décroît  de  jour  en  jour  et  bientôt  il  devient 
incapable  d’un  travail  quelconque  nécessitant  de  l’énergie 
et  de  la  persévérance.  Cet  affaiblissement,  en  même  temps 
que  la  légère  excitation  continue  et  l’absence  de  repos  ou 
do  sommeil,  rend  l’alcoolique  chronique  de  plus  en  plus 
impropre  à  remplir  ses  devoirs  professionnels.  Aussi, 
déchoit-il  de  plus  en  plus  sur  l’échelle  sociale  et,  entraîné 
dans  un  cercle  vicieux,  il  retourne,  chercher  une  conso¬ 
lation  dans  l’alcool. 

La  distinction  qu’on  a  l’habitude  de  faire  entre  les 
buveurs  invétérés  et  les  buveurs  d'occasion  ne  peut  guère 
se  justifier.  Les  premiers  ne  sont  pas  du  tout  protégés 
par  l’abus  régulier  de  l’alcool  contre  les  excès  plus 
forts;  et  les  derniers,  par  les  excès  répétés,  finissent 
par  devenir  des  alcooliques  invétérés,  même  quand  ils 
se  contentent  de  petites  quantités.  La  question  de  savoir 
quelle  est  la  quantité  d’alcool  nécessaire  pour  qu’un 
homme  devienne  un  alcoolique  chronique  est  résolue  de 
diverses  façons.  Aucun  buveur  ne  veut  jamais  consentir 
à  passer  pour  un  ivrogne.  Il  prétend  toujours  qu’il  fau¬ 
drait  pour  cela  absorber  des  quantités  bien  plus  considé¬ 
rables  que  celles  qu’il  prend  et  qui,  d’après  lui,  sont 
extrêmement  modérées.  Cette  prétention,  cet  optimisme 
se  rencontrent  même  chez  des  hommes  qui  absorbent 
chaque  jour  500  grammes  d’alcool  ou  5  litres  de  vin.  Scien¬ 
tifiquement,  on  doit,  avec  Kraepelin,  considérer  comme 
buveur  tout  individu  qui  absorbe  une  nouvelle  dose 
d’alcool  avant  que  l’influence  de  la  dose  prise  antérieure¬ 
ment  se  soit  dissipée.  Or,  ce  stade  est  déjà  atteint,  en 
moyenne,  avec  une  dose  quotidienne  de  45  grammes 
d’alcool,  par  conséquent  d’un  1/2  litre  de  vin  par  jour. 
Ici,  l’expérimentation  psychologique  démontre  déjà  que 
l’absorption  quotidienne  à  la  dose  indiquée  suffit  pour 
provoquer  une  diminution  continue  dans  la  productivité 
psychique.  Bien  plus,  des  observateurs  attentifs  de  la  vie 


ALCOOLISME. 


565 


pratique  sont  arrivés  à  cette  conclusion,  que  l’absorption 
régulière  de  ces  mômes  petites  quantités  d’alcool  affaiblit 
également  les  fonctions  physiques.  D’éminents  explora¬ 
teurs,  les  gens  qui  gravissent  les  montagnes,  les  bicy¬ 
clistes,  évitent,  pour  cette  raison,  l’alcool.  Nansen,  dans 
ses  voyages  au  pôle  Nord,  n’a  jamais  pris  d’alcool. 

Le  sentiment  d'augmentation  de  ses  forces  productives, 
que  l’alcoolique  chronique  éprouve  après  l’absorption 
d’une  certaine  quantité  d’alcool,  repose  sur  une  illusion. 
Aschaffenburg  a  fait  travailler  des  compositeurs  d’impri¬ 
merie  pendant  un  certain  nombre  d’heures  successives, 
tantôt  sous  l’influence  de  l’alcool  (36  à  40  grammes)  et 
tantôt  en  dehors  de  cette  influence.  Tous  les  ouvriers 
avaient  la  conviction  subjective  d’avoir  mieux  travaillé 
sous  l’influence  de  l’alcool.  Mais  le  contrôle,  pratiqué  au 
moyen  de  la  vérification  de  la  quantité  de  composition 
livrée,  avec  ou  sans  alcool,  donna  comme  résultat  une 
diminution  de  production  de  15,2  p.  100  en  moyenne  pour 
le  travail  accompli  sous  l’influence  de  l’alcool.  Enfin,  les 
compositeurs  reconnurent  eux-mômes  que  le  travail 
accompli  le  lundi,  c’est-à-dire  dans  la  période  d’effet  con¬ 
sécutif  de  l’alcool  absorbé  la  veille,  comprenait  beaucoup 
plus  de  coquilles  qu’à  l’ordinaire. 

Le  préjudice  psychique  causé  par  l’usage  habituel, 
môme  modéré  de  l’alcool,  à  la  dose  de  45  grammes  par 
jour  seulement,  est  indubitable  pour  tous.  En  commen¬ 
çant  par  le  buveur  qui,  jour  pour  jour,  consomme  son 
litre  de  vin  ou  plus  sans  se  sentir  jamais  ivre,  il  se 
forme  une  chaîne  continue  d’alcooliques  toujours  de  plus 
en  plus  invétérés,  jusqu’à  ces  malades  complètement  dégé¬ 
nérés  au  point  de  vue  physique,  intellectuel  et  social,  qui 
peuplent  nos  maisons  de  mendicité,  de  correction  et 
d’aliénés.  Les  alcooliques  chroniques  ne  prennent  plus 
intérêt  à  rien.  Toutes  leurs  idées  se  concentrent  sur  la 
puissance  «alimentaire»  de  l’alcool.  La  perception,  l’asso¬ 
ciation,  et  surtout  la  mémoire,  se  dégradent  complète¬ 
ment.  Leur  humeur  est  cependant  gaie,  quelquefois 
irritée.  Leur  psychomotilité  se  relâche.  A  une  période 
avancée  de  leur  intoxication  alcoolique  chronique,  ils 
présentent,  au  point  de  vue  mental,  une  véritable  démence 
alcoolique. 

Troubles  physiques  de  l’alcoolisme  chronique.  — 

Le  plus  grave  de  tous,  parce  qu’il  menace  les  organes  les 


566 


PSYCHOSES  TOXIQUES. 


plus  divers,  est  la  dégénérescence  graisseuse  et  athéroma¬ 
teuse  des  vaisseaux,  Y  artériosclérose  qui,  par  des  dépôts  cal¬ 
caires,  transforme  les  vaisseaux  en  tubes  secs  et  tortueux. 
L’induration  des  artères  coronaires  du  cœur,  la  sclérose 
des  artères  cérébrales,  sont  particulièrement  dangereuses. 
Un  quart  au  moins  des  cas  d’artériosclérose  est  causé  par 
l’alcool.  On  sait  aussi  que  la  dilatation  des  veines  occa¬ 
sionne  fréquemment  chez  les  buveurs  des  varices  et  des 
phlébectasies  avec  des  abcès  aux  jambes,  la  formation - 
d’une  «  tête  de  Méduse  »  sur  la  poitrine  et  le  ventre,  de 
même  qu’un  nez  d’un  rouge  violacé. 

Le  cœur  est,  en  outre,  menacé  de  myocardite  et  de  dila¬ 
tation  (cardiectasie),  principalement  chez  les  buveurs  de 
bière,  même  chez  ceux  qui  n’ont  jamais  été  ivres.  La  dose 
de  3  litres  par  jour  est,  d’après  Strümpell,  déjà  inquié¬ 
tante  sous  ce  rapport.  La  dose  de  6  à  12  litres  de  bière 
absorbée  quotidiennement,  qui  est  à  la  mode  en  certains 
endroits,  surtout  à  Munich,  occasionne  une  hypertrophie 
idiopathique  du  cœur  encore  plus  forte,  à  laquelle  on 
a  donné  le  nom  de  «  cœur  de  bœuf  »  ou  de  «  cœur  de 
bière  »  (Bauer  et  Ballinger). 

Les  reins  sont  souvent  atteints,  même  après  un  seul 
excès,  de  sorte  qu’on  trouve  des  leucocytes  et  des  cylindres 
dans  le  sédiment  urinaire.  L’abus  chronique  détruit  les 
cellules  rénales,  en  leur  faisant  subir  la  dégénérescence 
graisseuse  ;  la  néphrite  chronique  et  le  petit  rein  contracté 
sont  des  accidents  extrêmement  fréquents  chez  les 
buveurs.  Dans  les  pays  à  bière,  on  trouve  surtout  le 
gros  rein  rouge.  L’usage  continu,  soi-disant  modéré,  des 
boissons  conduit,  vers  l’âge  de  quarante  à  cinquante  ans, 
à  la  sclérose  des  reins. 

Le  foie  présente  de  bonne  heure  de  Yinfdtralion  et  de 
l 'hypertrophie  ;  il  devient  gras  et  peut  tripler  de  volume. 
Parfois,' il  survient  un  ictère  alcoolique.  La  cirrhose  du  foie 
avec  hypertrophie  du  tissu  conjonctif,  sclérose  du  paren¬ 
chyme  hépatique  et  ascite,  s’observe  surtout  chez  les 
buveurs  d’eau-de-vie  et  de  vin. 

Déjà  un  seul  excès  isolé  peut  souvent  avoir  pour  consé¬ 
quence  un  catarrhe  gastrique  aigu.  Mais  dans  l’alcoolisme 
chronique  nous  constatons  les  troubles  les  plus  variés  du 
tube  gastro- intestinal,  —  catarrhe  chronique  de  la  cavité 
buccale  du  pharynx,  de  l’estomac  et  de  l’intestin.  Les 
accidents  de  la  bouche  et  du  pharynx  engendrent  la  mau- 


ALCOOLISME. 


567 


vaise  haleine,  parfois  aussi  une  stomalile  et  des  ulcéra¬ 
tions  de  la  langue.  Les  affections  gastro-intestinales 
troublent  la  nutrition  générale  et  peuvent,  par  le  déve¬ 
loppement  A' ulcérations  de  l'estomac,  mettre  la  vie  en 
danger.  On  connaît  le  symptôme  de  la  piluite  du  matin. 

On  observe  encore  des  catarrhes  du  nez,  des  otites  et  des 
laryngites  ;  la  trachéite  et  la  bronchite  sont  également  très 
fréquentes  chez  les  alcooliques  chroniques. 

Les  buveurs  de  bière  sont  menacés  par  l’obésité,  qui 
passe  encore  aux  yeux  de  beaucoup  d’ignorants  pour  le 
signe  d’une  santé  florissante  et  qui  est  considérée  par- eux 
comme  la  preuve  de  la  «  valeur  alimentaire  »  de  l’alcool. 
Stumpf  remarque  qu’il  a  pu  observer  à  Munich  chez 
beaucoup  d’enfants  une  obésité  due  à  l’usage  de  la  bière 
et  compromettant  gravement  leur  développement  phy¬ 
sique. 

Dans  l’étiologie  de  la  goutte,  l’alcoolisme  joue  souvent 
le  premier  rôle.  En  outre,  Strümpell  a  décrit  une  forme 
de  diabète  déterminé  par  cette  môme  intoxication. 

Nous  avons  déjà  montré  au  chapitre  xxm  que  la 
névrite  se  développe  en  grande  partie  sous  l'influence  de 
l’intoxication  alcoolique.  Chez  beaucoup  de  buveurs  on 
constate  :  du  tremblement  à  petites  oscillations  qui  se 
manifeste  surtout  au  niveau  des  doigts,  de  l’insomnie,  de 
l’apathie.  Parmi  les  symptômes  névritiques,  rappelons  les 
paresthésies,  la  sensibilité  excessive  des  troncs  nerveux 
sous  l’influence  d’une  pression,  les  névralgies,  les  mou¬ 
vements  ataxiques  et  l’atrophie  musculaire.  Les  troubles 
mentaux  d’origine  névritique  ont  été  décrits  au  cha¬ 
pitre  XXIII. 

Naturellement,  les  symptômes  physiques  que  nous 
venons  d’exposer  ne  se  montrent  pas  immédiatement  et 
en  bloc  chez  tous  les  alcooliques  chroniques.  Mais  on 
trouve  quelques-uns  de  ces  accidents,  môme  chez  des 
individus  qui  font  un  usage  dit  modéré  de  l’alcool,  chez 
ceux  qui  boivent,  par  exemple,  2  litres  de  bière  par 
jour  [ou  1  litre  de  vin].  En  général,  les  premières  mani¬ 
festations  sont  :  un  manque  d’appétit  et  des  troubles 
digestifs.  Survient  ensuite  l’obésité.  Le  foie  se  tuméfie,  la 
respiration  devient  plus  pénible,  il  y  a  des  palpitations, 
des  douleurs  névritiques,  que  l’on  prend  ordinairement 
pour  du  rhumatisme.  Peu  à  peu,  l’organisme  arrive  à  un 
grand  affaiblissement,  jusqu’à  ce  qu’il  succombe  à  une 


568 


PSYCHOSES  TOXIQUES. 

attaque  d’apoplexie,  à  la  faiblesse  cardiaque,  à  la  sclé¬ 
rose  du  rein  ou  à  une  cirrhose  du  foie  avec  ascite. 

[Alcoolisme  subaigu.  —  Nous  avons  vu  plus  haut  le 
délire  alcoolique  chronique  avec  la  dégradation  intellec¬ 
tuelle  et  morale  progressive  qui  le  caractérise. 

Or,  sur  ce  fond,  déjà  profondément  pathologique, 
se  produisent,  sous  l’influence  de  diverses  causes,  des 
poussées  délirantes  pouvant  durer  quelques  jours  ou 
plusieurs  semaines.  Ces  poussées  délirantes  survenant 
chez  un  individu  atteint  d’alcoolisme  chronique  consti¬ 
tuent  ce  que  Lasègue  a  décrit  sous  le  nom  d 'alcoolisme 
subaigu;  il  s’agit  ici  bien  plus  d’un  rêve  que  d’un  vrai 
délire. 

Le  début  de  la  crise  a  lieu  la  nuit  sous  forme  de  rêve,  et 
ce  dernier  se  prolonge  pendant  plusieurs  jours. 

A  la  période  hypnagogique  ou  plus  avant  dans  la.  nuit, 
le  sujet  se  réveille  aux  prises  avec  une  angoisse  indescrip¬ 
tible  :  il  est  trempé  de  sueur,  il  a  le  visage  blême,  il  a 
peur.  Au  milieu  de  phrases  entrecoupées  par  l’émotion,  on 
saisit  des  mots  ayant  trait  à  ses  occupations,  à  ses  tra¬ 
vaux;  il  discute  ou  se  dispute  avec  des  interlocuteurs 
invisibles.  Bientôt  la  chambre  se  remplit  de  toute  sorte 
de  choses  fantastiques  :  c’est  d’abord  un  point  noir  ou 
lumineux  qui  s’agite  au  fond  de  la  pièce  ;  ce  point  grandit, 
il  devient  une  tache  qui,  à  son  tour,  s’étale,  s’amplifie, 
prend  la  forme  d’un  animal,  d’un  rat,  d’un  chat,  d’un  ser¬ 
pent;  ces  bêtes  remuent,  vont  à  droite,  à  gauche;  c’est 
bientôt  une  collection  d’animaux  auxquels  s’ajoutent  des 
figures  humaines,  laides,  grimaçantes,  et  tout  cela  remue, 
s’agite  dans  un  grouillement  bizarre,  impressionnant, 
terrifiant.  Il  s’ajoute  parfois  à  ces  visions  effrayantes 
des  hallucinations  auditives  ayant  le  même  caractère  : 
l’alcoolique  entend  des  injures,  des  menaces,  des  cris 
de  désespoir,  des  coups  de  revolver.  De  plus,  il  souffre 
des  sensations  de  chaleur,  de  brûlure,  de  froid,  de 
piqûre,  de  pincement,  autant  de  troubles  de  la  sensi¬ 
bilité  générale. 

Comme  on  le  voit,  ce  délire  est  remarquable  par  bien 
des  particularités.  Les  idées  sont  extrêmement  mobiles, 
enchaînées  sans  aucun  ordre,  en  apparence  du  moins; 
elles  s’associent,  comme  dans  le  rêve,  au  gré  de  sensations 
de  toute  sorte  qui  viennent,  du  dehors  ou  de  ses  propres 
organes,  solliciter  l’attention  de  l’alcoolique.] 


ALCOOLISME. 


569 


4.  —  Delirium  tremens. 

11  s’agit  d’une  psychose  aiguë,  caractérisée  par  une 
obnubilation  de  la  conscience,  une  désorientation  accom¬ 
pagnée  d’hallucinations  en  masse,  une  conservation 
relative  de  la  compréhension,  une  excitation  plus  ou 
moins  prononcée,  un  tremblement  intense.  Le  delirium 
tremens  ne  se  développe  que  sur  le  terrain  de  Y  alcoolisme 
chronique.  Cependant,  pour  la  production  de  ce  syndrome, 
il  faut  l’intervention  d’une  cause  occasionnelle  ou  déter¬ 
minante.  Cette  cause  est  constituée  le  plus  souvent  par 
des  facteurs  physiques  débilitants,  comme  les  affections 
fébriles,  surtout  la  pneumonie  ;  les  traumatismes  ;  les 
interventions  chirurgicales.  Parmi  les  causes  morales,  il 
faut  indiquer  toutes  les  excitations  de  la  vie  des  sen¬ 
timents.  Les  buveurs  habituels  d’eau-de-vie  sont  plus 
particulièrement  menacés  de  delirium  tremens. 

On  a  prétendu  que  le  delirium  tremens  survient  chez  les 
buveurs  qu’on  prive  subitement  de  l’alcool.  D’après  les 
observations  minutieuses  de  BonhOffer  et  d’autres,  il 
est  incontestable  que  de  tels  cas  de  délires  par  abstinence 
existent  effectivement.  Cependant,  il  reste  toujours  la 
question  de  savoir  si,  à  côté  de  la  suppression  de  l’alcool, 
il  n’y  a  pas  d’autres  influences  de  nature  affaiblissante  qui 
agissent  sur  l’organisme  de  l’alcoolique,  influences  telles 
que  l’émotion  consécutive  à  une  arrestation  ou  la  priva¬ 
tion  de  nourriture.  En  tous  cas,  il  est  reconnu  que  de 
pareils  délires  par  abstinence  évoluent  d’une  manière 
absolument  modérée.  Une  fois  le  delirium  tremens 
déclaré,  il  n’est  pas  aggravé  parla  suppression  de  l’alcool. 

D’ordinaire,  l’accès  est  précédé  d’une  légère  excitation 
durant  quelques  heures  ou  quelques  jours.  L’état  ccenes- 
thétique  est  triste,  déprimé  ou  irrité.  Le  sujet  a  quelques 
hallucinations  élémentaires  :  il  voit  des  étincelles,  par 
exemple.  Puis,  les  troubles  principaux  surviennent  assez 
rapidement. 

La  concentration  de  l’attention  devient  difficile  ;  mais,  si 
l’on  réussit  à  fixeç  cette  dernière,  on  constate,  d’après 
BonhOffer,  le  bon  état  de  l’acuité  visuelle  et  auditive,  ainsi 
que  des  sensibilités  tactile,  thermique  et  douloureuse. 
Seule,  la  perception  des  couleurs  est  un  peu  incertaine; 
le  champ  visuel  pour  le  rouge  et  le  bleu  est  rétréci.  Fré¬ 
quemment,  le  malade  lit  de  travers  ou,  s’il  lit  à  haute  voix, 


570  PSYCHOSES  TOXIQUES. 

il  dit  des  absurdités.  L’examen  est  d’ailleurs  rendu  très 
difficile  par  ses  propos  souvent  incohérents.  Le  sujet  ne 
reconnaît  souvent  pas  les  personnes  de  son  entourage.  - 
Les  impressions  du  monde  extérieur  se  gravent  dans  son 
esprit  d’une  manière  inexacte  et  sont  souvent  falsifiées 
par  des  réminiscences. 

Les  hallucinations  sont  très  caractéristiques  dans  le 
delirium  Iremens.  Le  sujet  croit  voir  quelque  chose  qui 
remue  ou  se  traîne  ;  il  aperçoit  des  animaux  qui  fourmillent 
et  grouillent  ;  il  les  désigne  habituellement  comme  étant  des 
souris,  des  rats,  des  insectes,  des  araignées,  des  papillons, 
des  serpents,  des  grenouilles. 

Mais  parfois  il  sait,  au  début,  qu’il  ne  s’agit  que  d’une 
vague  ressemblance.  Un  malade  avait  dessiné  les  figures 
de  ses  illusions  qu’il  appelait 
des  «  araignées  »  et  que  la 
figure  258  représente,  réduites 
aux  deux  tiers. 

Au  début,  les  sujets  con¬ 
servent  encore  une  certaine 
faculté  de  discernement;  ils, 
peuvent  expliquer  comment 
et  à  propos  de  quels  objets, 
réels  chacune  de  leurs  illu¬ 
sions  s’est  formée.  Mais  à 
mesure  que  le  delirium  Iremens 
progressé,  les  sujets  finissent 
par  croire  à  la  réalité  de  leurs 
illusions.  Les  images  du  souvenir  s’y  mêlent  beaucoup.  Ce 
qui  le  prouve,  c’est  ce  fait  que  beaucoup  d’illusions  ont 
trait  à  la  boisson  elle-même.  Le  délirant  voit  assez  souvent 
des  bouteilles  et  des  verres.  Un  sujet,  représenté  par  la 
figure  259,  qu’on  avait  mis,  pour  le  calmer,  au  bain  prolongé, 
croyait  apercevoir  dans  l’eau  des  poissons  et  cherchait  à 
les  prendre.  Dans  leurs  troubles  sensoriels,  les  délirants 
sont  très  suggestibles.  Ainsi,  on  peut  éveiller  en  eux  très 
facilement  des  perceptions  illusoires,  en  leur  posant  une 
simple  question  ou  en  les  plaçant  dans  un  endroit  sombre. 
Il  est  probable  que  les  nombreuses  souris  que  les  délirants 
voient  sont  nées  de  cette  manière,  c’est-à-dire  par  sugges¬ 
tion.  Plus  un  délirant  alcoolique  est  excité,  plus  ses  hallu¬ 
cinations  sont  abondantes  et  mobiles. 

On  note  assez  souvent  des  hallucinations  tactiles  :  four- 


Fig.  258.  —  «  Araignées  »  vues 
par  un  malade  dans  un  accès 
de  delirium  tremens  et  des¬ 
sinées  par  lui-même. 


ALCOOLISME. 


571 


millements,  morsures  d’insectes  ou  de  chiens.  Ces  troubles 
sensoriels  sont  particulièrement  prononcés  au  niveau  des 
mains.j  Si  le  délirant  tend  la  main  sans  regarder,  et  si, 
en  lui  disant  qu’on  veut  y  mettre  une  pièce  de  monnaie, 
on  ne  fait  que  la  toucher,  il  croit  presque  toujours  y 
sentir  l’objet  indiqué.  Les  accidents  névritiques  des 
membres  inférieurs  sont  interprétés  par  les  malades 


Fig.  259.  —  Delirium  Iremens.  —  Le  malade,  mis  au  bain  prolongé, 
y  aperçoit  des  poissons  et  cherche  à  les  attraper. 


comme  des  morsures  d’animaux.  On  constate  souvent 
des  troubles  de  l’équilibre,  sensation  de  vertige,  le 
sentiment  de  planer  ou  de  s’enfoncer.  Ces  derniers 
symptômes  s’observent  surtout  quand  les  malades  sont 
hors  du  lit. 

On  trouve  parfois  des  illusions  ou  des  hallucinations 
auditives  :  les  malades  entendent  des  sons  et,  des  paroles 
isolées,  des  murmures,  des  gens  qui  parlent  tous 
ensemble.  Un  sujet  croyait  continuellement  entendre 
téléphoner  et  répondait,  appuyé  contre  la  muraille, 
comme  s’il  y  trouvait  lui-même  un  téléphone. 

Il  s’agit  souvent  d 'hallucinations  complexes,  d’événe¬ 
ments  embrouillés,  d’intrigues,  de  scènes  dramatiques 
auxquels  se  mêlent  des  perceptions  réelles.  Un  malade 


572 


PSYCHOSES  TOXIQUES. 


voyait  qu’on,  hachait  la  tête  à  un  autre  malade.  Un 
autre  croyait  qu’il  se  trouvait  au  jugement  dernier.  Un 
troisième  voyait  défiler  tous  les  animaux  de  la  création. 
Quelquefois,  les  sujets  s’amusent  de  leurs  hallucinations 
comme  au  théâtre. 

Les  troubles  sensoriels  peuvent  être  facilement  provo¬ 
qués  à  l’aide  d’une  excitation  périphérique.  Liepmann  a 
déterminé  ainsi  des  hallucinations  visuelles  chez  77  p.  100 
des  sujets  en  delirium  tremens,  en  exerçant  une  pression 
sur  leur  globe  oculaire.  Il  suffit  souvent  de  mettre  le 
malade  dans  l’obscurité  ou  de  lui  couvrir  la  tête,  pour 
qu’il  aperçoive  immédiatement  toutes  sortes  de  choses 
fantastiques.  Les  excilalions  endoptiques  et  les  images 
de  Purkinje  jouent  certainement  ici  un  rôle.  [En  1825, 
Purkinje  découvrit  les  images  reflétées  par  les  deux  faces 
du  cristallin  et  trouva  ainsi  le  moyen  de  vérifier  l’hypothèse 
émise  en  1631  par  Descartes  sur  les  modifications  de 
courbure  du  cristallin.  Cette  importante  question  de 
l’ accomodation  si  profondément  altérée  chez  les  délirants 
alcooliques  aigus  mériterait  d’être  reprise  chez  tous  les 
hallucinés  de  la  vue  en  s’aidant  des  expériences  célèbres 
de  Porterfield,  de  Langenbeck,  de  Cramer  et  Helmholtz, 
de  Knapp  et  de  beaucoup  d’autres.]  La  suggestion  exerce 
sans  doute  aussi  une  grande  influence,  car,  selon  la  ques¬ 
tion  qui  est  posée,  le  malade  voit  des  étoiles,  des  roses 
[ou  des  insectes].  On  peut  aussi  provoquer  directement 
des  hallucinations  tactiles  ou  auditives.  Il  est  quelquefois 
nécessaire  de  stimuler  l’attention  du  délirant,  ce  qui  fait 
supposer  que  dans  ces  illusions  il  s’agit  d’un  processus 
essentiellement  central. 

La  cohésion  associative  est  relâchée.  Bonhôffer  a  établi 
expérimentalement  20  p.  100  d’associations  d’après  les 
assonances  chez  un  malade  qui,  guéri,  n’en  présentait 
que  2  p.  100.  La  pensée  fondée  sur  l’attention  active  est 
abolie,  mais  on  peut  la  réveiller  presque  toujours  à  l’aide 
d’énergiques  excitations  périphériques,  quoiqu’il  ne  soit 
pas  possible  de  la  retenir  pour  un  temps  suffisamment 
long.  En  résumé,  malgré  le  trouble  si  intense  de  l’intelli¬ 
gence,  il  persiste  ordinairement,  dans  le  delirium  tremens, 
un  certain  degré  de  compréhension, contrairement  à  ce  qui  se 
passe  dans  les  états  délirants  d’origine  fébrile  et  infectieuse 
ou  dans  la  paralysie  générale.  La  faculté  du  contrôle,  qui, 
au  début,  se  maintient  encore,  ne  résiste  cependant  pas 


ALCOOLISME. 


573 


longtemps.  Toutefois,  hormis  les  perceptions  illusoires  ou 
hallucinatoires,  il  ne  survient  aucune  conception  délirante 
stable,  en  admettant  qu’on  puisse  nommer  idées  délirantes 
celles  qu’on  a  dans  un  rêve.  Ces  troubles  sensoriels  se 
manifestent  en  se  mêlant  souvent  à  des  idées  de  souvenirs. 
Tant  qu’il  est  possible  de  fixer  l’attention  des  sujets, 
on  réussit  à  réveiller  chez  eux  un  ensemble  assez  bien 
conservé  de  souvenirs  et  de  connaissances.  L’attention  est 
troublée.  On  peut  suggérer  au  malade  des  pseudo-rémi¬ 
niscences,  lui  persuader,  par  exemple,  qu’il  vient  de  chez 
lui  ou  qu’il  vient  de  se  marier.  Cette  manière  d’être 
rappelle  les  troubles  mentaux  de  la  démence  sénile  et 
ceux  de  la  psychose  polynévritique.  L’amnésie,  après  la 
disparition  du  delirium  tremens,  n’est  pas  fréquente.  Les 
malades  peuvent  généralement  rendre  compte  de  tout 
ce  qu’ils  ont  éprouvé  pendant  le  délire. 

En  raison  de  l’incapacité  où  ils  sont  de  bien  concevoir 
de  nouvelles  impressions  et  de  les  relier  avec  ordre,  en 
raison  sans  doute  aussi  de  leurs  hallucinations,  les 
malades  ne  sont  pas  en  état  de  s’orienter  convenablement 
dans  l’espace  et  dans  le  temps.  Tandis  que  la  conscience 
n’est  généralement  pas  troublée,  le  délirant,  à  l’apogée  de 
son  accès,  vit  dans  le  monde  de  ses  illusions,  auxquelles 
viennent  s’ajouter  les  nouvelles  impressions  du  monde 
extérieur.  Le  sujet  croit  presque  toujours  qu’il  vit  dans 
son  milieu  habituel;  dans  son  excitation,  il  continue  à 
vaquer  à  ses  occupations  ordinaires.  Cet  état  mental 
constitue  précisément  le  délire  professionnel.  Ainsi,  le 
menuisier  croit  qu’il  rabote,  le  cordonnier  tire  son  fil 
poissé,  l’employé  des  postes  tire  des  lettres,  un  préparateur 
d’anatomie  fait  des  gestes  comme  s’il  mettait  des  cerveaux 
dans  le  liquide  de  Müller.  Beaucoup  de  ces  malades  se 
voient,  conformément  à  leur  vieille  habitude,  transportés 
au  cabaret  où  ils  vident  verre  sur  verre.  Dans  les  cas 
avancés  et  graves,  on  peut  encore  observer  des  délires 
avec  mussitation  (V oy.  p.  541). 

L'humeur  des  malades  est  triste,  préoccupée  au  début  ; 
cette  inquiétude  peut  d’ailleurs  être  facilement  dissipée 
par  la  suggestion.  A  mesure  que  les  hallucinations  se 
multiplient,  et  malgré  le  caractère  souvent  effrayant  de 
ces  dernières,  l’angoisse  disparait  d’ordinaire,  pour  faire 
place  à  l'euphorie,  qui  est  toujours  le  signe  le  plus  carac¬ 
téristique  de  l’état  mental  de  l’ivrogne.  Kraepelin  désigne 


574 


PSYCHOSES  TOXIQUES. 


ce  mélange  d’humeur  gaie  et  d’idées  tristes  sous  le  nom 
A' humeur  patibulaire  ou.  crapuleuse  des  délirants  alcoo¬ 
liques. 

Souvent  les  malades,  même  avant  le  début  du  delirium 
tremens,  présentent  une  légère  excitation  psychomotrice. 
Dans  le  délire,  ils  parlent  et  gesticulent  beaucoup,  veulent 
.quelquefois  se  lever  et  s’en  aller.  D’autres,  aii  contraire, 
restent  étendus  tout  dé  leur  long,  mais  sans  arriver  pour 
cela  au  repos.  C’est  surtout,  dans  le  sens  du  délire  pro¬ 
fessionnel  que  s’expriment  les  mouvements,  qui  d’ordinaire 
ne  sont  pas  de  simples  décharges  motrices,  comme  c’est 
le  plus  souvent  le  cas  chez  les  catatoniques,  mais  qui  ont 
ici  le  caractère  de  mouvements  en  vue  d’un  but  déterminé, 
comme  dans  la  manie.  La  réaction  motrice  est  précipitée 
et  toujours  altérée,  au  point  de  vue  de  sa  sûreté. 

Troubles  physiques  dans  le  delirium  tremens. 

Il  n’est  pas  rare  d’observer  chez  les  sujets  atteints  do 
delirium  tremens  des  troubles  de  la  conscience  survenant 
par  crises  accompagnées  de  convulsions.  Parfois,  ces  crises 
convulsives  se  manifestent  déjà  dans  le  stade  préliminaire, 
alors  qu’il  n’y  a  pas  encore  d’hallucinations  intenses  ni  de 
tremblements.  Quelquefois,  c’est  une  ou  plusieurs  crises 
épileptiformes  qui  servent  d’introduction  au  delirium 
tremens,  ce  qui  est' fréquemment  l’occasion  de  morsures 
de  la  langue  et  d’autres  blessures,  ainsi  que  le  montre  la 
figure  260.  D’après  Dôllken,  80  p.  100  de  ces  délirants 
alcooliques  entrent  à  l’asile  porteurs  de  traumatismes 
plus  ou  moins  graves,  mais  toujours  après  que  les  signes 
précurseurs  du  delirium  tremens  s’étaient  déjà  nettement 
manifestés,  de  sorte  qu’en  général  le  syndrome  mental  n’est 
pas  une  conséquence  des  blessures,  mais  plutôt  la  cause. 

Le  tremblement  est  particulièrement  marqué,  d’abord 
aux  mains  et  à  la  langue,  plus  tard  aux  lèvres,  aux  bras, 
aux  pieds,  à  la  tête,  au  corps  tout  entier.  Le  tremblement 
présente  des  oscillations  très  étendues,  au  nombre  de  sept 
à  huit  à  la  seconde.  Dans  les  états  graves  de  delirium  tre¬ 
mens,  le  sujet  est  incapable  de  tenir  quelque  chose  dans  les 
deux  mains.  L’ écriture  est  ataxique;  mais  elle  ne  com¬ 
mence  d’ordinaire  à  devenir  illisible  que  dans  les  trem¬ 
blements  très  forts,  comme  la  figure  261  en  offre  un 
exemple  très  démonstratif. 


ALCOOLISME. 


575 


Parmi  les  symptômes  plus  rares,  il  faut  citer  :  V achop¬ 
pement  des  syllabes,  le  nystagmus  et  la  diplopie.  Les  pupilles 
sont  souvent  rétrécies,  affaiblies  dans  leurs  réactions, 
avec  des  réflexes  abolis  parfois  complètement  (dansl  p.  100 
des  cas).  La  parésie  de  la  langue  et  des  extrémités,  Y  ataxie, 
des  convulsions  to¬ 
niques  viennent  s’a¬ 
jouter  quelquefois 
aux  symptômes  pré¬ 
cédents.  On  observe 
en  outre  des  hyperes¬ 
thésies,  des  pareslhé- 
sifiset  des  anesthésies. 

Quant  aux  fractures 
et  aux  autres  trauma¬ 
tismes,  le  délirant 
alcoolique,  comme 
d’ailleurs  l’individu 
profondément  ivre, 
n’en  a  souvent  pas  la 
moindre  conscience. 

Jacobson,  Friis  et 
Dôllken  ont  constaté, 
môme  dans  le  deli¬ 
rium  tremens  non 
compliqué  de  mala¬ 
die  infectieuse,  une 
hyperthermie  dans 
plus  des  quatre  cin¬ 
quièmes  des  cas  ; 
dans  les  deux  cin¬ 
quièmes,  la  tempé¬ 
rature  dépassait  38°. 
servé  41°.  Après  les  crises  convulsives,  la  température 
tombe  parfois  à  35°. 

Presque  constamment  le  délirant  alcoolique  présente 
une  dilatation  du  cœur.  Le  pouls  petit  et  dur,  souvent 
irrégulier,  est  fréquent,  môme  pendant  le  repos  au  lit  ;  il 
dépasse  facilement  100  pulsations  par  minute  et,  dans 
une  forte  excitation,  il  va  au  delà  de  150.  A  l’apogée  de 
l’accès,  le  nombre  de  leucocytes  est  augmenté  dans  le 
sang  (Elsholz). 

La  respiration  n’est  accélérée  que  modérément  ;  on 


Fig.  260.  —  Morsure  de  la  langue  et  bles¬ 
sures  au  visage  consécutives  à  une  at¬ 
taque  épileptiforme  chez  un  sujet  atteint 
de  delirium  tremens. 


Dans  certains  cas  on  a  même  ob- 


576  PSYCHOSES  TOXIQUES. 

constate  jusqu’à  trente  mouvements  respiratoires  par  mi¬ 
nute.  La  sécrétion  sudorale  est  augmentée.  'L'excrétion 
urinaire  est  diminuée,  parfois  jusqu’à  200  centimètres 
cubes  par  vingt-quatre  heures  ;  elle  remonte  seulement  au 
moment  où  s’annonce  l’excitation  et  où  le  sommeil  sur¬ 
vient.  La  densité  de  l’urine  est  élevée  jusqu’à  1030. 


Fig.  261.  (Collection  de  Roubinovitcli.)  —  Écriture  ataxique  d’un 
alcoolique  en  delirium  tremens  ;  l’écriture  rappelle  celle  des 
paralytiques  généraux  très  avancés.  Le  tremblement  des  mains  était 
particulièrement  intense.  Voici  la  phrase  que  le  malade  a  écrite 
sous  dictée  :  Il  fait  très  froid  aujourd'hui,  Paris,  19  novembre  1902. 
L’orthographe  est  en  rapport  avec  le  degré  d’instruction  très 
faible  du  sujet. 

Exceptionnellement,  Dollken  a  trouvé  de  l'albumine  dans 
120  cas,  au  début  du  delirium  tremens.  Dans  30  p.  100  des 
cas,  le  même  a  trouvé  de  petites  quantités  d’albumose. 

Évolution  du  delirium  tremens. 

On  a  essayé  de  distinguer  dans  ce  délire  plusieurs 
périodes  :  1°  prodromes;  2°  tremblement,  insomnie  et 
troubles  sensoriels  ;  3°  délire  avec  excitation  ;  4°  convulsions. 
Mais,  dans  la  réalité,  on  ne  peut  guère  séparer  la  se- 


ALCOOLISME.  577 

conde  période  de  la  troisième  ;  d’autre  part,  les  accidents 
convulsifs  ne  se  produisent  nullement  dans  tous  les  cas 
de  delirium  tremens  et  parfois  n’apparaissent  qu’à  la  pé¬ 
riode  prodromique.  Le  délire  peut  se  terminer  par  la 
mort,  soit  par  suicide,  soit  à  la  suite  d’attaques  convul¬ 
sives  ou  de  complications  somatiques,  comme  une  maladie 
infectieuse  ou  une  affection  cardiaque. 

Souvent  le  délire  présente,  à  son  acmé,  ce  que  les  an¬ 
ciens  appelaient  un e  phase  critique  et  qui  consiste  en  ceci  : 
après  la  période  d’ekcitation  la  plus  vive,  accompagnée 
d’obnubilation  de  la  conscience,  le  sujet  tombe  dans  un 
sommeil  profond  et  prolongé  d’où  il  se  réveille  reposé, 
pour  arriver  ensuite  progressivement  à  la  guérison.  Le 
delirium  tremens  évolue  d’ordinaire  en  trois  ou  cinq  jours, 
à  partir  du  début  des  troubles  sensoriels  jusqu’au  som¬ 
meil  dit  critique.  AJa  suite  de  l’accès,  les  souvenirs  sont 
relativement  conservés,  les  facultés  psychiques  se  réta¬ 
blissent  assez  rapidement  ;  parfois,  le  malade  continue 
encore  à  attacher  de  l’importance  aux  perceptions  illu¬ 
soires  qu’il  a  éprouvées  ;  mais  cela  ne  dure  guère,  et  la 
plupart  du  temps  la  conscience  de  l’état  morbide  revient. 

On  peut  aussi  observer  des  délires  atypiques  de  formes 
très  diverses.  La  période  prodromique  ne  manque  que 
rarement.  D’autre  part,  il  arrive  parfois  que  l’affection 
n’atteint  pas  son  plein  et  entier  développement,  de  sorte 
qu’on  assiste  à  l’éclosion  de  délires  abortifs.  On  constate  alors 
l’apparition  de  signes  précurseurs,  comme  l’oppression, 
l’inquiétude,  les  troubles  du  sommeil,  le  tremblement  et 
la  sueur.  D’autre  part,  la  perception  est  altérée.  Parfois, 
survient  de  l’albuminurie.  Les  troubles  de  la  parole  et  de 
l’écriture  peuvent  également  se  manifester.  Cependant 
les  troubles  sensoriels  typiques  sont  totalement  absents. 
Dôllken  a  décrit  cette  forme  de  delirium  tremens  sous  le 
nom  de  delirium  sine  delirio. 

On  peut  encore  ranger  parmi  les  délires  atypiques  à 
forme  abortive  les  cas  où  un  alcoolique  chronique  éprouve 
d’une  façon  transitoire  des  perceptions  illusoires  et  qui 
consistent,  par  exemple,  à  voir,  surtout  pendant  la  nuit, 
des  hommes  noirs  ou  des  animaux,  à  entendre  appeler, 
mais  sans  que  le  malade  cesse  un  seul  moment  de  se 
rendre  compte  du  caractère  morbide  de  ses  perceptions. 
Ce  sont  ces  troubles  sensoriels  qu’on  désigne  sous  le  nom 
d’hallucinations  d'ivresse. 

Weygandt.  —  Atlas-manuel  de  Psychiatrie.  37 


578 


PSYCHOSES  TOXIQUES. 


On  observe  en  même  temps  des  tremblements,  de  la 
sueur,  du  sommeil  agité,  insuffisant,  de  l’angoisse. 

Le  delirium  tremens  fébrile  est  une  forme  décrite  par 
Magnan;  à  sa  période  d’acmé,  ce  délire  peut  atteindre  une  . 
température  de  42°.  Cette  forme  s’accompagne  d’un  trem¬ 
blement  très  fort,  saccadé.  Elle  correspond  dans  l’ensemble 
aux  «délires  graves  »  décrits  par  BonhOffer. 

Parfois,  on  trouve  avant  l’accès  un  délire  avec  mussila-  - 
lion  (Voy.  p.  541),  comme  dans  les  psychoses  infectieuses. 
Dans  cet  état,  le  malade  est  sans  connaissance,  plongé 
dans  une  profonde  prostration  ;  il  marmotte  entre  ses 
lèvres  des  mots  inintelligibles  et  exécute  de  faibles  mou¬ 
vements  stéréotypés,  comme  de  tirer  des  duvets  ou  de 
tirailler  la  couverture  du  lit. 

Nâcke  a  décrit,  sous  le  nom  de  delirium  tremens  chro¬ 
nique ,  une  série  de  récidives  de  ce  syndrome  allant  en 
s’affaiblissant  à  chaque  nouvel  accès  et  se  reproduisant 
souvent  pendant  plusieurs  semaines.  Cette  forme  s’observe;,’ 
surtout  chez  des  sujets  frappés  d’une  dégénérescence^ 
alcoolique  profonde. 

5.  —  Psychose  alcoolique  hallucinatoire  aiguë. 

Dans  cette  forme  d’affection  mentale  d’origine  alcoo¬ 
lique,  que  Wernicke  appelle  psychose  hallucinatoire  alcoo¬ 
lique  aiguë,  et  que  d’autres'  appellent  paranoïa  alcoolique 
aiguë,  on  voit  se  développer,  d’emblée,  au  milieu  de 
troubles  sensoriels  variés  et  surtout  d’hallucinations  au¬ 
ditives  élémentaires,  un  délire  systématisé  de  persécution 
dans  lequel  la  conscience  reste,  somme  toute,  intacte.  ’ 

Au  début  se  produisent  des  hallucinations  élémentaires 
de  l’ouïe,  des  bourdonnements,  des  tintements,  des  gronde¬ 
ments  dans  les  oreilles  ;  bientôt  ces  hallucinations  devien¬ 
nent  plus  compliquées.  C’est  de  la  musique,  des  cris,  des 
coups  de  feu  et,  finalement,  de  vraies  paroles.  Le  malade 
fait  attention  à  ces  illusions;  il  croit  reconnaître  de  quel 
côté  viennent  les  voix  :  de  la  rue,  du  poêle  ;  il  distingue  si 
ce  sont  des  voix  d’hommes  ou  de  femmes  ;  parfois  ce  v 
sont  des  voix  tout  à  fait  étranges,  des  sons  incompréhen-  ; 
sibles  ;  souvent  plusieurs  voix  parlent  en  même  temps. 

Beaucoup  d’auteurs  remarquent  en  particulier  le  ca¬ 
ractère  rythmique,  cadencé,  de  ces  diverses  hallucina-;: 
tions  ;  les  bruits  se  font  entendre  d’une  façon .  synchro- . 


ALCOOLISME.  579 

nique  aux  mouvements  du  pouls  :  «  Va-t’en  ;  va-t’en  !  » 
ou  bien  :  «  Oui,  je  te  tue  ;  oui,  je  te  tue  !  » 

Le  malade  entend  qu’on  le  gronde,  qu’on  le  menace, 
qu'on  parle  de  lui,  qu’on  blâme  sa  conduite.  On  observe 
assez  souvent  le  phénomène  de  la  «  pensée  parlée  ». 
Un  malade  de  Bônhôffer  pensait  qu’il  voudrait  bien  être 
ailleurs;  aussitôt,  il  entendait  des  voix  qui  lui  disaient  : 
«  Si  tu  étais  ailleurs,  que  n’es-tu  ailleurs.  »  S’il  pensait 
qu’il  voudrait  bien  dormir,  les  voix  disaient  :  «  Quand 
même  tu  pourrais  dormir,  tu  ne  pourras  pas  dormir 
quand  même,  pas  aujourd’hui,  pas  demain,  ni  bien 
des  nuits  encore.  » 

Les  hallucinations  de  la  vue  sont  moins  fréquentes.  Il 
se  produit  aussi  des  troubles  du  sens  musculaire. 

L’halluciné  alcoolique,  contrairement  au  délirant,  cher¬ 
che  à  interpréter  ses  troubles  sensoriels  ;  il  a  des  idées 
de  persécution.  L’obnubilation  de  la  conscience  est  tout  à 
fait  minime  ;  la  compréhension  est  conservée,  de  même 
que  l’orientation.  Le  malade  cherche  à  expliquer  tout  ce. 
qu’il  remarque,  bien  que  la  conscience  de  sa  maladie  lui 
manque.  A  part 
les  conceptions 
délirantes,  la  pen¬ 
sée  associative,  la 
faculté  de  remar¬ 
quer  et  de  repro¬ 
duire  les  impres¬ 
sions,  et  même  le 
jugement,  sont 
bien  conservés 
dans  l’ensemble. 

Dansle  domaine 
cœnestliétique, 
c’est  surtout  l’in¬ 
quiétude  qui  do¬ 
mine,  inquiétude 
en  rapport  avec 
leshallucinations. 

La  physionomie, 
ainsUque  le  mon¬ 
tre  la  figure  262,  exprime  cette  disposition  d’humeur  plus 
nettement  que  chez  le  sujet  atteint  de  delirium  Iremens. 
Néanmoins,  l’humeur  plutôt  amie  qui  fait  le  fond  du  carac- 


Fig.  262.  —  Psychose  alcoolique  hallucina¬ 
toire  aiguë  deWernicke. —  Trails  flasques; 
expression  inquiète. 


580 


PSYCHOSES  TOXIQUES. 


tère  de  l’alcoolique  finit  par  se  mettre  ici  également  au 
premier  plan. 

L 'altitude  du  sujet  est  influencée  par  les  hallucinations 
et  les  idées  délirantes.  Un  malade,  qui  se  croyait  pour¬ 
suivi,  se  blottit  dans  une  cheminée  où  il  resta  caché  toute 
la  journée. 

Physiquement,  on  constate  fréquemment  des  troubles  du 
sommeil,  de  la  sueur,  de  la  tachycardie.  Le  tremblement 
intense  du  sujet  en  delirium  tremens  manque  ici;  ordinai¬ 
rement,  le  tremblement  est  ici  beaucoup  moins  accusé. 

L’affection  dure  de  plusieurs  jours  à  trois  semaines.  Sou 
vent  un  profond  sommeil  ramène  la  lucidité  d’esprit.  Dans 
les  cas  où  la  marche  de  l’affection  est  subaiguë,  les 
perceptions  illusoires  disparaissent  lentement.  D’après 
Ilberg,  ces  troubles  sensoriels  ne  disparaissent  que  tard, 
lorsqu’il  y  a  eu  des  hallucinations  de'plusieurssens.  Habi¬ 
tuellement,  l’affection  guérit;  Naturellement,  dans  cette 
psychose,  il  y  a  danger  de  suicide,  de  môme  qu’après, 
le  malade  guéri  continuant  pourtant  à  s’alcooliser,  il 
reste  toujours  la  possibilité  d’une  récidive,  comme  chez 
le  sujet  atteint  de  delirium  tremens. 

La  raison  pour  laquelle  un  sujet  est  frappé  de  delirium 
tremens,  tandis  qu’un  autre  présente  une  psychose  hallu¬ 
cinatoire,  n’est  pas  élucidée.  Wernicke  et  Bonhôffer 
admettent  que,  dans  le  premier  cas,  il  s’agit  de  sujets 
plus  prédisposés  aux  troubles- sensoriels  optiques,  tandis 
que  dans  l’autre  ils  ont  plus  de  tendance  aux  hallucina¬ 
tions  auditives.  Mais  cela  n’explique  encore  pas  la  diffé¬ 
rence  qui  existe  dans  l’évolution  des  deux  syndromes, 
ni  pourquoi  chez  l’halluciné  de  l’ouïe  c’est  l’émotion, 
l’inquiétude  qui  dominent,  tandis  que.  chez  le  malade 
atteint  de  delirium  tremens  il  y  a  surtout  un  tremblement 
intense;  cela  ne  rend  pas  compte  non  plus  de  la  différence 
qui  existe  dans  les  deux  affections  au  point  de  Tue  de  la 
netteté  de  la  conscience  et  de  la  compréhension. 

Certains  cas  peuvent  être  considérés  comme  des  formes 
de  transition  entre  le  delirium  tremens  et  la  psychose 
hallucinatoire  alcoolique.  D’autres  peuvent  être  rangés 
parmi  les  cas  de  psychose  hallucinatoire  chronique,  en  ce 
sens  que,  à  côté  de  la  clarté  de  conscience  et  de  la  com¬ 
préhension,  il  se  produit,  pendant  des  mois  et  même  des 
années,  des  hallucinations  auditives  que  le  sujet  cherche 
parfois  à  expliquer  et  à  interpréter.  Une  malade  assurait,. 


ALCOOLISME. 


581 


par  exemple,  que,  depuis  des  années,  elle  entendait  mar¬ 
motter  et,  en  même  temps,  elle  faisait  toute  une  théorie 
sur  le  «  Royaume 
des  Esprits  ».  Une 
autre  alcoolique 
chronique  enten¬ 
dait  pendant  des 
mois  appeler  son 
nom  à  haute  voix. 

Dans  certains  cas, 
il  se  produit  des 
sensations  sexuel¬ 
les  qui  tourmen¬ 
tent  les  malades 
et  causent  quel¬ 
quefois  une 
grande  excita¬ 
tion,  surtout  pen¬ 
dant  la  nuit  Ici  Eig-  263.  —  Psychose  hallucinatoire. alcoolique 
encore  se  mani-  chronique.  -  Expression  gaie,  moqueuse, 
feste  .  l’humeur 

gaie,  plus  ou  moins  moqueuse,  qui  fait  le  fond  du  caractère 
de  l’alcoolique  chronique,  même  après  une  abstinence  de 
plusieurs  mois,  et  qu’on  constate  chez  le  malade  représenté 
par  la  figure  263. 

6.  —  Psychoses  alcooliques  chroniques  paranoïdes. 

Des  troubles  du  jugement  s’observent  déjà  dans  l’alcoo¬ 
lisme  chronique,  principalement  dans  la  forme  délirante. 
L’appréciation  de  leur  propre  condition,  des  rapports 
réciproques  entre  eux  et  leur  entourage  échappe  ordinai- 
rement  aux  buveurs.  Ils  font  volontiers  leur  propre  éloge, 
prétendant  qu’ils  sont  très  sobres,  qu’ils  sont  les  meil¬ 
leurs  pères  de  famille.  Ils  sont  convaincus  de  leur  supé¬ 
riorité  et  s’attribuent,  même  quand  ils  sont  physiquement 
dans  un  état  de  déchéance  complète,  toutes  sortes  de 
qualités  de  force  musculaire,  d’énergie  et  de  volonté. 
Ils  rejettent  toute  la  faute  sur  des  circonstances  exté¬ 
rieures,  sur  des  rivaux,  principalement  sur  la  femme  et 
sur  la  famille.  En  outre,  ils  ont  souvent  des  idées  de 
jalousie. 

Sur  cette  base,  outre  l’affaiblissement  du  jugement,  il 


582  PSYCHOSES  TOXIQUES. 

peut  se  développer  tout  un  système  délirant  assez  stable  et 
inaccessible  à  tous  les  raisonnements,  à  toutes  les  objec¬ 
tions.  Le  caractère  fondamental  de  ce  délire  est  que  le 
malade  tire  souvent  des  conséquences  trop  absolues  de 
ses  idées  fausses.  Les  hallucinations  sont  rares;  la  per¬ 
ception  est  généralement  assez  bien  conservée,  troublée 
seulement  dans  les  limites  de  l’alcoolisme  chronique.  La 
pensée  associée,  la  mémoire  sont,  à  la  vérité,  un  peu 
affaiblies  ;  mais,  d’ordinaire,  elles  ne  sont  pas  profondé¬ 
ment  troublées.  L’attitude,  du  sujet  est  généralement 
correcte.  Malgré  les  idées  délirantes  d’une  nuance  souvent 
mélancolique,  on  retrouve  chez  lui  la  bonne  humeur  carac¬ 
téristique  des  alcooliques.  Un  malade  déclarait  qu’on 
allait  l’exécuter:  il  reculait  effrayé  devant  les  médecins; 
il  était  méfiant,  dès  qu’on  l’approchait  ;  il  refusait  de  ré¬ 
pondre  aux  questions;  puis,  tout  à  coup,  il  se  mettait  à 
réclamer  qu’on  le  tuâtvite,  au  lieu  d’attendre  si  longtemps, 
que  d’ailleurs  il  avait  déjà  vendu  son  corps  pour  être 
anatomisé;  tout  cela  dit  avec  un  sourire  malicieux  et  des 
tournures  de  phrase  facétieuses. 

Le  délire  de  la  jalousie  est  un  des  plus  caractéristiques 
parmi  les  psychoses  alcooliques  chroniques.  L’ivrognerie 
elle-même  a  déjà  ordi¬ 
nairement  pour  consé¬ 
quence  des  discordes 
domestiques.  Le  bu¬ 
veur  estgénéralem.ent 
brutal  avec  les  siens. 
Ensuite,  les  tendances 
érotiques  de  l’homme 
ivre  sont  faites  plutôt 
pour  dégoûter  la 
femme.  Enfin,  chez 
l’alcoolique  chro¬ 
nique,  il  se  produit 
Fig-.  264.  —  Délire  de  la  jalousie  d’origine  aussi  peu  à  peu  une 
alcoolique.  —  Expression  triste  et  me-  certaine  impuissance, 
liante.  qui  l’éloigne  de  la 

femme.  La  méfiance 
envers  cette  dernière  s’en  accroît  davantage  et  le  buveur 
épie  toutes  sortes  d’indices.  La  figure  264  représente  un  de 
ces  alcooliques  jaloux.  L’intervention  d’un  voisin  dans  une 
scène  de  ménage  est  interprétée  dans  le  sens  de  l’adultère. 


ALCOOLISME. 


Le  buveur  va  rechercher  toutes  les  vieilles  histoires  désa¬ 
gréables,  toutes  les  querelles  d'avant  son  mariage.  Il  établit 
des  comparaisons  entre  une  ressemblance  imaginaire  de 
ses  enfants  avec  les  rivaux  de  ses  rêves.  Il  est  d’ailleurs 
possible  que  quelques-unes  de  ces  récriminations  soient 
fondées  sur  des  griefs  réels.  Par  moments,  l’alcoolique 
chronique  croit  voir  un  rival  rôder  autour  de  sa  maison  et 
se  glisser  dans  l’obscurité  de  l’escalier.  La  vie  de  la  femme 
est  souvent  en  danger  par  suite  des  brutalités  du  mari 
buveur.  On  a  vu  plusieurs  cas  où  ces  malades  ont  commis 
des  assassinats.  Bien  des  fois,  des  innocents  pris  par  l’alcoo¬ 
lique  pour  des  rivaux  ont  été  victimes  de  sa  brutalité  et  de 
son  délire.  Ce  n’est  qu’ après  une  longue  et  sévère  abstinence 
des  boissons  alcooliques,  dans  un  établissement  spécial, 
que  ces  états  peuvent  quelquefois  s’améliorer,  et  que  les 
idées  délirantes  peuvent  s’atténuer  à  mesure  que  le  buveur 
acquiert  la  conscience  de  son  état  morbide. 

7.  —  Complications  de  l’alcoolisme. 

Les  rapports  de  l’alcoolisme  avec  Y  épilepsie  sont  com¬ 
plexes  (Voy.  le  chap.  xv).  L’intoxication  alcoolique  cons¬ 
titue  la  cause  déterminante  essentielle  des  attaques  épi¬ 
leptiques.  Après  l’absorption  de  petites  quantités  d’alcool, 
on  observe  chez  les  épileptiques  des  accès  d’ivresse 
pathologique  et  des  états  crépusculaires  de  la  conscience. 
Dans  leur  dépression,  les  épileptiques  recourent  souvent 
à  l’alcool;  et,  en  raison  de  ce  penchant,  nous  avons  déjà 
(Yoy.  p.  292)  présenté  la  dipsomanie  ou  l’ivrognerie  pério¬ 
dique  comme  étant,  en  réalité,  une  forme  spéciale  de 
l’épilepsie.  Il  est  à  noter,  en  outre,  que  même  des  indi¬ 
vidus  qui  ne  sont  nullement  prédisposés  à  l’épilepsie  et 
qui,  pendant  des  dizaines  d’années  consécutives,  n’ont 
jamais  présenté  aucun  des  symptômes  de  nature  comi¬ 
tiale,  sont  parfois  frappés  d’accidents  épileptiformes  sous 
l'influence  de  l’alcoolisme  chronique  ;  dans  les  nombreux 
cas  observés  par  nous,  nous  avons  vu  des  absences,  des 
crises  convulsives  se  produire  au  cours  ou  à  la  suite 
d’un  accès  de  delirium  tremens.  Ce  sont  principalement 
les  buveurs  d’eau-de-vie  qui  sont  sujets  à  des  crises  de 
ce  genre.  Môli  en  estime  le  nombre  à  40  p.  100.  On  trouve 
chez  des  buveurs  une  telle  fréquence  de  crises  convulsives 
qu’on  peut  admettre  l’existence  d’une  épilepsie  alcoolique. 


584  PSYCHOSES  TOXIQUES. 

Dans  ces  cas,  les  convulsions  surviennent  par  séries', * 
souvent  très  rapprochées.  On  constate  aussi,  après  les 
crises,  des  troubles  de  la  conscience  avec  de  la  prostra¬ 
tion.  Wildermuth  a  noté  l’alcoolisme  chez  14  p.  100  de  ses. 
épileptiques. 

De  plus,  il  est  facile  de  s’apercevoir  que  les  hystériques, 
en  raison  du  trouble  de  la  volonté,  opposent  peu  de  résis¬ 
tance  aux  séductions  de  l’alcool.  Dans  l’hystérie  mâle, 
en  particulier,  on  observe  fréquemment  des  accidents 
hystériques  sous  l’influence  de  l’alcool,  notamment  les 
troubles  de  la  sensibilité  et  de  la  vue,  les  crises  convul¬ 
sives,  même  des  états'  crépusculaires  de  la  conscience. 
Lührmann  a  noté  ces  accidents  chez  un  quart  environ  de 
ses  hystériques  mâles.  Il  semble  donc  qu’on  peut  établir 
l’existence  d’une  véritable  hystérie  alcoolique.  [Consulter 
à  ce  sujet  les  travaux  suivants  :  Debove,  De  l'apoplexie 
hystérique  [Bull,  de  la  Soc.  méd.  des  hôp.,  1886)  ;  Achard, 
De  l'apoplexie  hystérique.  Th.  de  doct.,  1887  ;  Dreyfous, 
De  l'hystérie  alcoolique .] 

La  neurasthénie  par  épuisement  peut  aussi  survenir  sous 
l’influence  d’une  intoxication  alcoolique. 

Magnan,  Souques,  Kouznietzow  ont  vu  se  produire, 
chez  des  alcooliques  chroniques,  prédisposés  par  une 
hérédité  morbide,  un  état  d’automatisme  cérébral,  dans 
lequel  les  malades  accomplissent  tout  à  fait  inconsciem¬ 
ment  une  suite  d’actes  en  apparence  raisonnés.  Cet 
automatisme  se  produit  brusquement;  il  procède  par 
accès,  dure  généralement  quelques  minutes,  mais  peut  se 
prolonger  durant  plusieurs  jours;  puis  il  disparaît  aussi 
soudainement  qu’il  a  paru.  Il  ne  s’agissait  nullement 
d’épilepsie  chez  les  sujets  observés.  Dans  les  cas  de  dégéné¬ 
rescence  tout  à  fait  grave,  la  simple  ivresse,  sans  alcoo¬ 
lisme  chronique,  semble  déjà  pouvoir  produire  de  pareils 
états  d’automatisme.  Reste  à  savoir  quels  rapports 
existent  entre  ces  crises  d’automatisme  cérébral  et  les 
autres  formes  de  l’ivresse  pathologique. 

Quelques  auteurs  ont  décrit  une  paralysie  générale  ou 
une  pseudo-paralysie  générale  alcoolique.  Tout  d’abord,  il 
faut  mettre  de  côté  les  cas  où  un  alcoolique  chronique 
est  frappé  d’une  véritable  paralysie  générale.  En  outre,  il 
est  à  remarquer  que,  en  raison  de  leur  excitation  et  de 
leur  sentiment  d’euphorie,  surtout  à  la  période  initiale  de 
la  paralysie  générale,  certains  sujets,  jusque-là  sobres, 


ALCOOLISME. 


585 


s’adonnent  à  des  excès  alcooliques  et  vénériens.  Enfin, 
il  y  a  des  cas  d’alcoolisme  avancé,  avec  affaiblissement 
des  facultés  intellectuelles,  dans  lesquels  l’état  cœnesthé- 
tique  du  sujet  est  gai,  expansif,  accompagné  d’un  senti¬ 
ment  exagéré  de  sa  puissance  et  qui  le  pousse  à  émettre 
des  idées  délirantes,  à  parler  de  sa  force  physique  ou 
de  sa  fortune  colossale.  Il  s’y  joint  même  parfois  une 
série  de  signes  physiques  qui  s’observent  aussi  dans  la 
paralysie  générale  :  inégalité  pupillaire,  troubles  des 
réflexes  des  pupilles,  rarement  leur  abolition  complète, 
parésie  faciale,  tremblement  de  la  langue  et  des  mains, 
articulation  difficile  de  la  parole,  parésie  des  jambes  avec 
marche  parfois  ataxique,  réflexes  rotuliens  affaiblis  ou 
absents.  Assez  souvent,  on  constate  de  l’analgésie.  La 
rétention  d’urine  n’est  pas  rare.  Le  trouble  de  la  parole, 
caractéristique  de  la  paralysie  générale,  ne  s’y  trouve  pour¬ 
tant  pas  ;  la  marche  de  l’affection  est  plus  lente  et  plus 
continue  que  dans  la  paralysie  générale  vraie.  Il  faut,  de 
plus,  s’appliquer  à  bien  isoler  les  signes  physiques  propres 
à  l’alcoolisme  chronique.  L’évolution  de  l’affection  est 
d’ailleurs  toute  différente  :  des  améliorations  importantes 
et  même  la  guérison  peuvent  se  produire  lorsque  l’alcoo¬ 
lique  se  résigne  à  l’abstinence  des  boissons  et  à  un 
traitement  approprié. 

[8.  —  Alcoolisme  infantile. 

L'alcoolisme  infantile  héréditaire  se  développe  au  cours 
de  la  vie  fœtale,  depuis  la  fécondation  jusqu’à  la  naissance, 
et  à  cause  de  cela  mériterait  le  titre  d 'alcoolisme  fœtal  ou 
congénital.  L’existence  de  ce  type  d’alcoolisme  est  nette¬ 
ment  mise  en  lumière  par  des  observations  cliniques  d’un 
grand  nombre  d’auteurs  français,  comme  Morel,  Lance- 
reaux,  Magnan,  Déjerine,  Legrain,  et  étrangers,  comme 
Forel,  Ladame,  Combe,  Demme  (Suisse),  Vaucleroy  (Bel¬ 
gique),  Kerr  (Angleterre),  Bâr  (Allemagne).  Les  constata¬ 
tions  de  la  clinique  ont  été  confirmées  par  les  recherches 
expérimentales  de  Féré  et,  plus  récemment,  par  celles  de 
Nicloux. 

,  Les  manifestations  hérédo- alcooliques,  de  nature  ner¬ 
veuse  et  mentale,  sont  peut-être  celles  qui  ont  le  plus 
attiré  l’attention  à  cause  de  leur  gravité  sociale. 

.  L 'hystérie,  la  neurasthénie,  l 'épilepsie,  la  chorée,  les  trem- 


PSYCHOSES  TOXIQUES. 


blemenls  s’observent  couramment  dès  la  première  généra¬ 
tion.  Les  statistiques  dressées  pour  Y  épilepsie  sont  très 
démonstratives  à  cet  égard.  Dans  163  familles  où  le  père 
ou  la  mère  s’adonnent  aux  boissons  alcooliques,  Bourne- 
ville  a  constaté  l’existence  de  244  enfants  atteints  d’épi¬ 
lepsie;  Kovalewsky  a  compté  100  épileptiques  dans 
60  familles  de  ce  genre.  Pour  Ladame,  les  deux  tiers  des 
enfants  de  ces  familles  sont  frappés  de  diverses  formes  de 
mal  comitial. 

Les  troubles  psychiques  les  plus  variés,  depuis  les  plus 
élémentaires  jusqu’aux  plus  complexes,  ne  sont  point 
rares  chez  les  descendants  d’alcooliques.  Débilité  mentale 
avec  faiblesse  de  la  mémoire,  paresse  intellectuelle,  impos¬ 
sibilité  de  fixer  longtemps  l’attention  ;  imbécillité,  idiotie 
avec  malformations  ou  lésions  cérébrales,  comme  l’hydro¬ 
céphalie,  la  microcéphalie,  la  sclérose;  syndromes  épisodi¬ 
ques  formés  par  des  obsessions  et  des  impulsions  de  toute 
sorte  ;  délires  hallucinatoires  ayant  pour  point  de  départ 
les  cauchemars  et  les  rêves  ;  les  étals  mélancoliques  et 
maniaques,  tout  peut  apparaître  chez  les  hérédo-alcoo- 
liques. 

La  simple  débilité  mentale  est  la  plus  fréquente  parmi  les 
enfants  formant  la  première  génération  des  buveurs.  Elle 
se  caractérise  ordinairement  par  une  mémoire  fugace, 
infidèle,  qui  rend  trè.s  difficile  l’éducation  et  l’instruction 
de  l’hérédo-alcoolique.  Je  soigne  une  jeune  fille  de  quinze 
ans,  enfant  de  buveur,  qui,  le  temps  de  passer  d’une  pièce 
à  une  autre,  oublie  ce  qu’on  vient  de  lui  demander,  et 
apporte,  par  exemple,  un  portemanteau  au  lieu  de 
lunettes. 

Le  sommeil  de  ces  enfants  est  souvent  troublé  par  des 
cauchemars  tels  qu’on  les  observe  chez  des  alcooliques 
chroniques.  La  jeune  fille  dont  je  viens  de  citer  l’affaiblis¬ 
sement  de  la  mémoire  pour  les  événements  tout  à  fait 
récents  se  plaint  constamment  de  cauchemars  toujours 
très  pénibles  :  elle  rêve  qu’elle  court  de  grands  dangers, 
soit  qu’elle  se  trouve  au  bord  d’un  précipice  ou  sur  les  rails 
d’un  chemin  de  fer  sur  le  point  d’être  écrasée,  soit  que 
l’on  cherche  à  l’assassiner  ou  à  l’enterrer  vivante. 

Les  psychoses  véritables,  comme  la  mélancolie  panopho- 
bique  avec  des  idées  de  suicide,  Y  excitation  maniaque,  la 
confusion  mentale,  se  développent  parfois  chez  ces  enfants  en 
vertu  de  la  persistance  des  rêves  et  des  cauchemars  terri- 


ALCOOLISME. 


587 


liants.  Ces  psychoses  survenant  pendant  la  croissance  ou 
au  moment  de  la  puberté  peuvent  se  transformer  en  affai¬ 
blissement  plus  ou  moins  accusé  des  facultés  intellec¬ 
tuelles,  dit  démence  précoce,  ou  juvénile,  ou  encore  hébé¬ 
phrénie. 

Parmi  les  obsessions  et  les  impulsions  des  hérédo-alcoo- 
liques,  il  n’est  pas  rare  d’observer  la  dipsomanie,  qui  se 
caractérise  par  des  besoins  périodiques  intermittents, 
impérieux,  irrésistibles  de  boire.  Une  anxiété  des  plus 
vives  s’empare  de  l’enfant  en  présence  du  vin  ou  des 
liqueurs,  et  ne  se  calme  que  lorsqu’il  a  donné  suite  à  son 
désir.  C’est  l’effet  d’une  transmission  héréditaire  de  l’ap¬ 
pétence  pour  l’alcool  (Lancereaux)  qui  mène  fatalement  sa 
victime  à  l’alcoolisme  chronique  avec  toutes  ses  consé¬ 
quences  désastreuses. 

D’après  Morel,  l’ idiotie  n’apparaît  qu’à  la  troisième  ou 
la  quatrième  génération  des  familles  d’alcooliques.  Sur 
300  idiots,  Howe  en  a  compté  143  appartenant  à  des  parents 
éthyliques,  et  sur  114  cas  d’idiotie  Demme  en  a  signalé  62 
ayant  la  môme  origine.  Dans  la  même  famille  adonnée  à 
l’alcoolisme,  on  trouve  parfois  plusieurs  enfants  atteints 
d’idiotie;  c’est  ainsi  que  Mitchell  cite  un  buveur  père  de 
7  idiots. 

Dans  l’ensemble,  on  se  fera  une  idée  très  juste  des  con¬ 
séquences  héréditaires  de  l’alcoolisme  au  point  de  vue  du 
système  nerveux  en  retenant  ces  chiffres  de  la  statistique 
de  Demme  :  sur  57  enfants  pris  dans  10  familles  d’alcoo¬ 
liques  choisies  au  hasard,  il  a  trouvé  (en  dehors  des 
25  morts  dans  les  premières  semaines)  12  idiots,  5  hydro¬ 
céphales,  5  épileptiques,  2  dipsomanes,  8  normaux. 

Comme  corollaire  de  toutes  ces  manifestations  mentales 
hérédo-alcooliques,  la  criminalité  infantile  ou  juvénile  s’ac¬ 
centue  de  plus  en  plus  dans  les  familles  des  buveurs.  En 
Suisse,  la  moitié  des  enfants  détenus  dans  les  maisons 
de  correction  sont,  d’après  l’enquête  du  Conseil  fédéral 
de  1884,  issus  de  parents  alcooliques. 

En  somme,  l’ensemble  de  stigmates  énumérés  plus  haut 
et  qui  caractérisent  la  dégénérescence  humaine,  au  double 
point  de  vue  somatique  et  psychique,  est  bien  l’œuvre  de 
l’alcoolisme  héréditaire. 

La  symptomatologie  de  V alcoolisme  infantile  acquis  Se 
distingue  de  celle  de  l’alcoolisme  de  l’adulte  par  l’intensité 
plus  grande  des  accidents  toxiques  d’ordre  nerveux  en 


588  PSYCHOSES  TOXIQUES, 

particulier.  On  sait  que  l’enfant  normal  a  un  encéphale 
beaucoup  plus  volumineux  et  plus  lourd  que  l’adulte,  par 
rapport  au  reste  de  l’organisme.  Les  centres  nerveux 
recevant,  chez  l’enfant,  relativement  plus  de  sang,  sont, 
dans  le  cas  d’une  intoxication  alcoolique,  plus  en  contact 
aussi  avec  le  poison.  En  conséquence,  leurs  réactions  sont 
plus  vives  et  les  troubles  plus  graves. 

De  plus,  là  comme  ailleurs,  dans  la  détermination  de 
telle  ou  telle  manifestation  de  l’empoisonnement,  inter¬ 
viennent  les  diverses  influences  héréditaires  ou  acquises 
qui  fixent  de  préférence  l’action  des  boissons  alcooliques 
sur  tel  ou  tel  organe,  système  ou  tissu  de  l’organisme 
infantile. 

Nous  distinguerons  l’alcoolisme  acquis  du  nourrisson  et 
de  l'enfant  proprement  dit.  Chez  le  nourrisson,  on  peut 
observer  une  intoxication  alcoolique  aiguë  ou  chronique. 

h' intoxication  aiguë  provoquée  par  l’administration  au 
petit  enfant  d’un  lait  trop  fortement  alcoolisé  est  le  plus 
souvent  caractérisée  par  l’apparition  d’accès  convulsifs 
épileptiformes.  Voici  une  observation  de  Demme  (de 
Berne)  qui  peut  être  citée  comme  un  exemple  du  genre. 

Un  enfant  de  deux  mois  et  demi,  nourri  uniquement  au 
sein,  fut  apporté  à  la  consultation  dans  un  état  de  grande 
agitation  entrecoupé  de  crises  fréquentes  de  convulsions 
généralisées.  En  interrogeant  longuement  la  mère,  on  par¬ 
vint  à  savoir  que  cette  dernière  prenait,  chaque  matin,  un 
petit  verre  de  schnaps  pour  se  débarrasser  des  glaires  ;  à 
midi,  un  second  petit  verre  du  même  liquide  pour  se 
donner  de  l’appétit  ;  à  quatre  heures,  un  troisième  contre 
les  coliques,  et,  le  soir,  un  quatrième  pour  se  procurer  un 
repos  bien  mérité.  On  fit  aussitôt  cesser  le  sein  et  nourrir 
l’enfant  avec  du  lait  de  vache  ;  au  bout  de  quelques  jours 
les  convulsions  cessèrent.  On  essaya  ensuite  de  faire 
donner  à  nouveau  le  sein  ;  immédiatement  les  convulsions 
recommencèrent.  Dès  lors,  on  fit  définitivement  sevrer 
l’enfant,  qui  n’eut  plus  d’attaques  convulsives.  Des  obser¬ 
vations  semblables  ont  été  publiées  par  Edmunds  (de 
Londres),  Bâr  (de  Berlin). 

Généralement,  ces  accès  convulsifs  d’origine  alcoolique 
se  distinguent  des  autres  cas  A' éclampsie  infantile  en  ce 
qu'ils  ne  s’accompagnent  pas  de  fièvre,  ni  de  troubles 
intestinaux. 

Quelquefois,  l’alcoolisme  aigu  des  nourrissons  peut 


ALCOOLISME. 


589 


revêtir  l 'aspect  de  la  méningite.  Ausset  a  cité  le  cas  d’un 
enfant  de  deux  mois  et  demi  chez  lequel  rien  ne  manquait 
au  tableau  d’une  méningite  :  exagération  du  liquide 
céphalo-rachidien  produisant  une  tumeur  molle,  pulsatile 
au  niveau  de  la  fontanelle  antérieure,  raideur  de  la  nuque, 
intermittences  du  pouls,  respiration  suspirieuse,  vomisse¬ 
ments,  cris  plaintifs.  Or,  la  nourrice  de  l’enfant  ayant 
quitté  son  nourrisson,  on  apprit  d’une  autre  domestique 
qu’elle  buvait  énormément  et  s’enivrait  tous  les  soirs.  Cette 
pseudo-méningite  aboutit  à  une  complète  guérison. 

Enfin,  les  nourrissons  peuvent  manifester  leur  alcoo¬ 
lisme  aigu  sous  la  forme  d 'ivresse.  Un  curieux  exemple  a 
été  publié  par  Millon.  Il  s’agit  d’un  enfant  particulière¬ 
ment  fort  et  vigoureux,  exclusivement  nourri  au  sein.  Une 
bonne,  à  qui  l’on  frictionnait  un  j our  la  tête  avec  du  «  rhum 
vieux  »,  tint  le  nourrisson  sur  ses  genoux  pendant  cette 
petite  opération.  L’enfant  humait  donc  ainsi  les  vapeurs 
alcooliques  répandues  à  profusion.  Au  repas  suivant,  les 
parents  furent  étonnés  du  spectacle  offert  par  leur  fils  : 
assis  à  table  dans  sa  chaise,  il  menait  un  train  épouvan¬ 
table  ;  le  visage  allumé,  les  yeux  brillants,  les  pommettes 
rouges  et  le  bout  du  nez  écarlate,  l’enfant  se  livrait  à  une 
mimique  de  la  plus  haute  fantaisie  :  ses  pieds  s’agitaient 
sous  la  table,  ses  bras  faisaient  les  ailes  de  moulin  ;  armée 
d’une  cuiller,  sa  main  tapait  sur  son  assiette,  sur  la  table, 
sur  les  bouteilles  ;  sa  bouche  pétaradait  en  tortillonnant 
à  droite  et  à  gauche,  tandis  que  de  temps  à  autre,  dans 
un  langage  primitif,  le  petit  enfant  traduisait  sa  gaieté  par 
des  cris  aigus  et  des  mélopées  d’une  tonalité  extravagante. 
A  la  fin,  le  nourrisson  tomba  dans  un  sommeil  profond 
qui  se  prolongea  jusqu’au  matin. 

L 'intoxication  chronique  du  nourrisson  se  manifeste  dans 
la  grande  majorité  des  cas  par  un  état  d’agitation  avec 
cris,  mauvais  sommeil,  faible  progrès  dans  le  poids,  selles 
anormales.  Parfois,  les  symptômes  prennent  une  allure 
beaucoup  plus  grave  :  l’enfant  est  chétif,  sa  peau  est  ridée, 
son  air  souffreteux;  l’insomnie  est  absolue  :  les  convulsions 
peuvent  survenir  et,  à  leur  suite,  des  troubles  oculaires 
comme  le  strabisme. 

Chez  l’ enfant  proprement  dit,  il  faut  également  distinguer 
deux  formes  classiques  :  l’alcoolisme  aigu  ou  l’ivresse  et 
l’alcoolisme  chronique. 

h' alcoolisme  aigu  dans  sa  forme  légère  est  d’observation 


590 


PSYCHOSES  TOXIQUES. 


banale  ;  c’est  l’ivresse  avec  ses  trois  périodes  classiques  : 
excitation,  ataxie  physique  et  intellectuelle,  apoplexie  coma¬ 
teuse,  que  présentent  les  enfants  qui  ont  absorbé  une 
quantité  plus  ou  moins  forte  de  boissons  alcooliques.  Cé< 
qu’il  y  a  de  particulier  pour  l’enfant  dans  cette  ivresse 
légère,  c’est  que  l’état  comateux  qui  constitue  sa  phase 
terminale  arrive  en  pareil  cas  plus  rapidement  que  chez 
l’adulte,  quelquefois  presque  d’emblée.  Au  réveil,  l’enfant 
est  brisé,  courbaturé;  il  a  des  sueurs,  des  nausées,  des 
vomissements  et  de  la  diarrhée. 

.  Dans  les  formes  graves,  les  convulsions  épileptiformes  sur¬ 
viennent  et,  parfois,  l’enfant  meurt  dans  l’espace  de  quel¬ 
ques  heures.  Tout  dernièrementencore,  à  Belleghem,  dans 
la  Flandre  occidentale,  un  petit  garçon  de  quatre  ans,  fils 
de  marchand  de  vin,  profita  de  l’absence  de  ses  parents  pour 
absorber  quatre  petits  verres  de  genièvre.  Le  gamin  fut  pris 
aussitôt  après  de  douleurs  abdominales,  et  vers  le  soir  il 
çutdes  convulsions  ;  il  succomba  dans  la  nuit.  Taylor  a  cité 
plusieurs  cas  de  mort  subite  survenue  immédiatement  après 
l’absorption  par  l’enfant  d’une  certaine  quantité  d’alcool. 

Parmi  les  formes  graves,  nous  citerons  encore  les 
ivresses  délirantes  des  enfants.  Il  s’agit  en  ce  cas  générale¬ 
ment  de  petits  sujets  entachés  d’hérédité  névropathique  ou 
vésanique  chez  lesquels  des  quantités  d’alcool  môme  en 
apparence  insignifiantes  provoquent  des  états  d’excita¬ 
tion  ou  de  dépression  tout  à  fait  pathologiques.  V excita¬ 
tion  peut  revêtir  un  aspect  de  gaieté  exubérante  avec  mou¬ 
vements  désordonnés  que  certains  parents  ignorants 
encouragent  parce  qu'ils  trouvent  cette  excitation  morbide 
«  amusante  et  drôle  ».  Les  malheureux  ne  se  doutent 
guère  qu’ils  préparent  de  cette  façon  leur  enfant  à  l'exci¬ 
tation  maniaque  de  nature  héréditaire  et  alcoolique,  et  que, 
tôt  ou  tard,  il  sera  interné  dans  un  asile  d’aliénés.  Cette 
excitation  peut  prendre  une  allure  très  dangereuse  :  l’en¬ 
fant  devient  violent,  querelleur,  menaçant;  il  attente  à  la 
vie  de  ses  père,  mère,  frères,  sœurs  ou  amis,  comme  ce 
petit  fou  furieux  alcoolique  qui  a  essayé  de  jeter  son 
frère  sous  les  roues  d’un  tramway  pour  le  faire  écraser 
(Rodiet)  ou  cet  autre  qui,  tout  dernièrement  (janvier  1903), 
a  commis  un  assassinat,  boulevard  Saint-Jacques. 

La  forme  dépressive  de  l’ivresse  est  rare  chez  l’enfant; 
quand  elle  existe,  elle  se  manifeste  par  des  idées  et  des 
tentatives  de  suicide. 


ALCOOLISME. 


591 


L' alcoolisme  chronique  de  l'enfant  se  caractérise  par  la 
plupart  des  symptômes  que  présente  cette  intoxication 
chez  l’adulte,  avec  cette  remarque  essentielle  qu’il  y  a  pré¬ 
dominance  manifeste  de  troubles  d’ordre  nerveux.  C’est 
ainsi  que  les  cauchemars,  les  troubles  sensoriels  sensitifs 
et  moteurs  sont  particulièrement  fréquents  chez  les  petits 
buveurs,  alors  qu’il  est  assez  exceptionnel  de  noter  chez 
eux  la  pituite.  Les  terreurs  nocturnes  motivées  par  des 
rêves  et  des  cauchemars  méritent  une  attention  toute  spé¬ 
ciale,  car  leur  constatation  en  dehors  de  toute  autre  indi¬ 
cation  précise  doit  inviter  le  clinicien  à  rechercher  si  le 
petit  malade  ne  se  livre  pas  à  un  usage  régulier  des  bois¬ 
sons  alcooliques.  J’ai  eu  l’occasion  d’observer  un  enfant, 
de  onze  ans  dont  l’alcoolisme  chronique  s’est  révélé  à  moi 
par  le  récit  qu’il  m’a  fait  de  ses  rêves  : 

«  J’étais  soldat  et  j’ai  vu  des  curés  qui  se  battaient  avec 
des  curés  ennemis,  avec  des  revolvers,  des  fusils,  des 
sabres,  des  couteaux.  J’ai  vu  dans  mon  rêve  que  j’étais  en 
rang  au  bout  du  régiment  et  qu’un  soldat  ennemi  m’a  tué  ; 
il  y  avait  mon  oncle  et  je  lui  disais  :  «  Les  chevaux  marchent 
«  surmoi  »,  et  il  m’emportait  sur  le  trottoir.  J’ai  vu  la  guerre 
avec  un  lion,  des  Arabes,  des  nègres  et  des  chiens  sau¬ 
vages  ;  ils  se  battaient  avec  des  lances  ;  il  y  avait  un  Arabe 
tombé  de  son  cheval;  le  lion  sauta  dessus;  on  tua  le 
lion.  » 

Élevé  dans  les  environs  d’Avranches,  ce  petit  garçon  pre¬ 
nait  la  «  goutte  »  depuis  l’âge  de  deux  ou  trois  ans.  Son 
intelligence  est  débile;  il  a  été  arrêté  pour  vol  avec  effrac¬ 
tion  d’un  tronc  d’église,  en  compagnie  d’un  camarade  du 
même  âge.  Il  n’existe  chez  lui  aucun  trouble  digestif, 
aucun  tremblement  des  mains;  seuls  les  cauchemars  et  la 
débilité  mentale  révèlent  son  alcoolisme  chronique,  doublé, 
il  est  vrai,  d’alcoolisme  paternel  et  maternel. 

L’affaiblissement  de  Y  intelligence  peut  se  compliquer 
parfois  d’accidents  moteurs  comme  les  convulsions  et  le 
bégaiement.  Bourneville  et  Boyer  ont  publié  des  cas  de  ce 
genre  dont  voici  un  exemple.  Un  enfant  sans  alcoolisme 
héréditaire,  mais  élevé  au  régime  des  boissons  fermentées, 
arriva  dans  un  état  très  normal  jusqu'à  l’âge  de  quatre 
ans.  Entre  quatre  et  cinq  ans  apparaissent  des  convul¬ 
sions  suivies  d’un  affaiblissement  intellectuel  et  d’un 
bégaiement  très  prononcé.  A  l’école,  il  ne  présente  aucune 
aptitude  pour  apprendre  quoi  que  ce  soit;  il  est  signalé 


592 


PSYCHOSES  TOXIQUES. 


comme  un  sujet  entêté,  menteur,  sombre  et  sujet  à  des 
accès  de  colère  violente.  Outre  les  convulsions  épileptiques, 
les  petits  alcooliques  chroniques  peuvent  présenter  de 
Y  hystérie,  de  la  chorée  ou  une  simple  excitabilité  nerveuse .] 

Diagnostic  des  psychoses  alcooliques. —  Les  signes 
physiques  de  Y  alcoolisme  chronique  sont  faciles  à  décou¬ 
vrir  dans  chaque  cas  particulier.  L’ intoxication  alcoolique 
plus  ou  moins  aiguë  se  reconnaît  par  la  constatation  des 
troubles  tels  que  l’humeur  expansive  ou  irritée,  l’agitation 
psychomotrice,  les  manifestations  paralytiques  d’ordre 
psychique  et  somatique,  l’odeur  d’alcool  répandue  par 
l’haleine.  Si  l’on  soupçonne  l’existence  de  l’alcoolisme 
chronique,  il  faut  bien  se  mettre  en  garde  contre  les 
déclarations  du  malade,  qui  affirme  toujours  sa  parfaite 
sobriété.  Le  fait  de  nier  l’ivrognerie,  l’hypocrisie,  le 
mensonge  et  la  dissimulation  font  partie  des  symptômes 
caractéristiques  de  l’alcoolisme.  Il  faut  quelquefois 
recourir  à  des  dépositions  de  témoins,  auquel  cas  il  y  a 
encore  à  considérer  que,  parfois,  les  membres  de  la 
famille  sont  portés  à  exagérer  le  vice  du  malade,  ou,  au 
contraire,  à  l’atténuer  et  à  faire  des  déclarations  favo¬ 
rables,  surtout  s’ils  sont  intimidés  par  les  menaces  du 
buveur  ou  par  la  crainte  qu’il  leur  inspire.  Les  dépo¬ 
sitions  des  aubergistes  chez  lesquels  l’alcoolique  a  fré¬ 
quenté  sont,  la  plupart  du  temps,  très  suspectes. 

Les  psychoses  alcooliques  proprement  dites  se  différen¬ 
cieront  entre  elles  d’après  la  description  que  nous  en  avons 
donnée.  Il  est  encore  plus  important  de  les  différencier 
d’avec  d’autres  psychoses.  Bien  entendu,  il  faut  toujours, 
dans  cette  recherche,  tenir  compte  des  renseignements  sur 
le  passé  des  malades.  Le  delirium  iremens  peut  parfois 
faire  penser  aux  états  délirants  des  paralytiques  généraux  ; 
mais  ces  derniers  sont  plus  gravement  atteints  dans  leur 
intelligence  ;  leur  réparties  sont  moins  vives  ;  de  plus,  il  sub¬ 
siste  ordinairement  un  trouble  de  la  parole  à  côté  d’autres 
symptômes  somatiques.  Les  étals  crépusculaires  épileptiques 
et  les  psychoses  infectieuses  ne  présentent  pas  l’«  humour» 
du  buveur,  ni  le  tremblement  intense,  ni  la  lucidité  relative 
d’esprit  du  délirant  alcoolique.  Il  est  vrai  cependant  qu’on 
peut  se  trouver  en  présence  de  formes  cliniques  com¬ 
binées.  Parfois,  les  troubles  sensoriels  épileptiques  et  alcoo¬ 
liques  alternent  entre  eux  :  ce  sont  tantôt  des  anges  et  des 
diables,  des  visions  mystiques,  le  feu,  les  couleurs  d’un 


ALCOOLISME. 


593 


rouge  vif;  tantôt,  des  grouillements  d’hommes  et.de  petits 
animaux,  des  scènes  effroyables  ou  gaies.  Dans  la  manie 
délirante,  l’attention  du  malade  est  plus  facile  à  faire 
dévier  ;  de  plus,  on  n’y  trouve  point  les  signes  physiques 
du  délire  alcoolique. 

La  psychose  hallucinatoire  alcoolique  peut  faire  penser 
aux  troubles  mentaux  déterminés  par  la  cocaïne,  qui  se 
caractérisent  pluLôt,  il  est  vrai,  par  des  hallucinations 
tactiles.  Elle  peut  aussi  faire  penser  aux  états  d’excitation 
avec  illusions  et  hallucinations  observés  dans  la  paralysie 
générale  et  la  démence  précoce.  Outre  les  signes  physiques, 
il  y  a  surtout  à  considérer  le  mélange  d’inquiétude  et 
d’humeur  gaie,  qui  se  manifeste  chez  l’halluciné  alcoo¬ 
lique,  par  opposition  à  la  prostration  et  à  la  démence  du 
paralytique  général,  ainsi  qu’au  négativisme  et  aux  tics  de 
la  démence  précoce. 

Les  délires  systématisés  chroniques  des  buveurs  doivent 
être  distingués  de  la  démence  paranoïque  et  de  la  paranoia. 
La  première  de  ces  deux  affections  est  très  mal  systéma¬ 
tisée,  remplie  de  conceptions  contradictoires,  et  accom¬ 
pagnée  de  signes  caractéristiques  :  le  négativisme,  les  tics  ; 
l’autre,  la  paranoia,  présente  un  système  délirant  fermé  se 
développant  progressivement  et  restant  tout  à  fait  inac¬ 
cessible  à  une  amélioration  quelconque.  Chez  l’alcoolique, 
on  trouvera,  avant  tout,  les  symptômes  physiques  et  la 
disposition  gaie  de  l’humeur  du  buveur.  Le  délire  de  la 
jalousie,  en  particulier,  peut  s’observer  encore  dans  l’in¬ 
toxication  chronique  par  la  cocaïne,  la  paralysie  générale 
et  au  début  de  la  démence  sénile. 

Anatomie  pathologique  des  psychoses  alcooliques. 
—  Jusqu’à  présent,  c’est  principalement  l’alcoolisme  chro¬ 
nique  et  le  delirium  tremens  qui  ont  été  étudiés  au  point 
de  vue  de  l’anatomie  pathologique. 

Dans  Y  intoxication  alcoolique  aiguë  du  lapin,  pendant 
plusieurs  jours,  Nissl  a  trouvé  la  destruction  d’un  grand 
nombre  de  cellules  de  l’écorce.  Les  cellules  de  Purkinje 
ont  été  trouvées  altérées  aussi.  Dans  Y  alcoolisme  chronique, 
on  constate  souvent  une  pachyméningite  hémorragique, 
des  adhérences  de  la  dure-mère  avec  la  voûte  crânienne, 
un  épaississement  avec  un  état  trouble  de  la  pie-mère,  des 
formations  grises  sous  forme  de  raies  le  long  des  vaisseaux 
de  la  pie-mère,  de  nombreuses  plaques  d’artériosclérose, 
de  même  qu’une  altération  des  cellules  nerveuses.  Chez 
Weygandt.  —  Atlas-manuel  de  Psychiatrie.  38 


594  PSYCHOSES  TOXIQUES. 

les  buveurs  invétérés,  on  trouve  quelquefois  une  atrophie 

générale  du  cerveau. 

L’œdème  de  la  pie-mère,  que  certains  auteurs  ont  trouvé 
chez  des  sujets  atteints  de  delirium  tremens,  représente 
probablement,  selon  Bonhôffer,  un  phénomène  cadavérique. 
Les  vaisseaux  du  cerveau  sont,  en  grand  nombre,  sclérosés, 
des  hémorragies  capillaires  sont  extrêmement  fréquentes, 
en  particulier  dans  la  substance  grise  du  troisième  ven¬ 
tricule  et  de  l’aqueduc.  La  névroglie  est  particulièrement 
abondante  dans  la  couche  externe  de  l’écorce.  Dans  les 
préparations  faites  d’après  la  méthode  de  Nissl,  on  a 
trouvé  (Trômner)  dans  les  cellules  nerveuses  les  lésions 
suivantes  :  une  destruction  de  la  chromatine  ;  une  coloration 
pâle,  diffuse,  des  cellules,  dont  les  contours  sont  trop 
accentués  ;  des  prolongements  raccourcis  ;  des  noyaux 
déplacés  vers  la  périphérie,  accolés  aux  parois  et  souvent 
colorés;  des  noyaux  de  la  névroglie  enveloppant  de  près 
les  cellules  nerveuses  ;  la  pénétration  de  ces  noyaux  dans 
le  corps  même  des  cellules  nobles.  On  observe  quelquefois 
la  dégénérescence  granuleuse  de  cellules  nerveuses,  avec 
destruction  des  amas  protoplasmiques  qui  s’émiettent,  la 
transformation  triangulaire  du  noyau,  la  rupture  de  la  paroi 
externe  du  corps  de  la  cellule  qui  laisse  voir  une  partie  de 
la  gaine  péricellulaire.  La  figure  4  de  la  planche  XIX 
représente  les  diverses  particularités  de  cette  dégénéres¬ 
cence  granuleuse.  Ce  sont  surtout  les  circonvolutions  des 
lobes  frontaux  et  centraux  qui  présentent  toutes  ces  lésions. 
Bonhôffer,  après  Marchi,  a  trouvé  assez  souvent  une  des¬ 
truction  des  gaines  de  myéline,  tantôt  diffuse,-  tantôt  loca¬ 
lisée  au  niveau  des  circonvolutions  centrales.  Le  cervelet 
aussi  est  fortement  altéré,  surtout  le  territoire  du  «vermis». 
Dans  la  moelle  épinière,  la  disparition  des  gaines  de 
myéline  est  particulièrement  marquée  au  niveau  des 
cordons  de  Goll,  surtout  le  long  de  la  gaine  vasculaire. 
L’existence  simultanée  de  ces  diverses  lésions  permet  de 
faire  un  diagnostic  anatomo-pathologique  probable  en 
faveur  d’un  délire  alcoolique. 

Pronostic  des  psychoses  alcooliques.  —  Un  accès 
•isolé  d 'ivresse  se  termine  au  bout  de  quelques  jours  par 
un  retour  intégral  à  la  santé.  La  consommation  chronique 
,  de  l’alcool  rend  le  pronostic  beaucoup  plus  défavorable, 
surtout  à  cause  de  l’affaiblissement  de  la  volonté  du  sujet. 
Une  fois  que  des  phénomènes  dégénératifs  et  des  signes 


ALCOOLISME. 


595 


physiques  se  sont  manifestés,  l’unique  salut  du  buveur 
dépend  non  plus  d’une  «  tempérance  »  aussi  restreinte 
qu’elle  soit,  mais  de  l’abstinence  totale  absolue  de  toute 
boisson  fermentée  ou  distillée. 

Le  delirium  Iremens  se  termine  d’une  façon  variable, 
selon  la  résistance  physique  du  buveur.  La  mort  survient 
le  plus  souvent  par  suite  des  complications  ou  sous  l’in¬ 
fluence  de  l’affection  qui  a  provoqué  le  delirium  Iremens, 
par  exemple,  de  la  pneumonie.  Cette  terminaison  fatale 
arrive  dans  12  à  15  p.  100  des  cas  (Mendel).  La  plupart  des 
cas  de  ce  syndrome  se  terminent  par  la  guérison, 
sous  la  menace,  il  est  vrai,  de  la  persistance  de  l’alcoo¬ 
lisme  chronique  et  de  récidives  d’un  nouvel  accès  de  deli¬ 
rium  Iremens.  Parfois,  de  légers  accidents  hallucinatoires 
persistent  encore  longtemps  à  la  suite  de  l’accès. 

Le  pronostic  des  psychoses  alcooliques  est,  en  somme, 
favorable,  avec  cette  réserve  que  l’alcoolisme  chronique 
et  le  danger  de  récidives  persistent  toujours.  L’affaiblis¬ 
sement  intellectuel  et  des  troubles  hallucinatoires  chro¬ 
niques  peuvent  persister  parfois  longtemps  après  la  dispa¬ 
rition  des  principaux  accidents  délirants. 

On  peut  obtenir  quelquefois  une  amélioration  ou  môme 
une  guérison  des  délires  systématisés  chroniques ■  des 
buveurs.  Mais,  dans  tous  les  cas,  on  ne  peut  espérer  une  véri¬ 
table  guérison  de  ces  troubles  mentaux  causés  par  l’alcoo¬ 
lisme  qu’à  la  condition  qu’une  abstinence  permanente  et 
absolue  soit  rigoureusement  observée. 

[Comme  l’a  établi  déjà  Morel,  l’hérédo-alcoolisme  pré¬ 
sente,  au  point  de  vue  du  pronostic,  des  degrés  dont  la 
gravité  est  proportionnelle  à  son  accumulation  :  les 
enfants  de  la  première  génération  d’alcooliques  peuvent 
profiter  d’un  traitement  médico-pédagogique  et  retrouver 
l’état  normal  ;  il  est  déjà  beaucoup  plus  difficile  d’obtenir 
des  résultats  favorables  chez  les  enfants  d’une  seconde 
génération  d’alcooliques;  l’incurabilité  est  à_  jDeu  près 
certaine  pour  les  descendants  d’une  troisième  ou  d’une 
quatrième  génération.] 

Étiologie  des  psychoses  alcooliques.  —  Bien  que 
la  cause  de  la  maladie  soit  déjà  impliquée  dans  le  terme 
même  d 'alcoolisme,  il  faut  pourtant  insister  sur  ce  fait  que 
la  grande  majorité  des  buveurs  qui  deviennent  aliénés  est 
sous  le  coup  d’une  tare  héréditaire.  Dans  un  tiers  des  cas, 
le  père  était  ivrogne.  L’alcoolisme  peut  se  développer  tout 


596  PSYCHOSES  TOXIQUES. 

particulièrement  cliez  les  descendants  des  dégénérés,  des 
épileptiques  et  des  hystériques.  La  résistance  individuelle 
l’intoxication  alcoolique  est  extrêmement  variable.  Dans 
quelques  cas,  malgré  une  abondante  consommation  d’al 
cool,  le  sujet  peut  encore,  jusqu’à  un  âge  très  avancé, 
produire  physiquement  et  intellectuellement  des  travaux 
très  remarquables.  Dans  d’autres  cas,  chez  des  individus 
prédisposés  ou  simplement  physiquement  chétifs,  chez  des 
séniles,  il  suffit  souvent  de  petites  quantités  d’alcool  pour 
produire  les  effets  les  plus  funestes.  Un  malade  de  Liemer- 
ling  avait  bu  pendant  longtemps  3  litres  d’eau-de-vie  par 
jour.  A  Munich,  on  a  observé  beaucoup  de  buveurs  qui 
consomment  jusqu’à  20  litres  de  bière  par  jour.  Au  point 
de  vue  du  sexe,  il  y  a  environ  quinze  fois  plus  d’hommes 
que  de  femmes  qui  succombent  à  l’alcoolisme;  ce  fait 
s’explique  par  les  conditions  différentes  de  la  vie  pour 
l’homme  et  la  femme.  Malheureusement,  on  constate  dans 
beaucoup  de  cas,  et  cela  aussi  bien  chez  les  femmes,  que 
l’ivrognerie  ne  tient  ni  à  une  prédisposition  psychopa¬ 
thique,  ni  à  des  conditions  sociales  quelconques,  mais 
uniquement  à  la  croyance  erronée  que  l’alcool  est  un 
«  aliment  ».  Les  médecins  eux-mêmes  ont  sur  la  conscience 
une«bonne  part  de  responsabilité,  quand  ils  ordonnent  de 
l’alcool  à  des  personnes  faibles,  même  à  des  enfants,  sur¬ 
tout  sous  la  forme  des.«  vins  soi-disant  médicinaux  »,  voire 
même  du  «  cognac  médicinal  ». 

Nous  avons  déjà  dit  que  le  delirium  tremens  est  fré¬ 
quemment  précédé  d’une  cause  occasionnelle,  exerçant 
sur  l’organisme  une  action  débilitante.  Nous  avons  déjà 
indiqué  également  la  difficulté  d’expliquer  pourquoi,  chez 
l’un,  se  développe  le  delirium  tremens,  tandis  que  chez 
l’autre  apparaît  la  psychose  hallucinatoire  ou  le  délire 
systématisé  de  la  jalousie. 

Traitement.  —  C’est  le  traitement  prophylactique  qui  est 
suftoùt'efflcace  contre  l’alcoolisme.  Des  parents  alcooliques 
ont  non  seulement  souvent  des  enfants  idiots  ou  épilep¬ 
tiques  (Voy.  chap.  xii  et  xv),  mais  encore  très  fréquemment 
des  enfants  qui  deviennent  à  leur  tour  des  ivrognes.  Il  serait 
en  particulier  urgent  de  mettre  un  terme  à  la  propagande 
en  faveur  de  l’alcool  qui  se  fait  journellement  par  des  caba¬ 
rets  innombrables  dont  l’ouverture  n’est  soumise  à  aucun 
contrôle,  à  aucune  réglementation.  Il  serait  également 
nécessaire  de  limiter  la  production  des  alcools  destinés 


ALCOOLISME. 


597 


à  la  consommation.  Les  classes  éclairées  de  la  société  et 
les*pouvoirs  publics  ont  le  devoir  de  lutter  dans  ce  sens  et 
de  combattre  par  tous  les  moyens  les  préjugés  qui  se  rat¬ 
tachent  à  la  valeur  alimentaire  des  boissons  alcooliques. 

Dans  le  traitement  des  affections  internes,  on  pourra 
remplacer  avec  avantage  l’alcool,  comme  analeptique  et 
stimulant  des  fonctions  cardiaques,  par  la  caféine  ou  le 
camphre.  Là  où  l’on  croit  ne  pas  pouvoir  s’en  passer,  on 
devrait  le  prescrire  directement,  sous  forme  d’alcool  éthy¬ 
lique  pur,  et  ne  pas  ordonner  la  consommation  par  verres 
ou  par  bouteilles  d’un  vin  ou  d’une  eau-de-vie  quel¬ 
conques. 

L’alcoolique  chronique  ne  peut  guérir  que  par  une  absti¬ 
nence  absolue  et  totale.  En  raison  même  de  son  intoxi¬ 
cation,  le  sujet  est  trop  faible  de  volonté  pour  se  soumettre 
spontanément  à  un  pareil  traitement.  Aussi,  l’internement 
dans  une  maison  de  santé  s’impose  de  la  façon  la  plus 
impérieuse.  Comme  les  asiles  d’aliénés  ne  peuvent  recevoir 
de  buveurs  qu’autant  qu’ils  sont  atteints  d’une  affection 
mentale,  il  faut,  pour  traiter  les  alcooliques,  des  établisse¬ 
ments  spéciaux.  Actuellement,  il  y  en  a  environ  trois 
douzaines  en  Allemagne,  nombre  absolument  insuffisant. 
Ce  qui  manque  avant  tout,  ce  sont  des  établissements 
publics  pour  les  gens  peu  fortunés.  L’utilité  de  pareilles 
fondations  est  incontestable,  et  pourtant  il  n’en  existe 
guère.  La  situation  est  un  peu  meilleure  en  Suisse. 

[En  France,  seul  l’asile  de  Ville-Evrard  comprend  un 
service  consacré  spécialement  à  des  alcooliques  hommes.] 

Il  est  important  que  le  traitement  dans  ces  établisse¬ 
ments  se  continue  pendant  un  temps  suffisamment  long. 
Ce  n’est  qu’après  un  séjour  de  six  à  douze  mois  qu’on 
peut  espérer  que  les  malades  soumis  à  l’abstinence 
resteront  à  l’abri  de  récidives.  A  Ellikon  (Suisse), la  moitié 
des  alcooliques  mis  en  liberté  a  guéri  d’une  manière  du¬ 
rable.  Dans  ces  établissements,  la  plus  stricte  abstinence 
est  derigueur,  aussi  bien  pour  les  directeurs  etlesemployés 
que  pour  les  malades.  11  existe,  il  est  vrai,  un  certain 
nombre  de  boissons,  sans  alcool,  ressemblant  au  vin  et  à 
la  bière;  mais  il  est  plus  pratique  d’accoutumer  les  ma¬ 
lades  à  prendre  de  l’eau,  du  lait,  du  café,  du  thé,  du  cho¬ 
colat,  des  fruits.  Les  sirops  des  fruits  sont  surtout  indiqués, 
tandis  que  les  vins  et  les  bières  dits  «  sans  alcool  »  ne 
sont  pas,  en  réalité,  tout  à  fait  exempts  d’alcool  et  répu- 


598  PSYCHOSES  TOXIQUES, 

gnent  souvent  par  la  fadéur  de  leur  goût.  D’ailleurs,  £es 
dernières  boissons  sont,  de-même  que  les  sirops  mousseux, 
d’un  prix  assez  élevé. 

Il  est  aussi  à  souhaiter  que,  dans  les  établissements  con¬ 
sacrés  au  traitement  des  aliénés  et  des  sujets  atteints 
d’affections  nerveuses,  on  pratique  l’abstinence  totale  de 
l’alcool  ;  ce  qui,  malheureusement,  n’est  pas  partout  le  cas  ; 
ainsi,  l’établissement  de  Bâle,  par  exemple,  dépensé 
6,4  p.  100  de  son  budget  à  l’achat  des  boissons  alcoo¬ 
liques  pour  les  malades. 

L’établissement  pour  buveurs  doit  naturellement  com¬ 
prendre  une  infirmerie  destinée  à  recevoir  des  alcooliques 
présentant  des  affections  somatiques  intercurrentes.  Un 
facteur  précieux  du  traitement  moral  est,  autant  que  pos¬ 
sible,  le  travail  manuel.  Le  traitement  médicamenteux 
joue  un  rôle  moins  important.  Quelques  auteurs  recom¬ 
mandent  l’emploi  d’injections  hypodermiques  de  strych¬ 
nine  à  la  dose  de  1  à  3  milligrammes  par  jour.  Le  trai¬ 
tement  par  la  suggestion  a  permis  aussi  d’obtenir  un 
certain  nombre  de  résultats  favorables  (Voy.  p.  153). 

L’influence  d’un  milieu  approprié,  bien  choisi,  agit  sur 
le  buveur  qui  a  quitté  l’hospice  bien  plus  sûrement  que  la 
suggestion  post-hypnotique.  La  plupart  des  anciens  buveurs, 
revenus  au  milieu  de  leurs  compagnons  de  cabaret  et  de 
leurs  camarades  professionnels,  oublient  toutes  leurs  pro¬ 
messes  et  reprennent  leurs  premières  habitudes.  Il  est 
donc  utile  de  recommander  très  énergiquement  aux  alcoo¬ 
liques  guéris  de  se  faire  enrôler  dans  une  société  d'absti - 
nence.  Il  serait  désirable  aussi  qu’on  pût  prendre  des 
mesures  de  prévoyance  contre  le  chômage  des  alcooliques 
à  leur  sortie  de  l’asile,  car  l’oisiveté  constitue  pour  eux 
un  danger  immédiat  de  récidive. 

Les  pouvoirs  publics  devraient  protéger  par  tous  les 
moyens  la  lutte  contre  l’alcoolisme.  Le  système  de  Gothem- 
bourg,  pratiqué  à  Gothembourg,  en  Suède,  depuis  1865, 
a  déjà  fait  ses  preuves.  D’après  ce  système,  la  vente  en 
détail  des  boissons  alcooliques  est  pratiquée  par  des 
sociétés  dont  les  actionnaires  ne  tirent  pour  eux  qu’une 
part  minime  des  bénéfices,  tandis  que  le  principal  des 
revenus  est  consacré  à  la  fondation  d’œuvres  de  bienfai¬ 
sance.  Les  marchands  en  détail  n’ont,  par  conséquent, 
aucun  intérêt  à  pousser  à  la  consommation  de  l’alcool, 
contrairement  à  ce  que  font  généralement  les  cabaretiers 


ALCOOLISME. 


599 


des  autres  pays.  D’après  le  môme  système,  la  boisson 
obligatoire  n’existe  pas  dans  les  restaurants  et  les  hôtelle¬ 
ries.  De  môme,  il  est  défendu  de  vendre  de  l’alcool  à  des 
gens  ivres  et  à  des  mineurs.  Les  dettes  de  cabaret  ne 
peuvent  faire  l’objet  d’aucune  plainte.  Le  paiement  des 
salaires  ne  doit  pas  s’effectuer  la  veille  d’un  jour  férié. 
L'option  locale  est  un  système  en  vertu  duquel  les  com¬ 
munes  ont  le  droit  d’autoriser  ou  non  l’ouverture  des 
cabarets  sur  leur  territoire.  En  Amérique  et  en  Norvège, 
on  a  obtenu  par  ce  moyen  des  résultats  autrement  plus 
satisfaisants  que  par  le  monopole  de  l'État.  Le  remède  le 
plus  radical  est  la  prohibition,  la  défense  absolue  de 
vendre  des  boissons  spiritueuses.  Cette  loi  est  appliquée 
dans  cinq  États  de  l’Amérique  du  Nord.  Un  impôt  élevé 
sur  l'alcool  n’est  qu’un  palliatif  très  passager.  Il  serait 
plus  pratique,  au  contraire,  de  dégrever  les  substances  qui 
servent  à  la  préparation  des  boissons  inoffensives,  c’est- 
à-dire  le  café,  le  thé,  le  sucre  et  les  fruits. 

On  doit,  autant  que  possible,  faciliter  aux  gens  pauvres 
les  moyens  de  se  procurer  des  boissons  saines,  et  tout 
d’abord  une  eau  irréprochable.  On  devrait  ensuite  pouvoir 
se  procurer  à  des  prix  abordables,  et  cela  dans  tous  les 
endroits  publics,  y  compris  les  gares  de  chemins  de  fer, 
du  café,  du  lait,  des  eaux  minérales.  11  va  de  soi  qu’en 
améliorant  Y  hygiène  générale,  et  particulièrement  en  créant 
des  habitations  saines  et  à  bon  marché  pour  les  travailleurs, 
on  diminuerait  d’autant  les  tentations  du  cabaret.  De  plus, 
on  peut  encore  obtenir  quelques  résultats  favorables  en 
répandant  Yenseignement  anti-alcoolique  à  l’école,  dans  les 
familles,  à  la  caserne.  Une  preuve  que  ces  diverses  mesures 
ne  sont  pas  inutiles,  c’est  que,  en  Suède  et  en  Norvège, 
5  ou  6  p.  100  de  la  population  totale  appartiennent  à  des 
sociétés  de  tempérance. 

Le  delirium  tremens  nécessite  avant  tout  du  repos,  de  la 
surveillance  et  une  bonne  alimentation.  Dans  les  cas 
d’excitation  grave  et  dans  les  formes  fébriles,  on  a  recom¬ 
mandé  l’usage  des  injections  hypodermiques  de  morphine. 
Les  insomnies  peuvent  être  combattues  soit  par  des  ablu¬ 
tions  et  des  lotions  froides,  soit  par  des  médicaments  tels 
que  l’atropine  à  la  dose  de  0,001  en  injections  sous-cutanées; 
la  paraldéhyde,  l’hydrate  d’amylène,  la  chloralamide.  On 
a  conseillé  également  la  diurétine  à  la  dose  de  5  grammes 
dans  30  grammes  d’eau.  Contre  l’excitation,  on  a  employé 


■  600  •  PSYCHOSES  TOXIQUES.  . 

le  drap  mouillé;  les  bains  chauds  prolongés  sont,  sans 
doute,  encore  plus  efficaces  pour  combattre  cet  accident. 
Autrefois,  on  considérait  comme  une  vraie  faute  médicale 
le  fait  de  ne  pas  administrer  de  •  l’alcool  aux  alcooliques 
atteints  de  fièvre  ou  de  delirium  iremens.  Il  est  prouvé 
aujourd’hui  qu’on  peut  se  passer  absolument  de  leur- 
donner  de  l’alcool,  à  condition  de  remplacer  ce  dernier  par 
le  camphre,  l’éther,  la  caféine  ou  le  café,  dans  le  cas  d’affai¬ 
blissement  du  cœur  qui,  chez  tous  les  alcooliques,  a  besoin 
d’être  surveillé  de  près.  Sur  les  délires  par  abstinence 
d’alcool,  voy.  p.  569.  [Surtout,  pas  de  camisole  de  force  !] 

Le  repos,  la  surveillance  et  une  bonne  alimentation,  tels 
sont  encore  les  points  essentiels  du  traitement  des  alcoo¬ 
liques  atteints  de  la  psychose  hallucinatoire.  Chez  les 
alcooliques  présentant  un  délire  à  forme  systématisée, 
le  travail  régulier  et  surveillé  constitue  un  des  moyens 
thérapeutiques  les  plus  efficaces. 

[La  prophylaxie  de  l’alcoolisme  infantile  héréditaire  ou 
acquis  est  d’abord  celle  de  l’alcoolisme  en  général.  Elle 
consiste  avant  tout  dans  l’application  de  toutes  les 
mesures  législatives  ayant  pour  but  de  diminuer  la 
consommation  des  boissons  alcooliques. 

Pour  nous,  ces  mesures  essentielles  sont  :  l’augmentation 
de  l’impôt  sur  toutes  les  boissons  alcooliques,  y  compris  le 
vin,  la  bière  et  le  cidre,  et  cela  proportionnellement  à  leur 
degré  de  concentration  ;  l’interdiction  de  la  fabrication, 
de  la  publication  et  de  la  vente  des  boissons  et  liqueurs 
contenant  des  essences  dangereuses  ;  la  suppression  du 
privilège  des  bouilleurs  de  cru  ;  la  répression  effective  de 
la  fraude  ;  la  réglementation  des  débits  de  boissons.  C’est 
l’intervention  seule  de  l’Etat  qui  peut  aboutir  à  la  réalisa¬ 
tion  de  ces  mesures  générales  dont  dépend  entièrement 
le  succès  définitif  de  la  lutte  contre  l’alcoolisme  en 
France.  En  attendant,  le  médecin  peut  beaucoup  contre 
l’alcoolisme  infantile  en  éclairant  les  parents  par  tous  les 
moyens  en  son  pouvoir  (conseils  directs,  conférences, 
avis,  imprimés)  sur  les  causes  de  l’alcoolisme  héréditaire 
et  acquis  de  l’enfant,  ainsi  que  sur  les  conséquences 
désastreuses  de  cet  alcoolisme  pour  l’individu,  la  famille 
et  la  société.  Pourquoi,  par  exemple,  le  médecin  n’aver¬ 
tirait-il  pas  les  jeunes  mariés  des  graves  conséquences  du 
coït  pendant  l’ivresse  de  l'un  ou  des  deux  conjoints,  puis¬ 
qu’il  est  scientifiquement  démontré  aujourd’hui  que,  dans 


ALCOOLISME. 


601 


un  grand  nombre  de  cas,  c’est  cette  ivresse  au  moment  de 
la  conception  qui  est  la  cause  déterminante  de  la  naissance 
d’enfants  porteurs  de  divers  stigmates  d’alcoolisme  héré¬ 
ditaire?  De  même,  il  importe  d’indiquer  à  la  femme 
enceinte  le  régime  qui  lui  convient  en  lui  expliquant  pour¬ 
quoi  elle  doit  s’abstenir  de  l’usage  des  liqueurs  contenant 
des  essences  nuisibles  et  des  boissons  fortes.  L’alcoolisme 
du  nourrisson  sera  évité  en  lui  procurant  une  nourrice 
sobre.  Une  mère  alcoolique  ne  doit  pas  nourrir  son  enfant. 
11  faut  imposer  à  la  nourrice  un  régime  d’où  les  boissons 
fortes  soient  absolument  exclues.  Ainsi,  il  nous  paraît 
rationnel  d’admettre,  avec  Vallin,  qu’une  nourrice  doit  se 
contenter,  par  jour,  de  :  un  demi-litre  de  vin  pris  au  repas, 
un  litre  de  lait  pur  ou  coupé  dans  l’intervalle,  de  l’eau 
fraîche  édulcorée  avec  un  sirop  de  fruits,  à  discrétion. 

A  notre  avis,  il  faut  persuader  les  parents  que  leurs 
enfants  doivent  s’abstenir  totalement  des  boissons  alcoo¬ 
liques  au  moins  jusqu’à  dix  ans  ;  entre  dix  et  vingt  ans,  on 
peut  leur  permettre  très  peu  de  vin  coupé  d’eau  ;  après 
vingt  ans,  s’ils  n’ont  pas  acquis  d’habitudes  de  tempérance 
sérieuse,  c’est  qu’ils  sont  sous  le  coup  d’une  tendance  héré¬ 
ditaire  à  l’alcoolisme  qu’il  faudra  combattre  par  des 
mesures  appropriées.  Chez  les  enfants  irritables,  nerveux 
ou  énervés,  chez  ceux  dont  le  système  nerveux  est  atteint 
(hystérie,  épilepsie,  chorée),  l’abstinence  totale  des  bois¬ 
sons  alcooliques,  quelles  qu’elles  soient,  doit  être  la  règle 
absolue  de  toute  leur  existence.  De  même,  nous 
conseillons  l’abstinence  totale  chez  les  enfants  présentant 
un  degré  quelconque  de  déchéance  intellectuelle  :  mau¬ 
vaise  mémoire,  peu  d’application  au  travail,  difficulté  de 
concentrer  l’attention  ou  d’associer  les  idées.  Dans  la  thé¬ 
rapeutique  infantile,  l’emploi  des  préparations  alcooliques 
doit  être  évité  autant  que  possible,  afin  de  ne  pas  réveiller 
chez  l’enfant  une  appétence  inconsciente  pour  l’alcool. 

En  somme,  l’éducation  durant  les  premières  années  de 
la  vie  de  l’enfant  peut  seule  l’orienter  vers  la  sobriété.  Ce 
sont  donc,  avant  tout,  la  mère,  le  père,  la  nourrice,  les 
domestiques  qui  doivent  être  instruits  sur  le  régime  qui 
convient  le  mieux  à  l’enfant.  Or,  le  médecin,  la  sage- 
femme,  la  garde-malade,  le  pharmacien  sont,  dans  la 
plupart  des  familles,  les  guides  autorisés  dont  on  écoute 
les  conseils  quand  il  s’agit  du  régime  alimentaire  du  bébé. 
Tant  que  ces  guides  entre  les  mains  desquels  se  trouve  la 


602  PSYCHOSES  TOXIQUES.  s 

santé  publique  ne  seront  pas  intimement  et  activement 
convaincus  de  la  nécessité  de  l’éducation  anti-alcoolique 
de  nos  enfants,  les  résultats  de  la  lutte  contre  l’alcoolisiiie 
seront  maigres. 

Ils  le  seront  également  si,  à  l’école,  où  la  plupart  des 
enfants  du  peuple  entrent  à  l’âge  de  cinq  ou  six  ans,  l’ins¬ 
tituteur  ne  leur  expliquait  pas  de  très  bonne  heure  toutes 
les  raisons  pour  lesquelles  ils  doivent  s’abstenir  d’alcool 
comme  du  feu.  La  lutte  contre  l’alcoolisme  infantile  doit 
commencer  dès  la  naissance  de  l’enfant  et  se  continuer 
jusqu’au  moment  où  il  deviendra  un  homme  raisonnable. 
Aussi,  partout  où  il  passera  :  écoles,  atelier,  usine,  armée, 
il  faut  qu’il  entende  la  vérité  sur  les  dangers  de  l’intoxi¬ 
cation  alcoolique  et  qu’il  soit  aidé  à  conformer  sa  propre 
vie  à  cette  vérité.  Les  pouvoirs  publics,  de  leur  côté,  ont, 
dans  une  certaine  mesure,  facilité  ce  travail  d’instruction 
anti-alcoolique  des  enfants  et  jeunes  gens  :  l’enseignement 
anti-alcoolique  figure  maintenant  dans  les  programmes 
officiels  des  écoles  primaires  et  secondaires  ;  des  sociétés 
scolaires  de  tempérance  sont  autorisées  à  recruter  des 
enfants  qui  promettent  l’abstinence  stricte  d’alcools  et  de 
liqueurs  contenant  des  essences  dangereuses  (1)  ;  des  cir¬ 
culaires  des  ministres  de  la  Guerre  et  de  la  Marine  pros¬ 
crivent  l’usage  des  liqueurs  malfaisantes.  Mais  tous  ces 
programmes,  toutes  ces  circulaires  resteront  lettre  morte 
sans  l'éducation  des  premières  années  de  l'enfant,  éduca¬ 
tion  anti-alcoolique  donnée  par  les  parents  eux-mêmes, 
sous  la  direction  éclairée  des  médecins,  pharmaciens, 
•sages-femmes  et  gardes-malades  sincèrement  convaincus 
de  l’utilité  de  cette  éducation . 

Le  traitement  proprement  dit  des  enfants  frappés  de 
diverses  manifestations  d’alcoolisme  héréditaire  n’est  pos¬ 
sible  que  dans  un  établissement  spécial  où  l’abstinence 
doit  être  d’absolue  rigueur.  Toutes  les  névroses  et  psy¬ 
choses,  la  débilité  mentale,  les  tendances  |  vicieuses  et 
criminelles  d’origine  hérédo-alcoolique  peuvent,  dans  cer¬ 
tains  cas,  se  modifier  d’une  façon  heureuse  par  un  traite¬ 
ment  médico-pédagogique  bien  dirigé.  Le  succès  du  trai- 

(1)  Les  principales  sociétés  de  tempérance  sont  en  France, 
comme  nous  l’avons  dit  au  début  de  ce  chapitre,  les  suivantes  : 
Ligue  nationale  contre  l’alcoolisme,  l 'Union  française  anli-alcoo- 
lique  et  l'Association  de  la  jeunesse  française  tempérante. 


ALCOOLISME. 


tement  dépend  du  degré  de  la  tare  héréditaire  dont 
l’enfant  est  victime,  du  degré  de  la  dégénérescence 
présenté  par  l’enfant,  de  l’àge  auquel  l’éducation  médico- 
pédagogique  a  commencé,  de  la  durée  de  cette  éducation. 
De  sérieuses  améliorations  ont  été  obtenues  en  France 
par  la  méthode  de  Séguin.  Cette  méthode  consiste  à 
occuper  le  corps  et  l’esprit  de  l’enfant  débile  ou  névro¬ 
pathe  hérédo-alcoolique  en  lui  donnant  une  instruction 
en  rapport  avec  ses  moyens  intellectuels  et  en  lui  appre¬ 
nant  un  métier  (menuiserie,  serrurerie,  jardinage).  Cette 
méthode  convient  également  aux  enfants  atteints  d’alcoo¬ 
lisme  acquis,  aigu  ou  chronique.  Le  maintien  de  ces 
enfants  dans  des  établissements  spéciaux  doit  être  aussi 
prolongé  que  possible,  si  l’on  veut  en  retirer  un  avantage 
réel  et  durable.] 

[La  question  de  l'alcoolisme  infantile  étant  d’une  importance 
capitale,  à  tous  les  points  de  vue,  nous  conseillons  au  lecteur 
de  consulter  les  travaux  suivants  :  Cohn,  Delirium  tremens,  in 
Kindesalter  ( Berl .  klin.  Wochenschr.,  1888,  p.  xxv,  1012, 1044).  — 
Roijbinovitch,  L’alcoolisme  et  l’école  (C.  R.  du  Congrès  intern. 
contre  l’alcoolisme  tenu  à  Bruxelles  en  1895)  — Joffroy,  Alcool  et 
alcoolisme,  leçon  clinique  recueillie  par  Roubinovitcb  (Gaz.  des 
hôpit.,  1895).  —  Moreau  (de  Tours),  Alcoolisme  chez  les  enfants 
(.4nrc.  méd.-psychol.  Paris,  1895,  8e  s.,  p.  337-312).  —  Legrain, 
Dégénérescence  sociale  et  alcoolisme.  Paris,  1895.  —  Coulon, 
Alcoolisme  chronique  chez  un  enfant  de  six  ans  (Médecine  int. 
Paris,  1895,  p.  638-643).  —  Lancereaüx,  L’alcoolisme  chez 
l’enfant.  (Bull,  de  l’Acad.  de  méd.  Paris,  1896,  3=  s.,  p.  367-377). 

—  Va7.iin,  L’alcoolisme  par  l’allaitement  (Ibid.,  1896,  3®  s., 
t.  XXXVI).  —  Baratier,  L’alcool  et  l'enfant  ( Tribune  méd., 
1896,  2®  s.,  p.  808).  —  Rodiet,  Alcoolisme  chez  les  enfants  (Thèse 
de  Paris,  1897).  —  Perier,  Alcoolisme  infantile  (Ann.  de  méd. 
et  de  chir.  infant.,  1898).  —  Combe  (de  Lausanne),  Alcoolisme  de 
l’enfant  (Ibid.,  1898).  —  Bourneville  et  Boyer,  Alcoolisme  de 

i  l’enfance.  Instabilité  mentale  (Arch.  de  neurol.,  1899).  — 
Millon,  Note  sur  un  cas  d’ivresse  manifeste  chez  un  nourrisson 
de  neuf  mois  ( Journ .  de  méd.  de  Paris,  1899).  —  Aijsset,  Sur  un 
cas  d’alcoolisme  aigu  chez  un  nourrisson  (Écho  méd.  du  Nord, 
1899).  —  Vahiot,  Alcoolisme  chez  les  enfants  (Bull,  de  la  Soc. 
méd.  des  hôpit.,  1899).  —  Paul  Simon,  Accoutumance  des  médi¬ 
caments  (Journ.  de  clin,  et  de  thérap.  infant.,  août  1899).  — 
Duhamel,  De  l’alcoolisme  chez  les  enfants  (Thèse  de  Paris,  1899). 

—  Nicloux,  Élimination  de  l’alcool  dans  l’organisme  (Thèse  de 
Paris,  1900).  —  Ladrague,  Alcoolisme  et  enfants  (Thèse  de  Paris, 
1901).  —  RouniNoviTCH,  Alcoolisme  infantile  ;  revue  générale 
(Gaz.  des  hôpit.,  1902,  n“  66).] 


604 


PSYCHOSES  TOXIQUES. 

L’importance  de  la  lutte  contre  l’alcoolisme  ressort 
surtout  de  l’examen  de  la  portée  de  ce  dernier  au  double 
point  de  vue  médico-légal  et  social. 

L'alcoolisme  au  point  (le  vue  médico-légal 
et  social. 

Dans  les  développements  qui  précèdent,  nous  avons 
toujours  eu  en  vue  le  buveur  lui-môme,  considéré  isolé¬ 
ment.  Mais  l’importance  capitale  de  l’alcoolisme  est  dans 
l’influence  énorme  qu’il  exerce  sur  la  famille  et  la  société. 

Déjà  l’intoxication  alcoolique  aiguë,  Y  ivresse,  constitue 
à  elle  seule  un  très  grand  danger  public.  Kraepelin  a 
dressé  une  statistique  se  rapportant  aune  contrée  de  doux 
tiers  d’un  million  d’habitants,  tous  gens  de  la  campagne. 
Dans  l’espace  d’un  an,  21  personnes  ont  succombé  à  une 
mort  violente  déterminée  par  l’ivresse  ;  54  ont  reçu  des 
blessures  graves,  dont  plusieurs  mortelles,  ayant  pour 
cause  initiale  la  même  intoxication  aiguë  ;  44  autres  ont 
commis  divers  délits  sous  l’influence  de  la  même  cause. 
Toutes  les  autres  affections  mentales  prises  ensemble 
pour  le  même  district  et  le  même  laps  de  temps  n’ont 
à  leur  actif  que  13  conflits,  dont  1  meurtre  et  3  accidents. 
A  Bâle,  en  une  année,  34,7  p.  100  de  tous  les  crimes  ont 
été  commis  en  état  d’ivresse.  Le  fait  suivant  est  à  cet  égard 
encore  plus  caractéristique:  à  Zurich,  en  1891,  sur  141  bles¬ 
sures,  61  ont  été  commises  les  dimanches  et  23  les 
lundis,  c’est-à-dire  les  deux  jours  où  il  se  consomme  le 
plus  d’alcool.  Du  mercredi  au  vendredi,  on  ne  compte 
que  9  blessures  pour  la  même  année.  Les  délits  ou  les 
crimes  le  plus  habituellement  commis  par  des  buveurs 
sont  :  les  outrages  contre  les  agents  de  l’autorité  pu¬ 
blique,  les  injures,  la  rébellion,  le  pillage,  l’attaque  à 
main  armée,  la  détérioration  de  monuments  ou  d’objets 
d’art  publics,  le  viol,  les  menaces,  les  coups  et  les  blessures. 
Les  alcooliques  chroniques  les  plus  dangereux  sont  ceux 
qui  sont  atteints  du  délire  de  la  jalousie;  ceux  qui  pré¬ 
sentent  la  psychose  hallucinatoire  ou  le  délire  à  forme 
systématisée  ne  sont  guère  moins  redoutables.  La  famille 
de  l’alcoolique  chronique  est  particulièrement  exposée  et 
menacée. 

[S’il  est  avéré  que,  au  moment  de  la  perpétration  de  l’acte 
incriminé,  l’inculpé  présentait  une  affection  mentale  pro- 


ALCOOLISME. 


605 


premeut  dite  ou  était  sous  l’empire  d’une  ivresse  aiguë 
supprimant  complètement  la  conscience  de  ses  actes, 
l’article  64  du  Code  pénal  peut  recevoir  chez  nous  son 
application.]  Dans  d’autres  cas,  un  accès  d’ivresse  d’inten¬ 
sité  moyenne  ou  l’alcoolisme  chronique  ne  sont  souvent 
considérés  que  comme  des  circonstances  atténuantes. 
Cette  manière  de  voir  est  peu  pratique,  car,  grâce  à  elle, 
le  buveur  n’est  ordinairement  puni  que  d’une  assez 
courte  détention,  après  laquelle  il  est  rendu  à  sa  vie 
d’ivrognerie.  Il  serait  à  désirer  que,  à  l’expiration  de  sa 
peine,  l’alcoolique  fût  encore  tenu  de  se  soumettre  à 
un  traitement  médical  [dans  un  établissement  approprié, 
et  cela  pendant  un  temps  suffisamment  prolongé]. 

Le  Code  civil  allemand  admet  l’interdiction  du  buveur 
(Voy.  art.  6,  p.  164).  Conformément  à  l’article  680  du  Code 
pénal  (p.  168),  celle-ci  est  prononcée  sur  la  demande  des 
intéressés,  par  décision  du  tribunal,  sans  l’intervention  du 
procureur  général.  Cette  procédure  est  regrettable,  parce 
qu’il  en  résulte  que  le  soin  de  la  demande  est  laissé  aux 
proches  parents,  dans  la  pratique  presque  toujours  à  la 
femme  de  l’alcoolique,  qui,  bien  souvent,  n’ose  pas  faire 
cette  démarche  sous  la  pression  des  menaces  de  son  mari. 
Néanmoins,  la  loi  allemande  donne  presque  toujours  aux 
autorités  administratives  des  communes,  aux  sociétés 
locales  d’assistance  publique,  le  droit  de  prendre  l’initia¬ 
tive  d’une  demande  d’interdiction  dirigée  contre  un 
alcoolique.  Les  rapports  d’experts  et  de  médecins  ne  sont 
pas,  dans  ces  cas,  indispensables,  mais  seulement  facul¬ 
tatifs.  Une  comparution  personnelle  de  l’individu  dont  on 
demande  l’interdiction  n’est  pas  prescrite.  Étant  donnée 
la  faiblesse  de  volonté  du  buveur,  l’article  681  du  Code 
civil  allemand  (p.  169),  qui  compte  sur  l’amendement 
spontané  de  l’alcoolique,  est  absolument  illusoire,  tant 
que  le  buveur  n’est  pas  forcé  d’entrer  pour  un  certain 
temps  dans  un  établissement  spécial.  Malheureusement, 
le  nombre  de  ces  établissements  est  encore  trop  restreint. 
Dans  l’intérêt  des  familles  qui  souffrent  des  excès  de 
buveurs,  comme  dans  l’intérêt  social,  une  urgente  et  com¬ 
plète  application  des  règlements  relatifs  à  l’interdiction 
des  alcooliques  est  extrêmement  désirable.  Les  alcooliques 
atteints  de  délires  à  forme  chronique,  ceux  qui  présentent 
une  psychose  hallucinatoire  de  longue  durée,  accom¬ 
pagnée  de  conceptions  délirantes,  doivent  être  également 


606 


PSYCHOSES  TOXIQUES. 


interdits,  conformément  à  l’article  6,  cité  plus  haut. 

[Dupré  a  réuni,  dans  son  rapport  présenté  au  Congrès 
des  aliénistes  et  neurologistes  tenu  en  1902  à  Grenoble, 
sur  les  auto-accusaleurs  au  point  de  vue  médico-légal,  un 
grand  nombre  de  faits  démontrant  la  fréquence  de  l’auto- 
accusation  chez  les  alcooliques. 

Il  rappelle  cette  phrase  de  Lasègue  : 

«  Quand  un  homme  vient  dire  qu’il  a  tué  quelqu’un  sans 
que  cela  soit  vrai,  il  y  a  quatre-vingt-dix-neuf  chances  sur 
cent  pour  que  ce  soit  un  alcoolique  ». 

On  peut  observer  chez  les  alcooliques  auto-accusateurs 
les  variétés  cliniques  les  plus  grandes  :  intoxication  aiguë 
(ivresses),  intoxication  chronique  doublée  ou  non  de 
dégénérescence  mentale. 

Dans  deux  observations  personnelles,  l’idée  d’auto¬ 
accusation,  jointe  à  celles  de  persécution,  était  née  chez 
des  dégénérés  sous  l’influence  d’alcoolisme  chronique 
très  ancien.] 

La  consommation  de  l’alcool  varie,  pour  chaque  peuple, 
au  point  de  vue  de  la  nature  et  de  la  quantité  des  boissons. 
Les  peuples  romains  sont  généralement  plus  sobres  que 
les  Germains,  les  Celtes  et  les  Slaves.  Néanmoins,  préci¬ 
sément  en  Italie,  dans  les  classes  les  plus  aisées  de  la 
société,  la  consommation  des  alcools  concentrés  est  assez 
•répandue.  Les  buveurs  d’absinthe  sont  surtout  nombreux 
en  France;  cette  boisson  est  extrêmement  dangereuse, 
parce  que  l’huile  d’absinthe  se  dissout  facilement  dans  laléci- 
thine  et  dans  la  cholestérine  du  système  nerveux  central  et 
intoxique  rapidement  ce  dernier.  Dans  le  sud-ouest  de 
l’Allemagne  domine  la  consommation  du  vin  ;  dans  le  nord 
et  l’est,  celle  de  l’eau-de-vie,  à  tel  point  que  les  provinces 
de  Brandeburg,  de  Bosnie  et  de  Silésie  fournissent  à  elles 
seules  la  moitié  de  la  production  totale  de  l’eau-de-vie  : 
notamment  1771412  hectolitres  sur  la  quantité  globale 
de  3620978  hectolitres  produits  en  1898.  Or,  les  trois  quarts 
de  cet  alcool  servent  à  la  consommation.  La  bière  se 
consomme  un  peu  partout  ;  elle  règne  surtout  sur  la  rive 
droite  de  la  Bavière  Rhénane.  La  quantité  de  la  consom¬ 
mation  de  bière  s’élève  en  Allemagne  aux  chiffres  suivants: 
en  1880  :  82ut,8  de  bière  à  4°  d’alcool  par  tête  d’habitant; 
en  1890,  la  consommation  moyenne  est  montée  à  105lu,8 
par  tête,  et  en  1900  à  125  litres  par  tête.  Le  vin  subit,  au 
point  de  vue  de  sa  consommation,  de  grandes  oscillations 


ALCOOLISME. 


607 


en  plus  ou  en. moins.  Dans  le  Wurtemberg,  la  production 
de  la  bière  s'est  triplée  depuis  dix  ans.  A  Munich,  dans 
l’année  1889,  on  comptait  par  tête  d’habitant,  y  compris 
les  vieillards,  les  femmes  et  les  enfants,  565  litres  de  bière 
(par  an),  soit  donc  60  grammes  d’alcool  absolu  par  jour 
et  par  habitant.  Actuellement,  la  moyenne  de  la  consom¬ 
mation  de  la  bière  y  est  descendue  à  400  litres  par  habitant 
et  par  an.  Bien  que  la  bière  produise  rarement  le  delirium 
Iremens,  il  n’en  est  pas  moins  certain  qu’elle  expose  le 
buveur  à  une  dégénérescence  mentale  et  à  des  troubles 
physiques  tout  aussi  graves  que  celle  et  ceux  produits  par 
les  autres  formes  d’alcool.  Qu’on  ne  vienne  pas  dire 
surtout  que  la  bière  supplante  en  Allemagne  l’eau-de-vie  ; 
beaucoup  de  buveurs  de  bière  mêlent  souvent  de  l’eau-de- 
vie  à  cette  boisson.  Dans  quelques  contrées  où  se  distillent 
■des  eaux-de-vie,  on  en  est  même  arrivé  à  absorber  de 
l’éther  :  en  1897,  dans  la  ville  et  dans  le  district  de  Memel, 
8700  litres  d’éther  ont  été  consommés;  maints  buveurs 
d’éther  en  ont  absorbé  jusqu’à  un  quart  de  litre  en  une 
seule  fois. 

K:  :Nous  avons  déjà  parlé  des  effets  nuisibles  de  l’alcool  au 
point  de  vue  de  l’hygiène  générale  et  individuelle.  Disons 
encore  qu'en  Allemagne  1,3  p.  100  de  tout  le  contingent 
des  hôpitaux  doit  ses  affections  à  l’alcool,  tandis  que  les 
asiles  d’aliénés  hospitalisent,  en  moyenne,  5,6  p.  100  de 
malades  atteints  de  délires  alcooliques.  Dans  les  asiles 
d’aliénés  des  villes,  le  chiffre  d’admission  des  buveurs 
frappés  d’affections  mentales  atteint  jusqu’à  30  p.  100.  Si 
l’on  compte  à  part  la  section  des  hommes,  la  moyenne  est 
encore  plus  élevée.  [En  France,  la  situation  est  aussi 
grave.] 

Il  faut  remarquer  la  relation  étroite  qui  existe  entre 
l’alcoolisme  et  l'immoralité.  D’un  côté,  nombre  de  femmes 
sont  poussées  par  l’ivrognerie  à  la  prostitution  profes¬ 
sionnelle  ;  le  premier  pas  dans  cette  voie  se  fait  souvent 
sous  l’influence  de  l’alcool.  D’autre  part,  les  clients  des 
prostituées  sont,  pour  la  plupart,  des  hommes  déjà  grisés 
par  la  boisson,  et  qui,  dans  l’euphorie  alcoolique,  né¬ 
gligent  ordinairement  toutes  les  précautions  à  prendre 
contre  une  infection  sexuelle.  A  mentionner  encore  que 
dans  beaucoup  de  pays  la  plupart  des  enfants  illégitimes 
viennent  au  monde  neuf  mois  après  l’époque  du  carnaval, 
■  époque  fertile  en  excès  alcooliques  et  vénériens. 


PSYCHOSES  TOXIQUES. 


La  statistique  dè  la  mortalité  montre  aussi  les  graves 
conséquences  que  l’alcoolisme  entraîne  au  point  de 
vue  de  la  durée  de  l’existence  humaine.  La  mortalité 
par  l’alcoolisme  et  les  maladies  du  l'oie  consécutives  est, 
chez  les  marchands  de  vins  et  les  aubergistes,  ainsi  que 
chez  leurs  employés,  trois  ou  quatre  fois  plus  grande  que 
dans  les  autres  professions.  La  durée  moyenne  de  la  vie  à 
Munich,  calculée  à  l’âge  de  vingt  ans,  est  pour  les  brasseurs 
de  22,33  d’années,  pour  le  reste  de  la  population  de  41,49; 
cette  durée,  calculée  à  l’âge  de  trente  ans,  est  pour  les 
brasseurs  de  16,37  d’années,  et  pour  le  reste  de  la  popu¬ 
lation  de  34,43.  De  précieux  documents  à  l’appui  de  ces 
faits  se  trouvent  dans  les  statistiques  dressées  par  des 
compagnies  d’assurances  sur  la  vie  qui  établissent  des 
tables  spéciales  de  mortalité  pour  les  abstinents,  les  tem¬ 
pérants  et  les  buveurs.  D’après  les  calculs  de  la  compa¬ 
gnie  d’assurances  «  Sceptre  Life  Association  »,  il  ne  s’est 
produit,  de  1884  à  1898,  que  56,37  p.  100  cas  de  mort 
dans  la  classe  des  abstinents;  au  contraire,  dans  la  classe 
générale,  la  mortalité  est  de  80,34  p.  100,  soit  de  trois 
septièmes  en  plus. 

L’importance  de  l’alcoolisme  n’est  pas  moins  grande 
quand  on  examine  l’influence  qu’il  exerce  sur  la  production 
de  la  misère.  En  Allemagne,  dans  l’année  1895,  on  a  bu  : 
de  la  bière,  pour  1  575  millions  de  marcs  ;  de  l’eau-de-vie, 
pour  700  millions  de  marcs,  soit,  en  tout,  pour  2775  millions 
de  marcs  (3468,75  millions  de  francs).  Or,  la  même  année, 
pour  les  vivres  les  plus  essentiels,  tels  que  blé,  farine, 
pommes  de  terre,  on  n’a  dépensé  en  tout  que  3  060  mil¬ 
lions  de  marcs  (3825  millions  de  francs).  La  dépense 
pour  l’alcool  s’élève  actuellement  à  plus  de  3  milliards 
de  marcs  par  an.  Si  le  terrain  exploité  actuellement 
pour  la  production  de  la  bière  était  cultivé  avec  du 
seigle,  le  revenu  annuel  de  l’Allemagne  en  céréales 
s’élèverait  d’un  sixième.  On  dit  bien  que  cette  dépense  en 
alcool  fait  vivre  beaucoup  de  gens.  C’est  là  une  objection 
peu  solide.  Car,  en  économie  sociale,  il  y  a  une  différence 
capitale  de  valeur  entre  une  dépense  consacrée  à  des 
moyens  essentiels  d’existence,  par  exemple  à  la  création 
des  logements  salubres,  et  la  môme  dépense  consacrée  à 
des  choses  improductives,  sans  valeur  durable.  On  voit 
très  fréquemment  les  ouvriers  dépenser  le  quart  de  leur 
salaire  en  spiritueux.  Le  mal  que  fait  l’alcoolisme  par  lui- 


alcoolisme. 


609 


même  vient  encore  augmenter  considérablement  cette 
perte  d’argent  par  d’autres  dépenses  indirectes,  telles  que 
les  prisons,  les  hôpitaux,  les  asiles  d’aliénés,  les  maisons 
d’éducation  et  de  correction.  Une  grande  partie  de  la  force 
utile  d’une  collectivité  se  perd  par  la  maladie,  par  le  chô¬ 
mage,  par  l’encombrement  des  industries  à  demi  oisives, 
comme  celle  de  marchand  de  vins.  A  Berlin,  en  1895,  on  a 
accordé  une  concession  de  cabaret  par  129  habitants  !  [En 
France,  on  compte,  hélas!  un  cabaret  par  65  habitants !] 

Il  ressort  de  tout  cela  que  l’alcoolisme  présente  un 
danger  immense  pour  le  bien  public  et  qu’il  est 
urgent  de  le  combattre,  non  seulement  dans  l’intérêt  de 
l’individu  qui  boit,  mais  dans  celui  de  la  société  et  de  l’hu¬ 
manité  tout  entière.  Il  faut  lutter  contre  l’alcoolisme  avec 
la  môme  vigueur  qu’on  déploie  contre  les  épidémies 
et  la  criminalité.  On  a  prétendu  (Neumann)  que  l’alcool 
exerce  dans  l’organisme  une  action  albuminipare  utile. 
En  supposant  que  ce  fait  soit  exact  dans  les  expériences 
de  laboratoire  de  durée  forcément  courte,  il  ne  contre¬ 
balance  nullement  les  ravages  que  la  consommation  pro¬ 
longée  de  l’alcool  provoque  dans  l’organisme.  Un  poison, 
comme  l’arsenic,  administré  par  petites  doses  pendant  un 
temps  limité,  peut  avoir  un  effet  favorable  sur  certains 
processus  de  la  nutrition  générale.  Remarquons  aussi  que 
les  exemples  qu’on  cite  d’un  Gœthe,  d’un  Bismarck,  d’un 
Bôcklin,  qui,  toute  leur  vie,  ont  consommé  de  l’alcool,  ne 
contredisent  en  aucune  façon  ce  fait,  à  savoir  que,  pour 
la  masse,  pour  le  bien-être  et  la  santé  des  .  nations, 
consommation  de  l’alcool  offre  les  plus  graves  dangers. 

Ce  qui  prouve  qu’on  peut,  par  des  mesures  sages  et 
énergiques,  atteindre  un  résultat  favorable,  c’est  le  recul 
que  la  consommation  de  l’alcool  a  fait  en  Norvège. 

On  y  Consommait  par  an  et  par  tête,  de  la  population 
totale  :  • 

En  1830  [avant  la  campagne  anti 

alcoolique] . 

1843 . . 

1831 . 

1871 . 

1880 . 

1890 . . . 

1898  [après  la  campagne  anti 
alcoolique] . 

Weygandt.  —  Atlas-manuel  de  Psychiatrie.  39 


8  litres  d’alcool  absolu. 


610  PSYCHOSES  TOXIQUES. 

[On  compte  d’ailleurs  actuellement  en  Norvège  Un 
cabaret  par  2200  habitants.] 

Voici,  d’autre  part,  un  tableau  qui  montre  les  consé-' 
quences  bienfaisantes  de  cette  diminution  dans  la  coii-. 
sommation  de  l’alcool  : 

En  1896, 

>  un  million  d’habitants 

1°  Dans  les  États  de  l’Amé¬ 
rique  où  l’alcool  est 

prohibé  . 

2°  Dans  les  autres  États  de 
l’Amérique  où  la  prohibi¬ 
tion  n’existe  pas  encore. 

De  pareils  résultats,  qui  ne  représentent  que  les  premiers 
débuts  de  mesures  législatives,  ne  sont  possibles  que  par 
l’intervention  de  l’État.  En  Allemagne,  [comme  en  France], 
la  lutte  contre  l’alcoolisme  n’est,  "jusqu’à  présent,  que 
l’œuvre  de  l’initiative  privée.  Aussi,  l’une  des  missions 
les  plus  urgentes  des  médecins  modernes  consiste  à  tra¬ 
vailler  de  toutes  leurs  forces  pour  conjurer  ce  danger 
général. 

Pour  les  alcooliques  malades,  pour  les  buveurs  chro¬ 
niques,  l’abstinence  est  de  toute  première  nécessité. 
Mais,  dans  son  propre  intérêt,  tout  individu  devrait 
éviter  de  consommer  de  l’alcool  sous  n’importe  quelle 
forme  dans  la  première  moitié  de  la  journée;  il  devrait 
aussi  se  tenir  à  l’écart  de  tout  excès,  et  particulièrement 
de  l’ivresse  ;  il  devrait  enfin  renoncer  à  une  consomma 
mation  régulière,  journalière  d’alcool  et,  en  tous  cas, 
ne  pas  dépasser  la  quantité  de  40  grammes  d’alcool 
absolu  par  jour.  Les  jeunes  gens  devraient  s’abstenir 
complètement  de  l’usage  des  boissons  alcooliques  jus¬ 
qu’après  l’âge  de  la  puberté.  Tout  individu  qui,  connaissant 
les  méfaits  de  l’alcoolisme,  n’en  tient  pas  compte  dans  sa 
conduite  personnelle,  commet  une  faute  envers  sa  propre 
santé  et  envers  la  société. 

B.  -  MORPHINISME 

Étiologie.  —  C’est  de  l’année  1856  que  date  l’introduc¬ 
tion  dans  la  thérapeutique  des  injections  hypodermiques 


MORPHINISME. 


611 


de  la  morphine.  Dix  ans  après,  on  remarqua  que  des 
sujets,  usant  et  abusant  des  dosés  de  plus  en  plus 
grandes  de  ce  remède,  tombaient  dans  une  déchéance 
physique  et  intellectuelle.  Le  nombre  des  cas  s’accrut 
rapidement,  à  mesure  que  l’usage  de  ce  médicament  sou¬ 
verain  contre  la  douleur  se  répandait  et  devenait  malheu¬ 
reusement  de  plus  en  plus  populaire.  On  se  servait  cou¬ 
ramment  de  la  morphine  contre  les  douleurs  de  toute 
sorte  :  coliques,  rhumatismes,  névralgies,  crises  tabé¬ 
tiques;  on  l’utilisait  aussi  contre  les  troubles  du  sommeil, 
contre  les  dépressions  de  toute  nature  ;  souvent  même,  ce 
remède  était  conseillé  par  des  morphinomanes  à  des 
sujets  sains  qui  se  l’administraient  par  simple  imitation. 
[En  1883,  Levinstein  décrit,  sous  le  nom  de  morphiumsucht 
ou  morphinomanie,  l’état  des  individus  qui  se  font  d’une 
façon  abusive  des  injections  hypodermiques  de  mor¬ 
phine.  L’intoxication  qui  en  résulte  entraîne,  d’après 
Levinstein,  outre  la  cachexie,  des  troubles  psychiques 
allant  parfois  jusqu’à  une  véritable  aliénation  mentale. 
D’après  certains  symptômes  et  leur  évolution,  l’auteur 
établit  une  comparaison  entre  le  morphinisme  chronique 
et  l’alcoolisme  :  dans  les  deux  intoxications,  le  sujet  pré¬ 
sente  souvent  un  état  de  profonde  apathie  que,  seule, 
l’absorption  de  nouvelles  doses  du  poison  est  capable  de 
dissiper  ;  de  même  encore,  dans  les  deux  intoxications,  il 
se  produit  plus  rapidement  une  perversion  totale  des 
facultés  intellectuelles  et  morales. 

Depuis  le  mémoire  de  Levinstein,  l'étude  du  morphi¬ 
nisme  et  de  la  morphinomanie  est  devenue  classique. 
Signalons,  parmi  les  travaux  ayant  contribué  à  élucider 
certains  détails  cliniques  ou  thérapeutiques  du  morphi¬ 
nisme,  ceux  de  Obersteiner,  d’Erlenmeyer,  de  Burlsart,  de 
Sollier,  de  Joffroy,  d’Antheaume  et  Raoul  Leroy.] 

Au  point  de  vue  psychique,  une  légère  dose  de  mor¬ 
phine  semble  d’abord  rendre  plus  facile  et  plus  actif  le 
travail  intellectuel;  la  pensée,  les  associations  d’idées 
reçoivent  une  sorte  de  stimulation  qui  n’est  que  momen¬ 
tanée.  Surviennent  ensuite  une  diminution  de  la  concep¬ 
tion  et  de  la  faculté  d’observation;  en  outre,  la  psycho¬ 
motilité  se  trouve  entravée.  En  même  temps  se  déclare 
un  sentiment  d’euphorie  semblable  à  celle  que  provoque 
l’alcool.  Quand  on  prend  une  dose  un  peu  plus  forte,  il 
s’établit  des  effets  consécutifs  plus  funestes  qui  sont  :  la 


612  PSYCHOSES  TOXIQUES. 

lassitude  générale,  un  sentiment  de  pression  à  la  tête,  des 
vertiges,  des  sueurs.  Certains  sujets  ne  peuvent  supporter 
les  moindres  doses  de  morphine.  Après  des  quantités 
de  3  à  10  centigrammes  de  chlorhydrate  de  morphine 
(dose  maxima),  ils  présentent  de  grands  malaises,  des 
troubles  digestifs,  des  vomissements,  du  myosis.  Chez  les 
enfants,  1  milligramme  de  morphine  suffit  pour  déter-:' 
miner  une  grave  intoxication.  Les  adultes  présentent  des 
symptômes  toxiques  quand  ils  prennent,  pour  la  pre¬ 
mière  fois,  de  la  morphine  et  qu’ils  dépassent  d’emblée 
la  dose  maxima.  L’intoxication  aiguë  par  la  morphine 
produit  :  un  profond  sommeil  pouvant  aller  jusqu’au 
coma,  un  ralentissement  du  pouls  et  de  la  respiration,  un 
affaiblissement  du  cœur,  un  abaissement  de  la  tempé¬ 
rature.  Les  pupilles  se  rétrécissent  et  deviennent  insen¬ 
sibles  à  la  lumière;  une  légère  cyanose  survient;  les 
réflexes  tendineux  s’affaiblissent.  La  mort  peut  survenir 
dans  des  convulsions  ou  dans  le  collapsus.  Pourtant, 
quelques-uns  des  sujets  ainsi  intoxiqués  peuvent  se 
rétablir  après  un  coma  de  plusieurs  jours;  ils  sortent  de 
là  avec  des  maux  de  tête,  des  troubles  digestifs,  cardiaques 
et  respiratoires. 

Plus  grave  que  cette  intoxication  aiguë  est  l’abus  chro¬ 
nique  de  la  morphine  qui  se  produit  dans  des  condi¬ 
tions  déjà  mentionnées  plus  haut  et  qui  est  absolument 
inévitable  dès  que  l’individu  commence  à  s’injecter  le 
médicament  lui-même.  A  noter  que  les  sujets  atteints  de 
dégénérescence  mentale,  et  plus  spécialement  les  hysté¬ 
riques,  sont  particulièrement  exposés  au  morphinisme  et 
à  la  morphinomanie. 

Symptomatologie  et  évolution  du  morphinisme.  — 

Quand  l’effet  consécutif  de  lassitude  et  de  malaise  a  rem¬ 
placé  l’euphorie  morphinique,  l’individu  aspire  de  nouveau 

retrouver  cet  état  de  bien-être  qui  a  disparu  et  essaie  d’une 
seconde,  puis  d’une  troisième  injection  hypodermique. 

Pendant  les  premiers  temps,  pendant  des  jours  et 
même  des  mois,  le  morphiniste  se  sent  presque  toujours 
stimulé  dans  le  sens  indiqué  plus  haut.  [C’est  la  «  lune  de 
miel  »  du  morphinisme.]  Souvent,  déjà  après  un  certain 
nombre  de  jours,  les  intervalles  entre  les  injections  sont 
rapprochés  et  la  dose  est  augmentée.  Une  fois  sur  cette 
pente  irrésistible,  il  n’y  a  plus  moyen  de  s’arrêter,  et  le 
morphiniste  ne  peut  plus  se  sauver  par  ses  propres  forces. 


MORPHINISME. 


613 


Toutes  ses  pensées  sont  concentrées  sur  l’usage  du 
remède.  Son  humeur  oscille  entre  l’euphorie  et  l’inquié¬ 
tude  anxieuse.  Le  malade  est  abattu,  hébété;  il  éprouve 
des  crises  d’angoisse.  Tout  ce  qui  l’intéressait  jadis  le 
laisse  maintenant  indifférent.  Pour  se  procurer  de  la  mor¬ 
phine,  il  ne  reculera  devant  aucun  moyen,  si  illicite  qu’il 
soit.  Mensonges,  tromperies,  dissimulation  sont  des 
moyens  ordinaires.  Les  malades  falsifient  les  ordonnances, 
mendient  de  l’argent,  en  dérobent  même,  vendent  et 
engagent  des  meubles.  On  a  vu  des  femmes  morphinistes 
se  prostituer  pour  se  procurer  l’argent  nécessaire  à  l’achat 
du  médicament.  Malheureusement,  malgré  les  prescrip¬ 
tions  légales,  d’après  lesquelles  la  morphine  ne  peut,  dans 
les  pharmacies,  se  délivrer  que  sur  ordonnance  médicale, 
il  arrive  encore  trop  souvent  qu’on  s’en  procure  par  ruse, 
particulièrement  en  s’en  faisant  expédier  de  l’étranger, 
sous  une  fausse  déclaration. 

Les  facultés  d’aperception,  la  mémoire,  l’association 
des  idées  sont  altérées.  L’intelligence  s’amoindrit  et  finit 
par  descendre  au  même  degré  très  faible  où  se  trouve 
déjà  la  vie  affective  et  la  vie  morale.  Le  sommeil  devient 
de  plus  en  plus  défectueux.  Il  survient  des  paresthésies, 
des  hyperesthésies,  des  douleurs  vésicales.  Des  hallucina¬ 
tions  élémentaires,  comme  les  bourdonnements  d’oreilles, 
les  scintillements  d’éclairs,  peuvent  également  se  mani¬ 
fester.  Les  réflexes  sont  souvent  exagérés;  parfois  ils 
sont  abolis.  Les  mouvements  deviennent  incertains.  La 
langue  et  les  mains  tremblent.  Du  côté  des  bras  et  des 
jambes,  on  peut  trouver  des  phénomènes  parétiques  et 
ataxiques. 

La  sécrétion  de  la  salive  cesse.  De  grandes  transpira¬ 
tions  surviennent.  Pourtant,  la  peau  est  la  plupart  du 
temps  sèche.  Elle  présente  souvent,  comme  le  bras  repré¬ 
senté  par  la  planche  XXIV,  des  centaines  de  cicatrices  qui 
sont  autant  de  marques  indiquant  de  nombreuses  injec¬ 
tions.  Comme  les  seringues  et  les  aiguilles  ne  sont  pas 
toujours  tenues  aseptiquement,  il  en  résulte  souvent  de 
petits  abcès  et  des  furoncles. 

[On  peut  observer  aussi  chez  les  morphiniques  de  la 
fièvre,  et  Pichon,  Levinstein  ont  décrit  des  cas  dans  les¬ 
quels  il  se  produit  à  la  suite  de  l’injection  une  hyperthermie 
pouvant  atteindre  jusqu’à  39°.  S’agit-il  d’une  fièvre  vrai¬ 
ment  morphinique,  ou  faut-il  voir,  dans  cette  élévation  de 


614 


PSYCHOSES  TOXIQUES. 


Planche_XXIV.  —  Bras  d’un  morphinomane.  Nombreuses  cica¬ 
trices  consécutives  aux  injections  hypodermiques. 

la  température,  l’effet  d’une  infection  locale  à  la  suite 
d’une  piqûre  faite  sans  précautions  antiseptiques?  Les 
recherches  de  Joffroy  et  Serveaux  sur  les  animaux 
constatent  que  la  morphine  abaisse  la  température.  Cette 
hypothermie  a  été  constante  dans  toutes  leurs  expériences, 
quelle  que  soit  la  dose  injectée  et  quel  que  soit  le  mode 
d’introduction  de  l’alcaloïde  dans  l’organisme  des  ani¬ 
maux  en  expérience.  Aussi,  ces  auteurs  attribuent-ils  la 
cause  des  accidents  fébriles  observés  parfois  chez  les 
individus  intoxiqués,  soit  à  une  infection  secondaire  d’ori¬ 
gine  extérieure,  soit  à  une  auto-intoxication  gastro-intes¬ 
tinale.] 

L’appétit  est  mauvais.  Des  vomissements  sont  fréquents. 
La  constipation  est  la  règle.  La  nutrition  générale  est 
fortement  altérée.  Peu  à  peu  le  malade  devient  impuissant. 

L’activité  du  cœur  s’affaiblit;  le  pouls  devient  petit, 
irrégulier,  lent.  La  respiration  est  plus  superficielle. 

Il  n’est  pas  rare  d’observer  à  la  période  avancée  du 
morphinisme  des  accès  d’excitation  avec  hallucinations, 
accès  qui  rappellent  le  delirium  Iremens  par  les  signes 
suivants  :  prostration,  orientation  défectueuse,  confusion 
mentale,  hallucinations  visuelles  et  auditives.  Le  malade 
aperçoit  dans  son  délire  des  petits  animaux;  il  trie  des  flo¬ 
cons  de  laine;  par  moments,  il  a  des  crises  de  vive  anxiété 
et  d’inquiétude.  A  la  période  de  la  déchéance  physique  et 
intellectuelle  la  plus  profonde,  la  mort  survient  quelque¬ 
fois  par  suicide,  quelquefois  aussi  par  suite  de  l’adminis¬ 
tration  d’une  dose  exagérée  du  poison.  D’autres  fois,  le 
morphiniste  peut  succomber  à  la  suite  d’inflammations 
qui  se  développent  au  point  d’injection. 

Mais,  avant  que  cette  terminaison  fatale  survienne,  il 
peut  s'écouler  dix  à  vingt  ans.  Pendant  cette  longue 
période,  la  dose  de  morphine  augmente  progressivement 
et  sans  cesse.  Il  n’est  pas  rare  qu’elle  soit,  à  un  moment 
donné,  de  1  à  2  grammes  par  jour.  On  a  déjà  observé  des 
cas  où  la  dose  journalière  atteignait  12  grammes  et  même 
davantage.  Le  plus  souvent,  dans  plus  de  la  moitié  des 
cas,  ce  sont  des  médecins,  des  pharmaciens,  des  dentistes, 
des  droguistes  qui,  pouvant  facilement  se  procurer  de  la 
morphine,  deviennent  la  proie  du  morphinisme.  Les 


'Vali.24. 


f 


MORPHINISME. 


615 


femmes  de  ces  malheureux  y  succombent  à  leur  tour.  En 
raison  du  prix  élevé  du  médicament,  ce  sont  des  gens 
aisés  qui  en  sont  habituellement  les  victimes.  L’âge 
moyen  de  la  vie  est  celui  où  l’on  observe  le  plus  souvent 
cette  intoxication.  Il  n’est  pas  rare  de  voir  les  morphi- 
nistes  recourir  encore  peu  à  peu  à  d’autres  moyens  sur 
lesquels  nous  reviendrons  plus  tard,  de  même  que  nous 
aurons  à  parler  des  effets  résultant  de  la  suppression  de 
la  morphine. 

[Les  fumeurs  d'opium,  qui  deviennent  nombreux  en 
France,  ont  en  général  la  figure  d’une  pâleur  mate  et 
maladive;  leurs  yeux  sont  caves,  entourés  d’un  cercle 
bleuâtre,  les  pupilles  sont  dilatées,  le  regard  a  l’expres¬ 
sion  d’hébétude  souriante,  vague  et  gaie  en  même  temps; 
la  parole  est  embarrassée,  souvent  tremblotante;  les 
membres  sont  faibles  ;  la  marche  est  lente  et  les  mouve¬ 
ments  incertains,  comme  ceux  d’un  homme  ivre. 

A  la  longue,  il  se  produit  chez  le  fumeur  d’opium  une 
véritable  désorganisation  physique,  morale  et  intellec¬ 
tuelle  comparable  à  celle  que  nous  venons  de  décrire  chez 
le  morphinisé  chronique.] 

Diagnostic.  —  Le  diagnostic  est  facile  surtout  en  raison 
des  renseignements  sur  les  antécédents  du  sujet.  D’autre 
part,  l’usage  de  la  morphine  une  fois  reconnu,  l’analyse 
de  l’urine  peut  fixer  le  diagnostic.  Dans  des  cas  dou¬ 
teux,  le  diagnostic  peut  se  confirmer  après  un  interne¬ 
ment  de  plusieurs  jours  pendant  lesquels  l’abstinence  de  la 
morphine  est  absolue  ;  s’il  y  a  morphinisme,  l’abstinence 
elle-même  fera  éclater  les  symptômes.  De  plus,  il  est 
important  d’examiner  l’état  de  la  peau,  surtout  celle  des 
bras,  de  la  poitrine,  du  ventre,  des  cuisses,  car  on  pourra 
constater  là  les  effets  d’injections  hypodermiques,  notam¬ 
ment  des  cicatrices  ou  des  abcès.  Il  faut  toujours  s’assurer 
s’il  n’y  a  point  d’autres  poisons  qui  aient  été  employés  en 
même  temps  que  la  morphine  ;  les  plus  fréquents  en 
pareil  cas  sont  :  la  cocaïne,  le  chloral,  l’alcool.  Il  importe 
de  s’assurer  aussi  s’il  n’existe  pas  chez  le  sujet  quelque 
autre  affection  nerveuse. 

Au  point  de  vue  de  l’anatomie  pathologique,  on  n'a 
encore  fait  aucune  constatation  certaine  dans  le  cer¬ 
veau.  Le  muscle  du  cœur  subit  souvent  la  dégénéres¬ 
cence  graisseuse.  Il  n’est  pas  rare  aussi  de  troüver  chez 
les  morphinisés  de  l’artériosclérose. 


616 


PSYCHOSES  TOXIQUES. 


Le  pronostic  est  favorable.  La  suppression  véritable¬ 
ment  spontanée  n’est  guère  possible. On  ne  peutréaliser  cette 
suppression  que  dans  les  maisons  de  santé,  et  tout  à  fait 
exceptionnellement  dans  la  famille.  Cette  suppression,  à 
la  vérité,  n’est  que  trop  souvent  suivie  de  récidives.  On  a 
vu  quelquefois  des  malades  arrivés  au  terme  de  la  sup¬ 
pression  finir  quand  même  par  le  suicide. 

Traitement.  — •  La  prophylaxie  est  tout  entière  entre 
les  mains  des  médecins.  Chacun  d’eux  devrait  se  faire  une 
loi  de  ne  prescrire  de  la  morphine  que  dans  les  affections 
progressivement  et  totalement  mortelles.  L’emploi  de  ce 
médicament  dans  l’hystérie  et  la  neurasthénie,  et  surtout 

I  abandon  de  la  seringue  entre  les  mains  des  malades 
atteints  de  ces  affections  doivent  être  considérés  comme 
une  faute  professionnelle.  Les  dispositions  légales  sur  la 
vente  de  la  morphine  méritent  d’être  plus  sévèrement 
appliquées.  [Les  autorités  administratives  feront  bien 
d’ouvrir  l’œil  sur  les  «  fumeries  d’opium  »  qui  existeraient 
en  France  en  grand  nombre,  à  Paris  et  ailleurs.] 

Le  morphiniste  ne  pourra  être  délivré  de  sa  passion 
qu’à  la  condition  d’être  l’objet  de  la  plus  stricte  surveil¬ 
lance,  exercée  de  préférence  dans  un  établissement  spécial. 

II  faut  user  de  la  plus  grande  prudence  dans  le  choix  de 
la  maison  de  santé  pour  le  traitement  du  morphinisme, 
car  on  a  vu  des  malades  qui,  après  six  mois  de  traitement, 
non  seulement  n’étaient  pas  guéris,  mais  avaient  contracté, 
en  outre,  l’habitude  de  la  cocaïne  !  La  suppression  réussit 
mieux  dans  un  établissement  fermé.  Il  faut  avoir  grand 
soin  de  s’assurer  qu’à  l’entrée  du  malade  dans  la  maison 
il  ne  s’y  introduit  pas  de  la  morphine  en  contrebande, 
car  la  plupart  des  sujets  s’efforcent  d’apporter  avec  eux 
une  certaine  provision  du  poison  et  de  s’en  procurer  plus 
tard  de  nouvelles  quantités  par  des  mensonges  ou  par  des 
tentatives  de  corruption  sur  les  employés  de  l’asile.  La 
guérison  ne  s’obtient  que  si  le  sujet  a  une  assez  bonne 
constitution  générale,  et  le  traitement  sérieux  n’est  pas 
sans  causer  bien  des  inquiétudes. 

Dès  que  la  morphine  est  supprimée  ou  réduite  à  une 
dose  très  faible,  les  symptômes  d’abstinence  apparaissent. 
Ce  sont  :  l’angoisse,  l’agitation,  l’irritabilité,  l’insomnie, 
•les  paresthésies,  les  névralgies,  les  éternuements,  les  bâil¬ 
lements,  les  nausées,  la  soif,  la  faiblesse  du  cœur,  la  dila¬ 
tation  des  pupilles,  les  tremblements  divers  et  même  les 


MORPHINISME. 


617 


troubles  de  la  parole.  Parfois,  on  a  observé  des  convul¬ 
sions  hystériques,  de  même  que  des  accidents  rappelant 
le  delirium  tremens.  Quelquefois  il  y  a  môme  une  véritable 
menace  de  collapsus.  Les  malades  réclament  instamment 
la  morphine  et  ils  expriment  des  idées  de  suicide. 

[L  'intensité  des  symptômes  d'abstinence  varie  naturelle¬ 
ment  selon  que  la  suppression  de  la  morphine  est 
progressive,  graduelle  ou,  au  contraire,  brusque  et  com¬ 
plète. 

En  cas  de  suppression  brusque  et  complète,  on  voit 
apparaître,  au  bout  de  quelques  heures,  un  sentiment  de 
grande  fatigue  et  de  faiblesse.  Le  sujet  est  dans  l’impos¬ 
sibilité  de  se  tenir  sur  ses  jambes.  D’abondantes  sueurs  le 
baignent  pendant  que  tout  son  corps  est  secoué  par  un 
tremblement  général.  Parfois,  se  montrent  des  troubles 
gastro-intestinaux  graves  :  douleurs  gastralgiques  et  abdo¬ 
minales  très  violentes,  vomissements,  diarrhées  très  abon¬ 
dantes  rappelant  la  dysenterie  ou  le  choléra.  Le  malade  se 
lamente,  s’agite,  quelquefois  délire,  accuse  des  halluci¬ 
nations  visuelles,  surtout  si  l’abstinence  porte  non  seule¬ 
ment  sur  la  morphine,  mais  aussi  sur  la  cocaïne.  Les 
troubles  intellectuels  peuvent  quelquefois  prendre  l’inten¬ 
sité  d’un  grand  accès  de  manie  avec  hallucinations, 
impulsions  à  l’homicide  ou  au  suicide  (Levinstein, 
Pichon). 

Dans  certains  cas,  l’affaiblissement  résultant  de  la  sup¬ 
pression  brusque  de  la  morphine  envahit  le  cœur  et  les 
organes  respiratoires  ;  des  syncopes  peuvent  se  produire 
et  le  malade  peut  tomber  dans  le  collapsus  plus  ou  moins 
prolongé.  Des  complications  convulsives  survenant  consé¬ 
cutivement  à  la  suppression  brusque  de  la  morphine  ont 
été  signalées  par  Garnier,  Voisin. 

Une  injection  de  morphine  fait  disparaître  toutes 
ces  manifestations  graves,  à  la  condition  d’être  pratiquée 
à  temps. 

Dans  la  cessation  graduelle  de  la  morphine,  l'état  de 
besoin  est  beaucoup  moins  violent.  Le  sujet  manifeste  sa 
faim  de  l’alcaloïde  par  des  bâillements,  par  une  certaine 
inquiétude  générale,  du  malaise,  de  l’inappétence  avec 
nausées  et  même  parfois  avec  vomissements  et  diarrhée; 
il  se  plaint  de  froid  intérieur;  il  a  des  névralgies;  la  vue 
et  l’ouïe  sont  quelquefois  hyperesthésiées,  d’où  résultent 
chez  quelques  sujets  des  phosphènes  et  des  bourdonne- 


618 


PSYCHOSES  TOXIQUES. 


ments.  L’inquiétude  générale  peut  créer  un  état  de  dépresr 
sion,  mais  qui  n’atteint  jamais  la  gravité  des  accidents 
qu’on  observe  dans  la  suppression  brusque.] 

Il  est  nécessaire  de  surveiller  le  cœur  et,  selon  les  cas, 
on  emploiera  le  camphre,  l’éther,  la  caféine,  les  sina¬ 
pismes  et  d’autres  stimulants.  Contre  l’excitation  se 
recommandent  les  bains  tièdes  et  les  enveloppements 
humides.  L’insomnie  sera  combattue  par  le  trional,  la 
paraldéhyde,  la  chloralamide.  On  se  servira  aussi  d’au¬ 
tres  calmants  comme  les  bromures,  la  quinine.  Les  fonc¬ 
tions  gastriques  et  intestinales  réclament  la  plus  grande 
attention.  Une  alimentation  fortifiante  est  essentielle.  Le 
manque  d’appétit  du  morphinisle  peut  être  combattu 
par  des  moyens  psychiques.  Hitzig  a  conseillé  aussi  des 
lavages  de  l’estomac  pour  chasser  les  traces  de  morphine 
restées  dans  cet  organe.  L’emploi  du  chloral,  de  l’opium 
ou  même  de  la  cocaïne  pour  adoucir  les  souffrances  de 
l’abstinence  est  extrêmement  délicat. 

Tous  ces  symptômes  ne  doivent  pas  empêcher  de  pour¬ 
suivre  le  traitement  jusqu’au  bout.  On  ne  doit  interrompre 
la  cure  que  lorsque  la  vie  du  malade  est  en  danger  par 
suite  de  îa  faiblesse  du  cœur  ou  d’affections  internes  inter¬ 
currentes.  Mais  l’intensité  du  traitement  doit  se  régler 
d’après  la  quantité  de  morphine  que  le  malade  avait  l’ha¬ 
bitude  d’absorber  et  aussi  d’après  l’état  physique  du  sujet. 
Chez  des  individus  robustes  qui  ne  prennent  pas  au  delà 
de  0sr,30  de  morphine  par  jour,  on  peut  procéder  par  la 
suppression  brusque  de  la  morphine,  mais  en  tenant  le  plus 
grand  compte  de  l’affection  douloureuse  qui  a  pu  être 
l’occasion  de  l’usage  de  cette  substance.  Chez  des  sujets 
robustes  qui  prennent  des  quantités  plus  grandes,  mais 
qui  n’ont  pas  d’autres  complications  somatiques,  on  pourra 
procéderparla  suppression  rapide.  Dans  cette  méthode,  on 
réduit  immédiatement  la  quantité  habituelle  de  la  morphine 
à  la  moitié,  puis  on  diminue  la  dose  successivement,  d’après 
un  plan  arrêté  d’avance.  Dans  le  cas  de  trois  injections  en  un 
jour,  on  réduira  d’abord  celle  de  midi,  puis  celle  du  soir, 
d’une  certaine  quantité,  et  ainsi  de  suite  jusqu’à  ce  que  le 
malade  soit,  après  une  semaine  ou  deux,  complètement 
sevré  de  la  morphine.  Parfois  on  donne  encore  dans  les 
derniers  jours  une  injection  fictive  sous  forme  d’eau  dis¬ 
tillée.  Chez  les  individus  délicats  et  chétifs,  il  y  a  lieu  d’em¬ 
ployer  la  méthode  de  la  suppression  lente,  qui  peut  durer 


COCAÏNISME. 


619 


de  trois  à  six  semaines,  et  cela  encore  d’après  un  plan  de 
traitement  dressé  d’avance.  Ici  les  symptômes  d’abstinence 
sont  moins  intenses,  mais  pourtant  ils  ne  sont  pas  à 
négliger;  il  faut  s’en  occuper. 

Une  fois  que  le  malade  est  sevré  de  la  morphine,  il  est 
indispensable  de  le  surveiller  encore  pendant  un  certain 
temps,  autant  que  possible  pendant  plusieurs  mois.  On 
relèvera  pendant  ce  temps  sa  nutrition  générale  et  l’on 
cherchera  à  l’occuper.  Pour  contrôler  l’absence  réelle  de 
récidive,  le  plus  sûr  moyen  consisterait  à  soumettre  plus 
tard  le  sujet  à  un  internement  d’épreuve  de  plusieurs 
jours,  pendant  lesquels,  si  l’individu  a  repris  de  la  mor¬ 
phine,  les  divers  accidents  de  l’abstinence  réapparaîtraient 
nécessairement. 

Contre  l’intoxication  aiguë  par  la  morphine  se  recom¬ 
mandent  :  le  lavage  de  l’estomac,  la  respiration  artificielle, 
une  injection  de  sulfate  d’atropine  à  la  dose  de  0sr,001  ou 
d’apomorphine  à  la  dose  de  Osr,ûl  ;  les  divers  stimulants  du 
cœur. 

Médecine  légale.  —  Les  morphinistes  peuvent  com¬ 
mettre  divers  délits  :  dépositions  mensongères,  falsifica¬ 
tions  d’ordonnances,  vols,  escroquerie.  Chaque  cas  néces¬ 
site  d’ailleurs  un  examen  individuel  pour  s’assurer  du  degré 
de  l’altération  intellectuelle  produite  par  le  morphinisme; 
presque  toujours  on  est  amené  à  accorder  aux  vrais  mor¬ 
phinomanes  le  bénéfice  des  circonstances  atténuantes. 

C.  —  COCAÏNISME 

[Le  cocaïnisme  résulte  de  l’intoxication  par  l’alcaloïde 
extrait  des  feuilles  de  Y  Erylhroxylum  coca,  arbrisseau 
cultivé  principalement  au  Pérou  et  en  Bolivie.  C’est 
Niemann  (devienne)  qui  l’a  extrait  le  premier,  en  1859. 

Cette  intoxication  est  le  résultat  de  son  usage  imprudent. 
Des  accidents  plus  ou  moins  graves,  les  uns  aigus,  les 
autres  chroniques,  ont  été  décrits  par  Falk,  Mattison, 
Delbosc.  Il  arrive  pour  la  cocaïne  ce  qu’on  constate  jour¬ 
nellement  pour  la  morphine  :  le  médecin  prescrit  acciden¬ 
tellement  l’usage  de  la  cocaïne  sous  une  forme  quelconque  ; 
le  malade  en  renouvelle  de  lui-même  l’emploi  et  finit  par 
ne  plus  pouvoir  s’en  passer.  Le  cocaïnisme  et  la  cocaïno¬ 
manie  se  trouvent  ainsi  constitués.  Comme  nous  l’avons 
dit  à  propos  du  morphinisme,  ce  sont  généralement  les 


620 


PSYCHOSES  TOXIQUES. 


sujets  intoxiqués  par  la  morphine  qui  emploient  la  cocaïne 
pour  insensibiliser  la  région  destinée  à  être  piquée.  Les 
mêmes  auteurs  qui  ont  étudié  le  morphinisme  ont  observé 
en  même  temps  le  cocaïnisme  ;  tels  sont  Erlenmeyer,  Mat- 
tison,  Bail,  Magnan,  Chambard.] 

Depuis  qu’en  1884  on  a  employé  la  cocaïne  comme  anes¬ 
thésique  local,  certains  sujets  se  sont  habitués  à  ce  mé¬ 
dicament  en  l’employant  trop  fréquemment.  Mais  la  cocaïne 
se  répandit  surtout  parmi  les  morphinomanes,  dans  le  trai¬ 
tement  desquels  on  s’en  était  passagèrement  servi.  Des 
sujets  atteints  de  dégénérescence  mentale  s’en  sont  aussi 
servi  comme  moyen  de  provoquer  une  euphorie.  On 
connaît  déjà  depuis  longtemps  au  Pérou  l’intoxication 
chronique  par  les  feuilles  de  coca. 

Une  dose  unique  produit  d'abord  une  excitation  motrice, 
puis  de  la  faiblesse  musculaire  générale,  de  l’euphorie,  un 
sentiment  de  chaleur  et  de  la  tachycardie.  [ L'intoxication 
aiguë  par  la  cocaïne,  ou  le  cocaïnisme  aigu,  consiste  dans 
les  phénomènes  suivants  :  excitation  générale  avec  besoin 
de  remuer,  de  s’agiter,  de  se  livrer  parfois  à  des  actes  plus 
ou  moins  violents,  de  parler  sans  cesse  ;  le  malade  a  des 
fourmillements  dans  les  extrémités  et  des  tintements 
d’oreille.]  A  la  courte  ivresse  succèdent  :  l’abattement,  la 
fatigue,  une  diminution  dans  les  fonctions  intellectuelles. 
De  grandes  doses  isolées  peuvent  provoquer  le  délire  et 
le  collapsus. 

Les  accidents  consécutifs  de  cette  intoxication  intermit¬ 
tente  peuvent  conduire  à  un  usage  chronique  ultérieur  de 
la  cocaïne  qui  détermine  une  excitation  permanente,  la 
fuite  des  idées,  la  volubilité  de  la  parole,  l’affaiblissement  de 
la  mémoire,  la  fatigue  générale,  l’anéantissement  de 
la  volonté  et  l’impossibilité  de  tout  effort  intellectuel 

[Dans  le  cocaïnisme  chronique,  la  cocaïne  détermine  au 
début  une  action  stimulante  sur  le  système  nerveux  :  le 
sujet  éprouve  un  véritable  besoin  d’activité  musculaire  et 
intellectuelle.  Mais,  à  la  longue,  cet  état  d’agréable  excita¬ 
tion  cède  la  place  à  une  agitation  permanente  accompagnée 
d’un  grand  nombre  de  troubles  sensitifs  et  psychiques.  Le 
malade  éprouve  continuellement  des  fourmillements,  des 
démangeaisons,  des  picotements,  et  cela  surtout  au  niveau 
des  extrémités.  Parfois,  il  lui  semble  qu’il  a  sous  la  peau  des 
insectes  qui  essaient  de  se  frayer  un  passage  et  dont  il 


COCAÏNISME. 


621 


yeut  faciliter  la  sortie  en  se  piquant  avec  des  épingles.  Très 
souvent,  il  éprouve  des  crampes  et  des  douleurs  fulgurantes 
dans  les  membres  inférieurs. 

Certaines  régions  du  corps  sont  frappées  d’anesthésie 
superficielle  ou  profonde. 

A  ces  troubles  de  la  sensibilité  générale  viennent  s’ajou¬ 
ter  ceux  de  la  sensibilité  spéciale. 

Le  sens  de  la  vue  est  souvent  atteint  le  premier;  outre 
l’affaiblissement  de  l’acuité  visuelle,  le  malade  accuse 
souvent  des  illusions  et  des  hallucinations.  Les  illusions 
portent  sur  la  forme,  la  couleur,  la  nature  des  objets  placés 
devant  lui.  Les  hallucinations  sont  parfois  zoopsiques,  mais 
le  plus  souvent  il  s’agit  de  fantômes  bizarres  qui  s’agitent 
devant  le  patient. 

L’ouïe  est  quelquefois  compromise  aussi  par  des  illusions 
et  des  hallucinations  :  bourdonnements,  sifflements,  cris 
inarticulés,  paroles. 

On  a  signalé  des  troubles  du  sens  musculaire:  le  ma¬ 
lade  se  sent  soulevé,  transporté,  balancé  ou  précipité. 

Des  troubles  psychiques  apparaissent  lorsque  le  cocaï¬ 
nomane  accepte  les  hallucinations  et  les  interprète  dans  le 
sens  pathologique  :  il  devient  alors  un  hypocondriaque  ou 
un  persécuté  d'origine  toxi-hallucinatoire.] 

Les  malades  entreprennent  toutes  sortes  de  choses  sans 
pouvoir  les  exécuter  ;  ils  écrivent  des  lettres  pleines  d’at¬ 
tendrissement  et  de  détails  inutiles  ;  ils  sont  incapables 
de  toute  occupation  régulière  et  déchoient  rapidement  au 
point  de  vue  social.  Bientôt  leur  humeur  flotte  entre  l’eu¬ 
phorie,  le  mécontentement  et  l’inquiétude.  Ils  restent  tout 
à  fait  indifférents  à  ce  qui  les  intéressait  autrefois  ; 
ils  perdent  bientôt  leur  sensibilité  éthique  et  esthé¬ 
tique. 

Dans  leur  étal  physique,  on  note  l’absence  de  sommeil, 
l’amaigrissement  rapide,  la  tachycardie  dépassant  souvent 
150battements  par  minute,  lafaiblesse  du  cœur,  des  vertiges, 
du  tremblement,  de  l’agitation  et  du  clonus  de  quelques 
muscles,  de  l’embarras  de  la  parole,  des  paresthésies,  de 
la  mydriase,  de  l’exagération  des  réflexes  cutané  et  ten¬ 
dineux. 

Au  point  de  vue  de  la  quantité  de  cocaïne  prise  par 
jour,  on  a  signalé  des  cas  où  la  consommation  allait  jus¬ 
qu’à  4  grammes  par  jour.  Presque  toujours  les  sujets 
arrivés  à  cette  période  avancée  du  cocaïnisme  ont  recours 


622 


PSYCHOSES  TOXIQUES. 


simultanément  à  toutes  sortes  d’autres  médicaments, 
comme  le  chloral  et  l’hyoscine,  pour  combattre  l’insomnie 
de  plus  en  plus  rebelle. 

A  la  même  période  de  cette  intoxication  apparaissent 
de  graves  symptômes  psychiques,  parmi  lesquels  nous 
citerons  la  psychose  hallucinatoire  cocaïnique.  Les  trou¬ 
bles  sensoriels  d'ordre  laclile  très  caractéristiques  de  cette 
psychose  sont  interprétés  d’une  manière  délirante.  Ces 
troubles  sont  de  toutes  sortes  :  démangeaisons  et  cha¬ 
touillements  à  la  peau,  qui  semblent  aux  malades  produits 
«  par  de  la  vermine,  par  des  piqûres  d’épingles,  par  des 
rayons  électriques  ».  Ils  disent  avoir  sous  la  peau  des  corps 
étrangers,  des  balles,  des  grains,  des  cristaux,  de  la  pous¬ 
sière.  Les  hallucinations  visuelles  abondent  aussi  :  les 
malades  voient  les  objets  rapetissés  ou  agrandis  ou 
d’une  autre  couleur  ;  ils  aperçoivent  surtout  de  petits 
objets  qui  grouillent,  des  animaux  de  toutes  sortes,  des 
poux,  des  mites,  des  bacilles,  puis  aussi  des  apparitions 
effrayantes,  comme  des  cadavres  disséqués,  par  exemple. 
En  outre,  ils  entendent  des  voix,  des  insultes,  des  me¬ 
naces,  des  accusations.  On  trouve  aussi  des  cas  dans  les¬ 
quels  on  constate  le  phénomène  de  1’  «  écho  de  la  pensée  ». 

Dans  son  délire,  le  sujet  rattache  ces  troubles  sensoriels 
à  des  persécutions  de  toutes  sortes.  Même  ses  souffrances 
physiques  sont  expliquées  par  lui  comme  étant  l’œuvre 
de  ses  ennemis.  Partout  on  le  guette,  on  espionne  tout 
ce  qu’il  pense,  tout  ce  qu’il  fait.  On  lui  tire  des  coups  de 
feu  dans  l’obscurité  ;  il  se  plaint,  réclame  la  protection 
de  la  police,  porte  des  armes  sur  lui,  s’enfuit  hors  de 
chez  lui  pour  chercher  un  abri.  Assez  souvent,  les  cocaï- 
nistes  commettent  un  meurtre  ou  se  suicident.  Le  délire 
de  la  jalousie  est  particulièrement  fréquent  chez  eux.  Le 
malade  surveille  sa  femme,  lui  adresse  les  reproches  les 
plus  grossiers,  l’accuse  de  l’avoir  déjà  trompé  lors  des 
fiançailles,  d’avoir  des  relations  avec  tous  les  hommes  de 
la  ville.  Toutes  les  circonstances  extérieures,  tous  les 
souvenirs  sont  interprétés  par  lui  d’une  manière  hostile. 
Souvent  il  menace  de  tuer  sa  femme. 

D’ordinaire,  la  compréhension  et  l’orientation  sont 
parfaites,  malgré  tous  ces  troubles  intellectuels.  Les  ob¬ 
jections  et  les  raisonnements  sont  tout  à  fait  inutiles  : 
au  lieu  de  se  laisser  persuader,  le  malade  cherche,  au 
contraire,  à  prouver,  à  justifier,  à  imposer  ses  idées  déli- 


COCAÏNISME. 


623 


rantes.  Il  lui  arrive  plus  rarement  de  dissimuler  quelque 
chose.  Quelquefois  se  produisent,  d’après  certains  auteurs, 
des  états  de  stupeur. 

Cette  psychose  hallucinatoire  cocaïnique  évolue  en  quel¬ 
ques  semaines.  La  suppression  de  la  cocaïne  fait  dispa¬ 
raître  rapidement  les  troubles  sensoriels.  Les  conceptions 
délirantes  ne  disparaissent  qu’après  plusieurs  mois.  Les 
troubles  physiques  et  l’affaiblissement  intellectuel  per¬ 
sistent  encore  pendant  bien  plus  longtemps. 

Diagnostic.  —  La  psychose  hallucinatoire  et  le  délire 
de  la  jalousie  des  cocainistes  doivent  être  différenciés  des 
vsychoses  alcooliques,  qui  se  développent  avec  bien  moins 
de  rapidité.  Les  hallucinations  tactiles  et  visuelles  du 
cocaïniste  sont  presque  pathognomoniques.  Souvent,  le 
cocaïnisme  s’associe  avec  l’alcoolisme,  mais  le  plus  souvent 
avec  le  morphinisme. 

Pronostic.  —  Les  troubles  aigus  d’ordre  psychique 
disparaissent  quand  on  supprime  la  cocaïne,  mais  la  dé¬ 
générescence  physique  et  intellectuelle  produite  par  le  co¬ 
caïnisme  subsiste  longtemps,  ce  qui  est  d’ailleurs  la  cause 
la  plus  grave  des  récidives. 

Traitement.  —  Une  surveillance  sévère  de  la  vente  de 
la  cocaïne  est  une  mesure  prophylactique  de  premier 
ordre.  L’application  médicale  de  ce  médicament  ne  doit 
être  autorisée  que  dans  le  but  d’une  anesthésie  locale. 
Kraepelin  demande  qu’on  considère  comme  délictueux  au 
point  de  vue  professionnel  l’emploi  du  remède  dans  tout 
autre  but.  Le  même  demande  qu’on  interdise  l’exercice  de  la 
médecine  aux  médecins  cocaïnomanes  et  morphinomanes. 

La  suppression  de  la  cocaïne  ne  produit  pas  d’aussi 
graves  accidents  d’abstinence  que  celle  de  la  morphine. 
11  s’ensuit  que,  dans  le  traitement  du  cocaïnisme,  il  y  a 
lieu  de  recommander  la  suppression  brusque  ou,  du  moins, 
rapide  du  poison.  [Point  important  en  pratique  :  tandis 
que  la  suppression  brusque  de  la  morphine  est  pleine  de 
dangers,  celle  de  la  cocaïne  n’offre  pas  généralement  de 
grands  inconvénients  ;  les  malades  supportent  cette  sup¬ 
pression  brusque  et  totale  de  la  cocaïne  sans  risquer  de 
tomber  dans  le  collapsus.  Cette  règle  n’est  cependant  pas 
absolue  :  il  y  a  des  cas  où  les  phénomènes  d’abstinence 
de  cocaïne  sont  assez  menaçants  pour  recourir  à  la 
méthode  de  la  suppression  progressive  plus  ou  moins 
rapide. 


624  PSYCHOSES  TOXIQUES. 

Les  règles  générales  de  traitement  et  les  moyens  adju¬ 
dants  que  nous  avons  indiqués  à  propos  du  morphinisme 
s’appliquent  également  au  cocaïnisme  ;  nous  engageons 
donc  le  lecteur  à  se  reporter  à  cette  partie  du  chapitre 
précédent.] 

Dans  la  conduite  de  cette  cure,  une  surveillance  stricte 
du  malade  est  également  nécessaire.  Il  faut  tenir  grand 
compte  de  l’activité  du  cœur,  parce  que,  outre  l’insomnie 
et  l’inquiétude,  il  peut  survenir  des  troubles  respiratoires, 
de  la  faiblesse  cardiaque  et  du  collapsus.  Une  maison 
de  santé  fermée  offre  plus  de  garanties  pour  la  guérison 
que  les  établisseménts  ouverts. 

Médecine  légale.  —  La  dégénérescence  morale  du 
cocaïniste  conduit  souvent  ce  dernier  à  commettre  des 
actes  de  violence,  à  faire  des  fausses  dépositions  et  à  for¬ 
muler  des  plaintes  non  justifiées  près  des  tribunaux.  [En 
tant  que  ces  actes  sont  imputables  à  la  véritable  psychose 
cocaïnique,  l’article  64  de  notre  Code  pénal  peut  recevoir 
son  application.]  Pour  les  cas  plus  douteux,  le  bénéfice 
des  circonstances  atténuantes  peut  quelquefois  être  ac¬ 
cordé.  Il  serait  à  désirer  que  les  cocaïnistes,  comme  les 
morphinistes  et  les  alcooliques  qui  entrent  en  conflit  avec 
la  loi,  soient  obligés,  par  une  décision  du  tribunal,  de  se 
soumettre,  après  l’expiration  de  la  peine,  à  un  traitement 
supplémentaire  de  leur  affection.  De  même,  il  est  à  sou¬ 
haiter  que,  dans  l’intérêt  de  la  Société,  on  puisse  pro¬ 
noncer  l 'interdiction  des  ivrognes,  des  éthéromanes,  des 
morphinomanes  et  des  cocaïnomanes. 


FIN. 


TABLE  ALPHABÉTIQUE 


627 


I 


TABLE  DES  PLANCHES 


ET  DES  FIGURES  HORS  TEXTE 


Pages. 


Planche  I.  —  Fig.  1.  Oreille  en  pointe  do  Darwin -Woolner. 

—  Fig.  2.  Oreille  de  cercopithèque.  —  Fig.  3.  Oreille  de  Wil- 

dermuth  observée  chez  un  alcoolique.  —  Fig.  4.  Petitesse  '"A 
et  atrésie  congénitales  des  oreilles .  30 

Planche  II.  —  Fig.  1,  3  et  4.  Hématomes  auriculaires  anciens. 

—  Fig.  2.  Hématome  auriculaire  récent .  90 

Planche  III.  —  Escarres  graves .  92 

Planche  IV.  —  Fig.  1.  Écorce  normale  de  la  circonvolution  'Sg 

centrale.  —  Fig.  2.  Cellule  normale  de  Beelz .  114 

Fig.  18-19  (hors  texte).  Salle  de  malades  traités  par  l’alite¬ 
ment.  Cabanon,  encore  quelquefois  employé,  avec  barreaux 

en  fer  et  fauteuil  auquel  on  attachait  les  malades .  128 

Fig.  20-36  (hors  texte).  —  Fig.  20.  Clef  en  fer.  —  Fig.  21. 


Clef  fabriquée  avec  une  cuiller.  —  Fig.  22.  Spécimen  de 
clef  pour  fermer  une  cellule.  —  Fig.  23.  Sorte  de  clef  en 
bois.  —  Fig.  24.  Perforateur.  —  Fig.  .25.  Pierre  aiguisée. 
—  Fig.  26.  Instrument  piquant  en  bois.  —  Fig.  27.  Instru¬ 
ment  piquant  en  os.  —  Fig.  28  à  33.  Couteaux  montés  sur 
poignées  en  bois,  en  cuir,  en  toile,  etc.  —  Fig.  34.  Cou¬ 


teau  avec  monture  en  mastic.  —  Fig.  35.  Couteau  avec 
manche  en  toile  fixée  par  une  ficelle.  —  Fig.  36.  Scie .  128 

Planche  V.  —  Hydrocéphalie  congénitale  interne .  202 

Planche  VI.  —  Idiot  atteint  de  porencéphalie . , .  204 

Planche  VII.  —  Idiot  profond  avec  altérations  du  squelette.  206 
Planche  VIII.  —  Épileptique  au  cours  d'une  attaque  convul¬ 
sive  .  276 

Planche  IX.  —  Forte  cicatrice  résultant  d’une  morsure  de  la 

langue  au  cours  d’une  crise  comitiale .  278 

Planche  X.  —  Démence  paralytique  avec  parésie  faciale 

droite .  472 

Planche  XL  —  Pachy méningite  hémorragique  interne .  476 

Planche  XII.  —  Cerveau  d’un  paralytique  général .  480 


TABLE  DES  PLANCHES.  639 

Pages. 

Planche  XIII.  —  Cerveau  d'un  paralytique  général .  482 

Planche  XIV.  —  Paralysie  générale  avec  hématome  de  la 

base  du  cerveau .  484 

Planche  XV.  —  Fig.  1.  Pachyméningite  hémorragique  interne. 

—  Fig.  2.  Prolifération  de  la  névroglie  des  cordons  posté¬ 
rieurs  de  la  moelle  épinière .  488 

Planche  XVI.  — Fig.  1.  Cellules  araignées  de  l’écorce  cérébrale 
dans  la  paralysie  générale.  —  Fig.  2.  Prolifération  de  la 
névroglie  et  néoformations  fibreuses  dans  la  paralysie 

générale .  492 

Planche  XVII.  —  Fig.  1.  Écorce  cérébrale  dans  la  paralysie 
générale.  —  Fig.  2.  Écorce  cérébrale  dans  la  démence  sénile.  494 
Planche  XVIII.  —  Fig.  1.  Écorce  cérébrale.  —  Fig.  2.  Écorce 

cérébrale  d’un  paralytique  général .  496 

Planche  XIX.  —  Fig.  1.  Vaisseau  de  l’écorce  cérébrale  dans 
la  paralysie  générale.  —  Fig.  2.  Altération  chronique  de 
la  cellule.  —  Fig.  3.  Sclérose  de  la  cellule.  —  Fig.  4.  Des¬ 
truction  granuleuse  d’une  cellule  pyramidale.  —  Fig.  5  et  6. 
Pénétration  des  cellules  embryonnaires  dans  le  corps  de  la 
cellule  nerveuse.  —  Fig.  7.  Mitose  apparente  d’un  noyau  de 

névroglie .  498 

Planche  XX.  —  Démence  sénile,  cerveau  d’une  femme  de 

quatre-vingt-dix  ans . 514 

Planche  XXI.  —  Ramollissement  jaune  et  atrophie  du  cer¬ 
veau . 516 

Planche  XXII.  —  Crétin . 524 

Planche  XXIII.  —  Fig.  1.  Hydrocéphalie  interne  chez  un 
idiot.  —  Fig.  2.  Coupe  transversale  du  nerf  sciatique.  — 

Fig.  3.  Abcès  du  cerveau .  536 

Planche  XXIV.  —  Bras  d’un  morphinomane  portant  de  nom¬ 
breuses  cicatrices  consécutives  aux  injections  hypoder¬ 
miques  .  614 


FIN  DE  LA  TABLE 


PLANCHES. 


TABLE  DES  MATIÈRES 


Préface  . . . 
Table  des 


ADDITIONS  DF.  M.  RoüBINOVITCH . 


page^ 


PSYCHIATRIE  GÉNÉRALE 

I.  Introduction . . 

II.  Aperçu  rapide  sur  l’histoire  de  la  psychiatrie _ 

III.  Étiologie  des  troubles  mentaux . 

A.  Causes  exogènes .  . 

a.  Causes  physiques . 

1.  Intoxications . 

2.  Infections . 

3.  Maladies  de  la  nutrition . . 

4.  Lésions  cérébrales . . . . . 

5.  Affections  nerveuses . 

6.  Affections  organiques  diverses . . 

b.  Causes  morales . 

Contagion  psychique . 

B.  Causes  endogènes . 

a.  Prédisposition  héréditaire  ou  acquise . 

Stigmates  de  dégénérescence . 

b.  Causes  prédisposantes . 

ÏV.  Psychopathologie  générale . 

a.  Les  éléments  psychiques . 

b.  Troubles  de  la  perception . 

e.  Troubles  de  l’association  des  idées . 

d.  Troubles  des  sentiments  affectifs . 

e.  Troubles  de  la  volonté . 

V.  Symptômes  physiques  ! . 

VI.  Symptomatologie  générale  et  marche  de  la  folie. 

VII.  Diagnostic . 

VIII.  Anatomie  pathologique . 

IX.  Pronostic . 

X.  Prophylaxie  et  traitement . 


13 

15 

l-'J 

17 


34 

38 


43 

53 

72 


TABU 


E  DES  MATIÈRES.  641 

Pages. 

Traitement  à  l'asile,  121.  —  Indications  pour 
l’internement  à  l’asile  d’aliénés,  126.  —  Éta¬ 
blissements  français  pour  les  aliénés,  129.  — 
Traitement  avant  i’inlernemcnt,  138.  —  Trai¬ 
tement  à  l'asile,  139.  —  Traitement]  par  les 
agents  physiques,  142.  —  Traitement  médica¬ 
menteux,  146.  —  Traitement  moral,  154. 

XI.  L’aliéné  devant  la  loi . 

a.  Code  pénal  allemand .  . 

b.  Expertise  psychiatrique  en  Allemagne 

c.  Droit  administratif  allemand . 

Dispositions  générales  les  plus  importantes 

concernant  les  aliénés  dans  les  divers 


codes  étrangers . „ .  170 

Loi  sur  les  aliénés  en  France  (1838) .  173 

Ordonnance  du  roi  portant  réglement  sur  les 
établissements  publics  et  privés  consacrés 
aux  aliénés  (1839) . .  180 


158 

158 

163 

169 


PSYCHIATRIE  SPÉCIALE 

Classification  des  affections  mentales . 

XII.  Débilités  mentales  congénitales . 

XIII.  Folie  des  dégénérés . 

a.  Déséquilibrés . . . 

b.  Dégénérés  avec  perversions  sexuelles. . 

c.  Neurasthénie  constitutionnelle . 

d.  Obsessions  et  impulsions . 

e.  Mélancolie  constitutionnelle . 

f.  Caractères  pathologiques . 

XIV.  Hystérie . 

Hystérie  traumatique . 

XV.  Épilepsie . 

Note  supplémentaire  sur  l’épilepsie . 

XVI.  Folie  intermittente . 

X.  Types  cliniques . 

a.  États  maniaques . 

b.  ÉLats  de  dépression . 

c.  Formes  mixtes . 

II.  Évolution  des  accès . 

III.  Évolution  de  la  folie- inter  milieu  le -dan 

ensemble . . 

IV.  Diagnostic  de  la  folie  intermittente . 

V.  Traitement  de  la  folie  intermittente . 

Weïgandt.  —  Atlas-manuel  de  Psychiatrie. 


305 

323 


345 

357 


642 


TABLE  DES  MATIÈRES. 


XVII.  Paranoia  ou  délires  systématisés . 

XVIII;  Démences  juvéniles.  Démence  précoce . 

Troubles  physiques . 

Évolution  de  la  démence  précoce . 

a.  Démence  simple  ou  héboïdophrénie 

b.  Hébéphrénie . 

c.  Catatonie . 

d.  Démence  paranoïque .  423 

1.  Démence  paranoïque  hallucinatoire,  426. 

—  2.  Démence  paranoïde,  428.  —3.  Dé¬ 
mence  paranoïque,  à  forme  fantasque, 

431. 


Latah  Myriachit .  445 

XIX.  Paralysie  générale  progressive .  446 

Symptomatologie  de  la  paralysie  générale.  447 
Rémissions  dans  la  paralysie  générale. . . .  463 

Évolution  de  la  paralysie  générale .  464 

a.  Période  prodromique  ou  de  début .  464 

b.  Période  d'état .  465 

1.  Paralysie  générale  à  forme  expansive, 

465.  —  2.  A  forme  maniaque,  467.  — 

3.  A  forme  galopante,  469.  —  4.  Dé¬ 
mence  paralytique,  471.  —  5.  A  forme 
mélancolique,  473.  —  6.  A  forme  déli¬ 
rante,  474.  —  7.  Juvénile,  475. 

c.  Période  terminale .  477 

Diagnostic  différentiel .  480 

Cyto-diagnostic  de  la  paralysie  générale. .  484 

Médecine  légale .  497 

XX.  Psychoses  d’involution .  499 

a.  Mélancolie  d’involution .  500 

b.  Démence  sénile .  508 

XXI.  Psychoses  liées  aux  affections  cérébrales  orga¬ 
niques  . 516 

XXII.  Troubles  mentaux  d’origine  thyroïdienne .  . .  521 

A.  Crétinisme .  521 

B.  Psychose  myxœdémateuse .  529 

XXIII.  Psychoses  liées  aux  affections  nerveuses .  532 

A.  Psychose  polynévritique .  533  - 

B.  Psychoses  liées  à  la  chorée .  535 


XXIV.  Psychoses  liées  aux  maladies  de  la  nutrition .  536 

XXV.  Psychoses  par  épuisement .  539 


TABLE 


MATIÈRES. 


A.  Délire  du  collapsus .  541 

B.  Confusion  mentale  ou  amentia .  543 

C.  Neurasthénie  par  épuisement .  546 


XXVI.  Psychoses  fébriles  et  infectieuses . 

XXVII.  Psychoses  toxiques . 

A.  Alcoolisme . 

1.  Alcoolisme  aigu . 

2.  Ivresse  pathologique . 

3.  Alcoolisme  chronique . 

Alcoolisme  subaigu . 

4.  Delirium  tremens . 

5.  Psychose  alcoolique  hallucinatoire  aiguë. 

6.  Psychoses  alcooliques  chroniques  para- 

7.  Complications  de  l’alcoolisme . 

8.  Alcoolisme  infantile . 

Diagnostic  des  psychoses  alcooliques... 
Anatomie  pathologique  des  psychoses 

alcooliques . 

Pronostic  des  psychoses  alcooliques . 

Étiologie  des  psychoses  alcooliques . 

Traitement  des  psychoses  alcooliques... 
L’alcoolisme  au  point  de  vue  médico- 
légal  et  social . 

B.  Morphinisme . 

Étiologie . 

Symptomntologie  et  évolution . 

Diagnostic . 

Anatomie  pathologique . 

Pronostic.  Traitement . 

Médecine  légale . 

C.  Cocaïnisme  . 

Aigu  et  chronique . 

Diagnostic.  Pronostic.  Traitement . 

Médecine  légale . 


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562 

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FIN  DE  LA  TABLE  DES  MATIÈRES.